‹ Saint-Just et la terreurChapitre 16 sur 34 · Tome · texte numérisé non relu

Tome

i Un soldai, près duquel un autre soldat a été frappé d'une arme blanche, est deshonoré, s'il revient du combat sans l'arme de celui qui a firappé son frère.

• Un général en chef, blessé dans une bataille par une arme blanche , s'il ne Ta pas été en ralliant une troupe enfoncée , est destitué.

> Le militaire qui insulte son chef ou lui désobéit, le chef qui insulte ou frappe son subordonné, sont punis de mort.

> Un miliiaire qui vole ou commet une violence sur le territoire français, est chassé de l'armée; il est puni de mort si c'est en pays ennemi.

> Nul ne peut quitter l'armée qu*à la fin de la guerre.

> Les camps sont interdits aux femmes sous peine de mort.

» Un soldat a le droit de porter une étoile d'or sur son vêtement^ à l'endroit où il a reçu des blessures; les étoiles lui seront données par la Patrie. S'il est mutilé ou s'il a été blessé au visage , il porte Vétoile sur le cœur.

> Les noms des victoires seront inscrits au Panthéon , avec les traits de courage qui les auront signalées^

> 11 sera déposé dans le Panthéon des livres où seront également inscrits les noms de tous ceux de la génération présente qui ont concouru à la révolution, et qui auront souffert ou seront morts pour elle.

» On ne fera l'éloge des généraux qu'à la fin de 4a * guerre.

» H ïù\\{ enlretenir, en lemps de paix, huit cent mille

» nommes (1) repartis dans toutes les places , et établir un

> système de mutations et de vicissitudes de garnisons , » pour empêcher que Tesprit de paresse ne s'introduise 1 dans Tannée et pour que la République française soit

> redoutée de tous les gouvernements^ >

C'est sans doute au moment d'accuser le prussien Ânacharsîs Clootz, les barons-banquiers allemands Frey, Fespagnol Guzman y que Saint-Just a écrit ces préceptes :

c Aucun étranger ne peut être employé dans le gou- 1 vemement, sous quelque rapport et quelque prétexte

> que ce soit. Aucun étranger ne peut posséder d'emploi

> à la solde de l'Etat , s'il n'a été revêtu d'une magistra- » ture à la nomination du peuple. (2). >

On comprend pourquoi nous aimons mieux citer que discuter. C'est moins notre pensée que celle de l'homme livré par nous à l'étude et à l'attention de nos lecteurs , qu'il nous importe de faire connaître ici. Nous nous en rapportons d'ailleurs au bon sens , à la raison publique qui, dans ces écrils, démêleront facilement le bon et le mauvais, l'erreur et la vérité, l'aberration philosophique et l'aspiration vers une perfection d'idéalité. Aussi nous a-t-il paru suffisant de citer parfois textuellement , parfois d'analyser les textes. Comment, en effet, commenter une pareille phrase? « Il faut faire peur à ceux qui gouver- » nent. // ne faut jamais faire peur au peuple...» »

(i) V. chap. 18. de Machiavel : De l'importance d'une milice nationale.

(2) V. chap. 7i delà République dG^iachiikvel : Qu'il est dangereux de se fier à des exilés.

Et celle-ci : < // fcmt dans toute révolution un dictateur

> (1) pour sauver VEtat par la forée , ou des censeurs

> pour le sauver par la vertu, >

Partant de ce dilemme et semblant répugner k l'emploi du salut par la dictature, la dictatui*e cependant son moyen de prédilection et de tempérament, Saint-Just explique longuement son idée de censure. « Il faut, > dit-il dans son seizième fragment , c des magistrats pour don- » ner l'exemple des mœurs. » Dans son esprit, le peuple a tort de ne donner de mandat que pour exercer l'autorité ; il devrait créer c six millions de magistrats > poui* prêcher et donner l'exemple de toutes les vertus. Dans chaque district, dans chaque armée, il devrait être établi im censeur (2) des fonctionnaires publics, dont la mission serait d'entourer de l'attention la plus sévère t tous j» ceux qui sont employés dans le gouvernement. Cette 9 censure est exercée sur le gouvernement, et ne peut » l'être sur le peuple!

» Les censeurs ne peuvent exercer aucun acte d'auto- » rite ; ils ne rendent point de jugements et ne connais- » sent point de ceux qui sont rendus ; ils ne peuvent dé- 9 cerner des mandats d'arrêt.

> Les censeurs accusent devant les tribimaux les fonc-

(1) V. chap. ±2 de Machiavel : De la Dictature,

iVj Les citoyens préposés à la garde du pays ne peuvent être revêtus d'une autorité plus utile , plus nécessaire môme que celle que leur donne le pouvoir d'accuser devant le peuple, devant un conseil, •Ml magistrat, ou quicompie ose porter atteinte à la Constitution.

(Mrtrliiavel, La Bêpublique , chjtf^, 7.)

— MO

f cionnaires conspirateurs ou (}ilapîdateurs ; ceux qui ont

> opprimé des citoyens ; ceux qui n'exécutent point > dans

> les délais fixés y^ les mesures de gouvernement et de » salut public ; tous les agents enfin qui prévariquent , de

> quelque manière que ce soit.

» Les censeurs des armées ne peuvent connaître des » opérations militaires, ni du moral de la guerre. Ils sur- » veillent la discipline, les officiers, les généraux, Tad-

• ministration.

1 n est interdit aux censeurs de parler en public. La » modestie et Taustérité sont leurs vertus. Ils sontinflexi-

• blés. Ds appellent les fonctionnaires pour leur deman- % der compte de leur conduite ; ils dénoncent tout abus » «t toute injustice dans le gouvernement ; ils ne peuvent » rien atténuer ni pardonner.

» Les censeurs ne peuvent suivre les procédures. Les

> poursuites sont faites , sur leurs dénonciations , par les

> accusateurs publics près les tribunaux.

» Les censeurs convaincus de faiblesse sont destitués.

> Ceux qui ont épai^né sciemment un fonctionnaire cou-

• pable d'avoir abusé du pouvoir, sont punis. Ils peuvent

> être accusés par tous les citoyens.

» L'indemnité des censeurs est portée à 6,000 francs.

> Il n'y a point de censeur dans le séjour du Corps lé' I gislatif.

> Le droit d'accuser les députés est un droit du peuple

> et des citoyens : il n'appartient pas aux censeurs. Les

> dénonciations contre les députés sont portées au Corps

> législatif.

» Les accusations contre les censeui*s sont portées de- » vant le Corps législatif. »

Ce n'est pas tout que cette police immense et officielle. Plus loin, il édicté que < tout citoyen, quelque sait son âge » ei son sexe^ qui n'exerce aucune fonction publique, a le » droit d'accuser devant les tribunaux criminels un homme

> l'evctu d'autorité, qui s'est rendu coupable envers lui » d'un acte arbitraire.

» Les parties doivent s'expliquer en présence l'une de » l'autre. » Si l'homme revêtu d'autorité est convaincu , le ban-

> nissement est prononcé contre lui , et la mort s'il rentre

> sur le territoire.

» Si les tribunaux criminels refusent d'entendre le ci- » toyen qui intentera plainte, il formera sa plainte dans

> le Temple, devant le peuple, le jour de lafétedel'Eire-

> Suprême ; et , si la cause n'est point jugée trente jours » après, le tribunal est puni par la loi. >

C'est là ce que Saint- Just appelle des garanties.

On vient de voir comment il consacre les garanties des particuliers et de leurs droits. Voici maintenant comment il pose les garanties des peuples , en s'emparant de la pensée de Lafayette , en la dépassant et la commentant :

« L'insurrection est le droit exclusif du peuple et du î citoyen. Tout étranger, tout homme revêtu de fonctions » publiques, s'il la propose, est hors la loi et doit être tué » sur r heure f comme usurpateur de la souveraineté et » comme intéressé aux troubles pour faire le mal ou

> pour s'élever. »

Ce n'était point encore assez. L'insurrection < le plus

• salni des devoirs » va être déclarée d'utilité publique : t Les insurrections qui ont lieu sous le Despotisme sont 1 toujours salutaires. > Mais voici la restriction : c Celles

> qui éclatent dans un Etat libre sont dangereuses quel-

> guefais pour la liberté même. Les révoltes font aux

> Etats libres des plaies longues et doidoureuses qui sai- » gnent tout un peuple. > 11 est fâcheux seulement que Saint-Just ait oublié, dans son fragment sur les Garanties^ de définir ce qu'il entend par Despotisme et par Etat libre. C'est là une lacune regrettable et qui laisse la place à une extension inunense d'interprétation pleine de périls, c Notre ennemi , c'est notre maître > , a dit Lafontaine. Notre maître , c'est le gouvernement; donc tout gouvernement, c'est l'ennemi, s'écriera le Ëictieux qui, c intéressé aux troubles pour faire le mal ou s'élever^ i continuera le syllogisme attrayant par la facilité de conclusion et par l'ambiguité des termes. Où se trouve , pour l'ambitieux, la différence entre Despotisme et Etat libre? Où commencent-ils ? Où finissent-ils ? Qui les fait reconnaître? Ceux-ci prétendront avec une apparence de raison que la Liberté c'était l'état de la France sous Louis XVI, et que le Despotisme c'était l'abominable situation de la nation courbant la tête sous le joug impitoyable et sanglant de la Convention et de Saint-Just ; qui donc les convaincra d'erreur? Ceux-là s'empareront de la version contraire, traiteront le roi martyr de despote, et chanteront les douceurs de l'indépendance assurée par la Terreur et^le Robespierrisme ; est-ce nous qu'il faudia appeler eu témoignage , et à qui Ton devra remettre le soin de les juger?

Saint-Jttst nous dit bien , ce qui pourrait tirer d'embarras les plaideurs » qu'il c fatU faire une instruction sur 1 les mœurs , mr l'application du Pouvoir , sur les devoirs • et les droits réciproques et respectifs ^ sur le génie et Is 9 but de ia Révolution, sur les idées qui constituent le > bonheur d'un peuple libre, • Qui osera écrire cette ins* truction qui n'est autre que ce qu'en politique on appelle une Constitution? Est-il possible surtout de l'écrire? C'était le cas» ou jamais, de l'essayer, au moins pour Saint-Just, puisqu'il en proclamait la nécessité impérieuse. Mais, dans ses Fragments sur les Institutions républicaines^ nous n'avons rien trouvé qui ressemblât à une Constitution sérieuse. Nous les avons foncièrement étudiés, disséqués, passés à l'alambic de la discussion même bienveillante, car nous avons &it la part de l'éloge, et de cette étude il n'est sorti que des lambeaux informes d'informes pensées, des phrases sans suite, sans ensemble , sans connexité nécessaire. S'il proclame d'ailleurs la nécessité d'une c Instruction > , c'est qu'il ne Ta point écrite. S'il ne l'a point écrite, c'est que l'impossibilité hii a brisé la plume entre les doigts, quand il dictait au milieu du silence et de l'isolement du cabinet; c'est que l'impossibilité lui a séché la parole dans le gosier, quand il parlait au milieu des enthousiasmes et des excitations de la tribune.

Donc , il n'y a pas de conclusion à son livre , à son travail , à son système, à son idée de prédilection. Car on ne peut appeler conclusion le projet de Constitution qu'il fut chargé de rédiger , qui fut soumis plus tard à la discussion publique, que la Convention amenda, sous-

amenda, sur-amenda , et qui enfin, adoptée avec des modifications sans nombre, est connue dans Thistoire des aberrations politiques sous le nom de Constitution de 1793 ou de Robespierre. C'est si peu une conclusion logique que le disciple et le continuateur de Saint-Just, l'horrible Babœuf, en cent endroits de ses proclamations, la déclare très imparfaite, s'en sert seulement comme d'un prétexte , comme d'un drapeau menteur destiné à rassurer la bourgeoisie effrayée, et se réserve de V améliorer plus tard, en cas de succès, et l'on sait ce que devait être, ce qu'aurait été l'amélioration entre les mains de ce brigand de la philosophie.

Maintenant que nous sommes arrivé au terme de ce travail de dissection, est-il bien nécessaire de dire ce que Saint-Just pense du Commerce et des Colonies? Il n'y a rien là de curieux que deux exemples de la manière libérale dont il entend la liberté.

f Nul ne peut y • édicte^t-ii dans son dix-neuvième fragment, « acquérir de terres, former de banques, ni

• entretenir de vaisseaux à l'étranger, (i) »

Plus loin , il ordonne que « l'Etat fera acheter les nè-

• grès sur les côtes d'Afrique, pour être transplantés

• dans les colonies; ils seront libres à Vinstant même', il » leur sera donné trois arpents de terre et les outils né-

(1) Si les lois ne doivent pas permettre qu'il se fasse au dedans de grandes fortunes, quelles précautions ne doiv* t- elles pas prendre pour que les citoyens n'aillent au dehors -.nasser des ric;hesses qu'ils rapporteraient dans leur patrie et qui dérangeraient nécessairement l'harmonie du gouvernement le plus sage. (Mably.) TOMK I. 20

> cessaire^ à leur culture. » Ils seront UbreSy ces malheureux!... Oui, de se désoler sur la terre étrangère, d'y périr de la maladie du pays ! Et s'ils préféraient être libres^ aller vivre dans la patrie aimée , y exercer la liberté à leur manière» la liberté de l'immensité, la liberté de la chasse, la liberté du combat, la liberté d'eàmer^ la liberté de leur civilisation à eux ! C'est bien de cela qu'il s'agit pour ces libéraux de la théorie, de la science, de la politique !

Finissons par une dernière citation empruntée au vingtième fragment qui traite du Domaine Public; il se compose, d'après l'auteur, c des impôts, des c successions » attribuées à la République ^ et des biens nationaux. >

Dans la République selon Saint-Just, l'impôt n'a pas cette physionomie complexe, ces dénominations multiples (i) qu'il affecte dans nos sociétés imparfaites. Il n'a qu'un nom : « L'impôt. > Il n*a qu'une forme : t L'obligation

• civile pour chaque citoyen, âgé de vingt-et-un ans, de

• remettre à un officier public, tous les ans, le dixième » de son revenu et le quinzième duproduit de son industrie. • Comme sanction morale et pénale , t le tableau des paie- » ments sera imprimé et affiché toute l'année. » C'est vraiment d'une simplicité merveilleuse et bien faite pour débarrasser la nation de l'innombrable cohorte de ces

(1) Remarquez que Timposition directe sur les terres avertit sans cesse le gouvernement et les citoyens de leurs besoins mutuels. Au contraire l'imposition indirecte laisse aux magistrats mille prétextes et mille moyeiis artificieux pour satisfaire leurs passions et tromper les peuples. (Mably.)

collecteurs de toute sorte, de tout halnt et de toute appellation.

Quant au domaine public, il est établi c pour réparer

• rinfortune (i ) des membres du corps social et ^pour soulaf ger le peuple du poids des tributs dans les temps dîffl-'

• ciles. La vertu , les bienfaits et le malheur donnent des

• droits à une indemnité sur le domaine public. La Ré-

> publique indemnise les soldats mutilés, les vieillards t qui ont porté les armes dans leur enfance, ceux qui ont

• nourri leur père et leur mère , ceux qui ont adopté des « enfants, ceux qui ont plus de quatre enfants du même lit;

> leê époux vieux qui ne sont point séparés ; les orphelins ,

• les enfants abandonnés ; les grands hommes iceux qui se » sont sacrifiés pour Vamitié ; ceux qui ont perdu des » troupeaux ; ceux qui ont été incendiés ; ceux dont les » biens ont été détruits par la guerre , par les orages, » par les intempéries des saisons, >

EnGn , Saint-Just veut que le domaine public c fasse

• des avances aux jeunes époux et s'afferme à ceux qui » n'ont point de terres. »

Tel est le livre des Fragments où Saint-Just a plus fait que deviner le socialisme, où l'on peut dire qu'il a été vraiment socialiste , où il a déposé tous les germes de celte science que le Babouvisme recevra de ses mains sinon complète , au moins fort avancée. L'utopie est va-

(1) Ailleurs , l'Etat appauvrit les citoyens; ici, il vient au secours (Je ceux (jui ont souffert une perte ; il aide un citoyen à rétablir sa maison incendiée ; il dédommage le cultivateur dont une grêle, on <|uelque accident , a trompé les espérances. (Mablv.)

gue encore,, ou plutôt mal définie, mal rédigée; mais il ne faut pas que les partisans de Saint-Just lui fassent un mérite de cette indécision. Qui sait si tous les fragments ont été retrouvés , si une main amie n'a pas fait disparaître ce qui eût été par trop compromettant? Qu'eût ajouté le maître, s'il eût vécu, si le temps ne lui eût fait défaut? Il était en si bon chemin ! Qu'ont modifié et défiguré les sectaires?

Ainsi déjà Saint-Just a porté des coups terribles a la propriété. C'est lui qui le premier veut qu'on donne des terres à tout le monde et pense à détruire le paupérisme parla distribution des biens nationaux aux indigents.Dans son rapport du 26 février 1794, sa pensée passera dans sa politique, quand il proposera d'abolir la mendicité en distribuant les biens nationaux, à l'aide desquels on composerait à chaque pauvre un petit patrimoine. Il faut dire qu'à ses derniers moments, sa pensée allait peutêtre se modifier; car, si dans son livre de 1793 il penchait pour le partage des terres (i), après sa mort on trouva dans la poche de son habit un agenda plein de notes, au milieu desquelles on lisait : c Ne pas admettre le par- > tage des terres , mais le partage des fermages. » C'eût été là sans doute une de ses premières lois, s'il eût réussi dans la lutte suprême du 9 Thermidor. Mais sérieusement , où se trouve la différence si radicale entre s'emparer du fonds qui est une propriété digne de respect , et s'emparer du revenu? Celui-ci ne forme-t-il pas une propriété tout aussi sacrée que la première? Dans un cas comme

(1) C^cst la loi agraire prèchée par Mably dans toutes ses pages. -

dans Tautrc, n'est-ce pas le vol à main armée? Que les amis de Saint^ust protestent en son honneur, qu'ils veuillent bien avouer l'assassinat et qu'ils méconnaissent et renient la déprédation et le brigandage; nous le concevons ; mais les textes sont là avec leur effrayante nudité, avec leur écrasante brutalité.

Ainsi encore Saint-Just n'est qu'un socialiste^ quand il veut des revenus publics en nature. On aura beau dire que chez certains peuples l'impôt ne s'est payé qu'en productions du sol. C'était là de la barbarie. Depuis lors, la civilisation a marché ; la vraie science sociale a fait d'immenses progrès. Saint-Just savait assez d'économie politique pour ne pas ignorer que c'était lu l'enfance de la société humaine. S'il rétrograde , c'est systématiquement, c'est avec connaissance de cause.

Ainsi encore Saint-Just n'est qu'un socialiste, quand il proclame Tobligation du travail pour tous. C'est le droit au travail de 1848 sous une autre formule.

Ainsi Saint-Just n'est qu'un socialiste, quand il veut que chaque citoyen majeur paie à l'Etat la dîme de son revenu et le quinzième du produit de son industrie. C'est là l'impôt progressif demandé de nos jours, encore sous une autre formule peut-êti*e , mais dans le même ordre d'idées.

Mais Saint-Just n'est qu'un socialiste, quand, avant tous les socialistes, il rêve une république universelle, quand il souhaite une association de tous les peuples , quand il regrette !qu'il y ait des peuples séparés par des limites polttiqnes.

Saint-Just n'est qu'un socialiste, quand il veut l'éduoa- ToiMi l 20.

liou de tous les enfonts en commun , quand il les arrache à leur mère pour les donner à la Patrie.

Ainsi encore Saînl-Just n'est qu'un socialiste, quand il fait passer tous les citoyens d'une nation sous l'avilissant niveau de l'Egalité absolue.

Sa république, c'est donc le socialisme le plus radical; on ne peut s'y méprendre, et son socialisme s'asseoit sur la Terreur. Il l'avoue tout haut, avec complaisance, avec orgueil même dans cette horrible phrase qu'on ne peut trop répéter pour qu'on sache bien ce que veulent en définitive tous ces novateurs , soit qu'ils parlent avec franchise, soit que l'hypocrisie rende prudentes et doucereuses leurs langues et leurs plumes : < Un gouvernement > républicain a la vertu pour principe t sinon la Terreur. » (Fragments, page 44.) Qu'a dit de plus Babœuf quand , en cent endroits de ses proclamations détrempées de sang et de boue, il a écrit le mot : Mort! Mort! Notez que Saint-Just qui disait : c La pitié est un signe de trahison, » et ce qui constitue la République , c'est la destruction » de tout ce qui lui est contraire , • n'a pas tout dit encore ; car avec Machiavel il pensait qu'il ne fallait livrer que la moitié de sa pensée. Dans un jour d'intimité confiante , il s'écriait au milieu de ses admirateurs «et de ses seydes : a Le caractère des conjurations est le déguisement. On se- » rail imprudent d'annoncer ses desseins et son crime. // » ne faut donc pas s'attacher à la surface des discours , » mais juger les hommes par ce que la probité conseille,., i 0 probité ! Où se serait donc arrêté cet homme dans son socialisme, s'il eût vécu? Danton, dans un accès de colère <l('(iaigneusc, appelait Saint-Just un écolier! Quel éco-

lier! Robespierre était bien plus dans le vrai quand il disait de son jeune ami : c 11 est taciturne et observateur; » mais j'ai remarqué qu'il a beaucoup de ressemblance

> avec Charles EL. *

Un autre point de ressemblance avec les socialistes et qui suffirait à convaincre Saint-Just, c'est l'affectation avec toquelle il emploie le mot Bonheur, t La révolution

> doit s'arrêter à la perfection du bonheur et de la liberté

> par les lois« » Plus tard ^ nous Tenta^lrons lire à la Convention un discours sur le bmhewr à donner au peti'* pie* Il précédait ainsi Baboeuf qui n'a que le mot Bonheur Commun à la bouche; il parle bonheiur quand il allnme la torche qui va incendier tout IHirîs; il parle bonheur y tout en aiguisant le poignard qui va boire le sang du Miilion doré!

Vraiment, n'est-ce pas un temps précieux que nous perdons là en dissertations inutiles, en preuves superflues? Saint-Just socialiste se démontre par lui-même. 11 suffit de le citer pour prouver. Son crime est matériel, et les éléments de sa condamnation, nous ne les puiserons pas seulement dans le livre des Fragmenté ; ses prochains discours nous en fourniront au-delà des nécessités de la démonstration ; puis de la théorie ,• son socialisme passera dans les faits àJStrasbourg.

Ce qui pour nous résulte de clair et de sérieux de Tétudojde ce livre , ce qui se prouve par quelques extraits de|Platon], de Machiavel, de Mably, de Montesquieu, courtes notes qui auraient pu se multiplier à l'infini, c'est que Saint-Just], dans ses Fragments , s'est singulièrement trompé s'il a cru y déposer sa personnalité, ses idées, les

marquer au coin de son originaiilé. Sa philosophie, comme sa politique d'ailleurs, n'est qu'une ràninisoence* Pour odle-d, il a trop bien lu et appris les histoiresde la Grèce et de Sparte; il n'y a trouvé qu'un essai de répuUique. Pour celle-là » ses philosophes de prédilection ont déteint sur lui. Sans qu'il s'en doutât, le livre de Brissot, les livres et les journaux de Marat ont encore exercé sur lui une influence incontestable. De ses souvenirs, de ses lectures, des débats de la presse qui vient de recueillir et publier mille et mille projets de Constitutions plus ou moins réalisables, plus ou moins incc^rentes , absurdes , et par bonheur bientôt oubliées si ce n'est par lui, il s'est construit un système de pièces et de morceaux. Son édifice, par malheur, ne s'est point immédiatement écroulé, comme il le méritait. Ses idées lui mit survécu, grâce à la forme dont il les a revêtues , la forme sentencieuse , facile à retenir, impérieuse i force de dureté et de concision.

Quant à tomber en admiration, cmnme le philologue Nodier, devant ce » beau langage, nous ne pouvons y consentir sans réserves. Sous la netteté apparente d'une phrase serrée, se cachent souvent le vague et l'indécision, parfois l'absence de la pensée. L'expression est souvent incorrecte ou mal appliquée. Il est vrai que diaque science a sa néolc^e ; mais pour être acceptables ^ passer dans la langue d'une nation, la langue non pas d'un moment et d'un jour, les mots nouveaux ont besoin de faire preuve de clarté et d'exactitude. Ainsi que veut dire Vertu dans le langage et les livres de Saint-Just? Il parie de Terreur; que veut dire Terreur? Ce mol ne signifie

pas pour nous ce qu'il a signifié pour lui. Pour lui , c'est la force morale et gouvernementale, c'est réqiiivalentde mesures révolutionnaires extra-légales » violentes , et que justifie la nécessité d'un moment. Pourqum cette expression a-t-elle changé de sens pour nous et signifie-t-elle S3fstème, oppression continue, épouvante et massacres, sang et exil? Ce n'est pas seulement l'usage qui consacre un mot, une expression; c'est la nature des faits qu'ils sont sq>pelés à représenter. Saint-Just s'est donc trompé , quand notre siècle a raison. Ce dernier a donné au mot sa seule acception vraie et possible , l'acception qui peint et rappelle un ordre de faits, tandis que le premier se trompait quand, avec le même mot, il pensait rendre sensible une idée à inaugurer. Son idée était fausse , son mot s'en est ressenti ; tandis que les faits étant acquis à l'histoire , nous peignons justement leur horreuravec le même terme cette fois recueilli par la langue nationale et devenu impérissable comme elle.

n en est arrivé peut-être même un excès d'indignation et de punition pour Saint-^ust. Ne cmn prenant pas comme lui le mot Terreur qu'il employait, on a peut-être exagéré en mal son idée. Beaucoup ont cru qu'il tuait par système, par conviction, par cruauté, par amour du sang, comme une bête fauve, tandis qu'il tuait par nécessité , parce qu'on lui résistait, parce qu'il voulait arriver vite, comme un voyageur qui abat les branchages lui barrant le chemin, A la page 73 du livre des Fragments des Institutions, Saint-Just a pris la peine d'expliquer en ces termes son système de Terreur : f 11 faut » , dit-il , « que » la République française soit redoutée ^(Mo\y% les gouver-

» nements, » Là est la vérité de sa pensée. Pour se faire redouter y la République n'égorgera pas les gouvernements; mais par sa grandeur» sa ténacité » son inébranlable fermeté, ses efforts, ses armées , elle se fera craindre ; c'est la Terreur appliquée à la politique étrangère.

Certes, nous sommes loin d'excuser Saint-Just. Ce que nous disons ici ne tend qu'à démontrer toutes les fautes, les incorrections, les inexactitudes, les erreurs de ce style si complaisamment admiré par Nodier. Chaque page est ainsi marquée par un non-sens.

Maintenant, est-ce insuffisance, estrce mauvaise foi? Ne savait-il pas s'exprimer de manière à se faire comprendre? Voulait-il dissimuler et déguiser sa pensée, de peur d'effirayer? Faut-il accuser là un travers du siècle dont la littérature corrompue avait à la longue créé une langue fautive, dont la philosophie avait perverti les esprits et le dictionnaire ? Peut-être toutes ces causes sont-elles vraies à la fois.

Hâtons-nous maintenant de quitter les livres et la pensée , pour aborder le domaine de l'action et du drame.

Le temps des épisodes a fini pour nous , heureiisemeiit. Noos n'aurons plus à nous arrêter, à étudier la pensée de Saint-Just dans les livres où tout n'a point été <Ut par lui, nous le savons. A partir de ce moment, les faits vont, comme lui et pour lui, marcher à pas de géants. Cet homme va grandir, s'élever si haut comme puissance et domination que Tœil s^en étonne et peut à peine le suivre, jusqu'à ce qu'il s'affaisse plus vite encore qu'il a vite grandi, jusqu'à ce qu'il tombe aussi bas qu'il était immense tout-à-rheure.

... Je n*ai fait qae passer, il n*étsdt déjk plus.

Au commencement de 1793, trois hommes, enveloppés de longs manteaux et se cachant soigneusement le visage , entraient mystérieusement dans la sombre allée d'une maison habitée par la fameuse pythonisse M^^* Lenormant. C'étaient Robespierre, Saint-Jast et un autre conventionnel dont nous avons oublié le nom. Dans un

jour de gaité et comme par pariie de plaisir, ces trois hommes avaient trouvé spirituel de consulter Toracle à la mode déjà et de se faire tirer leur horoscope. Que leur dit la sybille? Que leur apprit-elle? Ouvrit-elle pour eux Tabîme de l'inconnu? Put-elle leur prédire le sort à eux réservé par un avenir si prochain et si tragique? Qui sait ce qui se passa là ! Du reste , Tinflexible Saint-Just qui écrivait : c Je marcherais volontiers au milieu des bour- » reaux, les pieds dans le sang et dans les larmes; i (1) Saint-Just qui s'écriait : t Je l'implore, le tombeau ^ » comme un bienfait de la Providence , pour n'être plus » témoin de l'impunité des forfaits ourdis contre ma A patrie et l'humanité; certes ^ c'est quitter peu de choses > qu'une vie malheureuse dans laquelle on est condamné » à végéter le complice ou le témoin impuissant du 1 crime ; > (2) Saint-Just qui s'était familiarisé depuis 1791 avec la pensée de sa mort prochaine y avec un pressentiment qui ne le quittait pas , qu'on voit poindre en dix endroits de son livre des Fragments; Saint-Just, si la prophétesse lui annonça sa brillante carrière et sa fin précoce, dut sourire à l'idée de ce qu'il appela sans doute sa gloire, de ce qu'il appela sans doute son martyre. Nous l'avons laissé s'occupant, avec la commission du Club des Jacobins, de préparer le projet de Constitution radicalement républicaine à opposer par la Société au projet entaché de Modérantisme et déposé par Condorcet,

(1) (Rapport de Courtois.) Pensée de Saint-Jiist écrite de sa main sur un papier volant saisi chez lui après sa mort.

(2) Notes saisies dans ses papiers.

au nom de la majorité girondine, sur la tribune de la Conveniion. Avant d'aller retrouver le jeune représentant de TÂisne au sein de la commission où il va se présenter armé de toutes pièces , fort de ses études métaphysiques et égalitaires , disons un mot des succès qui commencèrent la rapide réussite à lui prédite par M"« Lenormant. Les discours prononcés par Saint-Just dans la discussion sur les subsistances et pendant le procès du roi l'avaient tiré de la foule. Son talent , sa concision , sa fermeté de style avaient plus fait pour lui déjà que sa liaison avec Robespierre. Le 28 janvier 1793, un nouveau triomphe l'attendait à la tribune. Sieyès, au nom du Comité de défense générale , venait de déposer un projet de décret sur l'organisation du ministère de la guerre. Saint- Just eut le premier la parole. Il prouva des connaissances toutes spéciales , des études sérieuses de la matière. Il possédait à fond le mécanisme du Département de la guerre, les achats et les fornitures , le recrutement, la remonte et les subsistances. Il sut se faire écouter , surtout lorsque , entrant dans les enlraiUes de la question , il intéressa la Convention en essayant de lui persuader que c'était à elle comme Pouvoir Législatifs et non au Ministère, Pouvoir Exécutif dé^k trop puissant, qu'appartenait la direction du Pouvoir Militaire, L'idée était nouvelle, elle avait grande chance de succès. Sain-Just savait qu'une Assemblée unique est toujours absorbante (ît Jalouse surtout. Il voulait donc, et ce devait être facile , pousser la Convention à s'emparer de Tadministralion de la guerre. Il avait à la réussite son. intérêt de personnalité et de parti. Par la force des choses, la

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minorité nioutagnardc, qui déjà en plusieurs rencontres avait remporté à l*aide de son audace des succès importants sur les fractions modérées molles et inertes conune Test trop frécpiemment le parti de l'ordre , devait nécessairement prédominer dans un moment donné. Ce que plus tard on appela la conspiration de Robespierre préparait déjà souterrainement sa prise de possession des affaires, sûre qu'elle était de réussir. Qu'ils fussent ou non dénommés à l'avance, les futurs Comités de Surveillance et de Salut Public étaient en projet; sous prétexte de la débarrasser de trop de travail , on se promettait d'enlever à la Convention le vrai pouvoir à envahir alors par les chefs des Montagnards ^ et parmi ces chefs Sainl-Jusl se désignait et se comptait lui-même. Ces prévisions ne sont point écrites et constatées dans Thistoire ; ce qui les rend probables pour l'écrivain , ce qui les rend certaines pour nous , c'est le silence terrible de Saint-Just, c'est son sang-froid effirayant. Plus l'eau est calme, plus elle est profonde et par conséquent dangereuse. Saint-Just ne disait rien sans motif. Chacune de ses paroles cache une pensée; et c'est la pensée, c'est l'espoir de son futur despotisme que nous découvrons dans cette partie de son discours du 28 janvier , discours jusqu'à présent resté inaperçu :

« La guerre n'est-elle point un état violent, et l'admi- > nistration de la guerre doit-elle faire partie du gou- V vornement intérieur permanent? » se demande-t-il |)our se donner l'occasion de se répondre : t Je ne le » (rois pas. Le gouvernement civil dans un état comme * !o nôti'e, devra nécessairement avoir une certaine rec-

i> titude. Peut-être, sous certains rapports, les deux pouvoirs auront-ils besoiu d'être balancés l'un par Tautre; car, sans le balancementde pouvoirs, la libeiaé serait peut-être en péril, n'étant constituée que sur une base mobile et inconstante , si les l^slateurs , en certains cas , étaient sans frein. Je voudrais qu'il me fut permis de traiter cette question fondamentale; sans sortir absolument de mon siget, j'y reviendrai ailleurs ; je dirai seulement que lorsque, dans une grande république, la puissance qui fait les lois doit être, en certains cas, balancée par celle qui les exécute, il est dangereux que celle-ci ne devienne terrible, et n'avilisse la première ; puissance législative , celle-ci n'a que l'empire de la raison ; et, dans un vaste état, le grand nombre des emplois militaires, l'appât ou les prestiges des opérations guerrières, les calculs de l'ambition, tout fortifie la puissance executive* Si l'on remarque bien la principale cause de l'esclavage dans le monde, c'est que le gouvernement chez tous les peuples manie les armes. Je veux donc que la puissance nommée exécutiice ne gouverne que les citoyens. > La direction du pouvoir militaire (je ne dis pas Vexécution militaire) est inaliénable de la puissance législative ou du souverain; il est la garantie du peuple contre le magistrat. Alors la Patrie est le centre de Vhonneur, Gomme on ne peut plus rien obtenir de la faveur et des bassesses qui corrompent le magistrat, il se décide à pai^venir aux emplois par le mérite et l'honnête célébrité. Vous devenez la puissance suprême, et vous liez à vous et au peuple les généraux et les armées.

» Il faut encore examiner la question sous un autre rapport. L'état de guerre est vraiment une relation extérieure ; il n'appartient qu'au souverain de délibérer sur les actes de force qui compromettent la vie des citoyens et la prospérité publique; si ces actes sont une partie du pouvoir qui gouverne , le magistrat a la facilité d'abuser contre le peuple d'une force qui n'est instituée que contre les ennemis extérieurs. On emploie des moyens pour prolonger la guerre, on ménage même des défaites, et on trafique du salut de l'Etat.

» Le peuple n'a pas d'intérêt à faire la guerre. La puissance executive trouve dans la guerre l'accroissement de son crédit, elle lui fournit mille moyens d'usurper. C'est pourquoi mon dessein serait de vous proposer que le ministère militaire, détaché de la puissance exécutrice, ne dépendit que de vous seuls et vous fût immédiatement soumis. Si vous voulez que votre institution soit durable chez un peuple qui n'a plus d'ordres, vous ferez que le magistrat ne devienne point un ordre et une sorte de patriciat, en dirigeant les armes par sa volonté : car la guerre n'a point de frein ni de rè^le présente dans les lois ; ses vicissitudes rendent tous ses actes des actes de volonté. 11 est donc nécessaire qu'il n'y ait dans l'Etat qu'une seule volonté, et que celle qui fait les lois commande les opérations de la guerre. Le magistrat doit être entièrement livré au maintien de l'ordre civil : l'ordre extérieur chez un peuple qui obéit aux lois et n'est point soumis au prince, appartient au souverain ou à ses représentants. Je ne traite de cette matière que ce qui appartient à mon sujet.

» Je demande que ratlribulion donnée par Sieyès au

> conseil, c'est-à-dire à tous les ministres collectivement, X sur les opérations générales de la guerre , vous la pre* » niez vous-même ; que le ministre réponde à vous de » l'exécution des lois : par-là vous mettrez le peuple à

> Fabri du pouvoir militaire. La responsabilité n'est point

> compromise; car vous ne gouvernez point, mais le mii nistre vous répond immédiatement de V exécution des i lois ; il n'est point entravé , et tous les anneaux, de la » chaîne militaire aboutissant à vous , les généraux, ne » peuvent plus remuer des intrigues dans un conseil, et

> le conseil ne peut rien usurper, i

Ce discours est pour nous le premier pas de toute une route jalonnée à Tavance et où vont s'élancer les Montagnards n'ayant pour armes que ces qualités distinctives de Saint-Just : une volonté de fer, une persévérance indomptable, une inébranlable décision, la sécurité des allures, tout ce qui assure la réussite d'une politique quelconque , bonne ou mauvaise. Heureusement pour les sociétés, d'ordinaire, le but atteint, — c'est pour eux toujours le despotisme, — • les révolutionnaires ne savent plus trouver en eux-mêmes les ressources suffisantes pour se maintenir au pouvoir escaladé avec tant d'audace et de persistance. Avec toutes les qualités utiles à l'attaque , Dieu ne leur a pas donné les qualités nécessaires à la conservation. Dans les desseins de la Providence, ils n'ont servi que d'instrument de punition, et, le châtiment infligé, ils sont condamnés à disparaître (tomme enfm et à la longue disparaissent tous les fléaux.

Cotte fermeté (^u'on ne peut s'empêcher d'admirer,

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tout eii regi*cltaiit amèrement qu'elle ue soit pas le partage exclusif des partis honnêtes , il Ëiut la constater dans ce passage qui clôt le discours de Saint-Just : c Du reste, j'envisage avec sang-froid notre situation présente : nous avons de grandes ressources , il s'agit de les employer : maïs pour cela il faut que tout le monde oublie son in(éi*et et son orgueil. Le bonbeur et Tintérét particulier sont une violence à l'ordre social quand ils ne sont point une portion de l'intérêt du bonheur public ; oubliez-vous vous-mêmes. La révolution française est placée entre un arc de triomphe et un écueil qui nous briserait tous. Votre intérêt vous commande de ne point vous diviser. Quelles que soient les difiërences d'opinions, les tyrans n'admettent point ces différ^ices entre nous. Nous vaincrons tous, ou nous périrons tous. Votre intérêt vous commande l'oubli de votre intérêt; vous ne pouvez tous vous sauver que par le salut pu* blic. >

Quelques jours plus tard, Saint-Just saisit l'occasion de prendre de nouveau la parole dans la discussion du projet de loi présenté par Dubois-Crancé , au nom du Comité militaire, sur la réorganisation des armées. La Montagne voulait démocratiser l'armée, la faire à son image. Le Comité militaire était plein des représentants les plus avancés. Ils avaient inscrit dans le projet de loi deux principes qui devaient livrer les troupes à leur dévotion : le mélange des régiments et des bataillons et le scrutin pour l'élection des officiers.

Saint-Just vint détendre le projet du Comité. Il démontra quo rien n'était moins révolutionnaire que le partage

— loi —

de l'armée, tel que l'avaient compris les rois, en corps plus ou moins privilégiés suivant qu'ils approchaient de {dus près la personne du tyran, en ti'oupes de ligue et en troupes d'élite. U ne veut plus de distinction que celle des différentes armes , et pour y arriver, il lui faut le mélange de tous les régiments débaptisés de leurs noms aristocratiques. Voici comment il ti^aita la question do l'élecdon appliquée aux divers grades :

c Je ne connais qu'un moyen de résister à l'Europe , c*est de lui opposer le génie de la liberté; on prétend que ces élections militaires doivent affaiblir et diviser l'armée; je crois au contraire que ses forces en doivent être multipliées.

» Je sais bien qu'on peut m'opposer que l'instabilité de l'avancement militaire peut dégoûter les cheis, qu'il peut porter les soldats à la licence, énerver la discipline et compromettre l'esprit de subordination ; mais toutes ces difiQcuItés sont vaines ; il faut même faire violence aux mauvaises mœurs et les dompter ; il faut d'abord vaincre rai*mée , si vous voulez qu'elle vainque à son tour. Si le législateur ménage les difficultés , les difficultés l'entraînent; s'il les attaque, il en triomphe à chaque instant. Je ne sais s'il faut moins d'audace pour être législateur que pour être conquérant; l'un no combat que des hommes; l'autre combat l'erreur, 1(î vice et le préjugé; mais si l'un ou l'autre se laisse emporter à la faiblesse , il est perdu ; c'est dans cet esprit siîuhîment que vous pourrez conduire la Révolution à » son terme. Je ne crains qu'une chose : c'est que la » puissance du peuple français n'éprouve point de la part

3» de ses ennemis ces obstacles vigoureux qui décident un

> peuple à la vertu. On ne fait pas les révolutions à moi- » tié. Il me semble que vous êtes destinés ù faire changer i de face aux gouvernements de l'Europe ; vous ne devez

> plus vous reposer qu'elle ne soit libre : sa liberté ga-

> rantira la vôtre. H y a trois sortes d'infamies sur h i terre, avec lesquelles la verturépublicaine ne peut point

> composer : la première, ce sont les rois; la seconde, » c'est de leur obéir; la troisième» c'est de poser les ar-

> mes s'il existe quelque part un maître et un esclave.

» C'est encore cette vertu qui vous commande les élec-

> tions militaires; les emplois ne sont point institués pour » ceux qui les possèdent, mais pour le bien de la Répu- » blique. Lorsque j'entends dire ici qu'il faut indemniser i par de l'argent un agent public de l'obscurité de ses » services, il me prend envie de lui proposer les trois

> queues d'un pacha; et de même, lorsque l'intérêt de

> quelques officiers ambitieux devient une considération » dans le changement qui importe à l'énergie de nos ar- » mées , je me demande si la Patrie est esclave de ses » gens de guerre. Je ne prétends pas dissimuler les dan- » gers des élections militaires , si elles pouvaient s'éten- » dre à l'état-major de l'armée et au généralat; mais il

> faut poser les principes et les mettre à leur place» Les » corps ont le droit d'élire leurs officiers, parc5e qu'ils » sont proprement des corporations. Une armée ne peut » élire ses chefs, parce qu'elle n'a point d'éléments fixes, » que tout y change et y varie à chaque instant : une ar- » mée n'est point un corps ; elle est l'agrégation de plu- » sieurs corps qui n'ont de liaison entre eux qne par les

chefs que la république leur donne : une armée qui élirait ses chefs serait donc une armée de rebelles.

> On me dira que mes principes sont sans garantie contre la violence ; j'en puis répondre autant; la vérité n*est jamais sans garantie; elle entraine tout : le crime est enfiint de Terreur.

B L'élection des chefs particuliers des corps est le droit de cité du soldat ; comme ce droit est exercé partiellement, la force serait toujours prête à en réprimer Tabus; mais cet abus ne peut jamais exister, car les chefs d'un régiment ne peuvent jamais effrayer la Patrie. » L'élection des généraux est le droit de la cité entière. Une armée ne peut délibérer ni s'assembler. C'est au peuple même ou à ses légitimes représentants qu'appartient le choix de ceux desquels dépend le salut public.

» Si l'on examine le principe du droit de suffrage dans le soldat, le voici : c'est que, témoin de la conduite, de la bravoure et du caractère de ceux avec lesquels il a vécu, nul ne peut mieux que lui les juger. » En outre, si vous laissez les nominations à tant de places militaires entre les mains cru des généraux ou du pouvoir exécutif, vous les rendez puissants contre vous-mêmes , et vous rétablissez la monarchie.

> Règle générale : il y a une monarchie partout où la puissance executive dispose de l'honneur et de l'avancement des armes.

» Si vous voulez fonder une république, ôtez au peuple le moins de pouvoir qu'il est possible, et faites exercer par lui les fonctions dont il est capable.

— to4 —

o Si quelqu'un s'oppose ici aux élection^ militaires, » après ces distinclions , je le prie d'accorder ses princi^ i pes avec la république, i

On sait que les mesures proposées par les Montagnards furent adoptées par la Convention et converties en lois, malgré l'opposition des Girondins au nom desquels Buzot, l'un de leurs chefs les plus éminents, avait réclamé Tajoumement indéfini du projet du Comité militaire.

Ce n'était pas seulement les succès d'orateur que Saint- Just ambitionnait; il lui fallait eeox de factieux. Le jour même où il venait de parler sur la réorganisation révolutionnaire de rai*mée , quelques minutes avant d*9ipparaltre à la tribune, il préparait ce qu'aloi*s et déjà on appelait une manifestation populaire. Dans la prévoyance de l'avenir , il voulait se mêler aux masses par Tintrigue et s'en bien faire connaître,

La misère était extrême dans Paris, l^ Montagne commençait à exploiter la faim. Depuis le mois de décembre, la rareté et la cherté des grains amenait émotion sur émotion. Dans un intérêt de parti , le mal était encore exagéré. Les Sections et les clubs poussaient le peuple à la révolte, à la violence, au pillage. Les agitateurs, Marat en tête , voyaient déjà jour à se servir de la populace affamée et furieuse pour écraser leurs adversaires à la Convention gontre laquelle ils essayèrent, le lOfévrier, un premier envahissement sous prétexte d'une pétition sur les subsistances. Au club des Jacobins, Saint- Just eut l'audace de conseiller tout haut aux Sections de se lever, et ce conseil ne fut que trop bien reçu. Le iO février , les quarante-huif Sections de Paris envahirent la Convention.

Un orateur se présenta à la barre en disant que la faim ne s'ajournait pas : < Il est impossible, » sgoutait-il avec audace en cherchant de Tœil l'approbation des meneurs; c il est impossible que nous désemparions sans avoir » été tous admis, à moins que nous ne soyons éloignés • par un décret prononcé en présence des Parisiens et » des Fédérés des quatre-vingt-cinq départements qui i sont avec nous, i»

La Convention eut encore assez de courage et de dignité , — elle en manquera si complètement et si tôt quMl faut la louer d'avoir su faire une fois son devoir, — pour repousser cette insolente pétition par le dédain de l'ordre du jour, et de toutes parts, les reproches tombèrent sur Marat et Saint-Just les vrais auteurs de cette journée. Le lendemain, les députés des Sections se représentèrent de nouveau, mais seuls cette fois, et ils furent admis à déposer leur pétition à la barre. L'orateur de la dépulation eut des mots d'une incroyable violence. Il osa demander Téloignement et l'envoi en Vendée de la garde de l'Assemblée. Il osa dire à la Convention que si elle n'adoptait pas les mesures qu'il était chargé de lui proposer au nom du peuple, le peuple serait bientôt debout et avec lui tous les départements. Le girondin Louvet s'écria dans son indignation : « Y a-t-il en France deux > Conventions , deux représentations nationales? > Bréard, qui présidait , ne put rien trouver à dire aux députés , si ce n'est qu'ils «avaient commis une grande imprudence.» Carra proposa une enquête dont le but serait d'arriver à découvrir par qui les pétitionnaires avaient été entraînés. En désignant Saint-Just du doigt et du regard, il flétrit

ces grands coupables de la politique qu'il osa appeler c les h^'poerites en patriotisme. > Mais la Montagne, intéressée a rester dans l'ombre, repoussa la demande du modéré Carra , et T Assemblée , sur la proposition de Barrère , se contenta de refuser aux pétidonnaires les honneurs de la séance. Cependant ralTaire ne devait point en rester là.

La Cironde voulait atteindre Saint-Just et l'écraser sous le poids de la honte que lui méritait son intervention d'agent secret de Témeute. Barrère, qui ne prévoyait pas le danger d'une telle proposition , émit l'avis que l'orateur des Sections lut arrêté et interrogé par le juge de paix des Tuileries. Tout le côté droit appuya cette idée. Effrayé du danger et de la responsabilité qu'il allait seul endosser, le molionnaire demanda la parole et, après l'avoir obtenue avec peine, il raconta que, le matin même, un membre de la Convention s'était mêlé à la députation des Sections, l'avait fort exhortée à insister pour être admise à la barre et pour présenter la pétition, c n nous

> a dit, > continua cet homme, c qu'après la pétition » déposée , il faudrait demander que la Convention s'oc- » cupât , toute affaire cessante , de Ëiire une loi sur les

> subsistances pour la République entière. > C'est ce qui l'avait engagé de parler au nom de tous les départements.

« Le nom du membre qui a parlé au pétitionnaire! Son » nom ! » s'écrièrent tous les Girondins dans l'exaltation du triomphe.

1 On m'a dit qu'il s'appelle Saint-Just, » répondit le pétitionnaire; « mais je ne le connais pas. >

Saint-Just s'élança à la tribune. • Quand je suis entré

» ce malin dans cette assemblée, » dit-Il avec plus d'anioiation qu'il n*en montrait d'ordinaire, c on distribuait » une pétition des quarante-huit Sections de Paris , dans

> laquelle je suis cité d'une manière désavantageuse. » Je fus à la salle des conférences , où je demandai à celui » qui devait porter la parole, si j'avais démérité dans

> l'esprit des auteurs de la pétition : il me dit que non ;

• qu'il me regardait comme un très-bon patriote. Je lui » demandai les moyens qu'il voulait proposer : une per- » sonne me présenta du blé noir dans sa main , et me dit

• qu'il y en avait beaucoup de cette espèce débarqué au

> port Saint-Nicolas, Je lui dis : Quelle que soit votre po- » sition, je vous invite à ne point agir avec violence : » calmez-vous, et demandez une loi générale. Si la Con- » vention ajourne votre proposition, alors je demandertil

• la parole , et je suivrai le fil des vues que j'ai déjà pré- » sentées. Citoyens, je n'ai point dit autre chose. »

Les Girondins allaient insister sur des cstplications plus complètes, quand Marat accourut au secours de sou ami et demanda que l'orateur de la députation fût renvoyé au Comité de Sûreté générale et que l'Assemblée passât à l'ordre du jour. Le Montagnard Osselin , de la députation de Paris, saisit l'inlention de Marat et s'écria avec une indignation simulée : « Je demande que le pétitionnaire, » qui a eu l'insolence de prendre le masque de repré-

• sentant de la République , masque trompeur qu'il faut » faire tomber à la face de l'univers, soit interrogé à Tins. » tant au Comité de Sûreté Générale. » A l'unanimité rAssemblé(i adopta la proposition d'Osselin. On renvoya l'affaire au Comité où tous savaient qu'elle serait enterrée ;

ToMK I. 2i

:]uis la MonUigiie sauvait les apparences, et les Girondins avaient appris tout ce qa'ils Yoolaiem savoir. D'ail- Iv^urs, ils n'espéraient point obtenir un vote de Uâme contre Saint-Jost.

Voici comment le journaliste Prudhomme parle de relie afiaire :

< Ce jour vit le premier acte d'insorrectioB qui , en

> {XTmanence active jusqu'au ^ juin, n*oblint dans cette ^ dernière journée que son complément et le triom}^. « La Convention avait résisté aux brigands qui , après les

* plus exécrables propositions, avaient osé dire: cSî vous « n adoptez pas ces mesures, nous vous déclarons, nous « qui voulons sauver la République, que nous sonunes » on état d'insurrection. Dix mille hommes sont à la » porte de la salle. > Cette audacieuse menace resta sans

> vengeance, et Saint-Just qui l'avait conseillée ne fut pas

* même censuré. » (1).

L'attention que toutes ces affaires appelèrent sur Saint- Jiist lui valut les suffrages des Montagnards qui, déjà niuitres à la Convention et disposant des nominations, {.' portèrent au bureau en qualité de secrétaire.

Un peu plus tard, il fut envoyé en mission dans la l^elgique au moment de Tévacuation de cette province [)ar nos troupes. Le 31 mare, nous le voyons monter à la

fi) Pnulhommc place ces faits h la date du 10 mars, et Dalaure ;i celle (lu 1^'" mai. Tout deux sont dans Terreur. Le premier <nva!iiss«Mnenl de la Conventitm par les Sections doit être fixé au 10 février. (Voir le Moniteur.) Du reste, c'est incroyable comme ( es témoins de visu y comme les journaux et les écrivains du temps , se tiompcnlsoiuvent sur les dates, sur les faits et sur les hommes.

ti'tbune des Jacobins et y signaler rinmiinence du danger. Suivant lui, Beurnonville est un traître.. Il promet d'en fournir des preuves à un moment plus opportun. Cette mission, la tint-il de lu Convention ou du club*? C'est ce que nos recherches n'ont pu nous faire connaître.

Elle dut être de courte durée, car nous allons le voir pi*endre part ù toutes les délibérations de la commission de Constitution nommée par la Société des Jacobins et où il est entré avec Robespierre , Collot-d'Herbois , Dubois- Crancé, Billaud-Varennes,Couthon, le prussien Anacharsis Clootz , Saint-André , Robert , Thuriot , BentaboUe et rimprimeur Anihoine, avec tous ceux enfin qui feignaient de croire l'égalité menacée pour faire naître Toccasion de crier à l'aristocratie et d'écraser leurs adversaires accusés d'être des aristocrates. C'était en haine de la Modération représentée dans le Comité de Constitution nommé par l'Assemblée, par Condorcet, Gensonné, Barrère, Thomas Payne, Pétion, Vergniaud, Sieyès et Rarbaroux, que hîs Jacobins avaient composé leur Comité de tout ce qu'ils avaient pu trouver parmi eux d'hommes jeunes, ardents, violents , tranchés et surtout ambitieux.

Rien n'était plus démocratique que le projet de Condorcet. Il y parlait d'égalité naturelle, de souveraineté résidant dans le peuple, d'admissibité dutom les citoyens à toutes les places , à tous les emplois publics. La Constitution d'Angleterre , disait-il, est faite pour les riches, celle d'Amérique pour les aisés ; celle de France sera faite pour tous les hommes ; il n'y aura plus de populace , des (fu'on aura fait un peuple en accordant à tous les mêmes droits. Il posait le principe de l'impôt progressif avec

cette restriction qu'il ne frapperait que sur le superflu et jamais sur le nécessaire ; alors , disait-il , Timpôt prop^ressif est juste et utile. Et cependant les Jacobins n'étaient pas contents. Il est vraî que Condorcet répugnait à l'universalité complète du suffrage ; il demandait des garanties de résidence aux électeurs, et la Montagne > au contraire, n'espérait réussir qu'en appelant à son aide la mauvaise portion de la population évincée par les restrictions électorales du projet des Girondins.

Le Comité des Jacobins se mit ardemment à l'œuvre. Saint-Just apparaît partout avec des idées préconçues et r^ui ne permettent pas de nier son influence et sa coopération a la fomeuse Déclaration des Droits de l'homme, j^éncralement attribuée à Robespierre. Les principes des Fragments des Institutions y la phraséologie, les mots même, Robespierre a tout emprunté de son jeune et utile ami qu'il exploite sans pudeur, comme il a expk)ité tous ceux qui Font approché et de la substance desquels il a réussi à se composer une individualité puissante que peu d'écrivains ont osé nier et méconnaître, en lui arrachant son masque de plagiaire. Dans le sein du Comité, et d'après le peu de renseignements arrivés jusqu'à nous> Saint- Just aurait essayé de faire adopter son opinion sur le par^ tage des propriétés. Cette idée souriait à ces jeunes gens qui se croyaient appelés à recommencer les Gracques. Celte fois, Robespierre eut peur de ce radicalisme bien fai', et il avait raison, pour soulever la nation entière contre les partisans' de la spoliation générale par le partage. Du Comité, il était sorti de vagues menaces de loi agraire; on s'en était effrayé dans Paris. Plus prudent que Saint-

Jiist, et surtout moius audacieux, llobespierre sentir^ comme Babœuf le sentira plus tard , tous deux luttant d'hypocrisie, l'absolue nécessité de rassurer l'opinion publi(|ue. C'est ce qu'il fit dans cette phrase de sa Déclaration des Droits de l'Homme : c Je vous proposerai d'abord ï quelques articles nécessaires pour compléter votre théo- » rie sur la propriété. Que ce mot n'alarme personne. Ames •h de boue , qui n'estimez que l'or, je ne veux point tou- » cher à vos trésors , quelque impure qu'en soit la source !

• Vous devez savoir que cette loi agraire, dont vous avez

• tant parlé, n'est qu'un fantôme créé par les fripons » pour épouvanter les imbéciles ; il ne fallait pas une » révolution sans doute pour apprendre à Tunivers que » l'extrême disproportion des fortunes est la source dé » bien des maux et de bien des crimes ; mais nous n'en t sommes pas moins convaincus que l'égalité des biens » est une chimère. Pour moi , je la crois moins ncces-

• saire encore au bonheur privé qu'à la félicité publique. » Il s'agit bien plus de rendre la pauvreté honorable , que » de proscrire l'opulence^ La chaumière de Fabriciu» n'at rien à envier au palais de Crassus. J'aimerais bien an- » tant, pour mon compte, être l'un des fils d'Aristide, 3» élevé dans le Prytanée aux dépens de la République, » que l'héritier présomptif de Xercès , né dans la fàng»; i dts cours, pour occuper un trône décoré de Tavilissc- » ment des peuples , et brillant de la misère publique. »

Si Robespierre n'eût point succombé le 9 Thermidor,

nous savons que les mêmes raisons ne Tetissent pas alors

contraint peut-être à la même prudence. 11 vient de con-

sacrci' le droit pour tout citoyen de disposera son gré de

ïoMi: I. 22.

ses biens et de ses revenus; et le 9 Thermidor, on siaisira sur ^aint-Just un agenda où est écrite sa résolution de décréter t le partage des fermages. > C'était un premier pas vers la loi agraire , sans contredit.

Nous aibns pouvoir mieux encore constater le plagiat de Robespierre. Nous savons que Saint-Just, dans ses Fragments , pose nettement le principe de l'impôt progressif. A sa suite , et cette fois encouragé par l'indication de la même idée dans le projet de Condorcet, Robespierre demande aussi que l'impôt soit déclaré progressif, c Les

> citoyens dont les revenus n'excèdent point ce qui e^

> nécessaire à leur subsistance , doivent être dispensés » de contribuer aux dépenses publiques. Le» autres doi-

> vent les supporter progressivement selon l'étendue de » leur fortune. »

Une autre preuve de la dépendance de Robespierre vi&à-vis de Saint-Just en fait d'idées , c'est ce passage du même discours où il demande la consécration de la Fi*ati;rnité des peuples. Saint-Just avait écrit dans son deuxième Fragment , intitulé De la Société : t Les ani- » maux de même espèce n'ont point formé de sociétés » particulières armées les unes contre les autres. Les » peuples se sont cependant armés contre les peuples.... » Un peuple <m corps (puisqu'il existe des peuples), forme » une force politique contre la conquête. L'état social est T> le rai)porl des hommes entre eux ; l'état politique est le » rapport des peuples..,. On a mal appliqué le principe » j)oliiique; il n'appartient qu'au droit des gens, c'est-à- » (lire qu'il était de peuple à peuple. Cela même est une ^ loi de nos iiislilnlions ; ce ne sont pas les hommes qui

> se fonl fa guerre, mais les Etats. > Celte idée eil gavme encore et à laquelle manque une conclusion, Robespierre « plus habile , s*en empare. 11 en fait même un texte d'accusation contre le Comité girondin en la précisant en ces termes :

c Le Comité a encore absolument oublié de consacrer les devoirs de fraternité qui unissent tous les hommes s^ toutes les nations, et leur droit à une mutuelle assis^ tance. 11 pai^it avoir ignoré les bases de l'étemelle alliance des peuples contre les tyrans* On dii*a>l que votre déclaration a été faite pour un troupeau de créa-* tures humaines parqué sur un coin du globe, et non pour l'immense famille à laquelle la nature a donné la teiTc pour domaine et pour séjour.

> Je vous propose de remplir cette grande lacune par les articles suivants* 11$ ne peuvent que vous concilier reslime des peuples ; il est vrai qu'ils peuvent avoir rinconvéïiient de vous brouiller sans retour avec les rois. J'avoue que cet inconvénient ne m'effraie pas ; il n'effraiera point ceux qui ne veulent pas se réconcilier avec eux. Voici mes quatre articles r

t Art. ^^ Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents pcniplcs doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme ios citoyens du mémo État.

» IL Celui qui opprime une nation se déclare rennemi de toutes.

i 111. Ceux qui font la guerre a un peuple pour arrêter les progitîs de la liberté, et anéantir les droits de riionune, (l(»iv(MU éire poui^suivis par tous , noix comme

> dos eantinis onlÎAaires , mais comme des assassins et

> des br^;ands rebelles.

• IV. Les rois 9 les aristocrates, les tyrans, quels qu'ite • soient, sont des esclaves révoltés contre le souverain » de la terre, qui est le genre hiunain , et contre le légis- ■ lateur de l'nnivers , qui est la nature. >

Nous avons entendu Saint-Just déclarer hautement d^s ses FrsfjmeuU qiit* l'insurrection est le droit exclusif du fK»uplo et du citoyen, tiobespierre va s'emparer de celte maxime ; à la phm^ de Saint-Jtist il ne fera guères que chungcT le mot droit en celui de devoir ^ et, pour la preinièiv fois depuis Fempyrique Minos, on lira, dans le Cixie d'une nation qui se prétend civilisée , cette épouvaatable loi : < L'insurrection est le plus saint des d^

> voirs. »

Nous disons que Robespierre a pillé Saint-Just jusque dans sa phrasé(Uogie , jusque dans ses expressions de prédilection. Saint-Just, nous Tavons vingt fois fait remai^qui^r, abuse du mot vertu. Dans son premier Fragment il dit, pour ne citer qu'tm exemple : c La politique » des voisins d'un peuple libre s'est efforcée de corrompre » ou (le faire proscrire les hommes dont les talents et les

> vertus pouvaient être utiles à leur pays. > Voici la rédaction de Tarticle quatre de la Déclaration des Droits de l'Homme, proposée par Robespierre, et adoptée sans modification par la Convention : « Art. IV. Tous les ci- » toyens sont admissibles a tous les places , emplois et

> fonctions publics : les peuples libi*es ne connaissent ^ d'autres motifs de préTérence dans leur choix que les V vertus et les talents. »

Ainsi pour nous, Robespierre ne nous apparail que comme une sorte de rapporteur du Comité conslitutir des Jacobins. Plus connu, plus habitué, plus adroit, plus puissant par conséquent que ses coliques, il fut désigné par eux pour mettre en ordre leurs idées à chacun , pour les coordonner. Moins avancé , moins radical » ou plus disposé aux concessions qui n'effraieraient pas ce que ces jeunes hommes si ardents devaient appeler de méprisables préjugés, mais préjugés avec lesquels cependant il fallait compter, il s'assimila les doctrines de chacun ; il se les rendit propres. Son pavillon redouté couvrit cette marchandise hybride et de toutes provenances. C'est ainsi qu'il put donner son nom à cette monstrueuse Déclaration des Droits de l'Homme, ou nous retrouvons des inspirations du fou Ânacharsis Clootz à côlé des pensées et du style de Saint-Just.

Saint-Just faisait ù Robespierre sa politique, a dit dernièrement avec un grand bonheur d'expression M. Granier de Cassagnac, bien plus dans le vrai que M. de Lamartine qui sacrifie tout ù Robespierre. Il est un homme très à même de préciser l'influence de Saint-Just sur Robe^ierre , car il les connut intimement et volait avec eux et comme eux à la Convention. C'était le représentant Levasseur, l'une des sommités de l'extrême Montagne.

Quand il parle des projets communs à ces deux hommes, c'est presque toujours Saint-Just qu'il nomme. S'il s'occupe de dissentiments entre les membres du Comité de Salut Publie, c'est pour dire que Collot-d'Herbols et Billaut-Varennes, dirigés dans la crise nWolutionnairc

— 2(Hi —

par leurs iutérélspariiculiers, luttaient contre Saiut-Just par peur c de ses vues élevées. • Au c féroce Collot, un 1 chef d'école, > il oppose le c rigide Saint-Just, • chef d'une autre école de démocrates. Bien plus rarement parle-t-il de Robespierre.

Voici ce que Levasseur dit dans ses riiémoires : « Robespierre a toujours été regardé comme la tète du

> gouvernement révolutionnaire. Pour moi qui ai vu » de près les événements de cette époque , j'oserais pres-

> que affirmer que Saint-Just y eut plus de part que » Robespierre lui-même. > Et plus Ipin, Levasseur ajoute: « Intimement lié avec Robespierre, Saint-Just lui était » devenu nécessaire, et il s'en était fait craindre peut- • être encore plus qu'il n'avait désiré s'en faire aimer.

> Jamais on ne les a vus divisés d'opinions, et s'il a Mu

> que les idées personnelles de l'un pliassent devant celles » de l'autre, il est certain que jamais Saint-Just n'a cédé. » Robespierre avait un peu de cette vanité qui tient de

> régoisme ; Saint-Just était plein de l'orgueil qui nait de

> croyances bien affermies, i ^1)

(I) Barèrc n'hésite pas à déclarer que, dans sa peiisée, Saint- Just valait bien plus que Robespierre. «Depuis le mois de mars » 1794,» écrit-il, « Robespierre m'a paru changer de conduite; Saint- M Just y contribua sans doute beaucoup ; mais ce guide était trop » jeune. » — Plus loin , il ajoute cette phrase encore plus expressive : « Nous ne nous dissimulons pas que Saint-Just , taillé sur un » patron plus dictatorial , aurait fini par renverser Robespierre pour » se mettre à sa place. » — Dans un autre passage de ses Mémoires, et revenant sur cette idée , Darère dit encore : « Saint-Just était » plus profond et plus capal)le de révolutionner que Robespierre. >*

En dehors , du reste , de ces aÉrmations appuyées sur la fréquentation intime des hommes et Tétude de leurs caractères , les faits sont là avec îeur. éloquence ; ils nous prouvent au delà des nécessités (fe la démonstration Tin* fériorité intellectuelle et morale de Robespierre et Timmense prédominence de Saint-Just.

Celui-ci prit peu de part à la discussion publique de la Constitution de Condorcet qui, présentée le 13 février 1793, ne fut débattue que le 17 avril suivant, apparut de loin en loin et fut enterrée le 27 mai dans ce qu'on appela le complot des Girondins contre la République, ce qu'on aurait pu nommer avec plus de justice et de sincérité la conspiration de la Montag^ne contre la Gironde. Saint-Just demanda pour la première fois la parole le mercredi 24 avril. Robespierre venait de terminer le discours où il avait exposé le plan du Comité Jacobin et lu sa Déclaration des Droits de THomme, aux applaudissements exagérés de la minorité et du public des tribunes.

c Tous les tyrans , > dit Saint-Just avec cette emphase, à la fois dogmatique et dédaigneuse, de l'attitude et de la « phrase; tous les tyrans avaient les yeux sur nous lorsque • nous jugeâmes un de leurs pareils; aujourd'hui que, par

> un destin plus doux, vous méditez la liberté du monde, » les peuples, qui sont les véritables grands de la terre ,

> vont vous contempler à leur tour.

> Vous avez craint le jugement des hommes quand

> vous fîtes périr un roi , cette cause n'intéressait que

> votre orgueil ; celle que vous allez agiter est plus tou- » chante, elle intéresse votre gloire : la Constitution sera

> votre réponse et votre manifeste sur la terre.

» Qu'il me soit permis de vous présenter quelques idées » pratiques : le droit public est très étendu dans les » livres ; ils ne nous apprennent rien sur Tapplication et

• sur ce qui nous convient.

• L'Europe vous demandera la paix, le jour que vous B aurez donné une Gonstiiution au peuple français. Le

• même jour, les divisions cesseront , les factions acca- » blées ploironl sous le joug de la liberté ; les citoyens » retourneront à leurs ateliers, à leurs travaux., et la

• paix régnant dans la République fera trembler les » rois.

» Soit que vous fassiez la paix ou que vous fassiez la » guerre, vous avez besoin d'un gouvernement vigoureux ; » un gouvernement faible et déréglé qui fait la guerre » ressemble à Thomme qui commet quelques excès avec > un tempérament faible ; car^ en cet état de délicatesse » où nous sommes, si je puis parler ainsi, le peuple » français a moins d'énergie contre la violence du des- » potisme étranger ; les lois languissent , et la jalousie de » la liberté a brisé ses armes. Le temps est venu de se- » vrer celte liberté et de la fonder sur ses bases, la paix

• et l'abondance, la vertu publique, la victoire. Tout est » dans la vigueur des lois : hors des lois , tout est stérile » et mort.

» Tout peuple est propre à la vertu, et propre à vaincre;

• on ne l'y force pas, on l'y conduit par la sagesse. Le » Français est facile à gouverner ; il lui faut une Consti- » tution douce , sans qu'elle perde rien de sa rectitude. » Ce peuple est vif et propre à la démocratie ; mais il ne » doit pas être irop lassé par l'embarras des affaires pu-

bliques; il doit être régi sans faiblesse , il doit Tétre aussi sans contrainte.

> En général, l'ordre ne résulte pas des mouvements qu'imprime la force. Rien n'est r^lé que ce qui se meut par soi-même , et obéit à sa propre harmonie* La force ne doit qu'écarter ce qui est étranger à cette harmonie. Ce principe est applicable surtout à la Constitution naturelle des empires. Les lois ne repoussent que le mal ; l'innocence et la vertu sont indépendantes sur la terre.

> J'ai pensé que l'ordre social était dans la nature même des choses , et n'empruntait de l'esprit humain que le soin d'en mettre à leur place les éléments divers; qu'un peuple pouvait être gouverné sans être assujéti^ sans être licencieux et sans être opprimé ; que l'homme naissait pour la paix et pour la vérité, et n'était malheureux et corrompu que par les lois insidieuses de la domination.

» Aloi's j'imaginai que si l'on donnait à l'homme des lois selon sa nature et son cœur, il cesserait d'être malheureux ci corrompu* »

Le reste de ce discours n'est qu'un tissu de généralités i\ la Montesquieu , de phrases empruntées aux deux brochures politiques dont l'étude nous dispense de reproduire la longue , aride et abstraite leçon d'économie politique où nous ne remarquons plus guères que ces deux passages : c Si vous voulez savoir combien de temps doit • durer voire H épublique, calculez la somme de travail » que vous pouvez introduire, ei le degré de modestie » compatible avec rénergie du magistrat dans un grand

ToMF. 1. 23

» domaine. > ~ i Dans la Constitution qu'on vou^ a pré-

• sentcc, ceci soit dilsans offenser le mérite, il y a peut-

> élre plus de préceptes que de lois , plus de pouvoir que

• d'harmonie, plus de mouvement que de démoci*atie.

• 'Elle est Fhommage sacré de la liberté ; elle n'est point » la liberté elle-même. > Robespierre a oublié d'expliquer la pensée qui a présidé à la création de l'œuvre du Comité jacobin. Comme il n'a pas créé cette pensée luiméme,peul-étrc n'est-ce pas là de l'oubli, mais de l'impuissance. Saint-Just vient suppléer à l'insufïisance de son ami. N'y aurait-il que celte seule preuve de la paternité presqu'exclusive de Saînl-Jusl, nous nous sentirions convaincu, et cette paternité, nous la refuserions à Robespierre, le médiocre, le peureux, l'heureux plagiaire.

Une seconde fois, c'était le 15 mai, Saint-Just prit la parole dans la discussion des plans de Constitution , à propos de la division politique de la République française. C'est comme toujours une abstraction dure, incolore, magistrale , et qui semble ne prendre part que de loin aux événements; ceux-ci n'en sont que les prétextes. Nous ne parlerions pas de ce discours, si nous n'y apercevions en germe la haine et la lutte de la Centralisation représentée par la Montagne contre le Fédéralisme des Girondins , qui pensaient à refaire les anciennes provinces etù les soulever contre l'absorption et la tyrannie de Paris. « 11 y a un féaéralisme de droit : ce serait celui où la

> forme avouée du gouvernement l'aurait établi , » avait dit déjà Saint-Just dans ses Fragments. « Il y a un fédera- » lisme de fait, dans locas où, quoique le gouvernement » fut un, chaque ville, chaque commune s'isoleraient

> d'iiUcrét. — C'est ce qui arrive en ce moment ; chacun

> retient ses denrées dans son territoire, toutes les pro- » duetions sç consomment sur le soi. — Le but d'un gbu-

> vernement opposé au fédéralisme n'est pas que Tunité

> soit au profit du peuple. // faut done empêcher que périt sonne s'isole de fait.., y Tout le 31 mal est là. Ce passage est gros de menaces et de tempêtes politiques. C'est contre le Fédéralisme de fait , contre l'idée de la Décentralisation que fut inventée l'idée de la Terreur. Le discours du 15 mai fait pressentir le rapport accusateur de juillet. Saint-Just condamne le Fédéralisme de France en condamnant en ces termes le Fédéralisme des Etats-Unis: c Cet Etat confédéré n'est point une République ; aussi les

> l<%islateurs du Nouveau-Monde ont-ils laissé dans leur • ouvrage un principe de dissolution. Un jour (et paisse

> cette époque être éloignée ! ) un Etat s'armera contre

> l'autre ; on verra se diviser les représentants, et l'Ame- » riquc finira par la confédération de la Grèce. »

En entendant ces paroles qui avaient un sens pour elle, qui ne paraissaient qu'un exemple et cachaient cependant une déclaration de guerre ù mort, la Gironde dut frémir. Elle se sentait désignée. Elle était devinée, démasquée. Son plan de conspiration était connu de Robespiorre. Saint-Just en avait trop dit , et quand il sgouta avec celte froide détermination, un des plus grands mérites en temps de révolution : t Si pour avoir négligé les » principes de la liberté, votre édifice s'écroule, les 1 droits de l'homme sont pei*dus et vous devenez la feble

> du monde , » les Modérés de la Convention prévirent

une attaque décisive et prochaioe. C'était un préliide, un appel au comlmt.

Pourquoi Saint-Just demande-t-U la suppression des Conseils généraux de département? C'esl qu'O voudrait d(*truire l'influence hostile de la bouj^^eoisie entre les mains de laquelle se trouve concentre tout le pouvoir. Ce pouvoir, c'est pour l'obtenir quelle a iait la Révolution; et pour le conserver, elle donne la main au Fédéralisme. A Paris, on sait que la grande m^jorité des Conseib départementaux a pris parti pour la Gironde , et on songe d^ à les détruire pour leur substituer l'autorité oppressive et absolue des représentants en mission, des commissaires envoyés par la Centralisation en vue seulement de la Centralisation. Saint-Just l'a dit : c L'autorité dans cha-*

> que département se constitue en indépendance , et par

> l'indépendance de son territoire, chaque département

> aura des représentants distincts ; et si la représentation 1 se divise par le choc des intérêts ou des passions, la • République française est dissoute. > (Discours du 34 mai.)

Pourquoi veut-il la séparation de chaque département en trois grandes Communes. U l'a avoué, la Gironde le lui a entendu dire : c C'est qu'il craint que , à un jour 1 donné , un complot d'ensemble n'écrase le peuple épars

> en petites municipalités. •

Pourquoi réclame-t-il l'unité du pouvoir municipal pour chaque ville et entre les mains d'un seul maire ? Les Girondins touchent du doigt sa raison : c'est d'ailleurs celle de tous les émeutiers et révolutionnaires dont les (îfforts se sont toujours (^l de suite portés sur l'Hôtcl-de-

Ville de Paris. MaUres de rHôtel-de-Ville, ils le sont de Paiis; maîtres de Paris, ils le sont de la France. La Gironde sait qu'il n'a pas dit toute sa pensée dans ce discours men-' teur où il réclame une seule mairie pour la ville-despote : < Vous craignes l'immense population de quelqueil^ villes,

* de celle de Paris ; cette population n*est point redou*

> table pour la libortc. 0 vous qui divisez Paris sans le » vouloir, vous opprimez oU partagez la France! Que la » nation tout entière examine bien ce qui se passe en ce » moniont. On veut frapper Paris pour arriver jusqu'à

> elle ; on a dit que cette division de Paris touchait ù son » intérêt même , et qu'elle fixerait dans son sein les lé- » gislatures. Cette raison même doit vous déterminer à » ne point diviser Paris : si les législatures étaient divi-

> sées comme nous , Paris bientôt serait armé contre » lui-*même. Paris n'est point agité ; ce sont ceux qui le

* disent qui l'agilcnt ou qui s'agitent seuls. L'anarchie

> n'est point dans le peuple, elle est dans l'amour ou la 1 jalousie de l'autorité.

> Paris doit être maintenu , il doit l'être dans le boni heur commun de tous les Français ; il doit l'être par » votre sagesse et votre exemple. Mais quand Paris s'é- 1 meut, c'est un écho qui répète nos cris; la France en-

> lièi'e les répète. Paris n'a point soufflé la guerre dans B la Vendée; c'est lui qui court l'éteindre avec les dépar- 1 temcnis. N'accusons donc point Paris, et, au lieu de le

* diviser et de le rendi'e suspect à la République , ren- » dons ù cette ville en amitié les maux qu'elle a soufiFerts » pour nous. Le sang de ses martyrs est mêlé parmi le ^ sang(l(»s autres Français; ses enfiuHs vÀ les autres sont

('iiferiiiés dans le même tombeau. Chaque dcpartement vcul-il l'iîprendi'e ses cadavres et se séparer? > Si vous divisez la population pour diviser Tautorité municipale , ou vous allumez une guerre étemelle entre les citoyens, ou par le dégoût de lois tyranniques, de lois immorales , vous les armez sans cesse contre le gouvernement. La violence du peuple fait tôt ou tard justice des lois déraisonnables et insensées. 9 Si l'on a prétendu que plusieurs municipalités gouvernaient mieux qu'une dans la même vUle , on s'est trompé, je c!*ois. Leurs débats seraient étemels» lanv partition des impôts serait dangereuse, et, faute d'un centre commun d'harmonie, l'autorité administrative devenant arbitre , serait trop violente, trop sujette à l'arbitraire, trop corruptible. Mais si vous venez à examiner l'administration municipale dans sa nature, elle est une administration populaire , paternelle et domestique ; c'est la partie de la législation qui doit être la moins embarrassée ; cette administration est pour ainsi dire étrangère au gouvernement. C'est le peuple en Ëimille qui régit ses affaires, c 11 ne faut pas diviser les amis, > dit Lycui^e. D'ailleurs, cette administration n'a point de rapports étrangers, elle n'influe en rien sur le reste de la République ; et si vous croyez que ceux qui gouvernent les peuples ont aussi leur morale, leurs droits limités, des règles de justice qu'ils ne peu- » vent enfreindre , vous convenez naturellement que des » citoyens d'une même ville ne doivent éprouver l'action » du pouvoir suprême que lorsque dans leur administrais lion privée ils S(^sont écartés des lois.

> Âtosi, pour qu'une ville puisse se régir, il lui faut un centi-e d'harmonie ; ce caitre ne peut être hors d'ellemême; car, comme je l'ai dit, B n'y a plus alors de liberté , et le peuple est trop assi^éti*

>Dans une grande République où l'action du gouvernement est pleine de force par Tétesdue de ses rapports, quel serait rassujélissement des vHles ainsi partagées? On me dira que le mène inconvénient existe pour les campagnes; mais je réponds qu'on ne peut opprimer un peuple , si on ne Toppiîme tout à la fois, et que les grands rassemblements de population garantissent beaucoup les campagnes* Les villes ne mena-^ cent pas plus les cabanes, que les monts^^nes ne menacent les vallées qu'elles garantissent du tonnerre.

> Je réiéchis si TadministratitHi municipale peut être légitimement divisée , car vous ne pouvez point Intimement ce qui est injuste* Elle forme un conseil naturel : ce conseil n'est plus , si les citoyais n'ont point un intérêt commun, et ne sont point administrés en commun.

» Je me résume ; on a voulu diviser Paris pour tranquilliser le gouvernement, et je pense qu'il faut un gouvernement équitable pour tranquilliser toute la France , et réunir toutes les volontés à la loi , comme les étincelles de la terre s'unissent pour former la foudre. Il ne fout point diviser Paris , ni nous en prendre à lui de nos propres erreurs , et le rendre le prétexte de ces cris étemels. 11 faut aller au but et faire le bien ; quelque forme qu'on prenne, on n'en impose point à tout le monde; il est sans doute quelque homme d.î

» gcnlc , dans cet empire , qui apprécie les Vueâ pailieU^ > Hères et les combat avec tranquillité. Je finis en posant 1 ce principe : Fadministration municipale n'a point de » division légitime dans TEtat. i

Sous la lettre dissimulatrice de ce discours, la Gironde savait bien qu'il fallait chercher toute une idée. Il en" trait dans le plan de la Montagne et de ses meneurs de créer à Paris, et entre les mains d'une mairie de choix , un immense pouvoir, absorbant, dominateur par la centralisation. Paris eût été à la France ce que Itome avait été à la conquête, la tête et le cœur à la fois, la volonté inspiratrice et l'exécution. Hébeit l'avouait tout haut dans ses journaux. Ghaumette laissa trace de ce projet dans un mémoire manuscrit sur les vues d'un nouveau régime municipal opposé à la décentralisation identifiée dans le Fédéralisme qui, tout à l'heure, allait se démas* quer. Plus positif que Robespierre, ce n'était pa» une politique libérale que venait proposer Saint-Just; dans son ardeur de Gentralisaiion, on sentait les ardeurs pour le pouvoir longtemps envié, pour la force concentrée qui donne ce pouvoir.

VH.

Ce n'est donc plus de Constitution qu'il s'agit à celte heure. La Constitution n'est qu'un prétexte. Les partis moment en guerre et non plus sourdement, avec précaution. Us s'étaient déjà livré de terribles combats dont l'enjeu a été la télé de Louis XVI d'abord , et ensuite une Constitution radicalement démocrate à faire.

Les Montagnards sont certains de voter leur Constitution quand ils le voudront, comme ils la voudront. Illeur faut maintenant un succès bien autrement concluant et décisif. Un instant , tous les partis avaient paru s'entendre pour renverser la royauté et fonder cette république toute payennc , toute historique, sur les débris d'une société profondément catholique et monarchique. Il devint évident bientôt que ce régime tîonvenait peu à la nation et même à une partie de ces représentants dont les illusions s'en allaient une à une, dont chaque fait, chaque résistance, chacune des répugnances particulières et d'ensemble, commençaient à éclairer le regard.

Depuis six mois déjà, la Montagne, en sentant s'amonceler des obstacles qu'à chaque pas à faire, il &llaitt enlever de haute lutte , s'irritait et comprenait qu'elle n'en finirait avec cette opposition que par une de ces mesures d'éclat, par une de ces violences allant du reste à son tempérament, à ses allures, à son système; car la Terreur était déjà passée à l'état de théorie. Le fanatique Saint-Just , dont nous constatons la présence partout où il se trouve, où il se fait quelque chose de sérieux et de terrible , n'a-t-il pas écrit : « Un gouvernement républi- » cain a la vertu pour principe, sinon la Terreur... Il croit à la nécessité impérieuse et temporaire de verser le sang pour assurer la liberté , ce qu'il s'est habitué à regarder comme la liberté, cette idéale divinité dont il se croit le principal apôtre , le premier représentant, le plus énergique soutien. L'histoire des quinze mois sanglants de mai 1793 à juillet 1794, est là tout entière. Le projet d'en finir avec la résistance va passer de la théorie dans la pratique. Ne sachant jamais reculer devant l'application de cette théorie inébranlable, indifférent à tous les sentiments de la vie privée, aux souvenirs d'aniitié, aux services du passé , Saint-Just ne va plus s'appuyer (|ue sur l'extermination comme moyen de salut public. Dans un de ses rapports , il nous dira bientôt qu'il n'y a rien de plus terrible que l'amour de la Patrie tellement exclusif qu'il immole tout, sans pitié, sans frayeur, sans respect humain , à l'intérêt public , tellement exclusif qu'il précipite Manlius, immole les affections privées, exile Kégulus à Carthage, jette un Romain dans l'abime et un Marat au Panlhcon victime de son dévouement. Aucune

conséquence ne l'effraya donc. Aussi , se croyant honnête parce qu'il était conduit par un principe; capable des plus odieux moyens dont un principe exagérément logique lui cachait l'horreur; même résolu sans doute à sacrifier l'honnêteté à sa république abstraite et d'affection ; très décidé à braver pour elle l'impopularité, suite ordinaire de tous les excès ; d'ailleurs, ignorant et insoucieux des tempéraments et de la conciliation dont sa volonté de fer n'avait jamais tenu compte et niait l'utilité , il s'était dit que le sang d'un roi n'avait pas suffi pour cimenter l'édifice de la République , et qu'elle demandait en sacrifice et pour assurer sa durée le sang de ses plus illustres enfants^ de ses premières idoles.

C'est là justement ce qui distingue et sépai^e si profondément Saint-Just des égorgeurs de second ordre. C'est là ce qui lui donne sa place dans l'histoire , à la fois admirant la sauvage et énergique grandeur de la pensée et succombant sous l'horreur qu'inspire le résultat. Il vaut moins et plus à la fois que les Cairier de Nantes , que son ami Couthon, que Ronsin, une bête fauve, que les CoUot, que les Rillaud, que les Fouquier-Tinville ; moins , parce que c'est lui qui les a déchaînés sur la société avec leurs appétits féroces du crime , avec leur soif du sang, avec tous leurs déplorables instincts ; plus , parce que, homme de gouvernement et d'autorité avant tout, à un jour donné, quand la résistance aurait cessé, quand l'emploi de la violence comme agent de pouvoir n'eût plus été systématiquement nécessaire, il eût consenti peut-être, probablement, à ne plus demander sa force à la cruauté, aux sanglantes hécatombes, tandis qu'ils eussent été ton-

jours mcchaots, dmis quelque position que les eftt jetés la Providence. Sa future pensée se pressent dans cette phrase : « Pour fonder la République, il dut la faire » aimer. > L'heure n'était pas , sekm lui , arrivée encore de rasseoir sur l'amour.

11 fallait bien tuer, tout d'abord et dans ce temps-là, les idées dans les hommes représentants d'idées, — cela a été écrit dans un li\Te moderne où la Montagne est glorifiée. L'inflexible Saint -Just, croyant nécessaire d'en finir avec la Gironde , dont la présence à la Convention gênait les projets des Jacobins, se réserva donc Thonneuret le devoir de porter le premier coup débâche ù la victime.

Camille Desmoulins a lancé contre les Girondins son pamphlet accusateur, V Histoire des BrissoUns^ suivi d'un succès énorme de scandale, de colère et de haines. Le peuple accourt, le 15 avril, demandera la barre l'expulsion de vingt-doux membres de la Convention. Des réunions menaçantes avaient eu lieu pins tard à l'Hôtel-de- Ville, le 19 et le 20 mai. Entr'autres projets mis en discussion par les chefs Jacobins , ou s'occupa de l'enlèvement des députés modérés et d'une liste de suspects. Le peuple l'apprit. Plus violent et plus prompt que les meneuis, il résolut dans les faubourgs d'égorger les Girondins chez eux, pour en finir plus vite et plus sûrement. Dès le 24 juin, les Sections, en permanence, se prépai'èrcnt à un nouvel envahissement delà Convention. Hébert, Todieux Hébert, avait été arrêté, sur les ordi*es (te la Commission des Douze , pour ses appels ù la révolte (»l au massacre. Ce fut là le pi'étexte du soulèvement.

L'émeute élait paitout. Paris ne présentait qu'un vaste champ de bataille dont la Convention va devenir le centre et le but. De loin, les masses étaienl dirigées par Danton et Camille Desmoulins, Marat et Hébert, Robespierre et Saint-Just, par les trois futurs dictateurs croyant encore ou feignant de croire à la possibilité d'une entente entre eux, et par leurs amis les plus dévoués, lis ne se taontraient pas; mais, sous leur impulsion, le Club central révolutionnaire , dirigeait Fémeute et jetait, chaque jour, de nouvelles députations armées autour de l'Assemblée.

Enfin, le 30 mai , les Sections se déclarèrent en insurrection. Le soir, le tocsin sonna; le tambour remplit les rues de ses roulements lugubres. C'est le signal de la lutte suprême. Les Girondins savaient qtte c'était à eux seuls qu'on en voulait, lis avaient appris les menaces d'assassinat. Tous , ils abandonnèrent leurs maisons qui n'étaient plus un asile pour eux , et se cachèrent la nuit, mais pour se rendre en masse , dès le matin , à la Convention où ils se croyaient inviolables. Les Jacobins ne devaient point s'arrêter pour si peu ! Les pétitionnaires envahirent en armes l'Assemblée , décidés à y pénétrer de force , si l'entrée leur en était refusée. On put prévoir l'heure où la foule en fureur viendrait arracher à leurs bancs les Girondins déjà proscrits. D'instant en instant, des députations pénètrent dans la salle , notifient leurs insolentes prétentions et parlent vaguement de coipplofs contre ïa République.

Ce n*est là que le premier acte de ce grand drame. 11 faut entrer dans les entrailles de l'affaire. Le Procureurgéncral-syndicde la Commune révolutionnaire , Lhuillier,

TOMF I. 24

iiionteà la tribune, y dénonce le Fédéralisme, parie d'un projet de détruire Paris , et demande vengeance contre les coupables, contre Vergnaud , Brissot, Guadet, Barbaloux, Roland, contre les chefs enfin de la Gironde. L'Assemblée restait calme , quand tout-à-coup , appelés par la Montagne, six cents pétitionnaires armés se précipitent au milieu des députés. Un effroyable tumulte emplit lu salle, oli l'on se querelle, où Ton s'injurie , où Ton va se battre. Aux applaudissements des tribunes , Robespierre demande un décret de mise eu accusation contre ios complices de Dumouriez, contre les coupables dénoncés par les pétitionnaires et par Lhuillier , contre ceux <4ui vont être désignés sous le nom des Vingt-Deux, nom <!onsacré par Thistoire. Un décret d'accusation fut rendu précipitamment, haineusement, sans formes et sans pudeur.

Ce n'était pas tout. La comédie du 31 mai avait parfaitement réussi en amenant la mise en accusation des principaux Modérés. Une seconde émeute de parade et factice comme l'autre, fut préparée pour arriver à leur ari'estation. Le 2 juin, tout annonçait des dispositions hostiles contre la Convention. Les Sections couraient aux armes, en annonçant une imurr action morale. Quelques milliers de brigands osèrent une démonstration en présence de riramense armée qui entourait le Palais-National sous prétexte de défendi'e la Constitution , et qui ne bougea pas. Les représentants étaient consignés , et les meneuis de Ténieute avaient donné Tordre de n'en laisser sortir aucun. La garde les repoussait , quand ils essayaient de forcer la consigne. Indignée de cette violenco.

TÂssemblée sorlit pour demander au peuple ce qu'il voulait. € Le Peuple n'est point levé pour écoutUr di^ i phrases, > dit le commandant Henriol, < mais pour s donner ses ordres souverains. Il lui faut des victimes. • n veut fju'on lui livre les trente-quatre coupables. » Le président insiste. Henriot crie : Aux armes î Les canonniers tournent leurs pièces contre la Convention. Alore, suivi d^une bande d'enfants qui hurlaient , Marat somma les députés de rentrer à leur poste.

Quand la séance ftrt rouverte, Couihon proposa de décider que la Convention transformerait son décret d'accusation en décret d'arrestation. La liste des proscrits fut dictée par Marat. Un certain nombre de représentants refusèrent de la voter; mais la Montagne dépécha seule sa besogne, à l'aide de cet appoint d'émeutîers que, depuis quelque temps, elle faisait pénétrer dans la salle et dans ses rangs.

Nous avons dû raconter avec quelque détail ces immenses événements, non pas que Saint-Just y apparaisse et y prenne part publiquement, mais parce qu'après avoir contribue puissamment, quoique dans l'ombre, à les préparer, il va s'en servir comme de marchepied pour s'élever au-dessus de la foule et pour atteindre au plus puissant et au plus terrible pouvoir qu'un homme de son âge ait jamais possédé.

Pendant toutes les orageuses discussions qui précédèl'cnt et accompagnèrent la révolution du 31 mai , la lutte contre les Girondins et leur chiite , nous n'avons recueilli que deux mots de Saint-Just; mais tout l'homme a passé dans ces phrases durement laconiques adres8é(\s a ses anws

hésitâut et craignant l'insuccès : c Osez, i disait-il ; c osez !

> là est toute la politique des révolutions ! * Dans une autre circonstance, un de la Montagne s'effrayait devant lui des boutades de Marat proposant sans cesse la dictature comme moyen de gouvernement, bien qu'un décret condamnât à la mort l'auteur de pareilles propositions. « Si

> Marat, > répondit Saint- Just, c croit à l'utilité de la

> dictature, pourquoi ne la proposerait-il pa&?... »

Un des premiers résultats de la victoire de la Montagne sur la Gironde , fut l'abandon et Tenlerrement du projet de Constitution de Condorcet. Les Jacobins, maîtres delà situation , en profitèrent pour épurer le Comité constitutif de la Convention. C'est Barère, c'est Danton, c'est Lacroix, Robert Lindet, Guyton de Morveaux, etc., tous les membres enfin du Comité de Salut Public , qui remplacent les Modérés et sont chargés de rédiger un nouveau projet. Ils devaient, aux termes d'un décret du 29 mai , s'adjoindre quatre membres. Os choisirent Hérault- Séchelles, Ramel, Couthon et Saint-Just. C'était justice.

Hérault de Séchelles, quelques jours avant l'entrée de Saint- Just au Comité de Salut Public , demandait à un de ses amis de lui procurer « sur-le-champ les lois de Minos, » dont il avait un besoin urgent pour préparer au plus » vite son plan de Constitution. • S'il eût prévu que Saint- Just dût faire partie du Comité constitutif, il eût pu se dispenser de consulter ce savant recueil ; Saint-Just savait par cœur et les lois de Minos et les lois de Lycurgue. Hérault de Séchelles écrivit le préambule. Dans ses mémoires, Barère, qui fut aussi du Comité de rédaction,

nous apprend que Saint-Just fui charge de plusieurs parties de Tacte constitutionnel.

En cinq jours , la Constitution fut bâclée. Présentée le iO juin, elle fut adoptée le 25. Nous ne nous en occuperons plus.

Enfin, Saint-Just est donc entré dans ce formidable Comité. C'est à lui que l'on confie le -soin de rédiger les lois constitutionnelles. A partir de ce jour , il sera le ressort de ce Comité , son énergie , son initiative , sa volonté, son âme , tout. H n'en sortira plus désormais, l^ nom de l'homme appelle fatalement le nom du Comité , comme le Comité rappelle forcément le nom de cet homme. Ils ne sont rien l'un sans l'autre , et l'un que par l'autre. Saint- Just pénètre dans ce Comité , et le Comité inaugure son régime de sang, et ce Comité s'empare de la dictature la plus violente, la plus tyrannique, la plus oppressive , la moins discutée , la moins contestable. Qui sait le Comité de Sûreté Générale et ses hommes? C'est que là l'histoire et la brutalité des faits ne démontreront pas la présence d'un homme vraiment fort. Le Comité de Sûreté Générale peut perdre un de ses membres , plusieurs de ses membres, les voir tous renouveler ou partiellement ou en masse; il n'en a pas plus d'action, ou moins d'action. Saint-Just quitte un jour le Comité de Salut Public , et le Comité de Salut Public est vaincu : nous le prouverons plus tard. Ici, l'homme fut tout. Tant valut l'homme, tant valut le Comité. C'est donc une grande époque dans la vie de Saint-Just que le jour où il fut adjoint au fameux Comité de Salut Public pour l'aider seulement dans sa rédaction de la Conslilution , et où il entra avec la ferme Tome l. 2i.

résolution de s'imposer à toujoura, lui et ses idées, lui et ses théories d'oppression et de Terreur; nous ne disons pas : d'ambition et de vues d'avenir. Le véritable ambitieux , c'est Robespierre et non Saint-Just , c'est l'exploiteur et non l'exploité.

En effet, Kobespierre ne songeait point encore à s'adjoindre Saint-Just et Coulhon. Il rêvait alors un autre triumvirat, nous Ta vous dit. C'était avec Marat et Danton qu'il voulait en ce moment partager le pouvoir. Trois grands plans avaient été conçus , débattus et successivement abandonnés. D'abord on avait pensé à l'établissement d'un gouvernement militaire, une espèce de dictature entre les mains d'un homme de guerre. La difficulté de trouver une épée obéissante fit abandonner ce premier projet. On parla ensuite de dictature civile entre les mains d'un président de la République; mais serait-elle à temps ou à vie, ou élective, ou héréditaire, et qui en serait investi, de Robespierre, ou de Danton, ou de Philippe Egalité, ou de Marat? Au moment de la chute des Girondins, on débattait encore le plan du triumvirat Marat-Danton-Robespierre. D'après ce projet , Sajlnt-Just restait donc en sous ordre. Du reste, la part qu'on allait lui faire était encore assez belle : c'était à lui qu'on réservait la tâche d'exécuter la Gironde.

Après le 2 juin , quelques députés girondins se constituèrent prisonniers. D'autres s'étaient enfuis et essayaient d'organiser une grande coalition des départements contre Paris. La révolte était par toute la France. Pendant que la Vendée se soulevait pour la guerre sainte, la guerre du Fédéralisme se prêchait dans huit dépaitements de la

Brelaigw et utMs de la Normandie ; uiie année s*y assem- Uani et allait marcher sur Paris. Lyon se révoltait, BlarseîDe, Bordeaux, Moatauban, avaient arboré retendant de la résistance. Toulon aUaii se livrer aux Aiq;lais. Dans le nord^ où les esprits sont moins prompts, oa n'armait point enc4>re ; mais le Fédéralisme s'y installait

n ËiUait prendre des mesures énergiques. L'homme d*àiergie par excellence, Saint-iust, fîit choisi pour donner l'exemple et le signal de la vigueur. Le Comité de Salut Public lui confia la rédaction du rapport sur les événements du 1 1 mai et sur le sort des trente deux membres mis en état d'arrestation par le décret du â juin.

Le 25 juin, la Convention, croyant que le travail de Saint-Just était prêt, ordonna, sur la demande de Robespierre, que le rapport sur les détenus serait lu le lendemain 36 : c Le rapporteur qui travaille jour et nuit , t dit Jean-Bon-Saint-Ândré. c vous prc'^entera un rapport » digne de vous et de la Nation. >

Ce travail immense et si bruyamment annoncé , n'était pas prêt cependant; il ne fut lu et déposé que dans la séance du lundi 8 Juillet. Il débute par un violent appel à la résolution de l'Assemblée et à sa fermeté devant le danger que, dès son début, Saint-Just expose dans toute son étendue.

€ La conjuraiion dont je viens vous entretenir, » dit le jeune orateur, « est enfin démasquée; je n'ai point à

• confondre les hommes, ils sont confondus; je n'ai

• point à arracher , par la force du discours, la vérité > sanglante de leure cœurs ; je n'ai qu'un récit simple h » vous faire, que des vérilcs reconnues à vous dire. On a

^ solliciu* Dilloa de se lucltre à la tête d'un soulèvement ^ poiii* placer sur le trône le fils de Capet, déclarer sa k nuMv n'»gcnie, et combattre les Jacobins et Tanarchie. » Il a semblé à voire Comité que ce projet avait échoué » conire rinsiirrection du mois dernier : Vanarchie était

> \it cri de ralliement des conjurés; on espérait , par » l*excès des malheurs publics, arriver à ce point de jusf tifier le plus srrand de tous» celui de donner un chef au

> Français.

» Huzoï et Goî'sas tendent aujourd'hui secrètement la *• main à la Vendée ; si l'anarchie était la véritable cause

> «le ces armements , ils auraient cessé depuis la Gonsli-' » tiitiou; ils aurai(»nt attendu avec respect Texpressîon

> di? la volonté du souverain , qui ne peut pas errer.

> r/cst un crime de prendre les armes, lorsque le peuple * est assemblé.

> En réfléchissant sur le passé, en comparant les » hommes à eux-mêmes, en rapprochant les &its, en ^ analysant vos délibérations et les intérêts qui les ont

> agitées sous le masque du bien public , on ne peut nier » qu'il ne se soit tramé , dans le sein de la Convention » nationale, une conjuration pour rétablir la tyrannie et » l'ancienne Constitution. Les principaux auteurs d'un « dessein si funeste se sont enfin désignés eux-mêmes en » prenant la fuite. H n'était point permis autrefois de les

> soupçonner; la défaite de tant de complots les avait 1 instruits ; les périls qui pressent les pas des ennemis '• du peuple avaient nécessité plus de raffinement dans

> leur conduite, ils n'étai(»nt point ennemis audacieux de » laliborlé; ils parlaient son lanjrage. ils paraissaient

comme vous ses défenseurs : ainsi deux armées enne* mies combattaient sous Taigle romaine.

> Mais maintenant qu'après avoir excité parmi vous des orages qui vous ont forcés de déployer votre sévérité contre eux pour sauver la patrie; maintenant qu'ils ont pris la fuite , et font ouvertement la guerre à la liberté; maintenant qu'il est découvert qu'on ne vante point d'autre Constitution et d'autres lois que celles qui auraient préparé le retour de la tyrannie , vous convaincrez &cilement le pieuple français delà droiture de vos' intentions» et vous pouvez » conune le consul de Rome , jurer que vous avez sauvé votre patrie. Au moins n'attendez pas que votre Comité paie tribut à la faiblesse et à la superstition de qui que ce soit : le salut public est la seule considération digne de vous toucher; l'état présent de la France, la dislocation du corps politique , tout annonce que le bien n'a point élé fait , et que vous ne devez de ménagement à personne ; la République ne tient aucun compte des faiblesses et des emportements stériles ; tout le monde est coupable , quand la patrie est malheureuse. »

Saint-Just, après ce préambule, pousse droit aux Girondins. S'emparant de toutes les calomnies de la brochure de Camille Desmoulins, calomnies délayées, une première fois déjà, par Robespierre dans son discours du 10 avril , il transforme la Gironde en complot royaliste ; il la montre t mystérieuse et politique « empressée en

> apparence pour la liberté et l'ordre dans les occasions

> de peu de valeur , opposant avec beaucoup d'adresse la » liberté à la libcirté, absorbant avec art l'essor des déli-

» béraiioDS, confondant Fîncrlie avec l'ordre et la paix , » l'esprit républicain avec Tanarchie, imprimant avec » succès un caractère de diiTormilé à tout ce qui gênait > ses desseins, marchant avec le peuple et la liberté » pour les diriger vers ses fins , et ramenant les esprits

• à la monarchie par le dégoût et la terreur des temps

• présents. »

Pour lui, Brissot n'est qu'un second Monck dévoué à la monarchie qu'il défendît sous les Rois, sous la République. Brissot est le véritable chef des Girondins; pour rabattre et surtout pour le déconsidérer, Saint-Just Tatlaque avec une étrange persévérance, c II joua la dé- » lîcatesse de santé qui semble un obstacle à l'audace , » disait-H , c et il remuait l'empire. Il joua la misère , et » il habitait à Saint-Cloud le palais des rois. Il joua la ï douceur et les affections simples de la nature; îl se » i*éJouissait du meurtre de son ennemi le 2 septembre ; » il appréciait tous les cœurs , tous les esprits , tous les ï intérêts , et séduisait leur propre inspiration pour les » conduire vers le but où îl tendait lui-même. Il fut trop x> défiant pour avoir des complices ; il n'eut que des amis » qui conspirèrent avec lui, plutôt par la séduction de » leur faiblesse ou de leur orgueil que par malignité; cet i honnne fut Brissot ; il eut de la finesse , il n'eut point » de courage. »

Les Gimndins, ù ti'ès peu d'exceptions honorables près , avaient voté la mort du roi. Il était donc assez diflîcile à Saint-Just de prouver le dévouement de ses adversaires à la monarchie. A la suite de Camille Desmoulins, il se lira fort habilement d'affaire en affirmant

qu'au 10 août, en déposant le roi, ils jouaienlla comédie et voulaient contenter et calmer le peuple; plus tard, en condamnant Louis XVI , ils préparaient une place sur le trône à Philippe d'Orléans , place rendue facile à prendre; dès lors, toute l'Europe, moins la France, savait ù quoi s'en tenir sur les tendances et les manœuvres des Modérés.

Si la crainte est partout, insinuait Saint-Just, c'est grâce à ces coupables. Ils savaient que la sagesse seule et Ja patience peuvent constituer une République, et ils n*en ont pas voulu. Ils ont profité de toutes les circonstances pour aigrir les accidents. En flattant le peuple, on persécutait les citoyens. On affectait de provoquer des ordonnances contre les troubles, quand le pays était tranquille. On dénonçait des projets de dictature et de triumvirat, quand ces fantômes étaient tellement impuissants qu'on pouvait les outrager impunément. Un vaste système , sui\i avec une infernale habileté , consistait à faire des réputations saintes dans le parti secret de la royauté , et des réputations horribles dans le parti républicain.

€ Et vous aussi , » s'écriait Saint-Just en s'adressant à cette bande d'égorgeurs qui , après avoir monté le massacre du 3 septembre , étaient arrivés à la Convention les pieds rouges do sang et les mains pleines de rapine ; ï et vous aussi , vous avez été sensibles aux agonies du k 2 siîptembre; et qui de nous avait plus de droit de s'en » porter les accusateurs inflexibles, ou de ceux qui, > dans ce temps-là, jouissaient de l'autorité, et ré|>on- >. daient seuls de Tordre public et de la vie des citoyens,

» ou de nous tous qui arrivions désintéressés de nos dé- • serts? Pétion et Manuel étaient alors les magistrats de » Paris. Ils répondaient à quelqu'un qui leur conseillait

> d'aller aux prisons, qu'ils ne voulaient point risquer » leur popularité. Celui qui voit égorger sans pitié est » plus cruel que celui qui tue ; mais lorsque l'intérêt a » fermé le cœur des magistrats du peuple , et les a dé- » pravés jusqu'à prétendre conserver leur popularité en 1» ménageant le crime, on en doit conclure qu'ils médi- 9 taient un crime eux-mêmes, qu'ils ont dû conspirer » contre la RépuMique , car ils n'étaient pas assez ver-

> tueux pour elle ; ils ont dû déplorer les forfaits qu'ils » ont laissé commettre pour n'en être pas accusés; ils ont

> dû jouer l'austérité pour adoucir l'horreur de leur » conduite et tromper leurs concitoyens. >

Ramassant dans la poussière sanglante des prisons une vieille calomnie de Camille Desmoulins sur Brissot accusé d'être un des auleurs des massacres de septembre , d'avoir pu sauver Morande, son ennemi, de l'avoir laissé égorger, et d'avoir dit que le cadavre d'un ennemi sent toujours bon, Saint-Just jetait cette insulte à la face des Girondins : « Accusateurs du peuple, on ne vous vit point » le 2 septembre, entre les assassins et les victimes. » Quels qu'aient été les hommes inhumains qui versèrent » le sang , vous en répondez tous , vous qui l'avez laissé » répandre. « Morande est-il assassiné? » disait Brissot. » Morande était son ennemi ; Morande était dans les pri- »> sons. Les mornes assassins ont provoqué des lois de » sang contre le peuple , les mêmes assassins ont provo- » que la guerre civile. »

Plus loin , Sahit-Just accuse ses ennemis de tout ce qui s'est &it de mal depuis la mort du rôi. C^est le mi* nistre Roland qui fomente de loin et avec une adroite obstination les troubles de Lyon. Dumouriez va trahir ; Pétion le sait, et Pétion ne prévient pas la Cionvention, L'anarchie règne dans Paris au pillage ; qui trouve-t-on au milieu de l'émeute? le valet de Buzot, échau£Esmt le peuple. Beumonville retarde le recrutement de l'armée , au moment où la coalition des rois menace la France. Dumouri^ se fait battre à Nerwinde, déclare la gueire à la Convention et passe à rennemi. Qai agita avec fureur les séances de la Convention, si ce n'est Yalazé et ses complices, irrités de leur impuissance? qui excita à la révdte les corps administratife des départements-? Qui aigrit lés esprits? qui proposa de doubler la garde de. l'Assemblée, de fermer les Sections? Où trouva-t-on jamais plus de violence?

Saint-Just va travestir, maintenant qu'il a préparé toute sa fantasmagorie , les événements du 3i mai , objet spécial de son rapport. Avec une dangereuse et déloyale habileté, il attribue tout le mal, tout le désordre aux Girondins qui ont fait arrêter Hébert. Sur le terrain de l'émeute et dans l'esprit des émeutiers vainqueurs, Hébert était un excellent prétexte. On avait soulevé le peuple en son nom. Son nom va servir encore plus utilement. Si Ton en croit Saint-Just, son arrestation n'est que le commencement de l'exécution du complot royaliste. Voici , selon le rapporteur du Comité de Salut Public , conunent les conjurés auraient opéré , si le peuple n'y itùi mis bon ordre par son soulèvement du 31 mai :

c Le mouvement était le même que dans les premiers » jours du mois d'août, où la Cour, conspirant contre k^ » peuple, et armée contre lui, se plaignait de sa licence; » elle avait égaré les corps administratifs, ils Tétaient » encore ; la Cour, au nom des lois, opprimait la liberté ; » au nom des lois, on l'opprimait de même ; la Cour avait » gagné quelques chefs de Sections, la commission des » Douze a acquis ces mêmes S<tctions , celles où Lafayette

> avait le plus d'amis.

» Les i^'' et 2 juin, le peuple se réunit de nouveau par » le sentiment d'un péril commun ; il s'était présente';

> deux fois; ses pétitionnaires parurent tristes devant » vous; ils étaient précédés du bonnet de la liberté cou- » vert d'un crêpe ; ils furent repoussés et outragés ; on

> leur répondit par des fureurs ; on ne voulut point les

> entendre. Ainsi s'ébranlent les empires, par les injus- » tices envers les peuples. Déjà les malveillants s'autori-

> saient de la violence et du triomphe des détenus; on » sollicita Dillon de se mettre à la tête d'un rassemble- » ment; on agita le peuple de plus en plus, pour avoir un

> prétexte de soulèvement.

» Le projet était dirigé par plusieurs chefs.

) Ces chefs avaient sous eux douze généraux dont

> chacun était chargé de s'emparer de l'esprit de quatre » Sections.

» Ces généraux avaient en sous-ordi'e deux ou quatre affidés principaux : le projet se communiquait à une » seule personne, avec invitation de ne le communiquer » qu'à cinq autres, lesquelles cinq devaient suivre la même » marche , en divisant toujours un par cinq.

» On avait compte, pour exciter le premier bruit, sur » le renchérissement des denrées, ou sur de nouvelles j» levées.

> L'actioQ devait s'engager et se suivre ainsi.

> On devait s'emparer, à la même heure, du canon » d'alarme et Tenclouer, et s'emparer, par la voie de » force, de ceux de la Maison commune et du Temple, » de ceux de toutes les Sections, qui leur devaient être » livrés, soit par une atlaque, soit par des affidés de la

» ligue.

» On devait proclamer le fils du feu roi Louis XVI , et k sa mère régente. »

linéiques murmures se firent entendre à droite, c Cette

> dénonciation a été signée au Comité de Salut Public par » des gens qui ne seront point suspects à ces messieurs ! > <iil Couthon avec dédain , et Saiut-Just ajouta : c La dé- » nonciation signée de ces faits et les pièces à l'appui se* » ront livrées à l'impression. »

Il continua ensuite sa lecture av(^c son impassibilité et son emphase habituelles, au milieu des applaudissements <|ui l'accompagnaient : c Le projet étant mis à exécution , » les individus composant cette ligue devaient se nom-

> mer de droit gardes-du-corps, et ceux qui se seraient » distingués dans cette action aumient été décorés d'un

> ruban moiré blanc , auquel serait suspendue une mé-

> daille représentant un aigle renvei*sant l'anarchie.

» Dans le même temps, on arrêtait à Channai un par- » ticulier traduit depuis à Paris et interrogé par le » Comité de Sûreté Générale, porteur d'une lettre où un >• projet d'onièvemenl était concerté, où le lieu de vos

> séances et votre perte étaient désignés obscttrémeat , 1 où Ton parlait de sauver son prince , où Ton disait : 1 Vous êtes si grand et moi si petit !

» Vous ne pouvez douter» citoyens , que les ennemis » de la liberté du peuple et du gouvernement républi-

> caitt ont du conjurer contre vous : c^est à vous de » chercher maintenant de quel côté étaient les conjurés. » L'anarchie fut le prétexte des partisans de la royauté ;

> Paoli en Corse, Dumouriez dans la Belgique» les déte- » nus y tous tenaient le même langage.

> La conjuration s'étendait dans toute l'Europe : elle » agitait les colonies par le moyen de Santbonax et Pol- » verel , qui régnèrent véritablement à Saint-Domingue ; » elle agitait la Corse ; vos commissaîi^s y avaient été » proscrils; des lettres ont été trouvées sur une bom- » barde génoise, abandonnée en mer» qui toutes attes-

> tent que le même plan de poursuivre les commissaires «était suivi partout : un arrêté de l'assemblée générale » de la Corse les chasse de cette île » et licencie les ba- » taillons qu'ils avaient formés ; toutes les lettres attes- » tent que le peuple de la Corse est trompé par les ) mêmes insinuations qui ont troublé la France. Parmi » ces lettres, une est adressée à Vergniaud; on lui dit : » Parle:&y venez y et le peuple vous bénira. »

Alors Saint-Just raconta en détail tout ce qui se tramait dans la France , les soulèvements menaçants , les prises d'armes de l'Eure et du Calvados, les libertés violées, les assassinats de Beaucaîre , les cris de Vive le roi !

€ L'Europe attend quels seront les premiers lâches » qui auront un roi ! » s*écrie-t-il ensuite, t La liberté du

monde et les droits de rhomme sont bloqués dans I^jris, ils n'y périront point. Votre destinée est plus forle que vos ennemis ; vous devez vaincre. Les prér cautions sont prises pour arrêter le crime. « Prononcez maintenant, > dit-il en finissant. « Vous devez mettre ({uelque différence entre les détenus : le plus grand nombre était trompé, et qui de nous peut se flatter de ne Tétre jamais? Les vrais coupables sont ceux qui ont fui , et vous ne leur devez plus rien , puisqu'ils désolent leur patrie. C'est le feu de la liberté qui nous a épurés, comme le bouillonnement des métaux chasse du creuset l'écume impure. Vous ne pouviez pas sauver la patrie avec eux : qu'ils restent seuls avec le crime qu'ils voulaient commettre. Ils se plaignaient de l'anarchie, ils nous y plongent; ils ont troublé la paix des bons habitants des campagnes ; et vous , vous avez fait des lois : que le peuple choisisse entre des rebelles qui lui font la guerre, et vous qui soulagez ses maux. Ils ne partageront donc point avec vous l'amour du monde. Ils se plaignaient qu'on voulait diviser la République, ils se partagent ses lambeaux ; ils disent qu'on a outragé des membres de la représentation, ils l'outragent tout entière; ils étaient fi*oids contre les brigands de la Vendée, ils appelaient la Franre contre vous, et trouvent aujourd'hui des armes pour combattre les lois et déchirer l'empire. Nous avons retracé leur conduite depuis le premier jour; plusieurs ont rendu compte des événements selon qu*ils étaient émus par leurs passions ; ils ont raconté les faits sans suite et sans liaison: les fahs sont tou-

TOMK I 25.

f jours odieux lorsqu'on les isole. Ceux qui étaient (es t plus aveugles, les moins instruits des vues des chefs,

> et conséquemment fanatiques, ont le plus écrit et le » plus parlé dans les derniers jour» de la conjuration :

> comme ils avaient vu de plus près les conjurés, Rs de^

> valent être leurs plus ardents défenseurs , parce qu'ils 1 étaient les plus séduils par leur hypocrisie* Qu'on lise

> les récits divers, ceux de Lanjuinais et Kabaut, etceux » des autres répandus dans la France: ils ont fait du

> crime un martyre : tout est écrit avec in(|utétude , afvec

> faiblesse, esprit de parti,

» Vous avez vu le plan longtemps suivi d'armer le » citoyen par l'inquiétude, et de confondre le gouverne- » ment par la terreur et les acclamations; mais vous

> respecterez encore la liberté des opinions, votre Co- 1 mité la réclame; on pourrait dire que les discours d'un

> représentant sont des actions ; que cette liberté n'est » que pour les citoyens , qu'elle est leur garantie, mais ) que, dans les actes du gouvernement, elle peut être • une politique insidieuse et suivie, qui compromette le » salut public. Etait-elle sacrée Topinion qui condamna ) Socrate et lui fit boire la cigûe? L'opinion qui feit périr » un peuple l'est-elle davantage?

1 Quoi qu'il en soit , la liberté ne sera point terrible t envers ceux qu'elle a désarmés et qui se sont soumis » aux lois; proscrivez ceux qui nous ont fuis pour prendre

> les armes; leur fuite atteste le peu de rigueur de leur 1 détention. Proscrivez-les, non pour ce qu'ils ont dit, I mais pour ce qu*ils ont fait; jugez les autres, et par^ ■ donnez au plus grand nombre. L'erreur ne doit pas

être confondue avec le crime, et vous n'aimeas point à être sévères ; il est temps que le peuple espère enfin d'heureux jours , et que la liberté sœt antre chose que la fureur de partis ; vous n'êtes point vertus pour trou^ bler la terre, mais pour la consoler des longs malheurs de Tesclavage ; rétablissez la paA% intérieure. L'autorité, brisée au centre , bat partout peser ses débris ; rétablissez en tous lieux la justice et l'énergie du gouvernement ; ralliez les Français autour de leur Constitution ; puisse-t-elle ne partager pas la haine conçue contus ses auteurs f

> On a poussé l'oubli de la morale jusqu'à proscrire cet ouvrage, fût^il propre 5 assurer le' bonheur du peuple français « parce que quelques-uns n'y^ontpas concouru; ils régnaient donc, ceux qui sont si puissants ! et qu'attendez-vous d'eux, après tant de crimes? des crimes encore ! Quelle est donc cette superstition qui nous érige en sectes et en prophètes, et prétend faire au peuple un joug mystique de sa liberté? Vous ne pouviez faire de lois avec eux; et vous n'auriez point le droit d'en faire sans eux ! II serait donc des cas où la morale et la vérité pourraient être nulles !

> J'ai peint la conjuration ; fasse la destinée que nous ayons vu les derniers orages de la liberté ! Les hommes libres sont nés pour la justice ; on profite peu à troubler la terre ; la justice consiste à réprimer ceux qui la troublent.

» Vous avez eu le droit de faire arrêter ceux de vos membres qui trahissaient la République. Si le souverain éiait assemblé, ne pourrait-il pas sévir contre

» qucl(|ues-uus de sus membres? 0 vous qui le repic-

> sentez, qui |)ourrait sauver la patrie, si ce n'était

> vous-mêmes? Les détenus avaient donné les premiers t l'exemple de la sévérité envers les représentants du » peuple ; qu'ils subissent la loi qu'ils ont faite pour Tes » autres; ils sont des tyrans, s'ils se prétendent au-dessus

> d'elle ; qu'ils choisissent entre le nom de conjurés e; » celui de tyrans. »

Saiut-Just se résume et annonce qu'il résulte des pièces remises au Comité de Salut Public :

« Qu'une conjuration a été ourdie pour empêcher en » France l'établissement du gouvernement républicain ;

> que l'anarchie a été le prétexte des conjurés pour » comprimer le peuple, pour diviser les départements, et » les armer les uns contre les autres ;

» Qu'on a tenté de mettre siu* le trône le fils de Gapet ;

» Que les efforts des conjurés contre l'établissement de » la République ont doublé depuis que la Constitution a » été présentée à l'acceptation du peuple français;

» Qu'on avait formé, dans les conciliabules de Valazé,

> où se rendaient les détenus, le projet de faire assassi- » ncr une partie de la Convention ;

» Qu'on a tenté de diviser d'opinions le nord et le midi » de la France pour allumer la guerre civile;

> Qu'à l'époque du 31 mai, plusieurs administrations, » excitées à la révolte par les détenus , avaient arrêté les » deniers publics et proclamé leur indépendance;

» Qu'à cette époque, la conjuration contre le système ^ de gouvernement républicain avait éclaté dans les corps » administratifs de Corse, des Bouches-du-Rhône , de

rEure , du Calvados, qui sont aujoui*d'hui en rébellion. Votre Comité a pensé que votre justice devait être inflexible envers les auteurs de la conjuration ; U m'a chargé devons présenter le décret suivant : » Art. i«'. La Convention nationale déclare traîtres à la patrie Buzot, Barbaroux, Corsas, Laiyuinais, Salles, Louvet, Bonrgoing, Biroteau, Pétion, qui se sont soustraits au décret rendu contre eux le 2 de juin dernier , et se sont mis en état de rébellion dans les d^rtemenls deTËure, du Calvados et de Rhône-et-Loire, dans le dessein d'empêcher l'établissement de la République , et de rétablir la Royauté.

> II. D y ;| lieu à l'accusation contre Gensonné, Guadet, Vergniaud, MoUevault, Gardien, prévenus de complicité avec ceux qui ont pris la fuite et se sont mis en état de rébellion.

> m. La Convention nationale rappelle dans son sein Bertrand, membre de la Commission des Douze, qui s'opposa courageusement à ses violences ; elle rappelle dans son sein les autres détenus, plutôt trompés que coupables.

> IV. La Convention nationale ordonne l'impression des pièces ix^mises au Comité de Salut Public, et décrète l'envoi aux départements. >

Tel est ce discours plein de finesse, d'habileté hypocrite, d'interprétations peu précises, de fiiusses lueurs, de mensonges que le temps se chaînera de démentir, et par lequel SaintJust commença sa carrière, si bien remplie,de rapporteur-bourreau. 11 venait de débuter par un coup de maître. On a dit de ce discours qu'il étonna le

col« droit lui-même par sa modération. S'il l'éloiina vraiment, ce fut par la hardiesse de ses mensonges et de sa cruauté. St-Just avait dit qu'on pouvait mener les hommes avec un cheveu. Oui, quand la tête vient après ce cheveu.

Pour tous, pour lui-même, ce rapport, c'est la persécution, c'est la mise en jugement, c'est la condamnation par le tribunal révolutionnaire, c'est la mort, c'est réchafaud; personne ne s'y est trompé. Et cependant, voici ce que Saint-Just écrit dans son dix-huitième fragment sur les garanties : c Un député du peuple ne pourra » être jugé que par un jury de vingt-six membres, tirés inr au son parmi les députés , dont il récusera la moitié , » afin de ne pas exposer la Patrie à la merci d'un tribu- V nal. — Si un député est condamné , il doit choisir un > exil hors de l'Europe , pour épargner au peuple l'image » du supplice de ses représentants. » Quelle effroyable contradiction ! Et bientôt il ne s'agira pas seulement des Girondins ! Les rapports de Saint-Just, dont Barèi^ a dit qu'ils frappaient comme la hache , abattront les têtes des députés hébertistes, des Dantonistes, des Athées. Quand il tombera, c'est qu'il n'aura pas eu le temps d'égorger, à l'aide du rapport qu'on ne lui permettra pas de lire , les dissidents des Comités et de la Convention.

Il est une pièce très-curieuse et très-rare surtout. C'est la réponse inspirée par cet odieux rapport ;\ un Girondin , à Louvct , si l'on en croit les collectionneurs des mémoires sur la dévolution; du reste, elle est assez dans son faire et dans son stvle. Elle est datée de Caen , le 43 juillet 1793, de V Imprimerie de la Vérité, rue du PxUls- Qui'Parle, La dafe nous paraît piouver matériellement

que celte réponse n arrivait pas de Gacn, où le discours de Saint-Just ne put parvenir que le 10 ou il juillet; le temps devait évidemment manquer pour la rédiger, la faire imprimer et parvenir à Paris.

Cette brochure débute ainsi : « Le voilà donc connu ce

> secret plein iVhoireur!.., Ainsi s'exprimait Boucher » d'Ai'gis , le Saint-Justde son temps, sur la grande cons-

> piration du 5 octobre 1789, à la barre de l'Assemblée

> Constituante; et chacun savait, avant que Boucher » d'Argis eût commencé , qu'il n'y avait d'horrible dans » sa procédure que la scélératesse qu'il y avait mise. » Commencée sur ce ton de raillerie, la Réponse d'une Société de Girondins persifïle continuellement et sans pitié le rapporteur du Comité de Salut Public. Elle met en opposition c M. le chevalier de Saint-Just, tout aussi noble que •Boucher d'Argis, le lieutenant-criminel du Châtelet, »avec le farouche républicain du rapport. On se moque de ses mensonges guindés , « mensonges en style académique , » de ses « élégantes » calomnies , de ses « jolies > scélératesses, toutes épithètes qu'appelait naturellement la € jolie » figure du rapporteur, sa mise t élégante, » ses prétentions à la phrase. « Il n'appartenait , > lui dit-on, € qu'à sa ci-devant seigneurie , M. le chevalier de Saint- » Just , de calomnier avec autant de gentillesse , et de

> tourner en calembourgs aussi délicats , les ordures du » Père Diichène , les atrocités de Maratet les rapsodiesde » Robespiei're. » H est constamment question des « char- » mantes sottises de M. de Saint-Just, de ses dires élé^ y> gants, des nobles joues de M. le chevalier, dos bril-

i lanles antithèses de M. le chevalier, i le toul souligné pour plus d'effet.

Dans cette brochure, le raj^rt de Saint-Jost est» on le comprend, amèrement discuté pas à pas, phrase à phrase, point par point. L'aigreur répond au mensonge. Les preuves font défaut dans cette brochure comme dans le rapport du 8 juillet. Mais s'agit-il bien de preuves en temps de révolution ! Ce qu'il faut , c'est l'énergie oppo^ sée à l'énergie, c'est la menace repondant à la menace, rinsulte à l'insulte; c'est le sang qui efface le sang. C*est ainsi que se termine la Réponse d'une Sodété de Gironr dins, parl'énei^e, par l'insulte, par la menace, par la promesse d'une vengeance prochaine. On va le voir.

c Courage, M. de Saint-Just! > s'écrie le pamphlétaire Girondin , dans toute l'amertume de son ironie, c Cou-

> rage l encore quelques moments ! Vous, vos amis du • Salut Public , votre Marat surtout , tous vous aurez

> bientôt la joie de revoir ces maudits Traîtres ^ qui ont » eu la perfidie d'échapper à leurs gardes et de ne pas » aimer les caresses de M. Henriot ! Ils iront discuter eux- » mêmes votre joli rapport et faire à votre décret quel- » ques amendements dont vous serez satisfaits! Courage!

> nous vous promettons^que cela ne tardera pas!... > Alors , la raillerie fait place à la colère, c Oui , vils scé-

> lérats ! le moment des vengeances approche ! La toute-

> puissance nationale vous environne! La hache est prête! » Tremblez ! Les preuves de vos crimes ne sont point de

> vains chiffons qu'on promettra sans les produire. Ces

> preuves sont écrites déjà dans la mémoire de tous les » Français, et vos têtes coupables ne peuvent plus se

» dérober à la justice du peuple qui s'avance et déj*i » s'appesantit sur vous!... >

Malheureusement, la hache n'était pas prête, et les têtes coupables ne tombèrent qu'après de longs et irré« * parables désastres !

loMi I. SB

Le rapport do Saiiii4u5t avait à peine vie lu à la Convention , dont les murailles vibraient encore sous la voix stridente du jeune Montagnard, qu'il recevait sa récomp<.'nse. Li^ Comité de Salut Public , où il nVtait entré que comme membre adjoint aux rédacteurs du pi'ojet de Constitution, fut en entier renouvelé le 10 juillet. Saint- Just V fut définitivement nommé avec Jean'-Bon-Saint- André , Barère , Gasparin , Couthon , Thuriot , Prieur ( de la Marne), Hérault de Séchelles et Lindet. Robespierre y sera appelé plus tard en remplacement de Gasparin.

Bientôt aussi, la Montagne, qui sait apprécier Saint- Just a sa juste valeur et a deviné les immenses ressources de force morale, de courage et d'éncrçie, apanage de ce jeune homme, lui confiera Timportantc mission de commissaire extraordinaire aupi'èsdes armées, toute une fiiclalure.

Mais avant de partir pour Strasbourg, avant d'aller y trôner en maître, en roi, en despote plutôt, Saint-Jnst va recevoir d'un de ses anciens amis un coup terrible qui portera en plein dans sa vanité, le plus gi'and de ses défauts, son côté le plus sensible. Nous avons dit, en étudiant VOrgant^ cet ignoble poème de sa première et fangeuse jeunesse , qu'en i791 il avait essayé d'effacer à tout jamais la trace de cette lourde faute. 11 rechercha, on le sait , les exemplaires restés invendus ciiez les libraires , ceux qu'il Qvait donnés ù ses amis. Il en fit un autodafé, où il crut ensevelir pour toujours son poème coupable et son souvenir. Personne ne pensait plus à ce livre ; personne ne le soupçonnait même, car jamais critique ami ou hostile n'en av^it plus dit un mot. Mais les Montagnards, tout à l'heure unis pour l'attaque , se divisaient dans le succès. Robespierre et Danton déjà se gênaient mutuellement. Ils s'étudiaient de loin, avant de rompre pour toujours. Ils n'avaient point dit encore leur dernier mot de séparation et de haine, que les imprudents d'étage secondaire , croyant servir leurs chefs , préludaient entre eux , par des combats d'avant-garde , à la guerre d'extermination qui prit fin le 5 avril 1794, par l'exécution de Danton et de Camille Desmoulins.

Ce fut justement Camille Desmoulins qui , dans sa pétulante indiscipline, engagea la lutte. Le général Dillon avait été emprisonné pour cause de haute trahison. Camille avait si souvent et si bien dîné chez le général , qu'il eut pour son hôte la reconnaissance du ventre, quand il n'avait pas su trouver en lui-même la reconnaissance du cœur pour tant d'autres de ses amis. H publia une de ces bro-

(hures coDime îl savait k^s faire, audacieuses lui qui n'était pas audacieux» courageuses lui qui peut-être n'avait jamais senti en lui un éclair de vrai courage, spirituelle, moqueuse, pleine de personnalités surtout. Une (le ces personnalités fut décochée ù Saint-Just et lui arriva en pleine poitrine. Â propos du boucher Legendrese i.i*oyant un homme d'état et gonflé de sa propre importance , ou plutôt ù propos d'un caprice, Camille parla de Toi^gueil de Saint-Just. « Après Lc^ndre, » dit-il dans une courte note perdue dans les pages de sa longue brochure, c le niembi*e delà Convention qui a la plus grande

> idée de lui-même , c'est Saint-Just. On voit dans sa » démarche (;t son maintien qu'il regarde sa télé comme

> la pieri*e angulaire de la République et qu'il la porte

> sur les épaules avec respect et comme im Sanit-Sacre- * ment. »

Le trait était d'autant plus acéré et terrible qu'il était plus \Tai et le portrait plus ressemblant. Camille Desmoulins désanchante et dépasse toU^ les peintres. Après lui , plus n'est besoin d'essayer, de crayonner le profil de Saint-Just. C'est bien là l'homme qui se rehausse dans sa petite taille ; qui se cambro dans son habita coukmr tendre et ù basques immenses , dans son gilet traditionnel a la blanche boutonnière duquel tranche l'œillet rouge du (leroier jour ; dont la tête , ornée de cheveux blonds flottants , sort de sa ci*avate empesée et le forint à plus de raideur encoro ; dont le front hautain ne suffit pas a porter un monde de pens^'^es ; dont les yeux semUent touj(>ui*s chercher Timmcnsitc'; dont les lèvres fines et serivos essuient nu sourire do siUisfaction dt'Hiaigneuse : le

médaillon enfin de David d'Angers , reproduction des pas* tels du temps, (i)

Comme si cette raillerie ne suffisait pas encore à la rancune de l'étourdi Desmoulins , Il imagina de déterrer le souvenir de VOrgant, souvenir enfoui dans les annonces de son journal les Révolutions de France et de Brahant. Nous avons publié sa note dans les dernières lignes de notre étude sur le poème licencieux de Saînt-Just. (2). Ce ne fut pas la pensée immorale du livre , les saletés de Texécution, la débauche d'esprit, l'obscénité des détails, l'odieux de la méchanceté, que Camille Desmoulins dénonçait à l'indignation des honnêtes gens... s'il s'en trou-

Ci) Il doit en exislor deux encore, tous deux originaux, si nous ne nous trompons, lun à DIérancourt chez le Ûls de Tune des sœurs de Saint-Just , l'autre appartenant à M* David d'Angers. Peut-être la famille Lebas possède-t-elle un troisième portrait de Saint-Just. Le portrait de Blérancourt représentait Saint-Just à l'âge de dix-huit ans, nous a-t-on dit, car nous ne Ta vous pas vu nous-même.

(2)(Voh-page92.)

La haine dont Saint-Just poursuivit Camille Desmoulins était devenue de notoriété publique, et ce dernier pouvait écrire dans son projet de défense, le 2 avril i794, sans crainte d'être démenti : a De mémoire d'homme , il n*y a pas d'exemple d'une aussi » atroce calomnie que cette pièce ( le rapport de Saint-Just contre » les Dantonistes). Et d'abord il n'y a personne dans la Convention )' qui ne sache que monsieur le ci-devant Saint-Just m'a juré une »> haine implacable pour la légère plaisanterie que je me suis peru mise, il y a cinq mois, dans un de mes numéros. Boordaloue n disait : Molière me met dans sa comédie , je le mettrai dans mon » sermon. J'ai mis Saint-Just dans un numéro rieur, et il me met » dans un rapport guillotineur où il n'y a pas un mot de vrai à » mon éf^ard. »

ToMi: l. 2(V.

vait encore à Paris et parmi les lecteurs de Desmoulins surtout. Qu'importe au libertin Je libertinage d*un autre ! Non, la raillerie s'attaquait à Tinsuccès dulivi*e» à sa chute; le railleur en voulait seulement à Toi^iieilleux pris par son faible.

Du reste, Camille Desmoulins obtint tout le succès qu'il voulait obtenir. Saint-Just se sentit blessé au vif. Dans son àme, il jura de se venger cruellement, et il se tiendra parole. « Oh ! > murmura-t-il dans un accès de ràg;Q concentrée, « oh ! il pœtcnd que je porte ma tête comme un

> Saint-Sacrement!... Je lui ferai porter la sienne comme

> un Saint-Dtînis!... »

Saint-Just chercha a oublier sa blessure au milieu des travaux immenses du Comité de Salut Public. Sûr d'arri- VcM* un jour î\ sa vengeance, pour le public il resta froid (îl calme ; il sembla dédaigner ce qui n'était en réalité qu'un jeu d'esprit; et pour le moment, il avait d'autres ennemis ù abattre. L'heure des Dantonisles n'avait point encore -sonné.

Le 28 juillet, pendant qu'on apprenait les désastres de la Vendée , la défaite de Westermann à Chûtillon et de Labarolière à Vihiers, le siège et la capitulation de Mayence, la prise de Valenciennnes , la révolte de Lyon , les troubles du Midi , en un mot , l'envahissement de la France par toutes ses frontières à la fois, par la Belgique, par la Prusse , par la Suisse , par l'Italie , par l'Espagne , le Comité de Salut Public se résolut à frapper un grand coup. C'est encore à Saint-Just qu'il fit appel. Il le chai^ea de rédiger un projet de décret de proscription contre les députés girondins réfugiés à Caen. Saint-Just coopérait en

même temps à la rédaction du projet de décret qui doublait le nombre des juges du tribunal révolutionnais. Ce tribunal allait si lentement en besogne!... Il praiait sa part de ces résolutions énergiques qui stimulèrent Tesprit national et enflammèrent alors la France , la nomiiiatioii par exemple des commissaires extraordinaires envoyés aux armées, le transport en poste dans la Vendée de la garnison de Mayonce , la levée en masse contre la Vendée, le décret d'extermination, les décrets contre les étrangers , contre les Bourbons, contre les tombes royales de Siiint-Denis.

Son implaciible inflexibilité dut peser d'un grand poids dans la n*solniion féroce prise encore par le Comité de renvoyer lu r(îine Mane-Antoinette devant le tribunal révolntionnaire , ce procès la plus épouvantable iniquité des temps modernes. N'y avait-il pas là de quoi panser les blessures faites par Camille Desmoulins avec la résurrection d'OrganL Organtl faut-il que cet infome souvenir et les vers assassins contre la reine nous poursuivent partout! Organt qui avait annoncé, quatre ans à l'avance, ce que serait Saint-Just au Comité de Salut Public !...

Pendant ce grand et sombre mois d'août 1792, Robespierre rejoignit Saint-Just au Comité de Salut Public, Tun complétant l'autre, et tous deux se complétant l'un par l'autre.

Saint-Just et Couthon avaient proposé à leurs collègues de faire entrer Robespierre au sein du Comité. Un désir de leur part, déjà c'était un ordre; ils faisaient partie de la majorité à l'Assemblée ; ils marchaient à la tétc des

clubs influents. Leur proposition devait être et tut en effet acceptée.

Tout d'un coup, Saint-Just disparaît à nos yeux. Le ifoni/^ur ne constate plus sa présence à la tribune. Nous ne le voyons plus dans les clubs» Les mémoires du temps ne parlent plus de lui. Que fait-il? que devient-il?

Il s'est retiré en lui-même. Il se prépare. Il prend des forces. Il va bientôt se résumer , et expliquer au monde son idée de gouvernement, de politique, de philosophie et de socialisme. Dans le silence et la retraite , il médite la dernière et complète expression de sa pensée. Il veut la pi'éciser , la revêtir de toute la froide impassibilité de son ame, de toute l'inflexibilité de sa logique inexorable, de toute Tapreté de son fanatisme, de tout Tabsolutisme de sa volonté. Son temps est venu. Il va parler ! C'est pour cela qu'il se receuille.

Le Comité de Salut Public , qui se résumait en Robespierre, Saint-Just et Couthon, et s'appuyait sur les Jacobins , maîtres de Paris et par conséquent de la France , venait de triompher des Cordeliers dont le chef suprême, Ronsin qui se croyait un Cromwell et n'était qu'un démagogue de second ordre, s'était fait battre en Vendée. Une pétition du Club des Cordelîers contre le Comité de Salut Public , n'avait obtenu aucun succès à la Convention. Un parti de nouveaux Modérés avait essayé de refaire une seconde Gironde au sein de l'Assemblée nationale ; mais Robespierre avait eu facilement raison de cette tentative de molle opposition. Dans un discours prononcé devant ses seydes du Club , il en avîiit fait justice. Un triomphe bruyant lui avait prouve toute sa puis-

sauce et celle Ai Comité de Salut PabUc Pour comble de bouheur, DamUm s'abandonaait à de Irisies pensées, au diH^ouragemeat ; il avait déserté le tbéàtre de la politique et ses ancieos succès; il se sentait vaincu. Itobespierre crut le moment favorable pour s'emparer du pouvoir absolu. Comme toujours , Saînt-Just se chai^ea de l'entreprise. Il devait réussir, puisqu'il avait réussi jusqu'alors. ltobes|Herre croyait en l'étoile de son ami.

Le 10 octobre 1793, Saint^ust monta à la tribune,, im l'afHMMTt à la main. C'était tout un travail sur la situation de la République. Nous allons y trouver toute cette Ihéotûe d'exiermination impitoyable et de spoliation que nous avait annoncée Tétude des Fragments mr le» Im^Uur lions réfmbltcaines mise aloi's en pratique durement, résolument, systématiquement. La prq[H4été, la vie des hommes qui est aussi une propi'iété inaliénable et à laquelle personne n'a le droit de toucher, vont être au- (lacîeusemcnt niées et violées. Rien jusque là n'aura été dit de plus violent et de plus radical. Ecoutons l'orateur < qui va , > suivant l'énei^que expression de Raràre, — personne ne juge mieux et plus sévèi*ement un coupable qu'un autre criminel, — « consacrer l'anarchie et le des- > potisme sous le titre neuf et imposant de gouveme- » ment révolutionnaire jusqu'à la paix , et employer son » talent à légitimer, à développer, à convenlinnnalùter » cette idée. »

Saint-Just débute par une plainte amèrc sur les abus du gouvernement en général , sur l'économie et les subs stances. Ce n'est là qu'un prétexte, La vraie pensée de Saint-Jiist, cherchons-la dans cette phrase : « Voire sa-

> gesse, i dit-li en s'adressant à la Convention, c et le

> juste courroux des patriotes n'ont pas encore vaincu la

> malignité qui partout combat le peuple et la Réviriution.

> Les lois sont révolutionnaires ; ceux qui les exécutent » ne le sont pas. •

Partant de là pour poser carrément sa volonté, Saint- Just s'écrie : • H est temps d'annoncer une vérité qui désormais ne doit plus sortir de la tête de ceux qui gouverneront : la République ne sera fondée que quand la volonté du souverain comprimera la minorité monarchique, et régnera sur elle par droit de conquête. » Vous n'avez plus rien à ménager contre les ennemis du nouvel ordre de choses, et la liberté doit vadncre, à tel prix que ce soit.

> Votre Comité de Salut Public, placé au centre de tous les résultats , a calculé les causes des malheurs publics ; il les a trouvées dans la faiblesse avec laquelle on exécute vos décrets, dans le peu d'économie de l'administration, dans l'instabilité des vues de l'Etat, dans la vicissitude des passions qui influent sur le gouvernement.

» 11 a donc l'ésolu de vous exposer l'étiit de choses, et de vous présenter les moyens qu'il croit propres à consolider la Révolution, à abattre le fédéralisme, à soulager le peuple et lui procurer l'abondance, à fortifier les armées, à neitoyer l'Etat des conjurations qui l'infestent.

i 11 n'y a point de prospérité à espérer tant que le i dernier ennemi de la liberté i*espirera, » continue Saint-Just, avec des menaces dans la voix, dans les yeux,

dans le geste. « Vous avez à pmir nm-seulement les trat- » très, mais les indifférents même; vous avez à punir

> quiconque est passif dans la République, et ne fait

• rien pour elle. Car depuis que le peuple fi*ançais a ma- D nifesté sa volonté , tout ce qui lui est opposé est hors le D souverain : ce qui est hors le souverain est ennemi.

> Si les conjurations n'avaient point troublé cet empire,

• si la patrie n'avait pas élé mille fois victime des lois » indulgentes , il serait doux de régir par des maximes

> de paix et de justice naturelle : ces maximes sont

> bonnes entre les amis de la liberté ; mais entre le

> peuple et ses ennemis il n*y a plus rien de commun que » le glaive. Il faut gouverner par le fer ceux qui ne peuvent » Vêtre par la justice : il faut opprimer les tyrans. •

Saint-Just faisait de la probité la première des vertus républicaines. Les républicains, eux, n'avaient trouvé dans la Hépublique qu'une occasion de vol et de pillage. Camille Dcsnioulins, d'ailleurs, ne les y avait-il pas aulorisés formellemeni, quand il leur disait dans sa France Libre : Jamais plus riche proie n'aura été offerte aux » vainqueurs. Quarante mille palais, hôtels, châteaux, » les deux cinquièmes de la Fiance à distribuer seront le » prix de la valeur. Ceux qui se prétendent nos conqué-

> ranls seront conquis a leur tour. » Et le conseil avait ('lé le bien reçu ; et, quand on n'avait plus trouvé à piller de biens d'émigrés, et de nobles, et de prêtres, on s'était mis par habitude à piller l'Etat. Saint-Just trace un déplorable tableau de ces déprédations. Lui seul peutêtre avait droit de parler haut et sans crainte. Personne n'aurai! i)u l'accuser de vol ou de concussion. En mission

eu Belgique , il avait vu de près les amliiês de Ronsin y de Daiilou auquel il peuse peut-éire dans les allusions de son discoui*s. Fort de son austère probité que personne ne peut contester , il traite les républicains en pirates. 11 les expose an mépris public dans ces lignes peu connues el qui valent tout un chapitre indigné de Tacite : t Vous ave/ eu de Ténergie; Tadministralion publique en

> a manqué. Vous avez désiré l'économie ; la comptabilité » n'a point secondé vos efforts. Tout le monde a pillé

> FEtal. Les généraux ont fait la gu^re à leur armée ; » les possesseui*s des productions et des denrées, tous » les vices de la monarchie, se sont ligués contre le

> peuple et vous.

• Un peuple n*a qu'un ennemi dangereux , c'est son » gouvernement; le vôti*e vous a fait constamment la » guerre avec impunité.

> Nos ennemis n'ont point trouvé d'obstacles à ourdir » les conjurations. Les agents choisis sous l'ancien mi-

> nistèi*e, les partisans des royalistes, sont les complices » nés de tous les alternats contre la patrie. Vous avez eu » peu de ministres patriotes; c'est pourquoi tous les i principaux chefs de l'armée et de l'administration,

> étrangers au peuple pour ainsi dire, ont constam- » ment été livrés aux desseins de vos ennemis.

> Le peuple se trompe ! il se trompe moins que les » hommes. Le gënéralat est sans sympathie avec la Nation » parce qu'il n'émane ni de son choix, ni de celui de ses i> leprcsenlanls ; il est moins respecté du soldat , il est 2» moins rcc^omniandable par rimportance du choix; la

» discipline en souffre, el legéneralat appartient encore » à la nature de la monarchie.

» Il n'est peut-être point de commandant militaire qui » ne fonde en secret sa fortune sur une trahison en fa- » veur des rois.

» On ne saurait trop identifier les gens de guerre au ï> peuple et à la patrie.

» Il en est de même des premiers agents du gouveme- » ment ; c'est une cause de nos malheurs , que le mau- » vais choix des comptables : on a acheté des places , et » ce n'est pas Thomme de bien qui les achète. Les intri- » gants s'y perpétuent : on chasse un fripon d'une admi- » nistration, il entre dans une autre.

> Le gouvernement est donc *une conjuration perpé- » tuelle contre l'ordre présent des choses. Six ministres j» nomment aux emplois ; ils peuvent êti*e purs ; mais on » les sollicite; ils choisissent aveuglément; les premiei*s » après eux sont sollicités , et choisissent de même; ainsi » le gouvernement est une hiérarchie d'erreurs et d'atto tentats.

» Les ministres avouent qu'ils ne trouvent plus qu'iner- » lie et insouciance au-delà de leurs premiers et seconds i) subordonnés.

» 11 est possible que les ennemis de la France fassent • occuper en trois mois tout votre gouvernement par » des conjurés. En entre-t-il trois en place, ceux-ci en

> placent six ; et si , dans ce moment, on examinait avec 1 sévérité les hommes qui administrent l'Etat, sur trente » mille qui sont employés, il en est peut-être fort peu à

> qui le peuple donnerait sa voix*

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