‹ Saint Joseph, ou, La question ouvrière d'après l'évangileChapitre 75 sur 79 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

LA QUESTION OUVRIÈRE DEVANT l'ÉGLISE ET LA RÉVOLUTION

C'est ainsi qu'elles plaident l'une contre 1 autre en présence du roi.

(III, LiTRB DBS Rois, 3, it.)

Voici un appendice à la vie de saint Joseph, qui sera le complément naturel de ce livre.

Dans le développement des sujets divers qui se rattachent à la question ouvrière, j'ai constamment mis en parallèle les idées vraies et les idées fausses qui divisent les esprits et font de notre époque une arène où se livrent des combats acharnés.

Or ces idées contradictoires ont leur expression sociale : les unes sont représentées par l'Église et les autres par la révolution. L'Eglise et la révolution sont les deux forces en présence : elles se disputent le monde, et à l'heure qu'il est l'ouvrier principalement.

Cette querelle me rappelle celle de deux femmes qui se disputaient un enfant, et qui est demeurée un des épisodes les plus pathétiques du règne de Salomon. Chacune prétendait être la mère de l'innocent objet de leur litige. Evidemment toutes les deux n'avaient pas raison : l'une était mère et l'autre ne l'était pas. Ce fut la gloire de Salomon de faire ce discernement ; il reconnut la première à sa tendresse qui lui faisait préférer la vie de son enfant à ses droits, et la seconde à son implacable égoïsme qui la décidait aie laisser égorger, pour ne pas perdre la partie engagée. Israël admira la sagesse de Salomon.

Quoi qu'il en dise, l'ouvrier est un éternel enfant; il prouve tous les jours par ses caprices et ses inconséquences, qu'il mérite ce nom. L'Eglise et la révolution veulent être sa mère ; mais elles se ressemblent si peu, que si celle-ci a droit, colle-là a tort. Heureusement elles sont connues, car elles ne sont plus jeunes. Il ne faut pas avoir beaucoup de génie pour les juger: l'honnêteté suffit.

Cependant je vais essayer de résumer l.es services qu'elles ont rendus à l'ouvrier, à l'intention de ceux qui les auraient oubliés. Il n'y a rien de tel que les faits pour dérimer ci^rtaines controverses.

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L'Eglise est la vraie mère de l'ouvrier. Elle le prouve par des bienfaits notoires et authentiques.

1° L'Eglise a enseigné h l'ouvrier la théologie du travail.

Elle lui en a découvert la raison dernière en Dieu même. Dieu est un acte pu?', selon la doctrine de saint Thomas ; il travaille toujours, d'après ces paroles de saint Jean : Mon père travaille Jusgu'à maintenant et moi Je travaille avec lui^. Dieu travaille en dedans de son être nécessairement, parce que sa vie intime ne peut pas être suspendue un seul instant. Le Verbe est le fruit de ce mouvement mystérieux que nul ne saurait comprendre : il Vengendre dans son sein, avant l'awore, dans les splendeurs de son éternité ^. Dieu travaille en dehors de son être librement ; mais il obéit à la loi de Famonr qui a besoin de s'épancher, et il orne sans cesse d'un nouveau miracle l'espace indéfini, déployé comme une toile devant son regard.

Dieu n'a pas dédaigné le travail des mains. De peur qu'on en doutât, et qu'il ne manquât quelque chose à l'exemplaire, l'Ecriture a pris 1. Joan , V, 17. — 2, Psalm. cix.

soin de nous représenter Dieu incliné sur l'argile, la pétrissant de ses doigts, pour en faire la statue vivante de notre humanité *.

Puisque l'homme est fait à Firnage de Dieu, sa vocation devient la sienne. Lui aussi doit travailler, avec sa tête d'abord, ensuite avec ses mains ; le travail n'est que la mise en œuvre de ses facultés intellectuelles et de ses énergies physiques. Certes, voilà l'ouvrier en bonne compagnie. Appuyé sur son outil, il n'a qu'à leverles yeux vers l'inlini, pour apercevoir audessus sa tête son prototype, et pour puiser dans cette contemplation un idéal capable de lui faire aimer sa vocation. II travaille comme Dieu ; si cette gloire n'est pas suffisante, je lui en connais une autre: il travaille avec Dieu. Dieu est créateur : l'ouvrier est modificateur ; Dieu commence : l'ouvrier achève.

Il y a une différence entre le travail de Dieu et le travail de l'ouvrier. Le travail de Dieu est une extase féconde ; celui de l'ouvrier est un labeur cruel et souvent ingrat. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ' .' voilà la triste réalité. Ici l'Eglise introduit la belle doctrine de l'e.xpiation, conséquence logique du dogme de la chute originelle. L'humanité est tombée par l'orgueil : elle doit se rolevor par la douleur. 1. Geuèse, ii, 7. — 2. Genèse, m, 19.

L'expiation (îsL la seconde dignité du travail : elle lui donne un but plus auguste ; elle en adoucit les rigueurs par les réparations magnifiques qu'elle prépare dans la conscience dont elle restaure les ruines et dont elle prévient les défaillances. Le travail devient une rédemption.

Quel point d'appui pour l'âmo humaijie (ju'une pareille théologie ! De peur que l'ouvrier ne puisse pas se sout(;nir à ces hauteurs de vue, Dieu est venu à son secours : il a abaissé les cieux, etilestmort sur une croix. La création du monde ne lui avait coûté qu'une parole ; sa réhabilitation lui coûta son sang : c'est le travail divin sous la forme la plus saisissante. L'ouvrier n'a qu'aie regarder pour y puiser d'ineffables consolations.

2° L'Eglise a assuré le salaire de Fouvrier.

Le salaire est avant tout un droit, droit sacré que la nature dicte toute seule, car il est le prix du génie dépensé et du sang répandu goutte à goutte.

Quand l'Eglise entra dans le monde, ce droit était au moins obscurci dans les esprits, quand il n'était pas nié brutalement par les esclavagistes; en tout cas, il était singuUèrement amoindri dans les habitudes sociales. Le capital était païen comme les cœurs ; la force

écrasait la faiblesse et l'exploitait à son profit, sans trêve ni merci : l'égoïsme dévorait le pauvre ouvrier. Alors l'Eglise éleva une généreuse protestation que l'apôtre saint Jacques a formulée dans son Épîtrc catholique : Le salaire de vos ouvjners qui ont moissonné votre froineni dans la plaine leur a été volé. Ce salaire crie vengeance, et sa voix pénètre jusquanx oreilles du Seigneur Sabaoth '. Ceci ne devait pas rester sans écho, ni surtout sans résultat. C'était la première fois, qu'en plein paganisme, le travail opprimé obtenait une si éclatante revendication ; elle ne devait pas empêcher tous les abus ; mais elle allait les diminuer beaucoup. Les nouvelles conditions du travail étaient trèssupérieures à celles qu'on lui avait faites Jusque-là. L'honneur de cette transformation appartient à l'Eglise.

Mais le salaire est encore du pain.

L'Eglise est une puissance spirituelle qui aspire avant tout à la prospérité des intérêts surnaturels des âmes. Cependant les intérêts du temps ne la trouvent pas indifférente. Ceux qui voudraient l'isoler des affaires du temps faussent sa mission ; ceux qui l'accusent de les négliger la calomnient. L'Eghse affirme avec l'Evangile que r homme ne vit pas seulement de pain ^. Mais elle

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