Tome I. il
Ou SCHI là les réminiscences de Machiavel , un des auteurs favoris deSaint-Jusl. On les constatera mieux encore plus tard, quand, dominateur de la France, il fera passer dans la pratique la théorie du maître posant en principe qtie le passage d'une Royauté à une République doit toujours être marqué par un coup terrible porté sur les ennemis de la Révolution , « et que qui rétablU la liberté > et n'immole pas les enfants de BrutuSy ne saurait se sou' » tenir longtemps, » (1)
Mais revenons à Tétude de VEspril de la Révolution.
Pour ne pas laisser de doute sur la pensée de confiance en rinstitution monarchique, le futur républicain, le futur conventionnel , le futur régicide , le futur dictateur explique qu'il n'a pas toujoui*s eu foi dans le jeu facile et régulier des Institutions créées par la Constitution de 1790: « Au premier coup d'œil, comme beaucoup d'au- » très, j'ai cru que les principes de la Constitution de » France , incohérents par leur nature , s'useraient par le » mouvement et ne se lieraient pas; mais quand j'ai pé- » nétré l'esprit du législateur, j'ai vu sortir l'ombre du » chaos , les éléments se séparer et créer la vie. > Alors , l'enthousiasme le gagne. La France constitutionnelle apparaît à ses yeux comme un Eldorado; c'est le meilleur des mondes possibles, t On ne présumait pas que la Dé-
(1) On doit poser comme un axiome politique qu'un Peuple corrompu qui vit sous un Prince, ne peut devenir libre, quand même ce Prince serait exterminé avec toute sa famille.... Pour ramener régalité parmi les citoyens, il faut des moyens exlraordinaires que peu savent ou peuvent employer. (Machiavel. La République. Chapitre 14, D'un Peuple corrompu que le hasard fait libre,)
» mocralie d'un grand empire pût produire la liberté, » que régalité pût naître de TAristocratie , et la justice
> de la Monarchie ! La Nation a reçu ce qui lui convenait » de liberté pour être souveraine ; la Législation est devenue » populaire par l'égalité; le Monarque a conservé lapuis- » sance dont il avait besoin pour être juste. Qu*il est
> beau de voir comment tout a coulé dans le sein de » rétal monarchique que les législateurs ont judicieuse- » ment choisi pour être la forme d'un grand gouverne- 1 ment! La Démocratie constitue, TAristocratie fait les » lois, la Monarchie gouverne! » (Page 47,)
Aloi^s, il sacrifie à Tidéal de la Monarchie Tidéal de la République. Que sont les Républiques anciennes à côté de la France nouvelle ! « A Home, à Athènes, à Carthage, » les pouvoirs étaient quelquefois une seule magistrature; » la tyrannie était toujours près de la liberté ; aussi on » établit des censures de diverses manières. En France, » il n'est point de Pouvoirs à proprement parler ! Les lois
> commandent seules ! Leurs ministres sont comptables » les uns envers les autres, et tous ensemble à l'opinion » qui est l'esprit des principes. » ( Page 47.) — La cons- » titution de Rome était la liberté ; l'esprit public la
> vertu ; l'opinion la conquête. Au Japon , la constitution » est la violence ; l'esprit public la crainte ; l'opinion le
> désespoir. Chez les peuples de l'Inde, la constitution » est le repos, l'esprit public le mépris de la gloii»e et de » l'or, l'opinion l'indolence* En France, la constitution » est la liberté, l'égalité, la justice; l'esprit public la » souveraineté, la fraternité, l'assurance; l'opinion la
> Nation, la Loi et le Roi. »
Au milieu de ces pompes de l'emphase^ , de ce style dogmatique à la Montesquieu, il est bon de dégager la croyance. Disposé à la révolte comme tout jeune homme, aux aspirations républicaines par son éducation du collège , par ses études et ses fréquentations , Saint-Just subissait cependant Tinfluence du milieu où il avait vécu. On ne songeait point encore , surtout en province, à cette République dont si peu de temps séparait ceux qui Tosaient rêver et espérer dans la solitude de leur âme. Condorcet venait d'écrire le mot République en tête d'un nouveau journal ; il croyait ne semer que pour les siècles futurs. Robespierre s'ignorait encore et surtout ne s'était pas prononcé. Quant à la bourgeoisie à laquelle Saint- ^ust s'apprêtait à demander un mandat de député, elle était profondément monarchiste , sinon royaliste ; le mol République l'effrayait instinctivement. U n'est donc pas étranj^^e que le livre de Saint-Just reflète l'opinion de la majoriléen vue de laquelle il écrivait. Peut-être bien aussi flottait-il irrésolu. Nous n'osons pas pai'ler de ses convictions: ordinairement, il faut aller lés chercher autre part que dans uni* brochure électorale. Quel que soit donc le jugement î\ porter sur le véritable état de son âme au moment où il traça les pages de V Esprit de la ConslUtUioriy son opinion écrite sur la Monarchie, ses perfections et son utilité, n'en restera pas moins comme un étrange contraste avec tout le restant de sa vie et de sa pensée d'adolescent et d'homme fait. C'est à ce titre que nous nous sommes si longuement appesanti sur les nombreux passages qu'il a consacrés à cette Monarchie si vantée en i791, si haïe tout-à-l'heure , si calomniée, si martyrisée
justement par celui qui venait de la célébrer avec tant de chaleur !
Et que dirons-nous de cette douceur, de cette modération imposées par le jeune philosophe à tous les gouvernements ? A l'entendre , un peuple n'est qu'une famille gouvernée par un père , et les pères savent-ils punir? Et les pères doivent-ils punir? Saint-Just avait sans doute lu le discours de Robespierre contre la peine de mort , quand il écrivit son chapitre De la Force répressive civile. L'élève des philosophes se révolte contre ses maîtres. Jean- Jacques n'était pas digne de pardon, quand c il justifia le » droit de mort. » Tout-à-l'heure, le peuple formait une grande famille d'enfants, de frères. Une fiction nouvelle le transforme en une immense réunion d'hommes vertueux, f Peuple vertueux et digne de la liberté, rompez, » rompez toute force particulière qui est une indépen- » dance du souverain. Qui vous répondra de votre vie et » de votre bien , me dira-t-on ? Que vous importe une » force dont vous ne sentirez jamais l'empire et qui » n'est que pour les méchants ! Va-t-en , lâche , à » Constantinople ! Va-t-en vivre chez un peuple que la » nature de ses lois rend scélérat , où le sceptre est un
> gibet! Moi, je ne copsen« à subir aucune loi qui me » suppose ingrat et corrompu! » (Page 113). — Si lepeu- » pie ne peut communiquer le droit de souveraineté, » comment communiquera-t-il les droits sur sa vie ?
> Avant de consentir à la mort, il faut que le contrat con- » sente à s'altérer, puisque le crime n'est qu'une suite de » cette altération. Or , comment le contrat vient-il à se
> corrompre ? C'est par l'abus des lois qui laissent lespas-