‹ Saint-Just et la terreurChapitre 18 sur 34 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

» seux ; tout homme en place ne fait rien lui-même et

> prend des agents secondaires ; le premier agent secon- » daire a les siens , et la République est en proie à vingt y^ mille sots qui la corrompent^ qui la combattent, qui la

> saignent.

» Vous devez diminuer partout le nombre des agents , » afin que les chefs travaillent et pensent.

> Le ministère est un monde de papier; je ne sais point » comment Rome et TEgypte se gouvernaient sans cette » ressource : on pensait beaucoup , on écrivait peu^ La » prolixité de la correspondance et des ordres du gouvei*^

> nement est une marque de son inertie ; il est impossible » que Ton gouverne sans laconisme. Les représentante » du peuple, les généraux, les administrateurs sont en- » vironnés de bureaux comme les anciens hommes de y> palais; il ne se fait rien, et la dépense est pourtant » énorme. Les bureaux ont remplacé le monarchisme ; » le démon d'écrire nous fait la guerre, et Ton ne gou- » verne point.

» 11 est peu d'hommes à la tête ae nos établissements » dont les vues soient grandes et de bonne foi ; le service » public, tel qu'on le fait, n'est pas vertu, il est métier.

» Tout enfin a concouru au malheur du peuple et a la » disette: l'aristocratie, l'avarice, l'inertie, les voleurs, » la mauvaise méthode. Il faut donc rectifier le gouver-

> nement tout entier pour arrêter l'impulsion que nos » (Miiuîmis s'efforcent de lui donner vers la tyrannie ; » quand les abus seront corrigés , la compression de tout » mal amènera le bien, on verra renaître l'abondance » d'elle-même. »

Arec unie docilité d'esclave,, la Convention réniit le pouvoir suprême au Comité de Salut Public, en prenant à peine le soin de cacher son servilisme sous une rédaction qui lui conserverait une prédominence menteuse. Elle décréta que le gouvernement était, jusqu'à la paix, déclaré révolutionnaire. Les ministres, les administrations étaient placés sous la surveillance du Comité de Salut Public , ainsi que tous les agents et fonctionnaires publics. Les mesures de sûreté seraient prises^par le conseil exécutif, illusoire liberté d'action , car les ministres avaient besoin de l'approbation duComité de Salut Public qui, lui, n'était tenu que de rendre compte à la Convention, c Les [lois révolutionnaires doivent être exécutées rapidement, 9 disait le décret. < L'inertie du gouveme- » ment étant la cause des revers, le^ délais pour Texécu- » tion des lois et des mesures de Salut Public seront fixés, i^ La violation de ces délais sera punie comme un attentat * à la liberté. > C'était encore le Comité de Salut Public qui présentait les généraux en chef à la Convention, à laquelle on laissait, en l'absence de l'initiative, le vain honneur de la nomination. Paris sera approvisionné pour un an au nK)ins à partir de mars prochain, fut-il aussi arrêté ; il sera créé un tribunal et un jury nommés par la Convention pour examiner les fortunes de tous ceux qui ont manié les deniers publics depuis la Révolution, et de tous ceux qui sont en place en ce moment; dans les villes où il s'élèvera des troubles , les garnisons qui y seront envoyées seront payées par les riches jusqu'à la paix ; les départements conserveront en grains ce qu'il leur faut de

subsistances, et le reste sera en réquisition pour les armées.

Toute la conspiration de Robespierre est dans ce rapport de Saint-Just. Un an plus tôt, Robespi^re niait effrontément à la tribune ces projets de despotisme que Marat confessait avec autant d'audace. C'est qu'alors il ne savait point tout le parti qu'il pouvait tirer de Saint- Just. Peut-être n'avait-il point encore osé se confier à cet homme qui lui paraissait trop jeune. Peut-être bien aussi n'avait-il pas la certitude de réussir. Ce ftit Saint-Just qui le lança, qui se chargea du plan et de la réussite, qui temporisa quand il fallut attendre , et fut hardi à propos. A nos yeux , tout le succès lui est dû. Voici ce qu'en 1795 écrivait l'auteur de la Conjuration de RohcëpUrre : c Ce n'était point dans lui-même que Robespierre avait » trouvé l'idée d'atteindre au dictatoriat. Cette idée, toute

> folle qu'elle était, supposait cependant une certaine

> hardiesse , une sorte d'élévation dcmt sou âme, sans

> force, sans chaleur, se trouvait incapable. Elle lui avait ) été inspirée par son parti, et réunissant peu de lumiè- « res à une excessive vanité, il donna dans le sens de sa •% faction , sans se rendre compte ni de la nature des es-

> pérances dont on le berçait , ni des moyens qu'il fau-

> drait employer pour les réaliser. Cène fut point par des » combinaisons savantes , par une suite de calculs politî-

> ques qu'il s'avança vers la tyrannie , et que ses mains

> se trouvèrent armées du sceptre dont il fit un si san-

> glant abus. Son parti et les événements firent tout pour

> lui. >

Pour que ce passage fût admirablement exact en tous

prâits j il n'aurait Esdlu que substituer un nom à une abstractlofiy écrire c Saint-Just > à la place du mot c parti. »

Car nous n'exagérons point à plaisir la grandeur du jeune représentant de TÂisne, Voyez sa force « son énergie, sa promptitude. Le dernier mol de son rapport sur le gouvernement révolutionnaire est à pekie lu , qu'il se remet à l'œuvre. Le jour , il travailleau Comité, et il écrit, la nuit, de nouveaux rapports. La Convention venait d'adopter une loi de prohibition contre les marchandises anglaises; par amendement, l'arrestation de tous les Anglais qui se trouvaient en France avait été décidée. Le i6 octobre, Saint-Just apporta à la tribune un projet de décret tendant à Ëiire mettre en arrestation tous les dangers avec tes gouvernements desquels la République était en guerre ; les femmes qui avaient épousé des Français avant le vote du décret, n'étaient point comprises dans la mesure, à moins qu'elles ne fussent suspectes ou qu'elles n'eussent épousé des suspects. On sait ce que celte appdlation contenait de violence et d'effroi dans son élasticité.

Nous ne reproduirons point ce discours qui ressemble a tous ceux de Sainl-Just. Comme les rapports qui l'ont précédé et suivi , il est empreint d'une dureté inouie d'expresion , d'une apreté sauvage , type de l'éloquence sentencieuse, pédante à force d'apophtegmes, de cet homme qui ne connut jamais la pitié. On y lit des phrases comme celles-ci : c Vous avez mis l'épouvante à l'ordre du jour. > » — Le Comité , convaincu que l'on ne peut fonder une

> République si Ton n'a le courage de la nettoyer d'intri-

> gués (3t de factions, veut parler au peuple et à vous un

• langage sincère ; quiconque dissimule arec le peuple

> est perdu. > — c Si vous montrez des ménagements à

> vos ennemis , cm ne les croira point vertu , on les croira

> Eûblesse ; et la faiblesse entre les nations comme entre i les hommes trouve peu d'amis. >

Un orateur s'était élevé contre l'arrestation des Anglais en masse, c Pour qui réclame-t-on votre modération ? > s'écrie Saint-Just, c pour un gouvernement coupable! Au c lieu de vous porter à la faiblesse , faites jurer à vos eui-

> fants une haine immortelle à cette autre Garthage^ * Et il ajoute : « Vous n'avez point porté de loi contre le peu-

> pie anglais; au contraire, vos précautions l'aideront â

> briser ses chaînes, s'H est digne de la liberté. La coup

> de Londres est Carthage pour nou& , et non pas l'An? » gleterre. •

Au mois de janvier 1793, on avait dit que condamner Louis XVI , c'était jeter sa tête en déû aux tyrans de l'Eu-^ rope. Saint-Just, à propos du jugement et de l'exécution de la reine, paraphrase odieusement cet odieux mot : c Votre Comité, odil-il en terminant son discours^ c a pensé

• que la meilleure représaille envers l'Autriche était* de

> mettre l'échafaud et l'infamie dans sa famille !... > Fouquier-Tinville était dépassé..

Il reste un autre mot tout aussi effi*oyable de Saint-Just à l'occasion de Texécution de Marie-Antoinette.

Dans une brochure intitulée Causes secrètes de la Révo* lutian du 9 Thermidor, Villatte, juré au tribunal révolutionnaire de Paris, raconte : — c Le lendemain du juge-

> ment d'Antoinette, je reçus de grandes lumières. J'avais

> été spectateur aux débats ; Barère avait fait préparer

> chez Vénua un dîner où étaient invités Robespierre,

> Saint4ust et moi* Saint-Jitst se faisait attendre; on me

> députe vers lui; je le trouve au Gonnté; il écrivait* Au

> nom de Robespierre» il me suit. En route, il paraissait

> surpris, rêveur : Robespierre ! disait-il. .. Robespierre! . . .

> dîneravecBarèret.-Ilestleseulà quiil ait pardonné.,..

> Je laisse aux politiques à approfondir le sens de ces

> mots obscurs, échappés de ses lèvres. Assis autour de

> la table, dans une chambre secrète, bien fermée, on

> me demande quelques traits du tableau des débats du

> procès de Marie-Antoinette. Je n'oubliai point celui de » la nature outragée, quand, Hébert accusant Antoi- » nette d'obscénités avec son fils âgé de onze ans, elle se 1 r^ouma avec dignité vers le peuple : J'interpelle les » mères présentes et leur conscience de déclarer ici s'il

> en est une qui n'ait pas à frémir de pariûlles horreurs.

• Robespierre, frappé de cette réponse comme d'un coup » d'électricité, casse son assiette de sa fourchelte : t Cet

> imbécile d'Hébert! » s*écrie-t-il ^ t ce n'est pas assez

> qu'elle soit réellement une Messaline , il faut qu'il en » fasse encore une Agrippine et qu'il lui fournisse à son » dernier moment ce triomphe d'intérêt public. » Chacun » reste comme stupéfait. Saint-Just rompit le silence par » celte phrase : Les mœurs gagneront à cet acte de jus-

• tice nationale. Sans doute , mon orgueil de me trouver » avec ces maîtres de la République était bien excusable; » comme la coupe de Circé, chaque verre de vin était un

> poison révolutionnaire qui m'enivrait d'illusions.

» Ce n'est là qu'un léger piélude de la grande convor- » salion politique. Robespieire ne dissimule pas ses

» craintes da grand nombre des ennemis de la révolu-

> Uon. Barère comprend sous ce titre tous les nobles, » tous les prêtres , tous les hommes de robe , sans excep-

> ter les médecins; selon lui, Fégalité a prononcé l'arrêt » fatal. Saint-Just expose les bases de son discours sur

> la confiscation des biens des suspects à déporter. Ba- » rère, impatient de montrer son ardeur pour les prtiu^'- • peSy reprend ainsi: Le vaisseau de la Révolution ne peut » arriver au port que sur une mer roulant des flots de » sang. St-Just : C'est vrai ; une nation ne se r^;énère » que sur des monceaux de cadavres. »

Villatte affirme qu'il régnait à ce dîner un air de défiance réciproque. 11 crut s'apercevoir que sa présence formait un grand obstacle aux confidences. Qu'eussentelles donc été ces confidences, si la confiance eût été entière^

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