‹ Saint JosephChapitre 7 sur 10 · LES SOUFFRANCES DE JOSEPH · texte numérisé non relu

LES SOUFFRANCES DE JOSEPH

Mes Frères,

Ce soir, je dois vous entretenir du grave et tourmentant problème de la douleur.

Je n'aborde pas ce sujet sans crainte ; car, s'il n'est pas difficile d'exposer la doctrine de la souffrance, il n'est pas si aisé de la faire accepter et aimer de ceux qui en sentent la cruelle étreinte et les sanglantes morsures. Cependant, mes Frères, c'est jusque-là qu'il faut aller. Ne pas l'accepter, en effet, c'est nous mettre en état de révolte contre Dieu ; mais nous ne pourrons pas l'accepter si nous ne l'aimons pas, et nous ne l'aimerons qu'autant que nous aurons compris combien elle nous est bonne et salutaire.

La voie que nous allons suivre est ardue, le chemin passe à travers les rocs et les épines ; nous y serons soutenus par l'aimable saint qui vous réunit chaque soir, si nombreux et si

fidèles, à ses pieds. Sous son égide, entrons donc hardiment dans le vif de la question.

Joseph a souffert.

Pourquoi Joseph a souffert.

Commetit i o^Q'^h. a souffert.

Ces trois pensées renferment, il me semble, tout ce que je puis vous dire, en quelques instants trop courts, sur le mystère si élevé ôt si incompris de la douleur.

Joseph a sou,T ^ et il n'y a guère de genre de souffrances qu'i^ i'ait endurées.

Faut-il vous redire sa pauvreté ? Bien que volontaire, elle n'en était pas moins réelle. Or, vous savez, mes Frères, vous qui avez pour compagne la pauvreté^ quels tourments sont sa suite obligée. Ce n'est rien, encore, d'être réduit au strict nécessaire, si du moins ce nécessaire était assuré ; mais que survienne un chômage, qu^une maladie fonde à l'improviste sur celui qui ne possède que ses bras et sa bonne volonté , c'est la misère atroce , avec toutes ses transes et toutes ses privations. Joseph connut cette incertitude du lendemain ; et sa situation devint plus précaire quand Marie,

puis Jésus, entrèrent dans sa maison. Il fallut travailler davantage. Certes, le travail n'effrayait pas son courage, mais les soucis de la vie quotidienne devinrent plus angoissants et l'avenir se fît plus sombre.

Bientôt cette pauvreté fut portée à son comble, quand Joseph dut quitter précipitamment son pays et s'enfuir en Egypte. Vous les avez vus, mes Frères, ces ouvriers ambulants qui cheminent sur nos routes, s'arrêtant où ils trouvent de l'ouvrage, repartant quelques jours ou quelques heures plus tard, suivant les exigences du travail. Joseph s'en allait ainsi, osant à peine faire quelques haltes rapides, afin de ne pas compromettre le salut de l'enfant confié à ses soins, et ayant hâte d'arriver au terme du voyage.

Quelle arrivée, cependant.... Tout éloignement est cruel. En face d'une nature nouvelle, de spectacles inaccoutumés, d'habitudes inusitées, de visages inconnus, d'un monde étranger, le passé semble brisé et la vie suspendue. — brisée aussi et comme morte, l'âme de l'exilé. S'il est riche, toutefois, bien vite il refait sa vie et reconstruit un foyer autour duquel gravitent aussitôt ceux qu'attire inévitablement la vue de l'or : le riche trouve partout des amis. Mais Joseph était pauvre ; personne ne l'attendait, nulle main n'étreignit sa main loyale, et il

dut, comme au soir de Noël, aller de porte en porte, en quête d'un gîte passager qui lui permît d'attendre qu'il eût trouvé quelque part un humble atelier. Il fallait vivre, pourtant, et faire vivre Marie et Jésus î

Joseph avait connu auparavant de plus cruelles souffrances. Ouvrons l'Evangile : « Marie, dit saint Mathieu, était fiancée à Joseph. Or, avant d'habiter ensemble, il se trouva qu'elle avait conçu du Saint-Esprit. Mais Joseph, son époux, étant un homme juste, et ne voulant pas la diffamer, résolut de la renvoyer secrètement (1) ».

Quelles angoisses Ton devine dans ces quelques lignes de l'Evangile, dont chaque mot est comme une épine acérée qui dut déchirer le cœur de Joseph. « A quelle épreuve, s'écrie Bossuet, Dieu ne met-il pas les âmes saintes I Joseph se voit obligé d'abandonner comme une épouse infidèle, celle qu'il avait prisô comme la plus pure de toutes les vierges .. Quelle douleur de se voir trompé dans l'opinion qu'il avait de sa chasteté et de sa vertu, de perdre celle qu'il aimait et de la laisser sans secours, en proie à la calomnie et à la vengeance publique ! » (2)

(1) Math.^ 1, 18-19.

(2) Elévations sur les Mystères, XYl' semaine, 1" Elévation,

Qui dira les tortures intimes, les sanglantes meurtrissures, les déchirements du cœur de Joseph? Il ne connaît rien des merveilleuses opérations du Saint-Esprit en Marie, et il se voit obligé de douter de celle qu'il estimait et vénérait comme la plus pure de toutes les vierges : « Il était juste, et sa justice ne lui permettait pas de demeurer dans la compagnie de celle qu^il ne pouvait croire innocente (i). » Il lui fallait donc se séparer de Marie, perdre celle qu'il aimait de Tamour le plus noble, le plus désintéressé, le plus surnaturel, d'un amour angélique, mais d'un vrai amour, « comme un époux aime l'épouse dont il a fait sa compagne, la moitié de son âme, le gage de sa joie et de sa force dans l'avenir. La sainteté de Joseph nous porte trop à supprimer en lui ce qui est de l'homme, et nous en arrivons à faire de lui un être absolument en dehors des conditions de notre nature et de notre vie. Si abondante et si efficace qu'elle soit, la grâce ne détruit pas la nature, et le perfectionnement dont elle est le principe ne va pas jusqu'à supprimer ce qui est de l'essence même de l'humanité. Joseph aimait Marie : on la lui prenait ; son cœur en souffrait d'autant plus qu'il avait aimé davantage

C^ Bossuet. Loc. cit.

ce qui méritait d'être aimé au delà de toute mesure (1). »

Joseph, par cette épreuve, n'épuisa pas la coupe des amertumes. Dieu voulait vous le donner comme modèle, pères et mères de famille qui gémissez sur les fautes, sur les égarements, sur la désertion de vos fils ; il voulait vous enseigner l'apostolat de la souffrance ; vous apprendre que toutes vos démarches pour ramener les chers égarés ne seront efficaces que si elles sont appuyées sur la douleur; et que vos prières ne seront exaucées que si elles lui sont offertes parfumées de vos larmes. Dieu donc frappa Joseph à Tendroit le plus sensible, lors de la perte de Jésus au Temple, l'atteignant en même temps dans son honneur de gardien et dans son amour de père.

L'Evangile nous indique d'un mot la profondeur de la blessure faite dans l'âme de Marie etde Joseph par l'absence de Jésus : « dolentes, ils pleurèrent. » Joseph n'avait pas pleuré à cette heure angoissante où^ malgré le brisement de son cœur, il se croyait obligé de répudier Marie ; il n'avait pas pleuré quand il lui avait fallu partir pour l'exil ; il pleura quand, près de lui^ il ne vit pas Jésus.

(1) p. Ollivier, Lea Amitiés de Jésus^ p. 89.

Est-ce l'hisloire de Joseph, est-ce notre propre histoire, mes Frères, que je viens d'exposer ? La sienne et la nôtre ! C'est par un cri plaintif qu'à notre entrée dans la vie nous avons salué la lumière ; c'est dans les affres de l'agonie que nous quitterons ce monde. Et, entre ces deux douleurs extrêmes, quel est celui que la souffrance n'a pas atteint et, peut-être, broyé?

Elle frappe les uns dans leur chair, par les maladies ; les autres dans leur fortune, par une ruine soudaine. Ceux-ci voient un long passé honorable s'effondrer dans la honte ; ceux-là connaissent les blessures de la calomnie, de l'ingratitude, de la trahison. Il en est qui pleurent, inconsolables, sur des cercueils ; il en est d'autres, plus inconsolables et plus dignes de pitié, qui pleurent sur les écarts de leurs enfants ou sur la destruction de leur foyer.

Que de larmes dans les yeux des pères et des mères! Que de larmes dans les yeux des épouses ! Que de larmes dans les yeux de tous ! L'Eglise dit bien, quand elle appelle la terre « une vallée de larmes ».

Et sur les lèvres de tous les malheureux que nous sommes, se trouve une même question, — révolte et blasphème sur les lèvres de ceux qui ne croient pas ; interrogation respectueuse, discrète, aimante, sur les lèvres des vrais chrétiens : — Pourquoi ?

C'est à cette question que je vais répondre en vous disant pourquoi Joseph a souit'ert et pourquoi nous so iffrous,

Joseph a souffert, d'abord parce qu'il était homme. L'homme naît sujet de la douleur. — Kh quoi! Dieu aurait-il créé des êtres pour les faire pleurer et soult'rir? — Non, mes Frères, Dieu n'a pas fait la douleur ; c'est un point qu'il faut, avant tout, élucider.

Dans le plan divin, la douleur n'avait aucune place sur la terre. Voulez-vous connaître le cœur de Dieu et ses desseins sur Thomme ? Interrogez la Genèse et contemplez le Créateur. Le voici occupé, comme le plus prévoyant des pères, comme la plus tendre des mères, à préparer le berceau de son fils premier-né : c'est un jardin, un jardin de délices, « un lieu de volupté », dit l'Ecriture. Est-il assez beau, ce domaine du bien-aimé, ses ombrages assez doux, ses eaux assez limpides^ ses fleurs assez brillantes, ses parfums assez pénétrants, ses fruits assez savoureux? Oui, tout est prêt. Eh bien ! « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. »

Sous les doigts de l'artiste divin, la matière

se façonne, se transforme, s'idéalise, devient une chair transparente, s'épanouit en ces nobles contours, en ces lignes harmonieuses et pures qui font du corps de l'homme une merveille de grâce et de beauté ; puis Dieu, tirant de son cœur même un souffle créateur, inspire à ce chef-d'œuvre de ses mains une âme vivante où ï^ayonnent tous les dons de la nature et tous les dons de la grâce.

Ce fils de son cœur, ce premier-né de l'humanité, Dieu ne l'abandonne pas après l'avoir créé. Chaque jour, vers le soir, à l'heure où la brise se fait plus douce, où la nature commence à entrer dans cette paix délicieuse qui précède la nuit, il descend au Paradis terrestre ; il vient converser avec Adam, se dévoiler à lui ; il veut aussi l'initier aux beautés de son palais, lui faire connaître son domaine ; il fait passer sous ses yeux les animaux et les lui nomme, il lui montre tous les arbres et lui en indique l'usage.

Bientôt , du côté d'Adam endormi dans l'extase, de son cœur, pour ainsi dire. Dieu tire la femme, sa fidèle compagne, dont l'attirante et aimable beauté lui inspire une hymne de reconnaissance et d'admiration. « Croissez et multipliez-vous, leur dit alors le Seigneur, et remplissez la terre », c'est votre domaine.

Dèslors,manque-t-il quelque chose au bonheur de l'homme ? Dans ce jardin de délices, il n'y a

ni travail pénible, ni douleur, ni mort ; quand Adam et Eve auront accompli le nombre de leurs jours, ils passeront, sans connaître la mort, de la félicité terrestre à l'éternelle béatitude.

Hélas î l'homme ne sut pas garder ce bonheur. Il passa outre à la défense de Dieu, et la douleur fit aussitôt son apparition : « Parce que tu as mangé du fruit de l'arbre dont je t'avais défendu de manger, la terre sera maudite à cause de toi, et c'est à force de travail que tu en tireras de quoi te nourrir pendant ta vie. Elle te produira des ronces et des épines, et tu te nourriras de l'herbe de la terre. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, jusqu'à ce que tu retournes à la terre d'où tu as été tiré, car tu es poussière et tu retourneras en poussière (1). »

La douleur, vous le voyez, mes Frères, est le fruit naturel du péché, la conséquence immédiate, prévue et annoncée par Dieu, de la désobéissance, librement accomplie, de l'homme. Si donc nous souffrons, c'est que, fils d'Adam coupable, nous portons le poids de la faute paternelle.

La souffrance n'était, rigoureusement, qu'un châtiment ; Dieu voulut en faire un instrument de réparation et de restauration. Nous le verrons bientôt; revenons auparavant à Joseph.

(i) Gen., m, 17, 18. 19.

— Tell a souffert parce qu'il était homme, il a souffert aussi ^«rce quil était juste ^ parce qu'il était saint. Nous touchons ici, mes Frères, à une vérité que je suis bien aise d'être amené à traiter, car elle est souvent un scandale pour les âmes faibles, qui ne comprennent pas que Dieu frappe de préférence ses fidèles, ses dévoués, ses amis, qui devraient, pensent-elles, être mis à Tabri de la douleur par une spéciale protection. 11 est, au contraire, tout à fait dans l'ordre que, plus une âme est parfaite, plus elle doive souffrir.

Expliquons ce mystère.

Dans son office de la Dédicace, TEglie compare les chrétiens à des pierres vivantes qui doivent être taillées par le marteau de l'architecte divin, pour entrer dans la construction de la céleste Jérusalem. Parmi ces pierres, il en est qui sont plus belles, plus précieuses, — ce sont les saints, les âmes parfaites ; — ces pierres ne seront pas mises ici ou là dans l'épaisseur du mur, elles sont destinées à être posées en un endroit apparent, à une place d'honneur. Mais, pour être dignes de figurer comme un ornement de la divine architecture, il est indispensable qu'elles soient sculptées avec soin ; aussi l'ouvrier les brise, les taille, les fouille, les polit, jusqu'à ce qu'elles aient atteint toute la beauté que l'artiste a rêvée. Pour parler sans

imagre, cela veut dire que, si Dieu fait souffrir les justes, c'est pour accroître leurs mérites et cuQ:menter leur o^loire.

Et puis, mes Frères, en attendant la béatitude céleste, les justes, sur la terre, sont destinés à servir de modèles à la grande famille humaine, leur exemple doit exciter et entraîner la masse des chrétiens ; il faut donc que leur vertu rayonne sans ombre, pour éclater manifeste à tous les yeux ; et Dieu les jette dans le creuset de la douleur où ils se débarrassent des plus légères souillures.

D'ailleurs, puisqu'ici-bas tout être gémit et peine, pour que les justes soient des exemplaires parfaits de l'humanité souffrante, il est nécessaire que nous les voyions aux prises, comme nous, avec la souffrance, qui est la pierre de touche de la vraie sainteté. Si, sous les étreintes de la douleur, loin d'être déprimés et vaincus, ils accélèrent leur marche et précipitent leur élan vers la perfection ; si, frappés dans leurs biens, dans leur santé, dans leur réputation, dans leur famille, dans leurs œuvres, ils redisent amoureusement la parole de Job : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté ; il est arrivé ce qui a plu au Seigneur ; que le nom du Seigneur soit béni (Ij » ; ils sont dignes d'êtres nos modèles.

(0 Job., I, îl.

C'est la conclusion que tirait Bossuet du déchirement qu'éprouva le cœur aimant de Joseph, à l'heure cruelle où il se voyait obligé de se séparer de Marie : « Dieu, disait-il, lui aurait pu éviter toutes ces peines... Mais sa vertu n'aurait pas été mise à l'épreuve qui lui était préparée ; nous n'eussions pas vu la victoire de Josephsur la plus indomptable de toutes les passions,et la plus juste jalousie qui fût jamais n'eût pas été renversée aux pieds de la vertu (1) ».

Joseph, enfin, a souiîert parce qu'il a reçu Je" sus dans sa maison. « Quand Jésus entre quelque part, dit encore Bossuet (2), il y entre avec sa croix, il y porte toutes ses épines, et il en fait part à ceux qu'il aime ». Et le grand évoque nous indique pourquoi les souffrances entrent toujours de compagnie avec Jésus : c'est qu'il faut mériter l'honneur de recevoir cet hôte divin : « L'on n'a pas Jésus pour rien : il faut prendre part à sa croix (3) ». Ailleurs, il dit encore (4) : « Jésus ne veut être qu'avec ceux qui souffrent. Ames molles et voluptueuses, cet enfant ne veut pas être avec vous, sa pauvreté a honte de votre luxe, et sa chair, destinée à tant

(1) Eléfation, loc. cit.

(2) i»' Panégyrique de saint Joseph^ 2* partie,

(3) Elép. III, 19.

(4) \** Panégyrique. \o c. cit;

de supplices, ne peut supporter votre extrême délicatesse. Il cherche ces forts et ces courageux qui ne refusent pas de porter sa croix, qui ne rougissent pas d'être compagnons de son indigence et de sa misère. »

Nous goûterons, je l'espère, la grâce de Dieu aidant, l'austérité de cette doctrine, quand j'aurai terminé ce discours.

Mes Frères, comme Joseph, nous sommes hommes ; comme Joseph, étant chrétiens, no us sommes, nous devons être saints ; comme Joseph, nous avons, quand nous communions, le bonheur de recevoir Jésus dans la demeure de notre âme où il veut bien résider par la grâce, tant que nous ne le chassons pas. A tous ces titres, nous sommes donc, comme Joseph, tributaires de la douleur.

Mais nous ne sommes pas, hélas ! comme Joseph, fidèles à la grâce et à notre vocation de chrétiens, et la douleur a mille autres raisons de s'abattre sur nous pour opérer son action régénératrice.

Nous sommes aveugles, et la douleur noue éclaire. Nous sommes aveugles : malgré la malédiction divine, la terre, au milieu des épines, germe encore bien des fleurs : au milieu

— sodés ruines, laisse encore paraître bien des beautés ; au milieu des douleurs, offre encore bien des joies. En sorte que nous y attachons notre cœur ; loin de regarder cette terre comme un lieu d'exil, nous nous y trouvons si bien que nous y fixons notre tente, sans plus penser à l'éternelle patrie. Nos ailes sont brisées ; et, incapables de nous élever, nous nous traînons misérablement à terre. Dieu, alors, nous envoie la douleur : elle nous arrache aux illusions trompeuses de ce monde, elle nous emporte, malgré notre frayeur, malgré nos cris, comme l'aigle emporte ses petits, incapables de voler, par delà les montagnes et les pics escarpés, et leur fait fixer le soleil. De ces hauteurs, la terre nous apparaît ce qu'elle est réellement : un petit point perdu dans l'espace, qui ne mérite pas que nous y arrêtions notre cœur.

Nous sommes pécheurs, et la douleur nous convertit. Non seulement, mes Frères, nous nous attachons à la terre, mais nous nous y perdons. Ainsi que Saul s'élançant sur le chemin de Damas, nous courons aliégremeut, sans souci de notre âme ni de notre éternité, dans la voie du mal, de l'orgueil, de la sensualité, de toutes les passions ; rien ne semble capable de nous arrêter. Mais voici qu'à l'appel de Dieu le douleur fond sur nous ; elle nous renversa,

— Sicile nous terrasse, et, ainsi que Saul, nous nous relevons convertis : « Seigneur, aue voulez-vous que je fasse ? »

Pécheurs, nous sommes les débiteurs de la justice divine^ et la douleur expie et paie nos dettes. Vous le savez, la justice exige que toute action mauvaise ait sa punition, proportionnée à la faute. Et si nous descendions loyalement en nous-mêmes, peut-être serions-nous effrayés du poids de notre dette. Dieu, en nous envoyant la souffrance, met en nos mains la monnaie qui nous libère. — Bien plus, mes Frères, ainsi que je vous l'indiquais tout à l'heure, en vertu du dogme de la communion des saints et de la réversibilité des mérites, nous pouvons, par la souffrance, expier et mériter pour les autres. Femmes chrétiennes, épouses et mères, souvenez-vous de Monique convertissant, par ses vertus assurément, mais aussi par ses souffrances et ses larmes, son mari païen, et faisant d'Augustin, le débauché et l'hérétique, un docteur de l'Eglise et un saint. « Il est impossible, avait dit saint Ambroise, que périsse, — non pas le fils d'une telle mère, — mais le fils de si grandes larmes. »

Il ne serait pas difficile, mes Frères, de vous faire voir que la douleur transforme et perfec-

tionne Tesfrit, le caractère, le cœur, tout riiomme ; qu'elle est l'excitatrice de toutes les énergies, la condition indispensable de toute grandeur dans l'ordre humain, aussi bien que dans Tordre surnaturel. Mais le temps me manque, et il me tarde, après avoir éclairé votre intelligence sur l'utilité et les bienfaits de la souffrance, de toucher votre cœur, en vous montrant comment Joseph a souffert et comment nous devons souflrir, pour trouver dans la douleur une source inépuisable de consolations.

Il n'est pas besoin de m'étendre longuement sur la façon dont Joseph reçut les épreuves qui remplirent sa vie : ce que je vous ai dit de sa foi et de sa sainteté vous indique assez qu'il accepta la souffrance comme une messagère divine qui le perfectionnait en vue de sa mission ici-bas, et qui le préparait à l'éternité. Aussi, quand Dieu le frappe, nulle plainte sur ses lèvres, nulle révolte en son cœur ; il se livre à la souffrance avec une hâte qui nous montre combien la cruelle visiteuse était attendue et aimée. Gomment ne l'aurait-il pas bien accueillie, quand il voyait, près de lui, le Fils de Dieu la prendre pour sa compagne inséparable,

choisie ? Pourvu qu'il fût uni à Jésus, sans le quitter, le reste lui importait peu ; et nous avons vu que, seule, la perte de Jésus put faire couler des larmes de ses yeux.

Où trouverons-nous, mes Frères, la force d'aimer la souffrance comme Joseph et les saints l'ont aimée ? Qui nous fera comprendre la béatitude des larmes, le bonheur de souffrir que Jésus a proclamé sur la montagne : « Bienheureux ceux qui pleurent ? »

La Foi, d'abord. Ah ! qu'il est à plaindre, quand la douleur le visite, l'homme qui n'a pas la foi. Où trouvera-t-il une consolation? En luimême ? Il n'y a que vide affreux et morne désespoir. Autour de lui ? Les amis, nombreux peut-être aux jours de prospérité et de joie, se sont enfuis à l'approche du malheur. Il est seul.

Pour nous chrétiens, il en va tout autrement. La foi nous montre Dieu penché, avec une particulière dilection, sur ceux qui souffrent :/M^/a est Dominus Us qui tribulato sunt corde (i). « Il est là près de moi, nous dit la foi ; c'est sa main paternelle qui taille et retranche en moi, pour me purifier et me perfectionner ; je me livre donc à lui sans frayeur, avec confiance, sachant

m Pstam., XXXIH, 49,

que cet habile médecin ne travaille que pour extirper de mon âme les germes malsains, et lui donner toute sa beauté ». Quelque cruelles que soient les épreuves qui l'accablent, l'homme de foi peut chanter, malgré le brisement de son être, la parole de David dont il expérimente toute la vérité et sent toute la douceur : « In tribulatione dilatastimihi, mon Dieu, au milieu des tribulations, vous avez dilaté mon cœur de joie (1) )).

\^ Espérance^ à son tour, vient mettre un baume sur nos blessures. Il n'en est aucune qui ne se cicatrise sous sa bienfaisante action. Si la ruine nous éprouve, Tespérance nous rappelle que nous pouvons amasser dans le ciel des trésors que ne rongent ni la rouille ni les vers, et dont nous jouirons un jour. Si nos amis nous quittent ou nous trahissent, l'espérance nous fait entendre la douce voix de Jésus : « Il dépend de vous, dit-il, de trouver en moi une compensation aux amitiés disparues : Vos amici mei estis, vous êtes mes amis, si vous le voulez : il suffit que vous observiez mes commandements ; et si vous êtes mes amis, vous entrerez dans ma demeure du ciel ». Si la mort nous ravit ceux que nous aimons, nous savons qu'ils sont vivants dans une patrie meilleurej et l'espérance nousi

assure que nous irons un jour les rejoindre pour ne plus les perdre désormais. Quelle que soit la douleur qui nous accable, l'espérance nous relève, en nous faisant comprendre que les joies du ciel sont la récompense des épreuves de la terre, et que les souffrances d'ici-bas sont comme autant de joyaux précieux que Dieu sertit pour en faire notre couronne céleste, « Les légères tribulations de la vie présente: dit saint Paul, nous méritent le poids éternel d'une sublime et incomparable gloire (1) ».

Mais si l'espérance nous console puissamment par la perspective des joies futures, la Charité nous fait, dès cette vie, trouver la béatitude dans la souffrance, en nous unissant à Jésus souffrant. « Quand Dieu nous broie sous les verges, écrivait Lacordaire, n'est-ce pas pour que notre sang se mêle au sien, le sien répandu d'avance sous des coups plus durs encore et plus humiliants ? N'est-ce pas pour que nous ne cherchions pas d'autre tête que la tête sanglante de notre Sauveur, pas d'autres yeux que ses yeux, pas d'autres lèvres que ses lèvres, pas d'autres épaules où nous reposer doucement que ses épaules sillonnées par les fouets, pas d'autres mains et d'autres

(1) 2 Cor,, IV, 17.

pieds à baiser que ses mains et ses pieds percés de clous pour notre amour ! >>

Voilà, mes Frères, la vraie consolation, la vraie joie de la souffrance : c'est que Jésus a souffert pour nous^ et que nous souffrons unis à lui. Voilà la grande lumière qui, tombant du Calvaire sur la douleur, l'illumine, la transforme, la transfigure, la divinise.

Quand l'homme est tombé, quand par son péché il a été précipité dans un abîme de maux, Dieu ne l'a pas abandonné ; il a voulu connaître par expérience nos misères et partager nos-j douleurs. Il est descendu sur la terre, il est] devenu l'un de nous, il a pris nos infirmités,! nos faiblesses, nos souffrances. Pour lui,] comme pour nous, et à cause de nous, la terre a produit des épines : elles ont couronné saj tête, et nous n'en avons jamais senti les blessures. Gomme nous et à cause de nous, il a| mangé son pain à la sueur de son front. Gomme nous et à cause de nous, il a pleuré, il a été persécuté, méconnu, trahi, traîné devant les tribunaux. Gomme nous et à cause de nous, Jésus est mort, hué par la foule, abandonné par son Père, cloué entre deux voleurs sur la croix infâme. II peut dire à chacun de nous : « Regarde et vois si ta douleur est comparable à la mienne (i) ! »

(1) Thrtn., I, \f

Quel est le chrétien qui ne compterait pour rien ses souffrances, en les voyant partagées, et à l'excès, par son Dieu ? Quel est le chrétien qui ne serait heureux de souffrir, uni à Jésus qui a bu pour nous le calice des souffrances iusqu'à la lie ?

Un poète contemporain raconte, dans un drame célèbre, qu'un soir le fils de l'Empereur s'enfuit, avec un serviteur fidèle, du château de Schœnbrunn où l'Autriche le retenait captif. — Il avait fait le rêve de relever la couronne paternelle et de régner sur la France. Sa fuite ne fut pas longue ; les soldats de Metternich se mirent à sa poursuite et le rejoignirent près de Wagram. Un instant le prince resta seul, à l'écart, dans cette vaste plaine où son père avait autrefois remporté une si éclatante victoire. C'était la nuit; la fièvre minait le jeune prince; son imagination s'exalta ; il lui sembla que la solitude s'animait comme au soir de la bataille ; il voyait les monceaux de cadavres, il entendait les cris des blessés, les lamentations des mourants ; et, tout à coup, il fut pris de peur, pensant que tous ces hommes devaient maudire la mémoire de son père qui les avait conduits là, dans ce champ de carnage. Mais voici que, se ressaisissant, il osa les interroger et leur demander ce qu'ils pensaient de

l'empereur. A révocation de ce nom aimé, les cris cessent, les plaintes sont suspendues, et, de toutes ces poitrines brisées et défaillantes, sort un long cri vibrant: « Vive l'empereur ! » Ce n'est, mes Frères, qu'une fiction, je le sais ; mais elle repose sur une réalité et contient une leçon. C'est bien, en effet, en acclamant l'empereur, que se précipitaient sur les armées ennemies tous ces braves, vieux soldats des grandes guerres ou jeunes conscrits enrôlés de la veille ; ils couraient joyeusement à la mort, heureux de tomber, victimes obscures, pour ajouter un laurier au front de l'homme qui partageait leurs périls et les menait à la gloire.

Chrétiens, ferons-nous moins pour notre Christ aimé ? — Lui-même nous conduit à la bataille ; il prend part aux mêmes combats, il connaît, pour les avoir partagées, les mêmes souffrances. Toujours à notre tête, il dresse devant nous, pour nous animer, sa tête sanglante, il nous montre ses pieds et ses mains percées des blessures reçues pour nous. Ah ! brisés parla souffrance, couchés sur le champ de bataille de la vie, criblés de blessures, nous oublierons nos douleurs pour l'acclamer comme ces braves acclamaient leur empereur.

Mais pourquoi rappeler ces souvenirs pro-

fanes, si glorieux soient-ils ? Chrétiens, nous combattrons, nous souffrirons, nous mourrons comme notre Jeanne d'Arc.

Quand la vierge vaillante fut sur son bûcher et que les flammes commençaient à l'entourer, elle pria qu'on lui jetât de l'eau bénite ; elle invoqua une dernière fois saint Michel et ses saintes ; elle remercia Dieu de toutes les grâces dont il l'avait comblée ; et, comme la mort s'avançait, elle demanda qu'on élevât bien haut le christ devant elle, afin de s'encourager par l'exemple du Crucifié et d'unir davantage ses souffrances à celles du Sauveur. Puis, inclinant sa tête virginale, elle poussa ce cri qui fut entendu de tous les assistants^ et qui sera notre réconfort au milieu des douleurs de notre vie, comme il fut celui de Jeanne dans son cruel martyre ; « Jésus ! Jésus ! Jésus ! »

Ainsi soit-il.

Mes Frères,

Jésus-Christ, rédempteur du monde, devait être en même temps Dieu et homme : homme, pour expier et souffrir ; Dieu, pour donner un prix sulïisant à son expiation et à ses souffrances.

Il lui fallait donc une mère, pour lui communiquer le sang qui coule dans les veines de l'humanité ; mais cette mère devait rester vierge, et le Fils de Dieu ne pouvait avoir d'autre père que son Père céleste.

Cependant Marie avait besoin d'un protecteur et d'un soutien ; d'autre part, il lui fallait un foyer où elle pût s'asseoir dans l'honneur d'une vertu insoupçonnée, où Jésus son fils grandirait dans le silence et la paix jusqu'à Theure choisie pour la manifestation de sa divinité.

Joseph, en devenant l'époux de Marie, fui l'appui de la Vierge et lui donna un foyer.

Préparer, faciliter, voiler momentanément le mystère de l'Incarnation, c'était le premier et le principal, mais non l'unique but que Dieu s'était proposé en unissant Joseph à Marie.

Jésus, en se faisant homme, venait d'abord expier le péché, apaiser la justice divine, renouer les liens brisés entre Dieu et l'homme. li voulait aussi relever les ruines de l'édifice social ; et, comme le mariage, source de la vie, est la base de la société, il fallait commencer par lui la restauration, et le ramener à sa pureté primitive. Avant d^en promulguer à nouveau les lois méconnues, il plut à Dieu d'en montrer au monde, en Marie et Joseph, un exemplaire d'une absolue perfection dont la contemplation tiendrait en haleine les époux chrétiens, les excitant, non pas à Timiter en tout, ce qui n'est pas possible, mais, du moins, à s'en rapprocher et à marcher à la lumière de ce sublime idéal.

M'inspirant d'une parole du Concile de Trente : « Le mariage est une chose sainte et il faut le traiter saintement », je me propose de vous montrer que le mariage de Joseph îutpi^épare saintement, célébré saintement, vécu saintement.

Les filles de Jérusalem avaient une singulière coutume : deux fois l'année, elles allaient, vêtues de blanc, se promener dans les vignes et répétaient en dansant : « Jeune homme, vois donc et tâche de bien choisir ; ne t'attache pas à la beauté, mais consulte plutôt la famille : car la grâce est mensongère et la beauté vaine. C'est la femme qui craint Dieu qui sera louée (1). »

Quelque sages que fussent ces conseils donnés par les filles de Jérusalem à ceux qui aspiraient à leur main, quelque modeste que pût être cette coutume, il n'y a pas à douter que Marie ne fît jamais partie de ces exhibitions matrimoniales. Consacrée au Seigneur avant sa naissance, elle s'était retirée dans le Temple dès son jeune âge, et ne songeait qu'à servir Dieu à qui elle avait consacré^ par un vœu, sa virginité.

Cependant, elle avait atteint l'âge où elle devait quitter le Temple, et les prêtres, à qui Joachim et Anne avaient confié, en mourant, la tutelle de leur fille, croyaient de leur devoir de donner un époux à Marie.

(1) Vigouroax. Dictionnaire de la Bible, t. II, col, 22^30.

Ln Vierge fit-elle connaître aux prêtres le vœu qui la liait ? Il est plus probable qu'elle s'en remit à Dieu du soin de la préserver et de montrer qu'elle lui appartenait sans réserve. En tout cas, les prêtres réunirent les descendants de David, membres de la famille de Marie, lesquels, d'après la loi de Moïse, avaient seuls le droit de prétendre à la main de Théritière de Joachim. Joseph se présenta donc : il était le plus proche allié de la Vierge, et il lui était difficile de se dérober au devoir qui lui incombait de s'unir à sa parente orpheline et de devenir ainsi son protecteur. Cependant, luimême avait fait vœu de virginité ; et, comme Marie, en cette occurrence, il attendait de Dieu la solution qui lui permettrait de concilier ses engagements de conscience avec ses devoirs de parent.

D'antiques traditions racontent que Dieu manifesta sa volonté par un miracle. Vous connaissez, mes Frères, ce gracieux récit : Une voix se fit entendre dans le sanctuaire, pendant que le grand-prêtre consultait le Seigneur : « Il faut, disait la voix, que l'oracle d'Isaïe s'accomplisse : Une tige sortira de la racine de Jessé, et une fleur s'élèvera de cette tige. Que tous les membres de la famille de David apportent un rameau dans le Temple : celui dont le rameau fleurira et sur lequel l'Esprit de Dieu viendra se reposer, celui-

là sera l'élu auquel la Vierge devra être donnée en mariage. » Or, le lendemain, le rameau de Joseph fleurit, et, à son sommet, l'Esprit-Saint vint se reposer visible, sous la forme d'une blanche colombe.

Ce fait n'est, sans doute, qu'une légende ; cependant, mes Frères, je n'ai pas voulu le taire : sous une délicieuse image, il nous montre la Providence veillant sur ses élus, et les conduisant d'une main sûre au but qu'elle s'est proposée dans ses éternels desseins. Mieux qu'une fleur miraculeusement épanouie sur un rameau desséché, la fleur d'exceptionnelle sainteté de Joseph avait indiqué le choix de Dieu; et si l'Esprit-Saint ne descendit pas, visible, sur la branche reverdie, il n'en était pas moins présent, poussant l'un vers l'autre Marie et Joseph, les inspirant suivant sa volonté, et leur manifestant, par des signes évidents, qu'ils devaient s'unir l'un à l'autre par les liens du mariage.

Ce récit renferme aussi pour les chrétiens un grave enseignement sur la manière dont ils doivent se disposer au mariage.

Joseph et Marie s'y étaient préparés par une vie pure et sainte ; ils avaient consulté les prêtres, représentants du Très-Haut, et dépositaires, en la circonstance, de l'autorité des parents défunts ; ils avaient enfin prié le

Seigneur, qui leur fît connaître sa volonté, et répondit à leurs supplications par une surabondante rosée de bénédictions célestes, dépassant tout ce qu'ils auraient pu rêver.

Est-ce ainsi, mes Frères, que, maintenant, Ton se prépare au mariage ?

Prend-on d'abord le souci de chercher quel est Tétat de vie que Dieu a, d'avance, fixé. Il y a, en effet, vous le savez, deux voies tracées par Dieu pour gagner le ciel : l'une, le mariage, est la voie commune ; l'autre est une voie réservée et s'appelle la virginité. C'est Dieu qui indique sur laquelle des deux voies il faut engager ses pas : et suivant cet appel divin, qui se nomme la vocation, l'âme reçoit des grâces qui lui permettent de marcher allègrement dans le chemin désigna et d'arriver au but.

Jeunesse chrétienne, si Dieu vous inspire de dédaigner les joies de la terre, et vous convie à une union plus entière et plus intime avec lui seul, ne fermez pas l'oreille aux provocations divines. Combien gémissent et succombent sous le joug du mariage, pour n'avoir pas su obéir aux ordres du ciel î

Mais, je le veux, la vocation est bien établie, et c'est au mariage que Dieu appelle. Ne pensez pas, mes Frères, que cet état puisse se passer de la plus sérieuse préparation : « le mariage est une chose sainte, et ii faut le traiter saintement » .

Or, de nos jours, comment se prépare-l-on au mariage ?

On sait bien, il est vrai, discuter la question des intérêts matériels, peser scrupuleusement les apports, supputer les chances d'avenir terrestre; mais qui songe à s'inquiéter de la convenance des tempéraments, des caractères, des goûts, entre deux êtres qu'on va, sans même que souvent ils se connaissent, unir pour la vie ?

Qui songe à rechercher si le passé du jeune homme est toujours resté digne, digne devant les hommes, digne devant Dieu ; si les fautes échappées à l'humaine faiblesse, et dans lesquelles peuvent momentanément tomber les meilleurs, ont été désavouées et suffisamment réparées ; si ses sentiments sont chrétiens^ et aussi sa vie ?

Et, pour la jeune fille, qui songe à se rendre compte si elle a été élevée en vue des austères devoirs du mariage, qu'elle ne peut ignorer, puisque demain ils seront les siens • si elle a été préparée, non par une savante insignifiance et une trompeuse coquetterie, mais par une éducation forte, sérieuse, pratique, chrétienne, à ses obligations de maîtresse de maison, d'épouse et de mère ?

La préparation prochaine, trop souvent, ne vaut pas mieux que la préparation éloignée : on

s'occupe des invitations, des toilettes, des parures, des festins, des plaisirs : Dieu et l'âme sont oubliés.

Combien différente, combien plus belle, combien plus sage est la manière d'agir des jeunes gens vraiment chrétiens ! Comme Marie et Joseph, iiS se préparent l'un et l'autre au mariage par une vie chaste ; ils ont mis leur cœur et leurs sens sous la garde de Dieu ; et chacun d'eux se réserve tout entier, fièrement, jalousement, saintement, pour l'être inconnu encore, mais déjà choisi par le ciel, que Dieu conduit vers lui par la main et avec qui il fondera cette chose grande et sainte qui s'appelle un foyer.

Sans doute, ils ne se désintéressent ni des qualités physiques, ni de la situation matérielle ni des intérêts temporels, et ils s'en occupent dans une juste mesure ; mais ils cherchent avant tout les qualités, autrement précieuses et désirables, du cœur et de l'àme.

Ils consultent ceux qui ont autorité sur eux ; ils consultent Dieu, ils prient ; et si leur naturelle prudence ne peut absolument les garantir des souffrances inhérentes à notre humanité, du moins ils sont assurés que la grâce de Dieu, qu'ils ont demandée et méritée, adoucira pour eux les épreuves inévitables de cette vie.

Enfin, îa veille du grand jour de leur union, ils vont ensemble s'agenouiller aux pieds du prêtre, dont l'absolution effacera les souillures contractées dans la vie, qui est déjà le passé. Ensemble ils viendront à la table sainte, éprouvant le besoin de se donner à Dieu avant de se donner Tun à l'autre, et de confier leur vie qui commence et leur bonheur à son matin, aux mains bénissantes et fécondes du Père qui est aux cieux.

Le mariage de Joseph, préparé saintement, fut célébré saintement : Dieu, qui avait béni les fiançailles de Marie et de Joseph, présida aussi à leur mariage.

Les promesses étaient échangées. Joseph avait remis à Marie l'anneau d'or, symbole d'alliance et de possession : « Voici l'anneau par lequel tu m'es consacrée selon la loi de Moïse et d'Israël. » Dès lors ils s'appartenaient l'un à l'autre. Cependant ils s'étaient aussitôt séparés ; Joseph s'était retiré dans sa maison de Bethléem, et Marie s'était dirigée avec quelques-unes de ses compagnes vers sa demeure de Nazareth où, bien que déjà liée définitivement à Joseph, elle passerait les mois qui, suivant la coutume juive, devaient s'écouler

entre ses fiançailles et la réception solennelle dans la demeure de son époux.

Cette heure est arrivée... Mais quel étonnement, quelle douleur dans l'âme de Joseph, en revoyant la douce créature qui devait éclairer et réjouir son foyer! Pendant la séparation, Tarchange Gabriel était descendu vers la Vierge ; Marie avait accepté d'être la mère du Sauveur ; le Verbe s'était incarné en elle .. et Joseph ne savait rien de ces mystères, il ignorait ces grandeurs. Je vous ai dit, mes Frères, à quelles angoisses son cœur fut en proie.

Mais Dieu intervint. L'ange du Seigneur fut envoyé à Joseph et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre avec toi Marie, ton épouse ; car ce qui est né en elle vient du Saint-Esprit. Elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus ; car il sauvera son peuple de ses péchés (1). » Cette parole de l'Ange fut pour Joseph une illumination soudaine ; la prédiction d'Isaïe se présenta à son esprit, éblouissante de clarté : « Voici qu'une Vierge concevra et enfantera un fils, et on lui donnera le nom d'Emmanuel, c'est-à-dire : Dieu avec nous »; toute la suite des prophéties et des signes qui annonçaient le moment de la ve-

(1) Math., T., 20, 21

nue du Messie^ et qu'il avait si souvent médités, se déroula devant ses regards. La certitude pleine, entière, inébranlable entra dans son âme, en même temps qu'une joie débordante, que son humilité ne parvenait pas à tempérer, à la pensée qu'il était associé à ces mystères célestes ; qu'il possédait près de lui, à lui, la Vierge incomparable, plus pure que le lis des champs, plus blanche que la neige qui couronne la cime du Liban ; qu il verrait de ses yeux et recevrait sous sou toit rLuiiiiaiiuel, le Messie promis à ses pères, Celui que tous les peuples attendaient.

Docile à la voix de TAnge, Joseph prit donc la Vierge pour épouse. Marie, parée de fleurs et toute embaumée de parfums, lut amenée par les vierges ses amies, tenant en main des lampes aiiumées, dans la maison de Joseph, où entrèrent avec elle toutes les bénédictions et toutes les joies du ciel.

C'est aussi sous le regard de Dieu, à l'église, que l'époux chrétien s'unit à l'épouse.

Beaucoup, il me semble, font erreur sur ce point.

Je ne parle pas des sceptiques et des incroyants, qui ne regardent la cérémonie accomplie à l'église que comme une formalité de haute convenance mondame, dont ils se passe-

mi

raient volontiers, mais à laquelle il leur faut nécessairement se soumettre, sous peine de n'être pas admis dans les compagnies honnêtes, sous peine de ne pas trouver ces épouses exquises, fleurs de grâce et de dévouement, anges visibles du foyer, que seule peut former la religion du Christ. De ceux-là, mes Frères, je n'ai pas à m'occuper ici. Laissez-moi vous dire d'un mot qu'ils se mettent en contradiction avec l'humanité de tous les temps, qui a toujours regardé le mariage comme un acte essentiellement religieux. Et l'humanité ne se trompe pas : TEcriture, en effet, nous enseigne que le foyer n'est pas une œuvre humaine, qu'il est l'œuvre de Dieu ; et une longue expérience, confirmant la parole divine, nous apprend que, quand les hommes s'essayent à unir deux êtres et à vouloir fonder des familles sans l'intervention divine, ces foyers, qui ne s'appuient pas à l'autel, s'effondrent en de lamentables ruines.

C'est à vous, fils croyants de l'Eglise, que je m'adresse, et je dis qu'il y a, dans vos âmes chrétiennes, au sujet du mariage, une erreur qu'il i importe de dissiper.

Vous savez très pertinemment que l'union de ceux qui ne sont mariés que civilement, c'est-àdire seulement à la mairie, n'est pas légitime devant Dieu^ n'existe pas devant Dieu , et

que ceux qui se contentent du mariage civil sont dans l'état habituel du péché mortel, ainsi que s'exprime le catéchisme. Mais ne pensez-vous pas que la cérémonie de l'église, cérémonie indispensable pour votre conscience de ciirétiens, n'est, en fait, que la bénédiction nuptiale, suivant la iormule employée sur les lettres de laire-part — n'est, en un mot, que la consécration religieuse du mariage conclu à la mairie ?

Or, c'est là qu'est l'erreur.

Si je vous demande : a Qu'est-ce que le mariage ? » vous me répondez: « Le mariage est un sacrement ». Entendez-vous, mes Frères ? Un sacrement. Nous ne disons pas : « une consécration religieuse qui vient s'ajouter au mariage pour le rendre légitime et saint. » iNun, nous disons : « Le mariage est, lui-même, un sacrement. » Ce seul mot contient toute la doctrine du mariage. Le mariage est un sacrement: donc, pour un catholique, là où il n'y a pas de sacrement il n^y a pas de mariage ; le mariage est un sacrement : donc il appartient à Dieu seul et à l'Eglise qui le représente et détient ses pouvoirs, d'en fixer les lois et d'en indiquer les obligations ; le mariage est un sacrement : donc les gouvernements humains n'ont, sur cet acte essentiellement sacré, aucune autorité ; le mariage est un sacrement : donc, ce

qu'on appelle à tort le mariage civil n'est pas le mariage. Qu'est-ce donc ? C'est une formalité respectable, nécessaire si vous le voulez, qui règle et garantit les effets civils, les conséquences sociales du mariage : les rapports légaux des époux, la paternité et la filiation, les droits et les devoirs extérieurs des parents et des enfants, tout ce qui concerne les dot, succession, tutelle ; et il est légitime que l'Etat enregistre un contrat dont il aura à surveiller les conséquences. Mais ce n'est que l'enregistrement du contrat, lequel se passe devant Dieu, à l'église, et ne peut se passer que là, puisqu'il est une chose sacrée, un sacrement.

Sacrement singulier, dont les contractants, les fiancés sont eux-mêmes les ministres. Je dis bien : les ministres. La présence du prêtre à ce contrat sacré est exigée, il est vrai, par l'Eglise : il faut qu'il soit là, comme témoin officiel, pour recevoir les serments échangés, comme représentant de Dieu, pour les bénir ; mais ce n^est pas lui qui confère le sacrement : les ministres, retenez-le, mes Frères, ce sont les époux eux-mêmes. Debout, devant l'autel, comme des sacrificateurs, — et ils sont bien réellement sacrificateurs, puisqu'ils s'immolent tout entiers l'un à l'autre, — les deux mains entrelacées, ils prononcent les paroles qui les lient mutuellement pour l'éternité : c'est fait ;

le sacrement existe, la grâce de Dieu descend en eux, consacrant leur amour et leur donnant les forces surnaturelles nécessaires pour vivre saintement dans le mariage, et pour en porter vaillamment le joug.

C'est plus tard, au cours de la messe, quand le contrat est scellé et le sacrement parfait, que le prêtre reprend ses droits et donne aux époux la bénédiction nuptiale, admirable et sublime prière, dont rien n'égale l'éloquente poésie et rémotionnante grandeur.

Voyons maintenant comment Joseph et Marie ont vécu saintement dans le mariage.

En quels termes vous parler de ce mariage de Marie et de Joseph ? Mariage véritable, car les deux époux se sont donnés l'un à l'autre par un contrat sacré, et que « la forme du mariage, dit saint Thomas, consiste dans l'indivisible union des âmes, en vertu de laquelle chacun des époux est tenu de garder sans partage sa foi à Tautre » ; mariage, toutefois, différent des mariages de la terre, puisque ces noces furent toutes célestes et virginales.

Pour gravir ces sommets, aidons-nous de la lumineuse et forte éloquence de Bossuet. « De

quelle sorte se sont-ils donnés ? » demande le grand évêque, et il répond : « Pureté, voici ton triomphe. Ils se donnent réciproquement leur virofinité, et sur cette virginité ils se cèdent un droit mutuel. Quel droit ? de se la garder l'un à l'autre. Oui, Marie a droit de garder la virginité de Joseph, et Joseph a droit de garder la virginité de Marie. Ni l'un ni l'autre n'en peut disposer, et toute la fidélité de ce mariage consiste à garder la virginité • Voilà les promesses qui les assemblent, voilà le traité qui les lie. Ce sont deux virginités qui s'unissent pour se conserver éternellement l'une l'autre par une chaste correspondance de désirs pudiques ; et il me semble que je vois deux astres qui n'entrent ensemble en conjonction qu'à cause que leurs lumières s'allient. Tel est le nœud de ce mariage d'autant plus ferme, dit saint Augustin, que les promesses qu'ils se sont données doivent être plus inviolables, en cela même qu'elles sont plus saintes (1) ».

Qui pourrait redire l'amour que ces deux parfaits époux avaient l'un pour l'autre ?

Amour d'autant plus ardent qu'il avait été allumé au cœur même de Dieu, et ne s'alimentait que de flammes célestes ; d'autant plus tranquille

(1) Premier Panégyrique de saint Joseph^ !'• partie.

et profond qu'il était plus chaste : Bossuet nous apprend encore que « le feu de la convoitise qui est allumé dans nos corps ne peut jamais égaler l'ardeur des chastes embrassements des esprits que l'amour de la pureté lie ».

Amour respectueux : Joseph vénérait Marie comme la nouvelle arche d'alliance qui portait le Saint des Saints : Marie vénérait Joseph comme le dépositaire de l'autorité divine.

Amour généreux et constant que ne lassèrent aucune fatigue, aucun déboire, aucun exil.

Amour sans cesse grandissant, car, né du devoir et non du caprice, il ne reposait pas sur les charmes physiques, bien que Dieu les leur eût prodigués, mais sur les vertus toujours croissantes ; il prenait, d'aillôurs, un élan toujours renouvelé dans l'amour de Jésus qui avait été la cause de leur union et qui en restait le lien et la joie.

En parcourant rhistoire de l'Eglise, on trouve des âmes privilégiées et fortes, qui n'ont voulisi connaître que les flammes d'un virginal amour. Toutefois cet exemple ne saurait être proposé à l'imitation des époux chrétiens • leur vocation est autre, autre et très grande leur mission ; d^ailleurs, « l'âme humaine n'a pas toujours des

ailes, et le cœur humain ne vit pas toujours de parfums (1) ».

Mais si tbus n'ont pas des ailes pour voler à ces hauteurs et s'y maintenir, tous peuvent, en restant sur la terre, marcher à la lumière qui rayonne de cette idéale perfection..

Que votre amour, mes Frères, comme celui de Marie et de Joseph, soit surnaturel.

Qu'il reste toujours chastement soumis à ces lois fondamentales, promulguées par Dieu dès le principe, qui régissent le mariage.

Que Jésus soit le ciment, le centre, le cœur de votre foyer : « Si le Seigneur n'édifie pas la maison, dit le prophète, en vain travaillent ceux qui la bâtissent (2). » Et, en effet, nous sommes chaque jour les témoins attristés, épouvantés, des catastrophes qui fondent sur les foyers dont Dieu est banni : « La famille détruite, le sanctuaire conjugal violé, le lit nuptial déshonoré par les plus tristes mœurs, le cœur de la femme meurtri, les enfants absents, les berceaux vides vous prouveront une fois de plus que l'irréligion, comme l'a dit un des vôtres, n'est bonne qu'à une chose : à dépeupler le ciel et à désenchanter la terre (3). »

(1) M. l'abbé Martin, Les Vierges Martyres — P.Largent, op. cit.

(2) Psalm.^ CXXVl, 1.

(3) Mgr Bougaud, Le Christianisme et les Temps présents^ 1. 1, p. 125

Surnaturel et chaste, votre amour mutuel sera respectueux : n'êtes-vous pas l'un et l'autre, en tant que chrétiens^ les membres du Christ ; et, en tant qu'époux, les coopérateurs de Dieu, chargés par lui de la glorieuse mission de peupler la terre et de donner au ciel des élus ?

Surnaturel, votre amour sera généreux. Généreux dans le travail : vous vous dépenserez l'un et l'autre, joyeusement, dans ce labeur quotidien, parfois si pénible, nécessaire pour entretenir votre maison et élever vos enfants dans l'honneur ; généreux dans la souffrance, que vous allégerez en vous étant un mutuel réconfort ; généreux dans le pardon : si parfaits que vous soyez, chacun de vous a des défauts qu'un commerce constant lait plus visibles, et qui seraient difficiles à endurer, si l'amour du Christ ne vous avait pas communiqué, parle sacrement de mariage, la grâce de les supporter.

Surnaturel, votre amour sera constant et ira grandissant : avec l'âge, la beauté fragile du corps passe, l'éclat du visage pâlit, lestraits s'altèrent, et l'amour humain fléchit ; l'amour chrétien, au contraire, se développe, car, en même temps que s'avancent les ans, les vertus grandissent, et l'âme acquiert une beauté qui semble devenir plus vive et plus attirante à mesure

qu'elle s'approche de Téternité où elle aura soplein épanouissement.

Surnaturel, votre amour survivra au temps, puisque dans le ciel les époux doivent se retrouver et être unis à jamais en des noces éternelles et virginales (1) coiiune celles de Marie et de Joseph.

Ainsi soit-il.

(1) Marc, XII, 25

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