‹ Saint-Just et la terreur (volume 2)Chapitre 14 sur 25 · TOME I. H · texte numérisé non relu

TOME I. H

% sLons s*é veiller et ouvrent la porte à Fesclavage. Ai'mez- » vous contre la corruption des lois ; si vous vous armez » contre le crime , vous prenez le droit pour le fait. — » Remarquez que lorsqu'un peuple emploie la force cî-^

> vile, on ne punit que les crimes maladroits , et la corde 9 ne sert qu*à raffiner les fripons. Rousseau, tu t*es » trompé ! C'est, dis-tu, pour n'être pas victime d'un as- » sassin que tu consens à mourir si tu le deviens ; mais tu » ne dois pas consentira devenir assassin ! Mais tu violes

> la nature et l'inviolabilité du contrat! Et le doute du » crime suppose déjà qu'il le sera possible de l'enhardir i ù le commettre ! > (Page H4.)

On sait comment le doux auteur de VEsprit de la Cous* tUuiion viola plus tard la nature et Vinviolabilité du Con^ trat. On sait son inflexible dureté, son mépris de la vie de ses semblables , les innombrables condamnations à mort prononcées sur les ordres du Comité célèbre dottt il fut le membre le plus actif, le plus influent, le plus inexorable , Cherchons donc dans ses livres ce qu'il pensait de la sévérité des lois , des châtiments, des supplices, c Chez lies despotes, "écrit-il, sans se douter que plus tard il dépassera de bien loin tous les despotes, c la police est le » frein de l'esclavage ; la peine est terrible. Dans les gou- » vernements humains , elle est le frein de la liberté ; la » peine est douce et sensible. — Dans le despotisme, tout » est délit, sacrilège, rébellion; l'innocence est salut, t pitié, pardon^ » (Pages 115, 116.) — Un tribunal pour

> les crimes de lèze-nation est un vei*tige de la liberté , » qui ne peut se supporter qu'un instant. (Page 117.) — )» La procédure criminelle des Anglais est sage, humaine,

* savante; leurs lois pénales sont crueUes , injustes, féro-

* ces. Se peut-il que le premier pas qui avait conduit ce » peuple à la vérité , ue Tait point conduit à la modéra- » t3on?On y sauve à la vérité l'innocent, mais on yassas- » sine le coupable. On admire depuis longtemps cette » philosophie de l'esprit public anglais qui n'attache au-

> cune honte aux supplices. Je ne sache point qu'au Ja-

* pon , à Carthage et chez les Sires féodaux , l'opinion ait été salie de rien de si atroce* Ce n'est donc que du

» sang qu'il vous fi\ut ! Et pourquoi des tourments , s'ils » ne sont exemplaires!.., Quand un Etat est assez mal- » heureux pour avoir besoin de violence, il a besoin d'in- » iamie. Si vous ôtez Tinfamie , les tourments ne sont » plus que des cruautés juridiques et stériles pour l'opi- » nion. Le supplice est un crime politique et le jugement » gui entraine peine de mort un parricide. Oti*est-ce , je le

> demande , qu'un gouvernement qui se joue de la corde , » et qui a perdu la pudeur de Véchafaud ? Et Von admire

> de semblables férocités !.,. Il faut tout dire : Les » lois qui régnent par le bourreau périssent par le sang et » Vinfamie ; car il faut bien qu'elles retombent sur queU » qu*un!... La preuve que ces supplices sont indignes des » hommes , c'est qu'il est impossible de concevoir le bour^ » reau ; aussi fallait-il ne point les déshonorer , pour que » la barre ne déshononUt point... Je ne vois que desCons- » titutions pétries d'or, d'orgueil et de sang, et je ne vois » nulle part la douce humanité , Véquitable modération qui

> devaient être la base du traité social,.,. En vain , quand » on est sorti delà sagesse,veut-on y rentrer; les remèdes

> seront plus terribles que le mal ; la probité sera Té-

* pouvante ; les lois périront mrl'échafaud.... Malheur au 1 gauvemement qui ne peut se passer de l'idée éss toitures

• et de Vinfamie!,.. • (Pages 419, 420, 424.) — tL'ar- » bre du crime est dur , la racine en est tendre ; rendes » les hommes meilleurs qu'ils ne sont et ne les étrangler 1^ pas... (Page 423). — Plus la république est étendue, » plus les lois doivent être douces,...^ (Page 24).

r Nous pourrions multiplier à Tinfini ces citations dont les unes sont le plus dur châtiment de la facilité avec la* quelle Saint-Just versa le sang, dont les autres forment autant de prophéties et de pressentiments de malheur , et dont toutes , sans en excepter une , établissent , sur la base solide d'une preuve impossible à détruire, Tincroyable dififérence à constater entre les paroles , les écrits de ces prétendus moralisateurs, de ces réformateurs des peuples et des sociétés , et leurs actes plus tard quand ils ont escaladé le pouvoir. Comprend-on que Saint-Just ait passé par ce livre et ces théories pour arriver au Comité de Salut Public ! Est-ce inconséquence ? oubli d'une première opinion? désaveu des théories qui gênent? Non point. Saint-Just a goûté à la coupe du pouvoir; il y a trempé ses lèvres ; il s'y est enivré , et il ne veut plus s'en séparer; on veut la lui arracher; on lutte contre lui et il égorge ! C'est l'histoire de toutes les minorités violentes qui ont une fois triomphé et qu'on discute.

Et pourquoi essayons-nous une explication , un commentaire ? Peut-il y avoir à ces phrases empreintes de tant de sensibilité j un meilleur commentaire que les interminables et sanglantes journées de janvier 4793 à septembre 4794? Après sa mort, l'ombre même de ce jeune

homme vertueux et sensible pousse encore des centaines de \ictimes sous le fatal couperet !

Saiut-Just a voulu nous donner plus loin une idée de ses connaissances en économie politique. Dans une séi'ie de chapitres , il nous apprend ce qu'il pense de Fimpôt , de Fagriculture , des rentes viagères , de l'aliénation du domaine public , des assignats , des lois du commerce, des forets, des monuments publics.

La-théorie de l'impôt seule présente un certain intérêt d'étude. 11 croit à la nécessité des taxes somptuaires sur le revenu, et repousse en pnncipe toute perception sur le commerce , t qui seul peut faire vivre et fleurir un » état libre , tandis que le luxe l'empoisonnera bientôt. • Selon lui, il est donc nécessaire que les impôts pèsent sur la consoAimation et point sur le négoce dont la liberté industrielle t est la source de l'égalité politique. » On est avare de ce qu'on gagne , on est prodigue de ce qu'on achète, dit Saint-Just, renversant, dans l'intérêt de son système , la vérité et n'en tenant aucun compte ; le commerçant, en efifet, paie volontiers, facilement l'impôt qu'il regarde alors comme faisant partie des frais généraux amenés par toute entreprise commerciale , tandis que le particulier voit avec peine son revenu> qui n'a jamais chance d'augmenter, se diminuer au contraire par une charge de plus , par une dépense énorme s'il faut que les propriétés et le luxe, presque seuls, alimentent les ressources et les dépenses de l'Etat.

Il pense plus justement quand il affirme que le tribut sur les terres, s'il n'est point invariable et léger, est une abstirditc morale. Saint-Just proscrit les rentes viagères ,

c'est-à-dire les rentes sur l'Etat, et les appelle un abus de la tyrannie. 11 croit qu'elles détruisent Tamour de la patrie , en ce sens que Thomme auquel manque Tattrait et la nécessité du travail et de Tefifort, n'a plus d'entrailles, devient égoïste et inutile. L'aliénation du domaine public lui paraît une nécessité et surtout une excellente opération menée à bien par la prudence de FAssemblée Nationale qui , t prévoyant que la vente des » biens nationaux serait rendue difficile par les fruyei » des capitalistes et la rareté du numéraire , rassura » uns par la force des lois et remplaça l'autre par une spé- » culation habile ; la Nation encore épouvantée répugna » d'abord ; la morale entraîna tout. »

Quant aux assignats , Saint-Just ne -se prononce point aussi nettement. Peut-être effrayé par les aspérités scientifiques d'un sujet difficile et abstrait a traiter, il se tire d'affaire à l'aide d'une phrase à effet : « Etablissez chez » un peuple la vertu politique, faites en sorte que cette » nation se fie à ses lois parce qu'elle sera sûre de sa li- » berté , mettez partout une morale à la place des préju- » gés habituels , et faites ensuite des monnaies de cuir ou » de papier ; elles seront plus solides que l'or. » Plus tard, nous le verrons écrire une page magnifique sur l'abus du papier-monnaie.

Le livre de Y Esprit de la Révolutian contient eucore quelques pages peu intéressantes et dans lesquelles Saint- Just s'occupe du Droit des gens qu'il refait à sa façon, de l'amour de la patrie , de la paix et de la guerre , des ambassadeurs , du Pacte de Famille , des alliances , des armées de terre et de mer. Il y a là les rêveries de tons

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les rêveurs , de Tabbé de Saint-Pierre , de Rousseau , de Mably , de Montesquieu^ rien de neuf enfin, si ce n'est cette maxime si peu connue des révolutionnaires, ou plutôt dont les enseignements sont si peu suivis par eux : 1 11 est beau de ne prendre les armes que pour défendre > sa liberté ; celui qui attaque celle de ses voisins fait peu ) de cas de la sienne. » C'est la condamnation la plus sensée de cette propagande que les sectaires de Robespieire et de Saint-Just ont^érigée de nos jours à Tétat de système, de nécessité sociale, de devoir même, propagande qui désole l'Europe depuis tantôt vingt ans et qui perdra peut-être les sociétés modernes.

De cette étude, de ces citations , on pourrait conclure à un livre toujours sage, loujoui^s modéré, à une philosophie toujours bonoe et douce. On se tromperait. Parfois l'ardeat^ime homme de 1789 se retrouve : la passion fait explosion.

Il s'occupe par exemple de la vente des biens du Clei^é ou de leur attribution à l'Etat et smx communes. On sait la barbarie des aeaveaax propriétaires, leur incurie et laar mépris de l'art , des richesses archéologiques mises entre leurs mains , confiées au patrkHisme , à la civilisalion et au ^oût àe la Nation par la loi nouvelle. « Tout le » monde pouvait bâtir et réparer , » dit Saint-Just ( page o2), et il ajoute : « Mais les communes ont surtout mon- * Iréleur sagesse en détruisant, en anéantissant, i

11 traite du christianisme, par exemple, et il s'écrie : « L'Assemblée Nationale a refusé de déclarer la religion » catholique celle de l'Etat , et elle a bien fait ; c'était une » loi de fanatisme qui eût tout perdu. »

Son (hapilre De la Jeunesse et de VAmmir^ par exemple encore , nous rappelle fâcheusement certaines licences coupables de la poésie à* Ornant : t Les grands Ijégisla- » teurs se sont distingués surtout par la hardiesse de > leurs institutions h l'égard de la Pudeur. > 11 ne voudrait pas qu'on crut à son désir de rappeler les coutumes effrontées de Sparte , lés témérités impudiques du gymnase où les jeunes garçons et Uîs vierges s'exposaient dans la plus complète nudité de la lutte à la curiosité immodeste de tout un peuple; mais il regrette que ces coutumes semblent étranges. Lc^ peuples modenies t ne sont » délicats que parce qu'ils sont corrompus. — La France » doit envier à un peuple voisin cet heureux lempérameni » qui fait qu'on s'y mésallie sans honfe; mais ce n'est » point assez : il fatidrait que ce fiU avec honneur. Quel

* que soit le principe de ces usages, il est favorable à la » liberté. // venge la nature, comme la loi des Cretois rai mène le naturel en permettant Vinsurrection et la li-

• cence. » (Pages 64, 65.) Aussi ne nous étonnerons-nous pas trop du singulier regret que Saint-Just manifeste hau. tement de ne pouvoir aller passer sa vie au milieu des sauvages ; la pudeur leur est inconnue ; ils n'ont point eu besoin que la loi Cretoise leur enseignât à venger la nature par la licence , et il avait alors raison de s'écrier en parlant des Louta-Ouas : t Heureux pays ! vous êtes loin » de mes yeuii et près de mon cœur! »

Ces prédispositions théoriques à la licence élevée jusqu'à la légalité, nous préparent heureusement à celte série de maximes si profondément marquées au coin de la vertu la moins discutable : « Cne fille que la faiblesse a

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» trompée n'est point criminelle envers les lois de sou » pays : Les lois seules sont coupables envers elles. Un pré- » JSgé la déshonore ; elle n'est que maiheuretise. — » Toute patrie vertueuse se rendra la mère des infortunés » a qirî la honte aura refusé le lait et les cai*esses de la 1 Nature. Les lois sont coupables encore envers le bâtard ; » elles persécutent un miséiabie qu'elles devraient con- » soler, — Plus les mœurs sont gâtées, plus l'opinion est » sévère. Une bonne Constitution confond les préjugés et » guérît les mœurs. > (Page 70.)

On le voit : il y a de tout dans ce livre bizarre , où tant de sujets ont été effleurés et si peu étudiés. À chaque page , on se heurte à des affirmations brutales qui tien* nent lieu de discussion, A chaque page on rencontre un paradoxe qui revêt l'apparence et la rédaction d'un axiome. Science politique , science morale , philosophie , religion, tout est réduit en sentences par cet esprit dogmatique et qui, au lieu d'analyser, synthétise et devient souvent inintelligible à jbrce de concision. Voilà par exemple une définition des mœurs : t Les mœurs » sont les rapports que la Nature avait mis entre les • hommes; ils comprennent la piéié filiale, Famour et > l'amitié;. Les mœurs dans la société sont encore ces » mêmes rapports, mais dénaturés. La piété filiale est la » crainte, l'amour la galanterie, l'amitié la familiarité. » La France, on peut le dire, n'a dans ses mœui^ civiles » ni vertus, ni vices; elles sont toutes de bienséance; la » piété filiale est le respect, l'amour un nœud civil, » l'amitié un amusement, et toutes ensemble l'intérêt. » « Le duel n'est point un préjugé, c'est une pianière; Tome I, J2

» celui-là est un vice de la Constitution, celle-ci un vice » de Tesprit public. »

« Les lois ne sont point des conventions; la société fn » est une. Les lois sont les rappoi*ts possibles.de la na- » ture de cette convention, i

Nous ne pouvons donner que de rares exemples et les choisir au hasard. Le livre de Saint-Just regorge de ces définitions qui vous arrêtent ù chaque instant, de ces phrases prétendues profondes et dont Tesprit fatigue aperçoit difficilement le sens, les prétentions, les corrélations. C'est la philosophie la plus abstraite et la plus hérissée de ronces. A la lecture même studieuse et leute, on ne saisit pas bien la nécessité qui força Saint-Just à s'envelopper de nuages et d'obscurités, à moins qu'on ne )ui suppose le désir de s'imposer par l'étonnement , par cet eifet toujours puissant et sûr de l'apparence de la profondeur sur le vulgaire qui ne comprend pas et n'a guère le loisir ou la volonté de comprendre.

11 règne d'ailleurs dans le livre de l'Esprit de la Révolulion et de la CoiUftitutimi un étrange décousu, une absence complète de logique, Pn chapitre n'amène point un chapitre. Une idée n'enfante pas une idée ou une déduction du même ordre. La Saint-Just traite des mœurs civiles, et là du régime féodal ; puis immédiatement il écrit une pensée sur l'éducation, sur la jeunesse et l'amour. S'il y a quelque connexité entre un chapitre sur le divorce qu'il désapprouve et un autre sur les mariages clandestins, sur l'infidélité des époux, rien ne motive le voisinage et le contact d'une tirade sur le duel f enfant » du despotisme et de la liberté , Vun qui gâte les lois et

» Tautre les hommes, ce qui fait que la violence doit > décider entre eux. » I/armée de ligne , « dont la na- » ture est la servitude, • emboite le pas avec la Garde nationale t dangereuse institution », et coudoie tout un irsàié sur la Religion^ la Théocratie et le Christianisme.

Nous ne pensons pas nous tromper en affirmant que Saint-Just écrivait, jour par jour, heure par heure, tout ce qu'il pensait soit sur un événement accompli, soit sur un des nombreux sujets qui se discutaient ou à la tribune, ou dans la presse , ou dans les livres , ou dans les brochures que ces temps d'agitation enfantaient chaque matin. La vieille domestique de Blérancourt nous confirme dans notre pensée, quand elle dit que Saint-Just écrivait sans cesse sous sa charmille favorite. Ce sont ces lambeaux de pensées empruntées soit à ses lectures, soit ù ses journaux , soit à ses propres inspirations modifiées ensuite pour les nécessités de l'élection , qu'alors il ajusta plus ou moins péniblement les uns' aux autres. Il crut faire un livre en réunissant ces fragments, ces bribes d'idées, ces lambeaux de méditations. De ces feuillets épars , précédés d'une préface et suivis de quelques pages de conclusion , rangés d'abord dans Tordre chronologique, ensuite d'après une apparence plus ou moins sérieuse , plus ou moins trompeuse, de relations, d'attraction, d'affinité , il composa ce receuil qui manque d'ensemble et d'unité, à la rédaction et à l'assemblage duquel la logique ne réclame aucun droit.

Cette confusion devait-elle blesser les lecteurs auxquels s'adressait le jeune ambitieux? Nous ne le croyons pas. Cette confusion du livre se trouvait être l'était habituel de

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la grande généralité des esprits dans la bourgeoisie^ On voulait la (loyauté qu'on aimait encore, et on en discutait le principe. On détestait cette noblesse et ce clergé dont on s'arrachait les dépouilles , et on couvait d'effroyables ardeurs pour cette aristocratie qu'on allau renverser pai'ce que tous ne pouvaient y arriver , et on prétendait respecter cette religion dont on avait tant ri avec les philosophes. La bourgeoisie avait la tête et Fesprit bourrés de maxime.^ sur l'indépendance et la liberté, et commençait à s'apercevoir que ces idées, démuselées, allaient avoir besoin de digues puissantes et qu'on ne savait où trouver. Cette boui*geoisie , instruite par ses journaux, et quelle éducation! savait un peu de tout^ parlait beaucoup de tout, n'avait pas de vrai savoir. Résultat moral et intellectuel de TEncyclopédie , il se présentait à elle un jeune homme qui lui redisait en termes mystiques ce qu'elle savait , ce qu^elle pensait ou à peu près, et cela tout aussi peu coordonné dans le livre que dans les esprits. Avec toutes ces qualités négatives , le livre de Saint-Just portait l'empreinte d'une emphase fMTophétique qui dut passer pour une immense portée de jugement, pour de la profond(Bur, pour du talent. Il nous semble donc impossible qu'il n'ait point conquis un certain succès que n'avait pohit eu XOrgant^ que n'auraient pu avoir les Fragments des InsUtutionSy brochure trop radicale, effrayante de nouveauté et d'audace. Destiné à agir sur la bourgeoisie , le livre de VEsprit de la Révolution j très bourgeois, sinon dans la forme, du moins quant à la pensée qui oscille, n'a point de précision, et

n'ose se prononcer; ce livre, disons nous, décida donc et par conséquent le succès de Saint-Jusf .

La bourgeoisie, en effet, avait applaudi d'abord aux harangueurs du Palais-Royal ; c'était son premier sentiment que Saint-Just avait dépeint avec tant de vérité en ces termes (page 32) : «Tout ce qui porte atteinte à une » Constitution libre est un crime affreux ; la moindre » tache gagne tout le corps. Il n'est rien de plus doux » pour l'oreille de la liberté que le tumulte et les cris » d'une Assemblée du peuple ; là s'éveillent les grandes » âmes ; là se démasquent les indignités ; là le^ mérite » éclate dans toute sa force ; là tout ce qui est faux foit » place à la vérité. Le silence des comices est la langueur » de l'esprit public. Le peuple est corrompu ou jaloux » de sa gloire. »

Mais bientôt la bourgeoisie s'effraya de ce dévergondage, de cette audace des Camille Desmoulins , des Marat, des Loustalot, des Carra, des Saint-Hurugues, décent autres ; elle dut alors vivement approuver ce blâme énergique adressé par Saint-Just aux orateurs de la foule : « Le calme et l'esprit de nos monarchies ne demande » point qu'on discoure dans les places publiques ; cela » n'irait guères que dans de pressants périls, comme aux » jours de la prise de la Bastille ; on ne s'aperçut jamais

> plus qu'à cette époque combien l'esprit et bien plus en

> core l'esprit humain brûlaient pour la liberté. Mais ces » orateurs , qui pi*éparaient alors la Constitution , au- » raient ensuite bouleversé le gouvernement paisible. » ( Page 424. )

Ja\ bourgeoisie , voulant de la religion , non pour elle Tome I 12.

coiiKiic principe, mais pour le peuple comme lied puissant , comme temps d'arrêt, comme sanction pénale dans mi autj*e monde, croyait aussi et disait aussi avec Saint* Just que c le mépris pour les choses du monde , le par- » don des Injures , rindîliérence pour Tesclavage ou la » liberté , la soumission au joug des hommes , sous pré- » texte que c'est le bras de Dieu qui s'appesantit, tout cela t u*est pas l'Evangile , mais son travestissement théocra- » tique ; l'Evangile n'a voulu former <}ue Fhomme et ne » s'est point mêlé du citoyen, et ces v,efttts que l'escla- » vage a rendues politiques ne sont que des vertus pri- » vécs. » Avec lui, elle répétait que < s'il faut obéir aux

> puissances , ce n'est pas qu'on veuille dire qu'il faille » obéir aux tyrans ,^ mais aux lois décrétées pai* le souve- K rain ; qu'il faille pardonner le mal , ce n'est point à dire » qu'il faille être indifférent à la Patrie et pardonner aux

-» ennemis qui la dévastent ; il faut pardonner à nos frères

> tout ce qui bous blesse profondément , nais noa tout » ce qui blesse les lois du contrat ; que la religion est au-

> dessus des prêtres, parce qu'ils prétendent représenter » la souverainioté divine , qui n'est pas moins incommu- % nicable que la souveraineté du moQde« >

La bourgeoisie devait frémir quand il lui répétait c que i le trône et l'autel sont Inébranlables alors qu'ils sont » unis , I et se réjouir quand , en p^trlant de la loi récente sur la Constitulion Civile du Clergé, il affîi^mait que par elle « Dieu et lu vérité furent affranchis du joug de » leui*s prêtres. •

Elle dut tressaillir de fierté quand elle lut la conclusion du livre : « Quand les hommes seront libres, ils sei^yu

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» égaux; quand ils seront égaux , ils seront justes. (>equi » est honnête se suit de soi-même. > Or , la bourgeoisie n'avail-elle pas conquis tout-à-l'heure sa liberté sur les abus , son égalité sur les privilèges ? Elle était donc la magnifique expression de la justice et de Thonnêtcté ! La conclusion était forcée.

Aussi cette dernière phrase du livre de Saint-Just nous paraît-elle d'une haute habileté. L'ambition avait admirablement inspiré cet homme si jeune. Ce livre, répandu à propos dans son département, prépara donc parfaitement son succès que constatent son électron de Tannée prochaine et le discours éloquent du président de FAssemblée électorale de Soissons.

Mais quelle valeur a-t-il conquis aux yéUx de Thisloire? Comme pensée, il n'est qu'un reflet, n'a rien préparé et au contraire suit la remorque de l'esprit public doni il constate l'état puisqu'il le flatte^ Comme forme , ce n'est là qu'un pastiche prétentieux de Montesquieu* C'est une copie déteinte , une œuvre de jeune homme qui ne s'est pas trouvé encore. Il est l'emarquable seulement comme contraste, nous l'avons plusieurs fois répété ; mais alors , et à ce point de vue , il mérite toute l'attention des historiens qui n'ont point connu Saint-Just prêchant la Canservation , mot politique qu'il emploie deux fois , qu'il a créé peut-être , car nous ne le connaissons dans la bouche d'aucun orateur ou sous la plume d'aucun écrivain du temps ; des historiens qui ne savent pas ses oscillations, ses tendresses monarchiques; des historiens qui n'ont pas même une idée des précédents bucoliques , anacréontiques et politiques du célèbre iriumvir.

Jusqu'à présent, Saiiit-Just, malgré sa minorité selon la loi, a été admis dans toutes les assemblées électorales; il a pris part à la discussion et au vote du Chef-lieu , à la nomination des membres du Conseil général, des juges, des curés. Si quelques voix se sont élevées pour faire entendi*e de timides protestations , les électeurs ont passé outre et violaient en sa faveur la Constitution qui exigeait des conditions de capacité, d'âge. Dans une réunion, un sieur Gelée , notaire à Blérancourt, avait invoqué Tarticle interdisant toute opération électorale aux citoyens qui n'avaient pas atteint Tage légal de vingt-cinq ans. « On l'a » chassé par les épaules, » écrit Saint-Jusf à Camille Desmoulins. Cette fois, ses adversaires vont avoir raison contre lui , mais non sans mal et sans lutte.

Les élections pour la nomination des députés à l'Assemblée Législative avaient été longtemps rétardées. Enfin parut le décret qui les fixa du 25 août au 5 septembre'

1794. Les opérations préparatoires pour la coufectiou des listes avaient lieu au chef-lieu de chaque canton. Les citoyens actifs du canton de Blérancourt s'étaient donc réunis le 23 août. À rappel de son nom , Saint-Just allait repondre, quand trois habitants delà ville., le sieur Gelée, qui lui avait, eu 1790, foit une première fois de Topposition, le sieur I^abbé^t un nonunéMassy, chinirgien, se présentèrent au bureau et déclai»èrent s'opposer formellement à ce qu'il fut admis à voter, car il ne réunissait pas, selon eux, les qualités requises pour être admis au nombre des citoyens actifs : il n'avait pas encore l'âge de vingt-cinq ans. lis concluaient à ce que le bureau leur donmtt acte de leur protestation , à ce qu'on ne l'admît pas au scrutin , et même à ce qu'on l'invitât à se retirer de l'Assemblée primaire. Il s'agissait là d'uno import^mte décision h prendre, l^es partisans de SaintJust comprirent que ce n'était pas seulainent par respect pour . la loi que leurs adversaires contestaient à leur candidat son droit et son titre d'électeur. Dans le citoyen actif, c'était le député qu'on voulait étouffer* Toutes les chances étaient à Saint-Just. Ses amis se trouvaient en majorité déjà dans le corps électoral. Son livre lui avait ramené quelques voix. On avait depuis longtemps pi^éparé le succès par une brigue habile et persévérante. On avait vu tous les électeurs de la campagne. On avait reçu force promesses , et tout cela tomberait devant l'opposition de quelques jaloux! I^ discussion fut ai*dente et longue , et ne changea les dispositions de personne. Bien que la loi fut Impérative, l'Assemblée repoussa la protestation, à l'unanimité des voix moins celles des sifîurs Gelée, Labbé

et Massy. Elle décida qu6 Saînt-Just serait admis à voter, sous la réserve cependant des droits respectifs des parties.

Appel de cette décision séditieuse fut porté devant le District de Chauny, dont le procureur-synJic, rtîprésentant immédiat et dévoué de la légalité, blûma énergiquement la conduite des électeurs du canton de Blérancourt. Un acte de notoriété à la main , il prouva que l^ouis-Léon- Antoine-Florelle de Saint-Just était né le 25 août 1769 , et n'avait donc que vingt-trois ans à peine. Il conclut à ce que sa nomination fût déclarée illégale et nulle, à ce qu'il lui fût fait défense de paraître en qualité de citoyen . actif aux assemblées primaires jusqu'à ce qu'il eût atteint l'âge de vingt-cinq ans, et même de prendre la qualification d'électeur. Le Directoire du District adopta les conclusions de ce réquisitoire , adressa au Département le procès-verbal du canton de Blérancourt, et un arrêté du •Département ordonna de rayer Saint-Just de la liste électorale ; ce qui n'cmpécha pas quelques voix obstinées de se porter sur lui lorsqu'on nommi) les députés. Quand on saura que le sieur Gelée était le père de la belle M"* Thorin dont il déplorait l'inconduite et la liaison avec Saint-Just, on aura l'intelligence de cette opposition acharnée contre le jeune candidat. Ce n'est plus là une lutte politique qui s'explique par l'outrecuidance de l'ambition d'un côté , et de l'autre par la peur de cette ambition. C'est un combat engagé seulement entre des passions privées dont l'histoire ne, se préoccupe point assez. Sans doute, sans l'intervention d'un père outragé , S?*int-Just se fût fait élire à l'Assemblée Législative.

Il porta la peine du iroubte apporté par lui dans une fa- * mille dont le silence et les votes lui eussent été probablement acquis.

A partir de cet échec , Saint-Just disparaît pour longtemps aux yeux de Thistoire. Orgueilleux comme il l'était, profondément froissé , ce nouvel Achille se retira sous sa tente , en prononçant de souixies menaces, en couvant de terribles vengeances. Vaincu pour la première fois, il succombait sous le poids de sa défaite imprévue. Il évitait les regards de ses concitoyens et demandait à ses livres , aux études de sa retraite , à ses rêveries solitaires et rendues plus mélancoliques encore par le murmure du ruisseau servant de limite au jardin de sa mère , moins des consolations qu'un redoublement d'aigreur, de haine et de mépris pour les hommes.

H est une lettre de lui qui nous peint admirablement l'état de son âme. On y lit la colère atteignant les Umites de la déraison. Une contrariété dont la cause est restée inconnue l'a aigri encore; dans le paroxysme de sa rage, il écrit à un de ses amis, un M. Daubigny , ce billet qu'on croirait émané d'un fou , tant il est incohérent, violent, empreint d'exagération furieuse. C'est toute une révélalion de l'avenir. C'est toute une prophétie de malheur et de sang :

t Je vous prie , mon cher ami , de venir à la fête ; je » vous en conjure; mais ne vous oubliez pas toutefois » dans votre municipalité. J'ai proclamé ici le destin que » je vous prédis : vous serez un jour un grand homm« dtî » la République. P&ur moi, depuis que je suis ici, je suts > tourmenté d'une Jièvre républicaine qui me dévore et me

-» conêume. J'envoie par le même courrier, à voire fxè\% » la deuxième. Procurez-vous la dès qu'elle sera prête. » Donnez-en à MM. de Lameth et Bai*nave; j'y parte » d'eux. Vousm^y lromerex> gratid quelqueftnif. Il est mal-

> heureux que je ne puisse rester à Paris. Je me gens de

> quoi mrnager dans le siècle. Compagnon de gloire etde 9 liberté, prêchez-la dans vos Sections ; que le péril vous » enflamme. Alle^ voir Desmoulins, embrassez-le pour » moi, et diUs4ui qu'il ne me reverra jamais , que f estime » son patriotisme, mais que je le méprise, lui, parce (j^ » j'ai pénétré son âme, et qu'il craint que je ne le tra-

> hisse. Dites-lui qu'il n'abandonne pas la boime cause, et

> recommandez-le-lui , car il n^a point encore l'audace » d'une vertu magnanime. Adieu; je suis au-^es^us du » maiheur. le isupporterai tout ; mais je dirai la vérité. » Vous êtes tous des lâches, qui ne m*a»ez point apprédé. » Ma palme s'élèvera pourtant , et vous obscurcira pent- D être. Infâmes que vous êtes, je suis vn fourbe, un scélé- » rat, parce que je n*ai pas d'argent à vous donner ! Arra- » chez m>on cœur et mangez -le; vous deviendrez ce que » vous n'êtes point : grands !

> J'ai donné à Clé un mot par lequel je vous prie de ne » lui point remettre d'exemplaire de ma lettre. Je vous le • défends très^xpressément , et ^i vous le faisiez, je le » regarderais comme le trait d'un ennemi. Je suis craint

> de l'administration, je suis envi^, et tant que JeX^^wai » point un sort qui me mette à l'abri de mon pays , j'ai j> tout ici à ménager. 11 suffit; j'espère que Clé {reviendra » les mains vides, où je ne vous le pardonnerai pas.

j Dieu ! faut-il que Brutus languisse oublié loin de

» Rome ! Mon^ parti eit pris cependant : 9i Bruina ne iue > point le9 autres^ il se tuera lup^nême. > Adieu, venez. Signé Saint-Just. »

Ce Daubigny (i), compatriote de Saint-Just et qui tenait déjà une haute place dans Fadministration , qu'a-t-il donc fait à Ssdnt-Just? En quoi ra4-il gêné? Que signifie cette phrase : c Faut-il que Bnitus languisse loin de » Rome! » Cette lettre, mystère dont on ne retrouvera sans doute jamais la clé , indique un événement sérieux dans-la vie de Saint-Just; lequel ? Est-ce son échec électoral de septembre 1791 ? mais la lettre est datée du 20 juillet 1792. Il serait bien important d^arriver à la découverte de la vrsde cause de cet accès de folie furieuse , dans les transports de laquelle fut écrite cette effroyable menace : c Mon parti est pris ! si Brutus ne tue point les I autres, il se tuera lui-même...! i

Est-ce une contrariété d'amour? A cette époque continuait, plus ardente que jamais, une liaison amoureuse dont nous avons dit un mot au début de cette étude. La beauté de Saint-Just, Tattention qui Tentouinit, peut-

(i) Daubigny, grand ami de Saint-Just qui, le !«' octobre 1794, le défendra à la Convention contre une accusation de vol et Taidera à entrer dans un des pll&tes les plus éminents du ministère de la guerre, fut nommé Juge au premier Tribunal révoluUonnaire et plus tard officier municipal. En 1793, Saint-Just et RoDespierre font son éloge aux Jacobins et le confirment dans ses fonctions de munieipal, lorsque , à Tépuration de la Commune , il lut ajourné. Quant il fîit traduit devant le Tribunal révolutionnaire toujours sous la même accusation de vol reproduite par Bourdon de l'Oise, Robespierre fit rapporter le décret.'

ToM» I. 15

(Hre aussi sa mélancolie , avaient fait une profbnde impression sur le cœur de la femme d'un des principaux habitants de Blérancourt. Nous ne dirons pas tous les détails de cette intrigue que menait une autre femme du pays chez laquelle les deux amants se voyaient avec aussi peu de précautions et de mystère que possible. C'est rhistoire de toutes les femmes qui manquent à leui's devoirs , de tous les jeunes gens qui se font un jeu de rhonneur des familles. M. Thorin était membre du Conseil général alors en permanence à Laon. Sa femme ne l'avait janrais aimé. L'isolement et la haine avaient depuis longtemps livré cette femme sans défense à Saint-Just. C'est à elle qu'il disait ses espérances d'avenir, ses projets, ses chagrins; elle l'encourageait et le consolait. C'est elle (jui, plus tard, quand il fut au pouvoir, lui dénonçait ses compatriotes, ceux qu'elle appelait des ennemis et contre lesquels elle excitait ses colères. Cette femme lui était devenue si nécessaire qu'il l'emmena avec lui, nous ,^ l'avons (hyà dit, quand, plus heureux que l'année précédente , il fut nommé représentant du peuple à la Convention et quitta Blérancourt pour n'y plus revenir. Drutus allait pi^endre possession de Home.

Cette fois, Saint-Just réunissait toutes les capacités exigées par la Constitution révisée» et se présentait à l'Assemblée électorale avec d'assez belles chances. Sa réputation s'était répandue dans le dépaitenhînt. Tout ce (ju'on y comptait d'exagérés, de révolutionnaires, d'hommes jeuniis et par conséquent ardents , s'étaient donné le mot. De Paris les clubs , obéissant à Robespierre, poussaient aussi à la léussile de Sain^Just qu'ils

opposaieat notamment à Condorcet , l*un des chefs de la (iironde haïe. Ces agents électoraux , qu'alors on appelait les Frères-Lafe , et qui avaient pour mission de travailler les élections en province, avaient fait dans TAisne une propagande très active en faveur du protégé de leur grand chef.

Les électeurs départementaux de T Aisne se réunirent,, le 2 septembre 1792, à Soissons dans Téglise Saint-Gcrvais. Après la célébration de la grand*messe chantée devant eux par Tévéque constitutionnel, les opérations commencèrent. Saint-Just, le plus jeune de tous, fut appelé comme secrétaire au bureau provisoire. Le 4 septembre , les préliminaires de Télection se terminèrent parla constitution définitive des bureaux qui devaient procéder au dépouillement du scrutin. Saint-Just fut porté à la présidence du premier bureau. On le voit, son crédit augmente. Il gagne du terrain. Cependant, sur 650 votants , il ne réunit, que 349 suffrages. €ondorcet , présenté en même temps que Saint-Just, l'un au nom du Moiéraniismc y l'autre au nom du Progrès ^ ne réussit pas à ce tour de scrutin.

Le nom de Saint-Jiist fut proclamé par le président de TAssemblée au milieu des applaudissements enthousiastes de ses amis. Quand le jeun«^ conventionnel apparut dans la salle, ce fut un concert d'acclamations auxquelles se joignirent même les électeurs qui tout à l'heure lui avaient refusé leurs voix. Sa tendre jeunesse, sou grand air, l'intelligence froide qui rayonnait sur son front, sa coHÛance en lui-même, avaient triomphé des hostilités* Voici ce que nous lisons au procès-verbal d'élection •

> M. le président lui a dit deux mots sur ses vertus qui

> ont devancé son âge. M. Saint-Just a répondu en mar-

> quant à l'Assemblée toute sa sensibilité etlà plus grande » modestie ; il a en outre prêté le seitnent de maintenir » la liberté et Tégalité, et le son des cloches a annoncé • sa nomination, » ^

C'en est fait. Dans l'ivresse de son triomjriie, Saint- Just court à Paris rejoindre Robespierre. Rien ne séparera plus désormais ces deux hommes qu'une attraction magnétique a unis bien avant qu'ils se connussent , qui se sont compris d'instinct , et que la lettre adulatrice de 1790 condamnait d'avance au même supplice, expiation des mêmes Siutes , des mêmes crimes.

Mais avant de commencer le récit de la funèbre série d'événements préparés et accomplis par cette même volonté en deux corps, par cette effroyable dualité humaine à une seule âme , il nous faut relever une de ces erreurs qui font du livre de M. de Lamartine, les Girondins y^ un long roman sans valeur pour l'histoire ne sar chant plus où est la vérité, où est le mensonge, où il faut croire, où il faut douter.

M. de Lamartine raconte les sanglantes journées de septembre 1792, Il veut prouver que Robespierre n'a participé en rien an massacre ; que s'il a laissé Tévènement à lui-même, s'il n'a rien essayé pour en arrêter l'accomplissement, au moins n'y a-t-il pris aucune part matérielle , au moins ne peut-on lui en faire endosser la hideuse responsabilité. Il se lava les mains de ce sang, dit M. de Lamartine, qui étaîe son opinion d'une conversation intime où Saint-Just fournit, à la façon des

PW»rfrff.^

couûdeiUs de l'aucieiiue tragédie , la réplique a Ilobi'spierre qu'on fait là poser pour les nécessités de sa réhabilitation. C'est toute une scène de fantasmagorie tracée là par rhistorien-poëte. Rien n'y manque; les détails intimes et afflrmatifs, les mystérieuses horreurs de la nuit, les sombres pensées s'échangeant ù voix basse, les hésitations de Robespierre qui a toujoui^s hésité , le sommeil de ce terrible Saint-Just qui dormirait sur diis cadavres, tout va concourir à donner à ce récit une apparence sérieuse de vérité qui séduit, s'impose, force les consciences et ajoute un trait de plus à la ressemblance, un trait qui, s'il était vrai, compléterait les physionomies. Ecoutons donc M. de Lamartine.

c En ce temps-là , » écrit-il , c Robespierre et le jeune » Saint-Just, l'un déjà célèbre, l'autre très-obscur encore ,

> vivaient dans cette intimité familière du maîti*e et de » l'élève. Saint-Just, môle au mouvement du temps, snî- « vait et devançait de l'œil les crises de la Révolution , » avec la froide impassibilité d'une logique qui rend le » cœur sec comme un systèma et cruel comme une » abstraction. La politique était à ses yeux un combat

> à mort, et les vaincus étaient des victimes. Le 2 sep- » tembre, à onze heures du soir, Robespierre et Saint- » Just sortirent ensemble des Jacobins , harasstîs d.î » fatigue de corps et d'esprit d'une journée passée toute » entière dans le tumulte des délibérations ; car ils » allaient de Section en Section pour préparei* le grand

> égorgement de la prochaine nuit.

» Saint-Just logeait dans une pellle chambre d'hôlci » garni de la ru(î Sainte-Anne , tout près de Robespierre.

ÏOHIi 1. 15

Eti causant des événements du jour et des menaces du lendemain, les deux amis arrivèrent à la porte de la maison de Saint-Jost. Robespierre, absorbé par ses pensées, monta pour continuer Tentretien jusque dans la chambre du jeune homme. Saint-Just jeta ses vêtements sur une chaise et se disposa pour le sommeil. — Que fais-tu donc? lui dit Robespierre. — Je me couche, répondit Saint-Just. — Quoi! tu peux dormir dans une pareille nuit, reprit Robespierre, n'entends-tu pas le tocsin? Ne sais-tu pas que cette nuit sera peut-être la dernière pour des milliers de nos semblables , qui sont des hommes au moment où tu t'endors, et qui seront des cadavres ù l'heure où tu te réveilleras.

> Hélas! répondit Saint-Just, je sais qu'on égoi^era peut-être cette nuit, je le déplore, je voudrais être assez puissant pour modérer les convulsions d'une société qui se débat entre la liberté et la mort, mais que suis-je? Et puis, après tout, ceux qu'on immolera cette nuit ne sont pas les amis do nos idées. Adieu, et il s'endormit.

> Le lendemain, au pofnt du jour, Saint-Just en s'é- » veillant vît Robespierre qui se promenait à pas inte^

> rompus dans la chambre et qui, de temps en temps, » collait son front contre les vitres de la fenêtre , r^^ar- » dant le jour dans le ciel et écoutant les bruits de la rue.

> Saint-Just, étonné de revoir son ami de si grand matin » à la même place : t Quoi donc te ramène si têrt aujour- » d'hui , » dit-il à Robespierre. — ûu'est-ce qui me ra- » mène, répondit celui-ci, penses-tu donc que je sois » revenu ! — Quoi ! tu n'es pas allé dormir? — Dormir^

» dormir! s'écria Robespierre, dormir pendant que des

> centaines d'assassins forgeaient des milliers de victi-

> mes et que le sang pur ou impur coulait comme l'eau I dans les égoûts. Oh non ! poursuivit-il d'une voix som«

> bre et avec un sourire sardonique sur les lèvres , non

> je ne me suis pas couché. J'ai veillé comme le remords » ou comme le crime. Oui, j'ai eu la faiblesse de ne pas » dormir, mais Danton, lui, a dormi! >

Nous allons souffler sur cette scène émouvante , admi« rablement tracée , admirablement écrite , et il n'en restera ni une phrase, ni un mot, ni un souvenir. A l'aide d'une pièce et d'une date authentiques , nous allons renverser tout cet échafoudage de drame et de poésie.

Pendant la nuit du 2 septembre, Saint-Just, qui n'avait pas le don d'ubiquité, ne pouvait avoir assisté aux délibérations des égorgeurs du club des Jacobins. A onze heures du soir, il ne pouvait rentrer dans sa modeste chambre de la rue Sainte-Anne de Paris ; car , le 2 septembre , il prenait part aux premières opérations de l'Assemblée électorale de l'Aisne réunie dans l'église de Soissons; car, détail pour détail, couleur locale pour couleur locale , il assistait à la messe pontificalement célébrée par l'évéquede Marolle; car, choisi ce jour-là eu raison de son âge , comme secrétaire du bureau provisoire, il était, un instant après, nommé président du premier bureau, ainsi que nous l'avons dit tout-à-l'heure. M. de Lamartine parle d'un confident problématique , car il ne le nomme pas, de Robespierre et de Saint-Just, confident qui aurait t survécu à ces temps sinistres. » Nous , nous avons demandé nos confidences aii procès-verbal

ietiu heure par heure , fait par fait, au procès-verbal authentique des opérations^au procès-verbal qu'un hasard heureux et inatleudu nous a tout dernièrement fait retrouver dans les archives révolutionnaires du département de TAisne.

Aux yeux de tous, i^aint-Just est un de ces misérables que parfois Thumanité enfante dans un jour néfaste , un de ces monstres pour lequel on ne se sent ni pitié, ni indulgence; mais encore ne faut-il pas ensanglanter plus qu'elle ne Test cette sanglante ûgure pour qu'elle serve do repoussoir hideux à ce Robespierre qu'on veut rendre moins effroyable, lui, en raison de l'effroi inspiré par son entourage. Pour croire que Saint-Just, à la veille de l'immense massacre du 3 septembre, a pu dormir pendant que Robespierre ne pouvait goûter le repos, il faudrait croire aussi que Saint-Just s'était déjà ti'ouvé, s'était fait ce bourreau par système que l'année suivante exposera à notre horreur. En entrant à la Convention , il apportait d'effroyables instincts de cruauté et non un plan de cruauté.

Gomme caractère et comme date, le récit de M. de Lamartine n'est donc qu'une erreur bien habillée.

Une fois encore , Saint-Just reparut à Soissons. C'était peu de jours après sa nomination. 11 s'agissait de la formation de bataillons de volontaires. Déjà grandi par son titre de député, il vinthûter les enrôlements, porter par sa présence et ses discours l'enthousiasme patriotique dans les jeunes cœurs. L'autel de la Patrie était dressé dans l'antique cathédrale. Avant l'ouverture des registres où s'inscrivaient les cngagemenls, Sain(-Just prononça qu/l-

ques paroles suivies d'applaudissements c ù tout romtpre, > ditun procès-verbal du temps. Malheureusement, ce discours n'a pas été reproduit , ni même analysé. Après son départ pour la Convention, on ne le revit plus qu'une seule fois aussi dans Blérancourt. Il y revint pour vendre sa part de patrimoine. Un biographe a écrit qu'en partant pour la Convention, Saînt-Just avait fait don à la ville de Blérancourt du peu de biens qu'il possédait, et il tombe en admiration devant cette générosité et ce mépris des richesses. C'est encore là une de ces faussetés intéressantes et intéi*essées qu'il faut détruire à jamais, un de ces rayons d'une auréole mensongère qu'il importe d'éteindre. Saint-Just vendit sept mille livres une pièce de terre qu'il avait àNampcelle. Il revint en toucher le prix lui-même. Il existe un témoin de ce fait ; c'est le fils d'un des amis de Saint-Just. Tout enfant qu'il fût alors , il se rappelle avoir vu compter l'argent devant lui ; cette somme fut remise en dépôt au père de ce témoin, à cet ami dans lequel Saint-Just avait toute confiance et auquel il redemandait son argent en raison de ses besoins.

^mr.

En arrivant à Paris quelques jours avant l'ouverture de la session, Saint-Just, précédé par une grande réputation de talent et surtout de volonté, fut entouré par ces députés qui avaient pris pour chefs Robespierre et Danton déjà jaloux l'un de Tautre, mais non encore certains du pouvoir, ce qui explique leur union des premiers temps de la Convention. Chez Robespierre, il rencontra Lebas tout à l'heure son Euryale, Lacoste qui denaandeva son arrestation , Tallien qui l'écrasera , le lâche Legendre, bourreau de tous ceux qui ont eu confiance en lui, Camille Desmoulins, dont il s'est déjà deux fois séparé, d'abord quand il écrivait cette phrase de son livre de V Esprit de la Révolution : « Quel que fût son ardeur et la » passion de son style, il ne put être redouté que pwir des » hommes qui méritaient qu'on informat contre eux; » l'orateur, d'ailleurs estimable, qui le dénonça, justifia » le cri des tribunes ; il était ami ou dupe de ceux qu'é-

» pouvaulait la censure ; » ensuite dans sa fameuse lettre à Daubigny.

Dans ces réunions du soir où Ton se préparait à enfanter la future Montagne, où Ton causait de Tattitude à prendre dès les premières et très-prochaines séances de la Convention, Saint-Just se fit remarquer par sa froide retenue au milieu de ces jeunes Exagérés dont il dépassait cependant le radicalisme et l'exaltation. 11 souriait dédaigneusement aux saillies spirituelles de Camille Desmoulins qu'il méprisait. H souffrait ù entendre les phrases envenimées du bilieux Marat dont il disait qu'il t eût été un Scythe à » Persépolis, que sa pénétration fut ingénieuse à chercher » de la profondeur aux moindres démarches des hommes, » qu'il eut une ûme pleine de sens, mais trop inquiète. > 11 écoutait encore avec i*espect Danton dont il admirait l'énergie et les discours pleins d'une force brutale et décidée. Nous savons de quel culte il enveloppait Robespierre < dont l'énergie, i selon lui, « la sagesse et » l'exemple donnèrent beaucoup de force aux riouvelles » maximes. > Saint-Just étudiait donc avec attention au milieu de ces réunions préparatoires où d'autres accouraient pour parler, pour se faire remarquer et admirer, pour recruter des soldats dont ils seraient les généraux dans cette rude guerre que les partis allaient se déclarer. En le voyant si sérieux , si calme en apparence , bien qu'il connut les sursautements , les bouillonnements orageux de cette âme , — « un volcan neigeux, » — Robespierre se sentait heureux et fier du dévouement qui lui livrait ce puissant jeune homme. Il se promit de l'exploiter mais sagement, mais avec prudence. Sentencieux

^cdmme un oracle , aussi sobre de paroles qu*uii oracle, Saint-Just avait toutes les qualités que Robespieri^ se savait ne pas posséder : la pensée qui étonae, la concision qui fait penser, même quand elle ne couvre aucuae idée, la dureté du langage qui effraie. Robespierre n'aima jamais personne ; il ne fut pas touché de ce dévouement de Saint-Just. L'ambiiieux d'âge et d'expérience, l'ambitieux sans cœur ne vit qu'un levier utile et solide dans cet ambitieux assez jeune, assez inexpérimenté pour écouter encore la voix de l'amitié et obéir à une prédilection. Il serait curieux de pouvoir suivre pas à pas les progrès de cette étrange fascination exercée par l'honune vulgaire et médiocre sur cet homme supérieur dont le plus grand tort fut peut-être d'avoir réussi ti'op jeune et d'avpir été livré, sans défense possible, à un misérable qui, à force d'adresse, de flagorneries, de caresses, eut l'art de faire longtemps de Saint-Just le plus complaisant de ses complices , le plus servilement obéissant de tous ses seydes. Ainsi, dès l'abord, Robespierre subjugua complètement Saint-Just qui s'offrait de lui-*même et ne répugnait pas au joug.

Et d'ailleurs pouvait-il et voulait-il résister à cette étrange fascination, à cet entraînement fatal qui le tirait de la foule, qui le prenait lui si ignoré la veille pour le jeter parmi les plus connus, lui si impuissant pour le mêler aux plus forts , lui le provincial hier encore sans avenir pour en faire Fanai de tous ces grands révolutionnaires , l'égal en un jour de ceux qui depuis trois ans dirigeaient le mouvement des esprits, des idées, un des conquéimnts et des maîtres absolus de la France?

Ce fut dans une des réunions des plus jeunes membres de la Convention qu'on résolut de marquer par un coup d'éclat la première séance de la session. Danton, Robespierre, les habiles enfin, ceux qui avaient déjà goûté du pouvoir et craignaient de se compromettre par une imprudence, avaient bien arrêté la déchéance de la Royauté et l'avènement de cette République dont les Girondins avaient parlé les premiers dès 1791 ; mais ils voulaient amener avec pré(îaution le succès de ces mesures si radicales et auxquelles la Nation ne leur semblait pas peutêtre encore assez préparée. En haine des Girondins qui lemporisaient aussi , au mépris d'une prudence qui n'était pas de leur âge, les jeunes députés, entraînés par un discours de Saint- Just, forcèrent la main à leurs anciens des précédentes assemblées. Dans un festin converti en club, on se partagea les rôles; on devait se répandre par la salle de la Convention pour chauffer les timides, rassurer les peureux, soulever de grandes clameurs qui, partant à la fois de tous les côtés et ressemblant à l'unanimité, étoufferaient la voix des Girondins, si quelquesuns de leurs orateurs essayaient de défendre la royauté à l'ngonie. Saint-Just inspiré par Robespierre ennemi acharné de Brissot, agit, le 20 septembre , moins en vue de la République ù proclamer qu'en vue déjù de la ruine des Girondins rivaux et détestés.

Le premier acte de la Convention sembla donner tort cependant à ce plan enfanfé par la haine. Les Girondins réussirent exclusivement dans l'élection des présidents et des secrétaires du bureau provisoire. Les jeunes Montagnards s'en montrèrent plus ardents. Saint-Just leur

To»F. l 14

répétait qu'il fallait, à l'aide du vote de la République, compromettre doublement les modérés ; s'ils se réunissaient à l'opposition pour proclamer la République, ils se déconsidéreraient en acceptant de la minorité une résolution qu'ils n'avaient pas su trouver ; au contraire , s'ils la repoussaient, ils se perdaient aux yeux du peuple qui avait dit son dernier mot dans la nuit du 10 août et ne pouvait plus reculer. Poussé par ces instances , CoUotd'Herbois, ainsi qu'il avait été convenu la veille, demanda l'abolition de la Royauté. Le girondin Quinette , membre aussi, comme Saint-Just,. de la députation de l'Aisne, essaya de faire entendre la voix de la raison, de calmer cet enthousiasme qui ne convenait pas à la gravité des circonstances; c'était au peuple seul qu'appartenait, selon lui, la mission de faire un gouveraement positif. De violentes clameurs étouffèrent la voix de cet honnête homme trop faible, et, sur la proposition de l'évéque Grégoire, la Convention acclama l'abolition de la Royauté. Telle fut l'influence immense que, dès les premiers jours, Saint-Just, sous l'action latente de Robespierre et dirigé par son maître peureux et habile , sut conquérir sur cette assemblée à laquelle, bizarrerie des contrastes, un de ses compatriotes de l'Aisne eut seul le courage de dire la vérité dans ce plus décisif des instapts. Aussi la joie de Robespierre fut-elle immense. Saint-Just s'était montré digne de ce qu'il en attendait. Quand on saisit chez lui les pièces, objet du fameux rapport de Courtois, on trouva un lambeau de papier auquel Robespieri'e avait confié sa pensée sur son jeune ami. Cette note, écrite de sa main , ne renfermait que ces quatre mots

éloquents : * Grands talents. — ^ Pur. — Dévoué, b S'il avait ajouté : hypocrite et implacable , Robespierre eût écrit tout ce qu'il y avait à écrire sur Saint-Just et n*eût rien laissé à faire pour le biographe.

Nous parlons d'hypocrisie. Nous en trouvons une preuve convaincante dans Taffectation de simplicité, de sobriété Spartiate dont Saînt-Just, dès son arrivée à la Convention , crut utile de se faire un moyen pour forcer Tattention. Retiré dans son intérieur, il y mena la vie la plus frugale, la plus austère. Son ancien ami C;imille Desmoulins, tout en parlant beaucoup de la vie sévère de Lacédémone, faisait parade de sa gourmandise et de son amour des bons dîners. Saint-Just vécut comme un anachorète. Si plus tard nous pourrons constater sa présence moins vertueuse aux débauches de Clichy-la-Gal'enneet dans les cabinets secrets des fameux restaurateurs Méot et Vénua , dès l'abord il resta très-retiré et se contentant de son traitement de représentant ; mais il cherchait toutes les occasions de faire acte en public de cette sobriété d'apparat. Nous n'en voulons pour preuve que ce fait à peu près inconnu. Un jour, il travaillait au Comité de Salut Public avec quelques employés. Il se fit apporter ppup son déjeuner un saucisson , du pain , une bouteille de vin. Il mangeait en se promenant à grands pas et semblait profondément réfléchir. Tout-à-coup, comme arrêté par une pensée qui lui fait violence, il se pose devant un des employés et s'écrie: • Que dirait IHtt, s'il » voyait le président de la Convention nationale de France > déjeuner avec du saucisson ! • Proussînàlle, qui raconte cette curieuse anecdote, nomme le bureaucrate

qui l'avait receuillie et ajoute : • SU eiûste encore qiiel- » qu'employé de cet ancien bureau, il peut certiûer la > vérité de ce que j'avance. • Et ce n'est pas un seul écrivain qui nous servira dans la preuve de cette affectation de sobriété digne de la Crète et de Lacédémone , de ce que nous osons appeler hypocrisie détestable. Villatte écrivant en 4795, Senard dont les mémoires sont de i8â4, viendront en aide à Proussinalle qui date son histoire de i815.

Pendant quelques semaines , Saint-Just s'efface après son coup de maître du 21 septembre. 11 sait déjà et d'instinct que l'homme politique n'est grand et véritablement puissant qu'à condition de ne pas se prodiguer et d'apparaître à propos. Il attend patiemment' l'occasion. 11 ne prend jamais la parole dans les discussions de la Convention. Le Moniteur ne prononce pas son nom. Une seule fois, on le voit monter à la tribune des Jacobins où, comme à l'Assemblée , il est sobre de discoui*s.

Les Jacobins avaient été repoussés par les électeurs de Paris. Les Girondins , alors seuls représentants de la Mo^ dération et de l'Ordre en ce moment d'e!caltation, avaient fait nommer Pétion maire; mais, par contre, Brissot avait été expulsé des Jacobins. Si le ministre Roland , dans son rapport sur l'état de Paris et de la France , demande la repression des excès; si les Modérés réclament l'établissement d'un Comité chargé de pi*éseiiter un projet de loi contre les provocations au meurtre et à l'assassinat; si ^es fédérés des départements parcourent I^riç en menaçant de mort Marat, Ehmton et Robespierre, par conti*c les Montagnards dénoncent au club des

Jacobins la Gironde aocusée par eux de domination, d'absorption. Saint-Just monte à la tribune et excite encore cette grande colère des partis. 11 sait que Texaltation de la fureur peut seule pousser les minorités à Taudace , «t par suite au succès.

> Citoyens, • dit-il aux Jacobins, < je ne sais quel coup

> se prépare. Tout fermente dans Paris. C'est au mo- 1 ment où il s'agit de juger le roi et de perdre Hobes- » pierre qu'on appelle tant de troupes à Paris. L'influence

> des ministres est si grande que dès qu'ils paraissent à

> la Convention , on convertit leurs désirs en lois. On » propose des décrets d'accusation contre les représent tants du peuple. Barbaroux propose de juger le peuple » citoyen. Quel gouvernement que celui qui veut planter 1 l'arbre de la liberté sur les échafauds ! Dénonçons à la » Nation tous ces traîtres ! »

Saint-Just vient de parler du procès du roi. Abordons avec lui cette sanglante affaire. C'est là que ce scélérat grandiose va se révéler à la Convention frappée de terreur par cette apparition inattendue, et entraînée par cette éloquence brutale , violente et fascinatrice.

Dans le roi c'était la royauté que le parti jacobin pourèuivait à outrance. Aussi le voyait-on pousser le peuple de Paris à de bruyantes manifestations, le peuple de la France à de» pétitions irritées et menaçantes. Un premier rapport avait été déposé par Valazé sur les faits reprochés au tyran, et, le 7 novembre i792, Mailhe, un autre de ces Girondins que la peur et l'ambition forçaient d'être cruels, présenta le rapport où étaient résolues affirmativement ces questions : Le roi peut être jugé; il sera jugé Tome î. U.

pur la Conveadon Nationale ; la Convention fixera le joui' auquel Louis XVI comparaîtra devapt elle ; le roi se défendra soit par lui, soit par ses conseilSySoit verbalement, soit par écrit , et la Ck>nvention portera son jugement par appel nominal. — La discussion fut ajournée au 13 novembre. .

Le 13^ les débats s'ouvrirent par un discours de Pétîon qui demandait que la question d'inviolabilité, c ce dogme t stupide», fût posée 9 et que FAssemblée traitât simplement cette autre question : Le roi peut-il être jugé? Morisson, partisan de l'inviolabilité qui lui semblait garantie par la Constitution de 1791 , avait à peine achevé ces paroles : t La loi ne prononce rien contre Loui» XVÏ , tpar conséquent, nous ne pouvons le ju^fer , § que Saint- Just apparut à la tribune, froidement assuré, le regard dédaigneux, les lèvres pales et serrées comme les ont ks hommes résolus. 11 était vêtu de ce costume élégant et historique qui vivra éternellement dans toutes les mémoires. A Taspect de ce jeune homme que- depuis un mois on rencontrait partout avec Robe^ierre, qui devait posséder les traditions et la pensée du maître, un silence de mort glaça l'Assemblée. Dans ce discours qu'il aHait prononcer, elle le savait d'instinct, se trouvait le dernier mot de ce terrible procès. Saint-Just parla ainsi :

€ J'entreprends de prouver que le roi peut être jugé ; 1 que l'opinion de Morîsson qui conserve l'inviolabilité , » et ceûe du Comité qui veut qu'on le juge en citoyen , > sont également fausses , et qu'il doit être jugé dans des » principes qui ne tiennent ni de Tune ni de l'autre.

» L'unique but du Comité fut de vous [persuader que le

i roi devait être jugé en simple citoyen, et moi je dis que i lertn doit être jugé en ennemi ; que nom avous moins à » le juger qu-à le combattre ; et que n'étant pour rien dans t le contrat qui unit les Français , les formes de la pro- » cédare ne sont point dans lu loi civile , mais dans la loi » du droit des gens.

» Faute de distinction, on est tombé dans des formes » sans principes, qui conduii*aient le m a l'impunité,

> fixei*aient trop tongtesïps les yeux sur lui , ou qui lais*

> seraient sur son jugement une tache de sévérité exces- » sive. Je me suis souvent aperçu que de Ëiusses me- » sures de prudence, le recueillement, étaient souvent » ici de véritables imprudences ; et après celle qui recule » le moment de nous donner des lois , la plus funeste se- » rait celle qui nous ferait temponser avec le roi. Un

> jour peut-être , les hommes , aussi éloignés de nos préju"

> gés que no/fg le sommes de ceux des Vandales-^ s^étonne-

> ront de la barbarie d*un siècle où ce fut quelque chose de » religieux que de juger un tyran ^ ou le peuple qui eut un » tyran à juger , Véleva au rang de citoyen , avard d*exa- » miner ses crimes. »

Que sont les formes lentement prudentes de la justice pour cet homme qui s'écrie ave une audace de pensée et de paroles à laquelle les échos de la Convention ne sont point encore habitués : • On s*étonnera qu'au 18^ siècle *f0n ait été moins avancé que du temps de César; le tyran

> fut immolé en plein sénat , sans autres formalités que » vingt-deux coups de poignards ^ sans autres lois que la H-

> berté de Rome, Et aujourd'hui, l'on fait avec respect le » procès d'un homme assassin d'un peuple, pris en fla-

grailt défit, la main dans le sang, la main dans le crime ! Ceux qui attacheront quelque importance au juste châtiment d'un roi, ne fonderont jamais une République. Parmi nous, la finesse des esprits et des caractères est un grand obstacle à la liberté. On embellit toutes les erreurs, et le plus souvent la vérité n'est que la séduction de notre goût.

> C'est ainsi que chacun rapproche le procès du roi de ses vues particulières; les uns semblent craindre de porter plus tard la peine de leur courage; les autres n'(Hit point renoncé à la Monarchie. Ceux-ci craignent un exemple de vertu qui serait un lien d'esprit public et d'unité dans la République. Nous, nous jugeons tous avec sévérité , je dirai même avec fureur. Nous ne songeons qu'à modifier l'éneipe du peuple et de la liberté, tandis qu'on accuse à peine l'ennemi commun , et que tout le monde, ou rempli de faiblesse, ou^ngagé dans le crime , se regarde avant de frapper le premier coup. Nous cherchons la liberté, et nous nous rendons esclaves l'un de l'autre; nous cherchons la nature, et nous vivons armés comme des sauvages furieux; nous voulons la République , l'indépendance et l'unité , et nous nous nous divisons, et nom ménageons un tyran,

> Citoyens, si le peuple romain, après six cents ans de vertu et de haine contre les rois ; si la Grande-Bretagne, après Cromwell mort, vit renaître les rois, malgré son énergie, que ne doivent pas craindre parmi nous les bons citoyens , amis de la liberté, en voyant la hache trembler dans nos mains, et un peuple, dès le

» premier jour de sa liberté, respecter le souvenir de ses

Im î Quelle république voulez-vous établir au milieu de nos combats partîculiei*s et de nos faiblesses communes! On semble chercher une loi qui permette de punir le roi; mais, dans la forme de gouvernement dont nous sortons , s'il y avait un homme inviolable , il rétait dans ce sens pour chaque citoyen ; mais de peupie à roi y je ne cannais^ plus de rapport naturel. Il se peut qu'mie nation^ stipulant les clauses du pacte social , environne ses magistrats d'un caractère capable de Élire respecter tous les droits et d'obliger diacun ; mais ce caractère étant au profit du peuple , l'on ne peut jamais s'armer contre lui d'un caractère qu'il donne et retire à son gré. Ainsi, l'inviolabilité de ï^uis n'est point étendue au-delù de son crime et de l'insurrection ; ou si on le jugeait inviolable après , si même on le mettait en question , il en résulterait qu'il n'aurait pu ^re déehu , et qu'il aurait eu la faculté de nous opprimer sous la responsabilité du peuple.

> Le pacte est un contrat entre les citoyens et non point entre le gouvernement. On n'est pour rien dans un contrat où l'on ne s'est point obligé: eonséquemment Louis, qui ne s'est point obligé , ne peut point être jugé civilement : ce contrat était tellement oppressif, qu'il obligeait les citoyens, et non le roi; un tel contrat était nécessairement nul ; car rien n'est légitime de ce qui manque de sanction dans la moi*ale et dans la nature.

> Outre tous ces motifs qui vous portent à ne pas j«ger Louis comme citoyen , mais à le juger comme rebelle , de quel droit réclamerait-il , pour être jugé civilement, l'engagement que nous avions pris envers lui, lorsqu'il

— no —

est clair qu'il a violé le seul qu'il avait pris envers nous, celui de nous conserver ? Quel sera cet acte dernier de la tyrannie, que de prétendre être jugé par des lois qu'il a détruites ? Quelle procédure, quelle information voulez-vous faire des entreprises et des pernicieux, desseins du roi, lorsque ses crimes sont partout écrits avec le sang du peuple, lorsque le sang de vos défenseurs a ruisselé , pour ainsi dire , jusqu'à vos pieds par son commandement ? Ne passa-t-il point, avant le combat, les troupes en revue ? ne prit-il pas la fuite , au lieu de les empêcher de tirer? Et Ton vous propose de le juger civilement ! tandis que vous reconnaissez qu'il n'était pas^ citoyen !

» Juger un roi comtne un citoyen f ce mot étonnera la prostérilé froide. Juger , c'est appliquer la loi. Une loi est un rapport de justice. Quel rapport de justice y at-il donc entre l'humanité et les rois? Qu'y a-t-U de commun entre Louis et le peuple français , pour le ménager après la trahison f 11 est telle âme généreuse qui dirait, dans un autre temps, que le procès doit être fait à un roi , non point pour les crimes de son administration , mais pour celui d'avoir été roi : car rien au monde ne peut légitimer cette usurpation ; et de queU ques illusions , de quelques conventions que la royauté s'enveloppe, elle est un crime éternel contre lequel tout homme a le droit de s'élever et de s'armer ; elle est un de ces attentats que l'aveuglement même de tout un peuple ne saurait justifier. Ce peuple est crimniel envers la nature par l'exemple qu'il a donné. Tous les hommes tiennent d'elle la mission secrète d'exterminer

et

— ni ~~

la domination de lout pays. On ne peut point régner innocemment , la folie est trop évidente. Tout roi est un rebelle et un usurpateur. Les rois mêmes traitaient-ils autrement les prétendus usurpateurs de leur autorité? Ne fit-on ps^s le procès à la mémoire de Cromwell , et certes Cromwell n'était pas plus usurpateur que Qiarles 1^; car lorsqu'un peuple est assez lâche pour se laisser dominer par des tyrans , la donûnation est le droit du premier venu, et n'est pas plus sacrée et plus légitime sur la tète de Tun que sur celle de l'autre. > Saint-Just avait déjà dit dans Organt qu'un roi c c'est moins que rien. > Aiyourd'hui, il refuse aux rois leur droit de citoyen : t On nous dit que le roi doit être jugé par un tribunal , comme un autre citoyen ; mais les tritmnaux ne sont étal)lis que pour les membres de la cité,

c Comment un tribunal aurait-il la faculté de rendre un maître à sa patrie et de l'absoudre? Comment la volonté générale serait-elle citée devant lui? Citoyens, le tribunal qui doit juger Louis XVI n'est point un tribunal judiciaire, c'est un conseil, et les lois que nous avons à suivre sont celles du droit des gens. C'est vous qui devez le juger. Louis est un étranger parmi nous; il n'était pas citoyen; avant son crime, il ne pouvait voter, il ne pouvait porter les armes ; il Test encore moins depuis son crime. Et par quel abus de la justice même en feriez-vous un citoyen pour le condamner? Aussitôt qu'un homme est coupable, il soit de la cité; et, point du tout. Louis y entrerait par son crime ! Je ne perdrai jamais^ de vue que l'esprit avec lequel on ju-

géra le roi , sera le même que celui avec lequel on établira la République. La théorie de votre jugement sera celle de vos magistratures , et la mesure de votre philosophie dans ce jugement sera aussi la mesure de votre liberté dans la Constitution.

> Je le répète: on ne peut pas juger un roi selon les luis du pays, ou plutôt les lois de cité. // n'y avaU lien dans les lois de Numa pour juger Tarquin , rien dans les lois d'Angleterre pour juger ChaHes 1". On les jugea selon le firoit des gens ; on repoussa un étranger , tm ennemi : voilà ce qui légilima ces expéditions , et non point de vaines foi*malités qiii n'ont pour principe que le consentement du citoyen par le contitit.

> J'ajoute quil n'est pas nécessaire que le jugement du ci-devant roi soit soumis à la sanction du peuple; car le peuple peut bien imposer des lois par sa volonté, parce que ses lois importent à son bonheur; mais le peuple même ne peut effacer le crime de la tyrannie : le droit des hommes contre la tyrannie est personnel, et il n'est pas donné à la souveraineté d'obliger un seul citoyen à lui pardonner. Si votre générosité venait à l'absoudre, ce serait alors que ce jugement devrait être sanctionné par le peuple ; cai^i un seul citoyen ne pouvait être légitimement contraint par un acte à parden-

» ner au roi, ù plus forte raison un acte de magisti^ature > ne serait point obligatoire pour le souverain. >

c Mais hâtez-vous de juger le roi, > dit en finissant Saint-Just qui feint de se laisser diriger comme par une lueur de compassion ; « car il n'est pas de eitogen qiU n'ait » sur lui le droit qu'avait Bmtus sur César, Vous ne pour-

> riez pas plutôt punir cette action envers cet étranger,

> que vous n'avez puni la mort de Léopold et de Gustave.

> Louis était un autre Catiiina. Le meurtrier , comme le » consul de Rome , jugeait qu'il a sauvé la Patrie. Vous

> avez vu ses desseins perfides ; vous avez vu son armée ;

> le traître n'était pas le roi des Français; c'était le roi de » quelques conjurés. Il faisait des levées secrètes de trou- » pes ; il avait des magistrats particuliers ; il regardait les » citoyens comme des esclaves ; il avait proscrit secrètct ment tous les gens de bien et de courage ; il est le » meurtrier de Nancy , du Champ-de-Mars , de Courtrai , » des Tuileries ; quel étranger nous a Ëiit plus de mal ? » 11 doit être jugé promptement ; c'est le conseil de l\ » sagesse et de la saine politique. On cherche à remuer i la pitié. On achètera bientôt des larmes » comme aux

> enterrements de Rome ; on fera tout pour nous inté- » resser , pour nous corrompi'c même. Peuple! si le roi

> est jamais absous > souviens-toi que nous ne serons plus » dignes de ta confiance , et tu pourrais nous accuser de » perfidie, i

Sous rimpi*ession de ce discoui*s sentencieusement fanatique , de cette éloquence passionnée à froid et dont on n'avait pas d'idée jusqu'alors, la jeune Montagne écbta en applaudissements , en transports d'admiration. Elle avait trouvé son prophète, son orateur fait à son image, digne d'elle, implacable comme elle, cruel comme elle allait bientôt se montrer cruelle. L'enthousiasme causé par ce discours n'inspira pas seulement les députés de la Montagne. Les journaux du parti jacobin ne trouvf»!'ent f>oint assez de mots louangeurs pour célébrer les Tome \. 15

^mmmmmim

débuis de ce jeuue homme qui apportait à la Montagne un si immense surcroît de force. Dans son numéro 16 , le Républicain s'écriait :

t Un mot. — Un seul mot sur les rois : il servira d'avis » aux peuples qui en connaissent encore.

» On ne peut régner innocemment,

> C'est toi, Saint-Just, qui annonças si simplement » celte grande et éternelle vérité ! C'est toi qui la démon- » ti*as non moins énergiquement à la tribune de la Coit- » vention nationale !

» Nous invitons tous ceux qui veulent avoir une idée » juste et précise de Timportante question relative au » jugement du ci-devant roi des Français, à lire Topinion » de Saint-Just sur cet objet; ils y trouveront force de » raisonnements, vues profondes, et cette philosophie » législative si nécessaire à ceux qui doivent rédiger le > pacte social d'une grande nation.

» Nous invitons également nos frères, les missionnaires » de la liberté et de l'insurrection des peuples contre la i tyrannie, ù publier dans leurs feuilles, à publier partout » et en gros caractères :

w On ne peut régner innocemment. >'

Le 23 novembre fut encoje marqué par un triomphe de Saint-J^tsl, celui-là, celte fois, moins haïssable et moins coupabk*.

La question des subsistances venait ajouter ses inquiétudes à celles du procès du roi. Un été pluvieux avait retardé Tinslant de la maturité et de la mise en vente des

récoltes. Le manque de confiance , la vilKé des prix et plus encore le défaut de sécurité sur les routes arrêtaient les fermiers qui répugnaient d'ailleurs à l'échange de leurs bonnes marchandises contre des assignats dépréciés et ayant cours forcé cependant. Devant les murmures et les menaces du peuple de Paris, la Convention crut utile rétude publique du grand problème des subsistances toujours à Tordre du jour dans les révolutions. Les Girondins pensaient avec sagesse qu'il fallait avant tout , pour ramener le calme et par suite Tabondance, assurer fortement la circulation des grains, laisser le commerce ik toute son indépendance et à sa liberté. Les Jacobins , eux, qui n'avaient à la bouche que le mot de liberté , la regardaient comme funeste en fait de commerce; ils voyaient partout des accaparements, voulaientque chaque cultivateur fît au District déclaration de ses grains , que lexporlation fût sévèrement prohibée et durement punie, comme aussi la spéculation sur les denrées de première nécessité.

Saint -Just, mieux inspiré, se sépara de ses a'mis politiques dans cette importante occasion. Il pensait qu'une bonne loi sur les subsistances était impossible à faire pour l'instant, c Je ne suis point de l'avis du » Comité » , dit-il à la Convention le 29 novembre. « Je » n'aime point les lois violentes sur le commerce. On peut > dire ce que disait un soldat Carthaginois à Ânnibal : € Vous savez vaincre, mais vous ne savez point profitei* » de la victoire. » A ses yeux, lestnauxetles souffrances du pays avaient leur source dans le mauvais système d'économie politique ; l'abondance ne pouvait être que le

fruit d'une bonne administration; or, le pays était mal administré, c 11 faut, > ajoutait-il, c qu'une bouche sin- » cèro mette la vérité dans tout son jour. » Alors, il démontra que rindépendance de l'esprit public étaitpoussée à de coupables excès; le nouveau gouvernement répuUicain sacrifiait tout à la liberté dont les éléments se faisaient une guerre acharnée aux dépens des intérêts naatériels trop négligés. Il osa même parler d'anarchie, de frein légitime méconnu, de l'isolement des volontés ne connaissant plus % ni lois , ni juges. Il est dans la nature

• des choses que nos affaires économiques se brouillent

> de plus en plus, jusqu'à ce que la République, mieux

> établie, embrasse tous les rapports, tous les intérêts,

> tous les droits, tous les devoirs et donne une allure

> coipmune à toutes les parties de l'Etat.... En vain de-

• mandez-vous de l'ordre ; c'est à vous à le produire par » le génie de bonnes lois. »

1 Nos subsistances ont disparu à mesure que notre » liberté s'est agrandie, • dit encore Saint-Just en insistant sur son idée, c et cela parce que nous ne nous

> sommes guères attachés qu'au principe de la liberté et

> que nous avons négligé ceux du gouvernement. >

Plus loin , il avance que la cherté des subsistances dont il recherche la cause, vient surtout de la trop grande abondance des monnaies de papier, des papiers de confiance, et bientôt l'on ne verra plus dans l'état que du papier et de la misère, t Dans un tel état, » réprendil, € vous vous flatteriez en vain de faire une République ; » le peuple affligé ne serait point propre à la recevoir. On

dit que les journées de l'artisan augmentent eil propoi^

tion du prix des denrées ; mais si l'artisan n*a point d'ouvrage, qui paiera son oisiveté? Il y a dans Paris un vautour secret. Que font maintenant tant d'hommes qui vivaient des habitudes du riche? La misère a fâît naître la révolution ; la misère peut la détruire. Il s'agit de savoir si une multitude qui vivait il y a peu de temps des superfluités du luxe, des vices d^une autre classe , peut vivre de la simple corrélation de ses besoins particuliers. Cette situation est très-dangereuse , car si l'on n'y gagne que pour ses besoins , la classe commerçante n'y peut point gagner pour ses engagements, ou le commerce, étant enfin réduit à la mesure de ces modiques besoins, doit bientôt périr par l'échange. Si ce système ruineux s*établissait dans tout l'empire, que ferions-nous de nos vaisseaux? Le commerce d'économie a pris son assiette dans l'univers ; nous ne l'enlèverons point aux Hollandais, aux Anglais, aux aufres peuples. D'ailleurs, n'ayant plus ni denrées à exporter, ni signe respectable chez l'étranger, nous serions enfin réduits, à renoncer à tout commerce. Nous ne nous sommes pas encore demandé quel est notre but, et quel système de commerce nous voulons nous frayer. Je ne croîs pas que votre intention soit de vivre comme les Scythes et les Indiens. Nos climats et nos humeurs ne sont propres ni à la paressé, ni à la vie pastorale ; cependant nous marchons, sans nous en apercevoir, vers une vie pareille. Ne croyez pas que les peuples commerçants de l'Europe s'intéressent, en notre faveur, à la cause des rebelles et des rois qui nous font !!\ guerre. Ces peuples nous observent; noire économie, nosfînan-

TOMK 1 15.

ms^

» ces sont Yàb^ei de leurs méditations ; et dans les dangers 1 dont nous venons de sortir, ils se complaisent à entre-

> voir l'affaiblissement prochain de notre commerce et

> le partage de nos dépouilles; ces peuples sont, pour

> ainsi dire tous , sous le rapport de l'intérêt de leur » commerce, nos ennemis; et, si nous étions assez sages

• pour faire fleurir le nôtre, peut-être nous feraient-ils la » guerre: ils nous Font faite avec leur or. >

Alors il sonde la plaie avec courage ; il montre combien est vicieux le régime des assignats , avec quelle persistance le commerce et l'agriculture les repoussent, aimant mieux et avec raison réduire les entreprise et s'appauvrir que se rainer en se livrant ù de larges spéculations n'amenant dans leur caisse que des lambeaux de chiffons sans valeur : « La disproportion du signe tend au » contraire à détruire notre commerce et l'économie,

> sous les premiers rapports ; mais la nature du signe a i amené la disette des grains. Autrefois le signe était

• moins abondant ; il y en avait toujours une partie de » thésaurisée, ce qui baissait encore le prix des choses. » Dans un nombre donné d'années, l'on voyait, au milieu » de la même abondance, varier le prix des denrées; » c'est que dans ce temps donné, par certaines vicissi-

> tudes, le sigue thésaurisé sortait des retraites et ren-

> trait en circulation en plus ou moins grande quantité.

> Aujourd'hui on ne thésaurise plus. Nous n'avons point

> d'or, et il en faut dans un Etat; autrement, on ramasse » ou l'on retient les denrées, et le signe perd de plus en » plus. La disette des grains ne vient point d'autre chose.

> Le laboureur, qui ne veut pas mettre de papier dans

son trésor, vend à regfrel ses grains. Dans tout autre commerce, il faut vendre pour vivre de ses profits. Le laboureur, au contraire, n'achète rien : ses besoins ne sont pas dans le commerce. Cette classe était accoutumée à thésauriser tous les ans, en espèces, une partie du produit de la terre ; aujourd'hui elle préfère de conserver ses grains à amasser du papier. Il résulte de la que le signe de TEtat ne peut point se mesurer avec la partie la plus considérable des produits de la terre qui sont cachés, parce que le laboureur n'en a pas besoin, et ne met guères dans le commerce que la portion des produits nécessaire pour acquitter ses fermages. >

c Voilà notre situation, > continue-t-il , c nous sommes pauvres, comme les Espagnols , par l'abondance de For ou du signe et la rareté des denrées en circulation. Nous n'avons presque plus ni troupeaux, ni laine, ni fer, ni industrie dans le commerce; les gens industrieux sont dans l6s armées, et nous ne trafiquons qu'avec le ti*ésor public , en sorte que nous tournons sur nous-mêmes et commençons sans intérêt. Que seraitce si, au lieu de rétablir , comme je vous le propose, une juste proportion entre les valeurs réelles et les valeurs fictives , on remplaçait l'arriéré des impôts par des émissions d'assignats , et si le capital des impôts était par là en circulation avec le sigpne représentatif de l'arriéré? Autre source de disette; nous consommons tout; rien ne sort pour l'étranger, et le change hausse d'autant plus contre nous. Il faut donc encourager les ma- » Rufactures, les tanneries, etc., et même encourager

» par des primes l'exporiaiioii des deni*ées ouvrées en » France. >

Son remède, ce n'était pas encore la violence, la force, Faction coercitive du gouvernement, le maximum ou taxe impérative des denrées, les prohibitions de la circulation au dedans et au dehors. Plus sage que ses amis , plus instruit qu'eux , et croyant que l'abondance peut être le résultat seulement de la diminution de la masse du papier-monnaie dont la profusion entraîne immédiatement et nécessairement le renchérissement des valeurs réelles, il conseilla à la Convention de vendre tous les biens nationaux que les nouveaux propriétaires paieraient par annuités en se reconnaissant débiteurs de TEtat par des contrats à courte échéance et qui entreraient dans la circulation , comme sont transmissibles les effets de commerce. C'était bien encore là un papier-monnaie ; mais il s^appuyait au moins sur une garantie à peu près sérieuse, le sol, tandis que l'Etat n'en présentait aucune. Plus tard, le théoricien et l'homme politique se livreront en lui d'étranges combats où succomberont les saines doctrines de ce discours; à Slrasboui^, le maximum et ses erreurs s'appuieront sur la Terreur apportée par Saint- Just , prouvant une fois de plus que les révolutionnaires ne se sont jamais regardés comme engagés bien sérieusement par leurs principes , par leure promesses , même par leurs écrits.

Saint-Just, au milieu des préoccupations économiques, n'oublie pas, dans son discours, qu'on en soit sûr, l'objet de ses constantes préoccupations politiques. Si Texagération des éftiissions de valeurs fictives est, selon Inî ,

une des causes de la misère et des troubles , la vie du roi n*est pas un sujet moins puissant de discorde. Nouveau Caton, chacun de ses discours aura pour conclusion le trop fameux : Delenda est Carthago^ il nous faut la tête du roi. c Citoyens , » s'écrie-t-il donc avant de conclure , t citoyens , j'ose vous le dire , tous les abus vivront tant » que vivra le roi ; nous ne serons jamais d'accord ; nous

• nous ferons la guerre. La république ne se concilie pas

• avec des faiblesses ; faisom tout pour que la haine des » rois passe dans le sang du peuple ; tous les yeux se tour-

> neront vers la Pairie. •

H rentre ensuite en plein dans son sijyet et conclut en ces termes :

t Tout se réduit pour l'instant à faire en sorte que la » quantité de papier n'augmente point, que le laboureur » vende ses grains , ou que le gouvernement ait des grc-

> niers pour les temps les plus malheureux, et que les » charges du ti*ésor public diminuent. Je vous propose les » vues suivantes dont Je demande le renvoi aux Comités » des finances et d'agriculture réunis.

» Art. i**". Les biens des émigrés seront vendus; les » annuités seront converties en contrats qui serviront à » rembourser la dette ^

» II. L'impôt foncier sera payé en nature et versé dans

> les greniers publics.

» III. 11 sera fait une instruction sur la libre circulation

> des grains; elle sera affichée dans toutes les communes

> de la République.

• rv. La Convention Nationale décrète que la circula- » tion des grains est libre dans l'intéiMeur.

» V. Qu'il soit fait une loi qui nous manque , concer-

> nant la liberté de la navigation des rivières, et une loi • populaire qui mette la liberté du commerce sous la » sauv^arde du peuple même , selon le génie de la Ré-

> publique.

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