‹ Saint Joseph, ou, La question ouvrière d'après l'évangileChapitre 73 sur 79 · LIBRES-PENSEURS ET SOLIDAIRES · texte numérisé non relu

LIBRES-PENSEURS ET SOLIDAIRES

Il mourut après avoir parcouru le cercle des années de sa vie, et il fut enseveli avec des aromates.

(Gbn., L, 25.)

Saint Joseph mourut, parce qu'il était homme. Mais nous ne savons ni l'heure, ni le lieu de son trépas. A un certain point du récit évangélique, son nom n'est plus prononcé : il disparaît de l'histoire sans bruit, à peu près comme il y était venu. Cette façon d'entrer en scène et d'en sortir est grandiose à force de simplicité. Il n'y a aucun calcul : Dieu fait tous les frais de cette gloire : il faut convenir que le silence dont elle est enveloppée la drape bien.

Nous ne connaissons pas mieux les circonstances de la mort de saint Joseph. Mais ici la conjecture, qui est devenue une tradition, ne

nous trompe pas. Saint Joseph mourut entre les bras de Jésus et de Marie ; il mourut à Nazareth qu'il ne quittait guère que pour aller accomplir la loi au temple de Jérusalem; il mourut sans postérité ; il n'eut ni des héritages à distribuer, ni des conseils à adresser, ni des bénédictions à répandre ; il ne laissa que ses exemples : sa pauvreté, sa foi, et sa tendresse pour les deux êtres sublimes dont la vie était entrelacée avec la sienne. Son cas était particulier : au lieu do donner il n'avait (Ju'à recevoir. Il reçut les suprêmes adieux de Jésus et de Marie, et leurs remerciements pour les services qu'il leur avait rendus : c'étaient les arrhes de la récompense qui l'attendait au ciel. Il s'endormit doucement, sans regret pour un monde qu'il n'avait jamais aimé ; sans angoisses en présence de Téternité dont son regard ne s'était jamais détourné ; il demeura enseveli dans ses vertus, qui furent les aromates de sa mémoire. Ainsi passa sur cette terre ce ministre du Très-Haut, cet insigne bienfaiteur de l'humanité : utile jusqu'au bout à ceux qui l'étudient, après leur avoir enseigné à vivre, il leur apprend à mourir.

La leçon vaut la peine d'être recueilhe. L'ouvrier chrétien est circonvenu par la révo-

lution qui, non contente de fausser ses idées, aspire à prendre en main la direction de sa vie, et, en présidant à ses actes les plus solennels, s'efforce d'en effacer le cachet divin. La religion accompagne l'homme du berceau à la tombe : son amour ne s'arrête que quand tout est fini. La révolution en fait autant. Après avoir disputé le malheureux ouvrier à la patrie et à l'Eglise, et avoir remporté sur elles de trop réelles victoires, elle le dispute à Dieu à l'heure delà mort. Sa haine n'est assouvie que lorsqu'elle l'a livré à Satan dont elle est l'apôtre : on sait assez que de nos jours elle y réussit trop souvent.

Il existe dans la société moderne un type d'ouvrier, qui vit en libre penseur, qui meurt en réprouvé, et se fait enterrer comme un chien. On le rencontre dans tous les métiers, mais surtout dans ceux qui confinent à l'art. Il a une demi-culture qui dépasse quelque peu les connaissances techniques de la profession ; il a ouvert des livres qu'il n'a compris qu'à moitié; assez pourtant pour y compromettre la foi de son baptême. Le journal a continué l'œuvre de destruction : les propos de l'atelier, les discours du club, et les initiations de la loge l'ont terminée. Désormais il se met, dans sa pensée, de beaucoup au-dessus de ses camarades; il se

moque de ce qu'il appelle leurs préjugés ; il décourage leurs bonnes dispositions par son attitude; il en empêche plus d'un d'aller jusqu'au temple par ses sarcasmes. Il parle légèrement de Jésus-Christ ; il lui reconnaît du génie et de la philanthropie ; il n'a garde de confesser sa divinité. Par contre, il vante beaucoup Voltaire, Rousseau, et les sophistes sortis de leur école; iljargonne une philosophie écourtée et sotte, où l'ignorance s'étale avec aplomb dans un style presque français. Un petit air de satisfaction est peint sur son visage; l'outil commence à peser à sa main prétentieuse ; il est tenté d'employer son temps à débiter des maximes ; mais il lui manque des rentes. Le dimanche, il donne un libre cours à sa faconde : notre maître Pien^e s'essaie à la parole au fond d'un cabaret, en attendant de se faire entendre à la tribune aux harangues; car il y songe.

L'irréligion ne sied à personne.

Il est naturel de croire en Dieu, aux vérités qu'il a daigné révéler à l'humanité, et à ceux qui ont reçu de lui la mission de les prêcher. La foi n'est pas l'ennemie de la raison : en l'éclairant, elle prévient ses écarts ; elle rectifie

ses erreurs; elle élargit le champ de ses investigations; elle augmente sa portée, et enrichit le trésor de ses connaissances. La foi n'est pas un obstacle au progrès : elle en est plutôt le principe. On démontre philosophiquement et historiquement que toutes les supériorités scientifiques, morales et politiques des sociétés chrétiennessur les sociétés païennes sont sorties des germes nouveaux qu'elle a répandus dans le monde.

Croire n'est pas seulement un devoir : c'est un besoin. L'âme humaine étouffe sous la couche épaisse des réahtés qui l'oppriment ; elle cherche, pour respirer à l'aise, à se plonger dans l'idéal chrétien. Quand elle n'a pas cet idéal, elle s'en forge un de sa façon, pétri de folies et de chimères, plutôt que de rester aplatie dans un terre-à-terre sans honneur et sans poésie.

Qui refuse do croire outrage Dieu et fait violence à la nature. Dieu se venge en se retirant, et en laissant derrière lui la nuit de l'erreur, et les désolations du vide. La nature a des malaises qui sont ses protestations à elle ; on peut faire semblant de ne pas les entendre : il n'y a que les monstres qui deviennent entièrement sourds.

La doctrine de l'immortalité do l'âme s'impose

particulièrement à nous ; elle est le centre vers lequel converge toute la théologie ; Dieu et l'homme s'y rencontrent ; le passé, le prosent et l'avenir s'y mêlent : sa solution dépend de beaucoup d'autres. Cette doctrine est primitive ; elle a laissé sa trace dans toutes les religions et dans toutes écoles ; elle s'est altérée en route : elle n'a péri radicalement nulle part. Elle est le pendant de la doctrine de la création. De même que le bon sens s'obstine à repousser le néant de l'origine des choses, parce que le néant n'explique rien; ainsi il le bannit de nos destinées suprêmes parce que là encore il est insuffisant pour rendre compte de tout. La sagesse de Dieu, autant que sa justice, proclament hautement l'immortaUté de l'âme. Nous sommes du même avis, malgré les terribles perspectives que le dogme ouvre devant nos yeux ; nous préférons croire à l'enfer éternel qu'à l'éternel sommeil de la matière; nous avons horreur de Tanéantissement, quelque commodité que nos vices y trouvent ; nous voulons vivre, coûte que coûte : nous ne quittons un monde qu'avec l'espérance de nous plonger dans un autre meilleur.

Il faut plaindre quiconque a perdu ses convictions religieuses. Pour moi, je plains surtout l'ouvrier.

Le savant remplace ses convictions d'autrefois par des systèmes. Je sais ce que valent ordinairement les systèmes : ils sont le fruit de l'orgueil; l'impuissance est leur châtiment; ils ne confèrent pas la certitude à l'esprit; ils ne donnent pas la consolation au cœur ; ils ne sont que des hypothèses plus ou moins ingénieuses, qui font honneur peut-être à ceux qui les inventèrent, mais dans lesquelles ils ne sauraient trouver le repos. Les systèmes s'évanouissent pour faire place à d'autres ; et tandis qu'ils s'en vont vers l'oubh, il s'en dégage une vaine fumée que le vent du mépris public dissipe vite : c'est la seule trace qu'ils laissent.

Cependant les systèmes sont quelque chose. Us contiennent quelquefois des fragments de vérité : à tout le moins, ils se rapprochent de la vérité absente. Le savant doué de facultés délicates et pénétrantes y puise un certain ahment, à peu près comme les sapins qui croissent sur les montagnes arides, et qui, en plongeant leurs racines dans les fentes des rochers, y pompent

des matériaux qui expliquent leur végétation luxuriante. D'ailleurs la vanité vient au secours du savant. 11 est le père de ses systèmes ; il les a conçus avec sa tête ; il les a formulés avec sa plume ; à force de les caresser, il en vient à les trouver beaux : l'illusion est au bout do cette extase. L'illusion est un oreiller commode,. sur lequel se repose son puissant cerveau : elle devient une vérité relative qui suffit à celui qui n'en cherche pas d'autre. Je ne crains pour lui que le réveil.

L'ouvrier sans convictions n'a pas la ressource de se réfugier dans les systèmes. Les systèmes ne sont pas pour lui , à moins qu'on ne les lui serve tout prêts; il n'a pas les données suftisantes pour s'en composer à lui-même de ridicules ; il n'en sait pas toujours assez long pour comprendre ceux que d'autres publient. Où trouverait-il d'ailleurs le temps nécessaire à cette besogne transcendante? Il subsiste du salaire de sa journée ; le plus petit chômage dérange son budget domestique : il n'est pas né pour penser , mais pour travailler. Dans ces conditions, la foi religieuse, dont nul ne se passe impunément, lui est indispensable. S'il la répudie, il tombe dans le vide qui lui donne à la tête, et le rend fou furieux: à moins que devenu fanatique, il ne se suspende a la robe de quel-

que professeur d'athéisme dont il accepte aveuglément toutes les absurdités. Que n'a-t-il gardé la foi du charbonnier qui avait guidé ses pères, et qui pouvait le conduire au même terme bienheureux où ils sont arrivés?

La doctrine de l'immortalité de l'âme est la lumière de l'humanité, et la consolation de ses épreuves. Il n'est pas doux de vivre : vivre est un combat cruel qui dure autant que nous, et n'admet que de très-courtes intermittences. Le soldat de la vie, couvert de blessures, respire en levant la tête et en regardant le ciel : l'espérance lui remet les armes à la main, et il continue son glorieux mais rude métier, en attendant la fm. Otez lui cette perspective, il se couchera à terre, et il invoquera la mort par lâcheté.

Cependant l'homme riche puise dans sa position des dédommagements à son impiété. Le présent est tout pour lui : mais il a de quoi le rendre tolérable. Il embellit sa demeure ; il s'habille de pourpre et de soie ; il mange la graisse de la terre ; il boit le vin parfumé des coteaux; il dort de longs sommeils au fond de son alcôve; pendant les rigueurs de l'hiver, il se chauffe à son âtrc ; pendant les journées brûlantes de l'été, il reste à l'ombre; il va faire sa cure aux sources médicinales des thermes ; au

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retour, il se plonge dans les flots de mer qui tonifient ses dquscIcs, en les caressant. Mais le confortable ne va jamais seul; l'influence l'accompagne. L'homme riche s'avance dans la cité avec la conscience de lui-même; on le salue avec respect; on s'écarte pour lui faire place ; il exerce les fonctions publiques ; il commande à la multitude: malgré quelques ennuis inévitables, il goûte dans la gestion des affaires une satisfaction que la vanité explique. Est-ce à dire que cet homme est heureux? On sait assez que Dieu s'en mêle, et qu'il empoisonne par amour des jouissances terribles où la destinée du chrétien sombrerait infailliblement *. Toujours est-il qu'avec le paradis sur terre on se passe plus aisément du paradis de l'éternité.

Bien différent est le sort du pauvre ouvrier. Il ne connaît pas les jouissances du riche : tout lui manque pour se les procurer. Il est vrai qu'il échappe aux douleurs que les jouissances engendrent : sous ce rapport il possède plus do félicité qu'il ne pense : il est digne d'envie. Mais il a des douleurs spéciales que j'ai décrites ailleurs' et sur lesquelles je ne reviendrai pas. La thèse de l'inégalité des conditions est indiscutable ; la raison, la tradition des siècles, l'expérience de chaque jour en démontrent l'iné-

l.Chap. XIII, La Douleur. — 2. Chap. xiii, La Douleur.

vitabilité et par là même la justice. Mais si le drame de la vie s'achève ici-bas, cette thèse est atroce. L'ouvrier est au service des privilégiés de la fortune : il verse ses sueurs et son sang à leur profit; il leur prépare des plaisirs dont il est banni, et dont il ne tire qu'un faible bénéfice. Gela dure cinquante ans: et au bout de la carrière la tombe serait son unique récompense? Un monde construit sur ces bases ne serait peut-être pas contraire à l'absolue souveraineté de Dieu; cependant il serait peu en harmonie avec sa bonté qui ne fait acception de personne, et qui s'étend avec complaisance sur le riche et sur le pauvre, parce que l'un et l'autre sont ses enfants. L'ouvrier ainsi déshérité est exposé à maudire son sort, et à suivre les funestes inspirations de la colère. 11 se tournera vers la société qui l'exploite comme une bête de somme, et il lui demandera compte des maux qu'il endure. 11 accusera les pouvoirs publics; il protestera contre les lois ; il regardera avec des yeux pleins de haine les maîtres du sol; un jour il s'apercevra qu'il est le nombre, et il essaiera de conquérir par l'émeute des droits que son pays lui refuse. Il succombera dans une lutte inégale : s'il ne reste pas enseveli sous les ruines fumantes des capitales, il ira expier dans les îles lointaines un crime qu'il appelle d'un

autre nom. Mais tôt ou tard il cherchera habile ment le moment de prendre sa revanche, et ses échecs successifs le conduiront peut-être à la victoire. Ceci n'est pas une conjecture : c'est de l'histoire.

La société menacée se défend : elle a raison. L'ouvrier écrasé par la hiérarchie se débat sous cette pression et tente de s'en débarrasser: a-til tort? Mais si l'âme humaine n'est pas immortelle, la notion de la responsabilité morale s'efTace. Dans cette supposition, qu'est-ce que le droit? et qu'est-ce que le devoir? Le vieux Romain mourant à Philippes s'écriait : 0 vertu tu n'es qu'un vain nom! Il résumait admirablement la philosophie matériaUste qui ne veut pas de l'éternité. Dès lors il n'y a plus en présence que des forces, et la question sociale devient un problème de mécanique. 11 est de Tessence des forces de se déployer aveuglément selon toute la longueur de leur rayon, jusqu'à ce que la plus puissante l'emporte sur la plus faible; quand le mouvement s'arrête, il n'y a qu'à constater le résultat mathématiquement. Si l'immortalité de l'âme n'est qu'un leurre, l'ouvrier qui souffre en silence est la dupe de la vie ; sa résignation est commode pour les autres : elle ne lui sert de rien. Si par delà les bornes étroites du temps il existe une nouvelle terre et de nou-

veaux deux *, sa patience est logique et sublime : il assistera au renversement des conditions dans la cité des élus. Alors les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers. Ni le génie, ni la naissance, ni la richesse, ni la puissance ne décideront des destinées : le mérite sera le seul titre à la gloire. Le pauvre ouvrier qui aura été chrétien ici-bas arrivera aux portes du paradis couronné de ses travaux : il montera plus haut que les rois ; il laissera ses patrons bien loin après lui; il brillera comme un soleil au firmament de l'éternité. S'il croit ce que je lui expose je ne le plains pas.

A d'autres points de vue, l'impiété est plus regrettable chez l'ouvrier que chez le savant et le riche.

L'homme des classes dirigeantes qui a perdu la foi en garde souvent les fruits. Il emprunte à la foi des idées saines qu'il rapporte à sa raison, ou qu'il suppose être le résultat du travail de la civilisation. C'est un larcin, mais il tire de là pour se conduire : ce qui lui assure une grande supériorité sur les sages de Tantiquité.

i, Apoc. XXI, I.

De plus, l'éducation lui a donné l'esprit de convenance, avec des délicatesses qui ne font pas de lui un idéal de pureté, mais qui l'empêchent d'aller jusqu'aux dernières conséquences de son scepticisme. On l'appelle un honnête homme : il l'est un peu; on dit cependant qu'il est trèsincomplet : il pourrait être pire.

Quand l'ouvrier est impie, il l'est radicalement. Il jette à la tempête sa foi et sa raison : il n'est plus qu'une table rase. Il n'a pas le frein de l'éducation pour le retenir sur les pentes de l'abîme, et il roule jusqu'au fond. Il blasphème, il hait, il gronde, il se soûle, il vole, il assassine, il se vautre dans la boue des sens ; il épouvante le ciel et la terre; en cessant d'être chrétien, il cesse d'être un homme : il s'est changé en bête.

Le retour à la foi est difficile pour tous. Pour Fhomme cultivé, l'orgueil est le principal obstacle : il n'est pas le seul. Il y a cependant chez lui quelque ressource : il a des facultés ; il sait un peu d'histoire ; il a sauvé du naufrage quelques principes philosophiques ; on peut échanger avec lui un syllogisme. Je ne me fais pas illusion sur la vertu convertissante du syllogisme; il peut au moins être une préparation évangélique. Quand la grâce de Dieu se mêle au travail de l'intelligence elle décide souvent de la victoire.

S' agit- il de l'ouvrier? Sa conversion, plus aisée à quelques égards, coûte davantage dans certains cas. Je ne parle pas ici de l'ouvrier entraîné par ses passions, qui a la foi, •même quand il affirme le contraire, et qui n'a besoin pour la retrouver que d'assister au baptême de son nouveau-né, ou à la première communion de sa fiEc. Je parle de l'ouvrier perverti par les livres et les mauvaises compagnies, et qui a réduit l'impiété en théorie très-sérieusement. Eh bien! par où le prendre? Malgré ses prétentions et son bavardage, il ne sait rien ; avec lui la discussion est impossible, parce qu'on ne saurait l'appuyer sur aucune base scientifique: ici Dieu a tout à faire. Ce Voltaire d'atelier, en casquette et en veste, retranché derrière ses préjugés ridicules et ses engouements absurdes semble défier sa miséricorde. L'EgHse l'avait fait chrétien : la révolution l'a fait athée : il n'y a que la grâce capable d'en faire un élu.

La mort de l'ouvrier libre-penseur est horrible.

La mort est le moment le plus solennel de la vie : elle place l'homme en face de sa conscience|; elle l'arrache à un monde qu'il aime: elle le

plonge dans un monde qu'il ne connaît pas. C'est plus qu'il n'en faut pour la rendre redoutable.

La religion qui adoucit les rigueurs de la vie calme les épouvantements de la mort. Elle apporte à l'homme qui se replie sur son passé le pardon de Dieu : en le réconciliant avec son créateur, elle le réconcilie avec lui-même. Les souvenirs qui sortaient comme des spectres de SCS années écoulées ont cessé de le tourmenter ; il ressent une paix qu'il n'avait jamais connue, et qu'il ne soupçonnait pas ; cette paix transpire à travers son visage pâle et amaigri. Dieu l'attendait là pour se révéler à son âme, et reprendre sur elle l'empire que le péché lui avait ravi.

La rehgion ménage la transition toujours cruelle du temps à l'éternité. A cette heure l'homme n'est plus qu'un enfant. Quand il naquit, sa mère selon la chair le prit dans ses bras pour aider sa faiblesse. Maintenant qu'il va mourir, la religion, sa mère selon l'esprit, le recueille à son tour pour l'introduire dans sa seconde vie. Ln r^l:;;'! n Ivi fait sentir la vanité des choses ; elle le détache insensiblement des biens qu'il possédait, et de la gloire dont il était couronné. Cependant il y a ici-bas des joies saintes, qu'on peut goûter sans crime, parce

que Dieu en est l'auteur. En saluant d'un dernier regard ceux qu'il aimait, l'homme éprouve un regret avouable : la religion ne le condamne pas; mais elle le console par l'espérance. Enfin la religion soulève d'une main autorisée le rideau qui dérobe à l'homme son avenir. Elle lui montre son juge debout à la frontière qui sépare les deux mondes; elle le rassure contre sa justice; elle le fait assister par anticipation aux fêtes du paradis, pour donner h son âme un plus vif essor vers les heureux rivages où se terminera sa destinée.

La religion est à sa place au chevet des agonisants. Quand elle entre chez l'ouvrier qui l'appelle, la scène est belle et émouvante. Les rois de la terre n'avaient jamais franchi le seuil de sa modeste demeure. Voici le prêtre portant dans ses mains le roi des rois : il bénit le malade ; il bénit la compagne de ses jours, et ses petits enfants qui pleurent à genoux ; tandis qu'il parle, les larmes coulent encore, plus abondantes peut-être; mais les cœurs se dilatent dans la résignation. Les formules sacrées que le prêtre prononce sont pleines do charme et d'onction ; les rites qu'il accomplit ont une vertu réparatrice et une sublime signification. Le crucifix héréditaire suspendu à la muraille en descend à cette heure : il est couvert des

baisers des ancêtres ; ce souvenir ajoute à son éloquence naturelle. Le mourant y colle ses lèvres enQévrées: c'est dans cet embrassement qu'il se réconcilie avec son rédempteur, et qu'il accepte la mort sans murmurer. La mort arrivf" le lendemain; mais elle a perdu ses sombres couleurs : c'est Fange de Dieu qui tend les mains au martyr du travail, et l'emporte loin des misères de la vie.

Quand l'ouvrier libre-penseur touche à sa fin, les choses se passent autrement. Il est seul au fond de son réduit, dans une indigence qu'il a souvent méritée, en proie à la souffrance. Assiégé d'angoisses, et cependant obstiné dans son irréligion, il a pris ses mesures pour tenir à distance le prêtre catholique. Quand celui-ci se risque à le visiter, il est repoussé brutalement. Il lui a voué une haine immortelle, car il le croit l'ennemi de la liberté, l'obstacle au progrès, et le complice des rois, des capitalistes et des patrons ligués contre les prolétaires. Il a cette philosophie dans les moelles; il veut lui rester fidèle jusqu'au dernier soupir : il l'a juré. De peur qu'autour de lui quelque bonne âme ne profitât d'une syncope pour amener le prêtre, les frères et amis veillent à la porte. Sentinelles de la révolution, ils écartent toute influence capable de leur disputer leur proie; ils

rassiégenl; ils la tiennent: elle ne saurait leur échapper. Us s'approchent de temps en temps de leur camarade; ils lui récitent quelques articles de leur symbole politique, pour le préserver de toute défaillance; ils lui apportent les secours de la secte, afin de soulager ses besoins, et de rendre inutiles ceux des honnêtes gens. Voilà le pauvre ouvrier en bonne compagnie. Il s'est passé de Dieu pendant sa vie : c'est le cas de beaucoup d'autres ; il veut s'en passer à la mort: ceci n'est plus rare. Il n'a pas même à lutter contre un sentiment que les orages des passions assoupissent, mais qui se réveille tôt ou tard; il l'a étouffé dans son cœur, et maître de lui, affranchi des préjugés de la tradition et des habitudes de ses contemporains, il goûte un calme affreux. Il croit au néant, il l'appelle avec joie. Poseur incorrigible jusqu'au bout, il brave Dieu , quand il ne l'insulte pas : son existence mal commencée s'achève plus mal encore.

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