‹ Saint-Just et la terreur (volume 2)Chapitre 5 sur 25 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

bMV^'o'^'O'

lion du jeune homme de s'exalter singulièrement à la lecture des pages libertines qu'il rencontrait trop souvent à la suite de pages austères et guindées dans ses auteurs favoris. Dans l'œuvre de Voltaire, La Pncelle coudoyait le Dictionnaire Philosophique > Diderot avait écrit ta Religieuse a c6té de ses paradoxes. Le Temple de Gnide avait précédé VEsprtt des Lois. Les ardeurs sensuelles de la Nouvelle-Heloïse, des Confessions de Pygma' lion^ n'étaient point éteintes par les controverses du Contrat Sodaly de la Profession de foi du Vicaire Savoyard. 11 s'ensuivit cjue l'esprit et le cœur de ce jeune homme qu'aucun guide sûr et aimé ne conduisait à travers ces périls nombreux, ces écueils inévitables et mortels, s'égarèrent à la fois. 11 y trouva la forme , il y perdit la raison.

Jeune , ardent , beau de visage , spirituel , agréable de manières, plein de volonté, n'ayant jamais connu la timidité qui parfois tient lieu de sagesse , il marqua son séjour à Blérancourt par des succès si nombreux et si bruyants que la petite ville en fut bientôt tout occupée. Compromis déjà, dit-on, dans quelques aventures galantes avec de grandes dames qui se seraient chargées volontiers de former ou de déformer le cœur d'un si charmant cavalier, il poursuivait encore de ses tendresses banales ei compromettantes les fillettes et les femmes de Blérancourt et des villages voisins. C'était de la part Jdes pères et des maris un long concert de doléances auxquelles M"»« de Saint-Just et ses amis n'auraient pu apporter fin qu'en faisant, dit-on, momentanément disparaître cejeunefou;ce qui ne le corrigea point. Nous le verrons.

il est une ehrouique qui est artivée jusqu'à nous, alors que nous ne songions point encore à entreprendre la difficile biographie de Saint-Just, chronique dont on trouve la trace bien indiquée ^ bien précise, très vivante, dans la mémoire de quelques anciens du pays qui viennent à peine de disparaître. Ils se la racontaient entre eux et la redisaient à tous, bien longtemps avant que Ton crût utile de faire revivre, pour l'intérêt et les enseignements d'aujourd'hui, les souvenirs de la Révolution et des révolu* tionnaires. A cette heure malheureusement, nous ne pouvons plus prouver; mais le fait est toujours bon à noter.

Sur les bords de l'Aisne, quand on avait traversé la vieille et sombre ville de Vailly, on apercevait au fond d'un vallon très pittoresque les vastes bâtiments du couvent des Picpus de Vailly. Ils servaient de maison de correction. C'était là (1) que les R. P. Picpus empiison-

(I) Le couvent des Picpus contenait, outre rétablissement de correction , un hospice d'aliénés où Ton ne recevait que les personnes aisées et pouvant se traiter à leurs frais. Les détails que nous donnons sur la réclusion passagère de Saint-Just proviennent du médecin attaché à l'établissement des Picpus. Des \1eillards, don^ les uns viennent à peine de disparaître dans la tombe , dont d'autres vivent encore à l'heure où nous publions celte étude, nous les ont confirmés, 11 y a une vingtaine d'années encore , des contemporains connaissaient et montraient, nous dit-on, dans les bâtiments du couvent des Picpus, la chambre où avait été enfermé Saint-Just. C'est, pendant sa détention, qu'il aurait, donnant ainsi cent fois raison à la sévérité de sa famille, composé l'ignoble poëme d'Organl, s'il fallait les en croire.

Nous devons, pour rester sincères, avouer que nous avons vainement interrogé les registres statistiques où le directeur des Picpus dressait annuellement la liste des détenus; mais nous ajouterons qu«

naient, prikîhaieiil le plus qu'ik pouvaient, et réformaient, quand ils le pouvaient, les fils insoumis et libertins des nobles familles des environs. Saint-Just y aurait été enfermé. 11 y serait resté quelques mois, expiant ainsi, dans le silence et la retraite, son excessive licence et les entraînements de son cœur.

Ce libertinage de la très première jeunesse n'eût pas suffi pour nous permettre de nier formellement ce puritanisme de vertu dont se parent avec fracas les dernières années de Saint-Just. Mais nous touchons au moment de constater un fait cette fois trop prouvé et bien compromettant pour cette austérité et les admirations passionnées de cette vertu si pure. Nous voulons parler de la publication d'un poème sur l'étude duquel nous nous appesantirons avec tout le soin qu'il nous parait mériter, avec une attention dont on ne tardera point ù comprendre la portée.

Il est un livre , aujourd'hui rareté bibliographique ù peu près introuvable , si ce n'est dans les grands dépôts publics ; livre que les chercheurs et amateurs de curiosités littéraires, seuls, ont vu et touché, nous ne dirons pas : lu; livre dont les biographes, qui se copient toujours, ne savent les uns qu'une t^^adition approximative, les auti'cs que le nom encore souvent mal écrit; livre

rétat n*en a pas été fait pour l'année 1790. Ce compte-rendu annuel ne faisait d'ailleurs mention que des détenus enfermés sur des ordres du roi et nullement des corrections innigées par les familles à leurs enfants indisciplinés et libertins : deux causes expliquant suffisamment Tabsence du nom de Saiat-Just sur ces états , si réellement il a été interné à Vailly.

que l'histoire a dédaigné comme mi détail, et dont nous voulons longuement parier, parce que de Tétude que nous nous proposons d'en faire, découlent certains enseignements utiles, des contrastes piquants, bizarres et inattendus, et surtout des notions inédites et curieuses sur le caractère et le talent de son auteur auquel certes, avant d'avoir lu notre travail, on n'eût peut-être pas osé attribuer de petits vers mignards, de la petite poésie licencieuse, des bei^erades galantes, des paysages à la Wateau, des contes dévergondés, des lupercales hon<teuses, des inventions enfin qui dépassent les indignités politiques de la Pucelle de Voltaii*e, les saletés athées de la Guerre des Dieux de Parny, et les hardiesses de la littérature à l'usage des boudoirs et des petites maisons du temps de Louis XV.

Ce livre s'appelle OrganL C'est la première partie de la trilogie littéraire de Saint-Just.

Organt affiche la prétention de passer pour un poëme. Conune à peu près tous les poèmes, il se divise en vingt chants. H a pour épigraphe ce vers moqueur d'une satire de Gilbert :

« Vous! jeune bomme, au bon sens avez-vous dit adieu ! »

Il porte la date de J789 et n'a pas de nom d'imprimeur. I/auteur annonce par dérision qu'il se vend Au Vatican, Malgré la grande liberté de l'époque et les excessives tolérances de la censure et de la police de la librairie , l'éditeur et l'imprimeur n'osèrent point se nommer. C'était là un de ces livres que les colporteurs devaient enfouir au fond de leur balle , que les libraires dissimu-

latent soigueusement dans les mystères de ces tii*oii*s a double fond où les libertins, les filles entretenues et les prostituées , savaient que se cachait honteusement leur littérature de prédilection et couraient la découvrir. Peutêtre Organt a-t-il été imprimé par ces presses clandestines d'où sortaient alors par millions de feuilles les pamphlets prétendus imprimés en Hollande, les journaux diffamateurs, les brochures incendiaires que la police poursuivait sans relâche, saisissait, brûlait, et qui, phénix nouveaux et multiples, semblaient renaître de leurs cendres.

Organt ne pouvait être avoué par un imprimeur et un libi^aire bonnettes. C'était lu, en effet, un ouvrage infâme comme le dix-huitième siècle en a trop produit; un livre de récole de Crébillon fils, moins l'invention; un livi*e des mauvais jours de Voltaire, moins l'esprit et le style. On comprendrait ce poème écrit par un vieux libertin sentant le besoin de réveiller ses désirs blasés , de les irriter par de vives et lubriques images; mais il nous étonnC) venant d'un jeune homme à peine entré dans la vie, que toute la sève ardente de la jeunesse, de la vigueur et de la santé, enivre, qui par conséquent doit à peine trouver une heure à perdre dans la description de voluptés dont il commence seulement a jouir. A l'âge où Saint-Just composa Organt, on dévore de pareils livres pour plus tard les mépriser et les repousser du pied dans la fange, mais on ne les écrit pas ; on cherche à savoir, mais on ne professe pas. Lire de pareils livres en se cachant n'est pas une dépravation morale ; mais les foire nous semble un lorrible indice de profondes corruption.

On a beaucoup vautë la vertu de Sàint-Just. On a parle de sa continence égale à celle du Romain Scipion. Ses admirateurs ont loué sa force d'ame, son pouvoir héroïque sur lui-même. Sparte n'a pas, selon eux, de stoïcien plus sûr de dompter ses passions. L'homme qui à vingt ans écrivit l'ignoble poème é!Organl , ne fut jamais sincèrement vertueux.

Nous avons dit que, en 1789, Saint-Just passait pour avoir été enfermé dans la maison correctionnelle des Picpus de Vailly, pour cause d'insubordination et de libertinage. Voici une anecdote, ou plutôt un fait cette fois très positif, très inconnu et très probant de sa vie intime.

En 1790, Saint-Just se passionna pour une belle et spirituelle jeune fille qui lui fut refusée et que des relations de convenance ^'et de famille donnèrent à un jeune notaire , l'un des premiers du pays et plus tard membre de l'administration départementale de l'Aisne. Des relations intimes et coupables s'établirent entre les deux jeunes gens. Cette liaison, ouvertement scandaleuse, durait encore, quand Saint-Just fut envoyé à la Convention par les électeurs réunis à Soissons dans les premiers jours de septembre 1792. Saint-Just ne partit pas seul pour Paris, et BiéranQpurt compta bientôt un séducteur de moins et un mari désolé de plus. Celui-ci poussa les hauts cris, parla de vengeance. C'était à la fois un peu tard et un peu tôt. Saint-Just avait à Chauny un seïde ardent et dévoué, qui fit arrêter le mari, le garda quelque temps dans les prisons de la viUe , et enfin l'envoya à Paris , où ce grand coupable d'une nouvelle espèce eût peut-être péri , sans le 9 thermidor.

En ce moment^ nous ne parlerons que pour mémoire des petits soupers de Oichy-la-Garenne, où Saint-Just, Robespierre, Barère, Dupin (de TÂisne) le bourreau des fermiers^énéraux, renouvelaient les beaux joui*s de la Régence.

Ces souvenirs et les anecdotes inédites par lesquelles nous avons commencé cette étude peuvent très bien servir de préface au premier livre écrit par $ain^Just.

Si, maintenant, à la poésie boueuse d*Organty aux ardeurs libertines de la première jeunesse de Saint-Just; si, aux relations assez équivoques de ce jeune homme que nous rencontrons par les rues de Paris, courant après Tamazone rouge de la courtisane du peuple, la sanglante Théroigne de Méricourt, nous pouvons ajouter les déportements de i791 et de 1792, les débauches de 1793 et de 1794, que restei*a-t-il de cette vertu si vantée, de ce stoïcisme , de cette victoire sur les passions , de ce vernis <le continence? Qu'est devenu ce piédestal où l'on essayait de faire poser, pour les réhabilitations de l'avenir et les besoins de la démagogie , ce héros Spartiate dont on a soigneusement dissimulé les vices intimes et que nous accusons, nous, preuves et livres en mains, de charlatanisme effronté, d'hypocrisie menteuse, d'insigne tromperie? ^

Jusqu'à présent, on savait Saint-Juçt cruel, violent, despote conune tous les hommes à systèmes. Ce n'est là qu'une des faces de son caractère et i|on pas la plus détestable. On peut presque pardonner, en faveur d'une idée bonne ou mauvaise, aux duretés, a la tyrannie, et la nécessité des situations revot souvent rapparence atté-

naanio d'un événement de force majeure. Mais le libertinage hypocrite, mais Tinconduite hautement affichée d'abord et plus tard soigneusement voilée d'un masque menteur par besoin, doivent recevoir leur punition et servir aux enseignements de l'histoire, surtout quand d'insensés admirateurs essaient de transformer leur idole en héros de retenue, de pudeur et de vertu. Il est bon de déshabiller l'idole de son vêtement de convention, et de l'exposer à l'étonnementet au mépris qui punit mieux que la haine.

Aussi espérons-nous prouver, sans crainte de doute à la suite de notre démonstration, qu'à vingt ans Saint- Just était déjà profondément corrompu, perverti, perdu pour cette vertu du nom de laquelle on a si étrangement abusé en sa faveur, du nom de laquelle il abusera si souvent lui-même pendant sa vie.

Saint-Just débute par une préface orgueilleuse à stupéfier l'oi^eil. c J'ai vingt ans, » dit-il, c j*ai mal fait!

> Je pourrai foire mieux. » J'ai vingt ans et j'ai mal fait ; c'est-à-dii'e mes fautes, c'est de l'inexpérience, mes fautes, il faut les attribuer, les reprocher à mon âge seulement! Voyons si, en faveur de ces vingt ans, de cette jeunesse profanée, nous pourrons pardonner k € ce qui a

> été mal fait 9 > et si surtout on pouvait, avec Saint-Just et comme lui, conclure à plus de succès pour l'avenir.

Le poème d'Organt^ si on peut appeler cela poème, prétend à la fois tenir de l'allégorie, de la chevalerie et de la fantaisie. Les exploits galants, guerriei^s et tapageurs de la Table-Ronde et de VOrlando furioso ont prin- TOME i. 3

cipalemant inspiré le jeune auteur. Nous sommes eu pleine époque carlovingienne,

II prit un jour en^ie à Charicmagne De baptiser les Saxons mécréants.

Adonc il s*anne et se met en eampagne , .Suivi des Pairs et des Paladins Francs.

Monsieur Le Magne eût mieux fait, à mon sens. De se damner que de sauver les gens, De s'enivrer au milieu de ses Lares , De caresser les belles de son temps, Que parcourir maints rivages barbares Et pour le ciel consumer son printemps.

On le voit dès le début : la morale du livre est facile , si sa poésie ne Test guères.

Un chevalier Picard, de Tarmée du roi, pour charmer les loisirs du camp, chevauchait par les forcis épaisses avec sa mie en croupe. Survient, un beau soir,

.... un chevalier enveloppé d'airain^ Le pot en tôte et la lance à la main ,

qui défie le Picard, le combat, le terrasse, lui enlève la

sensible AdeUnde qu'il jette sur le cou de sa haquenée , et s'enfuit par les dédales de la futaie, le tout pour aller livrer la belle aux brutales ardeurs d'un moine luxurieux, dont l'intervention n'est bonne qu'à motiver une poésie de lupanar et une crudité d'expressions pornographiques que les gens honnêtes refusent même à leur imagination. La violence consommée, le moine enferme sa victime dans une tour d'airain ,

Qui commandait :i toute h\ jiraiiif .

Puis, tandis que Tamaiit Picard et malheureux livre Tassaut à cette tour, le moine pousse Adelinde dans un charriot de feu traîné par un démon. Pour parfaire Ta- ▼enture,

le tendre chevalier

Sentit son dos en voûte se plier.

En un poil dur sa peau douce est changée.

Ses mains d'ivoire et ses pieds rembrunis En un sabot sont soudain raccornis« Pousse une queue ; et sa tête allongée ' D'oreilles d'âne est bientôt embranchée* II veut parler... ses soupirs énergiques Font du châtel résonnw les portiques.

Mais Amour veille. Aux flancs de cet âne improvisé il ajuste deux ailes; il l'enfourche, et, Tun portant l'autre, ils s'en vont à la poursuite d' Adelinde et de son ravisseur paillard.

Voilà les belles inventions , les merveilleux vers qu'il nous faut traverser pour arriver à rencontrer la déesse Folie singulièrement aflublée d'une robe

Où Ton voyait, en forme de plain-chant, Les œuvres, noms et grotesques figures Des plus grands fous du passé, du présent, Et qui plus est , ceux des races futures.

Ces fous pour le poète qui annonce déjà le Saint-Just régicide, implacable, du procès de Louis XVI; ces fous, nous citons textuellement, c'est

.... César, cet honnête brigand.

C'est ce bandit dont la rage infernale

Ensanglanta Funivers gémissant ^

Et qui serait à mes yeux bien plus grand ,

S'il n'eût jamais vaincu que Bucéphale.

Ennemi déjà de la royauté, ou plutôt du pouvoir suprême que le mot royauté représente, pouvoir qu'il désire vaguement, qui l'attire, qu'il désespère de pouvoir jamais saisir et posséder, pour mieux flétrir la royauté, Saint-Just va oser flétrir la plus belle , la plus poétique figure de roi qu'ofl're à notre vénération , à notre enthousiasme, notre chevaleresque histoire. Mauvais Français, il insulte un héros dont la France s'honore.

Là , Louis Neuf, ce fou bien plus bizarre , Qui , saintement sacrilège et barbare , Sut déguiser, sous la cause du ciel , L'ambition de son cœur pldn de fiel , Et dans un temps chrétiennement stupide Fit honorer une main homicide , En colorant par des signes de croix Le noir penchant de son cœur discourtois.

Cette tirade contre les rois était bien dans le goût de l'époque- Le pamphlet de Camille Desmoulins, la France Libre , dont les déclamations violentes contre les rois venaient de demeurer impunies, avait créé une mode. Toutes les grenouilles démocratiques assaillaient le soliveau, l'insultaient et le bafouaient.

Voilà tout ce que contient le premier chant. Maigi^e bagage !

Dans le second, Charlemagne a défait les Saxons.

L'astie du jour, sorti du sein de l'onde, Avait franchi les barrières du monde.

Wilikîn, le roi des Saxons,

Vaincu toiyours et toujours invincibif ,

fuit vers le Rhin devant le roi de France

D*autant plus fou qu*il oe s'en doutait pas.

Il se flattait de baptiser bientôt Et le Saxon , et le Maure et le Got.

Et cependant le Diable, qui n'est sot, Se flattait, lui, qu'il grossirait la lune De ses projets.. *

Que fait Satan qui jure par sa griffe de gêner la fuiia francèse'i Le c Madré », qui connaît le faible de nos guerriers, des eaux du Rhin où ils vont se plonger fait naître

une nymphe gentille.

Son char était en forme de coquille.

Essaims d'amours à l'entour voltigeaient.

Ses beaux cheveux au gré de l'air flottaient , Et des pigeons doucement la traînaient.

Ses yeux en pleurs parcoururent la rive.

Contrefaçon peu poétique des Syrènes d'Homère, de Virgile, du Tasse surtout, de ces enchanteresses qui prétendaient séduire les deux amis deTancrède, la nymphe du Rhin, enfant de l'imagination inféconde du beau Saint-Just, parle d'amour aux Preux de Charlemagne:

L'amour a-t-il si peu de prix sur vous , Que de la mort vous soyez si jaloux ?

Quand !o printemps écbaufle la nature ; Quand (ont respire et tout duuiteramour , Tome 1. ^-

Vous désertez vos châteaux et la cour , Pour vous charger d'une cuirasse dure l Chercher Thonneur quand le plaisir sourit !

Chercher la mort alors que tout revit !

Ce concetti de goût assez problématique allait vaincre peut-être nos paladins galants, qui;

Brûlés d'amour, les yeux baignés de larmes,

ne se sentaient pas le féroce courage dont Ubalde avait fait preuve au moment de pénétrer dans les enchantements de rile d'Ârmide. Mais le roi Charles, d'autant moins facile à tromper qu'il est moins jeune, se jette dans le fleuve, et l'armée le suit à la nage, premier et sublime passage du Rhin qui ne le cède en rien au brillant fait d'armes illustré par Boileau.

La nymphe, dédaignée par les Preux, n'a pas perdu tout espoir d'attirer dans ses pièges quelque important personnage dont le péché de luxure irritera le Ciel. La protection divine alors abandonnera l'armée française. L'archevêque Turpin, un saint homme

tout bouffi de vertus.

Musqué de grâce et fourré d'orémus ,

l'a vue de loin et l'a lorgnée d'un œil ardent et connaisseur. La coquette le sait; elle répète ces mignardises vieilles comme le monde, que toute fille sait en naissant et d'instinct, et, sans se souvenir qu'elle imite la bergère de Virgile , elle s'enfuit.

Et se tapit chastement sous les saules.

JjC saint homme laisse l'armée éteindre ses feux a?

sein des eaux glacées du fleuve, et se cache dans les bruyères pour attendre la nuit. Alors, de sa plus béate voix, il dit:

Quitte le fond de ta grotte , .0 ma brune , Ouaille pie , et dans mes bras bénis Viens oublier tes peines et soucis !

La passion l'inspire; il se meurt de désirs. Il va se damner, si, du haut du Paradis, Saint-Pierre n'avait pas deviné ce qui va se passer. L'i^ôtre se précipite au secours de Tarchevéque en danger. Le Diable, lui, se fâche tout rouge d'une intervention qu'il n'avait pas prévue et qui détruit son plan. 11 interpelle le saint et le provoque en l'appelant ^Pierrot. Saint-Pierre répond par une injure qui ne sent pas précisément l'Empyrée. Grand combat emprunté à Pamy. Saint-Just prend son bien partout où il le trouve et dans tous les fumiers possibles. Virgile et Pamy, le Tasse et Voltaire, l'Arioste aussi bien que Milton, aussi bien que Camoëns, tout lui est bon.

Très (NTudemment Saint-Pierre crie à l'aide.

Un Ange vient. Satan appelle à lui.

Arrive alors un diable quadrupède , Vomissant flamme, enfumé, velu, cuit.

Ses hurlements font retentir Tes^ce.

Sur les deux Saints il fond avec audace , Les met en fuite. Ils appellent encor.

Un bataillon arrive pour renfort.

Tout l'Enfer vient. Le Ciel se multiplie, Et rintérêt d'un combat singulier Cause bientôt un horrible incendie.

L'on voit hionlôt luire l'affreux acier.

De tous côlés les bataillons cbaucèlent , Et tous les yeux de fureur étincèlent.

Nous ne pouvons tout dire. Notre pliune se refuse à éciire d'odieux détails, d'ignobles scènes dont l'immoralité fei-a contraste avec la pudibonderie de certains passages des futui*s ouvrages de Saint-Just que nous analyserons plus tard, en leur temps, et qui ne nous parleront (jue décence et Vertu. Si nous ne pouvons nous résoudre à reproduire ces scène^nous les constatons, nous eu prenons acte. Elles nous sei'viront utilement à détruire ces pan('^g\'riques dont nous parlions au début de cette étude, à renverser certains préjugés qui ont égaré mêma des hommes honnêtes, mais abusés, et qu'un prestige factice, d'école, a éblouis, nous le répétons.

Au fort de la mêlée, Saint-Pierre, en haranguant ses cohortes d'archanges, laisse échapper la clé du Paradis. Les démons s'en emparent. Ils se retranchent dans le Ciel. Ainsi finit le deuxième chant dVrgant,

Le troisième commence par une tirade politique , humanitaire et d'un singulier et puissant effet d'opposition. Nous allons voir Saint-Just proscrire la Terreur comme moyen de gouvernement. Les haches, les licteurs et les bourreaux lui répugnent, lui font horreur. S'il étiiit roi, il ne ferait appel qu'ù l'amour, à l'indulgence, à la douceur. Il voudrait rallier tous les cœurs. Voici ces vers empreints.de tant de sensibilités le mot à la mode d'alors, le mot aimé des égorgeurs de 1793, le mot menteur et prétentieux que leurs actes deshonorent et feront prcs<|ue rayer de la langue :

Je veux Mlir une belle chimère.

Cela m^amuse et remplit mon loisir.

Pour un moment, je suis roi de la Terre.

Tremble» méchant, ton bonheur Ya finhr!

Humbles Vertus, approchez de mo|^ trône;

Le iront levé , marchez auprès de moi.

Faible orphelin, partage ma couronne

Mais à ce mot mon erreur m'abandonne ;

L'orphelin pleure. Âh ! je ne suis point roi !

Si je rétais, tout changerait deface ;

Du riclie altier qui foule rii^||ent

Ma main pesante affaisserait Taudace ,

Terrasserait le coupable insolent ,

Elèverait le timide innocent ,

Et pèserait , dans sa balance égale ,

Obscurité , grandeur, pauvreté, rang.

Pour annoncer la majesté royale ,

Je ne voudrais ni gardes, ni £aisceaux«

Que Marius annonce sa présence Par la terreur et la clé des tombeaux I Je marcherais sans haches, sans défense , Suivi de coeufs et non pas de bourreaux.

Si mes voisûis me déclaraient la guerre , J'h>ais leur dire : « Ecoutez , bonnes gens , » N'avez- vous point des femmes, des enfants? M Au lieu d'aller ensanglanter la terre , » Allez vous rendre à leurs embrassements; » Qmttez ce fer et ces armes terribles , » Et comme nous allez vivre paisibles ! >> Mon peuple heureux , mais heureux dans ses ports. Sans profaner aux rives étrangères Sa cendre due aux mânes de ses pères , S'enrichh*ait de ses propres trésors, Et fleurirais à l'ombre respectable

Des vieilles lois de nos sages ayeux , Arbres sacrés , recours des malheureux , Sans que jamais mon sceplre audacieux Osât flétrir leur mousse vénérable.

Je laisserais logTurc et le Huron Se faire un Dieu chacun à leur façon , Bien pénétré du sublime système Que Dieu n'est rien que la Sagesse mênit, Et que l'honneur , la vertu , la raison , Bien avant nous dafis Emile et Caton ,

Valaient leur prix , Vps le sceau du baptême.

Depuis qu'il a quitté le collège de Soissons, l'élève des R, P. Oratoriens a fait bien du chemin. Oublieux des leçons qu'il a reçues, le voilà qui s'improvise réformateur religieux, il crée un dogme nouveau. Dieu n'est rien que la Sagesse!... L'enfant s'est révolté, lise croit un géant. Son immense et infaillible raison lui a appris que toutes les religions sont également bonnes ou, si on l'aime mieux, également mauvaises; car c'est lu sa conclusion. Le gri-gri du Nègre imbécile, le manitou de riroquois féroce, les idoles du Bonze valent pour lui la Croix, sublime expression d'infinie charité, de tendresse, de mansuétude, de civilisation. Nous comprenons les doutes chez un jeune homme , tout fougue , tout ardeur , qui répugne au joug, et les leçons sont un joug. Nous le comprenons se prenant corps à corps avec les principes qu'on lui impose , qu'on le force à recevoir comme une vérité à ne jamais débattre. Il doute , justement parce qu'on le pousse à une croyance. Mais de pareilles alïii^ mations! La poésie d^Orr/ant nous condiiira aux apoph-

thegiiies dos Fragment (1). En 1789 comme en 1793 , Saint-Just ne croît déjà plus à Dieu; il croit à l'Ëtemel : 11 n'est pas athée ; il est panthéiste ; la vérité pour lui ne gît pas dans la religion, mais dans les religions. 11 proclame que chacun a le droit de se faire un Dieu à sa façon, de son ventre, d'un légume, d'un animal terrible, de ce qu'on aime ou de ce qu'on hait, de ce qu'on désire ou de ce qu'on redoute. Ce qu'il repousse, ce dont il ne veut pas , ce qu'il raille et insulte , c'est la seule expression de la religion de ses pères, de sa nation. C'est ainsi qu'il prépare avec succès Tintrcnaisation, dans un Olympe de convention, de l'Etre-Suprême qu'à compte et demi il inventera avec son ami Robespierre. Son poëme n'est donc pas seulement anti-poétique, ^^-moral; par-dessus tout, et systématiquement, il est anti-religieux.

Le camp des Français était tout plein d'évéques. Ebbo, prélat de Reims , eut une vision. Un ange lui apparut dans son sommeil et lui débita ces vers svbillins :

Malheur au peuple franc,

Tant que Turpin péchera loin du camp !

Les nécromans , consultés , n'y purent rien com])rendre; les devins y compromirent l'infaillibilité de leur science noire. Où est Turpin? où pèche Turpin? quel est le péché de Turpin?

Enfin apparaît Organt, Organt le héros du livre. Voici Organt !

(1) Les Fragnèenls des Institutions sont le livre où Saint-Just a écrit son corps de doctrines, un socialisme aussi complot <jtfe celui de Babœuf.

Antoine Organt avait vo la prairie Vingt fois déserte et vingt fois reflenrie. Vingt ans enfin s^étaient passés, depuis Que l*archevêque , animé d*un saint zèle ^ Vint élever son âme au paradis Entre les bras de la nonnette Engète.

Le sang Turpin dans ses veines bouillait.

Les yeux brillants de sa mère il avait ; Mais c*était tout ; car sa figure haute N^amnonçait point le fils d'une dévote.

Jà le contour de son Jeune menton Etait bruni par un léger colon.

Avec vigueur il maniait la lance* Pour gouverneurs il n^eut que des soldats.

Chasses, tournois et Joutes, dès Tenfance, Avaient durci ses membres délicats.

Au demeurant , c'était des hérétiques Le plus afl&^ux , se moquant des reliques, Bernant les saints, quelquefois le Seigneur.

Organt s'appelle Antoine; Saint-Just se nomme Antoine. Organt a vu vingt fois la prairie se sécher et refleui*ir; Saint-Just n'a que vingt ans. La figure d'Organt n'annonce point le fils d'une dévote ; Saint-Just renie les prédilections religieuses de sa mère. Oi^nt affiche l'impiété; Saint-Just ne se pique point d'exagération en fait de religion. Si Saint-Just avait, par hasard, dessiné là le portrait de Saint-Just? Celte idée nous a frappé dès la première lecture , et depuis nous n'avons pu la répudier. Le fanfaron jeune homme a dû se prendre pour modèle avec bonheur. Il croit en sa perfection. Sa beauté conquérante lui a tourné la tête. Son impiété philosophique a du succès partout. Il se pose aloi*s en type de roman,

et ce n^est pas la première fois qu'un écrivain exposerait ainsi en vue sa personnalité qu'il a mal déguisée sous un nom d'ensprunt* Cette personnalité» il y croit ^ et il veut la grandir. Ses vices ^ il s'en pare avec audace ; il les élève à la hauteur d'un système. Hien ne peut étonner venant de ce jeune homme oseur et déjà si profondément corrompu , de ce jeune homme que l'absence de foi et de principes précipite dans la déraison , dans tous les dérèglements d-imagination. Si au secours de nos suppositions nous appelons les développements futurs de cette étude où nous montrerons que le roman &'Organt^ à part les fictions du récit, n'est qu'une longue satire contre le milieu social dont Saint-lust croit avoir à se plaindre , ou admettra facilouent qu'il ait pu et dû songera se peindre dans uu héros ou beaucoup ne verraient qu'une création de fantaisie.

Orgaut se met donc à la recherche de son mcle Turpin qu'il ai^lle à grands cris, dont il fait répéter le nom aux échos <les plaines, des forêts. Il l'appelle, et c'est la Syrène da Hhin qui hii répond que Turpin a été enlevé par un enchanteur; m Oi^fant, si l'écuyer, si l'aumônier, dont il s'est fait suivre, consentaient à se confier a elle, ils retrouveraient bientôt celui qu'ils réclament. A la suite de la perfide, ils se jettent dans les flots qui tout à coup se soulèvent, se bouleversent sous l'impulsion d'un terrible ouragan enfanté par les démons, protecteurs de$ Saxons payens.

Par boulieur, le brave cberalier

Avait son ange et surtout son coursier.

Emporté par un suprême effort de son cheval, il aborde^ Tous I. 4

comme aussi son aumônier, le meineOeorges, dont Fane expire en touchant la rive. Heureusement, dans la prairie un autre âne paissait que Georges enfourche sans plus penser à sa monture agonisante :

La vertu morte est bientôt oubliée 1

AU début du quatrième chant, les démons complotent dans le ciel que Timprudence de Saint-Pierre leur a livré. L'apparition diabolique n'a rien d'utile là que de servir de prétexte à-une banale insulte dirigée contre l'Eglise, à laquelle Satan vend la double clé de Saint-^erre dont elle fait or et argent par une alchimie plus habfle et plus profitable que celle du grand Albert et des savants du moyenâge. C'est des Indulgences qu'il est ici question.

Après le sabbat, Saint-Just nous fait apparaître, mêlant le grave au doux, le plaisant au sublime, Adelinde à qui un âne hennit une déclaration de tendresse. Encore une trouvaille dans le fumier de Voltaire. On nous permettra de franchir vitement ce bourbier dont nous n'aurions point remué les saletés malodorantes , s'il ne nous eût semblé utile de bien faire connaître rhonune que la France eut le malheur et la honte de voir présider à ses desdnées. Nous aurons donc le courage de tout lire, de tout dire, même ces vers horrlUes écrits à l'adresse de Louis XVI et de Marie-Antoinette , ces vers dont chaque mot est une calomnie, chaque mot une infamie, chaque mot une excitation aux colères du peuple , un app^l à la haine , aux vengeances , chaque mot un prélude aux plus sanglantes journées de la Révolution.

Tout à l'heure , nous avons rencontré la Folie. Elle a

bien employé son temps. Elle a touché de sa marotte les. maîtres de la France :

Ce roi si bon , si plein de courtoisie , , Et si loyal avant que la Folie A son grelot l'univers eût soumis, Devint brutal et fou de sens rassis.

11 a perdu son antique prudence.

Il ne veut plus que boire et que chanter.^ S*il avait su chanter , boire et régner ^ Ce n'eût été le pis de sa démence ; Mais il s'endort et n'en est pas meilleur.

Du sang du peuple il enivre son cœur.

Si , dans sa plate et sotte £wtaisie , 11 avait eu quelque aimable folie !

Mais le vilain ne se repaissait pas De la fadeur de vices délicats. Il aima mieux être un Sardanapale Et s'engourdir dans la volupté sale.

La soif de l'or le gosier lui sécha; Pour en avoir , le peuple il écorcha.

Il eut de l'or , mais perdit en échange Gloire et repos. Le ciel aimsi nous venge.

J'aimerais mieux, si j'étais le Sophi , Manquer de pain que de me voir haï.

Le peuple ftiit; l'eflfroi qui l'environne Défend au cœur l'approche de son trône.

Le pauvre sire avait une moitié Que l'on nonmiait madame Cunégonde.

Reine autrefois les délices du monde , Elle devint sans remords , sans pitié , Immola tout à sa rage lubrique , Vit les forfaits avec un œil stoïque.

Charles , du moins , tranquille regardait Les maux présents. La furie en riait

Et maudissait ja pauvre espèce iramaine Qu'on maltraitait avec autant de peine*

On a avancé qn*OrgafU avait été écrit an collège de Soissons. C'est dimpossibilité morale. Un enfontde quinze ouseizeansn'eutpointrévéces horreurs. Un enfant ne peut être méchant à ce point. Ou, sî le livre a été écrit chez les OratorienSy avant de le livrer à Tiraprimeur, Saint-Just a dû lui faire subir de profondes modifications , des additions nombreuses. Les couplets r^icidessont évidemment de 1789. Les vers de Camille Desmoulins contre la reine ont inspiré les vers de son ami Saint-Just. Selon nous » ridée lubrique du poème date bien du collège ; Texécution toute politique et révolutionnaire en appartient à 1789.

11 vient de mourir à Laon un vieillard , fils d'un ardent révolutionnaire et très-avancé lui-même, qui se vantait d'avoir connu Saint-Just, de posséder une notable portion de son manuscrit d'OrgarU^ei qui affirmait que ce poème avait été en partie écrit à Vailly , pendant les longs et périlleux loisirs de la détention de Saint-Just au couvent des Picpus, en 1789. Ce fait nous semble venir singulièrement à l'appui de notre idée. Dans ses mémoires , et à propos d'une biographie de Saint-Just, Barrèreaécrit tout un roman sur le mmvoid' Organi. Voici comment débute ce qu'il appelle un portrait de Saint-Just :

< Il n'était âgé que de dix-sept ans , lorsque le public en » France s'occupait de l'arrestation du cardinal de Rohan » » à l'occasion de l'affaire scandaleuse du Collier. Le jeune » poète sentit sa verve s'enflammer d'indignation en enten- » dant raconter la dissolution de mœurs et les anecdotes » de la cour de Marie- Antoinette. A cet âge, le sentiment

* des convenances n*est pas toujours ce qui gutde un esprit » ardent. A peine sorti du collège, Saint-Just composa > donc un poème en huit -chants, sur l'histoire du Collier de » diamants. Il fut imprimé sous le titre d*ORGANT.

> A peine ce poème satirique eut-il paru, qu'un ordre » ministériel ordonna de rechercher Fauteur pour le mettre » à la Bastille. Saini-Just fut dénoncé et poursuivi en Pi- » cai*die où il habitait; mais il vint se cachera Paris chez » un négociant de soh pays , nommé M. Dupuy, et y deroeu- » ra jusqu'à l'époque des Etats-Généraux. Le 14 juillet » 1789, en démolissant la Bastille, mit un terme à ses em- » barras. »

Il n'a jamais été question dans Organi de la scandaleuse affaire du Collier. C'est là une erreur matérielle tout aussi lourde que celle qui consisterait à faire croire , cela a pourtant été dit, que l'Or^aw/est une traduction du roman de La Rose, Aucun des auteurs ou biographes qui ont parlé de l'œuvre prétendue poétique de Saint-Just, ne l'a lue. Aucun ne paraît même se douter de ce qu'elle est. Organt est de 1789 , le livre porte sa date. Cette date sera d'ailleurs fixée tout-à-l'heure par une annonce de librairie.

Les poursuites exer(5ées contre Saint-Just sont une autre fable, ainsi que sa fuite. Ce n'est pas la chute de la Bastille qui lui rendit la liberté ; le 14 juillet 1789, son livre n'était point encore imprimé ou rendu public.

Mais Antoine Organt chemine à la recherche de l'archevêque perdu. Si le pauvre Turpin attend après la délivrance apportée par son jeune et beau neveu , il attendra longtemps. Le h«''ros arrive

dans une liotellerie

TOMÇ I . 4

Où l'on diiia. La table fut servie

Sans grand apprêt, mais pourtant proprement.

Nice servait non point él^;amment.

Mais de cet air plein de mignarderie ,

A dire vrai ► .

Neus ue vous conterons pas ce qae la belle laissait apercevoir

Et par mégarde encore apparemment.

Ce que décemment nous pouvons vous dire , c'est t

Gentil souris que le souris de Nice , '

Petit œil fin et sans nul artifice ,

Œil bleu , teint irais, cotillon blanc et court.

Laissant lorgner jambes faites au tour.

Ce n'était point du tout coquetterie;

Mais Nice était apparemment grandie.

L'amour avait arrondi ses beaux bras.

Ainsi charmante et ne s'en doutant pas ,

Elle dansait sur un pied et sur Tautre ,

A droite , à gauche , allait dans h maison ,

Faisait virer perfide cotillon,

Et marmotait joyeuse patenôtre.

Ces vers sans prétention et qui reposent des iniquité^ de la poésie ordinaire de Saint-Just, ce frais et gracieux portrait d'enfant rieuse, insoucieuse, jolie et naïve comme un pastel de Latour, sont malheureusement si rares dans le triste livre que nous nous sommes imposé le devoir d'étudier; nous rencontrerons si peu d'occasion de louer, ce sera sans doute la seule, que nous avons voulu les reproduire en entier, avant de nous laisser emporter de nouveau au fil des détestables passions dont l'auteur nous impose le naus(';abond récit.

Nous avons dit qu'avec son écuyer qui s'^fara en abordant, Organt avait emmené dans son pèlerinage le moine Georges. Dans l'école d'où procède Saint-Just, tout moine est un goinfre, un glouton, tout moine est ribaud. Voir et vouloir Nice, ce fut tout un pour Georges le moine, dont les galanteries avinées firent crier la belle. Au bruit, des valets accoururent qui fustigèrent d'importance le paillard. Pendant cette -correction infligée au moine, correction qui ressemble furieusement à celle qu'imposèrent en plein Palais-Royal les Tricoteuses de la Convention h la belle Théroîgne de Méricourt devenue réactionnaire et girondine, Organt souflrait en lui-même de la lutte éternelle que se livrent en nos âmes l'esprit du bien et le génie du mal. Le Démon, voulant l'empêcher de retrouver Turpin, lui soufflait au cœur une ardente passion pour la jeune Nicette. Son Ange gardien, au contraire, l'exhortait à continuer la recherche de l'archevêque dont Timpénitence compromettait le succès de l'expéciiition française. Nicette vint à passer , et l'Ange fut vaincu*

On voyage grand train sur la carte du Tendre, dans le livre de Saint-Just. C'est à peine si Organt permettrait à son historiographe d'écrire la fameuse phrase gasconne du conquérant romain : Vem, vidi^ viei, et voilà déjà qu'Amour étend sur Oi^nt et sa jolie et trop ùcHe conquête un voile épais que nous n'essayerons pas d'entrouvrir.

A propos de la maifresse d'Antoine Organt, Antoine Saint-Just nous apprend comment il veut la sienne. La bergerade que Ton va lire revêt un aspect fantastique et saisissant de contraste dans la bouche du terrible Mon-

lagnaixl dont Thistoire et la peinture nous ont conservé k figure d'apparat, la pose dramatiquement altière, le souvenir sombre et sanglant, mais dont les écrivains de la République ne nous ont transmis ni les faiblesses de co^ir, ni les habitudes intimes. Voici comment Saint^ust nous dépeint ses goûts en amour :

Je veux avoir une gente maîtresse.

Je n'entends point par gente une déesse,

Car je l*irais cboisir parmi les champs.

Je veux qu'elle ait une taille gentille ,

Un cœur ouvert, qu'elle ait toujours quinze ans.

Qu'elle soit douce et que son œil pétille.

Je lui voudrais un petit souris fin

Sans hardiesse , un petit ah* malin ;

Auprès de moi surtout qu'elle rougisse

Et qu'elle soit enfin telle que Nice.

Ces vers nous paraissent éminemment curieux. On n'est point habitué à contempler dans leur robe de chambre les hommes politiques, les honmses surtout aussi immenses que Saint-Just. Si l'histoire soulève parfois un coin de leur vie privée, elle ne sait que peu de détails ou les sait mal. Quand l'homme historique consent à se peindre luimême, il ne peut se décider à le faire sous un aspect vrai, sous des couleurs vraies. Alors, il ne ressemble jamais; car il a posé malgré lui pour l'avenir. Ici^ Saint- Just ne se savait point encore d'avenir. 11 a dit là franchement ce qu'il était, ce qu'il pensait, ce qu'il aimait et préférait, et cette ardeur bucolique pour la simple natui'e, femme ou paysage, est un côté nouveau et remarquable de cette grande et formidable figure.

— Ad -^

Comme repoussoir aux discours impitoyables du rapporteur du Comité de Salut Public à la Convention , quelle imagination assez active, assez fantasque, eût inventé ces vers payens qu'un accès de tendresse sentimentale inspirait à ce jeune homme :

n n'est rien tel qu'un amant outragié , Mais c'est surtout dans une âme femelle ; Et le transport d'un lion enragé Est moins afireux que celui d'une belle.

Ain^, l'amour, l'amour le plus touchant De ces faux biens, dont la faiblesse humaine A parsemé le grand chemin du Dam , L'amour encore aboutit à la peine.

Ce n*est le tout ; si l'on goûte un moment Le vrai bonheur d'être aimé tendrement , La Parque est là, dont la main homicide Pour le plaisir, tourne un fuseau rapide. Ah ! le bonheur n'e$t qu'une illusion , Fruit complaisant de la corruption !

Mais je sens bien que l'erreur en est douce.

On brûle, on aime et l'on croit être aimé.

L'on gémira , mais le cœur est charmé.

Contre l'amour la sagesse s'émouase , La raison crie, et le cœur la repousse.

Oh ! quelque jour , quand je serai damné , Car ici bas toute illusion passe , ie relirai ces rimes que je trace Dans le transport d'un amour fortuné.

Jo gémirai , quand je lira ce livre , D'avoir connu la raison sans la suivre.

Mais si je dois pleurer ma faute un jour , Et s'il est dit que des bras d'une fille J'irai pleurer au manoir où l'on grille ,

Dépèohous-nous de m'enivrcr d'amour !

Ce Li Ae amant qui brûla pour Lesbie , La caressant sous les ombrages verts, En ce. moment brûle dans les enfers.

Il est donc dit qu^au sortir de la vie , Pareil destin attend tous les pervers !

Ah! pleurez-moi, vous qui lirez ces vers!

Je tomberai peut-être dans les flammes, Près de Laïs , ou Glicère , ou Campasmes ; Là , je verrai bras délicatà et ronds , Bans les fom'neaux , meurtris par les démous , Gorge d'albâtre autrefois caressée.

Yeux pleins d'amour , abattus de tourments , Bouche jadis par un amant pressée Remplissant Tair de douloureux accents !

Plus de baisers, plus de ris, plus d'amants, Et pour toujours ! Ah ! goufi&*e de misère , Je puis au moins te braver sur la terre !

C*est Saint-Just qui parle, c'est lui qui pense, c'est lui qui aime. Il ne met point là en scène un héros de%ntaisie, A cette heure, le futur régicide, succombant sous les épuisements d'un amour satisfait, défie l'avenir qu'il croit impossible, qui ne detra jamais arriver, — le présent est si fécond en voluptés! — l'avenir dont les terribles menaces ne servent qu'à le pousser à plus de mollesse, d'abandon et d'enivrements.

Nous parlions de l'amour campagnard toi que l'entend Saint-JusU II faut à ces tendresses pastorales un théâtre champêtre , une petite nature de fantaisie à la Louis XV. Les ciels sont bleu-tendre , les feuillages vert-tendre , les lointains des horizons rose-tendi'e. Tenez, le voilà qui saisit sa palette , ses pinceaux ; il peint !

Lorsque l'aurore aoDôhce un beau matin Après le deuil d'un passager orage , Et que Zéphyr de son souffle badin Semble chasser la foudre du rivage, Â l'orient tel on voit le soleil Voiler son front d'un nus^e vermeil.

La nuit s'envole , et la clarté naissante Rend la nature encore plus piquante.

En folâtrant , Zéphyre sur les fleurs Du ciel calmé vient balancer les pleurs.

Vous entendez la fauvette au bocage Qui tremble encore et qui pourtant ramage, ' Et vous voyez aux tortueux buissons Pendre la pluie en perles, en festons.

Plus loin , le poëte se répète. Il avait essayé le croquis mal réussi d'un paysage aux sauvages aspects ; mais les sublimes horreurs d'une nature tourmentée l'ont attristé bien vite. Sa prédilection pour la bergerade l'emporte, et il raconta comment

Un merveilleux et rare enchantement

De ce désert effi'oyable et sauvage

Fit tout à coup un riant paysage.

MiHe bosquets s'élèvent dans les champs.

La terre prend une face nouvelle.

I^y dos oiseaux par les airs gazouillants ;

Là ^ des ruisseaux où Phoebus étincelle.

L'on voit flotter sur la tête des monts

Des ormeaux verts où paissent des moutons.

L'ûme s'élève ; une illusion tendre

Peuple ces bois de Nymphes , de Sylvains ;

D'une Dryade elle anime les pins<

Le cœur écoute et le cœiur croit entendre

Los chalumeaux, les hautbois des pasteurs,

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Et des amants les naïves langueurs.

Là , Philomèle en pleurant se soulage , Un beau palais domine le rivage; Son faite allier s'élève dans les cleUx , Et des rubis chaque pierre incrustée, Dans Tonde au loin va répéter les feux.

Il ne faudrait pas croire à un enthousiasme passager de jeune homme exprimant mal et d'une façon vulgaire , dans un style banal, ce qu*il sent vivement et chaudement. Ou bien encore on se tromperait, si Ton affirmait que les nécessités de son poème forçaient Saint-Just à écrii'e des T* pastorales à la façon du chevalier de Florian. A Stras-

bourg , nous le retrouverons toujours en extase devant les paysages dont les monts sont couronnés

Des ormeaux verts où paissent des moutons.

Dies détails intimes que nous trouvons dans les mémoires inédits écrits par un ami de Saint-Just n%nous laissent aucun doute sur les penchants bucoliques de sa jeunesse. Le soi^sonnais Lcjeune , plus tard mis par Saint- Just à la tête du bureau de la police générale et de la surveillance politique , a laissé sur ses relations avec le terrible triumvir , quelques pages curieuses d09^ nous détachons ce passage : c Nous nous rencontrâf^s^ un soir, » dans une auberge de Laon , au commencemei^^de la » Révolution; je ne le connaissais aloi*s que de Vuevwiis » étant compatriotes , nous liâmes aisément convei*sauotf . « Pour moi , » disait-il , c mon ambition se borne à vivre » un jour à la campagne ^ selon le vœu de la nature , une > femme et des enfants pour mon cœur, Fétude pour mes

■^-Bj

» loisirs , mon &upeiilu pour mes bons voisins , s'ils sont » pauvres. » Lorsque je fus chef de la division de la police I générale près le Comité qu'il dirigeait , j'essayai , un » jour, de lui rappeler notre soirée de Laon : t Autres t temps , autres discours ! > répondit-il ; c quand il faut > se modeler sur Tennemi des Tarquins , on ne lit plus les » idylles de Gessner. »

Cependant , au moment de sa plus grande puissance at dams une conversation recueillie par Villatte , il revenait à sa passion pour les champs , et s^'^criait que la France serait heureuse le jour seulement où chacun , retiré au milieu de son arpent avec sa charrue , passerait doucement sa vie à le cultiver.

Et ce n'est point Saint-Just seulement qui affecte , à propos d'un couple d'amoureux bergers , d'un oiseau babillard , d'un ruisseau qui serpente » ce sentiment fiiux et guindé dont fait parade toute la petite poésie de la dernière moitié du dernier siècle. Tous les grands révolutionnaires débutèrent ainsi , Camille Desmoulins y Ronsin , FouquitT-Tinville, CoUot-d'Herbois , pour n'en citer que quelques-uns.

L'étude sur Saint-iust nous a fait oublier l'étude ^ur Organt. Y avons-nous beaucoup perdu? Qu'apprendrionsnous là de bien beau, de si neuft

Au moine Georges retenu dans son lit par la correction brutale des valets de l'auberge , Organt emprunte sa d(^ froque. Nicette s'en revêt.

Le chevalier ne perdait point au troc

Il admirait sa Nice sous le froc ,

Ces grands yeux lileus où feu d'amour pétiUc , Tome \. 5

EUnceUnt, dessous ce voile noir.

Gomme Tétoile au milieu de Tazur, Et cette croix qui de son cou pendait, Et qu'aurait même adorée Mahomet.

Us fuient. Pendant qu'ils abrègent le voyage en se par* lant d'amour; pendant qu'ils l'allongent à l'aide de maint prétexte , Saint-Just nous transporte au camp des Fran<* fais que la Folie a ti*oublés par sa présence. Ce n'est plus le Êmtaisiste qui apparaît ici ; c'est l'écrivain qui prétend tracer une page d'histoire et juger son époque. Saint-Just, en effet, a fait suivre son poème d'une clé , d'une eq)èce de commentaire dont les notes sommaires permettraient de lire clairement dans sa pensée , si déjà elle n'était suf-fisamment transparente. Charlemagne, comme nous l'avons foit pressentir, c'est Louis XYI; Cunégonde, sa fenmne , c'est la reine Marie-Antoinette ; non pas que l'auteur ait osé les nommer , mais les accessoires,, interpré* tés par la clé, les accusent tout haut. Ainsi, Adelinde, c'est la Dubarry. Le palais de la Folie , c'est le Palais- Royal. La clé nous annonce qu'il sera question d'une aventure de la fille du duc de Polignac , compromise par un page; du duc de Boaii>on , distancé en amour par un moine ; de M. d'Estaing qui , sous le nom de Nemoiirs , joue dans le roman le beau rôle d'im ministre int^^ et habile ; en un mot, la clé finit par ces lignes probantes : Analogie générale des mœurs du temps. Bien des personnages historiques sont donc cloués au pilori dans cette satire, dans cette allusion. Il est curieux de chercher et d'apprendre ce que le jeune Saint-Just pensait de cette société dans laquelle il vivait et commençait de s'agiter.

Pour le malheur des cer>'elles de Fraoce , Dame Folie avait dans nos climats Fixé son diar , et Tesprit de démence Avait gagné ministres , magistrats , Prêtres et clercs , généraux et soldats.

Ils étaient fous , mais selon leur ridiesse.

Selon leur rang , et pouvoir, et noblesse , Tous n*avaient pas le moyen d*ètre fous.

Le muletier, avec un cœur jaloux , Du financier enviait Tânerie Et déplorait la mesquine folie.

Le colonel enviait le Séjan.

De balourdise enfin en balourdise Aucun n'était assez sot à sa guise.

Tous désiraient, et le prince du sang Du roi son maître enviait la sottise.

Par ci, par là, quelque esprit ostrogot Se préserva de Thonneur d*être sot ; Mais cette espèce était partout huée Ck)mme stupide et de sens dénuée.

Charles lui-même, autrefois si prudent.

Avait subi ce fsital ascendant; Mais sa folie avait un caractère Particulier. De fous environné.

Par le torrent il était entraîné.

Et respirait la folie étrangère.

Quelque Séjan est-il entré chez lui , Charles doit être un tyran aujourd'hui.

Si quelque sage , il sera magnanime; Si quelque prêtre , il est pusillanime.

Jouet enfin des divers mouvements De sa folie et de celle des gens , Charles parait souvent à la même heure Bon et cruel, fiiit le mal , puis le pleure^

Toutle livi*e regorge ainsi d'allusions à un état de choses dont souffre l'écrivain.

Auprès du modeste manoir de son père s'élevait l'orgueilleuse habitation des ducs de Gesvrea. Cest en songeant au luxe de cette demeure presque royale que Saint- Just a dépeint le château de la Luxure. La jalousie lui sert de Muse.

Ici parait une tourelle enduite

Des larmes (for de la veuve proscrite ,

Des pleurs amers du sang des orphelins.

Partout, autour de lui, son regard rencontrait dans la vallée des couvents nombreux dont la richesse excessive ^'expiait par une excessive chaiité. Saint-Just s'indigne et tonne contre les couvents qui vont bientôt s'écrouler sous le marteau des révolutionnaires et de la bande noire. Sa colère, dépassant le but raisonnable , s'en va même s'attaquer jusqu'à Dieu. Oi*gant , qu'un baiser de Nîcette a é,garé , jeté hors de son chemin ^

Aperçut, dans le lointain bleuâtre, Le coq altier du clocher d'un couvent.

- Derrière un bois , muette solitude , Loin des mondains et de Thiquiétude , Quelque traitant , de ses tardifs remords Bâtit au ciel un couvent sur ces bords.

Lh , le regret éleva des murs saints.

La sacrilège et profane opulence

A mis ce sang pour y crier vengeance.

Plus loin , c'est le Palais-Royal , iniraciiso lupanar que

RIJJ«-i«Ll'- ^i 9.^TS

Tauteur a dû bien fréquenter pour le connaître si à fond , ^ont Saint-Just essaie la peinture :

Il admirait ce bizarre édifice Etincelant d*un million de flambeaux.

Sous un portique il vit nombre de sots , Tristes amants de notre Pythonisse. (i).

Maures , Gaulois , Espagnols , Ostrogots , Qui venaient là de Tun et l'autre pôle Chercher les Arts, le Goût, le Bel Esprit

Et le bonheur qui s'appelait

Ici la Haine à la Haine sourit.

Là , j'aperçois courtisannes tannées.

Tombeaux blanchis. Ces roses surannées Vendent aux gens la mort qui les nourrit , Jouant l'amour, ses faveurs et sa flamme , Le front serein, tarage au fond de l'âme, Donnant leur cœur pour un morceau de pain. Là , la Richesse au pauvre tend la main.

Les yeux hagards, ici rode l'Envie , Nouveau Tantale ; on la voit qui poursuit Un affiquet, un caresse, un habit.

Ici, l'Orgueil; là , la Coquetterie, L'œil de côté , l'abord doux et flatteur ; ' Le vermillon lui tient lieu de pudeur ; Elle s'avance ; elle a pour compagnie L'Intrigue sourde , et la Discrétion , Et l'Impudence, et la Dévotion.

Là, des pédants réforment la patrie.

Là , des prélats, hermites du bel air Et que l'on croit dans le monde au désert.

Là , les sAjisxiui se pâment de rire.

(1 ) La Folie.

ToMt I. 5.

Là, des riraeurs have$, secs, effarés, Dont la faim seule a causé le délire.

Là , la Vertu sous des haillons soupire.

l , des faquins et des forfaits dorés.

Plus loin encore, T Académie française, que Saint-Just nomme Asimmaïe , exerce sa verve de railleur. D'une séance littéraire endormante il court au sermon :

Un âne en chaire , esprit évangélique , Adoucissait sa voix apostolique.

Il appuyait d'un pied périodique Les vérités que sa bouche entonnait.

L*oreille haute , et de droite et de gauclie, €omme un manant qui dans la plaine fauclie, Son éloquence au peuple il envoyait.

Point n'oubliait une modeste pause , Quand il avait dit une belle chose.

Son cœur ardent semblait voler à Dieu , Et les élans de sa voix déployée Faisaient frémir les échos du saint lieu.

Il parla d'or ; la troupe édifiée , Chacun chez soi s'en fut sanctifiée , Et le docteur avait si bien prêché Qu'en descendant il eut un évêché.

Les avocats rte sont point oubliés et figurent dans un couplet malin où il est question d'un superbe plaidoyer

Enluminé de fleurs de rhétorique , Et dans lequel la lune et le soleil Jouaient surtout un rôle non pareil.

Attendez» rien n'est sacré pourJ|fet audacieux jeune homme, pas même la Justice, ce dernier des pouvoirs humains que devrait insulter la [rage du dénigremonl„

celle dernière barricrç de la société couU*e la barbarie identifiée dans les passions déchaînées par le crime.

Nous lui pardonnons presque, après toutes ces iniquités, les vers orduriers par lui décochés contre les déesses, les reines, les tyrans et les héros de la Comédie Française, qu'il met en jeu on ne sait trop pourquoi.

On le voit : à travers les méandi^es entortillés de sa fable peu facile, perce la satire qui prétend s'attaquer à l'actualité. Aussi, est-ce bien là que git le grand Intérêt de notre étude. Peu nous importe que l'Empereur Charles, bis repetita placent y se jette une seconde fois au ^in des flots du Rhin dans les roseaux bleuâtres duquel se désolent de nouveau les nymphes des eaux ; peu importe qu'il assaille les Saxons dont la reine, contrefaçon brutale d'une Clorinde hommasse, amazone au sein nu, à la cuisse impudique, combat, met à mal et égorge un guerrier la provoquant à des combats plus doux. Peu nous importe que l'Ange gardien d'Organt, pale copie des Dieux qu'Homère attache à la garde de ses héros favoris, essaie de séparer Organt de NIcette, habille deux nuages , l'un en chevalier plein d'ardeur , l'autre en guillerette villageoise, jette par la plaine ses manîiequins menteurs et égare, de ci, de là, les deux amants qui se cherchent, se désirent et se pleurent. L'intéi'ét n'est pas là, et si nous l'attachions à ces contes mal rimes, nous ressemblerions à NIcette, réminiscence olle-méme de rixion mythologique, à Nicette poursuivant à grands cris une vaine image qui l'entraîne loin de la réalité. Ce qu'i( faut chercher là, c'est la pensée de Saint-Just à vingt ans, ce sont ses prédilections et ses haines po1ili(|ucs et so-

cialeSy puisqu'il a bien voulu prendre la peine de les écrire, de nous les retracer.

Profondément pei*verti par le scepticisme de Montaigne qu'il relit sans cesse, de Montesquieu qu'il imite et dépasse dans son Temple de Gutde^VLyani de l'imiter et de le copier plus tard dans son livre sentencieux de l'Esprit des Lois y Saint-Just ne croit plus à rien qu'à lui-même. Les institutiojis divines, les institutions humaine», jl les tient en pitié. Il n'y a plus pour lui sur la terre ni grandeur, ni talent, et, de plus, il méprise profondément les hommes qu'il ne connaît pas, qu'il n'a pas encore vus, qu'il a à peine rencontrés, qu'il n'a pu étudier. Parce qu'il s'est senti froissé dans sa vanité, dans sa^ pauvreté, par l'orgueil et la richesse des ducs de Ge<ivres, seigneurs de son village, il s'imagine qu'on ne trouve partout que morgue, hauteur et in^lence. Pai*ce qu'il a pris SHr le fait les paysans bes3gneux se courbant jusqu'au sol devant les nobles qui leur font l'aumône d'un sourire .et d'une obole, il conclut à l'abaissement général, au servilisme de tous. Parce qu'il a triomphé, invincible î^velace, des feintes résistances de quelques Nicette de village, cet enfant nie la vertu et l'honneur des femmes. Alors il nous raconte naïvement ses impressions, ses négations, ses mépris. Ce grand réformateur de vingt ans défait la société dans ses vers, pour se donner le droit de la reconstituer tout à l'heure à l'aide de S(Hi livre socialiste des Fragments des Institutions y puis plus tard avec la Constitution de 93 dont il sera l'un des principaux rédacteurs, et enfîn à l'aide du tranchant de la guillotine, son meilleur instrument de régénération.

Jusqu'à présent, on ne connaissait que le Saint-Just de 1793 et de 1794, On l'avait vu tout à coup apparaître en septembre i79â. Il avait sui^i parfait , tout d'une pièce, et on n'avait point encore songé à s'étonner que ce jeune homme fût déjà aussi déplorablement complet. Ordinairement, les hommes politiques se modifient sur la scène, sous les yeux et l'attention de l'histoire; au contraire, tel Saint-Justse montre à ses débuts de la Convention, tel il reste jusqu'à sa mort tragique, dur, inflexible, con^ vaincu. Aussi, la dissection pour ainsi dire de ses convictions, la recherche de leurs antécédents , de la manière dont elles se sont formées, des éléments qui y sont entrés, nous paraissent-elles d'un profond intérêt.

Le Saint-Just de 1794 procède du Saint-Just que nous, offre Organt , pour arriver au Saint-Just des Institution» , pour aboutir enfin au Saint-Just de la Montagne. Dans Organt , il ne croit déjà plus à rien et s'unit par la raillerie, ce plus puissant des dissolvants, aux démolisseurs des sociétés , de la religion. Si dans son étude sur la Constitution (1) il doute encore , dans ses Fragments sur les Institutions il a fait un pas énorme ; il proclame sa théorie , son code. Dans la Constitution de 1793 , il passe à l'application d'une partie de ses principes ; et enfin , en 1793 et en 1794, il abat les résistances pour essayer de fonder; mais la société effrayée ne crut point à ce novateur terrible. Elle se leva et renversa l'édifice et l'architecte.

Voilà où nous a conduits l'étude d'un poème en appa-

(l)Drofhure de 1793.

rence futile et grotesque , oui grotesque comme tous les monstres qui sont grotesques avant de devenir effrayants. Nous y avons découvert et constaté l'état de Tâme de Saint-Just en 1789. Nous^ y avons trouvé ce que lui-même très^robablement ne songeait point à y mettre : la négation par envie , la haine par impuissance , une soif ardente d'autorité y de pouvoir, qui, assouvie alors par le don de quelque hochet, eût peut-être privé notre histoire d'une de ses plus effroyables figures. Qui sait ce qu'eût fait Robespierre sans le bras droit que lui préparaient la jalousie et Tambition si profondément empreintes dans OrgatUf

De ces hauteurs de la pensée , il nous en coûte beaucoup de redescendre dans les bas-fonds ùngeux du roman de Saint-Just; mais nous devons poursuivre et achever notre œuvre d'analvse.

Peut-être se rappelle-t-on qu'Oi^ant , en quittant sa tente pour se mettre à la recherche de l'archevêque Turpin , avait emmené le moine Geoi^es qui se prit d'une subite et furibonde passion pour Nicette, amour si mal partagé et si rudement puni. C'est à Geoi^es que Nice , en fuyant, a dérobé sa défroque. A son réveil, le moine dépouillé se fûche , sacre , appelle le diable qui fait apparaître et lui livre un char dont les coursiers sont justement les deux valets qui l'avaient, la veille, si vigoureusement étrillé. 11 s'envole par les airs. Chemin faisant , il rencontre la déesse Balourdise, son ancienne maîtresse. Ils se reconnaissent, s'embrassent et se font d'assez niaises confidences. De loin, des chevaliers, qui poursuivent une femme enlevée par un suborneur et croient la reconnaître

dans dame Balourdise, provoquent Georges à un combat qu'il fuit , malgré les instantes prières et les injures de Balourdise y irritée de trouver si peu de courage en son amant. Cette scène inutile , mal amenée , qui ne tient et ne conduit à rien , nous parait une allégorie , sous le peu de transparence de laquelle nous n'avons pu deviner la pensée de Tauteur. Qu'a-t-il prétendu dire? Cette union intime du moine et de Balourdise , est-ce une insulte de plus au Clergé et à la Religion?

Nous n'avons pu davantage nous expliquer la nécessité d'un épisode où figurent une Marguerite d'Evreux et les chevaliers qui provoquèrent le moine Georges et se nomment Henri de Guise, PaulEnguerrand, lecomtedeBlois. Marguerite d'Evreux , victime d'une séduction , et mère sans cesser d'être veilueuse, a été exilée, exposée plutôt dans une tle déserte. Un de ses parents, le comte deBlois, apprend son infortune. Il veut l'arrachera la mort. Â luise joignent Henri de Guise et Paul Enguerrand , les frères de Marguerite. Je ne vous dirai pas les péripéties, les déclamations, les pleurs, les tendresses, les niaiseries de ce hors-d'œuvre sentimental que rien ne nécessite. < Margue« » rite d'Evreux, aventure d'une parante de l'auteur, » lisons-nous dans la clé d*OrganL Nous ne parlons de^cet épisode que pour faire toucher du doigt le peu d'unité , le décousu qui ont présidé à l'œuvra de Saint-Just. C'est un habit d'arlequin , un composé multicolore de bribes et de morceaux que rien ne relie, que rien ne rattache.

Ainsi, du rocher où gémissait la trop sensible Marguerite nous arrivons, sans transition, dans la tente du roi Charles qu'un odieux cauchemar a réveillé. Il rêve

que sa. femme Guiiégonde le trompe. Rappelons^nous^que Charlemagne cache Louis XVI, que Cunégonde c'est Marie-Antoinette. L'Empereur se hâte d'aller demander

Texplication de son rêve à son confesseur. qtû ne

dormait pas seul et se h&te, pour se livrer librement à ses. exercices.... pieux, de rassurer et congédier le mari..*., jaloux.

Ainsi de cette scène intime nous passons, toujours sans transition , à une bataille de chevaliers qu'une fillette a joués.

Ainsi,, du camp français en proie à la discorde, nous remontons à l'Ëmpyrée où le Bon Dieu gourmande l'Ange gardien d'Organt et lui défend de tourmenter et d'abuser plus longtemps le jeune héros dont la garde lui a été remise. Oubliez tout ,. dit Dieu le Père :

Oubliez tout et pardonnez tout ; car Nous le voulons, et buvez ce nectar.

L'Ange voulut répondre. Dieu le Père Dit : Uriel, préparez mon tonnerre.

C'est sur ces vers absurdes , pitoyables comme idée , pitoyables comme facture , que prend fin le premier volume du poème de Saint-Just , œuvre indigeste s'il en fut jamais , qui ne brille ni par la verve , nî par l'mvention , ni par le talent et la forme dont on ne soupçonne pas Tombre même.

Le second volume que nous allons parcourir à. la hâte, car le courage commence à nous abandonner , débute par on sarcasme impie :

Au nom du Pcro , et Fils , et Saint*Esprii , Ainsi soit-il. Tout chrétien qui sait vivre

C4ommence am^iJ ce qu'il fait , ce qu'il dit. Moi donc qui suis de dévotion ivre Et tout confit ainsi qu'une nonnain , Par me signer je commence ce livre Pour écarter de moi Tesprit malin ; Car vous savez , mes frères , que le diable Sans cesse rôde à Tentour de Tétable.

Ces railleries de mauvais goût ne déparent pas une scène infâme de violence où Tauteur fait apparaître Farniée saxone envahissant et profanant un couvent de religieuses. On nous permettra de franchir avec dégoût ces ignobles détails que Ton n'oserait même pas rêver et qui ont été traités avec une complaisance et une étendue ne tolérant aucun doute sur la dépravation morale et la profonde corruption de ce jeune homme dont une école politique a voulu faire un Caton.

Au camp français, on apprit bientôt le sac du monastère. Le roi Charles éveille ses soldats :

Gourons, dit-il , Picards ! alerte ! vite î Il parla d'or ; ce fut son dernier mot.

Hommes , chevaux , à l'instant s'arrêtèrent , Et sur-le-champ en marbre se changèrent.

Mais les Picards conservèrent après L'air d'un Picard et celui d'un Français , Et l'art puissant^de Xeuxis et d'Apelles N'aurait pas mis , sur le front du soldat Qui suit son prince et qui vole au combat , De la vertu l'empreinte plus fidèle.

Quant à Organt, il voyage toujours par le ciei, monté sur un ââe en guise d'hippogriffe. Les ânes jouent un grand rôle dans ce tissu de puérilités. Or, Fapôtre Saint-

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