‹ Saint Joseph, ou, La question ouvrière d'après l'évangileChapitre 74 sur 79 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

L'enterrement civil est le complément naturel d'une pareille mort.

La cendre humaine est vénérable : elle tire sa dignité de son alliance avec l'âme faite à l'image

de Dieu. L'âme est vivante; elle pense; elle est souveraine dans ses délibérations ; elle est capable de haine et d'amour; elle se déploie dans l'espace et y fait de grandes choses; la trace qu'elle laisse dans l'histoire est plus ou moins profonde: elle est souvent incffaçablo. Cette cendre, maintenant refroidie, était hier soumise à son rayonnement; elle servait de voile à ses idées et à ses émotions ; elle en recevait la chaude empreinte qu'elle transmettait avec fidélité ; elle était un instrument docile de toutes ses volontés ; elle lui prêtait ses yeux pour voir, ses oreilles pour entendre, sa bouche pour parler, son bras pour commander, et ses pieds pour se promener en triomphe partout où elle voulait. La mort a brisé les liens qui l'unissent étroitement à l'âme; mais dans celte séparation cruelle elle emporte le prix de ses services, et les bénéfices d'une parenté si rapprochée. Elle a droit au respect du monde.

On n'a jamais marchandé le respect à la cendre humaine. Partout et toujours on lui a rendu des honneurs qu'on peut appeler un culte. La philosophie matériaUste a eu dans tous les siècles ses partisans. Le monde païen la laissait dire, et il continuait h prendre soin de la mémoire de ses morts. Il renfermait leur cendre dans des vases précieux; il ornait les

mausolées où on la déposait : il érigeait au foyer domestique ou sur la place publique des monuments qui la sauvaient de l'oubli : aucun sophiste ne réussit à vaincre sa sainte obstinalion. Du reste quand le sophiste quittait sa robe, et qu'il rentrait dans la vie civile, il faisait comme les autres. Le monde pa'ïen mit toujours une différence entre un animal et un homme ; quand l'animal succombait, il le traînait à la voirie : quand l'homme expirait, il s'agenouillait devant son cercueil.

L'Eglise catholique devait traiter la cendre humaine avec une piété encore plus délicate. Depuis l'incarnation du Verbe, sa dignité a augmenté. A la gloire qu'elle lire de l'âme qui la vivifie est venue s'ajouter celle que lui confère son incorporation à Jésus-Christ dont elle est un membre. Les sacrements ont fait ruisseler en elle l'esprit divin; elle est son tabernacle; elle subit ses impulsions; elle exécute ses ordres; elle garde l'ineffaçable vestige de ses caresses. La cendre humaine est plus qu'ellemême : elle est devenue Dieu. L'Eglise qui professe cette magnifique doctrine met sa liturgie d'accord avec ses dogmes. En conséquence elle recueille la cendre humaine encore humide des onctions sacrées qui ont purifié ses souillures ; elle ouvre devant elle les portes de

ses temples ; elle la dépose en face de l'autel ; elle l'entoure de cierges bénits, elle la parfume d'encens, elle la berce dans sa psalmodie mélancolique, elle lui récite le cantique de l'espérance; elle l'accompagne aux champs silencieux où elle fera étape ; en la confiant à la terre, elle la console encore ; elle lui fait des adieux pleins de tendresse, et elle la convie à la fête de la résurrection.

Pauvre ouvrier, qui fus pendant ton pèlerinage le fils docile de l'Eglise, repose en paix sous ton modeste tertre de gazon. La croix te prête son ombrage : hier elle t'écrasait ; maintenant elle te protège. La croix est un signe de défaite : tu étais le vaincu de la société et la victime du travail; la croix est aussi un signe de victoire : par elle tu vaincras la mort comme tu as vaincu la vie. Dors en paix dans ta tombe, obscure comme ton berceau. Le monde qui ne connut jamais ton nom ne tournera pas vers toi ses regards ; tes enfants s'en iront gagner leur pain sur d'autres rivages : tu seras orphelin. Mais l'Eglise sait la place où elle t'a déposé; sa prière descendra sur tes ossements comme la rosée du ciel, et les fera tressaillir. Dieu surtout ne t'oubliera pas ; il a compté tes larmes : il en sera la récompense.

La révolution ne veut pas de ces pratiques superstitieuses. Après avoir banni la religion du chevet des mourants, elle l'écarté de leur cendre : elle a chargé les solidaires de l'exécution de son programme.

Les solidaires sont la forme la plus hideuse de l'athéisme. Ils s'abattent sur les cadavres comme des vautours ; ils s'emparent de ceux dont ils héritent par testament; quand ces legs abominables leur font défaut, ils les achètent. Ils spéculent sur la misère des veuves ; et au fond des mansardes, au pied du lit où l'on entend encore le râle de l'agonie, ils font des marchés qu'on voudrait pouvoir révoquer en doute. De temps en temps ils poussent plus loin l'audace : ils volent les cadavres qu'ils ne peuvent pas se procurer autrement. Ils cherchent des complicités chez ceux qui les entourent, et jusque dans la lâcheté des administrateurs de la chose publique : c'est tout le respect qu'ils ont pour les volontés les plus expresses des mourants. Quand ils ont mis la main sur un cadavre, ils en font un trophée qu'ils promènent à travers les rues et les places de nos cités. Leur sinistre procession se déroule sur une ligne ira-

mense. Ils affichent leur athéisme sans pudeur; ils outragent l'Eglise; ils bravent l'opinion; ils se moquent des traditions du genre humain, qui ne font pas loi pour eux. L'orgueil, la haine, l'ironie, et je ne sais quelle Joie féroce se peignent à la fois sur leur visage. Ils ont renversé le passé; ils se croient les maîtres de l'avenir. Un enterrement civil est pour les solidaires l'occasion de manifester leur programme politique. Leurs orateurs font le panégyrique du défunt qu'ils accompagnent; ils rappellent avec emphase les services qu'il a rendus à la cause, c'est-à-dire les conspirations auxquelles il a été mêlé, les émeutes qu'il a appuyées, et les exils qu'elles lui valurent. Devant la cendre de ce héros, les frères se serrent autour du drapeau rouge ; ils se retrempent dans leur foi démagogique; ils jurent de vivre, de souffrir, et de mourir pour elle. Avant de se séparer, ils poussent des hourras qui attristent les honnêtes gens, et font tressaillir les démons au fond de l'enfer. Après" quoi ils se répandent dans les guinguettes qui entourent les nécropoles : l'orgie du vin succède à l'orgie de la parole ; le soir ils rentrent en titubant au foyer domestique : heureux d'avoir si bien employé leur journée. Maintenant le mort est seul dans sa tombe : les frères ne reviendront lui apporter des fleurs que

lorsqu'ils auront besoin de sa mémoire pour troubler la patrie.

Fils de Brutus, que la terre te soit légère. Repose-toi sur ton lit de cailloux des combats sans gloire que tu as livrés à la vérité, à la justice et à la société. Tu n'as admis à ta sépulture que les serpents et les vers ; tes vœux ont été entendus : les vers vont te dévorer. La révolution fut ta mère : qu'elle soigne tes tristes restes. Mais la révolution ne te sauvera pas des jugements de Dieu. Sur les débris de l'univers écroulé la trompette de l'ange retentira à tes oreilles; tu sortiras de ton suaire, pour paraître devant ton créateur ; si dans les trésors de sa miséricorde il tient en réserve quelque grâce cachée, je le prie de te l'accorder. Mais après tant de folies et de crimes, peut-être sera-t-il trop tard.

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