Tome
Pour en revenir à la brochure des Fragments ^ Charles Nodier la réédita donc , d'abord comme livre rare , prétend-il, ensuite comme spécimen d'un style fort remarquable, énergique et probablement unique dans le Panthéon littéraire de la France. Nodier ne nous en imposera pas. Ce ne sont là que de vains prétextes. Celui par exemple de la rareté en bibliographie n'est que spécieux; il reste, nous l'avons vu, un certain nombre d'exemplaires de la première édition des Fragments ^ et ces exemplaires ne sont ni très-rares ni très-chers. c Si cela
> ne vous rebute pas, » écrivit-il en finissant la préface dont il fit précéder les Fragments , f lisez-le (Saint-Jusi) , » car vous êtes encore digne de le lire et même de le I plaindre. Donnez-lui, selon l'effet qu'il produit sur vous,
> un sourire amer ou une larme ; et puis , cachez-le dans » votre bibliothèque, fort au-dessous des rêveries du bon I Platon , derrière le roman politique de Thomas Morus ,
> et tout près de Syndbad-le^larin : Timpression en vaut • la pdiae. >
Comme pour Organtj comme pour V Esprit de la Révolulion^ nous avons voulu bien constater la paternité de Saint-Just, avant de nous livrer à l'étude du livre bizari'e qui va servir de prolégomène à la Constitution de 1793.
Après cette étude , nous le pensons du moins , ce ne sera ni un saur ire amer qui entr'ouvrira nos lèvres , ni une laime qui brillera sur notre joue rougie par l'émotion comme celle de Nodier; c'est le sourire de la raillerie qui seul punira l'homme politique assez insensé pour avoir écrit de pareilles misères. Si ces gens n'avaient pas tant versé de sang, ils mériteraient moins la haine que le
dëdam public, moins i'cchafaud que les pelites^maisons.
Voici la dernière expression de la pensée de Saint-Just, non pas de sa pensée officielle et d'orateur politique, mais de sa pensée intime, de moralisateur, de philosophe, de novateur. Dans ses discours, il laissera bien échapper quelques théories communistes ; il les inscrira bien en germe dans son projet de Constitution ; mais ce a'est pas là qu'il faut aller chercher ce socialisme que des écrivains attentifs et perspicaces lui reprocheront avec raison. Dans ces discours qui ne furent jamais improvisés mais profondément travaillés, Saint-Just ne s'expliqua jamais bien nett^nent; on le conçoit : il avait peur d'effrayer. Il n'osa pas non plus s'épancher en écrivant son projet de Constitution ; on le conçoit : il savait qu'il ne serait pas suivi.
Pour pouvoir classer sérieusement Saint-Just au nombre de ces novateurs dont l'ensemble commence à Plaion, passe par Morus , pour arriver à nos innombrables sectes modernes, il faut l'étudier dans les Fragments sur les InstUuiions Républicaines qu'il aurait eu le droit d'appeler socialistes, si le mot eût été inventé en i793«
Ce livre renferme tout un système de réforme dans la société. C'est tout un Code. Les socialistes qui ne le connaissent pas devraient le nommer le Livre. Comme dans la Bible , comme dans le Coran , on y trouve un ensemble de prescriptions de religion , de morale , de jurisprudence, d'hygiène, de droit des gens, de droit privé. C'est une conception folle et raisonnée, incohérente et logique; c'est une hallucination à la façon de Fourrier , si ce n'est que Fourrier ne parlait pas français quand Saint-Just s'élève parfois à la hauteur d'un écrivain de premier
ordre; si ce u'est que Fourrier, à l'exempte de Mably, entassait volumes sur volumes, délayait une idée en des Ppages innombrables , quand Saint-Just était concis comme I Larocbefoucault, serré à en devenir inintellig^le et n'écrivait que des sentences dures et brèves comme des ar- ^ ticles de loi. Le novateur Fourrier explique, commente, J cherche à convaincre; le novateur Saint-Just est brutal comme un despote , impérieux ; il commande la conviction et l'impose. Il n'a pus dans ses Fragmenté une phrase „. de trois lignes peut-être , pas une phrase de vingt mots. Une proposition incidente , un temps d'arrêt dans la pensée n'y ont jamais apparu. Avec sa phrase aphoristique, il est aussi dur à son bureau qu'ù la ^bune , aussi cruel quand il écrit que quand il parle. S'il avait espéré se faire comprendre, il eût sans nul doute repoussé ces mots parasites dont notre langue impose les longueurs gênantes à l'ow^ur, à l'écrivain. Le laconisme chéri de Sparte l'attire et le séduit; il voudrait le transporter dans notre lai^e.Volontairement, il pelotonne et rassemble sa pensée dans le moindre espace possible, comme un lutteur qui va recevoir ou attaquer son adversaire. Il veut que chaque i^rase porte coup. Dans le courant de cette étude sur les Fragmenté y nous le montrerons si préoccupé, si jaloux de cette concision , qu'il prescrit d'enseigner aux enfants le laconisme du langage, l'amour du silence et le mépris des rhéteurs.
Le conventionnel Courtois, dans son rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre, appelle Saint-Just c Vapocalyptique. > Il en est qui croiront que Courtois pensait peut-être à la Bête de l'Apocalyso ; ceux-là sont
les geHs de trop d'esprit. Nous estimons , nous, que Courtois croyait que Saint-Just était inintelligible comme un passage de la nuageuse prophétie de Saint-Jean.
Cette affectation de la sobriété dans les mots , nous Tavions vu naître et se développer dans V Esprit de la Révolution, Dans les Fragments^ à moins d'inventer des signes représentatifs de toute une idée , il n'est plus possible d'aller plus loin en fait de concision. Les exemples ne nous manqueront point : nous n'interpréterons pas ; nous citerons. Pour prouver que Saint-Just a fait du communisme, du socialisme si l'on veut, il ne suffirait pas de scruter son cœur et ses reins , de déduire , de discuter ; il faut quelque chose de plus : aller au-devant des négations par des extraits authentiques et complets de son livre. Ces extraits auront le double avantage de le faire apparaître à la fois comme écrivain et comme réformateur.
Ainsi que nous l'avons dît pour YEsprit de la Révolution , les Institutions ne sont point un livre fait d'un seul coup et sous une seule inspiration. C'est une série de pensées écrites au hasard , au jour le jour; c'est presque un agenda, un mémorandum. Tout ce qu'il recueillait de saillant dans la conversation , dans ses lectures , dans ses méditations, dans les discussions parlementaires, dans son habitude et sa facilité de s'abstraire, Saint-Just le confiait à. des lambeaux de papier immédiatement enfermés dans son secrétaire où, plus tard, la Commission des réactionnaires les retrouva, les feuilleta dédaigneusement, les repoussa après en avoir extrait quelques idées, celles qui pouvaient le plus, à ses yeux, compromettre le Tome 1. *7.
mémoire du vaincu de Thermidor. S'ils eussent prévu Babœuf) les commissaires eussent plus soigneusement et plus profondément étudié ce qu'ito regardaient comme des chiffons inutiles.
Evidemment, Saint-Just a écnt qudquespuns de ses fragments pour l'impression. Plusieurs nous apparaissent comme un commencement de livre. D'autres sont des phrases à effet , ce qu'on appelle des mots, et devaient entrer dans des discours ; il les tenait toujours prêts pour de futurs rapports comme il en fit tant. D'autres sont des thèmes à varier pour des improvisations. Il croyait peut- ^re aussi jM'éparer là des n^tériaux pour tout un système. 11 travaillait pour l'avenir. Ses préoccupations de cet avenir se traduisent clairement dans certaines phrases, n sait que tout effort pour modifier le milieu social où le novateur est né n'amène pour lai que lutte incessante , misère et tortures , la mort peut - être. Ces sombres idées ne l'abandonnent pas. A différentes reprises , il en livre le secret à son agenda : * Dieu protecteur de l'in- » noc^ice et de la vérité , » s'éarie-t-îl dans un de ces moments d'expansion et de croyance qui forment un si puissant contra^^ avec l'irréligton et l'msensibiltté de ses débuts , c pm'sque tu m'as conduit parmi quelques per- » vers , c'était sa» doute pour les démasquer, i — «Je » n'ai vu que la vérité dans rtiniv^*s et je l'ai dite !... i — < Il est des imputations faites par l'esprit hypocrite , » auxquelles l'homme sincère et innocent ne peut répon-
> dre. Il est tels hommes traités de dictateurs et d'ambi-
> tieux €p dévorent en silence ces outrages. Quel est le » plus puissant de celui qui ti^aite impunément un homme
> de dictateur, ou de celui qui est traité ainsi?... » C'est à luÎHneffle qu'il pense quand il écrit : < L'esprit est un
> sq[)histe qui conduit les Vertus h récfaafaud. > Un peu auparavant , il s'était exhorté à laisser derrière lui toute faiblesse , à proclamer la vérité aperçue par lui le premier. Mais la récompense de ce eoardge , c'est la mort. Il s'en doute , il le prévoit , il le sait , il en est sûr ; lisez ces phrased amères constatant que sou sacrifice est consommé, et ne vous étonnez plus de sa dédaigneuse attitude devant le bourreau : t Les circamtanees ne s&Ht difficiles
> que pour ceux qui recuUni êevarU te tombeau. Je Tim- » plore, le tombeau, coibme un bienfait de la Providence ,
> pour n'élre jpbas tàaioiH de l'împiintté des foi*faits our-
> dis contre ma patrie et l'àumamté.
» €ert«8 , c'est quitter peu de chose qu'une vie mal- 1 heureuse, dans laquelle on est condamné à végéter le
> complice ou le témoin impuissant du crime
» Je méprise la poussière qui mè compose et qui vous I parle ; on pourra la persécuter et faire mourir cette » poussière! mais je défie qu'on m'arrache ceMevieîndé-'
> pendante que je me suis doimée dans les siècles et dans » les cteux.... »
A part ce retour sur lui-même , Saint-lust nous a paru peu curieux à étudier dans ses premiers firagments. 11 y définit les Instttutioos , les Mœui*», les Lois, la République , la Révolution. Sa théorie politique , nous ta savons d'avoDce ; bous ne nous en occuperons donc, point. C'est ridée utopiste , utilitaire , socialiste , que surtout nous demandons à son livre. Peu nous importe qu'il se fasse le continuateur de Montesquieu. < Là où on censure k's
» ridicules, on est corrompu. Là où on censure les vices, » on est vertueux. Le premier tient de la Monarchie, » l'autre de la République. » — c II faut peu de lois. Là » où il y en a tant, le peuple est esclave. » — i L'escla- » vage est l'abrogation de sa volonté, i
C'était mal préluder, tomber dans le commun, le connu et les bagatelles de la porte. Qui n'a lu , dans tous les recueils de morale, cet aphorisme banal : f 11 y a eu, » dans les gouvernements , plus d'habiles gens que de » gens vertueux en place, i
Par intervalles , un éclair sinistre ouvre la nuée som* bre et l'homme se révèle, t Le jour où je me serai con- » vaincu qu'il est impossible de donner au peuple frann çais des mœurs douces et énergiques, sensibles et
> inexorables pour la tyrannie et la justice, je me poi- » gnarderai. »
Saint-Just va tracer d'un mot toute son histoire : « I]n » gouvernement républicain a la vertu pour principe,
> sinon la Terreur,^ Collot-d'Herbois, vertu? Danton, vertu? Marat, vertu? Legendre, vertu? Tallien, vertu? Théroigne, vertu? Robespierre, vertu? Il fellait bien que la vérité fût de l'autre côté du sanglant dilemme posé par leur ami Saint-Just ! • . •
Et quel mépris n'éprouvait-il pas pour tous les misérables avec lesquels il partageait le pouvoir, quand, dans le secret de son cabinet et de son cœur, il s'écriait : tLa
> Révolution est glacée. Tous les principes sont afiaiblis. » // ne reste que des bonnets rouges portés par l'intrigue. » U exercice de la Terreur a blasé le crime y comme les ii- » queurs fortes blasent le palais. >
Voici on très cutieux et très original passage dos Iw<iilutions : c On dit ordinairement : Le citoyen est celui » qui pârtîcipeaux honneurs, aux dignités ; on se ti*ompe. » Le voici le citoyen : c'est celui qui ne possède pas plus^ » de biens que les lois ne permettent d'en posséder, celui » qui n'exerce point de magistrature et est indépendant » d(3 la l'esponsabilité de ceux qui gouvernent.
t Quiconque est magistrat, n'est plus du peuple. Il ne » l>eut entrer dans le peuple aucun pouvoir individuel. Si » les autorités faisaient partie du peuple , dles seraient
> plus puissantes que lui. Les autorités ne peuvent aûec-
> ter aucun rang dans le peuple. Elles n'ont de rang que » par rapport aux coupables et aux lois. Un citoyen ver- » tueux doîl être plus considéré qu'un magistrat
> Lorsqu'on parle à un fonctionnaire , on ne doit pas » dire citoyen ; ce titre e^ au-dessus de lui. »
Dans son fragment quatrième, Saint-Just traite des monnaies et d'économie politique. Pas à pas, bien que lentement, nous arrivons au communisme. Voici son point de départ, c // faut que tout le monde travaille et
> se respecte. • Si tout le monde travaille , pense-t-il , Fabondance reprendra son cours; quand Rome perdit le goût du travail , elle perdit sa liberté. Il s'irrite de ce que, sous la République, on recommence à voir des citoyens qui ne travaillent que de trois jours l'un ; la noblesse est bannie , la cour a disparu , et cependant les spectacles présentent le même luxe. Alors il se demande si la République n'existe qu'à la tribune aux harangues et dans la Constitution, et si la Monardiie reste dans l'état civil. Ainsi posée, la question n'était pas difficile à
résoudre ; aussi Saiut-Just n'ose-t-il pas chercher et dégager l'inconnue de son problème.
On pourrait croire que, ce dernier pas &it , îl va s'élancer franchement dans la carrière du socialisme. On se tromperait. Tout-à-coup , Saint-Just s'arrête brusquement dans son erreur. Avant d'aller se perdre dans un abîme de folies ou d'enfantillages , il se sent une dernière fois touché par le doigt de la vraie sagesse. Son regard s'illumine d'un pur rayon de vérité. 11 va s'occuper de l'état financier de la France et il prélude par cette sentence si profondément juste : c II s'agit de simplifier le système et
> la perception des tributs , en les proportionnant aux » profits des citoyens. 11 s'agit d'ôter de la perception la
> dureté du fisc. § Et partant de là , il émet des idées d'économie vraiment neuves pour l'époque et remarquables de justesse y de sévérité, de profondeur et de vérité d'appcéciation , si justes même et si sévères que nul historien depuis n'a pu ou ne pouri^ mieux dire. Pour juger et condamner l'invention et la théorie des assignats, il n'y a qu'à copier Saint-Just dans ses remarquables fragments des Institutiong:
€ Je vais essayer de marquer la progression des erreurs
• d'économie qui nous sont venues, soit des périls pres- » sants, soit des insinuations étrangères , et quelle a été i leur influence sur les mœurs.
• En i789, le numéraire se trouva resserré, soit par
• la cour qui conspirait , soit par la faute des riches par-
> ticuliers qui projetaient leur émigration. Les banques
> transportèrent au dehors et le commerce et les valeurs » du crédit français.
i II se fit dans réconomie une révolution non moins r étonnante que celle qui survint dans le gouvernement : on y fit moins d'attention. Les monnaies étaient resserrées, les denrées le furent aussi; chacun voulut mettre à Fabri ce qu'il possédait. Cette défiance et cette avarice ayant détruit tous les rapports civils , il n'exista plus , un moment, de sociélé : on ne vit plus de monnaie.
» L'ayarice et la défiance , qui avait produit cet isolement de chacun, rapprochèrent ensuite tout le monde, par une bizarrerie de l'esprit humain. Je veux .parler de cette époque où le papier-monnaie remplaça les métaux qui avaient disparu.
> Chacun craignant de garder les monnaies nouvelles , et d'être surpris par un événement qui les eût annulées, se pressa de les jeter en circulation. Le commerce prit lout-à-coup une activité prodigieuse, qui s'accrut encore par l'empressement de tous ceux qui avaient été remboursés, à convertir leurs fonds en magasins.
» Comme le commerce n'avait pris vigueur que par la défiance et la perte du crédit ; comme on cessa de tirer de l'étranger et que le change fut tourné contre nous, rimmense quantité de signes qu'on avait émis, et qui augmenta tous les jours, ne se mesura plus que contre les denrées qui se trouvaient sur le territoire. On accapara les denrées , on en exporta chez l'étranger pour des valeurs immenses; on les consomma; elles devinrent rares, et les monnaies s'accumulèrent, et perdirent de plijs en plus.
i Chacun, possédant beaucoup de papier, travailla
d'âutaot moins ^ et les mœurs s'énervèreat par l'oisiveté. Là main-d'œuvre augmenta avec la perte du travail. Il y eut en circulation d'autant plus de besoins et d'autant moins de choses» qu'on était riche et qu'on travaillait peu. Les tributs n'augmentèrent point ; et la répubMque, entraînée dans une guerre universeUe, fut obligée de multiplier les monnaies pour s^vmr à d'énormes dépenses.
» La vente des domaines nationaux et les tributs étalent le seul écoulement des monnaies ; mais il rentrait trente millions par mois , et l'on en émettait trois ou quatre cents. Ainsi, le signe perdant de son prix de mois en mois, les annuités n'étaient point acquittées par des capitaux, ni l'économie soulagée par leur extinction; mais les annuités étaient acquittées par la seule redevance du bien. Alors, l'Etat qui vendait les fonds, ne se trouva plus assez riche pour en acheter les produits. Celui qui- avait acheté de l'Etat un arpent de terre 600 livres , lui vendit 300 livres son produit , au lieu de 30 livres, au pied de cinq pour cent. Cette ingratitode envers la patrie, qui avait amené l'Etat à acheter les produits plus cher qu'il n'avait vendu les fonds, contraignit d'user de lois pénales.
» L'étranger, de vicissitudes en vicissitudes , nous avait conduit^ à ces extrémités : lui-même H en suggéra le remède, La première idée des taxes est venue du dehors , apportée par le baron de Batz : c'était un projet de famine. H est très^énéralement reconnu aujourd'hui dans l'Europe, que Y on comptait sur la famine potiv exciter le courroux populaire, pour détruire la
> Convention, et mrla dissolutim de la Convention , pour » déchirer et ditnembrer la Franee.
* Ouvrez Fbisloire» et voyez quel fut partout Teffiet des
> taxes. JuiieB Tempereur, ayant taxé les denrées à Ân-
> tioche , y excita une affreuse famkie. Pourquoi ? non
> parce que la loi des taxes était mauvaise, mais parce i que les koQi«Qes étaient avares. Et ce qui lait que tout
> le mcMude achète sans frein , lorsque tout est taxé ; et ce » qui Eût que personne ne veut vendre; et ce qui fait que » l'on vend cher, tout cela dérive de la même avarice et » corruption.
1 La circulation des denrées est nécessaire, là où tout » le mon(te n'a pas de propriété etde matières premières, i Les denrées ne circulent point là oh l^on taxe. Si vous
> taxez, sans que les mœurs soient réformées, Tavarice 1 s'easuit. Pour réfornaer les mœurs, il faut commencer
> par contenter le besoin et Tintérét; il faut donner queli ques terrt^ à tout le monde. >
Puis cette admirable étincelle de raison s'éteint, et la nuit se fait pour cet homme étrange , que scui éducation première a perdu , qui se souvient trop, qui est sous le Joug complet de son maître Mably , qu'égarent les études préférées de son siècle , familières à cette géitérationpresqu'aassi féoonde en grands esprits, en fortes intelligences que les siècles d'Auguste et de Louis XIY, mais qu'a rendue si dépIorableRient inutile, si perverse , si coupable, si misérable l'absence de toute religion, de toute croyance , de tout principe. Après les pages sensées que nous venons d'extr$iire, voilà ce que Saint-Just nous donne immédiatement à lire : « // faut un domaine et des Tome I 18
• "I "llll
1 revenus publics en nature. — Je défie qu'il n'y ait plus » de malheureux , si Ton ne fait en sorte que chacun ait » des terres. — Rien ne se consomme dans les pays de » grande culture. — Un homme n'est fait ni pour les mé- » tiers, ni pour l'hôpital, ni poulies hospices; tout cela » est affreux^ Il ne peut exister de peuple vertueux et » libre qu'un peuple agriculteur. Un métier s'accorde mal » avec un vép table citoyen. La main de l'homme n'est » faite que pour la terre ou pour les armes. — Il ne faut » ni riche ni pauvre. »
On le voit : en peu de temps , le philosophe et l'homme d'état ont fait d'immenses progrès. On pressentait à peine ces doctrines dans le livre de YEsprit de la Révolution et de la Constitution de France. Saint-Just y déclarait formellement que l'égalité telle que l'entendait Lycurgue n'eût amené, appliquée à la France, que révolte et paresse, t L'inégalité, * y disait-il, t n'offense » point les droits naturels , mais seulement les prétenï lions sociales. » Parfois, on pouvait deviner le novateur, mais il s'indiquait à peine; il tâtonnait. Il parlait déjà vaguement du partage des terres et de la répression de l'industrie ; mais de la aux affirmations sententieuses et dogmatiques des Fragments, il y a loin. Tout le communisme , en effet , est dans cet aphorisme : c II ne faut » ni riche ni pauvre, » et mieux encore dans cette phrs^ renfermant tout un code de jacquerie : t Un maUieureuît. D est au-dessus du gouvernement et des puissances de la » terre. Il doit leur parler en maître!.,. Il faut une doc- T> trine qui mette en pratique ces principes et assure » V aisance au peuple entier. Le pain appartient de droit
» au peuple. » La guerre civile et ses épouvantements , la guerre sociale et toutes ses horreur^, le pillage et rincendie, le Viol et le massacre, la sanglante conspiration du Babouvisme qui ne connaît qu'un seul mol : Mort ! mort ! et toujours mort! tout est là. Qu'est-ce donc à côté de cette hideuse sentence que la phrase bénigne du Héros des Deux-Mondes: L'insurrection est le plus saint de tous les devoirs?
Haine , mépris et mort aux riches ! répète encore cette antre phrase : t L'opulence est une infamie. Elle consiste » à nourrir moins d'enfants naturels ou adoplifs qu'on n'a ï de mille livres de revenu. »
Puis, tout-à-coup, sans préparation, comme un illuminé qui entrevoit une grande vérité et l'écrit, pour ne pas l'oublier, au milieu de pensées d'un tout autre or^ dre, Saint-Just s'écrie : t Le dix-huitième siècle doit être
> mis au Panthéon. > Oui, au Panthéon du crime, et son nom, que l'histoire y a déjà gravé de sa main inexorable, n'en sortira jamais.
Alors Saint-Just se sent saisi de frayeur à Taspect de son œuvre. Probablement il entrevoit l'immensité des maux qu'il lègue à l'avenir avec ses coupables enseignements. Il hésite, il doute, il discute avec lui-même. Un bon mouvement s'est peut-être emparé de son âme. Mais la fatalité l'emporte ; la perversité voulons-nous dire. L'orgueil , — Satan s'est bien enoi^ueilli d'avoir perdu le premier homme et le monde avec lui, — a chassé l'hésitation. Saint-Just s'admire dans sa création. C'est la vérité qu'il a trouvée, t On eût présenté la cigiie à celui*
> qui .eût dît ces choses il y a huit mois , » écrit - il i
c c'est beaucoup d*étre devenu sage par l'expéi*l6fice du t malheur. Que cet exemple nous apprenne à ne point
> maltraiter les hommes sévères qui nous disent la vé-
> rite, i
Cherchons donc, avec Saint-Just et dans le livre de Saint-Just, ce qu'il proclame la vérité. Notre œuvre se borne maintenant à une reproduction Adèle et surtout textuelle.