‹ Saint-Just et la terreur (volume 2)Chapitre 23 sur 25 · VII · texte numérisé non relu

VII

Ce n'est donc plus de Constitution qu'il s'agit à cette heure. La Constitution n'est qu'un prétexte. Les partis arment en guerre et non plus sourdement, avec précaution. Ils s'étaient déjà livré de terribles combats dont l'enjeu a été la tète de Louis XVI d'abord , et ensuite une Constitution radicalement démocrate à faire.

Les Montagnards sont certains de voter leur Constitution quand ils le voudront, comme ils la voudront. Il leur £iut maintenant un succès bien autrement concluant et décisif. Un instant, tous les partis avaient paru s'entendre pour renverser la royauté et fonder cette république toute payenne , toute historique, sur les débris d'une société profondément catholique et monarchique. 11 devint évident bientôt que ce régime convenait peu à la nation et même à une partie de ces représentants dont les illusions s'en allaient une à une, dont chaque fait, chaque résistance, chacune des répugnances particulières et d'ensemble, commençaient à éclairer le regard.

Depuis six mois déjà, la Montagne, en sentant s'amonceler des obstacles qu'à chaque pas à faire, il fallaitt enlever de haute lutte , s'irritait et comprenait qu'elle n'en finirait avec cette opposition que par une de ces mesures d'éclat, par une de ces violences allant du reste à son tempérament, à ses allures, à son système; car la Terreur était déjà passée à; l'état de théorie. Le fanatique Saint-Just , dont nous constatons la présence partout où il se trouve, où il se fait quelque chose de sérieux et de terrible , n'a-t-il pas écrit : € Un gouvernement républi- • cain a la vertu pour principe, sinon la Terreur... II croit à la nécessité impérieuse et temporaire de verser le sang pour assurer la liberté, ce qu'il s'est habitué à regarder comme la liberté, cette idéale divinité dont il se croit le principal apôtre , le premier représentant, le plus énergique soutien. L'histoire des quinze mois sanglants de mai 1793 à juillet 1794, est là tout entière. Le projet d'en finir avec la résistance va passer de la théorie dans la pratique. Ne sachant jamais reculer devant l'application de cette théorie inébranlable, indifférent à tons les sentiments de la vie privée, aux souvenirs d'amitié, aux services du passé , Sainl-Just ne va plus s'appuyer que sur l'extermination comme moyen de salut public. Dons un de ses rapports , il nous dira bientôt qu'il n'y a rien de plus terrible que l'amour de la Patrie tellement exclusif qu'il immole tout, sans pitié, sans frayeur, sans respect humain , à l'intérêt public , tellement exclusif qu'il précipite Manlius, immole les affections privées, exile Régulus à Carthage, jette un Romain dans l'abîme et un Marat au Panthéon victime de son dévouement. Aucune

conséquence ne l'effraya donc. Aussi, se croyant honnête parce qu'il était conduit par un principe; capable des plus odieux moyens dont un principe exagérément logique lui cachait Thon^eur; même résolu sans doute à sacrifier l'honnêteté à sa république abstraite et d'affection ; très décidé à braver pour elle l'impopularité , suite ordinaire de tous les excès ; d'ailleurs, ignorant et insoucieux des tempéraments et de la conciliation dont sa volonté de fer n'avait jamais tenu compte et niait l'utilité, il s'était dit que le sang d'un roi n'avait pas suffi pour cimenter l'édifice de la République , et qu*elle demandait en sacrifice et pour assurer sa durée le sang de ses plus illustres enfants, de ses premières idoles.

C*est là justement ce qui distingue et sépare si profondément Saint-Just des égorgeurs de second ordre. C'est là ce qui lui donne sa place dans l'histoire , à la fois admirant la sauvage et énergique grandeur de la pensée et succombant sous l'horreur qu'inspire le résultat. Il vaut moins et plus à la fois que les Carrier de Nantes , que son ami Couthon, que Ronsin, une bête fauve, que les Collot, que les Billaud, que les Fouquier-Tînville ; moins , parce que c'est lui qui les a déchaînés sur la société avec leurs appétits féroces du crime , avec leur soif du sang, avec tous leurs déplorables instincts ; plus , parce que, homme de gouvernement et d'autorité avant tout, à un jour donne , quand la résistance aurait cessé , quand l'emploi de la violence comme agent de pouvoir n'eût plus été systématiquement nécessaire, il eût consenti peut-être, probablement, à ne plus demander sa force à la cruauté, pux sanglantes hécatombes, tandis qu'ils eussent été tou-

jours méchants, dans qndque position que les eût jetés h Providence. Sa future pensée se pressent dans cette phrase : c Pour fonder la République , il faut la faire t aimer. > L'heure n'était pas , selon lui , arrivée encore de rasseoir sur l'amour.

Il fallait bien tuer, tout d'abord et dans ce teinps4à, les idées dans les hommes représentants d'idées, — cela a été ^crit dans un livre moderne où la Monts^ne est glorifiée. L'inflexible Saint -Just, croyant nécessaire d'en finir avec la Gironde , dont la présence à la Convention gênait les projets des Jacobins, se rései^va dooc l'honneur et le devoir de porter le premier coup defaacbe à la victime.

Camille Desmotdins a lancé contre les Girondins son pamphlet accusateur, V Histoire des BrissoiinSy suivi d'un succès énorme de scandale, de colère et de haines. Le peuple accourt, le i5 avril, demandera la barre l'expol^ sion de vingt-deux membres de la Convention. Des réunions menaçantes avaient eu lieu plus tard à l'Hôtel-de- Ville, le 19 et le 20 mai. Entr'autres projets mis en discussion par les chefs Jacobins , on s'occupa de l'enlèvement des députés modérés et d'une liste de suspects. Le peuple l'apprit. Plus violent et pins prompt que les meneurs , il résolut dans les faubourgs d'égoi^er les Girondins chez eux, pour en finir plus vite et plus sainement. Dès le- 24 juin, les Sections, en permanence, se préparèrent à un nouvel envîdiissement delà Conventiou. Hébert, l'odieux Hébert, avait été arrêté, sur h»s ordres de la Commission des Douze , pour ses appels à la révolte et au massacre. Ce fut lu le prétexte du soulèvement,

J^'émeyte était partout. Paiis ne présentait qu'un vaste champ de bataiUe dont la Convention va devenir le centre et le but. De loin , les masses étaient dirigées par Danton et Camille DesmouMns, Marat et Hébert, Robespierre et SaînMust, par les trois futurs dictateurs croyant encore ou feignant de croire à la possibilité d*une entente entre eux , et par leurs amis les plus dévoués. Ils ne se montraient pas; mais, sous leur impulsion, le Club central ' révolutionnaire , dirigeait Témeute et jetait, diaque jour, de nouvelles députations armées autour de l'Assemblée.

Enfin, le 30 mai , les Sections se déclarèrent en insurrection. Le soir, le tocsin àonna; le tambour remplit les rues de ses roulements lugubres. C'est le signal de la lutte suprême. Les Cirondins savaient que c'étafit à eux seuls qu'on en voulait. Ils avaient appris les menaces d'assassinat. Tous , ils abandonnèrent leurs maisons qui n'étaient plus un asile pour eux, et se cachèrent la nuit, mais pour se rendre en masse, dès le matin, à la Convention où ils se croyaient inviolables. Les Jacobins ne devaient point s'arrêter pour si peu ! Les pétitionnaires envahirent en armes l'Assemblée , décidés à y pénétrer de force , si l'entrée leur en était refusée. On put prévoir l'heure où la foule en fureur \iendrait arracher à leurs bancs les Girondins déjà proscrits. D'instant en instant, des députations pénètrent dans la salle , notifient leurs insolentes prétentions et parlent vaguement de complots contre la République.

Ce n'est là que le premier acte de ce grand drame. Il

faut entrer dans les entrailles de l'afiaire. Le Procureur-

g^énéral-syndicde la Commune révolutionnaire^ Lhuillier, Tome I. 24

monte à la Iribime, y dénonce le FédéraMsme, ï)arle d'un projet de détruire Paris , et demande vengeance contre les coupables» contre Vergnaud , Brissot» Guadet» Barbaroux, Roland, contre les chefs enfin de la Gironde. L'Assemblée restait calme , quand tout-à-coup » appelés par la Montagne, six cents pétitionnaires armés se précipitent au milieu des députés. Un effroyable tumulte emplit la salle, o i Ton se querelle, où Ton s'injurie; où l'on vu se battre. Aux applaudissements des tribunes , Robespierre demande un décret de mise en accusation contre les complices de Dumouriez, contre les coupables dénoncés par les pétitionnaires et par Lhuillier , contre ceux qui vont être désignés sous le nom des Vingt-Deux , nom consacré par Fhistoire. Un décret d'accusation, fut rendu précipitamment, haineusement, sans formes et sans pudeur.

Ce n'était pas tout. La comédie du 31 mai avait parfaitement réussi en amenant la mise en accusation des principaux Modérés. Une seconde émeute de parade et factice comme l'autre, fut préparée pour arriver à leur arrestation. Le 2 juin, tout annonçait des dispositions hostiles contre la Convention. Les Sections couraient aux armes, en annonçant une insurrection morale. Quelques milliers de brigands osèrent une démonstration en présence de l'immense armée qui entourait le Palais-Natio-

nal sous prétexte de défendre la Constitution , et qui ne bougea pas. Les représentants étaient consignés , et les meneui^s de l'émeute avaient donné Tordre de n'en laisser sortir aucun. La garde les repoussait , quand ils essayaient de forcer la consigne. Indignée de cette violence,

l'Assemblée sortit pour demander au peuple ce qu'il voulait. « Le Peuple n'est point levé pour écouter des i phrases, » dit le commandant Henriot, « mais pour 2 donner ses ordres souverains. Il lui faut des victimes. » Il veut qu'on lui livre les trente-quatre coupables. > Le président insiste. Henriot crie : Aux armes ! Les canonniers tournent leurs pièces contre la Convention. Alors , suivi d'une bande d'enfants qui hurlaient , Marat somma les députés de rentrer à leur poste.

Quand Ja séance fîit rouverte , Couihon proposa de décider que la Convention transformerait son décret d'accusation en décret d'arrestation. La liste des proscrits fut dictée par Marat. Un certain nombre de représentants refusèrent de la voter; mais la Montagne dépécha seule sa besogne, à Taidede cet appoint d'émeutiers que, depuis quelque temps, elle faisait pénétrer dans la salle et dans ses rangs.

Nous avons dû raconter avec quelque détail ces immenses événements, non pas que Saint-Just y apparaisse et y prenne part publiquement, mais parce qu'après avoir contribué puissamment, quoique dans l'ombre, à les préparer, il va s'en servir comme de marchepied pour s'élever au-dessus de la foule et pour atteindre au plus puissant et au plus terrible pouvoir qu'un homme de son âge ait jamais possédé.

Pendant toutes les orageuses discussions qui précédèrent et accompagnèrent la révolution du 31 mai , la lutte contre les Girondins et leur chute , nous n'avons recueilli que deux mots de Saint-Just; mais tout l'homme a passé dans ces phrases durement laconiques adressées à ses ariiis

hésitant et craignant Tinsuccès : c Osez, > disait-il ; c osez! » là est toute la politique des révolutions ! > Dans une autre circonstance, un de la Montagne s'effrayait devant lui des. boutades de Marat proposant sans cesse la dictature comme moyen de gouvernement, bien qu'un décret condamnât à la mort l'auteur de pareilles propositions. « Si » Marat, » répondit Saint-Just, c croit à l'utilité de la » dictature, pourquoi ne la proposerait-il pas?... »

Un des premiers résultats de la victoire de la Montagne sur la Gironde, fut l'abandon et l'enterrement du projet de Constitution de Gondorcet. Les Jacobins, maîtres delà situation , en profitèrent pour épurer le Comité constitutif de la Convention. C'est Barère , c'est Danton , c'est Lacroix, Robert Lindet, Guyton de Morveaux, etc., tous les membres enfin du Comité de Salut Public , qui remplacent les Modérés et sont chargés de rédiger un nouveau projet. Ils devaient, aux termes d'un décret du 29 mai , s'adjoindre quatre membres. Ils choisirent Hérault- Séchelles, Ramel, CiOuthon et Saint-Just. C'était justice.

Hérault de Séchelles, quelques jours avant l'entrée de Saint-Just au Comité de Salut Public, demandait à un de ses amis de lui procurer c sur-le-champ les lois de Minos, » dont il avait un besoin urgent pour préparer au plus » vite son plan de Constitution, i S'il eût prévu que Saint- Just dût faire partie du Comité constitutif, il eût pu se dispenser de consulter ce savant recueil ; Saint-Just savait par cœur et les lois de Minos et les lois de Lycurgue. Hérault de Séchelles écrivit le préambule. Dans ses mémoires, Barère, qui fut aussi du Comité de rédaction,

nous apprend que Saint-Just fui chargé de plusieuis parties de Facte constitutionnel.

En cinq joufs , la Constitution fut bâclée. Présentée le 10 juin, elle fut adoptée le 25. Nous ne nous en occuperons plus.

Enfin, Saint-Just est donc entré dans ce formidable ^ Comité. C'est à lui que Ton confie le soin de rédiger les lois constitutionnelles. Â partir de ce jour, il sera le ressort de ce Comité , son énergie , son initiative , sa volonté, son âme , tout. Il n'en sortira plus désormais. 1^ nom de rhomme appelle fatalement le nom du Comité , comme le Comité rappelle forcément le nom de cet homme. Ils ne sont rien l'un sans l'autre , et l'un que par l'autre. Saint- Just pénètre dans ce Comité , et le Comité inaugure son régime de sang, et ce Comité s'empare de la dictature la plus violente, la plus tyrannique, la plus oppressive , la moins discutée, la moins contestable. Qui sait le Comité de Sûreté Générale et ses hommes? C'est queià l'histoire et la brutalité des faits ne démontreront pas la présence d'un homme vraiment fort. Le Comité de Sûreté Générale peut perdre un de ses membres, plusieurs de ses membres, les voir tous renouveler ou partiellement ou eu masse; il n'en a pas plus d'action, ou moins d'action. Saint-Just quitte un jour le Comité de Salut Public , et l(î Comité de Salut Public est vaincu : nous le prouverons plus tard. Ici, l'homme fut tout. Tant valut l'homme, tant valut le Comité. C'est donc une grande époque dans la vie de Saint-Just que le jour où il fut adjoint au fameux Comité de Salut Public pour l'aider seulement dans sa rédaction de la Constitution , et où il entra avec la fern>c

TOHE l. Si.

résolution de s'imposer à toujours, lui et ses idées, lui et ses théories d'oppression et de Terreur; nous ne disons pas : d'ambition et de vues d'avenir. Le véritable ambitieux , c'est Robespierre et non Saint-Just , c'est l'exploiteur et non l'exploité.

En effet, Robespierre ne songeait point encore à s'adjoindre SainIrJust et Couthon. Il rêvait alors un autre triumvirat, nous l'avons dit. C'était avec Marat et Danton qu'il voulait en ce moiùent partager le pouvoir. Trois grands plans avaient été conçus , débattus et successivement abandonnés. D'abord on avait pensé à l'établissement d'un gouvernement militaire, ime espèce de dietatui*e entre les mains d'im homme de guerre. La difficulté de trouver une épée obéissante fit abandonner ce premier projet. On paria ensuite de dictature civile entre les mains d'un président de la République; mais serait-elle à temps ou à vie, ou élective, ou héréditaire, et qui en serait investi, de Robespierre, ou de Danton ^ ou de Philippe Egalité, ou de Marat? Au moment de la chute des Girondins, on débattait encore le plan du triumvirat Marat-Danton-Robespierre. D'après ce projet , Saint-Just restait donc en sous ordre. Du reste, la part qu'on allait lui faire était encore assez belle : c'était à lui qu'on réservait la tâche d'exécuter la Gironde.

Après le 2 juin , quelques députés girondins se constituèrent prisonniers. D'autres s'étaient enfuis et essayaient d'orgsmiserune grande coalition des départements contre Paris. La révolte était par toute la France. Pendant que la Vendée se soulevait pour la guerre sainte, la guerre du Fédéi*alisme se prêchait dans huit départements de la

Bretagne et trois de la Normandie ; une armée s*y assem^ blait et allait marcher sur Paris. Lyon se révoltait. Marseille, Bordeaux, Montauban, avaient arboré Tétendard de la résistance. Toulon allait se livrer aux Anglais. Dans le nord, ou les esprits sont moins prompts, on n'armait point enore ; mais le Fédéralisme s'y installait

Il fallait prendre des mesures énergiques. L*homme d*éaergie par excellence. Saint- Just, fut choisi pour donner l'exemple et le signal de la vigueur. Le Comité de Salut Public lui confia la rédaction du rapport sui* les événements du 1 1 mai et sur le^ort des trente deux membres mis en état d'arrestation par le décret du 2 juin.

Le 25 juin, la Convention, croyant que le travail de Saint-Just était prêt, ordonna, sur la demande de Robespierre, que le rapport sur les détenus serait lu le lendemain 26 : t Le rapporteur qui travaille jour et nuit , * dit Jean-Bon-Saint-André, c vous pi'ésentera un rappoit • digne de vous et de la Nation. •

Ce travail immense et si bruyamment annoncé , n'était pas prêt cependant; il ne fut lu et dépose que dans la séance du lundi 8 juillet. 11 débute par un violent appel à la résolution de l'Assemblée et à sa fermeté devant le danger que, dès son début, Saint-Just expose dans toute son étendue.

• La conjuralion dont je viens vous entretenir, i dit le jeune orateur, c est enfin démasquée; je n'ai point a 1 confondre les hommes, ils sont confondus; je n'ai I point à arracher ^ par la force du discours , la vérité » sanglante de leurs cœui*s ; je n'ai qu'un récft simple à > vous fair(», qno des vérités reconnues à vous dire. On a

sollicité Dillon de se mettre à la tête d'un soulèvement pour placer sur le trône le fils de Capet , déclarer sa mère régente, et combattre les Jacobins et Tanarchie. Il a semblé à votre Comité que ce projet avait échoué contre l'insurrection du mois dernier : Vanarchie était le cri de ralliement des conjurés; on espérait, par l'excès des malheurs publics, arriver à ce point de justifier le plus grand de tous, celui de donner un chef au

» Français.

• Buzot et Corsas tendent aujourd'hui secrètement la main à la Vendée ; si l'anarchie était la véritable cause de ces armements , Ils auraient cessé depuis la Constitution ; ils auraient attendu avec respect l'expression de la volonté du souverain , qui ne peut pas errer. C'est un crime de prendre les armes, lorsque le peuple est assemblé.

1 En réfléchissant sur le passé, en comparant les hommes à eux-mêmes, en rapprochant les faits, en analysant vos délibérations et les intérêts qui les ont agitées sous le masque du bien public , on ne peut nier qu'il ne se soit tramé , dans le sein de la Convention nationale, une conjuration pour rétablir la tyrannie et l'ancienne Constitution. Les principaux auteurs d'un dessein si funeste se sont enfin désignés eux-mêmes en prenant la fuite, il n'était point permis autrefois de les soupçonner; la défaite de tant de complots les avait instruits ; les périls qui pressent les pas dos ennemis du peuple avaient nécessité plus de raflinement dans leur conduite, ils n'étaient point ennemis audacieux de

» la liberté ; ils parlaient son langage , ils paraissaient

> comme vous ses défenseurs : ainsi deux armées enne- • mies combattaient sous l'aigle romaine.

i Mais maintenant qu'après avoir excité parmi vous 1 des orages qui vous ont forcés de déployer votre sévé- » rite contre eux pour sauver la patrie; maintenant qu'ils

> ont pris la fuite , et font ouvertement la guerre à la » liberté ; maintenant qu'il est découvert qu'on ne vante » point d'autre Constitution et d'autres lois que celles » qui auraient préparé le retour de la tyrannie , vous

> convaincrez &cilement le peuple français delà droiture

> de vos intentions, et vous pouvez, comme le consul

> de Rome , jurer que vous avez sauvé votre patrie. Au 1 moins n'attendez pas que votre Comité paie tribut à la

> faiblesse et à la superstition de qui que ce soit r le salut 1 public est la seule considération digne devons toucher; » l'état présent de la France, la dislocation du corps » politique , tout annonce que le bien n'a point été fait , » et que vous ne devez de ménagement à personne ; la » République ne tient aucun compte des faiblesses et des » emportements stériles ; tout le monde est coupable ,

> quand la patrie est malheureuse. »

Saint- Just, après ce préambule, pousse droit aiux Girondins. S'emparant de toutes les calomnies de la brochure de Camille Desmoulins, calomnies Mélayée^, une première fois déjà, par Robespierre dans son discours du 10 avril , il transforme la Gironde en complot royaliste ; a la montre c mystérieuse et politique ^ empressée en » apparence pour la liberté et l'ordi'e dans les occasions » de peu de valeur, opposant avec beaucoup d'adresse la » liberté à la liberté , absorbant avec art l'essor des déli-

» bérations, confondant Unertie avec Tordre et la paix, i Tesprit républicain avec l'anarchie, imprimant avec » succès un caractère de difformité à tout ce qui gênait i ses desseins , marchant avec le peuple et la liberté • pour les diriger vers ses fins , et ramenant les esprits

> à la monarchie par le dégoût et la terreur des temps » présents. »

Pour lui , Brissot n'est qu'un second Monck dévoué à la monarchie qu'il défendit sous les Rois , sous la République. Brissot est le véritable chef des Girondins ; pour l'abattre et surtout pour le déconsidérer, Saint-Just l'attaque avec une étrange persévérance, t 11 joua la dé- » licatesse de santé qui semble un obstacle à l'audace , » disait-il, t et il remuait l'empire. II joua la misère, et

> il habitait à Saint-Cloud le palais des rois. Il joua la i douceur et les affections simples de la nature ; il se » réjouissait du meurtre de son ennemi le 2 septembre ; 1 il appréciait tous les cœurs , tous les esprits , tous les 1 intérêts , et séduisait leur propre inspiration pour les » conduire vers le but où il tendait lui-même. Il fut trop » défiant pour avoir des complices ; il n'eut que des amis » qui conspirèrent avec lui, plutôt par la séduction de

> leur faiblesse ou de leur orgueil que par malignité ; cet » homme fut Brissot ; il eut de la finesse , il n'eut point i de courage. »

Les Girondins, à très peu d'exceptions honoi'ables près, avaient voté la mort du roi. Il était donc assez difficile à Saint-Just de prouver le dévouenient de ses adversaires à la monarchie. A la suite de Gamille Desmoulins , il se tira fort habilement d'affaire en affirmant

qu'au 10 août, en déposant le roi, ils jouaient la comédie et voulaient contenter et calmer le peuple ; plus tard, en condamnant Louis XVI , ils préparaient une place sur le trône à Philippe d'Orléans , place rendue facile à prendre; dès lors, toute l'Europe, moins la France, savait à quoi s'en tenir sur les tendances et les manœuvres des Modérés.

Si la crainte est partout, insinuait Saint-Just, c'est grâce à ces coupables* Ils savaient que la sagesse seule et la patience peuvent constituer une République, et ils n'en ont pas voulu. Ils ont profité de toutes les circonstances pour aigrir les accidents. En flattant le peuple, on persécutait les citoyens. On affectait de provoquer des ordonnances contre les troubles, quand le pays était tranquille. On dénonçait des projets de dictature et de triumvirat, quand ces fantômes étaient tellement impuissants qu'on pouvait les outrager impunément. Un vaste système , suivi avec une infernale habileté , consistait à faire des réputations saintes dans le parti secret de la royauté , et des réputations horribles dans le parti républicain.

c Et vous aussi, • s'écriait Saint-Just en s'adressant à cette bande d'égorgeurs qui , après avoir monté le massacre du 3 septembre , étaient arrivés à la Convention les pieds rouges de sang et les mains pleines de rapine ; < et vous aussi , vous avez été sensibles aux agonies du » 2 septembre ; et qui de nous avait plus de droit de s'en » porter les accusateurs inflexibles, ou de ceux qui, » dans ce temps-là , jouissaient de Taulorité , et répon- » daient seuls de l'ordre public et de la vie des citoyens,

• ou de nous tous qui arrivions désintéressés de nos dé- » serts ? Pétion et Manuel étaient alors les magistrats de » Parts. Ils répondaient à quelqu'un qui leur conseiflait

> d'aller aux prisons, qu'ils ne voulaient point risquer

> leur popularité. Celui qui voit égorger sans pitié est » plus cruel que celui qui tue ; mais lorsque l'intérêt a » fermé le cœur des magistrats du peuple , et les a dé- » pravés jusqu'à prétendre conserver leur popularité en

> ménageant le crime, on en doit conclure qu'ils médi- » taienl un crime eux-mêmes, qu'ils ont dû conspirer » contre la République , car ils n'étaient pas assez ver-

• tueux pour elle; ils ont dû d^lorer les forfaits qu'as

• ont laissé commettre pour n'en être pas accusés; ils oui 1 dû jouer l'austérité pour adoucir l'horreur de leur » conduite et tromper leurs concitoyens. »

Ramassant dans la poussière sanglante des prisons une vieille calomnie de Camille Desmoulins sur Brissot accnsé d'être un des auieufs des massacres de septembre , d'avoir pu sauver Morande, son ennemi, de l'avoir laissé égorger, et d'avoir dit que le qadavre d'un ennemi «ent toujours bon, Saint-Just jetait cette insulte à la face des Girondins : c Accusateurs du peuple , on ne vous vit point

• le 2 septembre, entre les assassins, et les victimes.

> Quels qu'aient été les hommes inhumains qui versèrent 1 le sang , vous en répondez tous , vous qui l'avez laissé

• répandre, c Morande est-il assassiné? » disait Brissot. » Morande était son ennemi ; Morande était dans les pri-

> sons. Les mêmes assassins ont provoqué des lois de

> sang contre le peuple , les mêmes assassins ont provo- » que la guerre civile, »

Plus loin , Suint-Just accuse ses ennemis de tout ce ()iii s'est foit de mal depuis la mort du roi. C'est le ministre Roland qui fomente de loin et avec une adroite nbeiînation les troubles de Lyon. Dumouriez va trahir; Pétion le sait, et Pétion ne prévient pas la Convention. L'anarchie règne dans Paris au pillage ; qui trouve-t-oa au raitîeu de l'émeute? le valet de Buzot, échauGTant le peuple. Beurnonville retarde le recrutement dt au moment où la coalition des rois menace I Dumouriez se fiiit battre à Nerwinde. déclare h la Convention et passe à l'ennemi. Oui agita ai les séances de la Convention , si ce n'est \ak complices, irrités deleur impuissance? qui excita à là révolte les corps administratifs des départements ? Qui aigrit les esprits? qui proposa de doubler la garde de l'As- • semblée , de fermer les Sections ? Où trouva-t-on jamais plus de violence î

Saint-Just va travestir, maintenant qu'il a prépai-é' Ioul« sa fantasmagorie, les événements du 31 mai , objet spécial de son rapport. Avec une dangereuse et déloyale habileté , il attribue tout le mal , (oui le désordre aux Girondins qui ont fôit arrêter Hébert. Sur le terrain de l'émeute et dans l'esprit des émeutiers vainqueurs, Hébert était un excdlent prétexte. On avait soulevé le peuple en son nom. Son nom va servir encore plus utilement. Si l'on en croit Saint-Just , son arresution n'est que le commencement de l'exécution du complot royaliste. Voici , selon le rapporteur du Comité de Saint Public , comment les conjurés auraient opéré , si le peuple n'y eût mis bon ordre par son soulèvement du 31 mai : ToM 1, SS

t Le mouvemenl était le même que dans les preniicis » jours du mois d*aout, où la Cour , conspirant contre ic

> peuple, et armée contre lui, se plaignait de sa licence;

> elle avait égaré les corps administratifs, ils Tétaient

> encore; la Cour, au nom des lois, opprimait la liberté; » au nom des lois, on Topprimait de même ; la Cour avait

> gagné quelques chefs de Sections, la commission des » Douze a acquis ces mêmes Sections , celles où Lafstyetlc » avait le plus d'amis.

1 Les 1*' et 2 juin, le peuple se réunit de nouveau par

> le sentiment d'un péril commun ; il s'était présenté » deux fois; ses pétitionnaires parurent tristes devant

> vous; ils étaient précédés du bonnet de la liberté cou- » vert d'un crêpe ; ils furent repoussés et outragés ; on • leur répondit par des fureurs ; on ne vowlut point les » entendre. Ainsi s'ébranlent les empires, par les injus- » tices envers les peuples. Déjà les malveillants s'autori- » saient de la violence et du triomphe des détenus; on

> sollicita Dillon de se mettre à la tête d'un rassemble- » ment; on agita le peuple de plus en plus, pour avoir un » prétexte de soulèvement.

» Le projet était dirigé par plusieurs chefe.

» Ces chefs avaient sous eux douze généraux doui

> chacun était chargé de s'emparer de l'esprit de quati'e » Sections.

> Ces généraux avaient en sous-ordre deux ou quatre

> afBdés principaux : le projet se communiquait à une

> seule personne, avec invitation de ne le communiquer

> qu'à cinq autres, lesquelles cinq devaient suivre la oiémo » marche , en divisant toujours un par cinq.

» On avait compté, pour exciter le premier bruit, sur » le renchérissement des denrées, ou sur de nouvelles » levt^es.

» L'aciion devait s'engager et se suivre ainsi. 1 On devait s'emparer, ù la même heure, du canon » d'alarme et Fenclouer , et s'emparer , par la voie de y> force, de ceux de la Maison commune et du Temple, >• de ceux de toutes les Sections , qui leur devaient être i» livres, soit par une attaque, soit par des afïidés de la » ligue.

» On devait proclamer le fils du feu roi Louis XVI , et » sa mère régente. »

Quelques murmures se firent entendre à droite, t Cette » dénonciation a été signée au Comité de Salut Public par f^ des gens qui ne seront point suspeîîts à ces messieurs ! » dit Couthon avec dédain, et Saint-Just ajouta : « La dé- » noncialion signée de ces faits et les pièces à l'appui se- » ront livrées à l'impression. »

Il continua ensuite sa lecture avec son impassibilité et son emphase habituelles, au milieu des applaudissements (juij'accompagnaient : « Le projet étant mis à exécution , » les individus composant cette ligue devaient se nom- » mer de droit gardes-du-corps, et ceux qui se seraient » distingués dans cette action auraient été décorés d'un » ruban moiré blanc , auquel serait suspendue une mé- » daille représentant un aigle renversant l'anarchie.

• Dans le même temps, on arrêtait à Channai un par- » ticulier traduit depuis à Paris et interrogé par le » Comité de Sûreté Générale, porteur d'une lettre où un » projet d'enlèvement était concerté, où le lieu de vos

> séances et votre perte étaient désignés obscurément , 1 où l'on parlait de sauver son prince y où l'on disait : 1 Vous êtes si grand et moi si petit !

1 Vous ne pouvez douter, citoyens, que les ennemis 1 de la liberté du peuple et du gouvernement républi- 1 cain ont du conjurer contre vous : c'est à vous de 1 chercher maintenant de quel côté étaient les conjurés.

> L'anarchie fut le prétexte des partisans de la royauté ; 1 Paoli en Corse y Dumouriez dans la Belgique , les déte- » nus , tous tenaient le même langage.

» La conjuration s'étendait dans toute l'Europe : elle » agitait les colonies par le moyen de Santhonax et Pol- » verel , qui régnèrent véritablement à Saint-Domingue ; I elle agitait la Corse ; vos commissaires y avaient été » proscrits ; des lettres ont été trouvées sur une bom- » barde génoise» abandonnée en mer, qui toutes attes- » tent que le même plan de poursuivre les conunissaires

> était suivi partout : un arrêté de l'assemUée générale » de la Corse les chasse de cette ile » et licencie les ba- 1 taillons qu'ils avaient formés ; toutes les lettres attes- » tent que le peuple de la Corse est trompé par les

> mêmes insinuations qui ont troublé la France. Paimi 1 ces lettres, une est adressée à Vei*gniaud ; on lui dit : i Parte» f venez ^ et le peuple vous bénira, i

Alors Saint-Just raconta ea détail tout ce qui se tramait dans la France, les soulèvements menaçants, les prises d'armes de l'Ekireet du Calvados , les libertés violées , les assassinats de Beaucaire , les cris de Vive le roi !

t L'Europe attend quels seront les premiers lâches 1 qui auront un roi ! » s'écrie-t-il ensuite. « La liberté du

» monde et les di'oils de l'homme sont bloqués dans > Paris, ils n'y pérîronl point. Votre destinée est plus » forte que vos ennemis ; vous devez vaincre. Les pré-

• cautions sont prises pour arrêter le crime.

< Prononcez maintenant, i dit-il en finissant. « Vous » devez mettre quelque différence entre les détenus : le » plus grand nombre était trompé, et qui de nous peut

• se flatter de ne l'être jamais? Les vrais coupables sont

» ceux qui ont fui , et vous ne leur devez plus rien ,

» puisqu'ils désolent leur patrie. C'est le feu de la liberté

» qui nous a épurés , comme le bouillonnement des me-

» ,Và\x\ chasse du creuset l'écume impure. Vous ne pou-

» viez pas sauver la patrie avec eux : qu'ils restent seuls

» avec le crime qu'ils voulaient commettre. Ils se plai-

» gnaient de l'anarchie, ils nous y plongent; ils ont

» troublé la paix des bons habitants des campagnes ; et

» vous , vous avez fait des lois : que le peuple choisisse

» entre des rebelles qui lui font la guerre, et vous qui

» soulagez ses maux. Ils ne partageront donc point avec

» vous l'amour du monde. Ils se plaignaient qu'on vou-

» lait diviser la République, ils se partagent ses lambeaux ;

» ils disent qu'on a outragé dus membres de la représen-

» tation, ils l'outragent tout entière; ils étaient froids

j» contre les brigands de la Vendée, ils appelaient la

r Frame contre vous, et trouvent aujourd'hui des armes

» pour combattre les lois et déchirer l'empire. Nous^

• avons retracé leur conduite depuis le premier jour;

» plusieurs ont rendu compte des événements selon

3 qu'ils étaient émus par leurs passions; ils ont raconté

» les faits sans suite et sans liaison : les faits sont tou-

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