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plus hardis. Ne doutant de rien , SaiHt-Just abordait son auditoire avec franchise. Sa parole déjà sérieuse, sa phrase déjà obscure et serrée, son élocution facile, — t il • parlait admirablement , » nous disait dernièrement la vieille femme de Blérancourt qui avait de fréquents rapports avec la famille de Saint-^Just, — son argumentation pleine de réminiscences, — à Chauny et à Blérancourt, on savait peu ou point Machiavel, Montesquieu, Mably, Rousseau ; on lisait peu et mal les premiers journaux qui parurent , — firent une impression d'autant plus profonde , d'autant plus durable , qu'aucun autre orateur ne vint offrir le combat à Saint^ust et ne le gêna dans sa marche par une rivalité qui pût partager la faveur et Tattention populaires* Comme tous ceux qui débutent et veujent arriver vite, il fit de Topposition au Pouvoir. 11 plaignit les m asses; il s*apitoya sur leur sort; il usa et abusa de ces grands mots qui réussissent toujours , alors surtout , puisque c'était la première fois qu'ils étaient publîiquement prononcés. Ils réussissent bien encore maintenant! On s'extasia sur ce précoce talent , sur ce jeune homme qui en savait plus long que les hommes d'expérience et les vieillards, sur ce noble qui se rangeait du côté de la plèbe. Les jeunes gens, par esprit de corps, le prirent pour leur chef; les ouvriers , par reconnaissance, s'attachèrent à lui. L'enthousiasme de la nouveauté comj^éta son succès , et quand il s'agit de donner des chefe à la nouvelle milice qui s'organisait partout, Saint- Just fut nommé lieutenant-colonel de la garde nationale du canton de Blérancourt.
Malgré son âge , ou plutôt à cause de son âge , il fut
envoyé et admis , quoiqu'après d'assez vives discussions, comme électeur départemental à la réunion des électeurs de fAisne convoqués , par un décret du 15 avril 1790 , pour décider laquelle des deux villes , de Laon ou de Soissons, serait mise en possession du chef-lieu du département , dénomination et classification nouvellement créées par la Constitution de 1790 qui venait de supprimer les Généralités, les Administrations Provinciales. Il régnait entre les deux villes , que l'Assemblée Constituante n'avait pas voulu départager elle-même, une rivalité dont on sait très bien les motifs : il s'agissait de grands intérêts matériels d'abord , enfin de la prédominance dans la contrée. Deux partis très-ardents , trèspuissants, divisaient l'Assemblée électorale et soutenaient vivement les titres de chacune des villes dont ils avaient adopté la cause. Saint-Just se prononça pour Soissons. 11 reste, dans les archives du département de l'Aisne, un très^précieux autogra{^e : c'est le discours lu par Saint-Just aux électem*s et écrit en entier de sa main. Nous allons le publier textuellement ; c'est la première fois que ce document apparaît dans l'histoire qui le recueillera avec intérêt 9 car il indique déjà les tendances et la phraséologie humanitaires dont le futur conventionné a l'ésolu d'empreindre à l'avenir toutes ses œuvres, écrits et discours. Nous ayons conservé avec soin
le peu de correction de la phrase et le mépris d'une orthographe gênante.
Jean Debry , Quinette , Lecarlier , ses collègues plus tard à la Convention , avaient déjà parlé , les uns en faveur de Soissons, les autres dans l'intérêt de Laon,
quand Saint-Just se prononça pour Soissons en ces termes :
c Messieurs ,
• Mon âge et le respect que je vous dois ne me permettent point d'élever la voix parmi vous , mais vous m'avez déjà prouvé que vous étiez indulgents.
» On m'a dénoncé , on m'a envié la gloire de servir mon pays ; mais si la malice avait pu m'arracber de corps à ma patrie et à vous, elle ne vous aurait point arraché mon cœur.
i C'est sous vos yeux que j'aurai fait mes^premières armes» c'est ici que mon âme s'est trempée à la liberté, et cette liberté dont vous jouissez est encore plus jeune que moi.
> Le vœu de mes commettants et la rigueur de ma mission me forcent à prendre parti dans la quei*elle qui vous divise; forcé de n'en prendre qu'un, ma conscience est à un seul et mon cœur à tous les deux ; jeune comme je le suis , je dois épier les sages exemples pour en pi^ofiter, et si quelque chose m'a touché, c'est la modération respective que vous avez mis ce matin dans vos discussions.
> Je ne dépnse point la ville de Laon ; elle est fille de la patrie aussi bien que Soissons, et si cette mère commune avait à prononcer entre nous , elle ne nous reprocherait point nos faiblesses et ne nous parierait que le langage de nos entrailles.
» Parmi les difiTérentes motions qui ont agité l'Assem- » blée ce matin, la plus imprévue est l'acte d'offre de la
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» ville de taon de faire les frais de rétablissement, lequel » acte a été demandé par M* Cartier, lieutenant-général
> de Coucy.
» Des électeurs , a-t-on dit ensuite , n'ont point de ca* » ractère pourc(mtracter au nom de leur commune ; cela » est vrai , mais je demande acte, moi, de ia générosité » de Messieurs de Laon, sans préjudicier aux droits de » Soissons parce qu'ils me paraissent solides*
» Le vœu de mes commettants est pour cette dernière » ville : j'ai parcouru les campagnes , et le pauvre est » contenta Les fautes repi*ochées à Soissons ne sont point » les siennes, mais celle de l'antique administration, et » la France est régénérée aujourd'hui dans sa politique
> et dans ses mœurs. La ville de Soissons était dans le » cœur même du despotisme, et ses malheurs lui ont ap- » pris à gouverner sagement.
» La ville de Laon me paraît tout-ù-fait généreuse et » tout-à-fait dévouée au bien public ; elle fera des sacri- » fices, mais ce seiH)nt des sacnQces. Il faut quelquefois » l'efuser sagement des oifi*es dictées par l'ivresse et l'im- » pétuosité du intiment; laveriu a de nobles illunons qui » la perdent.
> Soissons ne fait point de sacrifices, ils sont faits et » ce serait encore un plus grand malheur de n'en profi- » ter pas.
» Son Intendance, monument de despotisme et de » cruauté , servira désormais à un plus glorieux usage , » semblable aux temples des idoles où l'on sacrifiait des » victimes humaines, et voués ensuite au Dieu de paix par » de pîus pures mains.
» llnteadaoce de Soissons peut loger avec (Ugnité le Département ; c'est rendre à la patrie le sang qu'on lui a tiré , &e8t venger la vertu , c'est venger Vhumanité et le lauvre,
» Il le bénira désormais cet asile parricide que sa sueur a bâti et la source de son infortune deviendra celle de sa félicité.
9 Laon, Messieurs 9 semble abandonner volontiers ses casernes pour faire place au Département; mais le Département consumera-t-il ses fourrages? Que deviendront-elles encore ces casernes? Poui'quoi déplacer la fortune ? Laon a sa garnison , Soissons aurait son département y et pourquoi se dénatureraient-elles; il n'est pas question de conquérir^ mais de gouverner.
> Soissons demande le Département ; je le demande , mais pour les pauvres de mon pays parmi lesquelles Soissons a versé des sommes considérables dans le temps
» de sa fortune.
> N'embarrassons point, Messieurs, dans des discus-
> sions métaphysiques une question aussi simple ; ne
> nous évaporons point en de vains sophismes , dépouil- » Ions tout ressentiment de terreur , parce que notre ju- » gement est éternel et que nous nous repentirions à
> loisir d'un choix légèrement fait. Laon a ses avantages,
> Soissons paraît avoir les siens , et la conscience doit
> prononcer. N'oubliez pas, surtout, Messieurs, que les » moments sont précieux po^r le pauvre , que chacun de » nous doit avoir apporté ici son opinion déterminée et
> que, tandis que nous délibérons, les enfants de plusieurs
> de nos frères ici présents n'ont peut- être pas de pain et en