‹ Saint-Just et la terreur (volume 2)Chapitre 4 sur 25 · Tome I. i · texte numérisé non relu

Tome I. i

Desmoulins 9 si nous avons eu beaucoup lu blâmer, la force de la vérité nous a contraint à louer quelquefois. Nous subissions Tinfluence de notre conscience. Il nous a semblé loyal, en admettant des degrés dans le crime , de dispenser moins de blâme et d'horreur au poète, à Thomme égaré par son imagination, qu'à régorgeur, qu'au terroriste. Tout coupable qu'il fût, Camille l'était moins que Hébert , son confrère en ' journalisme , par exemple. Nous le blâmions si sévèrement cependant , que nous avions peur d'en avoir dit trop de mal. Bien que cette fois encore nous détestions Saint-Just moins que Ronsin , pour ne citer qu'un de ces monstres qui déshonorent l'humanité, nous ne mériterons pas le reproche d'indulgence; non pas que nous écrivions en vue de Tapprobation , mais jjarce que tout ce que nous avons lu , tout ce que nous savions , tout ce que nous avons appris , s'est gravé dans notre esprit sous la forme de l'horreur , mais disons-le aussi , d'un immense et douloureux regret : c'est que cet homme , si fort , si puissant sur lui-même et sur les aulres, si considérable , si étonnant de hardiesse et d'audace , si profond de pensée et de conception , se soit laissé entraîner par les im-

patiences de l'ambition , par les entraînements de son / éducation première , par de fatales amitiés , hors des Téritables voies sociales. Qui sait ce qu'un tel homme, mieux élevé , bien dirigé, bien inspiré, eût apporté de force aux institutions expirantes. Mais il était dit que tous ces présents de la nature, toutes ces qualités développées par l'étude et la méditation , devaient aller où allaient alors toutes les forces vives de la nation , les talents , la pensée , l'intelligence : 2i l'opposition , ik l'idée révolutionnaire, ^ l'anarchie, au massacre , k la Terreur.

Nous serons donc d'autant moins porté à l'indulgence que tant de dons précieux ont été plus mal employés, d'autant moins porté k l'indulgence que l'on voudrait essayer aujourd'hui de refaire une république semblable à celle dont Saint-Jusl fut un des principaux souteneurs, et, pour la rendre possible , dissimuler les actions odieuses de cet homme sous le relief et l'apparat de vertus qu'on lui prêle , qu'il sut feindre seulement, quil n'eut jamais* Ces grands exemples , ces succès , ces infortunes , ces punitions terribles, devront-ils donc toujours rester inutiles?

Antoîne-Louîs-Léon-FloreUç de Saint-Just, fils de Louis Jean de Saint-Just de Richebourg , chevalier de Tordi'e royal et militaire de Saint-Louis , ancien maréchal-deslogis de gendarmerie , naquit le 25 août 1769 , à Decize , petite ville du Nivernais. C'était , suivant l'expression vulgaire un enfant de vieillesse ; car son père était alors âgé de cinquante-cinq ans. M. de Saint-Just avait eu aussi deux filles dont Tune est morte il y a quelque vingt ans peut-être, et dont Tautre, parvenue à un très-grand âge , vit encore retirée à Château-Thierry. Marie-Anne RoWnet,. la mère de Saint-Just , était née à Nevers , (1) et s'y était mariée. A quelle époque la famille de Saint-Just

(i) Morte à Blérancourt le 11 février 1811, àgéc de sohanleseize ans.

vint-elle habiter lu Picardie et Bléraneourt. Nous croyons que ce doit être vers 1770 ou 1771. Ce que nous savons de précis , c'est que Saint-Just , que des biographes font naître à Bléraneourt , arriva tout jeune dans le Soissonuais , où son père , probablement en quittant le service , vint prendre la direction des affaires d'un riche propriétaire de Morsain, dont il faisait cultiver les terres, dont il touchait les rentes. Un peu plus tard , nous voyons M. de Saint-Just quitter le village de Morsain et venir un instant se fixer à Narapcelles , petit village en 1790 enfermé dans le département de TOise et voisin de Bléraneourt. Là , il acheta quelques biens qu'il dut faire valoir lui-même avant de se retirer à Bléraneourt. Evidemment, un correspondant de la société des Jacobins de Paris a commis une en*etir , quand il adresse aux clubistes un«î lettre où il leur raconte que, dans une cérémonie publique, le maire de Bléraneourt, en répondant à un discours du jeune Saint-Just, alors lieutenant-colonel des gardes nationales du canton , lui parla de son père et de son grand-père qu'il a beaucoup connus , se répandît en éloges sur eux et lui prédit qu'il sera digne de ses ayeux. Il reste encore à Bléraneourt un certain nombre de vieillards nés dans le pays et en sachant la tradition ; ils précisent la date de l'arrivée dans le pays de la famille de Saint-Just, en affirmant d'un parfait accord que Saint-Just n'avait alors que dçux ou trois ans.

Par le récit de ces vieillards , nous apprenons que M. de Saint-Just , père , jouissait à Bléraneourt d'une grande considération méritée par son affabilité , par une vie toute de probité et marquée par d'importants services.

Sa mère apparaît comme une sainte et digne femme , économe mais charitable , douce et d'une grande fai^ blesse. Si le père eût vécu, peut-être n'aimons nous pas à écrire la biographie du fils qui, dirigé par la main ferme d'un père et d'un ami, eût été l'un de ces bons citoyens dont le meilleur éloge à faire c'est qu'ils n'ont pas mérité l'attention de l'histoire, ce nécrologe de quelques grands citoyens et surtout des grands coupa- \ blés de la politique^

La fortune dé cette famille était des médiocres. La maison de M. de Saint-Just, située tout à l'extrémité de la ville et dans le quartier le plus retiré, offrait l'apparence modeste de la retraite qu'un sage s'est choisie. Elle existe encore avec toute sa physionomie d'alors. Petite, basse, sans étage, précédée d'une grille en bois sur une rue étroite aboutissant à la campagne, elle prenait vue par derrière sur un assez vaste jardin maintenant appartenant à plusieurs petits particuliers. Il reste aujourd'hui de ce verger une vieille et ombreuse charmille baignant ses racines chenues dans un ruisseau au murmure duquel se promenait sans cesse, lisait, écrivait et rêvait l'ardent jeune homme dont l'histoire ne soupçonne pas les écarts d'imagination. Nous avons visité et longtemps questionné une brave vieille femme de soixantedix-huit ans qui, dans sa jeunesse, fréquentait la maison des dames de Saint-Just. c Toujours il était sous cette char- 1 mille, I nous disait-elle en parlant de celui dont alors on était loin de soupçonner la réussite si prompte et la chute si terrible. 1 11 s'y promenait seul en déclamant tout haut, > ou en lisant. 11 y était sans cesse à éci'ire. Ouand il en

1» iortait pour reparaître à la maison, il nous disait des 9 choses terribles, il nous prédisait tout ce qui arrive- > rait. Nous Tadmirions et nous étions effrayées. >

D'après ce qui nous apparaît ^ la vie était facile pour cette famille avant la mort de son chef qui, aux revenus de quelques biens dans le pays et aux environs dé Noyon, joignait ses pensions de retraite et de chevalier de Tordre de Saint-Louis. Quand il mourut, âgé de soixante trois ans, le 8 septembre i777, à cette aisance dut succéder, sinon la gène, du moins plus de difficultés. Par les personnes qui ont fréquenté M^^^ de Saint-Just jusqu'à sa mort arrivée dans les premières années de ce siècle, nous apprenons qu'elle vivait très retirée et soumise à plus d'une privation.

Le jeune Saint-Just n'avait guère que huit ans, quand son père» en mourant, le laissa sans appui, sans direction sérieuse. La tendresse d'une mère ne suffit pas pour dompter ces ardentes natures, que l'impulsion même plus énei^que d'un homme, d'un père, ne sauve pas toujours de bien des écarts. La première éducation de la famille qui a tant d'influence sur la vie des jeunes gens dut complètement manquer à Saint-Just.

Quand son fils eut atteint l'âge où d'ordinaire les parents se séparent de leui*s enfants et les confient aux soins, à la science de maîtres qui préparent le savant, le penseur et le citoyen. M™* de Saint-Just le remit entre les mains des Oratoriens du collège de Saint-Nicolas de Soissons. Leur pensionnat avait de la réputation. Là, l'enfant fit preuve d'une grande facilité. C'est notre meilleur élève, dirent bientôt les Pères en le montrant avec

oi^ueiL On kj^f^ <iue ses professeurs Taraient sur- \iommé leMmL^re ^guerre. Ce mol nous parait invraisemblabl^^lJPaprès coup. On raconte encore qu'un de ses profesmrs, jdans un jour de divination prophétisante, aurait dit de lui qu'il serait plus tard ou un grand homme ou un grand scélérat. Un honorable vieillard qui vit encore à Coucy-Ie-Château et qui a suivi les classes des Oratoriens de Soissoas en même temps que Saint-Just , nous a affirmé la vérité de cette sorte de prédiction. Le jeune Saint-Just avait rimé quelques vers contre la religion; ils ftirent saisis par un professeur qui, frappé de cette précocité de talent et de perversité, s'efiûraya de Tavenir que cet enfant se promettait à lui-même et au monde , et put dans sa doideur soulever , pour y lire, un des coins des mystères futurs.

Le vieillard de Coucy nous disait encore qu'au collège Saint-Just se montrait déjà froid et réservé. Loin du tumulte des jeux bruyants de ses jeunes condisciples, nous ne disons pas de ses jeunes amis et pour cause , il errait livré à ses réflexions qu'on ne troublait pas sans danger. Il infligeait de sévères corrections à l'imprudent qui le tourmentait dans ses accès de rêverie.

11 se faisait déjà remarquer dans ses amplifications, nous dit la même personne; c'était le plus habile dans ce genre de composition où se découvre la puissance future de la pensée, la rare qualité de l'initiative. Dans ses hautes classes, c'était de créer qu'il préférait s'occuper, dédaignant les faciles succès des traductions latines ou françaises.

La puissance de l'assimilation par la mémoire devait

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d'uilleurs admii 'avo-

rites; car, biet ; aii-

mîrable méinoii une

preuve. Il lui si l'au-

teur pour le porter ù toujours gravé dans son esprit. C'estve qui explique comment, dans un âge si peu avancé, il put tant savoir. Ce pouvoir d'assimilation par le souvenir l'avait immensément aidé. On trouve, dans les Mémoires de Burère, de piquants détails sur la grande confiance de Saint-Just dans sa mémoire. Ce que nous allons dire peut paraître appartenirù une thèse générale ; évidemment, c'est de lui-même que Saint-Just entend parier.

Saint-Just et Barère causaient un jour de questions littéraires. Ils se trouvaient en désaccord sui' la meilleure méthode d'apprendre et de retenir. Barère croyait à la nécessité d'extraire el d'écrire. Saint-Just voulait au contraire tout confier ù la mémoire dont lu mission est de rappeler à propos les trésors de science qu'on lui a remis en dépôt. « La méthode des extraits est très peu utile, » disait-il à Barère. « (Juaiid vous êtes frappé ou d'une . maxime ou d'un développement , ou de telle autre^ . chose dans un livre, lisez deux fois; vous vous en sou- 1 tiendrez. Couchez par écrit, votre mémoire se repot sera sur [votre extrait; elle deviendra paresseuse, 'et * toute votre instruction sera dans des cartons; • — • Les

> anciens n'étudiaient qu'en apprenant les morceaux des » grands maîtres, • répondait Bai-ère. — « Oui, mais

> par cœur, . répliqua Saint-Jnst en appuyant sur ce. mot. Barère ajoula : « Démosthènes voyagea ehez les

--■•;*' 'T^ '^-ai.

Ufeiis |H)!ur y étudier et extraire. > --» c Je le nie , » ïntsJust. Comme Barère, continuant sa démonstration , soutenait ^e Tacite cuvait son génie en faisant des extraits qu'il appelait excetftay Saint-Just l'interrompit pour v|^à)^^ce| ttejbj^p^^ : < Cette idée est bonne ^ si » Von paKMe&'f];â& langues étrangères. Les

» extrailKoe^ liliâëi^ ïiationaux sont rarement utiles. Ils » servOTi pour l'érudition sans perfectionner Tentende- I ment. »

Doué d'une ambition précoce qu'alors on décora du titre d'émulation , très-retiré en lui-même déjà , déj:\ fier et hautain, Saint-Just apprenait avec ardeur, moins pour apprendre que pour dépasser ses camarades. La tradition existe encore de ses heureuses dispositions , de sa ténacité et aussi de cette ambition qui était peut-être de la jalousie.

Au collège,Saint-Just se fit encore remarquer par son ardeur à rimer de petits vers. 11 en écrivait sans cesse. Ses camarades lui avaient donné le surnom de ôi^Asaoucy y et comme on ne lui avait pas caché que ce d'Assoucy était un très-mauvais poëte, l'enfant entrait alors dans des transports de rage. Il n'en persistait pas moins à aligner des rimes.

Des vieillards, que nous avons consultés et interrogés, se rappellent aussi la fermeté précoce de son caractère. Une anecdote , dont nous ne garantissons pas l'authenticité, mais qui ne manque pas d'un certain aspect de vraisemblance , nous donne une idée de ce qu'il était au collège. Irrités de la sévérité de leurs professeurs, mécontents aussi du régime assez maigrement Spartiate à

Taide duquel on leur enseignait la sobriété , les élèves se soulevèrent. Parmi les plus exaspérés, parmi les* plus mutins, parmi les plus entêtés surtout, Saint- Just se fit remarquer, 11 fut résolu qu'on mettrait le feu au collège et que , pendant le tumulte , on s'évaderait. Le déterminé jeune homme aurait reçu la périlleuse mission d'allumer l'incendie, et, la nuit venue, muni d'une lanterne qu'il cachait sous ses vêtements, il se serait glissé danslacour à traverser pour parvenir au bâtiment condamné au feu. Un gardien veillait et faisait sa ronde, H aperçut Saint- Just qui, dit-on, essayait d'accomplir son funeste dessein. L'enfant fut saisi tenant encore la bougie, pièce flagrante de conviction. Il lutta contre le maître de toutes ses forces , avec l'énergie du désespoir et de la honte. Conduit devant le Père supérieur, il refusa de nommer ses complices et les chefs de Tentreprise. On le jeta au cachou Rien n'y fit. Pour le forcer à des révélations, on ne lui apporta plus qu'une ration fqrt maigre et insuffisante; il en jeta une portion par la fenêtre et s'obstina à ne plus parler» On ayoute même qu'il répondit par cette bravade aux instances de ses maîtres essayant de vaincre cetteobstination d'enfant : t Allez raconter au Principal ce » que vous avez vu, et dites-lui que Saint-Just, prévoyant » bien d'autres violences, s'endurcît à les supporter avec » courage.» Cette aventure se serait terminée par l'expulsion du collège de Soissons du jeune entêté que les Pères Oratoriens auraient renvoyé à sa famille. Le trait est bien dans la nature de l'homme , quoique nous n'y ajoutions pas foi. Nous savons que Saint-Just termina ses classes chez les Oratoriens de Soissons. Son condisciple de Coucy

nous affirme avoir connu Sainl-Jusl au collège de Soissons, laisant sa rhétorique. C'est là un démenti péremptoire à Barère qui, dans une courte et fautive biographie de Saint-Just , le fait étudier à Paris sous le célèbre Daunou. (1).

Les études de Saint-Just, quand il était au collège encore, les auteurs qui lui tombèrent plus tard entre les mains, eurent une étrange influence sur sa pensée et sur son style. Au collège , Tacite l'attirait par sa concision , par Tapreté de son langage plein d'amertume, dur et austère à force d'être serré , et par cela même si difficile à comprendre qu'il éloigne la grande majorité de ces jeunes esprits charmés plus facilement par l'élégance aimable des poètes latins du siècle d'Auguste. La lecture de Montesquieu, de Machiavel, de Jean-Jacques, des philosophes, eut ensuite de singuliers attraits pour lui; çiais, par-dessus tous, le sentencieux et dogmatique Montesquieu lui apparut constamment comme le meilleur des modèles à suivre. 11 le lisait et le relisait sans cesse. 11 ne pouvait s'en séparer.

La sévérité abstraite de ces études mal dirigées, ou plutôt point du tout dirigées par une mère ignorante de la philosophie I de ses sophismes, de ses paradoxes, de ses erreurs et de ses dangers, n'empêcha pas l'imagina-

(1) En 1786, voici quel était le pei*sonncl de Saiut-Nicolas-des- Oratoriens de Soissons, et par conséquent quels furent les professeurs de Saint-Just : Sulpice-Marie de Molier, supérieur et Principal du collège , probablement tenant la chaire de philosophie ; François-Marcel Pruneau, préfet des études» et François-Joseph Monnier, professeur de rhétori(iue.

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