VI. Cette dernière loi faite, je proposerai que Ton con
> sacre ce principe : que les fonds ne peuvent jamais être » représentés dans le commerce.
» Telles sont les vues que je crois propres à calmer
> Tagitalion présente ; mais si le gouvernement subsiste » tel qu'il est; si Ton ne fait rien pour développer le gé- » nie de la République; si Ton abandonne la liberté au » torrent de toutes les imprudences , de toutes les im- » moralités que je vois ; si la Convention ne porte poîat » un œil vigilant sur tous les abus; si Forgueil et Tamour
> de la sotte gloire ont plus de part au^ affaires que la ï candeur et le solide amour du bien ; si tous les juge- » ments sont incertains et s'accusent; enfin, si les bases » de la République ne sont pas incessamment posée^, » dans six mois la liberté n'est plus. »
Tel est ce discours que l'histoire a trop dédaigné et dont on ne trouve de traces qu'au Moniteur où elle le laisse enfoui ; tel est ce discours où certes plusieurs erreurs économiques peuvent blesser la science moderne, comme le paiement de l'impôt en nature par exemple, mais où brillent de grandes vérités que l'esprit de parti et de discipline politique n'a pas étouffées ce jour là, comme il arrive trop souvent. La Convention , entraînée par la voix de la vérité , applaudit fréquemment au jeune économiste dont la le(*ture . car son discours était écrit
connue la plupaia de ses discours, fut souvent interrompue par les murmures approbateui*s de TAssemblée entière ; c'est le Moniteur qui le constate. Peut-être , ce jour là, la Gironde espéra-t-elle conquérir Saint-Just par ses flatteries.
Mais bientôt, il se montrait aussi impitoyable qu'au 13 novembre. Le il décembre, le roi comparut à la barre de la Convention. Un profond silence régnait dans Tas-* semblée. Tous les cœurs battaient violemment en présence de cette grande infortune. M. Thiers a écrit que Saint-Just sentit son Êmatisme défaillir en ce moment solennel. Sur quoi s'appuie cette opinion que tant de cruauté va démentir ? Nous ne croyons pas , nous, que la sublime dignité de la royauté déchue , la fermeté du monarque , la convenance et la précision de ses réponses , aient même un instant attendri cette féroce nature encore endurcie par l'impatience d'en finir. L'homme qui prononça le mot horrible que l'on va lire, n'a jamais senti son cœur se fondre de pitié.
11 s'écoula un assez long intervalle entre l'interrogatoire du roi et le jour où Decèze lut à la Convention sa courageuse et inutile défense. Les partis occupèrent ce temps à s'accuser mutuellement et à s'injurier. La Montagne criait au Fédéralisme ; la Gironde répétait que la Montagne n'avait autant de hûte de tuer le roi que pour élever au trône Philippe d'Orléans. Buzot , le girondin , demanda l'expulsion hoi's de France de l'odieux Egalité et de sa famille. La Montagne se fut peut-être compromise eu défendant les d'Orléans, si Robespierre, voyant le piège où les siens allaient donner, ne se fût décidé à sacrifier
un ami compromeltant. Il dit qudqucs mots à SâintJasl. 8ur un signe de celui-ci, Thuriot monta à la tribune çt dit au milieu du tumulte : « Je vois que Tintérét politique » appuie la proposition de Buzot; mais je demande qu'on » ne précipite point la décision. Saint-Just m'annoace » qu'il a des idées nouvelles. Je demande qu'il soit en- » tendu. > Ce nom et l'attention qu'il conunandait calmèrent un moment la tempête.
f Je demande aussi , moi , l'exil éternel de tous les » Bourbons, et la mort de celui d'entre eux qui reœet- » irait le pied en France, » fit Saint-Just de sa voix la plus amère. c Brutus chassa les Tarquins pour assurerh » liberté de Romfe, mais ici, je ne sais pas si l'on ne » chasse point les Bourbons pour faire place à d'autres » Tarquins. (Quelques applaudissements.) Romie arait )» des lois; Rome avait Brutus, je ne le vois point ici; » quand nos Tarquins semnt chassés , j'altends Catilina » avec son armée. J'abhorre les Bourbons. Je demande » qu'on chasse tous les Bourbons, excepté le roi qui doU » rester ici, voxis savez pourquêL (On applaudit.) On affecte » en ce moment de lier d'Orléans au jugement du roi, » pour sauver peut-éti*e celui-ci, ou pallier son jugement. » Je demande que le comité de Constitution présente, * d'ici au jugement du roi, les droits de l'homme et l'acte f> constitutionnel de la République, et que la famille » d'Orléans se relire le lendemain. •
Moreau de Châlons combattit vainement la motion de Saint-Just. Après une scène effroyable et pleine de tumulte,* la Convention prononça un décret de bannissement contre les Bourbons , dont on excepta cependant
Hiilippe Egalité , sor le sort duquel U fui décidé qu'on statuerait après le jugeui^nt du roi.
Une fois encore , Saint-Just prit la parole pendant le procès du roi. Ce fut pour détruire Teffet de l'éloquent plaidoyer de Decèze.
Quand le défenseur eut fini de parler» quand le roi fut parti, il s'âeva un orage d'une incroyable violence. Les Jacobins voulaient qu'on allât aux voix sans désemparer. Larijuinais demandait que la sentence fût renvoyée à deux jours. Marat, Robespierre» Camille Desmoulins, Duhem, Saint-Jttst, toute la Montagne d'un côté» de l'autre, Bazire, Pétlon, Barbaroux, Roland, toute la Gironde, se jettent à la face l'injure et la menace« Â la tribune , sur les ban<^, dans l'enceinte réservée, on se cherche, on se défie. La froideur compassée de Saint-Just a disparu ; il est aussi violent que son ami Camille Desmoulins avec lequel U se trouve une dernière fois d'accord. Enfin, l'assemblée dédara que la discussion sur la défense du roi était ouverte et serait continuée jusqu'au prononcé de l'arrêt.
> La parole est à Saint-Just, i dit le président Fermont.
Le premi^ de tous les orateurs , Saint-Just parut à la tribune et s'expririm en ces termes :
c Citoyens, quand le peuple était opprimé, ses défen- » seurs étaient proscrits. Les rois persécutaient les peu- > pies dans les ténèbres. Nous, nous jugeons les rois à la » lumière. 11 faut encore qu'un peuple généreux qui » brisa ses fers se justifie de son courage et de sa vertu. * vous, qui paraissez des ennemis d^ l'anarchie, vous Tome 1. t6
» ne ferez pas dire que irous gardez votre rigueur pour le
> peuple et votre sensibilité poinr les rois! La isûblessc
> ne nous est i^us permise; c^u* apcès avoir demandé
> Texil de tous les Bourbons, nom ne pouvons , sans in-
> justice, épai^ner le seul d'entre eux qui fut coupable. » ToHt ce qui parte tm cmur setmUe sur la terre respectera
> notre courage. Vous vous êtes érigés ea teUNinal judi- » ciaire, et en permettant qu'on portât outrage à la ma- » jesté du souverain , vous avez laissé changer Vétat de lu » question. Louis est accusateur, et le peupla est accusé. » Le piège eût été moins délicat, si Ton eût décUné
> votre juridiction. Mais la résistance ouverte a'ast point » le caractère de Louis. Il a toujours affecté de marcher » avec tous les partis, comme il psHrait aujourd'hui nuar^ » cher avec ses juges mêmes. Je ne pense pas qu'on
> veuille vous persuader que c'est le dessein de rendre la » liberté au peuple qui fit «n 89 convoquer les Etals^
> Généraux. La volonté d'abaisser les parFements, le be-
> soin de pressurer da nouveau le peuple, yoilà ce qui » nécessita cette convocation, ^rès que l'Assemblée. » Naticmale eut porté ses pi'emiers coups , le roi rassem- » bla toutes ses forces pour l'attaquer elle-même. On se
> souvient avec quel artifice il repoussa les lois qui dé- » truisaient le régime ecclésiastique et le régime fiéodal.
» On ne fut point avare de ces, flatteuses paroles qui y> séduisaient le peuple. Alors on voyaH le roi , noir et » farouche au milieu des courtisans , se montrer doux, ei » sensible au milieu des citoyens. Louis vous a répondu » qu'à cette époque il était le maître, et qu'il (M^énit ce » qu'il croyait le )[)ien. Au moins , Louis , vous n'étiez pas
eit^o^ d'être sincère. Vous étiez aurdessus du peuple, mais vous n*étiez point au-dessus de la justice ; votre puissance avak à rencfre compte aussitôt que votre perfidie en serait dépouillée. Celui-là qui disait : Mon peu-^ pie ^ mes en&nts ; celui-là qui disait n^être heureux que de leur bonheur, n'être malheureux que de leurs, peiaes , refusait les lois qui consacraient les droits da peiq)le et devaient assurer sa félicité.. Ses larmes ne^ soat poîÉii perdaes , elles coulent encore sur le cœur de tous tes Français.. On ne c(«içolt point cet excès d'hypocHsie. Le msdheureuxl il a fait ^jorger, depuis, ceux. qu'il a&nait alors. En sofigeant combien il outrs^a- Ut vertu par sa fausse -sensibilité, on rot^ii*a>de paraître seifôtble. Vous save^^ avec quelle finesse les moyens de comqi^oa étaient combinés ; on n'a point trouvé parmi ses papiers de projets pour bi^ gouverner ; mais on eut a trouvé pour séduire le peuple : on créait des séditions , afin de l'am^dr contre les lois , et dé le tuer ensuite par eHes.Ûuel est donc ce gouvernement libre où, pai* la nature des lois , le crime est inviolable ? La puisr sance exécutrice a'ag^ssaît que pour conspirer; elle coilsiMrail par la loi, elle conspirait par la liberté, elle conspirait par le peuple. Il est aisé de voir que Louis s'aperçut trop tard que la ruine des préjugés avait ébranlé la tyranme^ vous les connaissez, les projets hostiles qu'il médita contre le peuple , je ne vous tes ra{)peHerai point. Passons au 10 août. Ije palais est rempli d'assassins et de soldats. Louis vient à TAssemblëe ; les soldats qui l'accompagnent insultent les députés; et lui, parut-il s'inquiéter du sang qu'on répandait? On frémit
lorsqu'on pense qu'un seul mot de s^ boudie eut arrêté le sang. Défenseurs du roi, que demandez-vous? Si le roi est innocont , le peuple est coupable»
» On a parlé d'un appel au peuple. N'est-ce pas rappeler la monarchie? il n'y a pas loin de la grâce du tyran à la grâce de la tyrannie. Si le tyran en appeHe au peuple qui Taccuse, il fait ce que fit Charies l^ dans le temps d'une monarchie en vigueur. Ce n'est pas vous qui accusez, qui jugez Louis; c'est le peuple qui l'accuse et juge par vous. Vous avez proclamé la loi martiale contre les tyrans du monde, et vous épargneriez le vôtre ! Ne fera-t-on jamais de loi que coiUre les opprimés? On a parlé de récusation ; et de quel droit le coupable récuserait-il notre justice? Dira-t-on qu'en opinant on l'a accusé? Non , on a délibéré. S^il veut nous récuser, qu'il montre son innocence; Thmocence ne récuse aucun juge. La RévoltUion ne commence que quand le tyran finit. Vous devez éloigner toute autre considération que celle du bien public ; vous ne devez permettre de récuser personne. Si on récuse ceux, qui ont parlé contre le roi, nous récuserons, au nom de la patrie, ceux qui n'ont rien dit pour elle; ayez le courage de dire la vérité ; la vérité brAle dans tous les cœurs, comme une lampe dans un tombeau.^Pour tempérer votre jugement, on vous pariera de faction. Ainsi la monarchie r^^e encore parmi vous : eh ! comment ferait-on reposer le destin de la Patrie sur le jugement d'un coupable! Je demande que chacun des membres monte à la tribune , et prononce : Louis est ou n'est pas convaincu. •
Commi3la Montagne et les tribunes applaudissaient leur orateur laYort : « Je rappelle aux citoycïns , § dit avec fermeté le président , « que c'est ici une sorte de cérénio- » nie fttiièbre ; les applaudissements et les murouires
> sont défendus.. )
La Révolution ne commence que quand le tyran fînit ! Cette phrase de Saint-Just préjugeait son vote. Son odieuse conduite pendant le long procès, le long martyr<î du roi, ne pouvait laisser aucun doute à personne. A l'Assemblée, on le voyait aller de banc en banc, causer vivement avec ses amis qu'il excitait, avec les douteiix qu'il menaçait de la colère du peuple. A tous il répétait son mot impitoyable du 13 novembre : « César fut im-
> mole en plein sénat sans autre formalité que vingt-deux
> coups de poignards. > On savait donc, avant qu'il la formulât par un oui laconique , son opinion sur la culpabilité de Louis XVI , lors du premier appel nominal. Sur la question de l'appel au peuple , Saint-Just, est-il besoin di3 dire? vota avec les quatre cents vingt-trois de la majorité, et le repoussa par cette phrase durement énergique : € Si je ne tenais pas du peuple le droit de juger le » tyran, je le tiendrais de la Nature. Non ! •
Le 16 janvier , la Convention employa toute la nuit sur la peine à infliger au roi. Il était grand jour déjà , quand fut appelée la députation de l'Aisne. L'altention du peuple blasé par les émotions de cette longue nuit , se réveilla à l'aspect de Saint-Just qui parut à la tribune pour laisser tomber ces froides paroles : « Puisque Louis XM
> fut l'ennemi du Peuple, de sa liberté, de son bonheur,.
> je conclus à la mort, t Avec les Montagnards , il vo(;t