LE FOYER DE NAZARETH
Mes Frères,
La vie de Joseph, traversée comme la nôtre d'épreuves nombreuses dont je vous ai parlé, fut comme la nôtre consolée par des joies dont les plus douces furent celles qu'il goûta, en la compagnie de Jésus et de Marie, au foyer de Nazareth. C'est là que, sauf le temps de l'exil, s'écoula Texistence de Joseph, depuis son mariage avec la Vierge, jusqu'à sa mort.
Entrons, ce soir, dans cette sainte maison ; entrons-y avec respect, avec recueillement, comme on pénètre dans un temple. Ce foyer est^ en effet, un temple, ou mieux un sanctuaire :
Sanctuaire de souvenirSy
Sanctuaire de travail^
Sanctuaire de prière.
Trois titres qui en font le modèle des foyers chrétiens.
L'humble maison où vivait Joseph ne se distinguait en rien de toutes celles qui s'étagcaient sur le penchant de la gracieuse colline dont les charmes avaient fait donner à la petite ville le nom de Nazareth^ qui veut dire : la fleur. Pauvre d'aspect, elle n'avait à l'intérieur ni luxe, ni confort ; mais elle était remplie de souvenirs qui la rendaient douce au cœur de Marie et de Joseph. Là, Joachim et Anne avaient habité ; là ils s'étaient sanctifiés ; là ils avaient attendu le Messie ; là , par l'ardeur de leurs prières, ils avaient obtenu du ciel la naissance de celle qui devait être la mère du Sauveur ; les murs semblaient comme imprégnés de leurs pieux désirs et de leurs saintes oraisons. Plus tard, c'est encore dans cette maison, — radieux souvenir pour Joseph, — que Marie, sa douce et pure fiancée, avait attendu le jour de leur union. C'est dans cette maison, surtout, que Gabriel, le messager céleste, était descendu vers la Vierge, et (^ue s'était accompli le mystère de l'Incarnation.
Quand, après avoir franchi le seuil de la basilique qui recouvre et renferme la santa casa de Nazareth, transportée par les Anges de la
bourgade de Galilée sur les rives de l'Adriatique, le pèlerin pénètre dans cette maison dont l'or et le marbre protègent les pierres, et qu'il lit cette incription : Hic Verbum caro FACTUM EST, Ici le Verbe s'est fait chair^ il tombe à genoux sous le coup de l'émotion intense qui i'étreint et le tait vibrer tout entier; et, comme Madeleine, il baigne de ses larmes et baise amoureusement le sol sur lequel se sont posés les pieds du Christ,
Si, après tant de siècles écoulés, les pèlerins se sentent attirés vers la sainte maison de Lorette, témoin des anéantissements de Jésus ; si, malgré le poids de leurs fautes et la froideur de leur amour, les hommes sont ébranlés d'une telle secousse en pénétrant dans cette demeure qui fut le foyer du Christ sur la terre, qui dira les saints transports, les pieux attendrissements de Marie et de Joseph, voyant grandir sous leur humble toit, dans le pur éclat de sa jeunesse, le Fils de Dieu devenu le Fils de l'homme ? Qui dira leur attachement pour cette maison consacrée déjà par leurs ancêtres, et qui était maintenant, en toute vérité, le tabernacle du Dieu vivant parmi les hommes ?
Oui, le foyer de Nazareth était vraiment un sanctuaire, le sanctuaire de souvenirs sacrés.
Le foyer de rhomme est aussi un sanctuaire.
Le chrétien a la conviction profonde de cette sainteté du foyer domestique : avant d'habiter une maison, il veut que Dieu en soit le premier hôte ; il appelle le prêtre qui asperge d'eau sainte les murailles de la nouvelle demeure et y attire les bénédictions du ciel. Le chrétien a raison: après l'église, qui garde l'Eucharistie, il n'y a pas d'endroit ici-bas où Dieu fasse autant sentir sa présence et parle mieux au cœur, il n'y a rien qui soit plus sacré que notre foyer ; les païens eux-mêmes vénéraient comme un temple la maison familiale et confondaient presque dans le même respect l'autel et le foyer : pro aris et focis.
C'est au foyer, avant tout, que s'appliquent les vers du poète :
Objets inanimés, avez-vous donc une âme Qui s'aUache à notre âme et la force d'aimer?
Oui, le foyer a une âme : la nôtre, d'abord. Notre foyer est comme le prolongement de notre être; nous le faisons à notre image, nous y mettons notre empreinte, il fait partie de notre vie ; ses murs nous défendent moins du froid ou des voleurs qu'ils ne protègent notre intimité et û^ la mettent à l'abri des indiscrets ; son
feu, qui réchauffe nos membres, réchauffe peutêtre encore davantage notre cœur ; si nous sommes tristes, de chacun de ces objets familiers sort une voix, la voix de vieux amis sûrs et secourables, qui nous dit: « Ne crains rien, noussommes là, nous peuplons ta solitude, nous ne t'abandonnerons pas, nous bercerons ta douleur, nous panserons tes plaies, nous consolerons ton cœur. « Et nos joies, si vives soientelles, ne sont complètes que si nous les goûtons au foyer. Aussi, quelque pauvre qu'il soit, il nous attire invinciblement. Pendant l'absence, c'est vers lui que se portent nos regards et que se tourne notre cœur; pour revenir à lui, nous délaissons les plus splendides palais, les plus merveilleux spectacles ; et, quand nous le retrouvons , il semble que nous nous retrouvons nous-mêmes, tellement notre vie, avec ses joies et ses douleurs, y est contenue, tellement notre âme lui a fait une âme vivante et prenante.
Mais l'homme n'arrive pas sur la terre comme un naufragé jeté par la tempête sur un rivage inhospitalier et désert; il est un anneau d'une longue chaîne qui l'a précédé et qui le suivra. Derrière lui il aura des fils ; devant lui il a ses ancêtres ; et l'âme des ancêtres plane aussi sur le foyer.
Ils y sont, les chers disparus, toujours présents dans ce logis qui fut à eux après avoir appartenu à leurs pères ; dans ces œuvres qui leur survivent et perpétuent leur souvenir. Chaque génération y a laissé sa trace : cette aile ajoutée à la demeure, ce puits creusé, ce chemin tracé, cet arbre planté, ce fauteuil préféré du père, cette chambre où la mère est morte... toute chose rappelle un nom aimé, une bieniaisante prévoyance.
Notre génération, curieuse de nouveautés, avide de changements, ne connaît plus guère, héias î ces vieilles maisons familiales, transmises et conservées avec amour, où l'on vivait sous la protection d'un réconfortant passé. Les familles de nos jours sont comme déracinées, elles ont une demeure, elles n ont plus de foyer.
Comme elles sont vraies, et comme elles s'appliquent bien, non seulement à Paris, mais à toutes nos cités modernes, ces lignes pleines d'une douloureuse mélancolie et d'une amère tristesse, tombées de la piume d'un illustre écrivain (i): « Le Paris nouveau n'aura jamais d'histoire, parce qu'il n'aura pas de foyers... Où seront les lieux historiques, les demeures illustres, les grands tombeaux ? Qui habitera la maison paternelle ? Qui connaîtra la chambre
(1) Louis Veuillot.
où il entendit un premier cri, où il reçut un dernier soupir ? Qui pourra poser son front sur l'appui d'une fenêtre où, jeune, il aura fait ces rêves éveillés qui sont la grâce de Tauror© dans le jour long et sombre de la vie ? 0 racines de joie arrachées de Famé humaine ! Le temps a marché, la tombe s'est ouverte, et le cœur qui battait avec mon cœur s'est endormi jusqu'au réveil éternel. Pourtant quelque chose de mes félicités mortes habitait encore ces humbles lambris, chantait encore à cette fenêtre. J'ai été chassé de là ; un autre est venu s'installer là ; puis ma maison a été jetée par terre, et la terre a tout englouti, et l'ignoble pavé a tout recouvert. Ville sans passé, pleine d'esprits sans souvenirs, de cœurs sans larmes, d'âmes sans amour ! Ville de multitudes déracinées, mobile amas de poussière humaine, tu pourras grandir et devenir la capitale du monde; tu n'auras jamais de citoyens !... Il te manque le foyer, l'asile sacré et inviolable des souvenirs, des joies, des espérances et des douleurs qui trempent le cœur de l'homme et le rendent plus fort que le diamant ».
Gardez, mes Frères, le foyer des ancêtres, pour le passer, avec tous ses souvenirs, entier et embelli, à vos fils ; et si l'état de votre fortune, ou le pic impitoyable des démolisseurs,
ou les nécessités de votre position sociale font votre vie errante et ne vous permettent pas d'avoir un foyer qui soit à vous et que vos enfants recevraient à votre mort, il y a un héritage que nul ne peut vous empêcher de leur transmettre, héritage que vous devez conserver et agrandir, héritage bien plus précieux que le foyer matériel, malgré les souvenirs qui s'y rattachent et dont je vous disais toute la valeur : c'est l'héritage d'un honneur sans tache, l'héritage des vertus domestiques, sociales et chrétiennes, qui sont la pierre angulaire et l'appui, en même temps que le charme et la sûreté du foyer ; qui forment un trésor commun sans cesse augmenté, où les fils puisent après les pères, et qu'à leur tour, ils laissent plus grand à leurs enfants ; qui font, pour employer une gracieuse expression de M^^ Baunard, que les membres d'une même famille marchent par groupe et comme en chœur sur le chemin du ciel, à la manière de ces anges qu'Angelico de Fiesole a représentés montant en se tenant par la main.
Sanctuaire de souvenirs, le foyer de Nazareth était encore le sanctuaire du travail.
Dans la maison de Nazareth, personne n'était désœuvré. Aux yeux du monde, c'était sur-
tout une maison de travail, un atelier. « D'où lui vient cette sagesse? disaient les Juifs en parlant de Jésus. Qui lui a donné cette puissance ? N'est-ce pas un ouvrier et le fils d'un ouvrier ? (1) ».
Jésus, en effet, travaillait avec Joseph, ils travaillaient de leurs mains, ils étaient charpentiers. Le Sauveur voulut faire l'apprentissage d'un vulgaire métier, il voulut apprendre, lui, le constructeur de Funivers, comment on façonnait des pièces de bois ; et, à mesure que ses forces grandissaient, le travail devenait plus long, plus pénible ; les mains du divin adolescent se durcissaient au maniement des rudes outils, et la sueur coulait de son front.
Dans les instants de repos, ou quand la journée était finie, Jésus aidait à sa mère dans les travaux domestiques, car la Vierge travaillait aussi. Ne fallait-il pas qu'elle fût le modèle de toutes celles à qui incombe le soin d'une maison ? Habile dans l'art de filer le lin et de broder les fins tissus, elle emploie, quand elle le peut, à ces œuvres plus délicates, ses doigts diligents ; mais, le plus souvent, cachée dans l'ombre de l'atelier de Joseph, elle vaque aux soins les plus vulgaires d'un ménage d'ouvriers : elle range et nettoie la maison, elle allume le
(1) 3Iarc, VI, 3,
feu à l'humble foyer et prépare le repas, elle cuit le pain, elle tisse et raccommode les vêtements de la famille, ou encore, l'urne sur l'épaule, suivant la coutume orientale, elle va puiser, à la fontaine commune, l'eau nécessaire aux besoins de la maison.
Cette vie pénible du Fils de Dieu était un acheminement vers le calvaire, un avant-goût de la croix, la rédemption commencée par la souffrance ; et c'est pour cela que Jésus, qui avait choisi, pour naître, une étable, voulut vivre dans un atelier. Mais en s'astreignant à ce dur travail, Jésus se proposait encore de rappeler la grande loi, méconnue, du travail : loi de nature, à laquelle était soumis Adam innocent, et, depuis la chute, loi d'expiation, à laquelle l'homme coupable ne saurait se soustraire.
Or, mes Frères, à l'époque où Jésus vint au monde, partout, sauf chez les Israélites, le travail était méprisé, et l'ouvrier dédaigné et comme marqué d'une flétrissure ; aussi les métiers et toutes les proiéssions manuelles n'étaient exerces que par des esclaves. Il fallait réioriner cet ordre de choses. Pour rendre la leçon plus claire et plus féconde, Jésus s'enferma dans un atelier, il travailla de ses mains ; en réapprenant au monde, par son exemple^ la
grande loi qui pèse sur rhumanité et atteint tous les hommes, il réhabilita le travail et releva l'ouvrier. Grâce à Jésus, et depuis les leçons de Nazareth, le déshonneur n'est pas, comme autrefois, de travailler, mais, au contraire, de passer sa vie dans une stérile oisiveté, d'être un homme inutile, de manger un pain auquel on n'a pas droit, puisqu'on ne Ta pas gagné. C'est i'Esprit-Saint qui a dit cette parole : « Si quelqu'un ne veut pas travailler, il ne doit pas non plus manger (1) ». Elle semble dure; elle n'est que l'expression d'une de ces vérités primordiales sur lesquelles repose la société.
Mes Frères, comprenez cette leçon de l'atelier de Nazareth.
Si Dieu, en vous donnant la richesse, en vous payant à l'avance votre journée, vous a délivré du souci de chercher votre nourriture quotidienne et de la conquérir par un labeur accablant, ne vous croyez pas libérés de la loi du travail. Il faut que, vous aussi, comme le pauvre, vous gagniez votre pain, sinon à la sueur de votre Iront, du moins à la sueur de votre âme ; et je ne dis pas seulement en consacrant vos journées à des occupations tri-
(1) H Tbess. m, 10.
voles qui ne sont que des distractions, mais en travaillant vraiment, efficacement^ en faisant œuvre virile, œuvre utile, en dépensant votre intelligence, votre cœur, votre fortune, votre temps, pour le bien des hommes vos frères. Ce n'est qu'ainsi que vous entrerez dans l'ordre providentiel ; ce n'est qu'ainsi que vous vous ferez pardonner votre fortune.
J'entendais dire récemment à un ouvrier fort posé et sage, fort intelligent aussi et très au courant des questions sociales : « Ces riches qui ne font rien, ce sont des êtres non seulement inutiles, mais nuisibles ! )) Et c'est vrai : ils sont nuisibles, parce qu'ils vivent en égoïstes du travail et de la souffrance des autres, sans y prendre part ; nuisibles, parce qu'ils donnent le pernicieux exemple de la paresse ; nuisibles parce qu'ils sont une cause de tentation perpétuelle d'envie pour ceux qui peinent et suent afin de nourrir leur oisiveté ; nuisibles, parce qu'ils font blasphémer la justice et la providence de Dieu.
Travailleurs, mes Frères, qui peinez tout le jour, comprenez aussi l'exemple de Nazareth. Essayez d'améliorer votre sort, c'est bien ; mais gardez-vous d'ouvrir l'oreille aux propos des ambitieux qui ne vous flattent et n'excitent vos convoitises que pour faire de vous les instru-
ments de leur propre élévation. Voulez-vous alléger le lourd fardeau qui pèse sur vos épaules ? Partagez-le avec Jésus. — Voulezvous, dans votre humble situation, vous trouver à la hauteur des plus grands de ce monde, sans être tentés de leur porter jamais envie, ni de murmurer, ni de vous plaindre de votre vie laborieuse ? Ecoutez et comprenez le mot de Bossuet : « Que ceux qui vivent d'un art mécanique se consolent et se réjouissent : Jésus- Christ est de leur corps (1). » Cette parole contient vos titres de noblesse : Vous êtes de la race de Jésus.
Gomme vous, Jésus a eu ses mains meurtries et ses membres fatigués ; comme vous il a peiné et souffert ; comme vous il a mangé son pain à la sueur de son front ; comme vous il a vécu au jour le jour. C'est pourquoi vous êtes les amis prévilégiés de Jésus ouvrier ; c'est à vous surtout qu'il adresse cet appel consolateur : « Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui ètesaccablés,etje vous soulagerai. » Et, s'ila jeté Tanathème aux riches égoïstes, il a proclamé la béatitude de la pauvreté, assurant aux pauvres contents de leur sort, en échange des joies de la terre qu'ils n^auront guère connues, la possession du royaume céleste.
(1) VIT!» Elévation de la 20* semaine.
Et vous, mesdames, à qui la Providence a donné la fortune ou Taisance, reslerez-vous oisives au milieu de l'activité universelle ? A Dieu ne plaise ! Quelles que soient vos richesses, il vous faut prendre votre part du labeur commun. Vos mains ne doivent pas rester inactives ; occupez-les à ces ouvrages de fantaisie dans lesquels vous excellez , oui, c'est légitime ; mais cela ne peut être, d'ordinaire, qu'un agréable passe-temps ; ne craignez pas, comme Marie, la mère de Jésus, la reine du ciel et de la terre, de vous intéresser, de vous mettre aux soins de votre ménage ; comme Marie le type idéal de la femme forte de l'Ecriture (1), cherchez, procurez-vous la laine et le lin ; et, de vos mains ingénieuses, travaillez ces étoiïes pour en orner ceux de votre maison, et pour vêtir le pauvre qui n'a pas de quoi se couvrir.
Permettez-moi de livrer à vos méditations un trait bien édifiant de la vie de la marquise de Grammont, qui fut la grand'mère de M^' de Mérode et de madame de Montalembert (2). Elle allait mourir et venait de recevoir les derniers sacrements. Après la suprême visite de Jésus, son action de grâces achevée, comme
(1) Prou. XXXI, 13
(2) Lecanuet. Montalembert^ t. II, p. 78-79.
la mort tardait à venir, madame de Grammont demanda son tricot pour les pauvres : c'était le seul travail manuel auquel son infirmité lui permît de se livrer. « Mais madame la marquise vient d'être administrée, elle va mourir ! » répondit , dans son saisissement la femme de chambre, bouleversée d'un tel courage. — « Ma chère, ce n'est pas une raison pour perdre son temps ! » reprit l'agonisante. Ainsi mourut, à quatre-vingt-treize ans, cette femme du grand monde, travaillant jusqu'au dernier soupir, consacrant aux pauvres de Jésus-Christ la dernière pensée et le suprême effort de sa vie.
Enfin, mes Frères, le foyer de Nazareth était un sanctuaire de prière.
La prière y était incessante, chaque œuvre accomplie étant un nouvel acte d'amour. « Oh ! dit Më^ Gray, quel sanctuaire ! quel culte ! quelles adorations ! quelles confessions ! quelles louanges ! quelles admirations ! quels respects ! quelles actions de grâces ! quelles réparations ! quelles demandes ! quelles conversations ! quel commerce avec Dieu ! quel amour qui monte et qui descend î quel flux et quel reflux de jus-
tice et de grâce! le ciel et la terre vivent là comme embrassés (l). >>
Cependant, bien que le commerce avec Dieu y fût ininterrompu, il y avait au foyer de Nazareth des heures spécialement consacrées à la prière : le matin, alors que l'univers, sortant des ténèbres de îa nuit, s'éveillait à la lumière et prenait comme une vie nouvelle, Jésus, Marie, Joseph s'unissaient pieusement au sacrifice que les prêtres offraient à Dieu, au lever du soleil, dans leTemple de Jérusalem, et consacraient au Père et au Maître les prémices de la journée ; et le soir, après les longues heures du travail quotidien, la Sainte Famille montait sur la terrasse qui domine les maisons orientales ; une douce conversation les délassait des fatigues de la journée et se prolongeait jusqu'à ce que la nuit se faisant plus sombre, indiquât l'heure de la prière précédant le repos.
Cette heure était délicieuse. En bas, de la terre réchauffée tout le jour par les caresses du soleil, s'élevaient les suaves parfums des fleurs ; en haut, dans cet admirable ciel d'Orient, les étoiles scintillaient, chantant à leur manière la gloire du Créateur : mais plus pures que les
{\) Elévations sur la vie et la doctrine de Notre-Seigneur Jésus- Christ, XXIII* Elév., 1, I, p. 197.
parfums de la terre étaient les aspirations de ces âmes embrasées d'amour, et les supplications de leurs lèvres plus harmonieuses que le concert des astres.
Marie et Joseph, ayant au milieu d'eux Jésus, faisaient monter par lui leurs adorations et leurs actions de grâces vers le Tout-Puissant, pendant que Jésus engageait avec son Père de mystérieux et ineffables colloques, et lui offrait, avec les prières de Marie et de Joseph, les adorations de toutes les créatures.
Puis leurs voix s'unissaient. Et il me semble, mes Frères, que sur leurs lèvres devait revenir souvent le psaume (1) composé quelque temps après le retour de la captivité de Babylone, dans lequel Israël chaniait son espoir en la miséricorde de Dieu pour le relèvement et la prospérité de son peuple. Cet espoir n'était que l'image d'une espérance plus haute, celle de la résurrection de tous les peuples que devait opérer le Messie. On croirait entendre, dans ce chant des captifs délivrés, comme l'écho des aspirations des prophètes et des saints du Testament Ancien, soupirant après le Libérateur attendu, suppliant la terre de se fendre et de germer le Sauveur, le ciel de s'ouvrir et de laisser descendre le Juste.
(1) Psalm , LXXXiV.
Dans la paix religieuse du soir, ils redisaient donc les paroles sacrées, sous lesquelles transparaissent le Messie et l'œuvre de la Rédemption :
« Vous avez béni, Seigneur, votre terre ; vous avez délivré Jacob de la captivité.
« Vous avez remis l'iniquité de votre peuple ; vous avez couvert tous leurs péchés.
« Vous avez adouci toute votre colère, vous êtes revenu de l'ardeur de votre indignation...
« La miséricorde et la justice se sont rencontrées ; la justice et la paix se sont donné le baiser.
« La vérité a germé de la terre, et la justice a regardé du haut du ciel.
« Car le Seigneur donnera sa faveur, et notre terre donnera son fruit.
« La justice marchera devant lui, et il imprimera ses pas sur le chemin. »
Quand ils chantaient ce cantique, — ou d'autres semblables, — rempli des promesses messianiques, on devine les émotions qui en' vahissaient leurs âmes : l'âme de Jésus, couvrant de son amour et de sa protection cette [ terre qu'il était venu conquérir ; l'âme de Marie et de Joseph, voyant se réaliser les prophéties anciennes et grandir sous leur toit le Dieu caché qui réconciliait le ciel et la terre.
Quel spectacle, mes Frères ! Le ciel lui-même
en était ému. A ces accents partis de Thumble foyer de Nazareth, le Tout-Puissant s'inclinait vers la terre coupable ; à cause du Fils de toutes ses complaisances qui le priait, la miséricorde désarmait la justice, le Dieu terrible déposait son courroux, et, devenant le Père, il commençait à faire grâce, et répandait déjà ses bénédictions : Benedixisti^ Domine, terrain tuam.
Mes Frères, dans les familles chrétiennes, cette scène ravissante se renouvelle chaque jour comme au foyer de Nazareth. Père, mère, enfants, serviteurs se réunissent devant le crucifix, pieux souvenir, relique sacrée léguée par les ancêtres qui se sont agenouillés tour à tour à ses pieds, lui offrant leurs prières, leurs larmes, leur désirs, leurs espérances et leurs joies.
Pourquoi devient-elle de plus en plus rare, cette sainte coutume de la prière faite en com-j •mun au foyer de la famille, coutume si édifiante^ si réconfortante, si consolante, si salutaire, s] nécessaire ?
Aux pieds du Christ, les époux déposaient leur fardeau de la journée, leur responsabilité^ si lourde, leurs peines, leurs fautes, leurs froissements mutuels ; et du cœur de Jésus descen-J daient la force, la lumière, la consolation, la]
rtamme purificatrice, le pardon attendu^ un renouveau d'amour, dont la pure ardeur était chaque jour avivée par le Christ.
Aux pieds du Christ, les enfants apprenaient pour leur vie tout entière à prier le Dieu maître et seigneur du foyer familial ; et le rayon qui tombait du crucifix sur la tête du père et de la mère agenouillés à ses pieds, était pour l'enfant comme une consécration de leur personne. En priant avec eux le Père qui est aux cieux, il s'habituait à vénérer son père et sa mère comme les représentants de l'autorité divine.
Aux pieds du Christ, les serviteurs, admis pour ainsi dire dans l'intimité familiale, se regardaient comme faisant vraiment partie de la famille, à laquelle ils apportaient un dévouement que i'or ne suffit pas à acquérir. En voyant leurs maîtres se frapper la poitrine el se reconnaître, comme eux, pécheurs et misérables devant Dieu, ils rentraient en eux-mêmes, ils devenaient meilleurs, leur conscience s'éveillait, s'affinait ; et ainsi, grâce à cette délicatesse d'âme, ils réalisaient dans toute sa surnaturelle beauté le conseil de l'Apôtre : « Serviteurs, obéissez en toutes choses à vos maîtres selon a chair, ne servant pas seulement sous leurs lyeux, comme pour plaire aux hommes, mais en
simplicité de cœur, et en craignant Dieu (l) ». La mère de Lamartine avait établi à son foyer la prière en commun, et elle en écrivait les bienfaits : « ... Rien ne relève autant Tesprit des serviteurs que cette communion quotidienne des cœurs par la prière et l'humiliation devant Dieu qui ne connaît ni grands ni petits. Gela est bon aussi pour les maîtres, qui sont rappelés ainsi à l'égalité chrétienne avec leurs inférieurs selon le monde... »
Quel beau et fructueux apostolat on peut exercer au foyer de la famille !
Mes Frères, vous qui voulez faire de votre foyer un centre d'attraction pour vos fils, centre dont on s'éloigne avec tristesse, et où la plus grande joie est de revenir, faites de votre foyer un sanctuaire.
Vous qui gémissez de l'impiété envahissante, et qui vous lamentez de voir la France se retirer de plus en plus de Dieu qui Fa faite si forte et si belle, souvenez-vous que la France se compose de familles, et que, le jour où les familles seront, en grand nombre, vraiment chrétiennes, la France reprendra son rang de fille aînée de FEglise. A vous, mes Frères, de travailler pour votre part à cette rénovation de
(1) Goloss. m, 22.
notre patrie, en faisant de votre foyer un sanctuaire où Dieu soit le maître incontesté.
Ainsi, sous les bénédictions divines, votre foyer deviendra une copie du doux foyer de Nazareth. Il ne sera pas à l'abri de la souffrance, et les deuils le dépeupleront. Qu'importe ! puisque Tespérance chrétienne vous donne la certitude que vous et les vôtres ne quitterez ce foyer instable de la terre que pour le foyer éternel, où tous les rachetés du Christ seront à jamais heureux dans la demeure du Père de famille, en la compagnie de Jésus, de Marie et de Joseph.
Ainsi soit-il.
ùi