‹ Saint-Just et la terreur (volume 2)Chapitre 12 sur 25 · IU · texte numérisé non relu

IU

Mais tant de succès vont lui créer des ennemis qui s'aideront de son ineonduite. On lui prépare une sourde opposition. D'ailleurs » l'exaltation de sa pensée politique commence à effrayer ceux même qui s'étaient le plus en gouésdesa jeunesse^de ses grandes qualités > de son éloquence» et ne savent maintenant où s'arrêtera cette ambition précoce qui ne connaît pas d'obstacle et franchit à pas de géant la carrière à peine ouverte. Nous allons assister à une lutte dans laquelle Saint*Just sera vaincu.

L'Assemblée Constituante a accompli son mandat. On prévoit le moment où elle se séparera, laissant la place à une Assemblée nouvelle chaînée d'écrire les lois oi^aniques dont le principe a été déposé dans le pacte social auquel la Nation a prêté serment. Des élections s'apprêtent. Dans sa lettre à Camille Desmoulins, Saint-Just a annoncé ses prétentions. 11 ne vise à rien moins qu'au mandat de député. Excité par sa réussite de deux ans , il espère encore réussir une fois de plus. Quelle que fftt son outrecuidante confiance en lui-même , il crut nécessaire de frapper un grand coup. 11 sentait le besoin de faire preuve d'une capacité qui fit taire les opposants et en même temps rassurât les timorés. Sous la forme d'une brochure très longue , importante au double point de vue de la forme et de la pensée , il écrivit sa profession de foi, son manifeste électoral que nous allons étudier avec attention et non sans fruit, nous l'espérons.

Le 23 juin 1791 , le Moniteur annonçait un nouveau Hvre intitulé : c Esprit de la Révolution et de la ConstHu- > tion en France t parLouîs-I^n w Saint-Just, électeur

» du département de l'Aisne pour le canton de Bléran- » court pour le district de Chauny. »

C'est la seconde fois que les productions littéraires de ce jeune homme apparaissent sur le grand théâtre de la T- publicité ; mais le livre de l'Esprit de la Révolution et de ' la Constitution^ écrit ù si peu de distance &*Organt^ et si différent d'Organtj a été contesté ù Saint-Just par le rédacteur de la table du Moniteur, et, à la suite de celuici y par quelques-uns de cea biographes qui semblent ne s'être donné d'autre mission que cette de copier et de propager, sans les discuter, sans les apprécient les vérités aussi bien que les erreurs mises en avant par leurs devanciers. Nous avons donc besoin de prouver, avuot tout , la paternité de cette importante brochure.

La Table du Moniteur attribue V Esprit de la Révoiulion et de la Constitution à un certain chevalier Louis-Léon de Saint-Juste, et lui donne la date erronée de 1792. M. Albert Maurin va plus loin dans un livre de pacotille intitulé : « Galerie historique de la Révoiulion > ; il dit, sans énoncer sur quelles preuves il s'appuie, qu'on attribue à tort à Saint-Just la brochure en question; elle est d'un certain Louis-Léon de Sainl-Juste, marquis de Fontevieille. D'autres biographes n'ont jamais entendu pai*ler de V Esprit de la Révolution et n'eu disent rien. Nous ne voyons guères que les rédacteurs anonymes de la 'Biographie de Lcipsick et ceux de la Biographie Michaud , qui pamisscnt connaître le livre et le comptent parmi le bagage littéraire de Saint-Just.

Eux seuls avaient raison. Les autres semblent ne pas savoir qu'au lieu de s'appeler seulement Antoine de son

nom de baptême , Saint-Just possédait quatre prénoms : Louis-Léon-Antoine-Florelle. Ils lui en ont retiré deux pour en gratifier^ le dédoublant ainsi, un personnage de leur création , uti nouveau chevalier de Saint-Juste, et de la soite ils ont privé l'histoire d'un document très important et qu'elle réclame' comme sujet d'études. Le rédacteur de la Table du Moniteur n'avait pourtant qu'à lire jusqu'au bout les titres et qualités dont , à la page 474 du volume de 4794, le rédacteur du journal déjà officiel avait fait suivre le nom de l'auteur dont on annonçait Touvrage. 11 y aurait trouvé la qualité d'électeur du canton de Blérancourt: c'était là une preuve irréfragable.

On en trouve une autre tout aussi séiieuse dans Tavant-propos de la brochure. Saint-Just y parle d'un certain Thuillier, secrétaire de la municipalité de Blérancourt, et que nous retrouverons dans la suite de cette étude, tyrannisant, effrayant la ville de Chauny que, en 1794, Saint-Just lui livra pieds et poings liés. C'est une letlre écrite à ce Thuillier par un Anglais t philantrope, > à propos de la cérémonie ou la municipalité de Blérancourt brûla en grande pompe la Déclaration du Clergé , qui inspira à Saint-Just, celui-ci nous l'apprend lui-même, la première idée^le Y Esprit de la Révolution et de la Constitution.

Une troisième preuve de la paternité de Saint-Just et pour nous tout aussi complète que les deux autres , c'est répigraphe empruntée par lui à Montesquieu. Montesquieu était son auteiu* de prédilection. Il le lisait et relisait sans cesse ; il le savait par cœur ; il le citait à tout propos. C'est encore une épigraphe de Montesquieu qu'il

écrira, en 1793, ea téce do ses FragmenU $ur ksJmtUth tkrns. C'est là ttne signature probante , api*ès laqndle il n^y afplns à douter, quand même le style dogmatique des Fragments et des discours ne se reconnaîtrait pas déjà dans la brocbure de VEsprU de la Révolution,

Nous recherchons nos preuves avec un soin tout particulier, ayec une attention minutieuse que Ton compi'en^ dra si nous disons que VEsprU de la RévoMim^ second acte de la trilogie littéraire de Saint-Just , ne ressemble ni à son frèi*e aîné , ni à son fœre puiné , ni à Organty ni au\ Fragments. Il ne procède pas plus de l'idée i libertine qui a engendré les vers salanent erotiques de VOrgantj qu'il n'a préparé Fîdée profondémadt socialiste et communiste des Fragments, Ordinairement, la première œuvre d'un écrivain annonce et fait pressentir toute la série de ses productions futures ; elle les contient en germe, moins les développements, le talent, la perfection apportés par l'âge et les sévérités de l'étude. Ici, nous ne soupçonnons pas la connexité. S*il y a ea une idée commune, nous n'en avons pas découvert la trace. Quoique les trois œuvres ne se précèdent Tune l'^mlre qu'à un très court intervalle, — décembre 1789, — juin 1791 , — 1792 çt 1793, — la première est séparée de la seconde par un abime de modération, comme la seconde l'est de la troisième par un abime de folie.

Dans Organt , nous avons vu l'écrivain nier Dieu , couvrir d'insultes la religion de ses pères et d'oj^robres la royauté. Dans V Esprit des Institutions ^ il semble qu'il se soit repris à croire à tous ces grands principes bases des sociétés. Dans les Fra^meniSy au conti^ire, la religion, la

royauté, les inslitulions qu'un an plus tôt il proclamait bonnes et utiles , redeviendront Tobjet de ses négations et de ses mépris; il les a i'envei*sées pour les remplacer par des créations socialistes doul nous avons vainement cherché le germe aa milieu des nombreuses dissertations philosophiques de V Esprit de la Révolution , chef-d'œuvre de raison , si on compare ce livre à ceux qui l'ont précédé et suivi.

D'où vient cette incohérence d'idées,? Faut-il pénseï* qu'en rêvant sous les épaisses et venes charmilles qui bordaient le jardin de son père, Saint-Just, seul à seul avec sa conscience, regrettait les dévergondages d' Organt , les violences de sa très premièi^e jeunesse? Instritit par une fréquentation plus intime des hommes, par un commencement d'expéi'ience , faisait-il un retour sincère vers la raison? ou, forcé par les nécessités de son rôle, comprenait-il qu'il ne fallait point effi'ayer les électeurs auxquels il songeait déjà à demander un mandat sérieux et qu'ils refuseraient à un exagéré? Qui osei*ait hasarder de répondre et sonder les profondeurs de ce cœur si jeune et déjà si plein de mystères?

C'est ce peu de connexité entre les trois ouf rages de Saint-Just, et surtout entre YOrgarU et V Esprit de la Ré^ volution, qui a gêné le^ biographes. Us n'ont pas trouvé le fil d'Ariane qui pût les conduire sûrement dans les dédales inextricables des variations de ce jeune cœur. Pour se tirer d'affaire , ils ont inventé un second Saint- Just, ce qui était plus commode et plus facile que de lire dans la pensée, livre clos du seul et vrai Saint-Just.

La brochure intitulée Esprit de la Révolution et de la Tome !, lÔ '

Conslitution en France , débule par un court avant-propos, où l'auteur expose sa ferme croyance en une révolution générale de toute TEurope , révolution enfantée par celle de la France et que tous les cfiForls du despotime seront impuissants à arrêter. Nous connaissons ces illusions; nous les avons vu renaître au début d'une récente révolution, farce que la France s'agite et se précipite vers la démagogie, n'est-il pas naturel, nécessaire même, que le monde entier devienne démagogue?

En présence de celte révolution universelle et fatalement forcée , Saint-Just veut étudier la cause de la révolution de France , prévoir sa suite , lui assigner un terme, en un mot écrit^e Thistoire de son passé et de son avenir. Suivant lui, on a beaucoup parlé à propo$ de celle histoire « et la plupart n'en ont rien dit. Je ne sache » point, » écrit-il dans sa naïve assurance de j/eune homme , « que quelqu'un jusqu'ici se soit mis en peine » de chercher dans le fond de son cœur ce qu'il avait de » Vertu pour connaître ce qu'il méritait de liberlé. » Je ne prétends faire le procès à personne ; tout homme » fitit bien de penser ce qu'il pense ; mais quiconque » parle ou écrit doit compte de sa Vertu à la cité. » De ces lignes, il résulte pour nous que Saint-Just, fier de sa vertu y se croit le seul apte à écrire, le seul digue d'écrire. Qu'est-ce donc que celte vertu dont nous trouverons le nom si souvent sous sa plume, ce mot que cent fois nous avons rencontré dans les pages de Montesquieu, le maître de Sainl-Jusi, son chef d'école, ou de Mably qui a oublié de le définir? Est-ce la force des anciens , virtns? Est-ce l'expérience? Est-ce la perfection? Faut-il

cliercher et croire avoir trouvé cette désirable définition dans cette phrase de Saint-Just : « N'attendez de moi ni » flatterie, ni injure (ô législateui's); j'ai dit ce que j'ai » pensé de bonne foi ; je suis très jeune ; j'ai pu pécher » contre la politique des tyi'ans , blâmer les lois fameuses » et des coutumes reçues ; mais parce que j'étais jeune, » il m'a semblé que j'en étais plus près de la Nature. » Plus tard , en 1793, il s'écriera dans un de ses discours : < Les révolutions marchent de faiblesse en audace et de » crime en Vertu!,., ^

Cette vertu de Saint-Just, il en parle à chaque instant. > Je me suis cherché moi-même ; membre du souverain , » j'ai voulu savoir si j'étais libre et si la législation méri- » tait mon obéissance. Dans ce dessein, j'ai cherché le » principe et l'harmonie de nos lois et je ne dirai point, » comme Montesquieu, que y ai trouvé sans cesse de nou- » vetles raisons d^obéir, mais que j'en ai trouvé pour » croire que je n'obéirais qu'à ma vertu, » C'est là une abstraction, im être de raison; c'est là seulement un prétexte de résistance, de révolte. Ce n'est qu'un de oes mots sonores parce qu'ils étaient creux et vides, dont cet homme abusa toute sa vie , dont il eut le secret, nous le verrons, et qu'il s'essaie à faire chatoyer pour éblouir ceux qui s'arrêtent à l'apparence.

Renonçant à essayer de comprendre un mot qui ne couvre pas une idée, mais un prétexte, nous allons suivre l'écrivain et chercher si dans son livre nous trouverons îette pensée que des mots ambitieux ne contenaient pas.

La première partie du livre renferme une étude des

faits. Saiut-Just y traite des pressentiments de la Révolution, djs inirigu.'s de la cour, du peuple et des factions de Paris, du genevois Necker, de Lafayetle, de T Assemblée N.itionale.

Aux yeux de Saint-Just , « les révolutions sont moins > un accident des armes qu*un accident des lois. > La Révolution française n'était point indispensable, t Le nerf » des lois civiles avait maintenu et maintenait la tyrannie » depuis la découverte du Nouveau-Monde; ces lois » avaient triomphé des mœui's et du fanatisme. » Mais les parlements, organes des lois et menacés dans leur existence , se mirent à ]a place de la loi et portèrent le premier coup à la tyrannie.

Ces aveux de Saint-Just sont précieux à recueillir. Rien n'est naïf comme ces révolutionnaires. C'est ainsi que Babœuf, dans son fameux Rapport au Comité des Egaux , reconnaît aussi volontairement, spontanément, inutilement , que le peuple finançais n'avait pas de sérieux motifs pbur faire sa révolution ; il n'était pas plus malheureux que d'autres peuples , moins malheureux même.

Après avoir si cruellement condamné la part fâcheuse que prirent les parlements mus seulement par une rivalité de corps et de pouvoir, par le regret de leur influence ]K)litique compromise, diminuée, à la veille de se perdi*e, Saint-Just, ce descendant immédiat de la philosophie du dix-huitième siècle, va condamner non moins dui^ment les philosophes auxquels il attribue une large par^daus les événements récents. « Ajoutez à cela que le génie de 1 quelques philosophes de ce siècle avait remué le canu-

» tère public et formé des gens de bien , ou des insensés , » également fatals à la tyrannie. » Ces causes brutalement apparentes devaient nécessairement frapper cet esprit prématurément observateur et attentif; maison ne devait pas attendre de lui des aveux échappés à sa jeunesse, la jeunesse heureusement impartiale et qui ne songe point encore, par système, soit à dissimuler les vices de ce qu'on aime , soit à prêter des perfections à Tobjet, à l'homme ou au parti préférés. Cest là tout ce qu'il y a de curieux dans la recherche faite par Saint-Just des causes de la Révolution ; le reste est du domaine du vulgaire : Le peuple qui a faim, le peuple qui courbe sous le poids de l'impôt, le peuple qui déteste les grands qu'il envie , et les grands qui s'indignent contre les cris du peuple.

Mais le chapitre deuxième, intitulé des Intrigues de Caurj mérite une attention toute particulière. Il contient une appréciation très bienveillante de Louis XVI , de la Reine, des Princes, et comme parallèle un portrait du peuple dépeint sous les couleurs et avec les détails les plus inattendus. C'est à n'y point croire.

f La multitude est rarement trompée, • dit Saint-Just, (page 4, 5 et 6.) f Louis, simple au milieu du faste, 1 ami de l'économie plutôt qu'économe , ami de la jus- » tice, sans qu'il pût être juste, quoi qu'on ait dit, quoi » qu'on ait fait, a toujours été cru tel. Le peuple furieux » criait dans Paris : Vive Henri IV ! Vive Louis XV! ! » Périssent Lamoignon et les ministres ! — Louis fégnait

> en homme privé ; dur et frugal pour lui seul , brusque

> et faible avec les autres, parce qu'il pensait le bien, il

ToyE I. 10.

— iJ8 -

> croyail le faiiv. il mettait de rhéroisme aux petites » choses, de la mollesse aux grandes, chassait M. de

> Montbarey du ministère pour avoir donné secrètement

> un grand repas , voyait de sang froid toute sa Cour

> piller la finance , ou plutôt ne voyait rien , car sa so- » briété n'avait fait que des hypocrites. Tôt ou tard, cex> pendant, il savait tout; mais il se piquait davantage de » passer pour observateur que d'agir en roi. — Autant le

> peuple, juste appréciateur, voyait-il qu'on jouait Louis

> et qu'on le jouait lui-même, autant le chérissait-il par

> malignité envers la Cour. La Cour et le Ministère qui

> tenaient le Gouvernement, sapés par leur propre dé- » pravation , par l'abandon du Souverain et par le mépris » de l'Etat, furent à la un ébranlés et la Monarchie avec » eux. »

Si ce n'est pas dans ces lignes qu'il faut aller chercher l'ardent ennemi de la royauté de 1792, le Saint-Just du procès de Louis XVI , il faut reconnaître que c'est encore y ' la, en grande partie du moins, la pensée qui s'est manifestée plusieurs feis dans Organt, lorsque Saint-Just parlait du roi. Mais quel contraste entre les insultes amères que sa poésie de 1789 déverse sur la reine , et la modération de pensée et de langage qui se montre dans ces lignes : « Marie- Antoinette, plutôt trompée que trom- » pense, plutôt légère que parjure, appliquée toute » entière aux plaisirs , seml^ait régner à peine en » France , mais à Trianon ! » Qu'est devenue la harpie à la bouchd mâchant des lingots , la goule au cœur sec et avide, aux yeux sanglants, aux ardeurs impudiques, offerte par VOrgaiU i\ la haine et aux môpris!

Voici uae esquisse assez mal tracée du fulur roi de la •Restauration. < Monsieur avait pour toute vertu un bon « espni. Parce qu'il n'était pas fin , il ne fut pas dupe. >

On le voit, il n'apparaît là ni méchant esprit, ni haine, ni parti pris. SaintpJust a réservé ses colères et ses mépris pour la duchesse de Polignac , c seule rusée qui » trompa la cour, le ministère, le peuple, la reine, et » s'enrichit; elle cachait le crime sous la frivolité, fit des

> horreurs en riant , déprava les cœurs qu'elle voulait

> séduire, et noya son secret dans l'infamie. » Dans ce pastiche où Saint-Just vise déjà à l'imitation du style nerveux et concis de Tacite, on ne peut se dissimuler la présence d'un peu de vérité et la réussite.

Voici d'autres portraits encore : « Je passe sous silence

> le caractère de tant d'honunes qui n'en avaient pas ,

> l'imprudence et les folies du ministre Galonné ; les si- » nuosités, l'avarice de M. de Brienne. L'esprit de la cour

> était un problème; on n'y parlait que de mœurs, de » débauches et de probité , de modes , de vertus , de che- » vaux. Je laisse à d'autres l'histoire des courtisanes et » des prélats , bouffons de cour. La cailomnie tuait Thon- » neur ; le présent tuait la vie des gens de bien. Maure- » pas et Vergennes moururent ; ce dernier sturtout chérit » le bien qu'il ne sut pas faire ; c'était un Satrape ver- » tueux. » Ressemblance ou mensonge, exagération ou vérité, l'homme qui écrivit ces lignes à vingt-deux ans, n'annonçait certes pas un penseiu*, un écrivain de médiocre portée.

Pour apprécier le passage qui va suivre, il faut se rappeler qu'il fut pensé et écrit en 1791 ; à une époque où

tons n'avaient point encore dit , ressassé et usé ce qui devint bientôt une banalité, un lieu-commun déclamaloire à l*usage des futurs historiens de la Révolution. «La * cour, après la mort de Vergennes, n'ofifril plus qu'un » terrain d'impudicitcs , de scélératesse, de prodigalités, » qui achevèrent la ruine des maximes. La bassesse des » courtisans se peut à peine (concevoir ; la politesse cou- » vrait les plus lûches forfaits ; la confiance et Tamitié » naissaient de la liontc de se connaître, de l'embarras » de se tromper ; la vertu était un ridicule ; For se ven- » dait à l'opprobre ; l'honneur se vendait aussi au poids » de For ; le boulevei'semcnt des fortunes était incroya- » ble. La cour et la capitale changeaient tous les jours de » visages par la nécessité de fuir ses cré^mciers ou de » cacher sa vie ; Fhabit doré changeait de mains ; parmi » ceux qui l'avaient porté , l'un était aux galères , l'autre » en pays étranger, et l'autre était allé vendre ou pleu-

» rer le champ de ses pèi*es L'avidité du luxe tour-

^ mentait le commerce et mettait aux pieds des riches la » foule des artisans. C'est ce qui maintint le despotisme ; » mais le riche ne payait point , et l'état perdait en force » ce qu'il gagnait eii violence. »

11 ne faudrait pas croire que cette amertume des reproches, ce profond mépris, Saint-Just le réserve aux puissants du jour, à ceux qui se drapent dans leur honte aux sommités de la société. Nous l'avons annoncé : il pro» fesse le thème dédain pour le peuple ; c'est presque de l'aversion, presque de l'horreur. « La postérité se pourra » figurer ù peine combien le peuple était avide , avare , » frivole, combien les basoins que la présomption lui

> avait forgés le mettaient dans la dépendance des grands;

> en sorte que les créances de la multitude étant hypo- » théquées sur les grâces de la cour, sur les fourberies » de débiteurs, la tromperie allait par reproduction jus-

> qu'au souverain , descendait ensuite du souverain jus- » que dans les provinces et formait dans Tétat civil une

> chaîne d'indignités. Tous les besoins étant extrêmes,

> impérieux , tous les moyens étaient ati*oces. >

Plus loin , Saint-Just apprécie en ces termes remplis d'indignation les horribles journées de juillet et d'octobre i789, les nanssacres populaires. L'écrivain humain de i79i n'avait pa» deviné l'égoi^eur systématique du Comité de Salut Public : c Le peuple n'avait point de mœurs ;

> mais il était vif. L'amour de la liberté fut une saillie , et

> la faiblesse enfanta la cruauté. Je ne sache pas qu'on » ait jamais vu , sinon chez des esclaves , le peuple por-

> ter la tête des plus odieux personnages au bout des » lances, boire leur sang, leur arracher le cœur et le k manger. La mort de quelques tyrans à Rome fut une » religion. — On verra m\ jour , et plus justement peut- » être , ce spectacle affreux en Amérique ; je l'ai vu dans » Paris ; j'ai entendu les cris de joie du peuple effréné qui » se jouait avec des lambeaux de chair : Vive la liberté , » vive le roi et M. d'Orléans!.... (page 9). — L'emporte- » ment et la sotte joie avaient d'abord rendu le peuple I inhumain ; son attention le rendit fier ; la fierté le ren-

> dit jaloux de sa gloire; il eut ua moment des mœurs.,.. » (page ii).— La conduite du peuple devint si fougueuse, » son désintéressement si^rupuleux, sa rage si inquiète, » qu'on voyait bien qu'il ne prenait conseil que de lui-

» même. 11 ne respecta rien de superbe ; son bras sentait )» régalité qu'il ne connaissait pas. A peine la •Bastille » vaincue, quand on enregistra les vainqueurs, la plu- » part n*osèrent dire leurs noms ; à peine furent-ils ras- » suréà, qu'ils passèrent de la frayeur ù Taudace. Le » peuple exerça une sorte de despotisme à son tour ; h » famille du roi et rAssemblée des Etats marchèrent cap- » tives à Paris, parmi la pompe la plus naïve et la plus » formidable qui fut jamais. »

Voilà ce que pensait du peuple ce jeune homiiie qui déjà appréciait sî justement Tinstruraent tefrible et à la foissi misérable dont il étudiait alors lemailfement et remploi. Sûr appréciateur du peuple, Saint-Just rédige même déjà la formule sententieuse des moyens à son usage pour le dompter: «Quiconque, après une sédition, aborde le peu- » pie avec franchise et lui promet l'impunité , l'épouvante » et le rassure , plaint ses malheure et le flatte , celui-là est • roî. » La plupart des historiens de la Révolution s'étonnent du succès de Saint-Just dans une si tendre jeunesse ! Ils ne connaissent pas les livres de Saint-Just. Ce n'est pas tant le succès que nous admirons , que l'eflrayant esprit de suite avec lequel ce succès fut préparé.

Plusieurs chapitres consacrés à l'étude de Necker , de Lafayette , de T Assemblée Constituante et de son esprit , n'ont plus aucun attrait de curiosité , quand une fois Ton s'est laissé violemment saisir par la stupéfoction apportée par le spectacle d'un homme encore si jeune et déjà si profond , que le mépris de l'humanité eonduit par la main vers une expérience si immense et si dangereuse , vere un désenchantement si complet et si fécond en résultats.

A notre avis, Saiut-Jusl est aussi (iffrayant dans ses livres de 1789 et 1791 qu'au Comité de Salul Public en 1793 et 1794. Le vulgaire frissonne devant le sang versé, devant le résultat; nous tremblons , nous, devant la pensée qui précède et nécessite la Terreur et les exécutions. Ces éclairs qui échappent à la prudence de la rédaction , illuminent de temps à autre la sombre figure de Saint-Just, et font pressentir son implacable résolution de ses dernières années.

Mais bientôt Tauteur se rappelle qu'il n*est pas arrivé et que, pour arriver, il ne faut point effrayer ceux qui lui doivent servir de marche-pied. 11 comprime ses élans, fait taire sa pensée trop audacieuse. Les électeurs croient toujours à la Monar<ihie ; il leur répète , et peut-être estil encore sincère, que Tétat monardiique est en rapport avec la « complexion de la France. » — c Les vieux ré-

> publicains se dévouaient aux fatigues , au carnage , à

> Texil , à la mort pour l'honneur de la Patrie ; ici , la

> Patrie renonce à la gloire pour le repos de ses enfants , » et ne leur demande que la comervatiùti. » (Page 24). (1).

• « Je prie qu'on examine combien est saine la complexion

(1) Ce mot conseirvaiion , mot très-neuf alors , est employé une secondç fois à la p^ge 24 dans ce passage : « La politique ancienne » voulait que la fortune de TEtat retournât aux particuliers ; la po- » litique moderne veut que le bonheur d«s particuliers retourne ii » l'Etat. La première rapportait tout à la conquête, parce ^ue ') TEtat était petit, entouré de puissances et que de son destin dé- « pendait le destin des individus. La seconde ne tend qu'à 11 » conservation, parce que l'Etat est vaste, et que du desti» M^ » individus dépend le destin de l'Erapi^» »

» de la France ; la présomption n'est point Tàme de la dé- » mocratie , mais la liberté modérée ; la violence n'est • point le ressort de son aristocratie , mais régalilé des » droits ; la volonté n'est point le mobile de la Monarchie, » maisla^u^/fce. » (Page 25).

Pardessus tous les chapitres de ce livre incohérent , et avant tous , celui c De la Nature de la Monarchie , > est curieux «îl digne de toute notre attention.

Si Ton s'en rapporte aux textes , Saint-Just croit encore à la Monarchie , à la perfection de son essence , à sa possibilité, a l'amour que lui porte le pays. - t La Mo-

> narchie, au lieu d'ordres moyens dans le peuple, par » où circule la volonté suprême, a divisé son territoire en » une espèce de hiérarchie qui conduit les lois de la lé- » gislation au prince , de celui-ci dans les départements , » de ceux-ci dans les districts , de ces derniers dans les » cantons ; en sorte que l'empire , couvert des droits de

> l'homme comme de riches moissons , présente partout » la liberté près du peuple , l'égalité près du riche, lajus- » tice près du faible. Il semble que l'harmonie morale » n'est sensible qu'autant qu'elle ressemble à la rt^la- » rite du monde physique. Qu'on examine la progression » des eaux depuis la mer qui embrasse tout jusqu'aux » ruisseaux qui baignent les prairies , et l'on a l'image » d'un gouvernement qui fertilise tout. » (Page 4i).

Saint- Just essaie le tableau de la Monarchie sous Louis XUI quand Richelieu abat la noblesse détestée; sous Louis XTV quand la guerre et la vanité déciment cette noblesse que le Monarque s'efforce d'user parce qu'il la l'cdoute encore ; sous Louis XV quand l'aristocratie ,

perdue de corruption , consomme sa propre ruine par le suicide. Sous Louis XVI , la Monarchie n'a plus de noblesse et devient « populaire. Peut-être est-ce un paradoxe en s politique qu'une Monarchie sans honneurs et un trône » qui, sans être électif comme en Moscovie, ni disponible » comme au Maroc, fut une magistrature héréditaire

> plus auguste que l'empire même. J'ai dit que la Monar-

> chie était sans honneurs , parce que le monarque n'en

> est plus la source , mais le peuple dispensateur des » emplois ; elle a toutefois une vertu relative qui sort de » la jalousie et de la vigilance dont elle-même est le motif » et l'objet. Je parle de l'esprit fondamental de la Monar- » chie; elle paraîtra toujours populaire, quel que soit » son penchant vers la tyrannie, comme le peuple se

> trouvera zélé pour la Monarchie, quelque soit l'amour » de la liberté. La Monarchie n'aura point de sujets ; elle » appellera le Peuple ses enfants, parce que l'opinion » aura rendu le despotisme ridicule; mais elle n'aura pas » plus d'enfants que de sujets ; le Peuple sera libre. Son » caractère soutient la bienveillance, parce qu'elle aura » la liberté à ménager, l'égalité à reconnaître, la justice » ù rendre. Elle observera les lois avec une espèce de » reli^on pour n'avoir point à se départir de sa volonté, » ou pour répritiier celle de tout autre; elle sera com- » pâtissante quand elle essaiera la tyrannie, sévère quand

> elle soutiendra la liberté. Le Peuple la chérira , parce » que son cœur s'endormira à la mollesse et ses yeux à

> la magnificence ; cependant son imagination se fera un » préjugé de la liberté. L'illusion sera une patrie. » (Page 45.)

Page 1