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» grant délit , la main dans le sang , la main dans le
> crime ! Ceux qui attacheront quelque importance au juste » châtiment d*un roi, ne fonderont jamais une République, » Parmi nous, la finesse des esprits et des caractères est » un grand obstacle à la liberté. On embellit toutes les » erreurs, et le plus souvent la vérité n'est que la séduc- » tion de notre goût.
1 C'est ainsi que chacun rapproche le procès du roi de » ses vues particulières; les uns semblent craindre de » porter plus tard la peine de leur courage ; les autres 1 n'ont point renoncé à la Monarchie. Ceux-ci craignent « un exemple de vertu qui serait un lien d'esprit public
> et d'unité dans la République. Nous, nous jugeons tous » avec sévérité , je dirai même avec fureur. Nous ne son- * geons qu'à modifier l'énergie du peuple et de la liberté, » tandis qu'on accuse à peine l'ennemi commun , et que » tout le monde, ou rempli de faiblesse, ou engagé dans
> le crime , se regarde avant de frapper le premier coup. » Nous cherchons la liberté, et nous nous rendons escla- 1 ves l'un de l'autre; nous cherchons la nature, et nous » vivons armés comme des sauvages furieux ; nous vou-
> Ions la République , l'indépendance et l'unité , et nous » nous nous divisons, et nous ménageons un tyran.
» Citoyens, si le peuple romain, après six cents ans de » vertu et de haine contre les rois ; si la Grande-Breta- » gne, après Cromwell mort, vit renaître les rois, mal- » gré son énergie, que ne doivent pas craindre parmi » nous les bons citoyens , amis de la liberté, en voyant la » hache trembler dans nos mains, et un peuple, dès le » premier jour de sa liberté, respecter le souvenir de $es
kvs ! Quelie république voulez-vous établir au milieu de aos combats particuliers et de nos faiblesses communes! On semble chercher une loi qui permette de punir le roi; mais, dans la forme de gouvernement dont nous sortons , s'il y avait un homme inviolable , il Tétait dans ce sens pour chaque citoyen ; mais de peupie à roif je ne connais plus de rapport naturel, 11 se peut qu'une nation, stipulant les clauses du pacte social, environne ses magistrats d'un caractère capable de feire respecter tous les droits et d'obliger chacun ; mais ce caractère étant au profit du peuple , Ton ne peut jamais s'armer contre lui d'un caractère qu'il donne et retire ù son gré. Ainsi , l'inviolabilité de Louis n'est point étendue au-delà de son crime et de l'insurrection ; ou si on le jugeait inviolable après , si même on le mettait en question , il en résulterait qu'il n'aurait pu être déchu , et qu'il aurait eu la faculté de nous opprimer sous la responsabilité du peuple.
B Le pacte est un contrat entre les citoyens et non point entre le gouvernement. On n'est pour rien dans un con- U*at où Ton ne s'est point obligé : conséquemment Louis, qui ne s'est point obligé, ne peut point être jugé civilement : ce contrat était tellement oppressif, qu'il obligeait les citoyens, et non le roi; un td contrat était nécessairement nul ; car rien n'est légitime de ce qui manque de sanction dans la morale et dans la nature. » Outre tous ces motifs qui vous portent à ne pas juger Louis comme citoyen , mais à le juger comme rebelle , de quel droit réclamerait-il , pour être jugé civilement, FcMigageraent que nous avions pris envers lui, lorsqu'il
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est clair qu'il a violé le seul qu'il avait prîs envers nous, celui de nous conserver ? Quel sera cet acte dernier de la tyrannie, que de prétendre être jugé par des lois qu'il a détruites? Quelle procédure, quelle information voulez-vous faire des entreprises et des pernicieux desseins du roi, lorsque ses crimes sont partout écrits avec le sang du peuple , lorsque le sang de vos défenseurs a ruisselé , pour ainsi dire , jusqu'à vos pieds par son commandement? Ne passa-t-il point, avant le combat, les troupes en revue ? ne prît-il pas la fiiîte, au lieu de les empêcher de tirer? Et Ton vous propose de le juger civilement ! tandis que vous reconnaissez qu'il n'était pas citoyen !
> Juger un roi comme un citoyen f ce mot étonnera la prostérité froide. Juger , c'est appliquer la loi. Une loi est un rapport de justice. Quel rapport de justice y at-il donc entre l'humanité et les rois? Qu'y a-t-U de commun entre Louis et le peuple français , pour le ménager après la trahison ? Il est telle ame généreuse qui dirait, dans un autre temps, que le procès doit être fait à un roi , non point pour les crimes de son administration, mais pour celui d'avoir été roi : car rien au monde ne peut légitimer cette usurpation ; et de quelques illusions , de quelques conventions que la royauté s'enveloppe, elle est un crime éternel contre lequel » tout homme a le droit de s'élever et de s'armer ; elle » est un de ces attentats que l'aveuglement même de tout « un peuple ne saurait justifier. Ce peuple est criminel » envers la nature par l'exemple qu'il a donné. Tous les » hommes tiennent d'elle la mission secrète d'exterminer
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la domination de tout pays. On ne peut point régner m^ nocemment^ la folie est trop évidente. Tout roi est un rebelle et un usurpateur. Les rois mêmes traitaient-ils autrement les prétendus usurpateurs de leur autorité? Ne fit-on pas le procès à la mémoire de Cromwell , et certes Cromwell n'était pas plus usurpateur., que Charles i^ ; car lorsqu'un peuple est assez lâche pour se laisser dominer par des tyrans , la domination est le droit du premier venu, et n'est pas plus sacrée et plus Intime sur la télé de l'un que sur celle de l'autre, p Saint-Just avait déjà dit dans Organt qu'un roi c c'est moins que rien. > Aujourd'hui , il refuse aux rois leur droit de citoyen : t On nous dît que le roi doit être jugé par un tribunal , comme un autre citoyen ; mais les tribunaux ne sont établis que pour les membres de la cité.
c Comment un tribunal aurait-il la faculté de rendre un maître à sa patrie et de l'absoudre? Comment la volonté générale serait-elle citée devant lui? Citoyens , le tribunal qui doit juger Louis XVI n'est point un tribunal judiciaire , c'est un conseil , et les lois que nous avons a suivre sont celles du droit des gens. C'est vous qui devez le juger. Louis est un étranger parmi nous; il n'était pas citoyen; avant son crime, il ne pouvait voter, il ne pouvait porter les armes ; il l'est encore moins depuis son crime. Et par quel abus de la justice même en feriez-vous un citoyen pour le condamner? Aussitôt qu'un homme est coupable, il sort de la cité; et, point du tout. Louis y entrerait par son crime ! Je ne perdrai jamais de vue que l'esprit avec lequel on ju-
géra le roi , sera le même que celui avec lequel on établira la Uéimblique. La théorie de votre jugement sera c(;Ile do vos magistratures, et la mesure de votre philosophie dans ce jugement sera aussi la mesure de votre liberté dans la Constitution.
• J^ le répète: on ne peut pas juger un roi selon les lois du pays, ou plutôt les lois de cité. Il n'y avait tien dans les lois de Numa pour juger Tarqum , rien dans les lois d'Angleterre pour juger Cliarleê l"". On les jugea selon le riroit des gens ; on repoussa un étranger , un ennemi : voilà ce qui légitima ces expéditions , et non point de vaines formalités qui n'ont pour principe que le consentement du citoyen par le contrat. > J'ajoute qu'il n'est pas nécessaire que le jugement du ci-devant roi soit soumis à la sanction du peuple ; car le peuple peut bien imposer des lois par sa volonté, pai*ce que ses lois impoitent à son bonheur; mais le peuple m<^me ne peut elTacer le crime de la tyrannie : le droit des hommes contre la tyrannie est personnel » et il n'est pas donné a la souveraineté d'obliger uu seul citoyen à lui pardonner. Si votre générosité venait à l'absoudre, ce serait alors que ce jugement devrait être sanctionné par le peuple ; car si un seul citoyen ne pouvait être légitimement contraint par un acte à pardon- D lier au roi, à plus forte raison un acte de magistrature » ne serait point obligatoire pour le souverain. >
« 3Iais hâtez-vous de juger le roi y » dit en^^finissaut Saint-Just qui feint de se laisser diriger comme par une lueur de compassion ; « car il n'est pas de citoyen qui n'ait i sur lui le droit qu'avait Hmtus sur César, Vous ne pour-
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riez pas plutôt punir cette actkm envers cet étranger, que vous n'avez puni la monde Léopold et de Gustave. Louis était un autre Catiiina. Le meurtrier , comme le consul de Rome , jugeait qu'il a sauvé la Patrie. Vous avez vu ses desseins perfides ; vous avez vu son armée ; le traître n'était pas le roi des Français; c'était le roi de quelques conjurés. Il faisait des levées secrètes de troupes ; il avait des magistrats particuliers ; il r^;ardait les citoyens comme des esclaves ; il avait proscrit secrètement tous les gens de bien et de courage ; il est le meurtrier de Nancy , du Champ-de-Mars , de Gourtrai , des Tuileries ; quel étranger nous a fait plus de mal ? Il doit être jugé promptement ; c'est le conseil de l;i sagesse et de la saine politique. On cherche è remue»* la pitié. On achètera bientôt des larmes , comme aux enterrements de Rome ; on fera tout pour nous intéresser, pour nous corrompre même. Peuple! si le roi est jamais absous , souviens-toi que nous ne serons plus dignes de ta confiance , et tu pourrais nous accuser de perfidie, »
Sous l'impression de ce discours sentencieusement fanatique , de cette éloquence passionnée î\ froid et dont on n'avait pas d'idée jusqu'alors, la jeune Montagne éclata en applaudissements, en transports d'admiration. Elle avait trouvé son prophète, son orateur fait à son image, digne d'elle, implacable comme elle, cruel comme elle allait bientôt se montrer cruelle. L'enthousiasme causé par ce discours n'inspira pas seulement les députés de la Montagne. Les journaux du parti jacobin ne trouvèrent point assez de mots louangeurs pour célébrer les
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débuis de ce jeune houinie qui apportait à la Moutagne uu si immense surcroît de force. Dans son numéro 16 , le Républicain s'écriait :
€ Un mot. — Un seul mot sur les rois : il servira d'avis
> aux peuples qui en connaissent encore.
» On ne peut régner innocemment,
» C'est toi , Saint-Just y qui annonças si simplement
> cette grande et éternelle vérité ! C'est toi qui la démon-
> tras non moins énergiquement à la tribune de la Con- « vention nationale !
» Nous invitons tous ceux qui veulent avoir une idée » juste et précise de l'importante question relative au » jugement du ci-devant roi des Français, à lire l'opinion » de Saint-Just sur cet objet ; ils y trouveront force de » raisonnements, vues profondes, et cette philosophie » législative si nécessaire à ceux qui doivent rédiger le » pacte social d'une grande nation.
» Nous invitons également nos frères, les missionnaires » de la liberté et de l'insurrection des peuples contre la
> tyrannie, à publier dans leurs feuilles, a publier partout » et en gros caractères :
» On ne peut régner innocemment, >•
Le 23 novembre fut encore marqué par un triomphe de Saint-Jnst, celui-là, cette fois, moins haïssable et moins coupable.
La question des subsistances venait ajouter ses inquiétudes à celles du procès du roi. Un été pluvieux avait relardé l'instant de la maturité et de la mise en vente des
récoltes. Le manque de confiance, la viliU^ des prix et plus encore le défaut de sécurité sur les routes arrêtaient les fermiers qui répugnaient d'ailleurs à rechange de leurs bonnes marchandises contre des assignats dépréciés et ayant cpurs forcé cependant, Devant les murmures et les menaces du peuple de Paris, la Convention crut utile rétude publique du grand problème des subsistances toujours à l'ordre du jour dans les révolutions. Les Girondins pensaient avec sagesse qu'il fallait avant tout , pour ramener le calme et par suite l'abondance, assurer fortement la circulation des grains , laisser le commerce à toute son indépendance et à sa liberté. Les Jacobins , eux, qui n'avaient à la bouche que le mot de liberté , la regardaient comme funeste en fait de commerce; ils voyaient partout des accaparements, voulaient que chaque cultivateur fit au District déclaration de ses grains , que lexporiation fût sévèrement prohibée et durement punie, comme aussi la spéculation sur les denrées de première nécessité.
Saint- Just, mieux inspiré, se sépara de ses amis politiques dans cette importante occasion. 11 pensait qu'une bonne loi sur les subsistances était impossible à faire pour l'instant. « Je ne suis point de l'avis du » Comité » , dit-il à la Convention le 29 novembre, c Je 1 n'aime point les lois violentes sur le commerce. On peut
> dire ce que disait un soldat Carthaginois à Annibal : « Vous savez vaincre , mais vous ne savez point profiter
> de la victoire. » A ses yeux, les maux et les souffrances du pays avaient leur source dans le mauvais système d'économie politique ; l'abondance ne pouvait être que le
fruit d'une bonne administi'atlon; or, le pays était mal administré. < Il faut, i ajoutait-il , c qu'une bouche sin- » cère mette la vérité dans tout son jour. » Alors, il démontra que rindépendance de Tesprit public était poussée à de coupables excès; le nouveau gouvernement républicain sacrifiait tout à la liberté dont les éléments se faisaient une guerre acharnée aux dépens des intérêts matériels trop négligés. Il osa même parler d'anarchie, de frein légitime méconnu , de l'isolement des volontés ne connaissant plus « ni lois , ni juges. U est dans la nature » des choses que nos affaires économiques se brouillent
> de plus en plus, jusqu'à ce que la République, mieux » établie, embrasse tous les rapports, tous les intérêts, • tous les droits , tous les devoirs et donne une allure 1 commune à toutes les parties de l'Etat,... En vain de- » mandez-vous de l'ordre ; c'est à vous à le produire par
> le génie de bonnes lois. >
> Nos subsistances ont disparu à mesure que notre
> liberté s'est agrandie, • dit encore Saint-Just en insistant sur son idée, < et cela parce que nous ne nous 1 sommes guères attachés qu'au principe de la liberté et i que nous avons négligé ceux du gouvernement. >
Plus loin , il avance que la cherté des subsistances dont il recherche la cause, vient surtout de la trop grande abondance des monnaies de papier, des papiers de confiance, et bientôt l'on ne verra plus dans l'état que du papier et de la misère, c Dans un tel état, • réprendil, t vous vous flatteriez en vain de faire une République ; » le peuple affligé ne serait point propre à la recevoir. On
> dit que les journées de l'artisan augmentent en propor-
tîon du prix des denrées ; mais si Tartisan n*a poiut d'ouvrage, qui paiera son oisiveté? Il y a dans Paris un vautour secret. Que font maintenant tant d'hommes qui vivaient des habitudes du riche? La misère a fait naître la révolution ; la misère peut la détruire. Il s*agit de savoir si une multitude qui vivait il y a peu de temps des superfluités du luxe, des vices d'une autre classe, peut vivre de la simple corrélation de ses besoins particuliers. Cette situation est très-dangereuse , car si Ton n*y gagne que pour ses besoins , la classe commerçante n'y peut point gagner pour ses engagements, ou le commerce, étant enfin réduit à la mesure de ces modiques besoins, doit bientôt périr par l'échange. Si ce système ruineux s'établissait dans tout l'empire, que ferions-nous de nos vaisseaux? Le commerce d'économie a pris son assiette dans l'univers ; nous ne l'enlèverons point aux Hollandais, aux Anglais, aux autres peuples. D'ailleurs, n'ayant plus ni denrées à exporter, ni signe respectable chez l'étranger, nous serions enfin réduits à renoncer à tout commerce. Nous ne nous sommes pas encore demandé quel est notre but, et quel système de commerce nous voulons nous frayer. Je ne crois pas que votre intention soit de vivre comme les Scythes et les Indiens. Nos climats et nos humeurs ne sont propres ni à la paresse, ni à la vie pastorale; cependant nous marchons, sans nous en apercevoir, vers une vie pareille. Ne croyez pas que les peuples commerçants de l'Europe s'intéressent, en notre faveur, à la cause des rebelles et dos rois qui nous font la guerre. Ces peuples nous obsen'cnt; notre économie, nosfinan-
» ces sont l'objet de leurs méditations ; et dans les dangers
> dont nous venons de sortir, ils se complaisent à entre-
• voir Taffaiblissement prochain de notre commerce et i le partage de nos dépouilles; ces peuples sont, pour
> ainsi dire tous , sous le rapport de l'intérêt de leur » commerce, nos ennemis; et, si nous étions assez sages
• pour faire fleurir le nôtre, peut-être nous feraient-ils la » guerre: ils nousTont faite avec leur or. »
Alors il sonde la plaie avec courage ; il montre combien est vicieux le régime des assignats, avec quelle persistance le commerce et l'agriculture les repoussent, aimant mieux et avec raison réduire les entreprises et s'appauvrir que se ruiner en se livrant à de larges spéculations n'amenant dans leur caisse que des lambeaux de chiffons sans valeur : c La disproportion du signe tend au » contraire à détruire notre commerce et l'économie,
> sous les premiers rapports ; mais la nature du signe a i amené la disette des grains. Autrefois le signe était
> moins abondant ; il y en avait toujours une partie de » thésaurisée, ce qui baissait encore le prix des choses. ».Dans un nombre donné d'années, l'on voyait, au milieu » de la même abondance, varier le prix des denrées;
• c'est que dans ce temps donné , par certaines vicissi- » tudes, le signe thésaurisé sortait des retraites et ren- » trait en circulation en plus ou moins grande quantité. » Aujourd'hui on ne thésaurise plus. Nous n'avons point » d'or, et il en faut dans un Etat; autrement, on ramasse » ou l'on retient les denrées, et le signe perd de plus en » plus. La disette des grains ne vient point d'autre chose. » Le laboureur, (|ui ne v<3u( pas mettre de papier dans
sou trésor, vend à regrel ses grains. Dans loul autre commerce, il faut vendre pour vivre de ses profits. Le laboureur, au contraire, n'achète rien : ses besoins ne sont pas dans le commerce. Cette classe était accoutumée à thésauriser tous les ans , en espèces , une partie du produit de la terre; aujourd'imi elle préfère de conserver ses grains à amasser du papier. Il résulte de là que le signe de TEtat ne peut point se mesurer avec la partie la plus considérable des produits de la terre qui sont cachés, parce que le laboureur n'en a pas besoin, et ne met guères dans le commerce que la portion des produits nécessaire pour acquitter ses fermages. 1
c Voilà notre situation, n continue-t-il , i nous sommes pauvres, comme les Espagnols , par Tabondance de For ou du signe et la rareté des denrées en circulation. Nous n'avons presque plus ni troupeaux, ni laine, ni fer, ni industrie dans le commerce; les gens industrieux sont dans les armées, et nous ne trafiquons qu'avec le trésor public , en sorte que nous tournons sur nous-mêmes et commençons sans intérêt. Que seraitce si , au lieu de rétablir , comme je vous le propose, une juste proportion entre les valeurs réelles et les valeui^s fictives , on remplaçait l'arriéré des impôts par des émissions d';]issignats , et si le capital des impôts était par là en circulation avec le signe représentatif de l'arriéré? Autre source de disette; nous consommons tout; rien ne sort pour l'étranger , et le change hausse d'autant plus contre nous. 11 faut donc encourager les manufactures, les tanneries, elc. , et mênie encourager
>» par des primes rexporiatioii des denrées ouvrées eu » France. »
Son remède, ce n'était pas encore la violence, la force, l'action coercîtive du gouvernement, le majnmum ou taxe impérative des denrées , les prohibitions de la circulation au dedans et au dehors. Plus sage que ses amis , plus instruit qu'eux , et croyant que l'abondance peut être le résultat seulement de la diminution de la masse du papier-monnaie dont la profusion entraîne immédiatement et nécessairement le renchérissement des valeurs réelles, il conseilla à la Convention de vendre tous les biens nationaux que les nouveaux propriétaires paieraient par annuités en se reconnaissant débiteurs de TEtat par des contrats à courte échéance et qui entreraient dans la circulation , comme sont transmissibles les effets de commerce. C'était bien encore lu un papier-monnaie ; mais il s'appuyait au moins sur une garantie à peu près sérieuse, le sol, tandis que l'Etat n'en présentait aucune. Plus tard, le théoricien et l'homme politique se livreront en lui d'étranges combats où succomberont les saines doctrines de ce discours; à Slrasboui^, le maximum et ses erreurs s'appuieront sur la Terreur apportée par Saint- Just , prouvant une fois de plus que les révolutionnaires ne se sont jamais regardés comme engagés bien sérieusement par leurs principes , par leurs promesses , même par leui*s écrits.
Saînt-Just, au milieu des préoccupations économiques, n'oublie pas, dans son discours, qu'on en soit sûr, l'objet de ses constantes préoccupations politiques. Si l'exagération dos émissions de valeurs fictives est, selon lui ,
une des causes de la misère et des troubles y la vie du i*oi n*est pas un sujet moins puissant de discorde. Nouveau Caton , chacun de ses discours aura pour conclusion le trop fameux : Delenda est Carthago » il nous faut la tête du roi. « Citoyens , » s'écrie-t-il donc avant de conclure , € citoyens ^ j'ose vous le dire, tous les abus vivront tant
> que vivra le roi ; nous ne serons jamais d'accord ; nous
> nous ferons la guerre. La république ne se concilie pas
> avec des faiblesses ; faisom tout pour que la haine des 1 rais passe dans le sang du peuple ; tous les yeux se tour- » neront vers la Pairie. »
11 rentre ensuite en plein dans son sujet et conclut en ces termes :
é Tout se réduit pour l'instant à faire en sorte que la » quantité de papier n'augmente point, que le laboureur » vende ses grains , ou que le gouvernement ait des gre- » niei*s pour les temps les plus malheureux, et que les • charges du trésor public diminuent. Je vous propose les » vues suivantes dont je demande le renvoi aux Comités t des finances et d'agriculture réunis.
» Art. 1*'. Les biens des émigrés seront vendus; les » annuités seront converties en contrats qui serviront à » rembourser la dette.
» H. L'impôt foncier sera payé en nature et versé dans
> les greniers publics.
» in. 11 sera fait une instruction sur la libre circulation » des grains ; elle sera affîchéo diuis toutes les communes
> de la République.
1 IV. La Convention Nationale décrète que la circula- » tion des grains est libre dans l'intérieur.
» V. Qu'il soit fait une loi qui nous manque , concer- » liant la liberté de la navigation des rivières, et une loi • populaire qui mette la liberté du commerce sous la » sauvegarde du peuple même , selon le génie de la Ré-
> publique.
VI. Cette dernière loi faite, je proposerai que Ton con- » sacre ce principe : que les fonds ne peuvent jamais otre » représentés dans le commerce.
» Telles sont les vues que je crois propres à calmer » l'agitation présente ; mais si le gouvernement subsiste » tel qu'il est ; si Ton ne fait rien pour développer le gé- » nie de la République ; si Ton abandonne la liberté au
> torrent de toutes les imprudences , de toutes les im- » moralités que je vois ; si la Convention ne porte point » un œil vigilant sur tous les abus ; si Toi^eil et Tamour D de la sotte gloire ont plus de part aux affaires que la » candeur et le solide amour du bien ; si tous les juge- » menfs sont incertains et s'accusent; enfin, si les bases » de la République ne sont pas incessamment posées, » dans six. mois la liberté n'est plus. »
Tel est ce discours que l'histoire a trop dédaigné et dont on ne trouve de traces qu'au Moniteur où elle le laisse enfoui ; tel est ce discours où certes plusieurs erreurs économiques peuvent blesser la science moderne, comme le paiement de l'impôt en nature par exemple, mais où brillent de grandes vérités que l'esprit de parti et de discipline politique n'a pas étouffées ce jour là, comme il arrive trop souvent. La Convention, entraînée par la voix de la vérité , applaudit fréquemment au jeune économisie dont la lecture , car son discours était écrit
comme la plupart de ses discours, fut souvent interroin' pue par les murmures approbateurs de l'Assemblée entière ; c'est le Moniteur qui le constate. Peut-être , ce jour là, la Gironde espéra-t-elle conquérir Saint-Just par ses flatteries.
Mais bientôt y il se montrait aussi ûnpitoyable qu'au i3 novembre* Le ii décembre, le roi comparut à la barre de la Convention. Un profond silence régnait dans rassemblée. Tous les cœurs battaient violemment en présence de celte grande infortune. M. Thiers a écrit que Saint-Just sentit son fanatisme défaillir en ce moment solennel. Sur quoi s'appuie cette opinion que tant de cruauté va démentir? Nous ne croyons pas, nous, que la sublime dignité de la royauté déchue , la fermeté du monarque , la convenance et la précision de ses réponses , aient même un instant attendri cette féroce nature encore endurcie par l'impatience d'en finir. L'homme qui prononça le mot horrible que l'on va lire, n'a jamais senti son cœur se fondre de pitié.
Il s'écoula un assez long intervalle entre l'interrogatoire du roi et le jour où Deccze lut à la Convention sa courageuse et inutile défense. Les partis occupèrent ce temps à s'accuser mutuellement et à s'injurier. La Montagne d'iait au Fédéralisme ; la Gironde répétait que la Montagne n'avait autant de hûte de tuer le roi que pour élever au trône Philippe d'Orléans. Buzot, le girondin, demanda l'expulsion hors de France de l'odieux Egalité et de sa famille. La Montagne se fût peut-être compromise eu défendant les d'Orléans, si Uobespicrie, voyant le piège où les siens allaient donner, ne se fut décidé à sacrifier
nu ami comprom(*tlaiit. H dit quelques mots à Saint-Jusf . Sur un signe de celui-ci , Thiiriot monta à la tribune et (lit nu milieu du tumulte : c Je vois que l'intérêt politique » appuie la proposition de Buzot; mais je demande qu'on s ne précipite point la décision. Saint-Just m'annonce
> qu'il a des idées nouvelles. Je demande qu'il soit aii» Umdu. > Ce nom et l'attention qu'il conmiandait calmèrtMit un moment la tempête.
< Je demande aussi , moi , l'exil éternel de tous les H Bourbons, et la mort de celui d'enti*e eux qui remety îrail le pied en France , > fit Saint-Just de sa voix la plus amère. < Brutus chassa les Tai*quins pour assurer la
> liberté de Home , mais ici , je ne sais pas si Ton n« " chasse point les Bourbons pour faire place à d'autres )» Tarquins. (Quelques applaudissements.) Rome avait » des lois ; Rome avait Brutus , je ne le vois point ici ; » quand nos Tarquins seront chassés, j'attends Catilîna " avec son armée. J'abhorre les Bourbons. Je demande
> qu'on chasse tous les Bourbons, excepté le roi qui doit » rester ici, voii.s savez pourquoi. (On applaudit.) On affecte » en ce moment de lier d'Orléans au jugement du roi, V pour sauver peut-être celui-ci, ou pallier son jugement. » Je demande que le comité de Constitution présente^
> d'ici au jugement du roi, les droits de l'homme et l'acte » constitutionnel de la République, et que la famille » d'Orléans se relire le lendemain. •
iMoreau de Châlons combattit vainement la motion de Saint-Just. Apres une scène effroyable et pleine de tumulte, la Convention prononça un décret de bannissenîenl conire les Bourbons , dont on excepta cependant
Philippe Egalité, sur le sort duquel il fut décidé qu'eu slaluerait après le jugement du roi.
Une fois encore, Saint-Just prit la parole pendant le procès du roi. Ce fut pour détruire l'effet de l'éloquent plaidoy^ de Decèze.
Quand le défenseur eut fini de parler , quand le roi fut parti» il s'éleva un orage d'une incroyable violence. Les Jacolnns voulaient qu'on allât aux voix sans désemparer. Lanjuinais danandait que la sentence fût renvoyée à deux jours. Marat, Robespierre, Camille Desmoulins, Duhem, Saint-Just, toute la Montagne d'un côté, de l'autre, Bazire, Pétion, Barbaroux, Roland, toute la Gironde, se jettent à la fkce l'injure et la menace. A la tribune , sur les bancs, dans l'enceinte réservée, on se cherche, on se défie. La froideur compassée de Saint-Just a disparu ; il est aussi violent que son ami Camille Desmoulins avec lequel il se trouve une dernière fois d*accord. Enfin, l'assemblée déclara que la discussion sur la défense du roi était ouverte et serait continuée jusqu'au prononcé de l'arrêt.
» La parole est à Saint-Just, » dit le président Fermont.
Le premier de tous les orateurs , Saint-Just parut à la tribune et s'expnma en ces termes :
€ Citoyens , quand le peuple était opprima, ses défen- » seurs étaient proscrits. Les rois persécutaient les peu-
> pies dans les ténèbres. Nous, nous jugeons les rois à la » lumière. Il faut encore qu'un peuple généreux qui
> brisa ses'ffers se justifie de son courage et de sa vertu. » 0 vous, qui paraissez des ennemis de l'anarchie, vous