‹ Saint-Just et la terreur (volume 2)Chapitre 6 sur 25 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Jean s'avisa , dans un moment de gaité , de jouer uti fort bon tour à notre paladin ; U le joint et lui présente

Dstns la vapeur un globe radieux, OÙ se peignent les enchantements

de Paphos et de Guide

Et de Cythère et du palais d'Armide.

Antoine vit essaim de nymphes blondes Au fin souris, aux tresses vagabondes , Qui, s'animant au bruit de leurs chansons, Sans les courber dansaient sur les gazons.

Quand on rencontre les Nymphes , les Tritons ne sont pas loin ; ceux-ci

pour chanter l'amour et ses poisons

Etaient sortis de leurs grottes profondes.

Un choeur de ces glauques divinités chanta ce couplet digne de l'anthologie du paganisme :

Vois-tu le Temps ? sa course fugitive

Nous avertit de jouir et d'aimer.

Ecoute bien. La vie est une rose

Qu*épanouit et fane le zéphyr.

Le char du Temps ne fait aucune pose

Que celles-là quUl fait pour le plaisir.

Tout nous le dit : Oui , la vie est un songe ;

Les yeux fermés , rêvons tranquillement*

Par les erreurs le plaisûr se prolonge ,

Et le sommeil est moins indifférent.

Dans les amours passons notre jeunesse*

Allons brûler à Tautel des plaiars,

Et dans nos cœurs , durcis par la vieillesse , %

Préparons-nous d'aimables souvenirs.

L'une de ces Naïades , enfant d*un mirage fantastique , plut à Oi^ant qui s'élance vers elle. Il tombe de son âne ; la vision s'évanouit, et notre héros roule dans les espaces, deux jours durant , pour venir s'étendre mollement sur les bords du Rhin , juste au moment où les Francs offraient la bataille aux Saxons. C'est une mêlée furieuse à la façon d'Homère. On se combat en échangeant des injures. Les mourants ne perdent leur dernière goutte de sang qu'avec le dernier mot de leur dernier discours. Odmard ne le cède qu'à Brandamard. Salamane rime avec Tavane , Drastor avec Hétor. Gamband renverse Ogrifoux , et Oi^nt broche sur le tout. Nous ne dirons qu'un mot de l'épisode du jeune Elinaire qu'un Saxon a tué. Sa mère est fée. De loin , son don de double vue lui apprend son malheur. Elle accourt sur un char traîné par des Chimères , postérité sans doute du monstre qui causa la mort du fils de Thésée.

A son aspect, les deux partis tremblèrent.

Le Rhin frémit, les forêts s'ébranlèrent. >

Son char , parti sur les ailes des vents , Etait traîné par des lions volants.

Leur gueule noire , écumante , enflammée , Couvrait le mords de sang et de fumée , Et, sur leurs cous, des crins étincelants D'un vol pressé suivaient les mouvements.

La mère du tendre Elinaire jette à la face du meurtrier une longue tirade où elle le voue aux vautours , aux loups dont l'estomac va lui servir de tombe , et elle l'égorgé sans pitié pour aller chercher le corps de son fils

sur lequel elle pleui'e moins qu'elle ne pérore ; puis elle s'enfuit avec « ses lions volants. »

Mais l'empereur CAflr/o^ a été, vous le savez, métamorphosé en statue de pierre.

Chariot jamais oe parut si sensé.

Non que je blâme ; il avait Tâme belle ;

Mais la folie embrouilla sa cervelle.

Il oublia par mégarde , je croi ,

Qu'il était homme et ne fut plus que roi.....

Ce n'était rien. ......

Saint-Denis , touché de ce malheur,

jura qu'il en aurait vengeance.

Voilà quMl part, et tordant son cou saint, Il tordit tant que son chef tombe à terre.

Monsieur Denis le perdit en chemin , Mais cette fois ne s'en aperçut guères , Car le bon saint s'en servait rarement.

Saint-Denis , par un de ces miracles dont Saint-Just seul possédait la recette , s'approche du roi-statue ,

Et , dans son sein , par un art surprenant , ' ■ S'insinua sous la forme d'un vent.

11 lui rendait par ce trait de magie Et la parole , et la vue , et l'ouie.

Ce prince, avant, n'avait que sa folie ; Il en eut deux. Ce que Denis voulait , Son esprit lourd le contrebalançait^ Et de ce choc de folie intestine , L'une terrestre et celle-là divine , 11 résultait que , parmi ces combats , Charles voulait ce qu'il ne voulait pas.

.si'i--^-.- -

Le bénoit are ! Il était diaphane.

On voyait tout , lui seul ne voyait rien',

Faisant le mal et croyant|£sdre bien ,

Fier et rampant , puis dévot y|puis profane ,

Il présenta la raison et Terreur

Sous tous les points

Saint-Denis emporte TEmpereur au Ciel. C'est là que Saint-Just envoie tontes les marionnettes de sa triste épopée, les rois et les ânes, les anges et les démons, les chevaliers et les filles galantes. Le Ciel pour lui ressemble à une aubei^e de grande route où chacun entre et d'où il sort à sa fantaisie. En voyageant vers Tinfini, Saint- Denis, assis sur un nuage, traverse et explique les éléments.

Les éléments! qu'entend donc SainWust par ce mot?

Voici enfin que nous tombons sur une idée sérieuse,, sérieuse dans Tesprit de l'auteur, entendons nous. Saint- Just abandonne son Apôtre qui chemine sans léte à travers le monde bruineux des astres. Comme H le fait souvent, il brise une fois de pàis le fil de sa narration vagabonde, pour nous dire comment il comprend la Nature, la création, le commencement du globe, sa progression, la fin du chaos, la naissance des êtres animés, de l'homme enfin. Il ne raille plus, oale sent; il expose son système, ses idées. Si cette tirade arrive tout à fait hors de propos, comme les autres épisodes du livre > elle n'en est pas moins curieuse. Tout ce qui vient de cet homme étrange et mal connu jusqu'ici a droit de nous intéresser. On a besoin de savoir jusqu'où va sa science, puisqu'il veut bien faire exhibition de sa science.

TOMK I. ' 6.

Il est bien entendu d'avance, d'ailleurs il nous lè dira lui-même tout-à-riieure, qu'il n'admet pas l'intervention d'un Dieu de qui tout procède et découle. Ecoutons-le maintenant dérouler son système.

11 fait traverser à SaintrDenis et à l'Empereur

tous ces globes d'argent

Frêles vapeurs au Chaos amassées Et dans les airs d'elles-mêmes lancées.

Uien n'existait avant ce changements Les Eléments, engeance mutinée, Se disputaient Tempire du Néant; Si que la vie , à la mort condamnée , Dans le tombeau gissait obscurément.

L'air , une fois , dans ce bouillonnement Ayant rompu la voûte de l'abîme , Du vide noir escalada la cime , Bouleversa l'empire du Chaos, Jusques au Ciel en fit voler les flots , Des Eléments redoubla la furie , Confondit tout , et la mort et la vie , Et ne cessa cet horrible ouragan Qu'après avoûr, dans sa course rapide, Epars au loin ses forces dans le vfde.

Lors, il cessa de régner en tyran.

Trois^ éléments, le feu, l'onde et la terre, Restaient encore à se faire la guerre.

Bientôt le feu , plus vif et plus léger , En tourbillons vint à se dégager.

Je te salue , ô merveille éthérée , Brillant Soleil ! Ce fut toi le premier Qui, triomphant de la masse incréée.

Vint imprimer la lumière épurée Au soin dos airs où Ton te voit briller.

**ii. -Ji.-

Mille soleils tour à tour s^échappèrent Et dans le Ciel au hasard se placèrent.

Jaillis du sein des éléments calmés, Ces corps, selon leur poids et leur essence , Se sont fixés à diverse distance , Plus on moins haut dans Tespace entraînés , D*une manière ou plus lente ou plus vive , Par une essence plus ou moins active.

Les vastes cienx en furent éclairés.

Tous, en effet, d'une homogène essence.

Ils font efibrt , Tun par l'autre attirés , Pour réunir et liguer leur puissance , Et c'est de là que naît le mouvement Qui fait rouler ces yeux du firmament.

Par ce ressort leur course est déployée.

S'ils unissaient tous leurs orbes divers, Ils réduiraient en cendres l'univers ; Mais l'ordre naît de leur fougue liée ; L'une par Tautre elle est modifiée.

La terre et l'eau , paisibles éléments , Dans le repos bientôt se désunirent.

De l'Océan les ailes s'étendirent.

Du vieux Chaos la colère se tut.

La mer était, et la terre parut.

L'air, agité par les masses pesantes ' De ces soleils et lumières errantes , De rOcéan agite aussi les flots Qui , par le flux et reflux de ses eaux , Berce la terre et ses plaines flottantes.

Mais ce n'est tout. Voici le monde né !

Mille soleils vont roulant dans l'espace.

Tout rit , tout prend une nouvelle face , Et tout cela devait être damné !

La terre froide , ot déserte et sauvage i

Couva longtemps les germes différents Que la chaleur animait dans ses flancs.

L'on doit penser qu'il fallut un long âge A notre mère , avant que de son sein Ces firuits tardifs se tirassent enfin.

Les champs déserts , émaillés de verdure , Firent d'abord sourire la Nature, iiientôt après, le chêne audacieux Vers le soleil tendit ses bras noueux.

Mais ce ne fut qu'après un nouvel âgq , Qu'un volatil s'éleva dans les airs Et dans les bois essaya ses concerts , Que l'aigle altier vola vers le nuage , Que le lion rugit dans les déserts , Que le poisson se promena dans l'onde , Que l'homme, enfin , vil roi de l'univers , Leur dit: Tremblez, je suis le roi du monade! Car, avant lui, ces êtres fortunés Ne connaissaient aucune dépendance , Et les forfaits n'étaient point encor nés ; Mais avec lui tous ils prirent naissance.

Enfin ! voici ces grands déserts peuplés D''êtres divers ! L'un nage , l'autre vole , Un autre rampe , un autre caracoDe.

Mais maints d'entre eux n'étaient pas accouplés ; Or, avec eux leurs espèces périrent , Jeux du Htuard inconséquent, badin , Qui les créait sans avoir de dessein.

Les animaux leurs femelles suivirent Et la lumière à d'autres ils transmirent ; Car la Nature en leur sem avait mis Le germe heureux dont ils étaient sortis.

L'âme est ce germe , et ce germe est la vie , Et nons mourons quand sa source est tarie.

Le nombre était des germes limité Apparemment ; s'il n'eût été compté , Depuis ce temps cette terre» peut-être, A d'autres qu'eux eftt encor donné l'être ; Puis l'aTarice et la rapacité , En travaillant » en bâtissant des TiUes, Ont pu troubler ces mystères fragile».

La voilà donc la fière humanité..»!

Un Dieu voulut , dit-on , et tout fut fait. Il aurait dû plus de travail y mettre , Et son ouvrage eût été plus parfait.

li ne nous appartient pas de critiquer ou discuter ce singulier système de nouvelle physique. Nous nous contentons de recueillir l'esquisse assez facilement tracée où Saint-Just, après les philosophes, essaie d'expliquer un mystère inexplicable quand on ne veut point admettre la préexistence d'un Dieu créateur.

Suivons-le maintenant vers le palais du Destin et du Temps, palais dont les alentours

sont partout hérissés

De vieux tombeaux et de sceptres brisés.

Sous un portique était Fume fragile Où chaque siècle et ses événements Etaient par ordre et rangés en leur temps.

Dans ce vase immense , l'apôtre Saint-Denis montre à l'empereur une longue et triste fantasmagorie , succession effrayante de monarques ses descendants , fléaux et opprobre de leur époque, cela va sans dire. La folie de Charlemagne s'accroît de sa douleur. Saint-Just a tracé le portrait de tous les rois de France jusqtf à Louis XIV ;

tout-à-coup il s'arrête et feint de ne pas vouloir esquisser les traits du roi vivant.

Quelque censeur reprendra ma palette Pour achever cette image imparfs^; Le temps présent est une tendre fleiur , Fleur délicate et qa*une main sensée Ne doit cueillir qu*après qu'elle est passée.

Ce n'est là que de la modération de comédie. H ne nomme pas Louis XYI ; mais pour les besoins de sa sûreté , une fois de plus , il va le personnifier dans Tempereur Charlemagne* Voilà le portrait de Louis XVI tel que le jeune habitant de Blérancourt se Test représenté de loin , sur les bruits qui lui sont arrivés de Paris, d'après les récits des journaux qui lui tombent sous la main. Voyons ce que pense à vingt ans et du chef de Tétat ce jeune homme qui à vingt-quatre enverra le roi à la mort.

Les jeux, l'amour, les festins , la bombance ,

Charmaient parfois notre empereur de France.

SHl était seul, on le voyait pleurer. (1).

Dans ces instants , il maudissait la vie ;

Et , sa raison renaissant par saillie ,

Avec sang-lroid il descendait alors

Au fond du cœur brtdé par les remords.

Il maudissait les Séjans et la reine ;

Il essayait de rompre enfin sa chaîne.

Mais les plaisirs revenaient sur ses pas.

La volupté le berçait dans ses bras.

(1) Pour donner plus de ressemblance au portrait et mieux faire reconnaître le personnage, Saint4ust, avec intention, a écrit eu italiques ce Ters dans son poème.

Et le bon siré oubliait l'entreprise , Ivre de vin , d'amour et de sottise.

Encore une diablerie ! Satan assemble ses Pairs , c'est monotone , et leur annonce que Dieu a juré d'abandon* ner la France , tant que Turpin , séduit par la Syrène , n'aura pas Ëiit pénitence* 11 s'agit donc d'empêcher qu'on retrouve l'archevêque perdu et surtout qu'on le ramène au camp. Satan expose son projet ; il a inventé une ruse infernale dont l'effet ne se fera point attendre. Sur son ordre, un essaim de diablotins envahit le camp français "" au moment où l'on dine.

Leur foule s%sinue

Dans les soldats avec les brocs de vîn« (!^aque guerrier avale sou lutin.

Victimes de cette espièglerie , les capitaines entrent en démence. L'un se croit amiral de la flotte qu'il veut qu'on lui apporte. L'autre poursuit une belle qui n'existe que dans son cerveau fêlé. 11 en est qui courent comme des cavales échappées; d'autres présentent le combat à des géants invisibles pour tous. Lu on pleure et là on chante ; là on s^embrasse et là on se chamaille. Un vieux général plus sensé se doute de l'ensorcellement, prend un goupillon et inonde l'armée sous des flots d'eau bénite. Les diablotins s'envolent ; mais Belphégor les harangue et les rassemble.

A raconter ces enfantillages , ces sottes inventions sans but, sans connexité, nauséabondes à force de celte licence dont nous débarrassons soigneusement notre récit; à analyser ces niaiseries où la talent fail complètement

dé&ut| nous nous sommes plus d'une fois senti prendre d'un tel d^oûtque, souvent, nous avons jeté la plume de côté , et nous ne Taurions point reprise , si nous n'avions cru des plus utile l'étude af^rofondie des débuts de Saint- Just. Poursuivons-la donc en protestant en faveur de la raison , de la décence et de la poésie.

Le roi des Saxons ^ Vitikin , ne savait pas que l'Enfer c(Mnbattait pour lui et que le Bon Dieu, — qu'on nous pardonne l'emploi de ce mot si saint et si proCiné, — avait pour l'instant abandonné les Français. Il s'en va demander assistance au ciel dans le temple d'Irminsul. A propos de cette prière du roi vaincu , Saint-Just éniet un principe assez neuf en théologie. Dieu, son Dieu à lui, ce n'est pas une puissance supérieure s'inspirant de l'esprit de bonté et de miséricorde, que la faiblesse humaine puisse attendrir, que touche l'infortune, qui vienne en aide à sa créature souffrante et manquant de force ; ce n'est point enfin la Providence prenant pour elle la moitié du fardeau. Dieu, c'est la Vengeance, la Punition; c'est l'implacable dui*eté érigée en système dans ces vers impitoyables :

Ce ne «oui point les chants mélodieux Qui vont là-haut intéresser les Dieux.

Les justes Dieux entendent le silence.

C*est aux forfaits à leur crier : Vengeance !

Ainsi Dieu ne décenie jamais de récompense a la vertu ; son rôle , sa mission , c'est seulement la punition dont il frappe le coupable. A ce titre, Dieu n'est plus qu'un membre du futur Comité de Salut Public, toujours la fdudre

en main , ne sachant jamais pardonner, ne pouvant et ne devant jamais récompenser » terrible et funèbre image que Saint*Just vient de créer à sa ressemblance. Ce Dieu de fontaisie n'estai pas bien le DieuquMl fallait « d'ailleurs, à cette triste et méprisable humanité que l'auteur nous dépeint en ces termes :

Homme est un mot qui ne caractérise Qn'un anhnal , ainsi (pi'ours et lion.

Son naturel est erreur et soUise , Malignité Y superbe, amUtion.

Il natl> il meurt f et mort on le méprise.

De son destin orgueilleux , on le voit Fouler la terre en pays de conquête Que la raison a soumis à sa loi.

n n'est au plus que la première bête De ce s^our dont il se dit lé roL lialtre du monde , esclave de lui-même, U creuse tout et ne sait ce qu*il est.

Son cœur, pétri d'orgueil et d'intérêt.

Craint ce qu'il hait, méprise ce qu'il aime.

Impudemment il appelle vertu Le crime sourd d'un sophisme vêtu.

Son amour-propre inventa l'apparence.

L'intârèt vil lui donna la prudence, £t la raison n'est qu'un noir composé D'orgueil adroit , d'orgueil intéressé.

L'or animé dans ses veines palpite; L'or est son cœur ; c'est le Dieu qui Tagllo. Sa voix le traîne au travers des dangers , Pour s'engraisser sur des bords étrangers.

L'or inventa les arts, l'astronomie ^ Et l'Avarice est mère du Génie.

Quel mépris! quelle amertume! quel dégoût! Et ce Tome I. 7

jeune homme a vingt ans à peine ! vitigt ans , cet âge où Ton est toute confiance , tout abandon , cet âge qui ne connaît point encore, heureusement, le doute désolant, a bien plus forte raison la négation qui détruit tout ! «vingt ans, cet âge où Tinexpérience croit aux vertus, à la bonté, au dévouement! Saint-Just, lui, presque seul parmi les hommes de vingt ans , a pris au sérieux les déclamations exagérées des livres où il est allé s'instruire. Si rhumanité n*est que perversité pour lui, pourquoi aussi sa théogonie ne se serait-elle pas montrée durement implacable? L'homme de Saint-Just nécessitait fatalement le Dieu comme le comprend Saînt-Just.

Chaque page d*Organt appellerait ainsi , si nous le voulions, une méditation ; chacun de ses héros nous forcerait â une étude spéciale, car il personnifie soit un vice, soit un travers de l'époque, soit une des institutions politiques que ce jeune homme a prises en haine.

Nous disions, par exemple, tout-à-l'heure, que Saint- Just porte envie à la noblesse , parce que , à côté de la demeure modeste de son père, s'élevait, à Blérancourt^ le superbe palais des ducs de Gesvres auprès desquels il se sentait si humble, si médiocre. Cette noblesse, il va lui donner un corps , une vie , une incarnation , pour qu'elle lui serve de quintaine , débuta ses attaques.

Orgaiit , dans ses pérégrinations à la poursuite tantôt de Turpin, tantôt de Nicctte, tombe sur un meunier qui, perché sur un dixième âne , fait retentir la plaine de ses chants joyeux. 11 lui demande si, de hasard, il n'a pas renconti'é un archevêque en train de se damner et une dame (»^^\it<î par Icsrhomins. IV flanic, le maraud n*a vu

que celle d'un vieux sire; elle pleurait, car son mari rayait battue. 11 bat sa femme! s'écrie Organt, pointant sa lance en arrêt , tout comme le ferait un chevalier de fa Table-Ronde, 11 vacourif attaquer et provoquer le brutal à un combat à outrance , quand il songe quil ne sait pas même son nom. Le meunier le lui apprend et fait de ce méchant mari un portrait peu flatté.

n s'appelle Arioibaud.

C'est le plus laid des Chevaliers de France Et le plus fier. Il se prétend le fils D'un vieux héros qu'oa appelle Amadis.

Ce S(m9 fameux, usé par tant de veines.

Est en fumée arrivé dans les siennes.

Ce n'est là qu'une première raillerie lancée par le meunier, personnification du Peuple qui discute, à la face d'Arimbâud, idéal de la Noblesse qui a fait son temps et croit encore en ses vieux privilèges assurés par la naissance. Le meunier conte à Organt que, un jour, Arimbaud parcourait ses domaines;

Il aperçut le clocher d'un village.

« Il te sied bien , lui dit-il plein de rage , » Il te sied bien de porter dans les cieux , » Comme Ârimbaud, ton front audacieux ! » Quels furent donc les héros tes ayeux ?

» Où sont , I»igand , tes titres de noblesse ? }> Vcnci les miens! Lis, chéUf, et confesse » Que ton renom s'éclipse auprès de moi.

» En vain, tu veux déguiser ton effroi !

» fit cette armure , et ces guerriers sans titres, » Que j'aperçois postés de toutes parts »• ^iiup re nortaU et i^errière ces vitres ,

» Sont contre mot d'inutiles remparts f y* Legentithomme, à ces mots, prend sa Unoe, Et sur régllse impétueux s'élance.

Notre jument, les quatre fers en Tair, Contre le mur rebondit terrassée , Et Monseigneur , aussi prompt que Téclair , TIt repousser sa fbreur abusée.

Sa vieUle lance et son casque rouiUé , En gringotant sur la poudre roulèrent.

Deux pèlerins au château l'emportèrent Froissé , tout fier , et de sang baiiK>uiIlé. Il ordonna que l'on battit Madame»..!

Il nous parait évident que Samt%lijfêt a voulu stygmatiser là les prétentions excessives de ta noMesse , en crayonnât le portrait d'un noble plein de morgue. Il croyait imiter Cervantes qui tua l'institution de la Chevalerie en exposant au yeux de la raison publique son Don Quichotte» mannequin habillé à plaisir de tous les ridicules qui succombèrent sous la raillerie. L'Arimbaud de Saint-Just» c'est le futur marquis de Carabas de Béranger, pochade moins réussie^ caricature moins bien crayonnée» mais non pas crayonnée avec moins de prétentions et de désirs de nuire.

Saint-Just quitte bientôt le fouet de la satire pour reprendre Térotique pinceau de TArétin.. Organt vole à la défense de la belle cMtelaine outragée* Un ruisseau le sépare du manoir d'Arimbaud. Une nacelle légère avait pour nautonnier la légère moitié du meunier de tout-à> l'heure , Perrette

dont la jupe imprudente

Servait dé voile à la barque inconstante.

— ai —

Perrette ii'u le temps d'apwceroii' Que le ïépbyrjoue avec son mouchoir.

Le meunier était resté sur la rive et le vent enflait toujours la voile de nouvelle espèce, que la brise indiscrète faisait tourbillonner et dont elle fouettait le visage et les désirs du chevalier. À quel désolant spectacle fut obligé d'assister le pauvre meunier trépignant et vociférant sur le rivage, c'est ce que nous ne dirons pas. L'Ange gardien d'Organt avait tout vu, lui. 11 eût pu peut-être intervenir à propos dans l'intérêt du mari impuissant à défendre son honneur; il crut sans doute qu'une faute est une meilleure leçon que tous les avertissements du monde.

L'Ange gardien alors parut en l'air Sur un char blanc attelé d'un éclair.

Il descendit, et le flUeul Antoine A son aspect parut sot comme un moine.

Mon cher gardien, dit-il baissant les yeux , Point ne croyais vous trouver en ces lieux.

L'Ange repart : L'armée est dans la lune !

C'est donc ainsi que vous cherchez Turpin !...

L'Ange l'emporte et lui dépeint, chemin faisant, le déplorable état où languit la France attendant un sauveur. C'est une vingtième tirade politique calquée sur l'actualité telle que la voit l'écrivain. C'est un centième outrage à l'adresse de la reine Marie-Antoinette. Voici ce que l'Ange disait à Organt de sa voix vibrante d'émotion :

Mon filleul cher , je plains votre patrie De tout mon cœur, et j'ai Tâme marrie De voir Chariot insensé comme il est !

Par des tyruns la Franco est gowernée.

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