‹ Saint-Just et la terreur (volume 2)Chapitre 8 sur 25 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

gage est le signe distinctif d'une bonne âme ; que dironsnous de rame de Saint-Just ! Si la pureté et la chasteté de l'expression sont une preuve de la pureté de la pensée et de la conscience» à quelle conclusion absolue devrons-nous nous arrêter ! 11 ne peut y avoir ici place pour des circonstances atténuantes , la jeunesse et Tentrainement. Cet homme n'a jamais été jeune ; nous le prouverons en étudiant les autres ouvrages publiés si peu de temps après Organt. Le juge doit donc dépouiller toute indulgence ; c'est un devoir rigoureux pour la critique d'arracher le masque et de monti*er toute la laideur de Tame, sans colère, mais sans pitié coupable.

Un admirateur forcené de Saint-Just, un écrivain qui ose le nommer le c Saint de la Montagne, t ne pouvant nier Organty appelle ce livre t une assez fâcheuse intro- » duction à cette belle vie, » et en rejette la faute, l'odieux, le crime, sur le siècle et sur l'éducation alors donnée à la jeunesse^ Tout en consentant à faire la part très large aux ciiTonstances , à la corruption du moment , à la mode poussant à la licence , il faut admettre aussi que , deux routes étant tracées, l'homme qui de son libre arbitre choisit la mauvaise en morale et en politique, méi*ite toutes les duretés du reproche, toutes les amertumes du mépris. Et ce n'était certes pas là ce que les Oratoriens de Soîssons avaient enseigné à Saint-Just !

En 1789 , Saint-Just répandit XOrgant parmi ses amis. Il osa même le mettre en vente. Camille Desmoulins alors son ami, Camille Desmoulins , dont la pudeur aussi ne se révoltait pas très facilement, annonça le livre à la fin de son sixième numéro des Révolutions de France et

de Brabanly daté de la fin de déceml>re 1789. Cette annonce précise bien la véritable époque de la publication d'Organt.

Quelle réussite eut ce poëme? Nul ne pourrait répondre. Il est probable qu'il resta enfoui chez le libraire qui s'en était chargé. Nous croyons à un insuccès complet» trop juste punition d'un pareil méfait. UAlmanach des Grands Hommes^ de Rivarol et Champcenetz n'en a pas dit un mot; et cependant ce recueil biographique des poètes du temps ne laissait passer, sous le microscope ni un seul vers, ni un hémistiche c qui n'ait fait coucher > son auteur sur VAlmanach des Grands Hommes , > ainsi qu'en 1793 le disait railleusement, en parlant d*Organt, Camille Desmoulins quand il rompit avec Saint-Just. 6arère avance que le poème d'Organt fit beaucoup dfe bruit; si c'était vrai , comment se ferait-il qu'on n'en parla que longtemps après la mort de l'auteur , que personne n'en sache le premier mot, Barère lui-même qui le regarde comme une allusion satirique à l'aifaire du Collier? Pour preuve de cet insuccès, il suffit de dire que ce livre a été très peu acheté. On ne le rencontre donc qu'excessivement rarement dans la librairie; aussi les exemplaires en sont-ils arrivés à des prix fabuleux que seuls les bibliographes, ou les amateurs de curiosités littéraires, peuvent se décider à y mettre.

A la fin de 1791, quand Saint-Just, dont l'exaltation d'idées était bien connue dans le canton deBlérancourt et dans le district deChauny, crut à la possibilité de grandir avec les circonstances ; quand ses discours , ses motions des clubs et assemblées populaires l'eurent fait sortir de

la foule et nommer d'abord officier supérieur de gaixles nationales , puis électeur départemental ; quand Tambitieux jeune homme aspira plus haut encore , il comprit rénorinité de la faute qu'il avait commise deux ans plus tôt en puMiant le livre libertin«dont les électeurs , honnête habitants de la province, pourraient lui reprocher les tendances, les ignominies, les travers d'imagination et de conduite. Heureux du silence dans les mystères duquel se cachait sa production effrontée et se hâtant de le mettre à profit , Saint^ust fit alors soigneusement rechercher les exemplaires de son livre. 11 le redemanda à ses amis. U le retira de chez son libraire. S'il en périt ainsi un grand nombre, il en restera cependant une trace indélébile , d'abord dans les pages du journal de Camille Desmoulins, ensuite>dansune note dont ce pamphlétaire imprudent, en écrivant la célèbre Letlre à Dillmt souffleta la: face de son ancien et si terrible camarade.

Voici cette note que nous extrayons textuellement de la brochure publiée par Camille Desmoulins eu faveur du général Dillon arrêté par les ordres de la Convention :

c Après Legeiidre, le membre de la Convention qui a f la plus grande idée de lui-même , c'est Saiut-Just. On » voit dans sa démarche et son maintien qu'il r^arde

> sa tête comme la pierre angulaire de la République , » et qu'il la porte sur ses épaules ayec respect et comme » un Saint-Sacrement. Ce qu'ify a d'assommant pour sa

> vanité, c'est qu'il avait puMié, il y a quelques années, » un poëme épique en vingt-quatre chants, intitulé » Organt. Or, Rivarol et Champcenetz, au microscope de

> qui il n'y a pas un seul vers , pas un hémistiche en

I Fiunce qui ail échappé et qiïi n*ait fait coucher son • auteur sur VAlmanach des Grands-Hommes ^ avaient 1 eu beau aller à la découverte; eux^ qui avaient trouvé » sous les herbes jusqu'au plus petit ciron en littérature, » n'avaient point vu le poème épique en vingt-quatre » chants de Saint-Just. Après une telle aventure , com- » ment oser se montrer ! »

Ces moqueries que Camille Desmoulins paiera de sa vie, ce souvenir insolent qui exhume YOrgant de- la tombe à laquelle son auteur Favait condamné, suppléaient déjà parfaitement à la signature que Saint-Just n'a point osé apposer sur son livre anonyme, si la tradition (i) n'était encore parfoîtement d'accord avec les écrits de tous les biographes pour consacrer une paternité que peut-être on pouniiit dénier. C'est à ce titre que nous nous sœnmes emparé du témoignage irrécusable de Camille Desmoulins. Saint-Just essaie de faire disparaître un

(1) Nous parlons de la tradition qui est unanime pour attribuer, malgré Tabsence de la signature , la paternité de VOrgant à Saint- Just. Il est si peu de biographes qui aient vu ce livre rare et précieux, que les rédacteurs anonymes de la Biographie de Leipsick ne le nomment pas Organi , mais Orgon , et cependant cette Biographie ne date que de 1806. M. de Jouy est tombé dans la même erreur de nom. La Biographie de Michaud , mieux renseignée , connaît les deux éditions d'Organt et sait même que quelques rares exemplaûres de la première sont accompagnés d'une clé d'mterprétation.

Nous pariions tout-à-l*heure de Tignorance complète des biographes; en voici bien une preuve. L*un d'eux prétend que si Saint- Just ne se fût pas lancé dans la haute politique , il eût trouvé de précieuses ressources dans son talent littéraire ; ce qui le ferait croire ,

« c'est son remarquable début d'Organt / «

Page 1