OÙ
confideiils de l'ancienoe tragédie, la réplique à llobcspierre qu'on fait là poser pour les nécessités de sa réhabilitation. C'est toute une scène de fantasmagorie tracée là par rhistorien-poiite. Rien n*y manque; les détails intimes et affirmatifs, les mystérieuses horreurs de la nuit, les sombres pensées s'échangeant à voix basse, les hésitations de Robespierre qui a toujours hésité , le sommeil de ce terrible Saint-Just qui dormirait sur dsjs cadavres, tout va concourir à donner à ce récit luia apparence sérieuse de vérité qui séduit, s'impose, force les consciences et ajoute un trait de plus à la ressemblance , un trait qui , s'il était vrai , compléterait les physionomies. Ecoutons donc M. de Lamartine.
€ En ce temps-là , » écrit-il , t Robespierre et le jeune % Saint-Just, l'un déjà célèbre, l'autre très-obscur encore ,
> vivaient dans cette intimité familière du maître et de
> l'élève. Saint-Just, mêlé au mouvement du temps, sui- € vait et devançait de l'œil les crises de la Révolution , » avec la froide impassibilité d'une logique qui rend le » cœur sec comme un système; et ciuel comme une » abstraction. La politique était à ses yeux un combat » à mort, et les vaincus étaient des victimes. Le 2 sep- » tembre, à onze heures du soir, Robespierre et Saint- » Just sortirent ensiîmble des Jacobins, harassés d;
> fatigue de corps et d'esprit d'une journée passée toute » entière dans le tumulte des délibérations; car ils
> allaient de Section en Section poui* préparer le gi*and » égorgement dc^ la prochaine nuit.
» Saint-Just logeait dans une petite chambre d'hêtel * gai-nide la rue Sainte-Anne, tout près de Robespieri'c. Toiii I. 15.
— tu -
t En causant des événements du jour et des menaces du » lendemain , les deux amis arrivèrent a la porte de la
> maison de Saint-Just. Robespierre, absorbé par ses
• pensées, monta pour continuer Tentretten jusque dans
• la chambre du jeune homme. Saint-Just jeta ses vête- » ments sur une chaise et se disposa pour le sommeil. — » Que fais-tu donc? lui dit Robespierre. — Je me gou-
> che, répondit Saint-Just. — Quoi! tu peux dormir dans » une pareille nuit , reprit Robespierre , n'entendsrtu pa^ » le tocsin? Ne sais- tu pas que cette nuit sera peut-être » la dernière pour des milliers de nos semblables, qui » sont des hommes au moment où tu t'endors, et qui » seront des cadavres à l'heure où tu te réveilleras.
» Hélas! répondit Saint-Just, je sais qu'on égorgera » peut-être cette nuit, je le déplore, je voudrais être
• assez puissant pour modérer les convulsions d'une so- » ciété qui se débat entre la liberté et la mort, mais que 1 suis-jc? Et puis, après tout, ceux qu'on immolera cette » nuit ne sont, pas les amis de nos idées. Adieu, et il s'en- » dormit.
» Le lendemain, au point du jour, Saint-Just en s'é- » veillant vit Robespierre qui se promenait à pas înter-
• rompus dans la chambre et qui, de temps en temps, » collait son front contre les vitres de la fenêtre , regstr- » dant le jour dans le ciel et écoutant les bruits de la rue. 1 Saint-Just, étonné de revoir son ami de si grand matin
> à la même place ; « Quoi donc te ramène si tôt aujour- » d'hui , » dit-il à llobespierre. — Qu'est-ce qui me raj> mène, répondit c(îhii-(îi, [)niisos-tu doue que je sois
> revenu! — Quoi! tu n'es pas allé dormir? — Dormir,
llt> -*
I dormir! s'ôcrra Robespierre, dormir peudaiU (|iie de»
> centaines d'assassins ^[orgeaient des milliers de victi- 1 mes et que le sang pur ou impur coulait comme Teau » dans les égoûts. Oh non! poursuivit-il d'une voix som-
> bre et avec un sourire sardonique sur les lèvres , non » je ne me suis pas couché. J'ai veillé comme le remords » ou comme le crime. Oui, j'ai eu la faiblesse de ne pas » dormir, mais Danton, lui, a dormi! i
Nous allons souffler sur cette scène émouvante , admirablement tracée , admirablement écrite , et il n'en restera ni une phrase, ni un mot, ni un souvenir. A l'aide d'une pièce et d'une date authentiques , nous allons renverser tout cet échafaudage de drame et de poésie.
Pendant la nuit du 2 septembre, Saint-Just, qui n'avait pas le don d'ubiquité, ne pouvait avoir assisté aux délibérations des égorgeurs du club des Jacobins. A onze heures du soir, il ne pouvait rentrer dans sa modeste chambre de la rue Sainte-Anne de Paris ; car , le 2 septembre, il prenait part aux premières opérations de l'Assemblée électorale de l'Aisne réunie dans l'église de Soissons; car, détail pour détail, couleur locale pour couleur locale , il assistait à la messe pontificalement célébrée par révéquede Marolle; car, choisi ce jour-là en raison de son âge , comme secrétaire du bureau provisoire, il était, un instant après, nommé président du premier bureau, ainsi que nous l'avons dit tout-à-rheurc. iM. de Lamartine parle d'un confident problématique , car il no le nomme pas, do Robespierre et de Siûnt-Just, coilfiflenl qui aurait « survécu à ces temps sinistres. » Nous , nous avons demandé nos coiifidences au procès-vorhal
lenu heure par heure, fait par fait, au procès-verbal authentique des opérations,au procès-verbal qu'un hasard heureux et inattendu nous a tout dernièrement fait retrouver dans les archives révolutionnaires du département de TAisue.
Aux yeux de tous, Saint-Just est un de ces misérables que parfois Thumanité enfante dans un jour néfaste , un (le ces monstres pour lequel on ne se sent ni pitié , ni indulgence; mais encore ne faut-il pas ensanglanter plus (ju'elle ne Test cette sanglante figure pour qu'elle serve dv3 l'epoussoir hideux à ce Robespierre qu'on veut rendre moins effroyable, lui, en liaison de l'effroi inspiré par son entourage. Pour croire que Saint-Just, à la veiUe de rinunense massacre du 3 septembre, a pu dormir pendant que Robespierre ne pouvait goûter le repos, il faudrait croire aussi que Saint-Just s'était déjà trouvé, s'était fait ce bourreau par système que Tannée suivante exposera à notre horreur. En entrant à la Convention , il apportait d'effroyables instincts de cruauté et non un plan de cruauté.
Comme caractère et comme date, le récit de M. de Lamartine n'est donc qu'une erreur bien habillée.
Une fois encore, Saint-Just reparut à Soissons. C'était peu do jours après sa nomination. Il s'agissait de la formation de bataillons de volontaires. Déjà grandi par sou titre de député, il vint hâter les enrôlements, porter par sa présence et ses discours l'enthousiasme patriotique dans les jeunes cœurs. L'autel de la Patrie était dressé dans l'antique cathédrale. Avant l'ouverture des registres où s'inscrivaient les ongagj'UKMHs, Sainl-Jnst prononça qu;l-
ques paroles suivies d'applaudisseiiieDts c à tout rom- > pre , • dit ua procès-veii»! du temps. Malheureusement 9 ce discoursn'a pas éié reproduit , ni même analysé. Après son départ pour la Convention, on ne le revit plus qu'une seule fois aussi dans Blérancourt. Il y revint pour vendre sa paît de patrimoine. Un biographe a écrit qu'en partant pour la Convention, Saint-Just avait fait don à la ville de Blérancourt du peu de biens qu'il possédait, et il tombe en admiration devant cette générosité et ce mépris des richesses. C'est encore là une de ces faussetés intéressantes et intéressées qu'il faut détruire à jamais » un de ces rayons d'une auréole mensongère qu'il importe d'éteindre. Saint-Just vendit sept mille livres une pièce de terre qu'il avait àNampcelle. 11 revint en toucher le prix lui-même. Q existe un témoin de ce fait ; c'est le fils d'un des amis de Saint-Just. Tout enfant qu'il fût alors , il se rappelle avoir vu comptei* l'aident devant lui ; cette somme fut remise en déj^ôl au père de ce témoin, à cet ami dans lequel Saint-Just avait toute conflance et auquel il redemandait son argent en raison de ses besoins.
Ka arrivant à Paris quelques joui*s avant Touverlure de hi Si^ssimi , S;iint-Ju$t , piwédé par une grande réputatiini de talent et surtout de volonté, fut entouré par ces députi's qui avaient pris iK>ur chefs Robespierre et Danton déjà jalou\ Tun de Tautre, mais non encore certains du iHHivoir, ce qui explique leur tuiion des pi*emiers tonq)s de la Conventioîi. Cliez Robespierre, il rencontra Lebas tout ù Theuri^ sou Kuryale, Lacoste qui demandera son arn^stalion , Tallien qui IVcrasera, le lâche Legendre» bounvaa de ti)us ceux qui ont eu confîance en lui, Camille Desmoulins , ilont il s*est déjà deux fois séparé , d*aboi*d quand il lUTivait cette phrase de son livre de VEsprit de la Ri'voluiion : « Quel que fût son ardetu* et la 1 passion de son style, il ne put être redouté que par des 1 hommes qui méritaient qu'on informât contre eux ;
> l'orateur, d*ailleui^ estim^tble, qui le dénonça, justifia
> le cri des tribunes ; il était ami ou dupe de ceux qu'é-
> pouvantait la censure ; » ensuite dans sa fameuse lettre à Daubigny.
Dans ces réunions du soir où Ton $e préparait à enfanter la future Montagne, où Ton causait de l'attitude à prendre dès les premières et très-prochaine» séances de la Convention, Saint-Just se fit remarquer par sa froide retenue au milieu de ces jeunes Exagérés dont il dépassait cepen* dant le radicalisme et Texaltalion. 11 souriait dédaigneusement aux saillies spirituelles de Camille Desmoulins qu'il méprisait. Il souffrait à entendre les phrases envenimées du bilieux Marat dont il disait qu'il t eût été un Scythe à 1 Persépolis, que sa pénétration fut ingénieuse à chercher » de la profondeur aux moindres démarches des hommes,
I qu'il eut une âme pleine de sens, mais trop inquiète. >
II écoutait encore avec respect Danton dont il admirait reneige et les discours pleins d'une force brutale et décidée. Nous savons de quel culte il enveloppait Robespierre t dont l'énergie, % selon lui, « la sagesse et
> l'exemple donnèrent beaucoup de force aux nouvelles » maximes. » Saint-Just étudiait donc avec attention au milieu de ces réunions préparatoires où d'autres accouraient pour parler, pour se faire remarquer et admirer, I)our recruter des soldats dont ils seraient les généraux dans cette rude guerre que les partis allaient se déclarer. En le voyant si sérieux , si calme en apparence , bien qu'il connut les sui*sautements , les bouillonnements orageux (le cette âme , — « un volcan neigeux , » — Robes- I)ierre se scrutait heureux et fier du dévouement qui lui livrait ce puissant jeune homme. Il se promit de l'exploiici* mais sagement, mais avec prudence. Sentencieux
comme an oracle , aussi sobre de pâurdes qu'un oracle , 2!:Kiint-Jiist avait toutes les qualités que Robespierre se savait ne pas posséder : la pensée qui étonne, la concision qui (ait penser, même quand elle ne couvre aucune idée, la dureté du langage qui effraie. Robe^ierre n'aima jamais personne ; il ne fut pas touché de ce dévouement de Saint-Just. L'ambitieux d'âge et d'expérience» l'ambilieux sans cœur ne vit qu'im levier utile et solide dans cet ambitieux assez jeune, assez inexpérimailé pour i';couter encore la voix de l'amitié et obéir à une prédilection. Il serait curieux de pouvoir suivre pas à pas les [u-ogrès de cette étrange fascination exercée par llKMnme vulgaire et médiocre sur cet homme supérieur dont le plus grand tort fut peut-être d'avoir réussi trop jeune et d'avoir été livré, saus défense possible, à un misérable qui, à force d'adresse, de flagorneries, de caresses, eut l'ait de faire longtemps de Saint-Just le plus complaisant de ses complices, le plus servilement obéissant de tous ses seydes. Ainsi, dès l'abord, Robespierre subjugua onnplètement Saint-Just qui s'offrait de lui-même et ne repugnait pas au joug.
Et d'ailleurs pouvait-il et voulait-il résister i cette rtrange fascination, à cet entrsûnement fatal qui le tirait de la foule, qui le prenait lui si ignoré la veille pour le jeter parmi les plus connus, lui si impuissant pour le mêler aux plus forts, lui le provincial hier encore sans avenir pour en faire l'ami de tous ces grands révolutionnaires , l'égal en un jour de ceux qui depuis trois ans dirigeaient le mouvement des esprits, des idées, un des conquérants ol (h^s maîtres absolus de la France?
Ce fut dans une des réunions des plus jeunes mend)res de la Convention qu'on résolut de marquer par un cotip d'éclat la première séance de la session. Danton , Robespierre , les habiles enfin , ceux qui avaient déjà goûté du pouvoir et craignaient de se compromettre par une imprudence, avaient bien arrêté la déchéance de la Royauté et l'avènement de cette République dont les Girondins avaient parlé les premiers dès 1791 ; mais ils voulaient amener avec précaution le succès de ces mesures si radicales et auxquelles la Nation ne leur semblait pas peutêtre encore assez préparée. En haine des Girondins qui temporisaient aussi , au mépris d'une prudence qui n'était pas de leur âge, les jeunes députés, entraînés par un discours de Saint-Just, forcèrent la main à leurs anciens des précédentes assemblées. Dans un festin converti en club, on se partagea les rôles; on devait se répandre par la salle de la Convention pour chauffer les timides, rassurer les peureux, soulever de gi*andes clameurs qui, ]>artanl à la fois de tous les côtés et ressemblant à Tunaiiimité, étoufferaient la voix des Girondins, si quelquesuns de leurs orateurs essayaient de défendre la royauté à J'.igonie. Saint-Just inspiré par Robespierre ennemi acbanié de Brissot, agit, le 20 septembre, moins en vue de la République à proclamer qu'en vue déjà de la ruine dos Girondins rivaux et détestés.
Le premier acte de la Convention sembla donner tort (•(•pendant à ce plan enfanté par la haine. Les Girondins i(''ussirent exclusivement dans l'élection des présidents et des secrétaires du bureau provisoire. Les jeunes Monta- {^nards s'en montrèrent plus ardents. Saint-Just leur
ToMC I. U
répélail qu'il fallait, ù Faide du vote de la République « compromcUre doublement les modérés ; s'ils se réunissaient à ropposition pour proclamer la République , ils se déconsidéreraient en acceptant de la minorité une résolution qu'ils n'avaient pas su trouver ; au contraire , s'ils la repoussaient , ils se perdaient aux yeux du peuple qui avait dit son dernier mot dans la. nuit du 10 août et ne pouvait plus reculer. Poussé par ces instances , Collotd'Herbois , ainsi qu'il avait été convenu la veille, demanda l'abolition de la Royauté. Le girondin Quinette , membre aussi, comme Saint-Just, de la députation de l'Aisne, essaya de faire entendre la voix de la raison, de calmer cet enthousiasme qui ne convenait pas ù la gravité des circonstances; c'était au peuple seul qu'appartenait, selon lui, la mission de faire un gouvernement positif. De violentes clameurs étouffèrent la voix de cet honnête homme trop faible, et, sur la proposition de l'évéque Grégoire, la Convention acclama l'abolition de la Royauté. Telle fut rinflucnce immense que, dès les premiers jours, Saint-Just, sous l'action latente de Robespierre et dirigé par son maître peureux et habile , sut conquérir sur cette assemblée à laquelle , bizaiTerie des contrastes , un de SCS compatriotes de l'Aisne eut seul le courage de dire la vérité dans ce plus décisif des insUmts. Aussi la joie de Robespierre fut-elle immense. Saint-Just s'était montré digne de ce qu'il en attendait. Quand on saisit chez lui les pièces, objet du fameux rapport de Courtois, on trouva un lambeau de papier auquel Robespierre avait confié sa pensée sur son jeune ami. Cette note, écrite de sa main , ne renfermait que ces quatre mots
âoquents : t Grande talents. — Pur. — Dévoué. » S'il avait ajouté : hypocrite et implacable, Robespierre eût écrit tout ce qu'il y avait à écrire sur Saint-Just et n'eût rien laissé à faire pour le biographe.
Nous parlons d'hypocrisie. Nous en trouvons une preuve convaincante dans l'affectation de simplicité , de sobriété Spartiate dont Saint-Just, dès son arrivée à la Convention, crut utile de se faire un moyen pour forcer l'attention. Retiré dans son intérieur, il y mena la vie la plus frugale, la plus austère. Son ancien ami Camille Desmoulins, tout en parlant beaucoup de la vie sévère de Lacédémone, faisait parade de sa gourmandise et do son amour des bons dîners. Saint-Just vécut comme un anachorète. Si plus tard nous pourrons constater sa présence moins vertueuse aux débauches de Clichy-la-Garenneet dans les cabinets secrets des fameux restaurateurs Méot et Vénua , dès l'abord il resta très-retiré et se contentant de son traitement de représentant ; mais il cherchait toutes les occasions de faire acte en public de cette sobriété d'apparat. Nous n'en voulons pour prouve que ce fait ù peu près inconnu. Un jour, il travaillait au Comité de Salut Public avec quelques employés. Il se fit apporter pour son déjenner un saucisson , du pain , une bouteille de vin. Il mangeait en se promenant à grands pas et semblait profondément réfléchir. Tout-à-coup, comme arrêté par une pensée qui lui fait violence, il se pose devant un des employés et s'écrie : t Que dirait Pitt , s'il • voyait le président de la Convention nationale de France » dc^euner avec du saucisson ! » Proussinalle, qui laconte cette curieuse anecdote, nomme le bureaucrate
qui l'avait receuillie cl ajoute : c S'il existe encore quel- > qu'employé de cet ancien bureau, il peut certifier la 1 vérité de ce que j'avance. > Et ce n'est pas an seul écrivain qui nous servira dans la preuve d j cette affectation de sobriété digne de la Crète et de Lacédémone, de ce que nous osons appeler hypocrisie détestable. Villatte écrivant en 1795, Senai'd dont les mémoires sont de 1824, viendront en aide à Proussinalle qui date son histoire de 1815.
Pendant quelques semaines, Saint-Just s'efface après son coup de maître du 21 septembre. Il sait déjà et d'instinct que l'homme politique n'est grand et véritablement puissant qu'ù condition de ne pas se prodiguer et d'apparaître à propos. Il attend patiemment l'occasion. Il ne prend jamais la parole dans les discussions de la Convention. Le Moniteur ne prononce pas son nom. Une seule fois, on le voit monter à la tribune des Jacobins où, comme à l'Assemblée , il est sobre de discours.
Les Jacobins avaient été repoussés par les électeurs de Paris. Les Girondins , alors seuls représentants de la Modération et de l'Ordre en ce moment d'exaltation, avaient fait nommer Pétion maire; mais, par contre, Brissot avait été expulsé des Jacobins. Si le ministre Roland, dans son rapport sur l'état de Paris et de la France , demande la repression des excès; si les Modérés réclament l'établissement d'un Comité chargé de présenter un projet de loi contre les provocations au meurtre et à l'assassinat; si des fédérés des départements parcourent Paris en menaçant de mort Marat, Danton et Robespierre, par contre les Montagnards dénoncent au club des
Jacobins la Gironde accusée par eux de domination, d'absorption. Saînt-Just monte à la tribune et excite encore cette grande colère des partis. Il sait que Tcxaltation de la fureur peut seule pousser les minorités a Taudace y et par suite au succès.
> Citoyens, i dit-il aux Jacobins, * je ne sais quel coup » se prépare. Tout fermente dans Paris. C'est au mo-
> ment où il s'agit de juger le roi et de perdre Robes- » pierre qu'on appelle tant de troupes à Paris. L'influence 1 des ministres est si grande que dès qu'ils paraissent à 1 la Convention , on convertit leurs désirs en lois. On 1 propose des décrets d'accusation contre les représen-
> tants du peuple. Barbaroux propose de juger le peuple
> citoyen. Quel gouvernement que celui qui veut planter
> l'arbre de la liberté sur les écfaafauds ! Dénonçons à la 1 Nation tous ces traîtres ! i
Saint-Just vient de parler du procès du roi. Abordons avec lui celte sanglante affaire. C'est là que ce scélérat grandiose va se révéler à la Convention frappée de terreur par cette apparition inattendue, et entraînée par cette éloquence brutale , violente et fascinatrice.
Dans le roi c'était la royauté que le parti jacobin poursuivait à outrance. Aussi le' voyait-on pousser le peuple de Paris à de bruyantes manifestations, le peuple de la France à des pétitions irritées et menaçantes. Un premier rapport avait été déposé par Valazé sur les faits reprochés au tyran, et, le 7 novembre 1792, Mailhe, un autre de ces Girondins que la peur et l'ambition forçaient d'être cruels, présenta le rapport où étaient résolues affirmativement ces questions : Le roi peut être jugé; il sera jugé Tome I. M.
par la Convention Nationale ; la Convention fixera le jour auquel Louis XVI comparaîtra devant elle ; le roi se défendra soit par lui, soit par ses conseils,soit verbalement, soit par écrit , et la Convention portera son jugement par appel nominal. — La discussion fut ajournée au 13 novembre.
Le 13, les débats s'ouvrirent par un discours de Pétion qui demandait que la question d'inviolabilité, c ce dogme » stupide», fût posée, et que l'Assemblée ti'aitât simplement cette autre question : Le roi peut-il être jugé? Morisson, partisan de l'inviolabilité qui lui semblait garantie par la Constitution de 1791 , avait à peine achevé ces paroles : « La loi ne prononce rien contre Louis XVI , »par conséquent, nous ne pouvons le juger, » que Saint- Just apparut a la tribune, froidement assuré, le regard dédaigneux, les lèvres pales et serrées comme les ont les hommes résolus. Il était vêtu de ce costume élégant et historique qui vivra éternellement dans toutes les mémoires. A l'aspect de ce jeune homme que depuis un mois on rencontrait partout avec Robespierre , qui devait posséder les traditions et la pensée du maître, un silence de mort glaça l'Assemblée. Dans ce discours qu'il allait prononcer, elle le savait d'instinct, se trouvait le dernier mot de ce terrible procès. Saint-Just parla ainsi :
« J'entreprends de prouver que le roi peut être jugé; » que l'opinion de Morisson qui conserve l'inviolabilité , » €t celle du Comité qui veut qu'on le juge en citoyen, » sont également fausses, et qu'il doit être jugé dsms des » principes qui ne tiennent ni de l'une ni de l'autre.
» L'unique but du Comité fut de vous persuader que le
- iC7 -
k roi devait éti*e jugé en simple citoyen, et tnoije dU que
> le roi doit être jugé en ennemi ; que nom avons moins à » le juger qu*à lecombatlre; et que n'étant pour rien dans
> le contrat qui unit les Français , les formes de la pro-
> cédure ne sont point dans la loi civile , mais dans la loi » du droit des gens.
» Faute de distinction, on est tombé dans des formes
> sans principes, qui conduiraient le roi à l'impunité, » fixeraient trop longtemps les yeux sur lui , ou qui lais- » seraient sur son jugement une tache de sévérité exces- » sive. Je me suis souvent aperçu que de fausses me- » sui'es de prudence, le recueillement, étaient souvent
> ici de véritables imprudences ; et après celle qui recule
> le moment de nous donner des lois , la plus funeste se- 1 rait celle qui nous ferait temporise^ avec le roi. Un » jour peut-être , les hommes , aussi éloignés de nos préjn- » gés que nous le sommes de ceux des Vandales , s'* étonne- » ronl de la barbarie d'un siècle oh ce fut quelque chose de » religieux que de juger un tyran y ou le peuple qui eut un » tyran à juger , Vélevaau rang de citoyen ^ avant d'exa- 1 miner ses crimes. >
Que sont les formes lentement prudentes de la justice pour cet homme qui s'écrie ave une audace de pensée et de paroles à laquelle les échos de la Convention ne sont point encore habitués : t On s*étonnera qu'au 18"" siècle • on ait été moins avancé que du temps de César ; le tyran
> fiU immolé en plein sénat , sans autres formalités que » vingt-deux coups de poignards, sans autres lois que la H- 1 berté de Rome. Et aujourd'hui, l'on fait avec respect le
> procès (l'un homme assassin d'un peuple, pris en lia-