‹ Saint-Just et la terreur (volume 2)Chapitre 11 sur 25 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

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> demandent à leur mère qui pleure. Je vote au nom des » miens pour Soissons:

» Florelle de Saint-Just,

» Electeur de Blérancourl. i

La ville de Laon obtint gain de cause et eut son cheflieu. Voici comment Saint-Just dans une lettre à son ami Camille Desmoulms raconte Tinsuccès de Soissons et sa réussite personnelle : t Vous avez su avant moi que le X Département était définitivement à Laon. Est-ce un bien, » est-ce un mal pour Tune ou l'autre ville? Il me semble » que ce n'est qu'un point d'honneur entre les deux » villes, et les points d'honneur sont très peu de chose

> presqu'en tout genre. Je suis monté à la tribune ; j'ai » travaillé dans le dessein de porter le jour dans la ques- B tion du chef-lieu ; mais je ne suivis rien ; je suis parti » chargé de compliments comme l'âne de reliques, ayant » cependant cette confiance qu'à la prochaine législature, • je pourrai être des vôtres à l'Assemblée ationile. »

Le triomphe a déjà grandi les désirs de ce jeune ambitieux de vingt deux ans ; il rêve déjà ce mandat de député qu'osent à peine souhaiter et espérer les hommes les plus utiles , les plus expérimentés , les plus connus. C'est qu'aussi on lui faisait la partie belle; tous semblaient s'être donné le mot pour déblayer sa route et la lui rendre facile; tous semblaient s'entendre pour exalter cet orgueil déjà si grand et lui fournir de sérieuses raisons d'être. Quand il quitta Chauny et l'Assemblée électorale dissoute , les électeurs du canton de Blérancourt se portèrent au-devant de lui jusqu'à Manicamp. Là, résidait le

comte de Lauraguaîs, colonel des gardes-nationales du canton. Il s'était opposé à l'élection de Saint-Just qui voulut l'écraser de son triomphe et entraîna la foule jusqu'au château, en demandant à présenter les électeurs au comte. Il se passa là une scène d'une étrange originalité, et qui préjuge le terrible avenir de ce grand faucheur d'hommes. Saint-Just la racontera mieux que nous, c Les paysans de mon canton , > continue-t-il dans sa lettre à Camille Desmoulins , c étaient venu alors de mon • retour à Chauny me chercher à Manicamp. Le comte de

> Lauraguais fiit fort étonné de cette cérémonie rusti-

> patriotique. Je les conduisis tous chez lui pour le visi- » ter. On nous dit qu'il était au champs , et moi cepen- » dant je fis comme Tarquin ; j'avais une baguette avec

> hM|ttelle je coupai la tête à une fougère qui se trouva

> près de moi sûus les fenêtres du château, et sans mot » dire, nous fime& volle-i^, » Si ce récit venait d'un biographe, ce serait à Be pas y croire; mais la lettre émane de, Saint-Just; mais elle est datée de mai 4790. Il n'y a pas là place au doutQ. Quel elïhiyant tableau ! Quel sujet de sombi*es méditations ! L'envie , la haine qulM&purent à Saint-Just ces sots aristocrates de son pays , apparaissent là, menaçant présage, symbole fatal, cruel avertissement auquel dut souvent songer en frémissant le comte de Lauraguais qui languit longtemps dans les cachots dont la mort de Saint-Just put seule le faire sortir vivant.

Les menaces et les prédictions de la lettre à Camille Desmoulins, préparent admirablement le dévouement de la lettre à Robespierre. Saint-Just avait entendu Robes-

pierre s'essayant à la tribune. Bien que l'éloquence pénible , nuageuse et dififuse du député d'Arras à la Constituante n'annonçât point encore et ne pût guères faire prévoir l'orateur de 1793, le dictateur puissant, le futur maître de la France , le jeune homme inconnu se sentit violemment attiré vers le député médiocre» inconnu. Dans son journal, c'était le nom de Robespierre qu'il cherchait. I^rmi ceux de tant d'hommes plus forts , plus brillants, plus admirés, parmi cette foule de talents magnifiques que le premier effort de la Révolution fit éclore, c'était Robespierre qu'il préférait, dont il lisait avec plus d'attention les discours, dont il retenait les pensées, dont il applaudissait l'opposition. De loin et à travers la distance, une espèce de fluide sympathique agit sur ces deux hommes , les lia étroitement et conune à leur insu. Chez Saint-Just, cette admiration, qui semble si peu motivée, devint un culte, une adoration perpétuelle. Un jour, la petite ville de Blérancourt, menacée de perdre ses marchés^ chai^ea Saint-Just, l'homme alors indispensable, d'adresser une pétition à l'Assemblée Constituante. Sa pétition écrite, Saint-Just ne pensa pas un instant à la faire déposer sur la tribune par les défenseurs naturels des intérêts locaux, par les députés de son département. Ce fut à Robespierre qu'il l'envoya avec cette lettre presqu'insensée à force d'adulation.

c Vous qui soutenez la patrie chancelante contre le

> torrent du despotisme et de l'intingue; vous que je ne » connais que comme Dieu , par des merveilles , je m'a- » dresse à vous, monsieur, pour vous prier de vous

> réunir à moi pour sauver mon triste pays, La ville de

Coucy &'est fait Iransféreis le Ijiniil en court ici, les marcbés francs du bourg de Blérancourt. Pourquoi les villes engloutiraient-elles les priyi|ègesdes campagnes? 11 ne restera donc plus ù ces dernîèfcs que la taille et les impôts? *i

> Appuyez, s*il vous plaît, de tout votre talent, une adresse que je fais partir par le couiTier, dans laquelle je demande la réunion de mon héritage aux domaines nationaux du canton, pour que Ton conserve à mon pays un privilège sans lequel il faut qu'il meure de faim... Je ne vous connais pas, mais vous êtes un grand homme. Vouis n'êtes pas seulement député d'une province, vous êtes celui de l'humanité et de la République, »

Ne serait-ce pas le cas de s'écrier avec le conventioimel Courtois dans son fameux rapport, que la peste peut avoir aussi ses courtisans, si Robespierre en a bien eu? Robespierre répondit de Paris, à son fanatique admirateur. C'est ainsi que commença celte liaison inattendue dont les résultats sont incalculables. Sans Saint- Just qui lui fournissait idées et style , résolution et fermeté, qui peut dire ce que fût devenu ou plutôt ce que ne fût pas devenu Robespierre? A nos yeux, Sainte ust, comparé à Robespierre, est un colosse. C'est la jeunesse seulement qui l'a tenu au seéond rang parmi les grands . hommes de la démagogie. Il avait tout ce qui manquait à j son ami , enthousiasme qui se rit des diifîcultés , coup- ; d'œil rapide et prompte conception, croyance en ses idées une fois qu'elles étaient arrêtées, courage physique et force morale , mépris des hommes dont l'autre avait

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peur, puissance de la synthèse et de la concision quand l'autre était verbeux et diffus , absolutisme de la volonté, tout ce qui fait les hommes forts et dangereux. En s'alliant si jeune à Robespierre, Saint-Just avait été trompé par son inexpérience. Il avait mal apprécié son héros. Wus tard, s'il le connut mieux, s'il regretta sa précipitation , ce qui nous semble probable , s'il vit clair , ce que nous croyons , dans ce grand vide , dans cette absence complète de ces qualités qui font d'un homme un digne maître du monde, il était trop tard ou pas assez tôt pour rompre. Sans le 9 thermidor qui les jeta sur le sol vaincus tous deux à la fois , Robespierre eût peut-être dévoré Saint-Just, parce qu'il en aurait eu peur, comme il avait eu peur de Danton dont il avait reconnu et haï la supériorité.

Pendant le mois de mai 4790, le Moniteur nous donne des nouvelles de Saint-Just. Quelques membres de l'Assemblée Constituante avaient publiquement protesté contre le décret déclarant abolies les lois pénales contre les non-catholiques. Cette protestation fut répandue à un très-grand nombre d'exemplaires dans la campagne de Blérancourt. On les fit rechercher et saisir, et la municipalité les brûla en grande pompe sur la place publique. On rédîga procès-verbal de la cérémonie à laquelle avait assisté la garde nationale , et on l'envoya à l'Assemblée Constituante avec une adresse où nous lisons ces mots : €M. de Saint-Just a prêté le serment civique, et il a ï promis de mourir par lé même feu qui a dévoré la pro- > testation, plutôt que de refuser sa soumission entière à 1 h\ Nation , à la Loi et au Roi, »

Un admiralear passionné de Saint-Just prétend que ce jeune bomme ne se borna pas à jurer qu'il était prêt ù se jeter dans les flammes et à y périr plutôt que d'oublier jamais son serment. Encore tout plein des souvenirs de cette RépuMique romaine dont il se figure être l'un de$ héroïques enfants, Scœvola de collège , St-Just aurait placé sa main ouverte sur le brazter où se tordaient encore les derniers vestiges du libelle contres-révolutionnaire, et, plus fort que la douleur, il laissait dévorer ses chairs tout en prêtant serment. Alors le maire de Blérancourt, prenant cet héroïsme au sérieux , lui aurait dit : c Jeune » homme , j'ai connu votre grand-père et votre bîsayeul. » Vous êtes digne d'eux ! Poursuivez conmie vous avez • commencé , et nous vous verrons à l'Assemblée Natio- > nale. » C'est un conte qu'un Jacobin de 1793 écrivit à la louange de Saint-Just, dont les traces subsistent dans les manuscrits de la fameuse Société , et qui ne mérite ni d'être démenti , ni d'être réfuté.

Quand au iO juillet 4790, toute la France envoya à cette fameuse fête de la Fédération, anniversaire de la première journée sanjflante de la Révolution , de la prise de la Bastille , $es députations de gardes nationaux qui apprirent là l'effervescence, le tumulte, la révolte, Saint- Just, en sa qualité d'officier supérieur, conduisit au Cbamp-de-Mars les fédérés armés venus de Blérancourt. (1)

(1) Id se place une anecdote, une histoire, si l'on Veut, qui se trouve contée dans les Mémoires de M"»* Dubarry. Si l'on en croit ("es Mémoires plus ou moins a{)Ocryphes , Tancienne maltresse de Louis XV éiiùi allée par curiosité , et accompagnée de quelques

Au mois d'octobre suivant, nous le voyons prandi'e part aux opérations cte Télection des juges du district de Ghauny ; l'enthousiasme qu'il inspira le fit nommer, le 24 octobre , président de TAssemblée électorale. Plus tard , on réleva au grade d'adjudant-général de la deuxième légion du distiict de Chauny.

amis, visiter les travaux du Champ-de-Mars, — ce premier des ateliers nationaux, — où la mode mit ia pioche et la pelle à la main des plus élégantes comme des plus dévergondées, du noble et du faubourien, de Tenfant et du vieillard; des femmes du peuple forcèrent ia noble courtisane à travailler avec elles. La brouette lourde de terre fhtigua bientôt les blanches et fines mains de M<n« Dubarry. Elle voulut sortir de cette bagan*e ; mais séparée de sa compagnie , elle se trouvait dans le plus grand embarras , quand vint à passer un beau jeune homme qui , apercevant la dame et sa peine , (Ut droit à elle , lui ofirit galamment le bras et Taida à sortir de la foule. H était spirituel, vif et beau diseur. La dame lui demanda son nom. Il s'appelait Saint-Just. Ge nom ne rappelait aucun souvenir connu à y[me Dubarry ; mais , en reconnaissance du service rendu , elle le pria de vouloir bien la venir voir. Saint-Just ftit aloi*s forcé de demander à quelle si aimable personne il avait eu le bonheur d'avoir affaire. Quand Tancienne favorite se nomma , elle crut vohr Saint* Just comme tressaillir ; cependant il se présenta chez elle. Peutêtre lui lut-il son livre à'Organt; car les Mémoires de M»® Dubarry traitent ce poème de « très-risqué. » Cependant, elle ne devait pas avoir Toreille chaste et pouvait tout entendre. La connaissance se poursuivait depuis quelque temps , sans doute au plus grand plaisir des deux amis , quand Saint-Just le démocrate eut , dans les salons de la dame, une altercation assez vive avec le noble duc de Fronsac. On se dit de très-grosses choses. Il s^agissait sans doute de politique. Enfin on se brouilla. M"» Dubarry penchait pour la noblesse et les idées qui se démolissaient. Le démolisseur Saint- Just ne revint plus , et il en voulait beaucoup de celte rupture à son ancienne amie.

, Que ftuit-il croire de ce récit?

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