Tome 1^ i
contre tout sursis à rexccution du roi , et quand if M" versa la foule encombrant les abords de la ConventîoD, les applaudissements de cette horde de bétes fauves lai prouvèrent qu'enfin 11 était parvenu à se faire connaître ef apprécier.
Kous allons assister à une nouvelle modification de l'homme étrange que nous nous proposons d'étudier sous tous ses aspects. De révolutionnaire, Saint-Just va se transformer en socialiste. L'écolier qui a joué jusqu'à présent au Brutus , qui a assassiné un roi par imitation de l'antiquité romaine, va maintenant se déguiser en Lycurgue et essayer de soumettre la France au joug éga* lîtaire des lois communistes de Sparte. Ses traductions du collège à la main , il invoque et applique les traditions d'un passé qui n'a jamais pu durer qu'un moment, tant il était absurde , anti^rationnel , anti-^naturel. Il ne tient compte ni de cent essais restés partout Sans succès , ni des progrès du temps et de la civilisation, ni des habitudes transformées en mœurs nationales, ni des impossibilités matérielles et morales. Lycui^ue a réussi ; Saint-Just doi t . réussir* C'est la grande affaire de la Constitution de 1793 qui va nous montrer Saint-Just se posant en réformateur émule des novateurs anciens et modernes, de tous ces
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ulopistes daagei'eux dont les rêveries , passant de main en main , d'ambitieux en ambitieux , de fou en fou , sont venues mettre à mal la génération actuelle croyant progresser quand die rétrograde vers la barbarie.
Dès les premiers jours de la Convention , un Comité de Législation avait été formé pour rédiger le projet de la Constitution à appliquer à la nouvelle République. Les Girondins, alors encore en majorité dans l'Assemblée, peuplaient ce Comité de leure hommes et de leurs idées. Le procès du roi avait suspendu les travaux du Comité de Législation qui reprit ses séances vers la fin de janvier 1793, et chargea enfin Condorcet, son rapporteur, de venir présenter, dans la séance du 23 février, la nouvelle Constitution et les bases sur lesquelles ses rédacteurs proposaient de rasseoir. Condorcet avait issX précéder son travail d'ua immense préambule dont chaque pensée, chaque affirmation, soulevèrent svtr la Montagne d'incessantés et d'amères récriminations. Les partis venaieat de se rencontrer ot d^apprécier leurs forces dans Farèae sanglante du procès du roi. La MonCâ^ae , dont chaque succès avait grsffidî Faudace et le nombre , avait hâte de se mesurer une fois «de plus , sur le terrain de la Constitution , avec la Gironde qui, fiorte de Tadhésioa nationale, croyait n'avoir jam^ais trouvé cToccasion {^us favorable d'engager l'action et de terrasser ses ennemis.
Les journaux entamèrent le combat par des raiUeries, par des insultes, {^utôt que pai^ une discussion sérieuse qui, A die fut essayée par qudques teuilles , fut froidement &ite et ne réussît pas : le pei;q[>le va toujours là où la passion se décbaiAe. Elle se déchainait aux Jacobine
dans toute sa violence. Le 16 février, lu Société avait décidé que la discussion du projet présenté par le Comité de Constitution serait à Tordre du jour. Quelques membres étaient venus déraisonner des droits civils , des droits mutuels, des droits réciproques. L'assemblée murmurait d'impatience, quand Ant^oine, saisissant corps à corps la Gironde plus en question que le projet abstrait d'une Constitution à laq<:elle la majorité des sociétaires ne comprenait rien, vint dire au club que le travail de Condorcet était un chef-d'œuvre de ridicule, sinon de perfidie; c et vous deviez vous attendre à un projet liberti-
> cide, » s'écria-t-il avec uu mépris qui fit rugir d'aise l'assemblée, c puisque un Condorcet était venu vous allé-
> cher par un beau discours. 11 faut que dans quinze
> jours le comité de Constitution des Jacobins présente
> son plan. Il sera discuté et mûri dans cette société.
> Nous le présenterons ensuite à la tribune de la Con- 1 vention , où il passera ; car la majorité des législateurs 1 veulent une bonne Constitution, i Coutbon plus adroit, et prudent comme son ami Robespierre , ne se prononça point aussi nettement contre le projet de Cordorcet ; il blâma çà et lu , approuva par place, et enfin émit l'avis que la Société chargeât son Comité de Législation de préparer f sans désemparer^ » un contre-projet t dont il » serait fait lecture, » assura4-il, c à la tribune de TAs- » semblée Nationale, et la Montagne ferait tous ses efforts
> pour en assurer la priorité. > Thuriot ^jouta que le génie tutélaire « qui, comme on sait, veille siu* la France, » l'emporterait à ce propos sur les efforts de l'intrigue et i de raristocratie du Comité de l'Assemblée. »
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On le pressent : ce n'était là qu'une coniédie moulée par avance et parfoitement jouée. Les Jacobins de TAsseniblée , mécontents d'avoir été exclus du Comité rédacteur et craignant de ne pouvoir complètement détruire l'œuvre des Girondins quand elle arriverait à la discussion soutenue par le rapport habile de Condorcet, poussaient la Société à rédiger sa Constitution , à la faire présenter à la Convention comme son œuvre, comme l'œuvre du peuple , comme la seule expression des idées da vrai peuple. Le Comité girondin de la Convention avait eu l'audace de se demander s'H n'y aurait pas deux chann bres, si la République ne serait pas fédérative. Le Comité montagnard des Jacobins , lui , consacrait à toujoat*s le principe d'une assemblée unique, souveraine absolue; et cette domination , attribuée par la Constitution à T Assemblée Nationale , on la réservait intérieurement à ceux qui sauraient à leur tour dominer l'AssemMée. Ces maîtres, de la situation , on ne les nommait que tout bas. La &meuse conspiration du triumvirat datait déjà de quelques, mois.
Le 2i février, la critique du projet de CoBstlt»^n était encore à l'ordre du jour aux Jacobins. Anthoine^ voulait qu'on discutât pendant un mois c tant sur la Cons- » titution que sur le discours de Ciondorcet, mais en > convenant par avance que tout était absurdités dans. » ce projet. > Enfin, cette discussion peu concluante finit par la nominaticm par le club d'un Comité de Constitution qui rédigerait, au nom de la Société,. un pro^ opposé à celui de Condorcet. On y fit entrer à la fols la pensée et son complément, Robespierre et Saint- Just.
Plusieurs des plus jeunes et des plus ardents Montagnards en furent aussi.
c La Constitution de 1793 fut rédigée par cinq à six > jeunes gens dans cinq à six jours , > a écrit Gai^at. Saint-Jost peut i*éclamer sa bonne part de l'œuvre. Cherchons comment il s'y était préparé et dans quel ordre d'études il avait été puiser l'idée inspiratrice.
Après la mort de Saint-Just , on trouva dans ses papiers dont les uns disparurent, tandis que d'autres eurent les honneurs de la publicité officielle comme preuves à Fs^ui du i*apport de Courtois , quelques manuscrits que l'on ne daigna pus saisir. Sans doute ils ne parurent alors qu'imesmte de pensées métaphysiques, sans portée gouvernementale , sans ration directe avec les affaires politiques. Les agents du nouveau Comité de Salut Public parcoururent d'un œil distrait ces pages isolées, détachées, paraissant indépendantes les unes des autres. Il n*y était questioii ni des affaires du temps, ni des hommes a élever ou à abattre. On n'y attacha donc que peu d'attemion. On ne se doutait point de ce qu'elles pouvaient avoir de prix aux yeux de l'histoire et de la philosophie.
Ces pages tombèrent entre les mains d'un député lerroriste, de ceux qui survécurent a la Terreur et qui laissèrent passer la Réaction sans mot dire. Ce député rentra comme tant d'autres dans cette vie privée et inconnue d'où, pour l'honneur et le bonheur de la France, ils n'auraient pas dû sortir. Il empiétait dans sa retraite comme une précieuse relique le manuscrit de Saint-^Just qu'il admirait toujours malgré sa chute et dont les pensées lui semblaient sublimes. Ce brave et naïf ex-terroriste
avait repri» pour vivre son ancienne profession d'imprimeur à Besançon. Or, un jour y dans un transport de sainte et rétrospective exaltation, il imprima telles quelles les pages sauvées du naufrage, le 9 Thermidor. C'était sous l'Empire. On juge du succès conquis auprès de l'autorité départementale par la tentative néo-jacobine de l'ex-député, M. Briot, c qu'une parfaite modéralian de I caractère, une parfaite rectitude de jugement et une
> probité sans reproche , n'avaient pas tenu à Vahri des
> quelques vives émotions de V époque , i écrivait en 4830 Charles Nodier, excellent philol(^ue, mais très exalté jacobin malgré la position qu'il tenait de la famille d'Orléans. L'autorité préfectorale se fâcha et menaça. Pour l'apaiser, l'ancien conventionnel s'engagea à faire disparaître toute son édition tirée seulement à trois cents exemplaires, dont quelques rares épreuves avaient été envoyées religieusement aux amis survivants de Saint- Jnst. Le reste, si l'on en croit l'imprimeur de Besançon, vendu comme papier de rebur à un relieur de la ville, aurait été employé aux plus vils usages. Il faut croire que des feuilles , en certain nombre , furent ou cachées alors ou sauvées de la ruine ; car l'édilion primitive se rencontre encore quelquefois. L'ex-conveniionnel Briot avait édité l'œuvre posthume de Saint -Just sous ce titre: Fragments sur les Institutions républicaines j en lui donnant pour épigraphe cetie sentence de Montesquieu trouvée copiée de la main de Saint-Just: c Les politiques i grecs, qui vivaient dans le gouvernement populaire, ne • connaissaient d'autre force qui pût le soutenir que
T- 197 — ♦ » celle de ki Venu. Ceux d'aujourd'hui ne nous parient
• que de défiance, de richesse et de luxe. »
Ce fut sous le même Jjireû|a*en 18d0 les Fragments furent réédités par parles Nodier^ cet écrivain avait pu se procurer un des recHâppés de la première édition franccomtoise* Le livre était -rare , par conséquent précieux. C'est là tout ce que vit le bibliophile , bu plutôt ce qu'il prétendit avoir vu ; car nous tehoi^ sa naïveté et sa bonne foi pour fort suspectes ; n'écrivait-il pas en 18^0, c^ homme de cinquante ans qui avait vu la Terreur à Strasbourg : c Ce malheureux Saint-Just, que les biographes ont calpmnié, parce qu'il n'y a rien à faire de mieux quand on parle d'un grand citoyen mort à vingt^ six ans sur l'échafmd , et qu'il n'y a réellement qu'un factieux incorrigible qui puisse mourir à vingt>«ix an» pour la fiberté et pmur ramkié ; ce malheureux Sàint- Just, dis-je, n'était pas un homme sans entrailles. Au fond de sa vie artificielle, il lui était resté nn cœur de jeune homme, des tendresses, et même des convictions devant lesquelles notre civilisation perfectionnée reculerait de mépris. D s'occupait des enÊmts; il aimait les femmes ; il respectait les cheveux blancs ; il honorait la piété ; il croyait, ce qui est bien plus fort, au respect des ancêtres et au culte du sentiment. Je l'ai vu pleurer d'indignation et de rage au miheu de la Société populaire de Strasboui^ , lui qui ne pleurait pas souvent et qui ne pleursut jamais en vain , d'un outrage à la liberté de la foi et à la divinité du Saint-Sacrement; C'était un philosophe extrêmement arriéré au prix de notre siècle. »