‹ Saint-Just et la terreurChapitre 13 sur 34 · Tome · texte numérisé non relu

Tome

» ne ferez pas dire que vous gardez votre rigueur pour le

> peuple et voti*e sensibilité pour les rois ! La faiblesse

> ne nous est plus permise; car après avoir demandé » Texil de tous les Bourbons » nous ne pouvons, sans in-

> justice , épargner le seul d'entre eux qui fut coupable.

> Tout ce qui porte un cœur semible mr la terre respectera » notre courage. Vous vous êtes érigés en tribunal judi- » ciaire , et en permettant qu'on portât outrage à la ma- » jesté du souvei'ain , vous avez laissé changer l'état de la

> question. Louis est accusateur, et le peuple est accusé. » Le piège eût été moins délicat, si Ton eût décliné » voti'e juridiction. Mais la résistance ouverte n'est point » le caractère de Louis. U a toujours affecté de mâcher » avec tous les partis, comme il paraît aujourd'hui mar- 9 cher avec ses jiig^s mêmes. Je ne pense pas qu'on » veuille vous persuader que c'est le dessein de rendre la 2» liberté au peuple qui fit en 89 convoquer les Etats- » Généraux. La volonté d'abaisser les parîéments , le be- » soin de pressurer de nouveau le peuple, voilà ce qui » nécessita cette convocation. Après que l'Assemblée » Nationale eut porté ses premiers coups, le roi rassem- » bla toutes ses forces pour l'attaquer elle-même. On se » souvient avec quel artifice il repoussa les lois qui déy> truisaient le régime ecclésiastique et le régime féodal.

» On ne fut point avare de ces flatteuses paroles qui )> séduisaient le peuple, Alors on voyait le roi, noir et » farouche au milieu des courtisans , se montrer doux et » sensible au milieu des citoyens. Louis vous a répondu » qu'à cette époque il était le maître, et qu'il opérait ce » qu'il croyait le bien. Au moins, Louis, vous n'étiez pas

exempt d*étre sincère. Vous étiez au-dessus du peuple, mais vous n'étiez point au-dessus de la justice ; votre puissance avait à rendre compte aussitôt que votre pei*^ fîdie en serait dépouillée. Celui-là qui disait : Mon peuple, mes enfonts ; celui-là qui disait n'être heureux q\w, de leur bonheur, n'être malheureux que de leui^s peines, refusait les lois qui consacraient les droits du peuple et devaient assurer sa félicité. Ses larmes ne sont point perdues , elles coulent encore sur le cœur d(î tous les Français. On ne conçoit point cet excès d'hypocrisie. Le malheureux! il a îàh égoi*ger, depuis, ceux qu'il aimait alors. En songeant combien il outragea la vertu par sa fausse sensibilité , on rougira de paraître sensible. Vous savez avec quelle finesse les moyens de corruption étaient combinés ; on n'a point trouvé parmi ses papiers de projets pour bien gouverner; mais on en a trouvé pour séduire le peuple : on créait des séditions , afin de l'armer contre les lois , et de le tuer ensuite par elles. Quel est donc ce gouvernement libre où, par la nature des lois , le crime est inviolable ? La puissance exécutrice n'agissait que pour conspirer; elle conspirait par la loi, elle conspirait par la liberté, elle conspirait par le peuple. Il est aisé de voir que Louis s'aperçut trop tard que la ruine des préjugés avait ébranlé la tyrannie; vous les connaissez, les projets hostiles qu'il médita contre le peuple , je ne vous les rappellerai point. Passons au 10 août. Le palais est rempli d'assassins et de soldats. Louis vient à l'Assemblée ; les soldats qui l'accompagnent insultent les députés; et lui, parut-il s'inquiéter du sang qu'on répandait? On frémit

f forsqu'ou pense qu'un seul mot de sa bouche eul arrêté » le sang. Défei^eurs du roi, que demandez^ous? Si le » roi est innocent , le peuple est coupable.

t On a parlé d'un appel au peuple. N'est-ce pas rappe* t 1er la monarchie? il n'y a pas loin de la grâce du tyrao

> ù h grùce de la tyrannie. Si le tyran en appette au peut pie qui raccusc, H fait ce que fit Charles I^ dans le » temps d'une monarchie en vigueur. Ce n*est pas vous i qui accuse/y qui jugez Louis; c'est le peui^e qui Tac- » cuse el juge par vous. Vous avez proclamé la loi mar- » tiaie contre les tyrans du monde» et vous épargnmez le i votre ! Ne fora-t-on jamais de loi que contre les oppri-

> mes? On a parlé de récusation ; et de quel droit le cout pable récuserait-il notre justice? Dira-t-on qu'en opt-

> nant on l'a accusé? Non , on a délibéré. S^il veut nous

> récuser 9 qu'il montre son innocence; l'innocence ne t récuse aucun juge. La Révolution ne commence que

> quand le tyran finit. Vous devez éloigner toute antre

> considération que celle du bien public ; vous ne devez

> permettre de récuser personne. Si on récuse ceux, qui i ont parlé contre le roi, nous récuserons, au nom de la » patrie, ceux qui n'ont rien dit pour eUe; ayez le cou- » rage de dire la vérité ; la vérité brûle dans tous les » cœurs, comme une lampe dansuntond)eau.Vour tem- » pérer votre jugement, on vous parlera de fiaiction. » Ainsi la monarchie règne encore parmi vous : eh ! com-

> ment ferait-on reposer le destin de la Patrie sur le juge-

> ment d'un coupable! Je demande que chacun des » membres monte à la tribune , et prononce : Louis est » ou n'est pas convaincu. »

Comme la Montagne et les tribunes applaudissaient leur orateur favori : « Je rappelle aux citoyens , i dit avec fermeté le président, « que c'est ici une sorte de cérémo- » nie funèbre ; les applaudissements et les murmures

> sont défendus. »

La Révolution ne commence que quand le tyran finit ! Cette phrase de Saint-Just préjugeait son vote. Son odieuse conduite pendant le long procès , le long martyre du roi, ne pouvait laisser aucun doute ù personne. A r Assemblée, on le voyait aller de banc en banc, causer vivement avec ses amis qu'il excitait, avec les douteux qu'il menaçait de la colère du peuple. A tous fl répétait son mot impitoyable du 13 novembre : « César fut im-

> mole en plein sénat sans autre formalité que vingt-deux » coups de poignards. » On savait donc, avant qu'il la formulât par un oui laconique, son opinion sur la culpabilité de Louis XVI , lors du premier appel nominal. Sui* la question de Tappel au peuple , Saint-Just, est-il besoin dt* dire? vota avec les quatre cents vingt-trois de la majorité, et le repoussa par celte phrase durement éneigique : t Si je ne tenais pas du peuple le droit de juger le » tyran, je le tiendrais de la Nature. Non ! %

Le 16 janvier, la Convention employa toute la nuit sur la peine ù infliger au roi. 11 était grand jour déjà , quand fut appelée la députation de l'Aisne. L'attention du peuple blasé par les émotions de cette longue nuit , se réveilla à l'aspect de Saint-Just qui parut ù la tribune pom* laisser tomber ces froides paroles : « Puisque Louis XVI » fut l'ennemi du Peuple, de sa liberté, de sou bonheur, • Jeronclusà la mort. » Avec les Montagnards, il vola Tome I. 16.

montra Unit %ur%i% à l'exécution du roi , et quand il irt" wiîf%u la foule encombrant les abords de la Gonvenik», tel applaudissements de cette horde de bétes faures lui prouv/trem qu'enfin il était parvenu à se faire connaître et appri^îicr.

Nous allons assister h uue nouvelle modification de Vboname étrange que nous nous proposons d'étudier sous tous ses aspects. De révolutionnaire, Saint-Just va se transformer en socialiste. L'écolier qui a joué jusqu'à présent au Brutus , qui a assassiné un roi par imitation de Tanticfuité romaine, va maintenant se déguiser en Lycurgue et essayer de soumettre la France au joug égalitaire des lois communistes de Sparte. Ses traductions du collège à la main , il invoque et applique les traditions d'un passé qui n'a jamais pu durer qu'un moment, tant il élait absurde , anti-rationnel , anti-'uaturel. 11 ne tient compte ni de cent essais restés partout sans succès , ni des progrès du temps et de la civilisation, ni des habitudes transformées en mœurs nationales, ni des impossibilités matérielles et morales. Lycurgue a réussi ; Saint-Just doi t féussir. C'est la grande affaire de la Constitution de 1793 qui va nous montrer Saint-Just se posant en réformateur émule des novateurs anciens et modernes , de tous ces

utopistes dangereux doiil les rôvmos , passant de main en main , d'ambitieux en ambitieux , de fou en fou » sont venues mettre à mal la génération actuelle croyant progresser quand elle rétrograde vers la barbarie.

Dès les premiers jours de la Convention , un Comité de Législation avait été formé pour rédiger le projet de la Constitution à appliqut'r à la nouvelle République. Les Girondins, alors encore en majorité dans l'Assemblée, })euplaient ce Comité de leurs hommes et de leurs idées. Le procès du roi avait suspendu les travaux du Comité de Législation qui reprit ses séances vers la fin de janvier 1793, et chargea enfin Condorcet, son rapporteur » de venir présenter, dans la séance du 213 février , lanouyeUe Constitution et les bases sur lesquelles ses rédacteurs proposaient de rasseoir. Condorcet avait fait précéder son ti*avail d'un immense préambule dont chaque pensée, chaque affirmation, soulevèrent sur la Montagne d'mcessantesetd'amères récriminations. Les partis venaient de se i*encontrer et d'apprécier leurs forces dans Tarène sanglante du procès du roi. La Montagne , dont chaque succès avait grandi Taudace et le nombre , avait hâte de se mesurer une fois de plus , sur le terrain de la Constitution , avec la Gironde qui, forte de l'adhésion nationale, croyait n'avoir jamais trouvé d'occasion plus favorable d'engager l'action et de terrasser ses ennemis.

Les journaux entamèrent le combat par des raiUeries, par des insultes, plutôt que par une discussion* sérieuse qui, si elle fut essayée par quelques ieuilles, fut froidement faite et ne réussit pas : le peuple va toujours là où la passion se déchaîne. Elle se déchaînait aux Jacobins

dans toute sa violence. Le i6 fcvriet^ lu SociéU'; avait décidé que la discussion duprojet présenté par le Comité de Constitution serait à Tordre du jour. Quelques membres étsdent venus déraisonner des droits civils, des droits mutuels, des droits réciproques. L'assemblée murmurait d'impatience, quand Anthoine, saisissant corps à corps la Gironde plus en question que le projet abstrait d'une Constitution à laquelle la majorité des sociétaires ne comprenait rien, vint dire au club que le travail de Condorcel était un chef-d'œuvre de ridicule, sinon de perfidie ; c et vous deviez vous attendre à un projet liberti-

> cide, » s'écria-t-il avec uu mépris qui fit rugir d'aise l'assemblée , c puisque un Condorcet était venu vous allé-

> cher pai* un beau discours. Il faut que dans quinze 1 jours le comité de Constitution des Jacobins présente

> son plan. Il sera discuté et mûri dans cette société. » Nous le présenterons ensuite à la tribune de la Con- » vention , m il passera ; car la majorité des législateui'S

> veulent une bonne Constitution. » Coutbon plus adroit, et prudent comme son ami Robespierre , ne se prononça point aussi nettement contre, le projet de Cordorcet ; il blâma çà et là, approuva par place, et enfin émit l'avis que la Société chargeât son Comité de Législation de préparer « sans désemparer^ > un contreprojet t dont il » serait fait lecture , > assu^a-t^l , t à la tribune de l'As- » semblée Nationale , et la Montagne ferait tous ses efforts » pour en assurer la priorité. » Thuiiot ajouta que le génie tutélaire « qui, comme on sait, veille sur la France, » l'emporterait à ce propos sur les efforts de Tinti^guo et » de l'aristocratie du Comité de T Assemblée. »

Ou le pressent : ce n elait là qu'une eouiédie montée (xir avance et par£iitenient jouée. Les Jacobins de TÂsseniblée , mécontents d*avoîr été exclus du Ck>mité rédacteur et craignant de ne pouvoir complètement détruire Tœuvi'e des Girondins quand elle arriverait h la discussion soutenue par le rapport habile de Condorcet, poussaient la Société à ivdiger sa Constitution, à la faire présentera la Convention comme son œuvre, comme l'œuvre du peuple , comme la seule expression des idées du \Tai peuple. Le Comité girondin de la Convention avait eu laiidace de se demander s'il n'y aurait pas deux chambi'eSySila République ne serait pas fédérative. Le Comité montagnard des Jacobins , lui , consacrait à toujours le principe d'une assemblée unique, souveraine absolue; et cette domination, attribuée par la Constitution à l'Assemblée Nationale , on la réservait intérieurement à ceux qui s;mraient ù leur tour dominer l'Assemblée. Ces maîtres de la situation, on ne les nommait que tout bas. La fameuse conspiration du triumvirat datait déjà de quelques mois.

Le 21 février, la critique du projet de Constitutiom était encore :\ Tordre du jour aux Jacobins. Anthoine voulait qu'on discutât pendant un mois c tant surlaCons- » titution que sur le discours de Condorcet, mais en

> convenant par avance que tout était absurdUéê dans

> ce projet. > Enfin, cette discussion peu concluante fmit par la nomination par le club d'un Comité de Constitution qui rédigerait, au nom de la Société, un projet opposé à celui de Condorcet. On y fit entrer à la fois la pensée et son complément , Robespierre et Saint-Just.

Plusieurs des plus jeunes et des plusai'dents Montagnards en forent aussi.

c La Constitution de 4793 fut rédigée par cinq à six > jeunes gens dans cinq à six jours , > a écrit Garât. Saint-Just peut réclamer sa bonne part de Tœuvre. Cherchons comment il s'y était préparé et dans quel ordre d'études il avait été puiser Tidée inspiratrice.

Après la mort de Saint-Just , on trouva dans ses papiers dont les uns disparurent, tandis que d'autres eurent les honneurs de la publicité officielle comme preuves à l'appui du rapport de Courtois, quelques manuscrits que l'on ne daigna pas saisir. Sans doute ils ne parurent idors qu'une suite de pensées métaphysiques, sans portée gouvernementale:, sans relation directe avec les affaires politiques. Les agents du nouveau Comité de Salut Public parcoururent d'un œil distrait ces pages isolées , détachées, paraissant indépendantes les unes des autres. Il n'y était question ni des affaires du temps, ni des hommes il élever ou à abattre. On n'y attacha donc que peu d'attention. On ne se doutait point de ce qu'elles pouvaient avoir de prix aux yeux de l'histoire et de la philosophie..

Ces pages tombèrent entre les mains d'un député terroriste , de ceux qui survécurent à la Terreur et qui laissèrent passer la Réaction sans mot dire. Ce député rentra comme tant d'autres dans cette vie privée et inconnue d'où, pour l'honneur et le bonheur de la France, ils n'auraient pas dû sortir. Il emportait dans sa retraite comme une précieuse relique le manuscrit, de Saint-Just qu'il admirait toujours malgré sa chute et dont les pensées lui si^mblaient sublimes. Ce brave et naïf ex-terroriste

avait repris pour vivre son ancienne profession d'imprimeur à Besançon. Or, un jour, dans un transport de sainte et rétrospective exaltation, il imprima telles quelles les pages sauvées du naufrage, le 9 Thermidor. C'était sous TEmpire. On juge du succès conquis auprès de l'autorité départementale par la tentative néo-jacobine de Tex-député, M. Briot, c qu'une parfaite modémtkm de » caractère , une parfaite rectitude de jugement et une > probité sans reproche , n'avaient pas tenu à Vabri des » quelques vives émotions de V époque , i écrivait en 1830 Charles Nodier, excellent philologue, mais très exalté jacobin malgré la position qu'il tenait de la femille d'Orléans. L'autorité préfectorale se fâcha et menaça. Pour l'apaiser, l'ancien conventionnel s'engagea à faire dispamitre toute son édition tirée seulement à trois cents exemplaires, dont quelques rares épreuves avaient été envoyées religieusement aux amis survivants de Saint- Just. Le reste, si Ton en croit l'imprimeur de Besançon, vendu comme papier de rebut à un relieur de la ville, aurait été employé aux plus vils usages. Il faut croire que des feuilles , en certain nombre , furent ou cachées alors ou sauvées de la ruine ; car l'édition primitive se rencontre encore quelquefois. L'ex-conveniionnel Briot avait édité l'œuvre posthume de Saint -Just sous ce titre : Fragments sur les Institutions républicaines y en lui donnant pour épigraphe cette sentence de Montesquieu trouvée copiée de la main de Saint-Just: « Les politiques » grecs, qui vivaient dans le gouvernement populaire, ne » connaissaient d'autre force qui pût le soutenir que

> celle de la V^tu. Ceux d'aiyourdliai ne nous parient ' que de défiance » de richesse et de luxe. >

Ce fut sous le même titre qa*en 1830 les FragmenU furent réédités par Charles Nodier; cet écrivain avait pu se procurer un des réchappes de la première édition franceomlobe. Le livre était rare, par conséquent précieux. C'est là tout ce que vit le bibliophile , ou plutôt ce qu'il prétendit avoir vu ; car nous tenons sa naïveté et sa bonne foi pour fort suspectes; n'écrivait-il pas en 1830, cet honune de cinquante ans qui avait vu la Terreur à Strasbourg : < Ce malheureux Saint-Just, que les biographes ont calomnié, parce qu'il n'y a rien à faire do mieux quand on parie d'un grand citoyen mort à vingtsix ans sur l'échafaud , et qu'il n'y a réellement qu'un factieux incorrigible qui puisse mourir à vingirsix ans pour la liberté et pour l'amitié ; ce malheureux Saintiust, dis-je, n'était pas ua homme sans entrailles. Au fond de sa vie artificielle , il lui était resté un cœur de jeune homme, des tendresses, et même des convictions devant lesquelles notre civilisation perfectionnée reculerait de mépris. Il s'occupait des enfants ; il aimait les femmes ; il respectait les cheveux blancs ; il honorait la piété ; il croyait, ce qui est bien plus fort, au respect des ancêtres et au culte du sentiment. Je l'ai vu pleurer d'indigiration et de rage au milieu de la Société populaire de Strasbourg , lui qui ne pleurait pas souvent et qui ne pleurait jamais en vain, d'un outrage à la liberté de la foi et à la divinité du Saint-Sacrement. C'était un philosophe extrêmement arriéré au prix de notre siècle. >

TOMK I. 17

Pour en revenir a la brochure des Fragments, Charles Nodier la réédita donc , d'abord comme livre rare > prétend-il, ensuite comme spécimen d'un style fort remarquable, énergique et probablement unique dans le Panthéon littéraire de la France. Nodier ne nous en imposera pas. Ce ne sont lu que de vains prétextes. Celui par exemple de la rareté en bibliographie n'est que spécieux ; il reste, nous l'avons vu, un certain nombre d'exemplaires de la première édition des Fragments , et ces exemplaires ne sont ni très-i*ares ni très-chers. c Si cela » ne vous rebute pas , » écrivit-il en finissant la préface dont il fit précéder les Fragments , « lisez-le (Saint-Jusl) , » car vous êtes encore digne de le lire et même de le

> plaindre. Donnez-lui, selon l'effet qu'il produit sur vous, » un sourire amer ou une larme ; et puis , cachez-le dans

> votre bibliothèque, fort au-dessous des rêveries du bon » Platon , derrière le roman politique de Thomas Morus ,

> et tout près de Syndbad-le-Marin : l'impression en vaut » la peine. >

Comme pour Organt, comme pour V Esprit de la Révo^ lution, nous avons voulu bien constater la paternité de Saint-Just, avant de nous livrer à l'étude du livre bizarre qui va sei'vir de prolégomèue à la Constitution de 4793.

Après cette étude , nous le pensons du moins , ce ne sera ni un sourire amer qui entr'ouv rira nos lèvres, ni une larme qui brillera sur notre joue rougie par l'émotion comme celle de Nodier; c'est le sourire de la raillerie qui seul punira l'homme politique assez insensé pour avoir écrit de pareilles misères. Si ces gens n'avaient pas tant versé de sang, ils mériteraient moins la haine que le

dcdaîn public , moins Téchafaud que les petites-maisons.

Voici la dernière expression de la pensée de Saint-Just, non pas de sa pensée officielle et d'orateur politique, mais de sa pensée intime, de moralisateur, de philosophe, de novateur. Dans ses discours, il laissera bien échapper quelques théories communistes; il les inscrira bien en germe dans son projet de Constitution ; mais ce n'est pas là qu'il faut aller chercher ce socialisme que des écrivains attentifs et perspicaces lui reprocheront avec raison. Dans ces discours qui ne furent jamais improvisés mais profondément ti*availlés, Saint-Just ne s'expliqua jamais bien nettement; on le conçoit : il avait peur d'effrayer. 11 n'osa pas non plus s'épancher en écrivant son projet de Constitution ; on le conçoit : il savait qu'il ne serait pas suivi.

Pour pouvoir classer sérieusement Saint-Just au nombre de ces novateurs dont l'ensemble conunence à Platon, passe par Morus , pour arriver à nos innombrables sectes modernes, il faut l'étudier dans les Fragmenta sur les Institutions Républicaines qu'il aurait eu le droit d'appeler socialistes , si le mot eût été inventé en 1793.

Ce livre renferme tout un système de réforme dans la société. C'est tout un Code. Les socialistes qui ne le connaissent pas devraient le nommer le Livre^. Comme dans la Bible , comme dans le Coran , on y trouve un ensemble de prescriptions de religion, de morale , de jurisprudence, d'hygiène , de droit des gens , de droit privé. C'est une conception folle et raisonnée, incohérente et logique; c'est une hallucination à la façon de Fourrier , si ce n'est que Fourrier ne parlait pas français quand Saint-Just s'élève parfois à la hauteur d'un écrivain de premier

oitlre; si ce u'est que Fourrier, à l'exemple de Mably, entassail volumes sur volumes , délayait une idée en des pages innombrables , quand Saint-Just était concis comme Larochefoucault, serré à en devenir inintelligible et n'écrivait que des sentences dures et brèves comme des articles de loi. Le novateur Fourrîer explique, commente, cherche à convaincre; le novateur Saint-Just est brutal (!omme un despote , impérieux ; il commande la conviction et l'impose. Il n'a pas dans ses Fragments une phrase de trois lignes peut-être , pas une phrase de vingt mots. Une proposition incidente , un temps d'arrêt dans la pensée n'y ont jamais îq)paru. Avec sa phrase aphoristique, il est aussi dur à son bureau qu':^ la tribune , aussi cruel quand il écrit que quand il parle. S'il avait espéré se faire comprendre , il eût sans nul doute repoussé ces mots parasites dont notre langue impose les longueurs gênantes à l'orateur, à l'écrivain. Le laconisme chéri de Sparte l'attire et le séduit ; il voudrait le transporter dans notre langue. Volontairement, il pelotonne et rassemble sa pensée dans le moindre espace possible , comme un lutteur qui va recevoir ou attaquer son adversaire. Il veut que chaque phrase porte coup. Dans le courant de cette étude sur les Fragments y nous le montrerons si préoccupé, si jaloux de cette concision , qu'il prescrit d'enseigner aux enfants le laconisme du langage, l'amour du silence et le mépris des rhéteurs.

Le conventionnel Courtois , dans son rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre, appelle SaintrJust < V apocalyptique. » Il en est qui croiront que Ck>urtois pensait peut-être à la Bête de l'Apocalyso ; ceux-là «ont

les geiis de trop d'esprit. Nous esttnious , nous, que Courtois croyait que Saint-Just était inintelligible comme un passage de la nuageuse prophétie de Saint-Jean.

Cette affectation de la sobriété dans les mots , nous Tavions vu naître et se développer dans VEsprit de la Bévoluêian.U2Jis les Fragments y à moins d'inventer dés signes représentatifs de toute une idée , il n'est plus possible d'aller plus loin en fait de concision. Les exemples ne nous manqueront point : nous n'interpréterons pas ; nous citerons. Pour prouver que Saint-Just a fait du communisme, du socialisme si l'on veut, il ne suffirait pas de scruter son cœur et ses reins , de déduire , de diseu ter ; il faut quelque chose de plus : aller au-devant des négations par des extraits authentiques et complets de son livre. Ces extraits auront le double avantage de le faire apparaître à la fois comme écrivain et comme réfoi*maleur.

Ainsi que nous l'avons dit pour VEsprit de la Révolution, les Institutions ne sont point un livre fait d'un seul coup et sous une seule inspiration. C'est une série de pensées écrites au hasard , au jour le jour ; c'est presque un agenda, un mémorandum. Tout ce qu'il recueillait de saillant dans la conversation , dans ses lectures , dans ses méditations, dans les discussions parlementaires ^ dans son habitude et sa facilité de s'abstraire, Saint-Just Uî confiait à des lambeaux de papier immédiatement enfermés dans son secrétaire où, plus tard, la Commission des réactionnaires les retrouva, les feuilleta dédaigneusement, les repoussa après en avoir extrait quelques idées, celles qui pouvaient le plus, à ses yeux, compromettre le Tome i. «7.

mémoire du vaincu de Thermidor. S'ils eussent prévu Ba^ bœuf, les commissaires eussent plus soigneusement et plus profondément étudié ce qu'ils regardaient comme des chiffons inutiles.

Evidenunent, Saint-Just a écrit quelques-uns de ses fragments pour l'impression. Plusieurs nous apparaissent comme un commencement de livre. D'autres sont des phrases à effets ce qu'on appelle des mots, et devaient entrer dans des discours ; il les tenait toujours prêts pour de futurs rapports comme il en fit tant. D'autres sont des thèmes à varier pour des improvisations. Il croyait peut^ étre aussi préparer là des matériaux pour tout un système. Il travaillait pour l'avenir. Ses préoccupations de cet avenir se traduisent clairement dans certaines phrases. Il sait que tout effort pour modifier le milieu sodal où le novateur est né n'amène pour lui que lutte incessante , misère et tortures , la mort peut - être. Ces sombres idées ne l'abandonnent pas. A différentes reprises , il en livre le secret à son agenda : c Dieu protecteur de l'in- » nocence et de la vérité , > s'écrie-t-il dans un de ces moments d'expansion et de croyance qui forment un si puissant contraste avec l'irréligion et l'insensibilité de ses débuts , c puisque tu m'as conduit parmi quelques per- » vers , c'était sans doute pour les démasquer. > — «Je * n'ai vu que la vérité dans l'univers et je l'ai dite î... > — « 11 est des imputations faites par l'esprit hypocrite, ^» auxquelles l'homme sincère et innocent ne peut répon-

> dre. Il est tels hommes traités de dictateurs et d'ambi-

> tieux qui dévorent en silence ces outrages. Quel est le » plus puissant de cehii qui traite impunément un homme

» de dictateur, ou de celui qui est truite ainsi?... > C'est à tai-méme qu'il pense quand il écrit s c L'esprit est un

> sophiste qui conduit les Vertus à Téchafiiud. > Un peu auparavant, il s'était exhorté à laisser derrière lui toute faiblesse, à proclamer la vérité aperçue par lui le premier. Mais la récompense de ce courage , c'est la mort. 11 s'en doute, il le prévoit , il le sait , il en est sûr ; lisez ces phrases amères constatant que son sacrifice est consommé, et ne vous étonnez plus de sa dédaigneuse attitude devant le bourreau : c Les circonstances ne sont difficiles

> que pour ceux qui reculent devant le tombeau. Je Tim-

> plore, le tombeau, comme un bienfait de la Providence ,

> pour n'être plus témoin de l'impunité des forfaits our- » dis contre ma patrie et l'humanité.

> Certes, c'est quitter peu de chose qu'une vie mal- 1 heureuse, dans laquelle on est condamné à végéter le 1 complice ou le témoin impuissant du crime...

1 Je méprise la poussière qui me compose et qui vous » parle; on pourra la persécuter et faire mourir cette » poussière! mais je délie qu'on m'arrache cetle vie indé-

> pendante que je me suis donnée dans les siècles et dans

> les cieux.... >

A part ce retour sur lui-même , Saint-Just nous a paru peu curieux à étudier dans ses .premiers fragments. 11 y définit les Institutions, les Mœurs, les Lois, la République, la Révolution. Sa théorie politique, nous la savons d'avance ; nous ne nous en occuperons donc point. C'(îsl l'idée utopiste , utilitaire , socialiste , que surtout nous demandons à son livre. Peu nous importe qu'il se fasse le continuateur de Montesquieu. < Là où on censure I(*s

^ ridicules, on est corrompu. Là où on censure les vices, » on est vertueux, i^e premier tient de la Monarchie,

> l'autre de la République. » — c II faut peu de lois. Là » où il y en a tant, le peuple est esclave. » — t L'cscla- » vage est l'abrogation de sa volonté. •

C'était mal préluder, tomber dans le commun, le connu et les bagatelles de la porte. Qui n'a lu , dans tous les recueils de morale, cet aphorisme banal : c 11 y a eu,

> dans les gouvernements, plus d'habiles gens que de

> gens vertueux en place. »

Par intervalles , un éclair sinistre ouvre la nuée sombre et l'homme se révèle, c Le jour où je me serai con- » vaincu qu'il est impossible de donner au peuple fran- ) çais des mœurs douces et énergiques, sensibles et

> inexorables pour la tyrannie et la justice, je me poi- ) gnarderai. >

Saint-Just va tracer d'un mot toute son histoire : < Un

> gouvernement républicain a la vertu pour principe , » sinon la Terreur. » CoHot-d'Herbois, vertu? Danton, vertu? Marat, vertu? Legendre, vertu? Tallien, vertu? Théroigne, vertu? Robespierre, vertu? II fallait bien que la vérité fût de l'autre côté du sanglant dilemme posé par leur ami Saint-Just!...

Et quel mépris n'éprouvait-il pas pour tous les misérables avec lesquels il partageait le pouvoir, quand, dans le secret de son cabinet et de son cœur, il s'écriait : c La

> Révolution est glacée. Tous les principes sont affaiblis. % Il ne reste que des bonnets rouages portés par l'intrigue. » U exercice de la Terreur a blasé le crime , comme les li- » queurs fortes blasent le palais, i

Voici un très curieux et très original passage des InMmutions : c On dit ordinairement : Le citoyen est celui » qui participe aux honneurs, aux dignités; on se trompe.

• Le voici le citoyen : c'est celui qui ne possède pas plus 1 de biens que les lois ne permettent d'en posséder, celui > qui n'exerce point de magistrature et est indépendant » de la responsabilité de ceux qoi gouvernent.

'» Quiconque est magistrat, n'est plus du peuple. Il ne

• peut entrer dans le peuple aucun pouvoir individuel. Si » les autorités faisaient partie du peuple , elles seraient » plus puissantes que lui. Les autorités ne peuvent affec- 1 ter aucun rang dans le peuple. Elles n'ont de rang que » par rapport aux coupables et aux lois. Un citoyen ver- » tueux doit être plus considéré qu'un magistrat.....

1 Lorsqu'on parle ù un fonctionnaire , on ne doit pas » dire citoyen ; ce titre est au-dessus de lui. >

Dans son fragment quatrième, Saint-Just traite des monnaies et d'économie politique. Pas à pas , bien que lentement, nous arrivons au communisme. Voici son point de départ, c // faut que tout le monde travaille et » se respecte. • Si tout le monde travaille , pense-t-il , l'abondance reprendra son cours; quand Rome perdit le goût du travail , elle perdit sa liberté. Il s'irrite de ce que, sous la République, on recommence à voir des citoyens qui ne travaillent que de trois jours l'un ; la noblesse est bannie , la cour a disparu , et cependant les spectacles présentent le même luxe. Alors il se demande si la République n'existe qu'à la tribune aux harangues et dans la Constitution, et si la Monarchie reste dans l'étal civil. Ainsi posée, la question n'était pas difficile à

résoudre ; aussi Saint-Just n'ose-t-il pas chercher et dégager Vinconnue de son problême.

On pourrait croire que, ce dernier pas &it, il va s'élancer franchement dans la carrière du socialisme. On se tromperait. Tout-à-coup , Saint-Just s'arrête brusquement dans son erreur. Avant d'aller se perdre dans un abîme de folies ou d'enfantillages , il se sent une dernière fois touché par le doigt de la vraie sagesse. Son regard s'illumine d'un pur rayon de véi'ité. 11 va s'occuper de l'état financier de la France et il prélude par cette sentence si profondément juste : c II s'agit de simplifier le systèaieet ) la perception des tributs , en les proportionnant aux 1 profits des citoyens. 11 s'agit d'ôter de la perception la » dureté du fisc. » Et partant de là , il émet des idées d'économie vraiment neuves pour l'époque et remarquables de justesse, de sévérité, de profondeur et de vérité d'appréciation, si justes même et si sévères que nul historien depuis n'a pu ou ne pourra mieux dire. Pour juger et condamner l'invention et la théorie des assignats, il n'y a qu'à copier Saint-Just dans ses remarquables fragments des Institutions:

€ Je vais essayer de marquer la progression des erreurs » d'économie qui nous sont venues , soit des périls pres- » sants, soit des insinuations étrangères , et quelle a été * leur influence sur les mœurs.

» En 1789, le numéraire se trouva resserré, soit par » la cour qui conspirait , soit par la faute des riches par- » ticuliers qui projetaient leur émigration. Les banques » transportèrent au dehors et le commerce et les valeurs » du crédit français.

» 11 se fit dans Téconomie une révolution non moins étonnante que celle qui survint dans le gouvernement : on y fit moins d'attention. Les monnaies étaient resserrées, les denrées le furent aussi ; chacun voulut mettre à l'abri ce qu'il possédait. Cette défiance et cette avarice ayant détruit tous les rapports civils , il n'exista plus , un moment, de société: on ne vit plus de monnaie.

» L'avarice et la défiance , qui avait produit cet isolement de chacun, rapprochèrent ensuite tout le monde , par une bizarrerie de Fespiit humain. Je veux parlei' de cette époque où le papier-monnaie remplaça les métaux qui avaient disparu.

> Chacun craignant de garder les monnaies nouvelles , et d'être surpris par un événement qui les eût annulées, se pressa de les jeter en circulation. Le commerce prit lout-à-coup une activité prodigieuse, qui s'accrut encore par l'empressement de tous ceux qui avaient été remboursés, à convertir leurs fonds en magasins.

• Comme le commerce n'avait pris vigueur que par la défiance et la perte du crédit ; comme on cessa de tirer de l'étranger et que le change fut tourné contre nous, l'immense quantité de signes qu'on avait émis, et qui augmenta tous les jours, ne se mesura plus que contre les denrées qui se trouvaient sur le territoire. On accapai'a les denrées , on en exporta chez l'étranger pour des valeurs immenses ; on les consomma ; elles devinrent rares, et les monnaies s'accumulèrent, et perdirent de plus en plus.

«Chacun, possédant beaucoup de papier, travailla

• d'autant moins y et les mœurs s'énervèrent par Toisi- » veté. La main-d'œuvre augmenta avec la perte du tra- » vail. 11 y eut en circulation d'autant plus de besoins et

> d'autant moins de choses, qu'on était riche et qu'on « travaillait peu. Les tributs n'augmentèrent point ; et la » république, entraînée dans une guerre universelle, fut » obligée de multiplier les monnaies pour subvenir à » d'énormes dépenses.

» La vente des domaines nationaux et les tributs étaient

> le seul écoulement des monnaies ; mais il rentrait trente » millions par mois , et l'on en émettait trois ou quatre

> cents. Ainsi, le signe perdant de son prix de mois eu » mois, les annuités n'étaient point acquittées par des » capitaux , ni l'économie soulagée par leur extinction ;

> mais les annuités étaient acquittées par la seule rede- » vance du bien. Alors, l'Etat qui vendait les fonds, ne » se trouva plus assez riche pour en acheter les produits.

> Celui qui avait acheté de l'Etat un arpent de terre 600 1 livres , lui vendit 300 livres son produit , au lieu de » 30 livres , au pied de cinq pour cent. Cette ingratitude T> envers la patrie, qui avait amené l'Etat à acheter les » produits plus cher qu'il n'avait vendu les fonds, con- » traignit d'user de lois pénales.

) L'étranger, de vicissitudes en vicissitudes , nous avait » conduits à ces extrémités : lui-même il en suggéra le » remède. La première idée des taxes est venue du de- » hors , apportée par le baron de Batz : c'était un projet » de famine. 11 est très-généralement reconnu aujour- » d'hui daiis l'Europe , que Von comptait sur la famine » pour exciter le courrotix populaire , pour détruire la

Conveniion^ et 9urla dùêilniion de la ikmreHtûm , pour déchirer et démembrer la France.

1 Ouvrez riiîstoire, et voyez quel fut partout VeGkii dvs taxes. Julien l'empereur, ayant taxé les denrées à Antioche y y excita une affreuse (aminé. Pourquoi t non parce quela loi des taxes était mauvaise, mais paire que les hommes étaient avares. Et ce qui (ait que tout le monde achète sans firein , lorsque tout est taxé ; et ce qui tait que p«*sonne ne veut vendre; et ce qui fait que Ton vend cher, tout cela dérive de la même avarice et corruption.

» La circulation des denrées est nécessaire , là où tout le monde n'a pas de propriété et de matières premières. Les denrées ne circulent point là oii Von taxe. Si vous taxez, sans que les mœurs soient réformées, 1-avarice s'ensuit. Poiu* réformer les mœurs, il faut commencer par contenter le besoin et Tintérét ; il faut donner quelques terres à tout le monde. > Puis cette admirable étincelle de raison s'éteint , et la nuit se Ëiit pour cet homme étrange , que son éducation première a perdu , qui se souvient trop , qui est sous le joug complet de son maître Mably , qu'égarent les études préférées de son siècle , familières à cette génération presqu'aussi féconde en grands esprits, en fortes intelligences que les siècles d'Auguste et de Louis XIV, mais qu'a rendue si déplorablement inutile , si pervei*se , si coupable, si misérable l'absence de toute religion, de toute croyance , de tout principe. Après les pages sensées que nous venons d'extraire, voilà ce que Saint-Just nous donne immédiatement à lire : t II faut un domaine et /les Tome I 18

— MO

1 revenus publics en nature. — Je défie qu'il n'y ait plus 1 de malheureux , si l'on ne fait en sorte que chacun ait » des terres. — Rien ne se consomme dans les pays de » grande culture. — Un homme n'est fait ni pour les mé- » tiers ^ ni pour l'hôpital, ni pour les hospices; tout cela > est affreux. Il ne peut exister de peuple vertueux et » libre qu'un peuple agriculteur. Un métier s'accorde mal » avec un véptable citoyen. La main de l'homme n'est » faite que pour la terre ou pour les armes. — Il ne faut » ni riche ni pauvre. >

On le voit : en peu de temps , le philosophe et l'homme d'état ont fait d'immenses progrès. On pressentait à peine ces doctrines dans le livre de l'Esprit de la Révolution et de la Constitution de France. Saint-Just y déclarait formellement que l'égalité telle que l'entendait Lycurgue n'eût amené, appliquée à la France, que révolte et paresse, c L'inégalité, » y disait-il, c n'offense )» point les droits naturels , mais seulement les préten- » lions sociales. > Parfois, on pouvait deviner le novaleur, mais il s'indiquait à peine; il tâtonnait. Il parlait déjà vaguement du partage des terres et de la répression de l'induslrie ; mais de là aux affirmations sententieuses et dogmatiques des Fragments y il y a loin. Tout le communisme, en effet, est dans cet aphorisme : c II ne faut » ni riche ni pauvre, » et mieux encore dans celte phrase renfermant tout un code de jacquerie : c Un malheureux » est au-dessus du gouvernement et des puissances de la » terre. Il doit leur parler en maître!.,. Il faut une doc- » trine qui mette en pratique ces principes et assure » V aisance au peuple entier. Le pain appartient de droit

> au peuple. • La guerre civile et ses épouvantements , la guerre sociale et toutes ses horreurs, le pillage et l'incendie, le viol et le massacre, la sanglante conspiration du Babouvisme qui ne connaît qu'un seul mot : Mort ! mort ! et toujours mort! tout est là. Qu'est-ce donc à côté de cette hideuse sentence que la phrase bénigne du Héros des Deux-Mendes : L'insurrection est le plus saint de tous les devoirs?

Haine, mépris et mort aux riches ! répète encore cette autre phrase : t L'opulence est une infamie. Elle consiste » à nourrir moins d'enfants naturels ou adoptifs qu'on n'a » de mille livres de revenu. »

Puis, tout-à-coup, sans préparation, comme un illuminé qui entrevoit une grande vérité et l'écrit, pour ne pas l'oublier, au milieu de pensées d'un tout autre ordre, Saint-Just s'écrie : « Le dix-'huitième siècle doit être » rais au Panthéon. > Oui , au Panthéon du crime , et son nom, que l'histoire y a déjà gravé de sa main inexorable, n'en sortira jamais.

Alors Saint-Just se sent saisi de frayeur à l'aspect de son œuvre. Probablement il entrevoit l'immensité des maux qu'il lègue à l'avenir avec ses coupables enseignements. 11 hésite, il doute, il discute avec lui-même. Un bon mouvement s'est peut-être emparé de son âme. Mais la fatalité l'emporte; la perversité voulons-nous dire. L'orgueil , — Satan s'est bien enorgueilli d'avoir perdu le premier homme et le monde avec lui, —a chassé l'hésitation. Saint-Just s'admire dans sa création. C'est la vérité qu'il a trouvée, c On eût présenté la cigiie à celui

> qui eût dit ces choses il y a huit mois, » écrit -il;

c c'est beaucoup d'être devenu sage par rexpérience du » malheur. Que cet exemple nous apprenne à ne point

> maltraiter les hommes sévères qui nons disent la Té- » rite. 1

Cherchons donc, avec SainWust et dans le livre de Saint-Just, ce qu'il proclame la vérité. Notre OMivre se borne maintenant à une reproduction fidèle et surtout textuelle.

» SIXIÈME FlUGMENT.

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