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niDIKK. I,IRR\IRE-ÉDITEIIR,
'.m. i|ii»i des AiiguHiîiis.
Nous entrons dans une nouvelle phase de la vie de Saint-Just. Nous allons assister à son départ pour Strasbourg. La Terreur est régulièrement organisée à Paris. La sainte guillotine y fonctionne avec une admirable ré- ^larité , et les pourvoyeui^ ne lui font pas défaut. Paris est calme et dompté. Le Comité de Salut PuUic exerce en paix sa domination de despote. Il n'y a plus rien à faire à Paris pour Saint-Just, dont l'activité dévorante ne trouve plus d'entreprise digne d'elle. Les Girondins captifs» une portion des Vingt-Deux et de la commission des Douze, comparaîtront bientôt devant le tribunal révolutionnaire ; mais leur sort est résolu d'avance. Amar, qui demandera leur mise en aecusaiion , n'aura d'ailleurs qu'à copier le rapport du huit juillet ; Saint-Just y a accumulé toute sa haine, toute sa duplicité, toute la fausseté possible, et
on peut assassiner juridiquement les Girondins sans lui. Tome II. \
Sainl-Jusl va (iouc occuper ailleurs qu'au Comité de Salut Public celle effrayante énergie qui fut saprincipal** vertu , comme aussi le premier mobile de ses crimes.
Mais, avant de partir avec lui pour Strasbourg, il nous faut écrire une page de sa vie intime et romanesque.
Parmi les jeunes représentants qui entouraient Robespierre, Saint-Just avait distingué Lebas; ils étaient très unis. Saint-Just même avait parlé d'amour à la sœur de son ami.
Celle jeune (ille, nommée Henriette, pai*aissait alors pay(U* Saint-Just de retour; sans doute elle croyait seule occuper son esprit et son cœur. Elle ignorait sa liaison avec l'épouse infidèle de l'administrateur Thorin de Bléraiicourt. Nous Favonsditau début de (îelte étude : longtemps avant son éleclion, Saint-Just, qui n'affectait point alors la continence d'un Scipion, affichait publiquement dans Blérancourtses relations avec madame Thorin. Cette f.inme l'avait suivi à Paris, quand il fut nommé représentant de l'Aisne. Une l'avait point près de lui, son système d'austérité et de mépris des plaisirs de son âge eût été tri)p facilement démoli , renversé. 11 l'avait logée à peu de dislance de sa propre demeure ; mais si son hypocrisie do veilu et de sagesse se voyait coui'onnée de succès à Paris, elle léussissait moins à Bléraucourt. Le citoyen Thorin se plaignait très souvent et très haut. A Chauny, il y avait une espèce de proconsul , une sorte (ï aller ego de Sahit- Just , un de ces despotes au petit pied qui firent tant de mal en province , partout où le malheur voulut qu'Us se fixassent , et on en irouvait dans cha(|ue ville. C'était un nommé Thuillier doni une fois <léjà nous avons eu occa-
sion de parier. Or, dans t'iiitértHde soo ami H pour £âti\' taire le mari trompé, ThuUtier ae trouva rien de niîotix que de comprendre celuî-ci dans une des conspinitions dont on se servait alors comme de prétexte pour se débarrasser de ses ennemis, et l'envoya à la Conciergerie de Paris , ce qui ne servit qu'à irriter de plus belle Topiiiion pid[>lîqtte. Thuillier , déjà à plusieurs reprises , avait cru dev<Hr faire à Saint-Just des remoBtnvices sérieuses sur cette dangereuse liaison. Saint-4ust lui avait promis de rompre avec madame Thorin. Il lui en coûtait trop sans doute de se séparer de sa belle et spirituelle mattresse; car Thuillier lui écrivait de Cbauny, le â septembre 1793, celte lettre sévère qu'après la défaite et malheureusement pour la vertu de Saint* Just, ou retrouva dans ses papiers :
c J'ai en des nouvelles de la femme Thorin, (I) et tu » passes toujours pour l'avoir enlevée. EUe demeure hôtel » des Tuileries , vis-à-vis les Jacobins , rue Saint-Honoré. > Il est instant, pour effacer de l'opinion publique la ca- ■ lomnie que l'on a (ait imprimer dans le cœur des hon- » nétes gens , de faire tout ce qu'il convient pour con- » server l'estime et l'honneur que tu avais avant cet p enlèvement. Tu ne te fois pas d'idée de tout ceci : mais
(1) Par une erreur typographique et dont on se rend facilemeni compte à l'égard d'un nom propre écrit plus ou moins lisiblement , MM. Berville et Barrière, dans leur collection des mémoires rt^atifs à la révolution, tome 1^»', page 282 des pièces trouvées chez Robespierre, Saint-Just et autres, ont écrit le nom Tlièrol au lien <lc ruorin.
> il mérite ton attention. — Adieu, mon ami, la poste
> me presse , faù pour Vami eequeiu hU as promis.
> Ton sincère ami pour la vie»
» Thuillier. »
Nous pensmis qu'ordinairement lliisloire bien comprise doit mépriser et passer sous silence ces détail» de faiblesse intime qui , mis en relief avec trop de complaisance, la réduiraient à l'état de mémoires secrets et scandaleux. Ce n'est donc pas le scandale que nous cherchons dans la publicité donnée aux amours adultères de Saint-Just et à la lettre de son agent Thuillier. Mais, nous l'avons dit, depuis quelque t^nps, pour idéaliser leur cause et leurs principes, les révolutionnaires veulent idéaliser leurs héros. Croyant conquérir ce respect et cette considération qui leur manquent si complètement , ils veulent essayer de rendre dignes de considération et de respect leurs chefe s(Ht modernes , soit anciens. Ils ont inventé l'incorruptible Robespierre. Potu* lui Ésfre pendant, ils vont tailler, en plein marbre le pltis Manc et le plus virginal de Paros , une effigie du sage et chaste Saint-Just. Voilà en effet ce qu*a écrit M. de Lamartine danis son septième volume des Girondins : c n (Saint-Just)
> ne se permettait aucun des délassements dont sa jeu- » nesse aurait pu le rendre avide. Il semblait ne connaître 1 d'autre volupté que le triomphe de sa cause. Ce pro-
> consul de vingt-quatre ans , maître de la vie de ORlIiers
> de citoyens et de la fortune de tant de familles, qui » voyait à se^ pieds les femmes et les filles des détenus, » montrait rauslcrité de Scipion. 11 écrivait du milieu du
» camp, à la sœur de Lebas, des leîtr<is où respirail un » chasle attachement. Terrible au combat, ioipitoyable » au conseil , il respectait en lui la Révolution comme un
» dogme dont il ne lui était permis de rimi sacrifier à des » sentiments humains. »
M. Thiers croit aussi à la vertu de Saint-Just, et il la célèbre en ces termes : « A la Convention, il traitait les
> hautes questions morales et politiques ; on lui réservait
> ces beaux snjets comme plus dignes de son talent et
> de sa vertu ; > et plus loin : « Aucun n'avait une aussi » grande réputation de pureté ei de vertu. >
Dans un autre passage de son Histoire de la RévoltUiofi^ il ^joute : 9 Le jeune Saint-Just était un fanatique austère » et froid qui, à vingt ans y méditait une société tout idéale
> où régnerait l'égalité absolue, la simplicité, ïaustériié » et une force indestriictible. >
Ces tendances, du reste, datent d'assez longtemps. Dans la proclamation adressée au peuple, le 9 Thermidor, par le maire de Paris Lescot-Fleuriot , on appelle Saint- Just « apôtre de la vertu....! » Lo conventionnel Levasseur s'écrio dans ses Mémoires : « C'est là une cruelle » vertu; mais qui oserait la souiller par le mépris? Qui ,
> en regardant Saint-Just avec terreur oserait dire: Je » ne l'estime pas ! » Après lui, MM. Bûchez et Roux, dans leur Histoire parlementaire de la Révolution française , rompent une lance eu faveur de cette vertu immaculé(î et « de la pudeur farouche de ce jeune homme. » Plus lard , quand Saint-Just livrera aux baisers de la guillotine la jeune M™- de Sartines qui a repoussé son amour, MM. Bûchez et Roux prélendi^oni que cet amour
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coupable et violent n'a jamais pu exister, parce que € Saint-Just poursuivait alors, et depuis assez longtemps,
> un mariage d'inclination avec une sœur de Lebas. t La raison ne nous semble pas péremptoire et ne nous convainct pas. Saint-Just aimait platoniquement la sœur de Lebas et gardait cachée auprès de lui la femme du citoyen Thorin. L'éditeur des Œuvres de Saint-Just, receull publié dans les premières années du règne de Louis-Phili{^y dit aussi en finissant sa préface : c Ainsi fut assassiné à
> vingt-six ans et demi le plus vertueux des hommes. > Le« abstractions et les désirs de réhabilitation ne nous
semblent pas devoir tenir un instant devant l'accablante lettre de Thuillier. L'enlèvement de M™« Thorin y apparaît impossible à nier. Les traditions dans Blérancourt sont vivantes. Chacun y sait encore cette histoire d'une liaison qui ne témoigne pas bien haut en faveur d'une vertu farouche. Grattons l'épîderme à cette vertu, et nous verrons ce qu'elle couvre. Pour nous , la fréquentation des débauchés et des dîneurs chez Yénua , chez Méot et ù Clichy, s'accorde mal d'abord avec l'affectation de tempérance Spartiate ; Organt , M"® Thorin et M"® de Sartine(M^*^ de Sainte-Amaranthe), accusent ensuift) Saint- Just de libertinage et ne souffrent pas l'apparence d'un doute.
Nous aurons l'occasion de revenir bientôt encore sur ces considérations de haute moralité.
Or, pendant que Saint-Just filait le parfait amour aux pieds de M^^^ Lebas et se consolait de l'attente dans les douceurs moins élhiTces de sa liaison avec M"»® Thorin , les affaires de la Ropubliquo pôriolitaient a la frontière de
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TËst. La 19 octobre, Billaud-Vai*eime8 apprenait à la Convention que, par suite de la plus infâme trahison, Tarmée du Rhin avait éprouvé-^n échec considéraMe dans les lignes de Lauterboui^ et de Wissembourg, où deux de nos postes avaient été forcés avec perte de plusieurs pièces d'artillerie, c Mais, t disait-il , « le Comité » de Salut Public a pris toutes les mesures nécessaires » pour réparer promptement cet échec. > Un peu plus tard et pendant la mc^me séance, Barère, au nom du Comité de Salut Public , présenta un rapport sur la situation. Il y annonçait c que Saint-Just allait être envoyé en 1 mission au Rhin où Mayence vient d'être livré à Ten- 1 nemu Ce commissaire , dans sa sollicitude pour la Ré-
> publique , verrait tout ce que sa défense commanderait t à ses zélateurs et à un représentant eu peuple. Sa mis- » sion serait de courte dui*ée , mais elle était nécessaire, i poursuivait Barèro, « et les autres membres du Comité » voyaient avec joie s'augmenter un instant leurs travaux
> pour une si belle cause. >
Le Comité avait confié à Saint-Just la difficile mission de Strasbourg , parce qu'il avait une entière confiance dans sa fermeté , dans son intelligence et dans ses rares ressources d'initiative ; mais en même temps il lui adjoî« gnait Lebas. Lebas était un de ces Montagnards déteints, à la suite , sans énergie , qu'à la Convention et au Comité de Salut Public on avait classé avec esprit dans ce sousgenre bâtard de l'ordre Républicain : Les Ecouteurs. R(ri>espierre savait leur intimité et il .voulait peut^repar la douceur et le caractère moins absolu de Lebas corriger les défauts des qualités de Saint-Just. Celui-ci partait en effet
avet! la kvinc résolution de faire à Strasbourg ce (|ue Couthon avait fait à Lyon. Une lettre que Couthon lui adressait juste le jour où les deux nouveaux commissaires quittaient Paris pour F Alsace, n'avait fait qu'exalter encore ces inexoi'ahles dispositions, t Je vais dans un » pays où on ne se doutait pour ainsi dire pas de la Révo-
> lution y » écrivait le podagre Couthon à son ami Saint- Just. ( Nous avons demandé une colonie de Jacobins dont » les efforts unis aux nôtres donneront au peuple deCom- » mune Affranchie une éducation nouvelle. Le froid » augmente mes douleurs. J'aurais envie d*aller respirer » Talr du midi. Peut-éti'e rendrais-je quelques services à ï Toulon. Fais-moi donner Tordre d*y aller, et aussitôt
> le Général Ingambe se met en route, et l'enfer s'en mé- » lera , ou bien le système de vive forée aura lieu à Tau* » Ion comme il a eu Heu à Lyon, Adieu, mon ami, em- » brasse Robespierre , Hérault et nos autres bons amis » pour moi. Toulon brûlé y car il faut absolument que cette » ville disparaisse , je reviens auprès devons et j'y prends » racine. »
Cette lettre et le spectacle de l'armée révolutionnaire (jui venait de défiler, Ronsin en tête, devant la Convention avant de partir pour les provinces , devaient suffire pour monter Timagination ardente de Saint-Just et le confirmer dans sa pensée fanatique que la Terreur était le meilleur moyen de salut public. Du reste, ce qu'il savait de Strasbourg n'était pas fait pour l'attendrir et le pousser ù l'indulgence.
Depuis la conquête, cette villi» avait été maintenue par la royauté dans ses anciens privilèges ; bien que
exempte d'impôts et se régissant par ses antiques lois municipales» eDe avait « dès 1789, adopté avec'enthousiasme tes principes de la Révolution ; mais dans le sein de ses Sociétés populaires deux partis s'étaient créés , aussitôt qu'on y avait appris les excès de Paris. L'un voulait qu'on se lançât à corps perdu dans les idées nouvelles et violentes : il avait pour chef un jeune homme nommé Monel» d'abord membre du Directoire du Département et plus tard procurem^général-syndic. Le maire» ex-baron Diétrich, conduisait les modérés» ceux que leur âge, leur position, leur fortune, leur sagesse enfin e| leur expérience rendaient moins ardents. La lutte de ces deux hommes se' termina à Strasbourg» comme dans toute la France» par la défaite et la ruine des honnêtes gens. Le bruit de ces luttes acharnées arriva plusieurs fois jusqu'aux assemblées nationales. En 1790» Diétrich fut dénoncé à la Constituante» qui désapprouva publiquement sa conduite. Forcé de donner sa démission» il fut réélu maire en 1791 » malgré les intrigues des chefe de la Société insulaire. En 179â, il fut mandé à la barre de la Convention et prit la fuite ; mais bientôt il se constitua prisonnier, se vit traduire devant le jury de Besançon et acquitter avec honneur. Les premiers représentants en mission qui apparurent à Strasbourg se laissèrent circonvenir par Monet et ses amis. Ils brisèrent la Municipalité et la confièrent a Monet dont la suite accapara toutes les places , toute Tadministration. On comprend ce que ces dissentiments, ces attaques, ces résistances» avaient jeté de trouble et d'effroi dans la ville alors livrée pieds et poings liés à la faction de Monet. Il n*y avait qu'un pas à faire pour
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allerdemauller à rétranger un asilo tîontnî la violence; beaucoup de familles riches ou aisées , plus immédiatement compromises , se hâtèrent d'éraigrer.
Quand Wurmser eut forcé les lignes fortifiées de Wissemboui^g et repoussé les Français loin de leur frontière, il se fit dans Strasbourg un complot pour livrer la ville à l'ennemi qui s'approchait. Etait-ce Tennemi , d'ailleurs , que ces gentilhommes brûlant de rentrer en France , que ces concitoyens chassés par la Terreur hors de leur ville natale? Mais ces projets furent trahis, et de nombreuses victimes payèrent de leurs têtes cet essai pour recouvrer leur liberté, plus heureuses que celles qui allaient se courber sous la plus horrible tyrannie que jamais nation ait pu subir.
Hoche et Pichegru arrivaient pour sauver Tarmée, pendant que SairilJust et Lebas accouraient de leur côté pour conserver Strasbourg à la Finance.
Celte ville était déjà livrée â de nombreux commissaires, tous représentants du peuple , Guyardin, Soubrany, Lacoste, Ruamps, Baudot. Dès leur arrivée, Saint-Justet Lebas piircnl le tilre de commissaii»es extraordinaires. Dédaigneux de la mollesse qu'ils reprochaient à leurs prédécesseurs et collègues, ils ne leur rendirent même pas la visite qu'ils en avaient reçue.
Depuis 4792, une commission révolutionnaire élective était en possession de juger les procès politiques ; elle avait bien opéré, car elhi avait décidé sur le sort des conspirateurs qui devaient livrer la ville. On avait fuit prisonniers à Wissembourg et à Haguenau de nombreux émigrés; c'est (»lle qui les avait décimés. Son zèle cepen-
daiit parut ù Saint-Just insuffi&aul ou peu sincère, et;sa première mesure fut de la casser < comme modérée et » n'élunt point au pas y » e% d'établir cette seconde commission révolutionnaire, t commission de sang, > comme rappelle un écrit du temps , et qui couvrit de deuil ces frontières. Par Tan^eté constitutif de cel horrible tribunal exceptionnel , il est dit que pour arrêter le cours des complots , il a fallu , par une mesure de sûreté générale , ordonner les arrestations les plus multipliées, les arrestations non-seulement des mauvais citoyens, mais même de leui*s parents. Les prisons deStrasbottrg s'encombraient déjà de détenus; par cette mesure, le nombre en fut porté ù plus de vingt mille. L'autorité administrative ne put suflire à la biîsogne,et les troupes y furent employées à la place de la gendarmerie.
Les cartes de sûreté avaient admirablement réussi à peupler de suspciîls les prisons de Paris; on forçait cha- (|ue citoyen à se pi^sentcr devant sa Section respective pour en recevoir une carte accordée ou refusée , selon le civisme rccoimu ou nie des postulants. Suspect celui qui n'avait pas obtenu cette attestation de civisme! Saint-Just importa l'invention à Strasbourg. Le 28 octobre, les deux commissaires extraordinaires ordonnèrent qu'il fût, par mesure révolutionnaire, imprimé des cartes de sûreté qu'un comité policier, dit de surveillance, fut chat^gé de distribuer aux habitants , sur la présentation d'un certificat de civisme, et tous ceux qu'on saisii*ait sans carie, soit qu'elle eût été oubliée, soit qu'elle eût été reliisce , devaient être sur l'heure incarcérés. Suspects ! Dans cha^iue quartier, un bureau fut organisé pour la
délivrance de ces certificats , et Ton se doute de qiRlie sorte de gens ces bureaux se peuplèrent; on se figure aisément quels excès s'y commirent.
Sous prétexte que des émigrés s'introduisaient dans Strasbourg et y complotaient la ruine de la République , par un arrêté du 30 octobre (9 brumaire,) Saint-Just autorisa ce même comité de surveillance à faire , pendant la nuit suivante , des visites domiciliaires dans toutes les maisons , après s'être concerté avec le commandant de place pour saisir les pei'sonnes suspectes , c sans trou- > bler la tranquillité publique. • Comme instructions secrètes, les sbires avaient ordre d'arrêter tout propriétaire dans la maison duquel on trouverait un signe de royauté et de féodalité , et tous les effets qui pourraient donner des indices de malveillance. Sur ses ordres encore, les banquiers, agents de change , notaires, hommes d'affaires et tous ceux que leur profession ou leurs intérêts mettaient en relations dans les pays avec lesquels la France était en guerre, virent leurs maisons envahies, leurs papiers et leurs richesses saisis; eux-mêmes expièrent dans les cachots le crime d'être riches; on motiva ces rigueurs sur la certitude acquise par les représentants que les ennemis avaient dans Strasbourg des correspondants entre les mains desquels se concentraient d'énormes sommes, destinées à solder la trahison et à fomenter des troubles à l'intérieur.
Tout en arrivant dans la ville , Saint-Just et Lebas avaient ordonné à la mairie de dresser des listes de sus-* pects. Quelqu'activité qu'eussent apportée les agents municipaux , leur liste ne se complétait point assez vite au
gré des reprcsentauls. Voici de quel ^tyle menaçant et acerbe on stimula leur zèle : c Liberté, égalité, frater- » nité. Depuis plusieurs jours, citoyens, nous vous avons » recommandé de rechercher et de faire arrêter les gens » suspects dans le district de Strasbourg ; nous savons » que dans celte seule ville il en existe des milliei*s , et
> cependant vous êtes encore a nous fournir le premier » nom des ennemis de la République. Il devient plus ins- » tant de jour en jour de les arrêter. Hâtez-vous donc de
> les reconnaître. Nous désirons savoir dans le jour le ]» nom de tous les gens suspects dans Strasbourg. » » Saint-Just et Lebas. »
Sous la pression de celltî menace, les listes se dressèrent avec une mit*aculeuse promptitude. Trois mille suspects remplirent les prisons de Strasbourg , déjà gorgées de détenus. Voici quelle était la formule de rédaction de ces listes :
HoiTmann, négociant, rue de la Mésange, ancien secrélaiiHî-général du déparlement, dangereusement suspect et aristocrate.
Apprédérix, ci-devant receveur des ci-devant comtes de la cathédrale, aristocrate fanatique et usui^ire fieffé.
Meyer, ci-devant notaire et receveur de Hohenlohe, ci-devant comte delà cathédrale, aristocrate et fanatique rt^connu.
Deniery, directeur de la comédie, aristocrate et immoral.
Sa femme, idem.
Sébastien Weiss , aubergiste, reslauraleur des modelés et feuillanls, el perlurbaUuir de la Sociélé populaire.
ToMi. Il '2
Hollzaspfel , fabricant de tabac , feuillant , ayant été de tout temps dans le sens contraire de la Révolution , fédéraliste , déclaraateur contre les mesures de sûreté prises pour découvrir les complots de la conspiration.
La femme Frischcld, étrangère, aristocrate et fanatique.
Evelding, boulanger, aristocrate qui a tenu des propos contre-révolutionnaires.
Kiefler, brasseur, aristocrate et fanatique, signataire de Tadresse du séminaire , déjà sur la liste des gens suspects, et ayant porté en dérision les citoyens qui, au commencement de la Révolution, faisaient le service dans la garde nationale.
Geissier, relieur de la Commune, partisan du traître Diétrich , qui a fait des démarches en sa faveur, pendant que le coupable était sous le glaive de la loi.
Veuve Barth, aristocrate et fanatique. — Veuve Glauss, aristocrate et fanatique. — Bruchner, négociant, et sa femme , ai'istocrates et fanatiques. — Mayer , agioteur , intrigant et égoïste. — La veuve Dabeind, mère d'une fille
emigree.
Un pi*ofesseur de mathématiques est arrêté comme grand feuillant et patricien; son père à titre d'ennemi de l'qgalité par son orgueil et ses préjugés ; une coiffeuse comme fanatique et immorale ; un instituteur pour avoir refusé de donner des leçons à ses élèves les jours de cidevant dimanche ; un chirurgien de l'hôpital comme aristocrate insolent ; un ministre protestant comme aristocrate intrigant ; un receveur des rentes, comme aristocrate invétéré ; deux négociants , comme ayant déserté la
Société populaire pour s'affilier au club des Modérés ; un autre négociant, comme homme riche , égoïste , et ayant ses associés à l'étranger; un imprimeur et on jardinier, comme notables suspendus; un tailleur, comme s'étant vu refuser une carte de civisme.
On le voit , sur ces listes le noble coudoie l'ouvrier , le riche est accouplé au prolétaire. C'est le peuple qui fournira le plus de victimes à ceux qui se vantent, c'est le registre municipal de Strasbourg que nous copions textuellement , c d'avoir purgé le serf de la liberté d'autant » d'ennemis de la souveraineté du peuple. •
Il fallait des ressources à ce gouvernement de despotes. On dépensait énormément pour solder et encourager le zèle d'une armée de seydes et d'agents. Comme fauteurs de propagande révoluUomiaire, la Municipalité avait appelé a Strasboui^ tout ce que les Sociétés populaires de France comptaient d'hommes tarés, violents, sanguinaires. L'avidité de cette tourbe était insatiable , la police secrète absorbait beaucoup d'argent. H entrait aussi dans les projets de Saint-Just, nous le savons, de ruiner les riches pour partager leurs dépouilles entre le peuple qui chérirait alors une révolution si large et si bienfaisante. Au moment de la défaite de Wisscmbourg , quelques négociants de Strasbourg, dans un élan de douleur et de patriotisme , avaient offert d'avancer quelqu'argent à la République dont les caisses étaient ruinées. Ils ne savaient guères de quelles odieuses conséquences leur dévouement allait les rendre victimes. Joignant l'insulte à l'oppression , Saint-Just , rappelant ironiquement <(»s ofTi'cs de concours, rédigea, — car c'est lui qui doit
passer poui' l'auteur des nombreux arn^tcs que Ton va lire ; c'est son style ; c'est son laconisme affecté ; c'est sa froide et impitoyable raillerie; — il rédigea donc l'arrélé suivant que contresigna Lebas: t Les représentants, etc., » informés de la bonne volonté des citoyens du Bas-Rhin
» pour la patrie ; convaincus par les démarches et les > sollicitations faites auprès d'eux pour provoquer les » moyens de repousser l'ennemi commun, que la pali'ie 9 n'a point fait d'ingrats dans ces contrées; touchés delà » sensibilité avec laquelle les citoyens fortunés de Stras- » bourg ont exprimé la haine des ennemis de la France » et le désii* de concourir à les subjuguer; fi»appés des » derniers malheurs de l'armée que les riches de cette » ville se sont offerts de réparer ; plus touchers encore de » l'énergie de ces riches qui , en sollicitant un emprunt » sur les personnes opulentes, ont demandé des mesures » de sévérité conlre ceux qui refuseraient de les imiter;
» Voulant en mon\e t(»mps soulager le peuple et l'armée, » arrêtent ce qui suit : 11 sera levé un emprunt de neuf » millions sur les citoyens de Strasbourg, dont la liste est » ci-jointe.
» Les contributions seront fournies dans les vingt-quatre » heures.
» Deux millions seront prélevés sur cette contribution » pour être employés aux besoins des patriotes indigents » de Strasbourg. Un million sera employé à fortifier la » place. Six millions seront versés dans la caisse de » l'armée.
» Le Comité dii Surveillance est chargé de l'exécution >> du présent arivté.
» ASlrasbourg, le iO du deuxième mois de Tan 2. » (31 oclobrel793.)
> Saint-Just, Lbbas. »
Le Comité Je Surveillance se mit immédiatement à Tœuvre. Il commença par faire publier un avis aux termes duquel il déclarait émigrés tous ceux qui s'absenteraient pour se soustraire à cette contribution volontaire et patriotique ; puis il s'occupa d'asseoir sa répartition à laquelle les deux représentants prirent part comme conseil, comme pression, comme influence. Le secrétaire du Comité envoyait d'abord une circulaire portant qu'en conséquence de l'arrêté des représentants du peuple
Saint-Just et Lebas, du 10 brumaire, le citoyen
verserait par forme d'emprunt, dans les vingt-quatre
heures, la somme de dans la caisse du payeur
général de l'armée , et serait tenu de Élire viser sa quittance par le Comité de Surveillance. On n'était déchargé que par un reçu du payeur-général revêtu du visa du comité d'inquisition.
L'éUU de répartition dressé \your Strasbourg nous montre à quel effroyable abus d'autorité et d'arbitraire on osa recourir. L'ancien maire Diétrich fut taxé à 300,000 livres, ainsi que le banquier Zollikoffer. Le haut commerce, le négoce, la fabrique furent indignement dépouillés. On voit de petits marchands taxés :\ des sommes fabuleuses, impossibles à trouver, dans ce temps où le numéraire manquait presque complètement; car il faut savoir aussi qu'avant la sinistre apparition de Saint-Just , le c ommissaire Lacoste avait déjî\ forcé les propriétaires
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et les cominerc^'aiits de la ville à venir éelian(i[er à la (!aisse publique tout leur numcTairc contre des assignats, et près de deux millions d'argent monnayé s'étaient ainsi engouffrés dans cet échange inique. De simples ouvriers, des jardiniers, des maçons, plusieurs professeurs , figurent dans la liste des riches de Strasbourg , liste arrêtée et rendue exécutoire parSaint-Justet Lebas, à la suite de leur firmandu 10 brumaire. La contribution, du reste, ne frappait que sur cent quatre-vingt-douze habitants de Strasbourg , tandis qu*à côté de ces privilégiés, de riches citoyens, des banquiei's réputés très patriotes, ou ne voyaient point inscrire leurs noms sur la liste , ou n'étaient imposés que pour des sommes minimes. Chargés plus spécialement de la perception des fonds dans les communes rurales , les commissaires ordinaires, Milhaud , Ruamps, Guyardin , ne voulant pas en fait d'oppression se laisser distancer par leurs collègues , signifiaient aux imposés de la campagne et des cantons extérieurs qu'ils étaient tenus dé s'acquitter dans les dix jours de la publication de la taxe dans leur commune , sous peine d'un mois de détention pour chaque jour de retard et d'exécution révolutionnaire au bout du mois.
On cite des fiiits qui tirent les larmes des yeux. De partout avaient bientôt surgi des réclamations contre ^'arbitraire sauvage de la liste et de la taxe. Vu aubergiste de Strasbourg , imposé ù quai-ante mille livres , vint (Courageusement offrir à Saint-Just la clé de sa maison sur une assiette , en lui disant de se charger de ses dettes. Après la réaction thermidoricMine , Hulh proposa à la ('convention de n'^parciau plusiôi les injuslices commises
pur S;iiiil-Just duns II! département du Kbin; i) racoula qu'un négociant, taxé à deux cent cin(|uante mille livi-cs qu'il n'uvaitpasmAme pour fortune, ne put payer qtiednquanteniiilefi-fincs;iirut,parlesordresdu tyran, exposé pendant six heures , ignominieusement attaché fi la guiiloline. On e\igeai( cent mille livres du libniiro Ti-entlel: il n'en nviiii que dix mille en caisse. Son assncié et son beau-frf're Wurtz porta iui-mCme celte somme, en demandani ;'i Sniiit-Just d'être diiehai'gé du reste tie sa contribution. 11 ne reriU que les plus durs refus. Les deux familles s(ï cnlisfrunt , épuisèrent Icm-s dernières ressources cl ne pui(>nt Ipouvcr (pie quarante! six mille francs. Wurtz fitl jelc dims un cachot oîi il allendit six mois sn libertt'.
Jamais place couriuise de haute lulti; et d'assaut no fut si épouvautublemeni traiuîe. Le général autrichien sut tirer un immense parti de ces maladroites exactions. Il fit réimprimer l'odieux arriéré de Lcbas et Saint-Just elle répandi t p:irtotit , sûr de soulever l'indignation contre les pi'oconsuis et la haine contre leur République.
Ce n'est pas que dans celte oppressive , impopulaire et impolitique mesure de la contribution volontaire des neuf millions, Saint-Just ait trouvé l'occasion d'un lucre coupable. Non I pas une plainte ne s'^eva* qui permette ini doute sur son désintéressement. Libre de puiser it pleines mains dans celte mer d'or où tant d'anh-es eussent été chei-cher la fortune et satisfaiic une ignoble cupidité, Sjint-Just apparaît impassible et iritègi-c. [.a tentation ne monte pas juRqu':\ lui. Dédaigneux de ces richesses Inimrnsrs l'i farilts, il permet qu'on lui tourne à crime son
(îxccssivc dureté, son impitoyable cruauté, mais non Tavidité et l'amour des richesses. Quand il tomba, il tomba dignement. Il était plus que pauvre , (i) et la confiscation , cette mesure odieuse entre les plus odieuses de la Révolution , ne s'exerça que sur quelques ares de terrain pour lesquels ses héritières, ses deux soeurs, ne se virent attribuer, en 1827, que quatre-vingt-un francs, lors de la répartition du fameux milliard des émigrés et condamnés politiques.
Pendant que le Comité de Surveillance , la menace à la la bouche et Téchafaud en permanence sur les places , faisait rentrer les fonds sur lesquels Saint-Just ordonna de distribuer tout d'abord une première somme de cent mille livres , entre les patriotes indigents de la ville , le
(i) Les habitants de Blérancourt se souviennent cependant trèsbien d'un individu nommé Bontemps, mort il y a quelque temps dans un village voisin, et qu'h cause de ses relations intimes avec Saint-Just on appelait Bontemps-Saint-Just. Cet homme, si on en croyait la tradition locale , aurait été le prête-nom sous le couvert duquel Saint-Just aurait fait d'assez importantes acquisitions de terres dans la Benuce ; Saint-Just lui aurait de Paris envoyé de fortes sommes servant à payer des fermes entières. Quand le triumvir périt, Bontemps, selon les bruits qui courent, était encore en possession d'argent dont il n'aurait pas, soit par peur, soit par négligence , soit par cupidité , rendu compte à la famille du condamné. Nous parlons de ce bruit, parce que nous croyons bon de rassembler tout ce qui a rapport à Saint-Just ; mais nous n'y sgoutons pas foi. Si Bontemps eût acheté des biens à son nom , rien ne l'empêchait de les réclamer et de s'en emparer immédiatement après la mort de son ami , ou quand la sécurité fiit revenue. Bontemps mourut lui-même, après toute une vie de médiocrité qui prouve contre Taccusation.
tribunal révolutionnaire entrait en campagife de son côté contre ces ennemis du peuple appelés les marchands, Ks foarnissetirs , les commerçants qu'on désignait aloi*s aux colères stupides de la foule sous le titre d'accapareurs. 11 condamnait les brasseurs de Strasbourg < que la soif de >ror avait constamment guidés,? à payer, sous trois joui*s, deux cent cinquante mille livres , sous peine d'être d<*clarés rebelles à la loi et de voir confisquer leurs biens. Les boulangers etfariniers , « coup*^bles d'avoir fak haus- • ser les denrées de première nécessité, et qui doivent » être regardes comme ennemis du genre humain, • durent verser dans les caisses de l'Etat , — on appelait cela venger le peuple et reprendre à ces voleurs une partie de leur proie, — une amende de trois cent raille francs, et ceux qui n'auraient pas, sous huitaine, satisfait mi pî«ement, seraient déportés et punis par la confiscation de l(»urs biens.
Entre autres exemples de cet abominable arbitraire, on cite la condamnatron à quarante mille francs d'amende d'un cabaretier convaincu d'avoir vendu un litre de vin vingt sous ; il fut exposé sur la guillotine et incarcéré. On attacha aussi au poteau dinfamie pendant quatre heures un droguiste (jui avait vendu une livre d'indigo trentehuit francs, et l'indigo n'était cependant pas sujet à la laxe du maximum. Un garçon apothicaire ayant vendu de la rhubarbe cl de la manne au-dessus du cours, son maî- Ire dut payer (|uin%e mille livres d'amende.
Un arrêté de Saint-Just et Lebas, ordonnait au tribunal rriminel du déparlement du Bas-Rhin de faire raser la maison de quiconque serait convaincu d'agiolagt' ou d*a-
voir vendu à un prix au-dessus du maximum. Cet arrélé fut appliqué dans toute son impitoyable rigueur à un homme qui n'y devait point être soumis. Cet homme avait un locataire dont il voulait augmenter le bail. Ce locataire courut se plaindre au tribunal révolutionnaire qui déclara le propriétaire t coupable de dépréciation d'assi-
• gnats, > et ordonna que sa maison serait rasée sur rheureet qu'un poteau , élevé sur ses ruines, retracerait à la postérité le souvenir du délit et de la punition. Cette sentence fut soumise à Saint-Just qui la ratifia ; le procureur de la commune mit en réquisition des charpentiers, et le lendemain matin, il ne restait pas pierre sur pierre de la maison maudite. Nous avons la copie de Tarrété pris ù ce si\jet par l'accusateur public. Cette monstruosité ne peut être mise en dopte. Voici , du reste , un extrait du jugement rendu en cette circonstance par le tribunal révolutionnaire :
• Séance du 7 nivôse , l'an 2 de lu République fran- > çaise, une et indivisible; présents les citoyens Mainoni,
• Teterel et Wolf, juges. •
c Vu par le tribunal la dénonciation portée par le ci- » toyen Leclerc, chapelier de cette ville, contre Jean- » Michel Schaner, pelletier à Strasboui^, et contre Su- » zanne-Mai^uerite Schaner , fille dudit Jean-Michel Scha- » ner, prévenus d'aristocratie, d'avilissement des assi- » gnats, et ledit Jean-Michel Scbaner, en outre d'avoir t refusé d'accepter le loyer de maison du citoyen Leclerc t au taux du maximum ; ouï les citoyens Nicolas Tachet » et Louis Roos en leurs dépositions , les prévenus dans » leurs moyens de jusiification, leurs défenseurs offi-
> cicux , ensemble les réquisitions de l'accusateur public
> substitut; le tribunal, après avoir opiné publiquement, i jugeant les prévenus révolutionnairement, comme aris-
> tocrateshorslaloi, a déclaré ledit Jean-Michel Schaner
> convaincu d'aristocratie , de mépris pour les assignats ;
• d'avoir, hier, le 5 nivôse, le lendemain de la publicai tion de l'arrêté des représentants Saiut-Just et Lebas ,
• du 3 du courant , contre les agioteurs et ceux qui ven-
• dent au-dessus du m/mmt^m, refusé du citoyen Lederc,
> son locataii*e,]e loyer de sa maison,poiir le quartier échu
> le 25 décembre (vieux style), au taux du maximum^ en » exigeant de lui l'exécution de leur bail du Si février » dernier, par lequel il rendait 400 livres par quartier; a » pareillement déclaré sa fille , Suzanne-Mai^erite Schaner, convaincue d'aristocratie et d'avoir discrédité les assignats, en disant que l'assignat de 5 livres ne valait que 50 sous. En conséquence, le tribunal, en confondant les deux délits, a ordonné que la maison dudit Schaner sera rasée, conformément à l'arrêté mentionné ci-dessus dont il a été fait lecture , qui porte qu'il est ordonné au tribunal du département du Bas-Rhin de faire raser la maison de quiconque sera convaincu d'agiotage, ou d'avoir vendu à un prix au-dessus du maxi' mum; ordonne que sur la place de ladite maison il sera dressé un poteau sur lequel on affichera le présent jugement sur une plaque de fer-blanc, lequel poteau sera placé par l'exécuteur des jugements criminels , pour servir de terreur aux conlre-révolutionnaires, aux agioteurs, et retenir dans le devoir tous ceux quipour-
» raient être tentés d'avilir lu monnaie nationale et d'en-
> t'i eiiiilte la loi ilu maximum ; condainue Icdil Schaner à » |)ayei* au citoyen Leclerc tous les frais de déméuage-
> uieiit et lous ceux qu^il aura fails poui' un autre loge- » ment , d*apfès les étals qui seront ceitifiés et visés par » le tribunal; ordonne, en outre, que le présent juge- » ment stM'a imprimé en les deux langues , et que le tout » soit exécuté à la diligence de Taccusateur public subs-
> titul.
> Fait et jugé ù Strasbourg, les jour et an que dessus. » Signé : Teterel, Mainoni, Wolf etHoouEL, comniivS- » greflier. »
Apivs les événements de Thermidor , les habitants de Strasbourg portèi*ent jusqu'aux pieds de la Convention leurs plaintes , leui*s doléances et leurs espérances. Ou lut à la tribune cette épouvantable sentence du tribunal révolutionnaire de Strasbourg. Voici ce que nous trouvons au MoniUnr du 41 ventôse an 3 (I" mai's 1795) :
« L'Assemblée entière trémitd'hori"eur a cette lecture.
» Deutzel : Le malheureux propriétaire de cette niaiî son , âgé de quatre-vingts ans , fut jeté dans la i*ue et » guillotiné le même jour; sa famille erre depuis ce
> temps ; la maison fut rasée et la Nation obligée de faire » une dépense de 30,000 livres pour empêcher que les
> deux maisons voisines qu'elle soutenait ne s'écrou- » lassent. Je demande le renvoi au Ck)mité des Secours » pour qu'on accorde des indemnités à cette malheureuse » famille. »
» Harailon : Je demande , moi , qu'on renvoie aussi au » Comité de Législation, pour examiner si l'on ne devrait » pas faire rétablir la maison aux frais des juges, eï
» au Comiié de Sûreié Générale pour les poursuivre. » » DuBOY : Ces juges ont eu la main forcée par Saint-
» Just etLebas. Ilsu'avaientd'auti*e alternative que d'ac-
» copier leurs fonctionset déjuger au gré des dictateurs,
h ou d*étre guillotinés. »
f Bassal : J'atteste a la Conventîcm que Mainoni , Vm de ceux qui ont rendu ce jugement , est un intrigant prévenu de dilapidations énormes pour raisons des* quelles il était poursuivi. Il se réfugia auprès da Saint- Just et Lebas » à qui il demanda de Mre partie du tribunal et du Ck)mité de Surveillance de Strasboui^. t j» André Dcjmont : Ce n'était point là un tribunal : il n'y avait pas de jurés , point de formes; c'étaient trois individus qui égorgeaient à leur gré* N'est-11 pas atroce qu'on vienne vous dire ici que c'est parce qu'ils craignaient trétre guillotinés eux-mêmes que ces hommes faisaient guillotiner des innocents? J'ai demandé le renvoi au Comité de Sûreté générale. > » MÉAULLE : Je demande le renvoi au Comité de Législation ; le code pénal porte une disposition contre tous ceux qui , méchamment , feront détruire les bâtiments. II ne faut pas souffrir que les maisons soient rasées au gré de quelques intrigants , de quelques fripons. On dit que ce Mainoni a cinquante mille livres de rente. C'est une raison de plus pour les condamner à rebâtir la maison a leurs frais, i
D Le renvoi est décrété aux Comités de Législation , de Sûreté Gén(»rale et de Secours. »
* André Dumom : Je demande que l'arrêté pris par Saint-Just et Lebas soit annulé. 11 est inutile de démolir Tome II. 3
> les uiaiscius. Si les propriélaires sont coupables « il faut
> les punir ; mais il faut laisser les maisons debout.
» L'arrété pris par Saint-Just et Lebas est annulé. » Un autre fait n'est pas moins odieux; plus odieux ptîulH^lre est-il par sou caractère de fourberie et de mensonge. Tous ces excès commençaient à soulever Findi- <> nation dans Strasbourg. Des plaintes sourdes d'abord , bientôt plus hardies , s'élevèrent de partout. Une portion de la municipalité elle-même, quoique sous la pression du maire Monet, ne put s'empêcher de faire entendre (|aclques observations. Monel crut son pouvoir en danger et résolut de se débarrasser de ces censeurs gênants malgré leur timidité. Il fallait en finir avec la réaction naissante. On inventa une lettre qu'un prétendu marquis (le Saint-Hilaire, émigré à l'armée de Wurmser, écrivait à un de ses amis habitant de Strasbourg. Cette lettre (Uaaillait tout un complot dont la réussite certaine devait l'aire tomber la ville aux mains des coalisés. Le marquis annonçait à son correspondant que deux cents émigi*és riaient, un à un, à force de ruses et de temps, parvenus à s'introduire dans la place. Deux mille nobles français, déguisés en volontaires, allaient encore se présenter aux portes de la ville , où leur uniforme les ferait recevoir. Deux cents d'entre eux se porteraient vivement chez les commissaires de la Convention qu'ils égorgeraient , ainsi qu'une portion des ofliciers municipaux fidèles à la République. Les autres municipaux, « nos amis > , disait la lettre, seraient respectés et revêtiraient de suite une écliarpe blanche pour prendre la tête du mouvement. Tout éiait prêt. Les nobles énngrés n'attendaient qu'un
signal pour s'élancer de la forêt de Haguenau. La lettre parlait aussi de prêtres restés à Strasbourg, de leur fiuesse, de la direction à leur imprimer , du discrédit des assignats à obtenir par des bruits adroitement répandus , de millions envoyés de la Hollande et de rAngleterreparPitt, de précautions à prendre. Sitôt les émigrés entrés , il fallait mettre le feu partout , enclouer les ca^ nous 9 et calomnier surtout Farrnée révolutionnaire qui allait arriver à Strasbourg. On répandit les bruits que cette lettre avait été saisie aujc avants-postes ennemis, dans un combat de détail. C'en fut assez pour débarrasser Monet des municipaux réactionnaires; il n*en fallait même pas tant, en ce moment où un simple soupçon élisait tomber les têtes par centaines, et le 2 novembre , Saint-Just et Lebas rendaient Tarrêlé qui suit :
€ Les représentants du peuple , etc. , informés que les » ennemis ont pratiqué des intelligences dans Strasbourg » parmi les autorités constituées , considérant Timminence ^ du danger , arrêtent ce qui suit :
» Art. i*' L'administration du département du Bas- » Rhin est cassée; les membres seront arrêtés sur le » champ, à Texception des citoyens Neumann, Didier, » Mougeat, Berger, Teterel, et seront conduits de suite » en arrestation à Metz.
» Art. 2. Les citoyens Neumann , Mougeat et Teterel , » formeront une commission provisoire pour Texpédition » des affaires.
» Art. 3. La municipalité de Strasbourg est également » cassée, à Texception du citoyen Monet, maire. La » Société populaire remplacera la Municipalité par une
» coniiniss»lon provisoire de douze membres pris dans
> son sein , dont le plus âgé remplira les fonctions de » procureur de la commune. Les membres de la Munici- » palit(^ seront conduits en arrestation à Châlons.
» Art. 4. L'administration du district de Strasbourg est
> également cassée ; cinq membres , élus par le comité
* de surveillance de ladite ville, en rempliront provisoi- » renient les fonctions. Les membres du district de Stras- » bourg seront conduits en arrestation à Besançon.
» Ait. o. Le commandant de Strasbourg et le comité
> de surveillance de ladite ville y sont chargés d'exécuter
* le prrsent arrêté , de manière à ce que les membres » des autorités cassées soient hors de là ville demain à » huit heures du matin.
* A Strasbourg, le i2 du deuxième mois de Tan 2. »
1 Saint-Just. — Lebas. »
On se pi'éoccupaît dans la ville du sort des officiers nuimclpaux. On les plaignait; on accusait de dureté les représentants. Saint-Just voulut faini taire ce commencement d'opposition. La société populaire lui avait écrit pour solliciter de lui le rappel de la Municipalité déportée dans rintérieur. Voici la lettre que le club reçut de Saint- Just :
« Fi'ères et amis ,
» Nous sommes convaincus qu'il s'est tramé une con- » juration pour livrer la ci-devant Alsace , comme il s'en » est tramé pour livrer les autres parties du territoire di» » la République ; nous somm(îS convaincus qu'après la
H [liisi; Oi; Wisseiubourg , remionii u Tait sur Slras!)(j::i'^
■ les miînios tentatives poui- s'y procurer ilos intelligen- B ces et surprendre la ville.
■> Quand nous y urrivânic'S , l'armée semblait dese»-
• pérée ; elle était sans vivres , sans vêtements , sans dis- » cipline, sans chefs. H ne i-égiiiiU dans la ville aucune » police ; le pauvre pi;uplt.' y gémissait sous le joug des
> riches, dont l'aristocratie et l'opulence avaient fait le
> malheur en dépréciant la monnaie nationale , et en
> disputant à l'enchère les denrées à l'homme indigent.
■ Les portes de la ville se fermaient tard ; le spectacle^
• les lieux de débauches, les rues étaient remplies d'of- 1 liciers; les campagnes étaient couvertes de militaii'cs
> vagabonds.
> Quand donc le peuple était malheureux, quand l'ar-
> mée était trahie et péi'issait de misère, quand le crime
■ et la contre-révolution marchaient en triomphe dans
• cette ville, que taisaient ses autorités constituées? Le 1 compte qu'elles ont à rendi'e au peuple français est
> terrible; elles négligèrent les réquisitions de grains, 1 celles des charrois , des bois de chauBiige. Elles pas-
> saîent des marchés de chandelles ît sept francs la livre.
> Les soldats de la liberté pourrissaient dans les hôpi-
• taux. Elles négligeaient tellement leurs devoirs qu'il est » impossible de se procurer le témoignage d'aucun acte
> de surveillance et d'énergie patriotique de leur part.
• Quelle âme fut sensible dans un pays où tout fut mnN 1 heureux?
1 Opendant, on surprend des lettres qui annoncent
— ôi —
|M»iies ! .\uii8 bannissons au nom du salul public les autorités constituées: nous imposons les riches pour faire Iraisser les (lennvs: le tribunal militaire (ait fusiller plusieurs conspirateurs sur lesquels ou trouve des coi-ardes blanches ; on surprend des postes où il manque vingt-ct-un hommes de garde par hi fiuile du chef de lé<;ion qui nous est conduit par le commaiidant de la place ; on trouve dans les guérites des remparts des couronnes empi-eiutes sur des étofles; on arrête dai]3 la ville des émigrés , des scélérats , des partisans du fédéralisme qui, jusqu'alors, y avaient vécu dans la plus profonde sécurité I Nous prenons diverses mesures de police ; le peuple l'entre dans ses droits; llndigence est soulagée ; I armée est vêtue , elle est nourrie ; elle est renforci^^, Taristocratie se tait, l'or et le papier sont au pair.
• Pourquoi ce bien n'avait-il pas été fait? De quels hommes publics peut-on dire qu'ils sont innocents du malheur du peuple? Or, étiez-vous heureux? avait-on versé une larme, une seule larme sur la Patrie?
» Tous les hommes se doivent la vérité ; nous vous la dinjns. Votis êtes indulgents pour des magistrats qui n'ont rien fait pour la Patrie. Votre letti*e nous demande leur retour. Vous nous pariez de leurs talents administrjlifs ; vous ne nous dites rien de leurs vertus révoltiliounaires, de leur amour du peuple, de leur dévouement héroïque à la liberté ! Nous avons eu confiance en vous ; nous vous avons demandé de vos membres pour veiller à la sûreté des postes, |K)iirreml>la<'er 1rs nuloriies «'xpulsées. Nnus avons écouté jour
et nuit les soldats et les citoyens ; nous avons soutenu le faible contre le fort. Ce sont les mêmes cœurs qui vous parlent en ce moment. Ce n*est point du retour de vos magistrats indifférents que vous devez vous occuper, mais de l'expulsion d'un ennemi qui dévore vos campagnes et de la découverte des conspirateurs cachés sous toutes les formes.
> Il a existé une conjuration pour livrer Strasbourg. Nous venons de recevoir la dénonciation qu'il existait deux millions en or entre les mains de l'administration du département : ce fait doit vous surprendre ; nous en donnons avis à la Convention Nationale. 11 est impor^ tant que ce fait soit vérifié. Frères et amis » c'est la Patrie , c'est le peuple qu'il faut plaindre ; c'est l'tninemi qu'il faut poursuivre. 1^ pitié pour le crime est ùàie pour ses complices, et non point pour vous. Le temps démêlera peut-être la vérité; nous examinons tout avec sang-froid , et nous avons acquis le droit d'<Hre soup* çonncux. iSolre devoir est d'être inflexibles dans ks l)rincipes. Nous vous devons de l'amitié ; nous ne vous devons point de faiblesse. Nous devons tout à la Patrie. Nous persistons , jusqu'après le péril , dans notre arrête. » Salut et fraternité.
» Les représentants du peuple envoyés extraordinaîre- » ment à Tarmée du Rhin ,
» Signé Saint-Just et Lebas. »
Nous n'avons point hésité, avant de raconter la proscription de la Municipalité et des autorités de Strasbourg, jiflire que Icprrlexte en avait été abominablement odieux
à furcro ilc fuuiberîe ci de mensonge. Une pièce autheiili- (|ue Ta démontrer toute Tabsurdité et la fausseté de cette hypocrite comédie. Après la mort de Saint-Just et parmi ses papiers, on trouva tout un cahier d'observations <*crites par plusieurs des principaux révolutionnaires, par un nomme Blanié , un des agents sans doute de la police secrète des deux commissaires extraordinaires. Voici ce que Blanié écrivait à Saint-Just pour l'engager à se méfier du maire Monet : c A-t-il dressé procès verbal
> de la lettre qu'il a reçue du chevalier de Saint-Hilaire ;
> ou a4'4l voulu faire une plaisanterie de la conspiration de » Strasbourg ? Qu'il ne pense pas à nous endormir par ses • paroles ; quoique maire , il ne mérite pas moins notre » scrupuleuse surveillance. N'avons - nous pas assez
> d'exemples , et, si nous n'en avons pas de lui , devons- » nous les attendre pour nous en convaincre? Non, il faut 1 les prévoir; »
Quelques jours plus tard , Saint-Just rendait compte à la Convention , et elle approuva sa conduite, de ses mesures sévères contre les autorités constituées de Strasbourg cassées par lui et dont les membres avaient été envoyés en arrestation à Metz , à Ghâlons et à Besançon.
Ce ne fut pas tout ; le 6 novembre , Saint-Just et Lebas firent arrêter tous les présidents et secrétaires des Sections en exercice au 31 mai et c tous ceux qui ont mani- » festé quelques connivences avec les fédéralistes. » Cette catégorie de suspects n'était pas assez large encore, puisqu'ils destituèrent et emprisonnèrent tout l'état-majorde la garde nationale, et le firent interner à Dijon pour y servir d'ôiage jusqu'à la paix.
L'université de Strasbourg, suspectée de fédéraiîsmc , voit arrêter tous ses professeurs ; des instituteurs qui , ne sachant pas la langue française » ne peuvent r^meigB^ , sont incarcérés comme anti-révolutîonnaii^.
Les administrateurs du dcparl^rnent de la Meurtbe furent aussi envoyés par Saint-Just à la maison de la Foi^e de Paris , pour répondre de leur conduite du Comité de Sûreté générale. 11 avait suffi , pouf les faipe arrêter, de la dénonciation de quelques fournisseurs des vivres. Ils languirent plusieurs mois dans les prisons , heureux encore d'en être quittes pour la détention et la crainte de la mort.
Mais la contribution volontaire ne s'aequiltail que lentement ; il fallait un exemple , puisque les arrêtés comminatoires ne suffisaient pas. Les représentants décrétèrent que le particulier le plus riche et le plus imposé dans Tordre de la liste , parmi ceux qui ne se seraient pas acquittés dans les vingt-quatre heures^ serait exposé sur réchafaud. Le lendemain , un des plus notables habitants de Strasbourg fut attaché à la guillotine pendant trois heures, trois siècles!... On en sait Un qui subît cette honte pendant vingt-quatre heures. 11 ne faudrait point essayer de melti*e en doute la véracité de notre récit; nous n'écrivons que les mains pleines de preuves. Voici une lettre écrite au ministre de l'intérieur par Berger , fagenl du conseil exécutif :
« Strasbourg, 49 brumaire (9 novembre 1793;)
» Citoyen ministre , les citoyens Saint-Just et l^bas , » représentants du peuple près Tarniée du Hhin , pren-
» neiii les mesures les plus rigoureuses pour purger
• Strasbourg et rarméc de tous les arîstoerates et^mal-
> veillants de toute espèce. Nous faisons tous nos efforts
> pour seconder leurs vues bienfaisantes. Benki, mon
• collègue y est parti pour Neuf-Brissach , faire mettre en
> exécution un arrêté des représentants. Les représen-
> tants lèvent neuf millions sur les riches de Strasbourg.
> Ils crient , mais ils paient. C'est aujourd'hui le jour fah tal oh la somme doit être versée entre les mains d'un
> trésorier. La guillotine est permanente ; c'est ce qui les » fait marcher; l'assignat a repris de la faveur; ils ne » parlent plus d'argent qu'en cachette. Sous peu, Stras- » bourg ne sera plus reconnaissable. t
Trois jours auparavant, le représentant Michaud écrivait de Strasboui*g à la Convention cette lettre lue en pleine séance , le 25 brumaire :
€ Citoyens collègues , la Terreur est à l'ordre du jour » sui' cette frontière; les tribunaux révolutionnaire et » militaire rivalisent de sévérité contre les égoïstes et
> conspirateurs. Tous les riches contre-révolutionnaires
• et fanatiques des villes et des campagnes sont arrêtés
> par nos oixlres. Nous croyons que leurs trésors, qui » sont encore sous le scellé, produiront ù la République » plus de quinze millions en assignats et numéraire. Trois I. ou quatre jugements du tribunal révolutionnaire ont » fait verser dans les «caisses publiques plus de six cent » mille livres d'amendes.
» Nos collègues Saint-Just et Lebas ont fait déporter » dans rintérieur tous les corps administratifs, et nous » avons fait arreler et déporter à Dijon tout l'élat-major
1 (Je la gai'de nalioiiale. C'est ainsi que l'ancien complot
> de livrer Strasbourg à Vennemi s'exécute.
» Plusieurs officiers supérieurs et soldats ont été fusil- » lés à la tête des camps. Le peuple sans-culotte se ré- » veille; Tannée du Rhin s'électrise: celle des rois et des
> esclaves recule d*effroi. L'aile droite des ennemis vient » d'abandonner deux lieues de terrain et plusieurs villa-
> ges dont les habitants fanatiques ont émigré.
• Nous vous envoyons le neveu du général autrichien » Wurmser, qui a été pris à Strasbourg. B Du renfort de cavalerie , et l'armée des despotes sera
> bientôt anéantie.
> Salut et fraternité, J.*B. Milhaud. >
Nous voulons encore citer cet article que le rq)résentani Guyardin publiait dans le journal le Courrier de Strasbourg , aux premiers jours de novembre :
< La Terreur est à Tordre du jour ; l'aristocrate est terrasse , et le traître caché tremble en se voyant dans Timpossibilité de nuire. Le tribunal révolutionnaire et le tribunal militaire exercent enfin avec toute la sévérité la vengeance d'une nation dont la patience n'a duré que trop longtemps. Les traîtres et les conspirateurs ne leur échapperont pas. Saint-Just <^t Lebas rivalisent avec nous dans les mesures sévères taiais indispensablement nécessaires de salut public; ils font transfi'nxT dans Tintérieur ^de la République toutes les autorités constituées, excepté quatre de leurs membres ; ot nous , nous avons fait déporter presque tout Tétat-major do la garde nationale. Ils ont imposé un
^ emprunt forcé de neuf millions sur tous les riches , et 1» nous, nous avons ordonne l'arrestation de tous lesbau- V qnîej*s, agents de change , notaii*es, et de tous les in- ■è dividus de la ville et de la campagne, contre lesquels i s'élève quelque suspicion. Nous avons fait plus : toutes » leurs richesses sont séquestrées et seront au moins » prêtées ù la nation , pendant que leurs pei*sounes reste- » ront comme otages enfeiinées jusqu'à la paix. Nous » ci*oyonsque les sommes qui se trouvent sous scellé se • montent à deux ou trois millions en numéraire et à » (|uinze à seize millions en assignats. Les caisses natio- » nales se remplissent par les amendes considérables » imposé(3S pai* le tiMbunal révolutionnaire établi par » nous. Les riches égoïstes et les accapareurs qui i*efusent » d'olx^ir a la salutaii*e loi du maximum ^ sont frappés par » la justice vengeresse; la guillotine est en pennanenceà » Strasbourg. Le peuple des sans-culottes s'éveille et son » réveil est terrible. Envoyez-nous une colonie de Montais gnai'ds de Paris pour propager sur ces frontières Ta- » mour bi'ùiant de la République, et les hordes coalisées r> des despotes ne repasseront plus le Hhin qui sera leur » tombeau. »
11 fallait bien aussi presser la rentrée des fonds. La populace , ce que l'on appelle les pauvres en temps de révolution, s'impatientait. Pour la calmer, un arrêté de Saint-Just et Lebas , en date du 22 brumaire, ordonna au payeur de l'armée de tenir à la disposition de la Municipalité de Strasbourg et sur les fonds provenant de l'emprunt des neuf millions, cinq cent niilic livi'es ù employer iminé(lial(»nienl au soulagement des familles
indigentes de la ville. Quelques jours plus tard , les pauvres recevaient encore d'énormes sommes dont le total n'alla pas, avec les précédentes distributions, à moins de deux millions.
Nous voulons épuiser d'une seule fois TensemMe des faits qui constituent la Terreur à Strasbourg, avant de raconter la Terreur à Tannée. Quand nous parions de Tensemble de ces faits , nous n'avons pas la prélentipn de tout savoir et de tout dire. Il faudrait des volumes nen que pour celte partie si courte , deux mois ! de la vie de Saint-Just. Ce n'est ici qu'une brève analyse que nous nous efiForçons encore de rendre très succincte.
Toi^ours poursuivi par son idée de c^tralisation très applicable du reste et très utile dans la circonstance , Saint-Just voulut que le$ départements allemands fissent à toujours scission avec leurs anciennes coutumes , avec la langue et le costume germaniques. Il décida qu'on n'enseignerait plus dans les écoles que la langue française. Le i 5 novembre , il rendait encore cet arrêté qui frise le burlesque : t Les citoyennes de Strasbourg sont invitées de » quitter leurs modes allemandes , puisque leurs coeurs i sont français. »
I^'s croyances religieuses des habitants de Strasbourg ne furent pas plus respectées que les souvenirs de la pairie. Après avoir proscrit la littérature et les sciences en fermant la bibliothèque publique dont ils firent un magasin à fourrages, les Jacobins pensèrent à déshonorer les arts et la religion, en déshonorant l'admirable cathédrale i\ la façade dentelée de si fines sculptures, enri-< (iiie de si innombrables et si précieuses statues. Ce
ToMt II. 4
n'éuiit fuis assez ilavoir souillé le saiut temple eu y ïnivi)duisaui le culte iguoble de la Déesse Raison ; on se réunît vn club où Ton paria de rendre le peuple à la Yérité, à la philosophie, de déchirer le flambeau du fanatisme. On montra le prêtre d*accord avec le tyran pour enchaîner le î;enre humain. Du prêtre , ou passa nécessairement aux idoles qu'il adorait. La conclusion nécessaire fut qu'ilCillait abattre ces idoles. L'intervention de Saint-Just et de Liïbasfut réclamée > et le 4 frimaire (24 novembre 1793), ils rendirent Tarrété suivant : t Les représentants près >« Tarmée du Rhin chaînent la Municipalité de faire abattre » les statues de pierre qui sout autour du Temple de la
> Raison et d'entretenir un drapeau tricolore sur la tour
' dudil Temple.
» Signé Saint-Just et Lebâs. >
Immédiatement, le maire Monet i^équit, c en censér> (|uence de Tarreté des représentants du peuple Saiut- » Just et Lebas, et pour enlever et détruire toutes les » statues du Temple de la Raison, non-seulement les
> ouvriers, mais les citoyens en état de se servir d'un » marteau , pour les abattre le plus prompt^nent possii l)lc.> (Textuel.) L'œuvre de vandalisme commençasous les ordres et la direction d'un ingénieur de TEtat. Dès le 30 novembre , une partie des statues gisaient déjà sur le pavé de la place , et l'ingénieur annonçait que le reste disparaiti*ait < aussi vite que le permettrait la rareté acj> luelle des ouvriers.» Heureusement, il n'osa pas briser hcaucoup d'effigies dont la ruine eût dégradé le monuineut; il se rappela à temps le décret de la Convention, du T) juin 1793, piononrant la peine de deux années de
fers contre quiconque dégraderait les monuments pirblics, et il refusa de passer outre. La Municipalité prit l'avis de Saint-Just, et la prudence de l'ingénieur fut louée. On avait aussi essayé de renverser cette flèche , chef-d'œuvi'e de hardiesse, de science et d'art, qui couronne Tantiquo cathédrale de Strasbourg; mais le levier de ces vandales no put mordre sur le ciment cinq fois séculaire, et l'œuvre de destruction dut être abandonnée. On se consola en fîUsant enlever toute l'argenterie des églises de la vilii^ et en l'envoyant à la Convention sous prétexte de don patriotique.
Le voisinage de l'armée mal nourrie , mal habillée , mal payée , fut la cause de réquisitions énormes qui achevèrent la ruine de la ville. Ainsi, un jour, c'est dix mille paires de souliers qu'on demande aux habitants , et avec celte brutalité d'expressions : t Dix mille hommes » sont nus pieds à l'armée. Il faut déchausser tous les » aristocrates de Strasbourg dans le jour, elque demain, » à dix fleures du matin, les dix mille paires de souliers » soient en marche pour le quartier général.
» Signé Saint-Just et Lebâs. »
Le même jour, on affiche par la ville cette autre proclamation : « Tous les manteaux de Strasbourg sont en » réquisition; ils devront être rendus demain soir dans le » magasin de la République. »
La veille, Saint-Just demandait deux mille lits ù tenir prêts dans les vingt-quatre heures , chez les riches de Strasbourg, pour être livrés aux soldats; les riches traiteraient ces militaires à domicile et les soigneraient avec
ic ri%|)0c4 du à c la vertu » et aux défenseurs de la li^ berté.
Après le neuf Thermidor , les citoyens de Strasbourg prt'^sonlèrent, nous Tavonsdit^ leurs réclamations à la Convention. Us eurent à faire un douloureux tableau de leurs souffrances, de leurs ruines, de leurs larmes» de l'inutilité de ces souffrances aussi et de tant d'eiacticMis. Voici cit que nous lisons dans leur mémoire : c Une invitation fut faite aux citoyens de venir an secours de l'armée qui manquait d'habits, au secours des hôpitaux qui manquaient de charpie, de draps et de couvertures; toute la commune s'empressa de prodiguer à nos gém^ reux (h'-fenseurs tout ce dont elle pouvait se passer. Elu peu de temps » on réunit à la municipalité 6,879 tant habits que vestes, culottes et pantalons, 4,767 paires de bas; 16,921 paires de sou1iei*s ; 863 paires débottés; 1,351 manteaux; 20,518 chemises; 4,524 chapeaux; 523 paires de guêtres; 143 sacs de peau ; 29 quintaux de charpie; 21 quintaux de vieux linge; 2,673draps de lit; ÎKX) couvertures et un grand nombre d'antres objets ; et dans le même temps , les citoyens portèrent à l'arsenal une immense quantité de vieux cuivre, pour servir à la fonte des canons.
> La plupart de ces effets sont restés entassés dans d(5S magasins ; une partie y a pourri ou a été mai^H'^ par les rats; on a abandonné le reste au premier venu ; mais le but de spoliation était rempli , et c'est tout ce qu'on se proposait. »
Iva réquisition n'atteignit pas que les fortunes ; eih.» s'exerça sur la personne des citoyens eux-mêmes. Sept
cents habitants de Strasboui^ furent constamment employés pendant quelques mois aux travaux de fortification <le la ligne de laQueîch éloignée de dix-huit lieues de la ville. De mois en moisseulem^t, on relevait les travailleurs qu'un même nombre de citoyens remplaçait «ttx terrassements. Pendant tout le mois de décembre, une petite lie faisant face au fort de Kehl fut gardée par trois c^ts strasboui^eois armés seulanent de niques et qu'on ex|)08ait ainsi inutilement aux rigueurs de la saison et aux dangers d'une attaque à laquelle ils n'eussent pu opposer qu'une vaine défense.
Qui pourrait s'étonner maintenant de l'admiration inspirée aux révolutionnaires par la conduite de Saint4ust? La lettre suivante adressée de Strasbourg à Daublgny l'adjoint au ministère delà guerre, par le patriote Gatteau, lettre qui fut saisie che^ Robespierre , nous donne une juste idée du naïf extase où tombaient les terroristes devant la Terreur si bien et si savamment maniée : f Strasbourg, septidi, 27 brumaire (17 décembre 1793.)
1 11 était temps que Saint-Just vînt auprès de cette
• malheureuse armée, et qu'il portât de vigoureux coups
• de hache au fanatisme des Alsaciens, ù leur indolence,
> à leur stupidité allemande, à l'égoïsme, à la cupidité,
• a la perfidie des riches : autrement c'en était fait de » ces beaux départemenis. 11 a tout vivifié , ranimé , ré- » généré , et , pour achever cet ouvrage , il nous arrive
> de tous les coins une colonne d'apôtres révolutionnaires,
» de solides sans-culottes ; la sainte guillotine est dans la
» plus brillante activité, et la bienfaisante Terreur produit
» ici, d'une manière miraculeuse, ce qu'on ne devait pas Tome II. 4.
> csiH^^(^^ d'un siècle au moins par la raison et la philo-
> Sophie. Quel maître b.,,. que ce garçon W. La colleciiou » de ses airétés sera sans contredit un des plus beaux
> monuments historiques de la Révolution. >
En apportant la Terreur à Strasbourg, les deux commissaires extraordinaires ne se rendirent pas coupables (|ue de leni*s propres méfaits seulement. Leur mémoire se chaire d'une bien plus ample et bien plus terrible responsabilité. A eux doivent s'attribuer les crimes des agents de condition inférieure ; à eux les vengeances particulières qui se commirent sous U; nom de patriotisme ; à eux les affreuses déprédations couvertes sous le manteau des réquisitions forcées ; à eux les tracasseries, les vexations des tyranneaux de second oi*dre ; à eux les arrestations opérées par la Municipalité se sentant soutenue ; à eux la barbarie raffinée de ces méchants qui pullulent aux mauvais jours et sortent de dessous terre, (îomme en sortent aux instants d'orage toutes les tribus des insectes avides et venimeux.
Quand un peu de liberté reparut, quand le courage revint après Thermidor, il y eut d'incroyables révélations (l'horreure que l'esprit humain se refuserait à croire , si d'autres horreurs commises dans toute la France, à Nantes par Carrier, dans le midi parCavaignac et Julien, dans le nord par Lebon, à Lyon par Ronsin et Couthon , pour ne produire qu(î quelques exemples , n'autorisaient à tout croire possible. H y eut des projets de noyades en masse dans le Rhin. Au Comité de Sûreté générale créé par Siiinl-Just, dès son arrivée à Strasbourg, on agita la question de se débarrasser d'un nombre considérable d(^
8US|)ecls. Pourcela l'aire, un parla de cuiisiruirc uiinHotlillG de bateau!L sur lesquels, à un signal donné, <m ombarquerail les siispccls , sous préiesic d'une atlaque de» ennemis sorunt de leurs lignes. Les bateaux n'étaient point h soupape rontnie à Nantes ; il fallait plus d'originalité. Sur la rive ft-in^aise, le eanoii tonnt^rait. Li-s Autrichiens, ei-oyanL à une aiu<|ite séiieute par la tk>ltille, la couvriraient de projectiles. 1*8 batteries franvaiscs , au lieu de tirer sur l'ennenii, feraient feu, comme par accident ou malailr<;ssc , sur les bateaux. Bieutùt, ceux-ci couleraient , el le bruit d'un insuccès couvrirait cet immense massacre. Mais Sainl-Just n'était point unCamer; il ne comprit point une telle et si aboimnable lâcheté. D'un autre côlé , on mit en délibération à la Municipnlité des journfMïs d(i seplembre fi Strasbourg; on parla d'exterminer ftii masse les détenus dont regorg'eaîent les prisons.
La plus odieuse figure de celte bande de scélérats, <^'est le prêtre apostat Eutnge Schneider. C'était un capucin allemand de l'électoral de Cologne , aussi savant que pervers. On ne sait trop ce qui l'amena en France. En 1790, il renonça à la vie monastique et prit place dans le cierge séculier. On recherchait en Alsace les hommes bien an coiu-ant des deux langues; comme prêtres , comme professeurs, on conçoil leur utilité. Il fut nommé vicaire épiscopal , aussiu')t après la réforme du clergé. Schneider crut ù la possibilité d'arriver vite et haut , en se laissant iwrter par les idées nouvelles ; il se fit donc ultrà-jacobiii. En 1702, l'intrigue et l'élection le portent aux fonctions daccusalour puWic aiipivs du tribunal révolution-
— is —
uit'iiv. C est un adorateur forceuo lie M^irat ; c'est ua émule de Fouquier-Tioville. Mailre du pouvoir absota, dans ee pouvoir ce qu'il aime et recherche, ce n^est pas seulement le des[iotisme , c*est le sang et le plaisir, sa double volufité.
Schneider avait appelé autour d<^ lui les hommes les plus violents , les plus perdus de réputation et d*a¥enir , récume de la Kévolutiou dans tous les départements allemands. Le repn'SL'ntant Baudot écrivait à un de ses amis : fl La Société populaire des départements de la Côte<l'Qry » des Vosges, d<.' la Haute-Marne, de la Meurthe, du
> Mont-Terrible, de la Moselle, de Saône-et-Loire et au- » très, nous a envoyé des propagandistes trempés an fer
> chaud du Père Duchène, pour i*égénérer la ville de
> Sirasboui^. L'esprit puMic gagne chaque jour par leor
> 7i;le et leurs lumières. Les harangues d'im côté, la * guillotine de l'autre, font espérer im succès complet. • Cette garde-du-corps , dévouée parce qu*elle était insatiable, on la nomma la Propagande. La Propagande marchait le pistolet au poing, le sabre nu, la menace à la iKluche. La Propagande se promena parles villes, Schneider en tète, la guillotine suivant dans un fourgon , et la guillotine ne chômait que rarement. Quand elle n'abattait r>oînt les tètes, elle pourvoyait de maîtresses la couche du voluptueux satrape et sa bourse d*ai^nt. La réquisition forcée n'atteignait plus seulement les hommes et les «•hevaux, les bras et les voitures, les vivres et les vêtements. Elle s'cxer^'a publiquement sur les femmes et les filles. Malheur ù celle dont la beauté touchait le uiisérabU' ! elle rievait se soumettre à Tinfaniie , ou sa famille
— i9 — espàrif sa vertu par l'expostUon iuir l'écbufuud. Mulbunr au riche déiioncii au ci-ileviiiit ciipuoin ! mi lir laxuil uudelà de ses fon;f s , df! sa fortutio, elle « rasoiv uuiion^ » faisait jns tic e de ses refus. Un jour, Schneider eut l'heureuse idé« de faire illuminer sa sanglante macbiae ; it va sans dire que ta fête se Ht aux dépens de la Famille da supplicié du jour. Les témoins du temps ne tarissent pas « sur les aiTeslations sans nombre , les rtéporlalious. IC'
> brigandage exercé sur toutes les fortunes , la violation
> de la pudeur» les confiscations, les menaces sanguinaires 1 qui tirent frémir l'hiiroanité. * Dans des oi^es nocturnes, Schneider et la Propagande Idissipolent , gâtaient, souillaient les comestibles . les vivres . les vins mis en réquisition pour tes malades et l'armée. Un de la Pn^iagnnde ne se contentait pas des vins de la réquisition ; il écrivait ce billet impudent au maire Honel , le digne accolyte de ces misérables : t Citoyen maire, je t'envoie
> l'ordre queje viens de recevoir ; lu vois qu'il nous fau-
> drait quelques bouteilles de Champagne ou de Bor- 1 deaux ; car nous n'avons plus que quelques bouteilles
> de vin doux , sur lesquelles on fait la grimace , ou qui
> du moins n'égayent ï>as. Bien entendu que tu viendras * aussi ce soir souper avec le citoyen L..., car tu lut fe- I ras plaisir. >
Avec cette bande de brigands, athées, libertios, endurcis au crime , déterminés pillai-ds, méL'hanls jusqu'à la férocité , spirituels quelques-uns , quelques-uns savants comme des prêtres défi-oqucs qu'ils éljùent, tous élégants decostume, presque des brigands de Schiller, Schneider était le vrai niaîli-fi de la ville et do pays. ïtien ne lui iv-
5i5fjit. On le iii\:iit . mais on lecraignaîi. On le méprisaît, mais on tremblait deTant lui. • Les villes sliluiniiiaieiit 9 sur son passage, t lit-on dans lu discoifrs prcmouoé, a|>rès son arrestation , et devant la Société popolaôre de Siimsbourg , par le maire Monet luî-méme, ce lâche adulateur de la puissance , ce lâche insulteur de la chute. Les pusilbnimes représentants du peuple envoyés tout dV lH)rd par la Convention ù Strasboui^, avaient bien sévi (H>ntre les innocents* contre les bibles; ils n'avsûeni osé se débarrasser de Schneider, dont l'influence et le pouvoir leur faisaient peur. Il arriva à Strasbourg pour Schneider et sa Propagande , ce que l'on vit plus tard i Paris pour Hébert, Konsin et les ultrà-terroristes. Schneider avait la force en main , comme Konsin disposait de s<in armée i*évolutionnaire : bandits ici, bandits là-bas. I..es premiers commissaires à Strasboui^ s'inclinèrent en août, septembre et octobre 1793, devant Schneider, comme Hobcspierre méns^ea Hébert en octobre, novembre et dtkrembre. A Strasbourg, Saint-Just n'avait point encore apparu ; de même qu'envoyé plus tard en mission vers le Rhin, sa force morale faisait à Paris défaut a Robespierre. Un singulier honneur était réservé au terroriste Saint-Just; celui d'abattre les ulli*à-terroristes Schneider (;t plus t^ird Hébert. Nous le montrerons tour à tour à b même œuvre en deux péripéties.
Quand Schneider apprit la prochaine arrivée de Saint- Just dont il connaissait Ténei^e et la résolution, il presseiitll les inimitiés (;t la lutte. Il oi^nisa dans l'ombre une puissante opposition dont le mot d'ordre était d'étudier (l'abord avec soin le nouveau commissaire, sa con-
(luitc, ses actes, ei surtout d'agir avec prudence. Tome la ville tressaillît bientôt devant la dureté des premières mesures de Saint-Jusu La contribution volontaire, ses exigences et ses rigueurs, suscitèrent, nous Tavons dit, de nombreuses réclamations. On murmurait partout. Ce fut une précieuse indication pour Schneider. U se mit à la tête des mécontents. Plus terroriste que la Terreur audehors de Strasbourg, dans la ville cet hcmme se fit modéré. Ses agents déclamaient tout bas contre la barbarie des commissaires extraordinaires. Monet, si longtemps Tami de Schneider, si longtemps son complice, raconte, et il doit bien savoir ce dont il parie, que les partisans de Taccusateur public refusèrent de concourir personneir lement à asseoir la taxe sur les riches ; ils ne voulurent pas consentir à l'expulsion des suspects hors de la ville, au moment où Tennemi se présentait pour une prochaine attaque; ils ne pourraient soutenir, disaient ces hommes sensibles , le spectacle déchirant de tant de familles éplorées , réduites à errer sans asile et sans foyers.
Un des plus odieux lieutenants de Schneider , un nommé Jung, s'en allait répétant que Saint-Justet Lebas ne s'environnaient que d'intrigants étrangers à Strasbourg. Jung, qui portait tout-ù-l'heure avec orgueil le titre de Fléau des Modérés , qui avait poursuivi, traqué, décimé les Sections accusées de modérantisme, maintenant préparait sourdement la réorganisation de ces Sections. Il avait été, trois mois plus tôt, chargé par les premiei*s commissaires de la €k)nvention de préparer un état des oUic'iers de la garde nationale convaincus d'incivisme ; cet état, il lavait dressé seul, et son rapport avait amené
l*arrestatîoa de tous les otHeiei^s de l^état-major; et aujourd'hui il parle en leur faveur, il leur prodigue des certificals de bonne conduite révolutionnaire.
Saint-^Just servit encore mieux les projets de Schneider avec son arrêté portant que, jusqu'à rétablissement de l'instruction publique , il serait formé dans chaque commune du département du Bas-Uhin, une école gratuite de langue française. L'arrêté aussi qui ordonnait aux femmes de Strasbourg de se di'ïpouiller des modes allemandes, ne souleva pas moins de colères. Par la cou* (juéte la ville était française ; elle était restée germaine par la langue et l'habit. Il y avait lutte , sinon violente , au moins très prononcée entre les deux principes , les deux nationalités; d'où deux partis très tranchés. Le parti allemand, ou alsacien, se sentit profondément blessé par cette double mesure dont il comprit la portée; on venait de le frapper à mort. Schneider sut tirer un immense profit de ces mauvaises dispositions. Il éleva l'opposition politique à la hauteur d'un sentiment national. 11 conçut, ou plutôt on l'accusa d'avoir conçu la coupabh; pensée de séparer l'Alsace de la France , de créer une République alsacienne. Ce fut ainsi qu'il prépara la cause de sa ruine par son ti*op d'habileté. Il fut alors facile de le perdre en l'englobant dans la spécieuse accusation de fédéralisme , cette lourde massue sous les coups de laquelle devaient succomber tant d'hommes politiques qui n'avaient jamais songé au morcellement de la patrie, telle que l'avait faite l'Assemblée Conslituante.
Saint-Just apprit bientôt ces menées. Il y avait eu des monacfîs (îl des imprudences, comme dans tous les com-
plots. On pariait de procès, de condamnaUmi à mort, d'exécution des représentants , tout comme s*ils fussent tombes déjà au pouvoir de la Propagsuide. Si Schneider avait patiemment attendu Toccasion d'attaquer SaintrJust, Saint-Just n'apporta pas moins de patience à préparer su vengeance contre Schneider. En constatant la puissance de ce misérable , il crut prudent de t^nporiser» Sûr d'ailleurs d'être parÊûtement: tenu au courant de son entreprise , il le suivit pas à pas et de loin , dans l'espérance d'une faute qui lui livrerait son ennemi. Cette faute fut commise.
L'armée française, d'abord repoussée par les coalisés, avait reconquis le pays jusqu'au Rhin , par une suite de succès que nous raconterons bientôt en suivant Saint- Just à l'armée. Schneider et son tribunal de sang partirent pour un autre envahissement , non pas celui du soldat , mais celui du bourreau. La guillotine remplaçait le canon sur cette malheureuse fi*ontière deux fois conquise par rélranger et par le compatriote , le compatriote plus féroce, plus avide et plus dangereux cent fois que l'étranger. Les familles qui avaient été forcées de recevoir les Autrichiens furent soumises à des excès impossibles à décrire. De lourdes contributions forent levées; l'échafaud en permanence tenait lieu de p^x^ptcur. La ruine était partout. Le deshonneur attendait les familles. Les exécutions succédaient aux exécutions. Ce n'est point à nous, ce semblerait, de raconter ces accumulations d'horreurs; nous n'écrivons pas la biographie d(; Schneider, ce fou furieux, ce monomane de la politiqiK*. Cependant, son histoire se lie si intimement à celle
TOMK II. 5
de Saiiit-Jiist que nous sommes obligés sinon de la raconter tout entière , au moins d*en dire quelques détails. Sous Schneider, b Terreur désola la contrée; le riche était ruiné, le paysan craignît bientôt pour sa médiocrité; toute une population, trente mille âmes, dit l'histoire, déserta la France, passa le Rhin, courutà la Forêt Noire, demandant à ses ombrages impénétrables, à ses retraites les plus inconnues, un asile contre les assassins.
n arriva jusqu'à Strasbourg une immense clameur de désespoir. On n'y parlait plus que des méfaits de Schneider. On racontait les fuyards portés sur les listes d'émigrés , la saisie ou plutôt le vol de leurs biens , les exécutions sanglantes, et par-dessus tout l'inconduite de l'ex-capuein. Un prêtre abjurait dans im village visitépar la horde de l'accusateur public. Schneider lui dit : Te voilà rentré dans le monde ; il faut te marier. — Mais je n'ai ni femme, ni argent, répondit l'apostat. — Qu'à cela ne tienne , répliqua Schneider , j'en fais mon affaire. 11 court à la tribune , annonce que l'ex-pretre veut une femme et qu'il va faire son choix parmi les allés de la commune, dont aucune n'aura le droit de le refuser, sous peine d'être traitée comme suspecte. Le soir , le prêtre prc^entait à la Société une jeune fille qu'il avait choisie. 11 lui fallait une dot maintenant. Schneider s'en chargea encore. Il dressa sa guillotine, et, sur la place, nu pied de l'instrument de mort, il commença une quête ou faveur des nouveaux époux. Faut-il dire que son idée conquit tout le succès possible?
Tout fut prétexte à amende. Celles que prononça le tribunal de Schneider se montèrent à près de onze cent
niUie livres. Tout fut prétexte à proscription, Un cultivateur est accusé d'avoir corrompu l'esprit public : à Téchafaud ! Un ouvrier dit publiquement qu'il ne croit pas à une paix prochaine : à Téchafaud ! Un vieillard dans un accès de désespoir , crie ironiquement : Vive la Nation ! à réchafaud ! Une vieille fenune fut exécutée pour avoir donné ù manger à un Autrichien.
Voici quelques extraits du plumitif des audiences tenues par le tribunal de Schneider en tournée dans le département du Bas-Rhin. Ces extraits sont textuels :
Audience du 8 brumaire* Dorothée FranU^ de la Ruprechtsau, convaincue d'avoir vendu deux tétcs de salade vingt sous, et d'avoir par là avili la valeur des assignats, condamnée à l'amende de trois mille livres, à être enfermée pour six mois et exposée au poteau pendant deux heures.
Audience du il Brumaire. Anne Wolfj do Rosheim, convaincue d'avoir demandé quarante livres d'un demi boisseau de noix et avili par là la monnaie nationale, est condamnée au poteau pendant deux heures , à l'emprisonnement de trois mois et à une amende de trois mille livres. — Jean Kieffer^ frippier, convaincu d'avoir accaparé des draps , est condamné à être mené par la ville, un ballot de draps sous le bras, au premier jcmr consacre au repos et à la con6scation de toutes ses marchandises. — Etienne Braun et Entropie Braun^ sa fille, celle-ci ci-devant religieuse fanatique, sont convaincus d'avoir emmené du blé de leur village pendant la nuit et sans permission; le père est condamné à quarante mille
livres d'amende et à élrc eafermé jusqu'à la paix ; la itlle est condamnée à Thôpital ù per|iétuité.
Séance du 12 brumaire. Dominique Dangélaux^ marchand épicier , accusé d'avoir vendu le sucre candi audelà de la taxe , est condamné au poteau pendant quatre heures, à Temprisonnement jusqu'à la paix et à l'amende do cent mille livres.
Séance du 14 brumaire. Jean Muller, fabricant de bas à Gertwiller, accusé d'avoir vendu la paire de bas de laine violette , à trente livres , candamné au poteau pendant six heures au premier jour de marché à Barr , et à être transporté dans l'intérieur de la République , et à la confiscation de tous ses biens.
Séance du 15 brumaire. François-Jacques Nuss^ maire de Geispolzheim , accusé d'avoir caché chez fui, pendant trois mois, deux préti*es non-assermentés, et d'avoir tenu une conduite et des propos royalistes , condamné à la peine de mort et ses biens confisqués au profit de la République. — Conrad Bodenhaus, — Marc Bodemer, — François-Joseph Muller^ — Michel Nuss, — Martin Hilter^ — Jean^Michel RaUy tous du même village de Geispolzheim, accusés d'avoir, par une conduite et des propos aristocrates, corrompu l'esprit de leur commune, sont aussi condamnés à nsiort. ~ André HeUz^ de Geispolzheim, accusés des mêmes faits , devra subir la déportation perpétuelle à la Guyanne.
Audience du 23 brumaire. Abraham Revaly de Schweinem, accusé d'avoir vendu son eau-de-vîe à un prix exorbitant et de ravoir falsifiée, est condamné à quatre heures de poteau, avec celle note: agiot(»ur et falsifica-
leur de sa marchaïuUse cl qui sera déporté à Mada^^fascat*; sa déportation sera à vie.
Audience du 26 brumaire. Simm Dreyfus ^ boucher à Osthoffen, accusé d'avoir fait deux prix, est condamné à six années de fers.
Séance du 1®'' frimaire. Jacques-Frédéric Oesinger de Strasbourg, accusé d'avoir administré les biens d'une princesse allemande, sans en avoir averti les corps administratifs, et d'avoir entretenu avec elle une correspondance servile et déshonorante pour un citoyen firançais est condamné à une amende de trente-cinq mille livres, payable en trois jours , sous peine d'être déclaré émigré et ti*aité comme tel.
Séance du A frimaire. Antoine Leonhariy Ltmreni Wolberty Laurent Schindler et Xavier Sattler^ tous cultivateurs à Oberschœfolsheim,* convaincus de contre-révolution, d'avoir vexé les patriotes, fomenté le Smatismc, caché des préires réfractaires , et de s'être réjouis des revers de l'armée française , et aussi le premier d'avoir cache chez lui un assignat portant pour inscription : Vive le roi ! et payable à la rentrée des Bourbons en France , sont condamnés à la peine de mort. Leur compatriote , Georges Golapp, vieillard de soixante-six ans, sera déporté.
MM. Bûchez el Roux , dont l'histoire a été écrite pour la plus grande gloire des révolutionnaires, prétendent que Schneider et son tribunal ne condamnèrent ù mort et ne frappèrent en tout c au plus que douze individus. • A noire compte , voici déjà onze tètes qui tombent. Si nous ( oîisuUons l'horrible registre doni nous n'avons voulu ToMi: n •>
extraire qu'une rouiie analyse, nous voyons encore envoyer à récbafaud Jean-Jacques fiêeher^ minKtre proa^Sr tant à Uorlisheim, âgé de soixante-et-un ans, accusé d'avoir abusi* de son ministère pour entraver les pn^rès de la Révolution, et d'avoir laissé échapper sa joie à Tannonce du salut par les étrangers vainqueurs. — Henry JJugelf chef d'atelier de conrectionnenient d'habits pour les troupes, convaincu d avoir demandé plus d'ai^ent qu'il n'en avait donné à ses ouvriers. — Michel KeuleVy cultivateur à Gresswiller, accusi'^ d'hostilité contre la Kcvolulion et de fanatisme. — Francois-tfathias Ausely charron à Danibach, accusé d'avoir cherché, par decoupables propos , à décourager les bons citoyens. — Jean- Freidérich et FrançaiS'Joseph Stgrisi , l'un voîturier, l'autre vigneron à Oberbenheim, comme chefs d'nn attroupement contre-révolutionnaire. — Dominique Spiesefy l)oulanger ù Oberhenheim , qui avait dit : La République marchera enfm avec tous ses partisims aux enfers, à l'instar de Lucifer qui a été détruit par le Tout-Puissant. — Xaxier Doss , juge de paix d'Oberhenheim , accusé de relations avec les émigrés. — 1^ veuve Salomé Kunz , pauvre vieille femme de soixante-douze ans , et sa fille Thérèse Kun% , toutes deux de Mittelbergheim , accusées d'avoir fait passer trente-six livres à leur fils et frère , émigré. — Louis KuhUy juge de paix à Epfig, coupable de n'avoir pas voulu vendre aux patriotes son vin qu'il voulait, disait-il, garder pour les hussards noirs. — Joseph llessely forestier, Qi Joseph SchUgely propriétaire, tous deux à Epflg, convaincus, l'un de s'olre réjoui de l'approche de Feunenii, et l'aiiire d'avoir déclamé ime chan-
sou insultante pour la République. — André Gally âgé de soixaute-ei-onze ans, et Gabriel Engel^ âgé de soixanteet-un ans, tous deux vignerons à Scherwiller, dont l'un, en apprenant la victoire des Aulrichiens, s'était écrié : Les coquins ne régneront pas toujoui*s, et dont l'autre avait dit : Si les Prussiens arrivaient , je sacrifierais voloiitiei*s de dix à douze mesures de vîn. — Henry Rausch, agent du prince de Hesse Darmstadt , et Lavis Ehrmann^ receveur des biens de ce prince , accusés d'intelligences criminelles avec l'étranger; — et enfin Hnhert Lambert ^ capitaine de gendarmerie, coupable de concussion et d'avoir, en vexant les communes de la campagne, contribué h leur faire détester les lois salutaires qui doivent sauver la République. — M. Baùnval , de Belle-Fontaitie, fut fusillé par l'ordre de Schneider, pour avoir abattu l'arbre de la liberté du village d'Âuberville.
Ce n'est plus douze exécutions à mort c tout au plus > qu'il faut, avec MM. Bûchez et Roux, reprocher à l'abominable Schneider ; nous en constatons trente bien prouvées , et une portion du regislre du tribunal révolutionnaire a disparu ! Ces falsifications intéressées de l'histoire et de la vérité à propos d«i Schneider qu'on n'ose innocenter , mais qu'on essaie de rendre moins odieux , nous serviraient admirablement contre Saint-Just dont les mêmes écrivains exaltent la modération et la douceur , dont ils disent que , pendant tout son séjour à Strasbourg, pas une goutte de sang ne fut versée dans cette ville , si déjà, par les arrêtés, par les pièces authentiques, nou* ne savions que penser de cette inïprudenle réhabilitation des Jacobins et du jacobinisme.
Pour en finir av«'c ces hori-eui^, racontons une dernière sentence ; elle est datée du 8 frimaire. Onze personnes de Dœhlenheim , sept hommes et quatre femmes, toute une famille, dénoncés par un procès-verbal du maire comme aristocrates et fanatiques, furent condamnés : les bon (mes c à être exposés pendant deux heures » sur la guillotine à Wasselonne , avec un écriteau au- » dessus de leurs tétcs, portant ces mots : c Instigateurs » et partisans du fanatisme , » et les femmes à être pro- » menées par les rues de la même ville et exposées à la » riséi^ du peuple avec un écriteau attaché sur la poitrine » av^c cette inscription : t Fanatiques enragées. »
Quand on connut à Strasbourg ces hoirîbles détails , l'opinion publique se souleva jusqu'à la fureur. C'était là l'occasion qu'attendait si patiemment Saint-Just.
Les patriotes du parti français crurent Tlnslant fovoral)le pour ruiner le parti alsacien.. Le meilleur moyen de le tuer , c'était de le frapper à la tête. L'arrestation de Schneider fut demandée d'abord aux l'epn'^entanls Lacoste et Baudot. Leur iufénorité eu hiérai*cbie rendait impossible leur intervention ; ou plutôt ce ne fut pas leur infériorité qui les arrêta, ce fut leur jalousie ; car bientôt nous les verrons mépriser l'autorilé des commissaires extraordinaires, entrer en lutte avec eux» les défier, et (Umner, sans daigner consulter Saint-Just, un gi^néralen chef à l'armée. Gatteau, l'admirateur si passionné de Saint-Just, se chargea de porter jusqu'aux commissaii-es (extraordinaires les vceux de toutcî la ville. En apprenant h's démarches des habitants de Strasbourg auprès de Lu- {'o$W t't Baudot cl la conduite timide de ces repn'»seii-
tuiits qui ne voulaient que suspendre Schneider et le mettre en état d'arrestation à vingt lieues de la frontière, Saint-Just sourit de pitié. Il pensait à des mesures bien autrement radicales.
Le hasard voulait justement qu'on attendit l'arrivée de Schneider pour ce Jour-là même. 11 entra dans Strasbourg comme un triomphateur de la Rome antique. Il trônait dans une haute et large voiture à quatre roues , traînée par six chevaux. Une belle jeune fdle était auprès de lui ; vingt-cinq cavaliers les escortaient le sabre en main. Les membres de la coterie alsacienne et de la société populaire lui faisaient un cort^ bruyant.
Tandis que Schneider recevait les félicitations -de ses amis, Saint-Just dictait à son secrétaire, de sa voix vibrante , l'arrêté qui va suivre :
€ Les représentants du peuple , envoyés extraordinai-
> rcment aux armées du Rhin et de la Moselle , informés » que Schneider , accusateur près le tribunal révolutîon- » nairc, ci-devant prêtre et né sujet de l'Empereur, s'est » présenté aujourd'hui dans Strasbourg, avec un faste • insolent, traîné par six chevaux et environné de gardes » le sabre nu ,
» Arrêtent que ledit Schneider sera exposé demain de- » puis dix heures du matin, jusqu'à deux heures après-
> midi , sur l'échafaud de la guillotine , à la vue du peu- » pie , pour expier l'insulte faite aux moeurs de la Répun blique naissante , et sera ensuite conduit, de brigade en » brigade , au Comité de Salut Public de la Convention » Nationale.
» Le (Commandant de la place est chargé de l'exécution
1 ilii prt-seni arn-ti' . i't eu ivudra compte demaîii à trois B heures après-midi.
> A Strasbourg , vingt-quatrième firimaîre, l'an demdème y de la R«^publiqui* française une et indîvisiUe.
» Signé : Lebas, Saist-Jcot,
» Pour copie confbrme :
i le général ie iivm n coinmandanl celle de Strasbourg,
» Signé : Dièche. »
Pendant la nuîi , di*s troupes envahirent en silence la maison de Schneider qu'on jeta dans im cachot. Le lendemain dès le matin , à cette guillotine qu*il avait cooronniM? de fleurs , ilhiminêe , promenée glorieusement dans ses voyages, on vit attaché Euloge Schneider, rinsoleot despote d*hier, l'infame oppresseur deTAlsace, l'accusateur-pnblic insaiial)le de plaisirs, de volupté, de sang et d*or. H courbait la tête, comme si le fatal triangle allait la lui abattre. Ses yeu\ n*osaient chercher les yeux du peuple, où cependant il comptait autant d'amis qiicd'enm.'mis ; mais ses ennemis applaudissaient à cette punition tragique et inattendue, tandis que ses amis , effrayes par l'acte de vigueur de Saint^ust, se taisaient en dévorant l<îur honte et leur rage.
Pendant ce temps , le Comité de Surveillance» d'ai»^ l(îs ordres des commissaires extraordinaires, s'emparait lies chefs de Topposition et du parti germanique, f^es lîiembrcs du tribunal révolutionnaire furent arrêtés en masse. Jung, le premier lieutenant de Schneider, cutdes arcès (1(5 fuHîur. Il éci'ivail à s(îs amis tremblants : t Al- » Ions brnl(T la niousiachr au dictateur! courons parla-
» ger rinfame supplice de Schneider! Quand la vertu > succombe, quiconque est épargné, est un scélérat! » mais ses amis s'enfuirent. A la Société populaire secrètement réunie « il parla d'égoi^r le nouveau tyran ; mais le club se dispei*sa. Lesoirvena, on jeta Schneider dans une voitui'e qui l'emporta vers Psrt^, où le hideux tribunal de Taccusateur Fouquier-Tinvilte iem bientôt justice du hideux tribunal de Taccusateur Sétaieider : l'abîme appelle l'abîme.
Enfm, Saint-Just était seul maître à SiraduMMig. La faction de Schneider terrassée , décimée , disparut à 1^jours. Est-ce à dire que la joie dont tressaillit la ville ait duré longtemps? Strasbourg ne vit changer que le nom du tyran : Monct au lieu de Schneider. Le tribunal révolutionnaire traduisit devant lui les amis de Schneider au lieu de traduire les amis de Monet. Un nouveau Comité révolutionnaire remplaça l'ancien ; mais les arrestations se multiplièrent; mais les vengeances particulières s'exercèrent comme par le passé ; mais les prisons s'ouvrirciit sans cesse devant de nouveaux détenus. Monet, s'.ippuyant sur Saint-Just, s'était nommé de sa propre autorité président du Comité révolutionnaire , et la periécution, dirigée par lui, continua dignement la persécution lout-à-riicuni dirigée par Schneider.
Un mémoire envoyé à la Convention constate ce fait qu'on ne peut mettre en doute ; c'est de la statistique officielle et facile à refaire: « Telle a été l'influence des vexat lions ex(;rcé:'s contre Strasbourg, que les registres ï mortuaires prouvent qu'il y est mort, pendant l'année » 170.'$, deux fois autant d'individus que dans toutes celles
» tliii Tout pivriHJiU', cl plusieui'S citoyens se sont donné
> la mort pour se soustraire à la tyrannie, i
A Saint-Just revieiu uue part immense de ces dernières viitlt^ncrs de la Terreur à Strasboui^. Il avait servi Monet (ii' tout son pouvoir contre Schneider et la faction alleniaude d'aboni prott'gée par le maire , désertera ensuite par cet homme (pii eut Tinstinct de flairer, de deviner Saint-Just, de s'attacher a lui, de l'entourer de ses flatt(*rics cl de se laisser emporter par lui à la réussite. En le continuant ù la mairie, en ne l'envoyant pas rejoindre à Ihu'is Schneider vaincu , Saint-Just se rendit coupable de tous les méfaits, même de ceux qui se commirent ai)ivs son dé|)ari de Strasbourg;. Ses traditions y resti^rent entières ; si^s théories s'y consen'èrent dans leur implacable duiTté.
Dans stïs auteui*s latins, Saint-Just avait lu autrefois ipie, pour mieux s^issurer d'un pays conquis, les Romains en déplaçaient la population entière, qu'ils transportaient au loin dans l'intérieur de leur immense empire (Hs malheureux, dans les foyers , dans les biens, dans la patrie dcs([uels les vainqueurs introduisaient des colonies militaires de vieux légionnaires rendus à l'agriculture et d'esclaves transplantés à leur tour. Saint-Just avait tressailli à l'aspect grandiose de ces immenses iniquités du despotisme de ses héros de prédilection, c II faut, i disait-il dans un de ces nombreux fragments éciits de sa main , où jour par jour il consignait sa pensée et qui furent saisis dans ses papiers ; c il faut changer tous les
> noms d(;s vill;\g\'s ei drs villes d'Alsace et les rempHr » des soldats d(^ Tarniéc ; car on ne peut gouverner sans
» amis. » Cette idée , il Tavait sans aucun doute émise et développée devant quelques-uns des oppresseurs de StradEMnu^; car, dans un discours prononcé quelques iB(»s.{diis tard par le maire Moaet, celui-ci s'en empare et la fait sienne avec cette effrayante crudité de termes : c Un autre moyen très-efficace de régàiérer en assez peu de temps l'esprit publK du Bas-Rhin , serait d'y fixer un grand nombre de Français de l'intérieur, hà petite commune de Bisch^ilier, entièrement peuplée de familles des Cévennes que l'intolérante vieillesse de Louis XIV avait expulsées de leurs foyers, a seule tenu en échec l'aristocratie de tout un district. Que Tm établisse dans les autres communes les familles de nos frères d'armes couverts dans les combats de gloire et de blessures ; qu'on leur distribue, dans les districts de Haguenauetde W^sembourg, les nombreuses et vastes propriétés des traîtres qui, par leur émigration, ont presque laissé ces cantons sans cultivateurs et sans bras; que les familles du pays qui ont droit aux récompenses nationales, les obtiennent dans l'intérieur; la rive gauche du Rhin sera alors bordée de républicains qui, par leur éducation, leurs habitudes, leur langage, feront un contraste frappant avec ceux delà rive opposée. Les idées s'épureront; la constitution physique même changera par le croisement des races ; la barbarie germanique disparaîtra , et la République ne sera 2> pas plus française au centre qu'à l'extrême frontière. • Ces traîtres qu'on accusait d'avoir, en émigrant, laissé deux cantons sans cultivateurs et sans bras, c'étaient
(^es milliers d'habitants que Saint-Just, Lebas, Schneider Tome 11. 6
('lia tourbe des oppresseurs à la suite, fléaux pires qu(ï le fléau de la guerre , avaient contraints à fuir par peuplades devant la ruine , la détention et la mort. Et ces monstres osent blâmer Tintolérance de Louis XIV trompé par un prêtre fanatique!...
Nous parlions de la Terreur qui avait, dans Strasbourg, survécu à la présence de Saint-Just, et du maire Honet continuant les traditions du représentant en mission. Est^ cela un fait qui puisse étonner, quand on connaît les leçons prodiguées par ce dernier à son élève docile? Va jour, Monet présentait à Saint-Just encore au lit cjuelques réclamations en faveur de détenus qu'il protégeait. Saint-Just se dressa sur son coude et , regardant froidement Monet, lui dit : t Vous pouvez avoir raison sur » quelques individus; mais il existe un grand danger et > nous ne savons où fi*apper. Eh bien ! un aveugle qui » cherche une épingle dans un tas de poussière , saisit le ï tas de poussière*...! > La leçon avait suffi à Honet. Il se rappela la démonstration et, Saint-Just parti, il saisit h' tas de poussière. Quel est le plus coupable du maître ou du disciple V
Un jour, Saint-Jusl et Lebas, fatigués de sévir, falig^ués de voir pleurer, fatigués des lamentations et des prières qui de toutes parts convergeaient vers eux, échappèrent aux douleurs et aux obsessions de la politi- (|ue. Ils gravirent une haute montagne d où Ton dominait la contrée. Un immense et magnifique paysage d'hiver se déroulait à leurs pieds, avec sa majesté calme et un peu uniforme. La, tout se taisait autour d'eux. Ce silence les portait à la méditation, ils oublièrent un instant leur terrible et funèbre mission.. Lebas parlait de sa femme qu'il adorait ; Saint-Just répondait par le nom de la sœur de son ami et se désolait de se voir repoussé par elle. Quand les douloureux regi*els de Tépoux et de Tamani se taisaient un instant, Tadmiration ressaisissait l'enthousiaste Saint-Just se rappelant les ardeui*s bucoli- ({ues de son adolescence sitôt brisée par la politique. Qu'ils étaient loin de Strasbourg et de l'armée quand Lebas écrivait à sa femme pour lui d'abord et pom* Saint-
Jnst dont il voulait qu'on entretint &<i soeur Henriette! « Je profile, chère Elisabeth^ d'un moment de loisir pour
> causer un peu avec celle qui m^est plus chère que la
• vie. Combien de fois n*ai-je pas déjà souhaité de te re- » voîrl Avec quel déplaisir ne voi&je pas s'éloigner le
> moment de mon retour t\ Paris ! Le pays où je suis est » superbe. Nulle part je n'ai vu la nature plus belle, plus
> majestmnise ; c'est un enchaînement de montagnes
• élevées , une variété de sites qui charme les yeux et le
> cœur. Nous avons été ce matin, Saint-Just et naoi, visi-
> ter une des plus hautes montagnes au sommet de » kiqïiellc est un vieux foil ruiné, placé sur un rocher
> immense. Nous éprouvâmes tous les deux, en prome-
> nant nos regards sur tous les alentours, un sentiment » délicieux. C*est le premier jour que nous avons quelque
> relâche. Mais moi , il me manque quelque chose : j'au-
> rais voulu être à côté de toi, partager avec toi l'émo-
> ti(m que je ressentais, et tu es à plus de cent lieues de
> moi ! Cette idée m'a déjà bien des fois attristé jusqu'au
> fond de l'âme, et certes il faut tout le dévouement dont » le véritable patriotisme est capable pour supporter une » aussi cruelle pHvation que la mienne. 11 n'est guère
> d'instants , même au milieu des occupations les plus » graves, que je ne songe à toi; mais enfin il faut te sou- » mettre à la nécessité. Le plus fort est fait. Bientôt je
> serai dédommagé d'un aussi pénible sacrifice. Encore » quelques jours et j'espère aller revoir pour longtemps » mon Elisabeth ; j'espère augmenter le plaisir de notre » réunion par la nouvelle d'un avantage décisif sur nos
> ennemis. Nous ne cessons, Saint-Just et moi, de pren-
» (lie les mesures nécessaires pour rassurer de lamauière » la plus prompte; nous courons toute la journée, et
> nous exerçons la surveillance la plus suivie. Au mo-
> ment où il s'y attend le moins , tel général nous voit » arriver et lui demander compte de sa conduite. Nous
> ap[>rochons de Landau ; bientôt sans doute il sera déli-
> vré ; voilà le terme de notre mission , tout nous invite » à le Mier. i
C'était pour qu'elles fussent lues à Henriette qu'étaient écrites ces lignes: c Saint-Just f st aussi empressé que moi » de revoir Paris Je lui ai promis à dîner de ta main.Jesujs
• charmé que tu ne lui en veuilles pas ; c'est un excellent
• homme ; je l'aime et je l'estime de plus en plus tous les » jours. La République n'a pas de plus intelligent , de 1 plusardetit défenseur. L'accord le |4us par&iity la plus f constante harmonie ont régné parmi nous. Co qui me » le rend encore plus cher , c'est qu il me parle souvent
> de toi ei qu'il me console autant qu'il peut. 11 attache » beaucoup de pilx, à ce qu'il me semble, à noire amitié,
> et il m3 dit de temps en temps «les choses d'un bien
> bon cœur. Adieu, chère amie. Je vais écrire quelques » lignes a Henriette. Je présume que vous vous aimez
> toujoui^ bien. Quel trio charmant nous allons faii*e, en » attendant que la partie devienne plus nombreuse...! »
Dans une précédente lettre, Lebas disait à sa femme : € Saint-Just n'a pas le temps de vous écrire. Il .vous fait » ses compliments. » Nous eussions été curieux de savoir connnent Saint-Just écrivait ses lettres d'amour, et comment s'exprimait sa passion de cœur. C'cHit été d'un puissant contraste à côté de ses arrêtés si concis , si brus-
ToMi: H. «. ,
-Toques , si iacoiii(|ueiueiu implacables. Elles ne sont poiut arrivées jusqu*à nous ; contentonsr-nous donc de celles où Lebas fait du sentiment au nom de son ami et par procuration : « Strasbourg 9 onzième jour du 2* mois, ^ 2. I Jari7 m'a remis ta lettre et celle d'Henriette, ma chère
> Fllisabcth ; tu dois te figurei* le plaisir qu'elles m'ont fiùt.
> J'étais dans une mortelle inquiétude. Ecris-moi le plus
> souvent que tu pourras ; tu as plus de temps que ton
> pauvre Philippe qui mène ici une vie bien active. Nous
> nous empressons de finir, et tu entres pomr beaucoup » dans mon empressement. Si , comme je Tespère, nous
> rendons d'importants services à la patrie dans ce pays ,
> Je retournerai à toi avec une douce satisfaction, et tu 1 m'en aimeras mieux. Vous foites bien de vous amuser. * Je remercie Henriette des soms qu'elle prend pour te » dissiper , et ne suis point étonné qu'elle le fiisse autant » par amitié pour moi que par l'attachement que tu as su 1 lui inspirer. Prends soin de ta santé, surtout; Je ne puis
> te rendre le sentiment que j'éprouve en te le recom- » mandant. Tu ne me dis pas si tu es établie dans notre
> nouveau logement. Je compte trouver tout cela bien
> arrangé à mon retour. Je suis très content de Saint- » Just; il a des talents que j'admire et d'excellentes qna- » lités. Il te fait ses compliments. Je n'écris pa^ séparé- » ment ù Henriette, elle lira cette lettre. Aime-la autant » ({u'elle le mérite. Je t'embrasse de tout mon cœur.
» Lebas. >
Un autrejour, dans un docaspost-scriptum quicontienneiil tout ce qu'une letlre a d(» plus important, Lebas
écrivait encore a sa femme : c Saiot^Just te £iit ses com-
> pliments; il espère fapaiser. i Quel était donc l'objet de la colère de M'"'' Lebas? Cette rancttoe élait-elle déjà partagée par Henriette dont les refiis désespérèrent plus tard Saint-Just et le poussèrent à quitter Paris cm avril i794, à courir oublier son chagrin d'amour au milieu des dangers de la guerre? Cette passion, mal payée de re^ tour, conquerra bientôt une si puissante influence sur le sort de la France, qu'il eftt été à désirer d'en savoir toutes les phases, paisibles et heureuses d'abord, moins favorables ensuite.
Le 8 nivôse , Lebas n'écrit phis , en parlant de son ami , que ces ligues marquées au coin de la firœdew* : c Saint-
> Just vous embrasse toutes deux. § Nous ne saurons plus rien de cette liaison de cœur qu'au moment oà non» retrouv€;rons Saiiit-Justet Lebas en mission à Gmse auprès de ramiée du Noi*d. Vainqueur encore à Réunlon-sur- Oise comme à Strasbourg , SaintnJust pleurera toigoui*s ses amours en ruine, et son infortune privée ne s'adoucira point au spectacle des triomphes de la France.
Nous parlons des succès militaires de Saint-Just ; ce mot nous force à retourner en arrière et à constater l'immense influence de son apparition dans les camps. Jusqu'ici , nous nous sommes occupé seulement de ce que flrent à Strasbourg les représentants immédiats et avoués de la Terreur , apparaissant deux à deux comme font des missionnaires; voyons comment, au nom de leur idole, ils opérèrent ù Tarniée.
Quand les.deux commissaires extraordinaires arrivèrent Cl) Alsace, 1 armée française, nous le savons, venait
iVviïv l)aliu«; dans lesiigiufs de Wisseinboui'g. Lt^ ennemis lavaient i*epoussée sous le canon de la place de Strasl)oui*g. Il y avait longtemps déjà que Mayence s'était rendue. landau tenait encore, en pays ennemi, avec le général Laubardèi*e sommé de se rendre, bombardé, mais toujours intrépide à son poste. Les troupes, découragées par leurs défaites successives, annihilées par leur indiscipline, affaiblies aussi par les nombreuses garnisons jetées dans une multitude depetites places fortes qui défendaient le Khiu, se sentaient mal conunandées. Elles avaient perdu des généraux habiles qu'elles connaissaient et aimaient, mais qui avaient payé de leurs têtes le malheur de n'avoir pas réussi ou plutôt d'être nés nobles. Pour remplacer c ces traîtres , > on leur avait donné des o[riciei*s de fortune, aussi incapables qu'ignoi*ants. L'armée l<»s avait bien vite jugés à l'œuvre ; elle leur refusa sa (confiance. Bientôt la discorde s'était mise entre les généraux. Les états-majors ne valaient pas mieux que les (*.h(^rs. La concussion et l'insouciance y étaient à Tordre (lu jour. L'efleclifde l'armée du Rhin devait se porter, d'après les étals présentés par le ministre de la guerre , à cent mille hommes sous les armes ; il s'en fallait de beaucoup que ce chiffre fût exact. Apres l'exécution de Saint-Just, on trouva chez lui un carnet rempli de notes extrêmement impoitantes sur la situation des armées en 1793; on s'est servi avec succès de ces notes, publiées pour la première fois par les éditeurs des Mémoires de Harère , pour prouver les exagérations de la Convention et des écrivains révolutionnaires , quand ils pi*éteudent qup la Fran<'e avait alors sur j>ied«|!îat(>rze armées et plus
de huit cent mille hommes. Si» dans ce carnet, Saînt-'Just porte l'armée du Rhin à cent mille hommes » tout-àf heure il nous apprendra ce qu'il font peiner de cette force énorme sur le papier , si réduite sur le terrain.
Et cette armée était mal nounle» mal armée. Elle manquait de tout. Elle gémissait en proie à toutes les souffrances. 11 ne fallut que deux jours à Saint-Just pour constater le désordre matériel et le désordre moral auxquels il fallait porter un remède aussi prompt qu'énergique , si l'on voulait sauver la France d'un envahissement par l'étranger. Dès le 22 octobre , c'est-A-dire à peine descendu de voiture , il écrivait au Comité de Salut Public pour lui apprendre son arrivée , lui demander de» armes et de la poudre , se plaindre des chefe de l'armée et réclamer un général capable de ranimer kt valeur et l'esprit des soldats paralysés par la trahison et l'incapacité.
Cette incapacité desgénéraux égalait à peine leur inconduite. L'un d'eux , en menant l'attaque de Kehi » était ivre au point de ne pouvoir se tenir à cheval. On comprend ce que devaient élre les officiers inférieurs après de tels exemples. Sainl-Just frappa, le 23 octobre, un coup énergique. Par ses ordres, le commandant Lacour, du premier bataillon des grenadiers de Sa6ne-et-Loire , fut dégradé en tête de ses soldats et incorporé comme simple fusilier dans un des régiments de Tavant-garde , pour s'être abandonné à l'ivresse , et, dans un moment de déraison , avoir frappé un de ses hommes. Des généraux furent immédiatement arrêtés et livrés à une commission militaire. I.a déportation dans rinlérieuret sans jugement
— lï —
priH^Ocfa les execulioiis. L'adjudant-géiiéral Mirebel tut eulové, couduil a vingt lieues delà frontière et incjareéré.
Les représentants en mission Ruamps, Milhaud, Lai'oste, Mallarmé et Borres, s'étaient montrés inintelligents et faible à ce point que le bien pour la plupait d'entre eux était devenu pres(|uc impossible à essayer. Saint-Just écrivait déjà, le 24 octobre, à ses collègues du Comité de Salut Public : t Peut-être faudrait-il employer ailleurs ces » représentants et , au bout d'im certain temps, leurdon- > ner une retraite honorable en les rappelant au sein de » la Convention. Deux représentants actifs suffisent pour » cette armée. » Saint-Just les désigne' en ajoutant : « D*après la nature de notre mission , nous avons cru de- » voir agir isolément. > Nous saurons bientôt où mènem cette jalousie dont nous voyons sourdre les germes.
Dans cette lettre , Saint-Just trace un douloureux tableau de la situation : < Nous avons été , ce matin , au 3 quartier-général , • dit-il ; c il résulte de la conférence » que nous avons eu avec le général Carley que l'échec » de Wissembourg tient au défaut d'ordre, de discipline 1 qui a permis à l'ennemi de surprendre notre armée. » L'indiscipline tient à la mauvaise conduite des chefs. » Nous avons pris à cet égard diverses mesures que les » pièces jointes à celte lettre vous feront connaître.
> 11 manque surtout a cette armée un chef vraiment ré- » publicain , et qui ci'oic à la victoire ; nous espérons trou- » ver Pichegru , et il est à Huuingue ; nous lui avons dé- » péché un courrier, nous l'attendons.
» Nous ne cessons d'agir pour approvisionner Stras- » l)oui'g , nous espérons qu'il ne tardera pas à l'être ; mais
les diverses admînisti'ations de Tarmée offrent mille abus déplorables; nous allons, pour les réprimer, établir une Commission semblable à celle établie à Tarroée du Nord.
> Nous sommes convaincus que les jeunes gens de la première réquisition ne peuvent être employés utilement qu'au moyen de l'incorporation dans les camps actuels , fallût-il porter ces corps à un nombre d'hommes plus considérable ; il faut aussi dépayser ces pauvres gens de la première réquisition et surtout ceux des départements du Haut et Ras-Rhin , qu'il faut bien se garder d'employer en totalité à Tannée du Rhin. Le ministre de la guerre ne saurait trop hâter ce travail.
> Nous avons autorisé le général en chef de l'armée du Rhin à compléter de cette manière les corps sous son commandement dans le département des Vosges.
I 11 est indispensalSe de renforcer cette armée. Faites partir en poste des sabres, des pistolets, des carabines pour les dépôts de cavalerie, et qvf dans douze jours deux mille hommes de cavalerie soient rendus à Strasbourg.
» L'opération la plus difficile qui nous reste pour terminer la campagne glorieusement , est de reprendre le terrain jusqu'à Landau; ne ménagés aucun moyen de faire passer du renfort à Sarrebruck et à Saverne.
» L'inieniion de l'ennemi est de se fortifier dans les * gorges d'où il dominerait la Lorraine et l'Alsace. H faut
> que les mouvements des deux années de la Moselle et
> du Rhin les en chassent dans peu.
i N« négligez donc }Kiiut les denuindes que nous \'Ous
» faisons.
1 II faut douze bataillons de plus h Savenie.
> Il fiiiit que deux mille hommes de cavalerie soient t promptemeni rendus à Strasbourg.
» Déployez dans ce moment-ci toute l'énei^e dont vous » êtes capable. Il n'y aura point de seconde campagne, si » r Alsace est sauvée.
• Si^Hé : Saint-Just et Lebas. •
» P.'S. La mission extraordinaire que vous nous avez » donnée rend notre présence partout nécessaire, ce qui > exige qu'en rappelant mes collègues , vous envoyez in- » cessammont deux représentants qui se tiendraient à » Strasbourg.
» Saimt-Just. i
Pour composer sa Commission militaire, Saint-Just annonça à la Société populaire de Sti*asbourg que son intention était de créer , à la suite de Farmée , un tribunal exceptionnel dont la mission serait la punition prompte et terrible de tout ce qui aurait prévariqué ou se serait montré traiti*e et incapable ; il lui fallait c huit hoaunes » révolutionnaires et incorruptibles , > disait-il ; ces huit hommes , il les demandait donc a la Société , seule capable de lui indiquer , à lui qui ne connaissait point encore la ville et ses ressources , où se trouvaient le patriotisme et la vigueur. Le lendemain, la Société avait trouvé dans son sein ces huit bourreaux, installés le même jour et fonctionnant sous le nom de Commission spéciale et révolutionnaire. Nous les verrons bieiuôl à l'œuvre.
La plupart de ces arrêtés » de ces ordres du joar » toutes ces correspondances apparaissent pour la première fois dans rhistoire. Aucun écrivain ne les soupçonne ; aucun livre ne les a publiés. Nous ne craindrons donc pas les citations étendues et textuelles. Elles précisent les faits ^ ne laissent jamais place au doute, et peignent llioamie plus complètement que les tableaux d'imagination et les déductions où Thistorien s'occupe plus souvent de la per. sonnalité qui le guide que de la vérité sincère^ sérieuse. Voici en quels termes Saint-Just créa la terrible Commission militaire qui , à Tannée , devait faire un si d^e pendant au Comité de Surveillance récemment instsdié à Strasbourg.
c Les représentants du peuple envoyés extraordinaire-
• ment à Tarmée du Rhin, convaincus que la mauvaise » administration , Timpunité des vols et les intelligences » de Tennemi avec les mauvais citoyens, ont été l'une des » causes des désastres de Tannée du Rbin; convaincus en » même temps de la nécessité de punir promptement et
• sur les lieux , arrêtent ce qui suit :
• Art. i**'. Les agents prévaricateurs des diverses admi- » nîstratîons de Tarmée du Rhin, et les agents ou partisans V de Tennemi , seront fusillés en présence de Tarmée.
» Art. 2. Le tribunal militaire près Tarmée du Rhin est » érigé en Commission spéciale et révolutionnaire, pour la » punition de ces sortes de délits; il ne sera dans ce cas f astreint à aucune forme de procédure particulière.
f Art. 3. 11 pourra se faire représenter, sans lesdépla- > cer, les registres des administrations et les autres pièces » qui seront nécessaires à la connaissance du délit. Tome 11. 7
» Ait. 4. Il oixloiinera la détention des prévenus qui ue 1 seront que suspects et les fera conduire dans les maisons f d*arrét de Mirecourt.
f Art. 5. Le tribunal neserapareillanent astreint à au- 1 cune forme de procédure particulière, pour rexécutiou 1 de la proclamation des représentants du peuple, dutroi-
> sîème jour de ce mois; mais lorsque les che& militaires » paraîtront être dans le cas de ia destitution prononcée f par cette proclamation , ils en référeront aux représen-
> tants du peuple.
> Art. 6. Le tribunal continuera d'exercer ses autres
> fonctions , conformément aux lois existantes.
1 Fait à Strasbourg, le cinquième jour du deuxième mois » de Tan second de la République une et indivisible. (26
> octobre 1793. >
1 Signé Lebas et Saint-Jcist. »
Le 2i, Saint-Just et Lebas avaient adressé à l'armée du Uhin cette énergique proclamation :
c Troisième jour du deuxième mois , an 3.
» Aux Soldats de Tarmée du Rhin ,
» Nous arrivons et nous jurons au nom de l'armée que j) l'ennemi sera vaincu. S'ilestici des traîtres et des indif- » férents même à la cause du peuple, nous apportons le » glaive qui doit les frapper. Soldats, nous venons vous » venger et vous donner des chefs qui vous mènent à la
> victoire. Nous avons résolu de chercher, de récompenser,
> d*avancer le mérite et de poursuivre tous les crimes , • quels que soient ceux qui les aient commis. Courage,
» brave armée du Rhin , lu seras désormais heureuse et
> triomphante avec la liberté !
» Il est ordonné à tous les chefs et officiers et agents » quelctmqueê du g(mvemement, de satisfaire dans trais jours » aux justes plaintes des soldats. Aprè3 ce débù, nous en- » tendrons nous-mêmes ces plaintes et nous donnerons
> des exemples de justice et de sévérité que l'armée n'a
B point encore vus.
» Saint-Just , Lebas, >
Au bas de cet ordre du jour, on aperçoit le contre-sceau de la guillotine : • Pour copie « l'accusateur militaire près
> l'armée du Rhin , Clément. >
Si dans cette proclamation nous n'avions trouvé que l'emphase énergique et brûlante qui réchauffe le courage, électrise les cœurs et les entraîne au combat et à la victoire, nous n'aurions pu qu'applaudir; mais nous y lisons avec regret et douleur l'appel au désaccord , aux délations , à l'indiscipline. C'est le doute du chef, doute qui peut tout perdre; c'est la menace aux grands , et les caresses aux petits ; c'est la flagornerie s'adressant au subordonné dont on se sert comme d'un excellent moyen révolutionnaire. Qui sait cependant! Tout coupables que furent ces'manœuvres , ces insinuations, ces flatteries, peut-être leur doit-on l'enthousiasme dont l'armée se sentit saisir à l'aspect de cette attention adroitement bienveillante et dont elle n'avait point l'habitude ; peut-être leur doit-on la crainte salutaire qui réagit sur les généraux et oflîciers en présence des terreurs de la dénonciation suspendue ainsi menaçante sur leurs têtes.
Il est un souvenir ù rappeler ici; ces flatteries pour le
exempte de la gai*de, par un arrêté» tonales tailleiln, oordonniei*s, ouvritrs et patrons, qu'il met en rriqniihiffli pour une prompte confection des vétures et rhmwwnms Le 1 ^ novembre, il demandait au ministre de la gnerre Vi tation en masse de toute Tadmînistration chargée da vice des subsistances pour prévarication dans sa gestion.
En même temps, il remplit les cadres des rëgiiBents par la réquisition forcée de tous les jeunes gens oonptant, dans les Vosges, de dix-huit à vingtrcinq ans. Il passe des revues , des inspections ; il assiste aux exercices, louant, blâmant, proposant et effectuant des réfonn», écoutant les réclamations des soldats qu'il interroge dans les rangs , comme plus tard on le verra faire par Tempereur Napoléon dont les proclamations ne sont pas phis éuei^iquement militaires que celles de Saint-Just. Tout of' ficier incapable, négligent, ou dur pour ses hommes, est destitué sur place. 11 suffit de la dénonciation de deux soldais pour perdre un généi*al et renvoyer à la mort. L'agent de la Commission spéciale. Berger, écrit, le iO brumaire , au ministre de la guerre : c Le col(Hiel, » un capitaine et Tadyudant du i2« régiment de cavalerie > ont été fusillés à la tête de l'armée cette semaine, pour » avoir suscité la désorganisation et tenu des propof in- » civiques. Nous ne négligerons rien pour répondre à la » confiance dont vous nous avez investis. >
Le général Meunier, condamné le â8 octobre à la détention jusqu'à la paix par la Commission militaire clémente ce jour-là par hasard, est envoyé au Comité de Sûreté Générale de la Convention par Saint-Just , qui demande la cassation de ce jugement et veut livrer ce génc-
ml au uitMinal révolutionnaire de Paris. Le coloiid du 9* régiment de cavalerie, de Grieux, fut arrêté parce qu'il avait été page du roi et parce que toute sa famille avait émigré; Saint-Justle fit interner ù Hirecourt en attendant
■ une peine plus sévère , d'après les renseignements qui
■ seraient pris , > porte son arrêté. Plus de douze offl>- <^ers géuéraux périrent sous les balles de leurs soldats dans la redouta d'Hanheim , thédii'e ordinaire de ces sanglantes exécutions. Le général Eisenbcig s'était laissé battre ; Saint-Just l'envoya ;ivec tout son éuit-major devant la Commission militaire; tous ils furent condamnés ï mort. Douze tireurs furent commandés pour les fusiller dans la fatale redoute d'Hanheim, et ces braves gens tombèrent sous les balles françaises en expiation de leur défaite. La victoire était forcémeiu à l'ordre du jour.
Sous la pression de la len-eur salutaire produite pur CI.-S effroyables rigueurs, on vil renaître la discipline. L^ généraux depuis longtemps n'habitaient plus le camp 8t cherchaient dans la ville une vie plus facile, plus luxueuse et moins occupée. Saint-Jnst les fw-ça , par un de ses airétés les plus durs , à manger et coucher sous leurs tentes et à hi tête de leurs corps. A l'exemple de leurs chefs, les soldats désertaient le camp et sous mille prétextes s'introduisaient dans Strasbourg ; chaque caisson , ou fourgon , ou voiture quittant le camp pour entrer en ville , emportait dans ses flancs plusieurs militaires trompant ainsi la surveillance des sentinelles. Saint-Just prit un arrêté défendant i^ tout militait^ ou employé de l'armée d'entrer dans Strasbourg sans pennlssion ; ceux qu'on trouverait s'y introduisant cachés dans
les caissons cl voilures , seraient fusillés dans le jour. Voici une proclamation qui prouve comment il savait punir la désobéissance à ses prescriptions :
c Les représentants du peuple près Tannée du Rhiu,
> informés que le 5 du présent mois , plusieurs officiers
> ont été arrêtés à la comédie de Strasboui^, au nombre
> desquels était Perdieu, adjudant-général, servant à 1 Ta vaut-garde;
> Considérant que l'avant-garde fut attaquée le même • jour et bivouaqua la nuit suivante pendant laquelle Pe^ I dieu était à la comédie ;
> Considérant aussi que la discipline qui défend de » sortir du camp est égale pour les soldats et pour les » chefs; que ceux-ci surtout doivent aux premiers le bon » exemple , et que des hommes assez lâches pour se reny> dre dans les théâtres quand Tarmée bivouaque et quand » Tennemi est aux portes , sont indignes de commander » des Français ;
» Arrêtent ce qui suit :
> Perdieu est destitué du titre d'adjudant-général , et » servira quinze jours à la garde du camp, à peine d'être » considéré et traité comme déserteur.
f Le présent arrêté sera imprimé et distribuée Tarmée. » A Strasbourg, le 8® jour du 2« mois (etc.) »
On cite deux exemples célèbres de cette inflexibilité presque féroce. Un cavalier, démonté dans un combat, reçut Tordre de rejoindre le dépôt de son arme , en attendant un nouveau cheval ; entraîné par sa belliqueuse ardeur, il refusa de quitter son corps, malgré Tmjonction
impérieuse de SaiiiL-Jusl, et mit en pièces sa léuillo tic route. Saitit-Just voul^iit le faire fusiller sur l'heure. Heureusement, Lebas intervint ù lem]ts pour sauver la vie à ce courageux jeune homme. Un officier de Noyon, ami d'cnrance de Saint-Just, arait aussi commis mie faute contre la discipline. Saint-Jusi le lit venir , l'embrassa et lui dit, en te livrant à l'escorte qui l'emmena devant la Commission militaire, c'est-à-dire au supplice : i Le ciel • soit loue doublement, puisque je t'ai revu et que je
> puis donner, dans un homme qui m'(!St si cher, une » leçon de discipline el un exemple de justice, en t'im-
> molant au salut public. >
On savait si bien sa cruelle inflexibilité , qu'un i-fflcier écrivait un jour à un de ses amis, après un combat où l'on av;ût fait prîsonniers de nombreux émigrés des troupes deCondé: ( Allons, RougilT, vive la République fran-
> Calsel Cinq cents émigrés de f.... à Turckeim par les
> républicains. Saint-Just et Lebas y sont! Tu peux res- » ter tranquille! Ces b.... à poil n'en reviendront pas » avant d'avoir fait exterminer le reste... >
Plusieurs fois, Lebas dut essayer, — il ne s'était pas élevé h la hauteur des circonstances, comme disait son ami, — de modérer ce zèle qui ne connaissait pas de tempérament. Aussi Saint-Just se plaignait-il de cette mollesse. La femme de Lebas et sa sœur Henriette vinrent, à la fm de novembre, rejoindre l'armée en ce moment à Saverne. Saint-Just quittait le camp pour retourner à Strasbourg et, se défiant de leur pitié qu'il traitait de faiblesse et de pusillanimité, il leur recommanda de n'accueillir aucune prière , de n'intervenir dans
aucune affaire, ou bien, disait-il, il se verrait forcé de les renvoyer à Paris.
Aussi, la première lettre du (Comité de Salut Public » en date du 27 octobre , contient-elle à Tadresse de Saint- Just, de vives félicitations pour l'énergie des mespres dont il lui a parlé le 24 octobre. < Nous voyons » cher
* collègue , avec beaucoup de satisfaction , » lui écrit-on de Paris, < les mesures de sagesse et de vigueur que vons » prenez pour mettre Tarmée du Rhin en état de repous- » ser les ennemis. H paraît que ce qu'il y a de plus ur- » gent est de renouveler les états-majors. Cariant nous a
• paru très mauvais ; il est destitué. Frappez avec votre » énergie ordinaire les aristocrates. L'ari^été que vous » avez pris pour l'incorporation des hommes de réquisi- » lion dans les vieux corps nous parait très impcnrtant et ï> nous désirons qu'il soit exécuté. Le ministre de h » guerre est chargé de vous envoyer un renfort de dooze » bataillons tirés des départements du Doubs , des Vos- » ges, etc. Nous comptons, cher collègue, sur votre » grande énergie , et nous vous secondons de tontes nos î» forces. »
Trois jours plus tard , le Comité de Salut Public écrivait encore aux commissaires extraordinaires pour leur faire savoir que leurs dépêches avaient rassuré la Convention en lui faisant espérer de grands succès sur le Uhîn , et qu'on allait leur envoyer des secours en troupes et en armes. Le ministre de la guerre , Bouchotte , avait affirmé au Comité de Salut Public que l'effectif de Tannée du Rhin était au moins de cent mille hommes , et le Comile ne comprenait pas qu'avec cette force prodigieuse.
et dans un pays pour la défense duquel la nature et Tart avaient tant fait, on eût pu un instant craindre de succomber sous les coups de Tennenù. c Si les soldats sont bons » comme nous avons lieu de le croire d'après ce que vous
> nous mandez , » continuait-il , c il faut qu'il y ait peu de » capacité de la part des chefs. » Alors , le Comité de Salut Public dressait à Saint-Just son plan de bataille : c La 1 vraie manière de se défaire des ennemis n^est pas de les » attaquer de front, mais sur les flancs et sur les der- » rières. Landau est bloqué; c'est là qu'il faut porter les » secours, parce que si vous vous rendez maîtres de cette » partie de l'extrême frontière, l'ennemi ne pourrait rester » auprès de Sti*asbourg sans se trouver bloqué lui-même
> et sans communications avec son propre pays. C'est ce
> qui nous a Mi penser qu'il serait à propos de rassem* » bler trente à quarante mille hommes dans les environs » de Bouquerons et Sarrerden , lesquels se porteraient » rapidement sur Bitch , dont ils feraient lever le blocus ,
> puis sur Landau qu'ils dégageraient de même; alors on
> verrait probablement l'ennemi qui est devant Stras- » bourg se hâter de battre en retraite ; mais s'il était poui*^ » suivi avec vigueur, cette retraite deviendrait pour lui » très-difficile. Ces trente à quarante mille hommes se- » raient tirés principalement de l'armée de la Moselle qui
> doit, comme vous l'observez, agir de concert avec celle
> du Rhin. En attendant, contenez l'ennemi, gardez les • gorges de Saverne et tâchez de tromper l'ennemi sur » vos projets. Nous vous envoyons copie d'un mémoire
> dont la lecture pourra vous être utile. Nous vous con- » scillons le plus grand secret et la plus grande rapidité. »
Avant que cette lettre parvint aux deux représentants, ib avaient quitté Strasbourg où la Terreur était organisée, et avaient déjà dit une courte apparition à rarméeoàleiir présence parut avoir ramené Tardenr et le succèft.
Ils s'étaient fait précéder par cette lettre i tons ks che& de corps : c Général, jusqu'à présent nou nous 1 sommes occupés de l'administration de votre armée ; » maintenant il s'agit de vaincre; vous voudrez bien > mettre à l'ordre que toutes les troupes désormais s'eiert cent aux évolutions militaires , que les soldats demea- » rcnt sous les armes et se préparent à ta viGtirire,et
• que tous les chefs restent près des soldats.
• Saint-Just ^ Lbbas. t
Un mot de Saint-Just eut bientôt un immense auocës parmi les troupes. Un trompette s'était présenté de la part du général autrichien potu*« offrir une trêve* c LaRé-
• publique française ne reçoit de ses ennemis et ne lear » envoie que du plomb, » avait répondu fièrement Saiot- Just. Cette arrogante réponse, bientôt connue dans l'armée, y répandit une grande animation. Tous, officiers et soldats, brûlaient du désir d'une rencontre où Ils pourraient, sous les yeux de leur nouveau commissaire, déployer leur courage et leur ardeur. Cette occasion se présenta bientôt. L'ennemi attaqua près de Saveme; les Français n'avaient à opposer que des pièces de quatre à de grosse artillerie et furent d'abord repoussés; mais bientôt, reprenant l'offensive, l'infanterie soutint une charge de cavaliers qu'elle mit en déroute, culbuta les régiments ennemis supérieurs en nombre cependant, et,
sans la nuit, le succès eût été bibn plus important. Soint-Just en rend compte en ces termes à la Convention : c L'ennemi a attaqué les troupes de la République près c Saveme , et les a chassées du bois de Keschfeld ; mais 1 nos braves républicains sont revenus à la charge, ont
> chassé Tennemî à leur tour , et lui ont tué cinq cents » hommes. Notre perte a été très peu considérable. Le
> général qui doit commander cette armée est arrivé. De 1 cet instant les affaires iront beaucoup mieux. Nous 1 nous occupons sans relâche à épurer les oflSciers ; le » nombre des patriotes est bien petit parmi eux. Si cet » épurement eût eu lieu avant l'affaire de Wissembourg , 1 Fennemi n'aurait pas passé les lignes. >
D'autres engagements de détail avaient encore eu lieu et totyours avec succès; les Autrichiens et les Prussiens n'avaient pu forcer les gorges de Saverne. L'armée [française, si longtemps battue, croyait maintenant à la possibilité de la victoire. Pendant ce temps là , chaque jour Saint-Just recevait des lettres du Comité de Salut Public et lui en écrivait. A Paris , on persistait toujours à croire que l'armée du Rhin était au grand complet de cent mille hommes, et on pressait Saint-Just de prendre l'offensive, de pousser jusqu'à Landau pour le débloquer. On lui disait maintenant que , loin de pouvoir lui envoyer des troupes de renfort , de toutes parts arrivaient à Paris des demandes pressantes de secours ; que cependant on avait donné ordre à douze bataillons du Doubs et de la Haute- Saône de marcher vers le Rhin, t Pour secourir Landau, > écrivait le Comité , t il faut que vous passiez sur le corps
» à l'armée ennemie qui est devant Strasbourg, ou que ToM;: I!. 8
» vous partiez d'un aulre point; passer sur le corps de
> soixante mille hommes quand on n'en a que la moitié,
> c'est compromettre trop évidemment le sort de la Ré- » publique ; le seul parti praticable est donc de former
> un aulre corps d'armée qui puisse poiter du secours à • Landau Sans être inquiété par l'ennemi. Les environs » de Bouquerons nous ont paru propres à recevoir ce
> rassemblement de forces : i^ parce qu'il est ainsi sé- 1 paré de l'armée ennemie par la chaîne des Vosges , ce » qui le met en sûreté contre ses entreprises ; ^ parce
> que ce rassemblement se i trouverait à portée de foire
> lever le blocus de Bitche ainsi que de défendre Phals- » bourg et les gorges de Saverne; 3® parce qu'après 1 avoir dégagé Bitche , on se trouverait en mesure de se- » courir Landau et de mettre l'armée ennemie , qui est
> devant Strasbourg , entre deux feux. » Cependant, le Comité avouait qu'éloigné du théâtre de
la guerre et moins à même de juger des difficultés et des cn*constances, il devait laisser et laissait Saint-Just le maître de modifier ce plan de campagne , s'il le croyait nécessaire, et même d'en proposer un autre, s'il en trouvait un plus propre à faire évacuer promptement le territoire de la République. 11 finissait ainsi sa lettre :
c Nous sommes disposés, vous n'en doutez pas, à vous 1 seconder de toutes nos forces, mais pour juger de ce 1 que nous pouvons faire, il faut vous transporter en » esprit dans le sein du Comité et consulter moins vos » besoins que les moyens qui sont en nos mains pour y 1 satisfaire. 11 faut ({ue votre génie se crée des ressources » nouvelles. 11 faut que votre énergie double vos forces.
* Vos arrêtés sar la réorganîsatioD de l'armée sont par-
> faltement révoluUounairefi ; nous attendons toyt de la 1 sagesse et de la fermeté de vos mesures. Si vous croyez » que notre collègue Camot puisse être utile au succès
> de l'expédilion, il ira TOUS joindre, quoique le Comité 1 se trouve déjà réduit à cinq membres et écrasé de tra-
* vmL >
Dans sa réponse du 3 novembi-e , Suint-Jiist combat avec force l'erreur du Comité de Salut Public. • Notre
> premier soin , > dit-il , < fut, en arrivant, de nous as- 1 surer de nos forces et de celles de l'ennemi. Nous
* avons remarqué que tous tes corps sont très incomplets.
> Nous comptons huit milie hommes dans les gorges de
* Saverue et trente à trente-cinq mille sous Strasboui^. » Vous parlez de cent mille hommes ; ils sont rttpartis
> depuis Huuingue jusqu'à Landau. L'ennemi a fait des
> prisonniers dans la déroute , infamie que vous semblez
* pardonner. Nous avons déjà fait juger trois ou quatre
* ciieb de brigade. On doit en fiisiller un aujourd'hui ,
> condamné parle tribunal militaire. >
Plus loin, SaintJust expose à son tour ses idées de campagne. Ce qu'il veut, c'est regagner pied h pied le terrain perdu ; c'est battre l'ennemi dans des combats de détail et le repousser pour arriver enfin ù délivrer tous les postes et les villes assiégés aujourd'hui et dont les garnisons , aguerries par les combats et les fatigues , lui seront très utiles pour des opérations plus sérieuses que celles où l'on a si mal réussi jusque là. Pendant que Pichegru, maintenant à la tête de l'armée, reprendra l'ofTensivc sur le Rhin , Ilocbe entrera en Allemagne avec
1 armée de la Moselle. Le plan du CoDiît('' de Salut Public aura reçu son exécution , plus lentement c'est vrai, mais plus sûrement que si on s'était en tout conformé aux instructions envoyées du ministère de la guerre, c -Alors,» s'écrie Saint-Just dans un élan d'enthousiasme; c alors
> nous marcherons de tous côtés comme le tonnerre,
> sans nous arrêter, sans laisser respirer l'ennemi. Noos » nous fortifierons de toutes les garnisons de Bitche,
> du fort Yauban, de Landau, etc. ; nous dévorerons le
> Palatinat et nous aurons retrouvé nos cent mille
> hommes qui sont nuls maintenant par la bassesse de
> ceux qui ont régi les affaires. >
A celte lettre , Carnot répondit par ces mots , — c'est toujours à Saint-Just seul, et non ù Saint-Just et Lebas, (]ue sont adressées ces communications :
€ Pichegru et Hoche ont reçu l'ordre de marcher en » avant. J'ai la confiance que vous allez taire de bonne
> besogne. L'ennemi n'est pas rassuré par sa position;
> 11 s'attend de se voir enterrer en Alsace. Il croira d'être » surpris en flanc. Il ne faut pas qu'il échappe cette an-
> née comme la dernière. C'est aussi par trop fort de ve- » nir se prendre deux fois au même piège. Aujourd'hui » les sans-culottes ne composent plus avec les tyrans» et I rintention du Comité, qui a confiance en Pichegru et
> Floche , est de leur laisser toute la latitude nécessaire
> pour employer les meilleurs moyens dans l'exécution. » Nous connaissons tous avec quelle ardeur et quelle efïl- » caciié vous les secondez. Donnez-nous bientôt de bonnes y> nouvelles. »
1/armée savait ce qu'on attendait d'elle. L'enthousiasme
et ta bonne humeur y rognaienl depuis qu'elle ctaîl mieux nourrie et vêtue. Elle se sentait de la connauee en son nouveau général , même avant de l'avoir vu à l'œuvre. Landau ou la mort! c'était le cri de guerre des troupes, soit en marchant à ces combats partiels où elles se for- V^ent, soit quand elles revenaient de ces manœuvres et ijç ces exercices incessants oii Saint-Just voulait qu'elles ^^ rompissent au travail et à la discipline. Voici ce qu'écriwit Gatteau à son ami Daubigny : « Tu apprendras » aoua quelques jours que l'armée du Rhin a recouvré 1 son énergie et qu'elle a écrasé les imbéciles soldais de 1 la tyrannie. Si l'infâme trahison contre laqnelle cepen-
> dant on a pris loutes les mesures possibles, ne vient » pas encore troubler l'exécution des plus belles mesu-
> res, nous nous sotclerong , sur la tin de cette semaine, à ï Landau, avec les braves qui y défendeut la liberté, et
* messieurs de Prusse etd'Autriche prendront une potion
> dans le Rhin, i
A Paris, les espérances étaient gi-andes aussi, bien que I a réussite n'eût rien de sérieux encore ; mais la lecture des lettres quotidiennes de Saint-Just montrait la situation meilleure qu'elle ne l'avait jamais été depuis le commencement de la campagne. Le Comité de Salut Public écrivait, le 7 novembre, à son jeuneenvoyé : < Nous voyons
• avec une vive satisfaction le succès des soins que vous
> prenez pour ranimer le bon esprit dans l'armée du » Rhin, la purger de ses modérés et y établir ta disci-
> pline; c'est par de pareils moyens qu'on se prépare des » victoires ; nous concevons les plus grandes espérances. » C'est vers les bords du Rhin et vers Toulon que sepor-
Tohf: h 8
» teiil en ce moment tous les r^ards. Chassés de ces
> deux points , les ennemis sont abattus ^ et la France est ) sauvée. >
Le succès répondit dignement à cette confiance. L'armce de la Moselle, sous le commandement de Hoche, avait fait merveille; le 18 brumaire, elle avait chassé devant elle les Autrichiens et avait gagné beaucoup de terrain. Le même jour, un engagement très vif avait eu lieu sur le Hliiu à quelque distance de Strasbourg, et un poste important avait été repris. Le fort de Bitche avait été délivré, et Saint-Just put écrire au Comité de Salut Public :
» Citoyens nos collègues ,
> La République est victorieuse sur toute la ligne de y> mouvement depuis Sarrebruck jusqu'au bord du Rhin. L'armée, sous les murs de Strasbourg, a repris VautziMiau et Brumpl ; la division de Saverne a repris Boxviller, et nous l'avons laissée hier se portant sur Haguenau ; nous sommes à Bitche aujourd'hui avec une partie du rassemblement de Bouquerons , occupés ù suivre le plan et à surveiller les opérations. Nous ne vous apprendrons point les premiers la tentative de l'ennemi sur le château de Bitche. Il avait pratiqué des intelligences dans le fort et il connaissait tous les détours. Déjà l'ennemi avait brisé les ï)ortes. Le commandant que nous vous envoyons avait laissé les ponts-levis baissés ; six mille hommes environnaient la place. Le
> seul bataillon du Cher a sauvé le fort ; chaque soldat ne * prit (le commandement que de son courage ; les artiN
— 9S — » leurs se conduisirent do mi3ine ; rennemi fui écrasé par 1 les grenades et assommé par les soldais du Cher à coups
• débuches. Nous avons vu les fossés, les glacis, les » murs et les escaliers par où l'ennemi avait pénétré,
> teints de son sang. Une commission militui'-e va juger » sur l'heure les émigrés faits prisonniers. Les autres pi-î- I sonniers, au nombre de deux ou trois cents, sei-out
> conduits dans rintcrieur. L'ennemi avait cbcùsi ponr ce
> coup demain ce qu'il avait de plus robustes soldats. 1 Un volontaire de seize ans, du bataillon du Clier, en a
• désarmé quinze. Noua avons demandé li'S noms des » braves qui ont sauvé le foit. Nous vous les ferons pasa^
> aHn que la Convention naliomlte recompense une des
> plus belles défenses que l'on aie vu depuis la guerre,
> Vous jugerez de quelle imporiauce était pour l'ennemi
> ta possession du fort de Bilche et surtout dans le plan
• qui s'exécute.
> Nous allons nous rendre à Harnback , à l'armée du
> général Laproniér; de lit , nous irons à Deus-Ponts, où » l'armée de Hoche , diiigée en chef par Pichegru, çst
• entrée hier. La République a la fortune de César et la » mérite mieux. Vous voyez qu'elle est victorieuse par- » tout. Nous espérons que les armées ne se retireront
• point. Nous ne sommes point resté un demi-jour dans » le même endroit depuis le mouvement. La surveillance i la plus rigide est exercée. Nous vous tiendrons parolle ; » nous tâcherons "qu'on ne s'arrête point que l'ennemi ne
> soit exterminé. La retraite doit être dans le Rhin , si » tout le monde fait sou devoir. Saint-Just , Lebis.
» A Bilche. le 1" frimaire, l'an 2. (21 novembre.) »
— oeil &c*nibkiii doDc que la fi-ontière de TEst dût bientôt (Hre di'barrassée de rînvasion « quand un revers vintcoml»lètement chang^er la physionomie des choses que Saiot- Just dépeignait tout à Theui'e comme si brillantes. Sui- \-ant son plan, Tarmée du Rhin avec Pich^gni Qt celle de la Moselle , sous le commandement de Hoche, devaient pousser simultanément devant elles les ennemis découragés y puis» à un jour qui ne tarderait point sk a^ river, se rencontrer, se joindre, et pour débloquer Laodau , faire un mouvement agressif, sous le conmiandement supérieur de Pichegru que Saint-Just préférait h Hoche. Ce dernier a^'ait auprès de lui le représentant Lacoste qui , jaloux de la prédominance de son collègue , avait abandonné Strasbourg et s*était retiré auprès du général de Tarmée dé la Moselle. Lacoste, et Saint-Justle savait, poussait Hoche à un haitli coup de main qui souriait aussi au jeune général. Tous deux confiants dans la réussite qui 'usque-lù s'était attachée à eux, et désireux surtout d'écraser de leur gloire Tun Saint-Just , l'autre Pichegru , ils allèrent attaquer le général autrichien qui se retirait, mais avec toute la prudence commandée par son expérience et son talent militaire.
Le 14 novembre, Carnot écrivait à Sainl-Just : c C'est
> quand l'ennemi aura commencé sa retraite qu'il faudra
> tomber sur lui , en vous défiant néanmoins d'une re-
> ti'aite simulée qu'il pourrait faire pour revenir sur vous
> au moment de l'attaque et vous engager dans une af-
> faire décisive. > Il semble que Caraot eût deviné de Paris ce qui allait se passer. Saint-Just et Pichegru sur le Hhin ne s'avançaient qu'avec prudence. Lacoste et Hoche,
par trop de précipitation , se firent battre dans les Vosges. Ils attaquèrent Tennemi qui avait choisi une forte position. Une partie de l'armée s'égara ; Vautre donna avec un courage et une pei*sistance méritant un meilleur sorL Hoche fut repoussé et dut se retirer avec une perte 1res considérable.
Nous devons maintenant abandonner un instant Tarmée des Vosges vaincue , pour raconter aussi brièvement que possible rhisloire des dissentiments entre les représentants jaloux l'un de l'autre, envieux de l'influence exclusive , s'accusant et se dénonçant réciproquement , exagéi-aiit leurs propres services pour rabaisser ceux de leurs, propres collègues , et dont les divisions enfin faillirent ruiner l'armée et compromettre le succès de la campagne.
Nous savons que l'infortuné département du Bas-Rhin avait éié livré à cette plaie hideuse et sanglante des représentants en mission dont les cruautés, les exactions, les crimes, rempliraient à eux seuls, et pour le court espace d'une année et demie de domination sur une seule nation, un livre plus énorme que celui qu'on pourrait composer avec le récit des oppressions des tyrans que l'histoire de tous les peuples a conservées dans ses annales. Il semble .qu'ils aient apparu dans le département du Bas-Rhin, ruiné, décimé par la guerre, seulement pour faire oublier, par l'excès des maux apportés dans leur bagage , les calamités suite nécessaire de toute invasion par l'ennemi. Nous les avons tous nommés. C'est Ruamps ; c'est Milhaud ; c'est Lacoste ; c'est Baudot ; c'est Soubrany , et d'autres encore dont les noms ne nous reviîinncnt point en mémoire, sans parler de Lebas et de
Saint-Just. Ces derniers, arrivant armés de pouvoirs c extraordinaires , t devaient exciter la jalousie des premiers depuis longtemps déjà revêtus par la Convention de pouvoirs « illimités. > L'énergie bien connue de Saint- Just avait, dès Tabord, autant effrayé ses collègues que sa prédominance officielle. Maîtres et despotes pendant longtemps, la dépendance leur déplaisait maintenant. Lacoste surtout regrettait le premier rang; c'était lui qui, dès septembre , avait exercé la suprême autorité , celle que donnent à un fonctionnaire sur ses collègues égaux en rang , Tinitiative et le caractère. Il avait nommé la première Commission révolutionnaire, et, pour son début, le jour mcme de son arrivée , Saint-Just l'avait cassée pour en nommer une autre toute à sa dévotion. Les commissaires extraordinaires avaient dédaigné de rendre à leurs collègues précédemment arrivés, la visite qu'ils en avaient reçue. Ce qui paraît avoir le plus vivement irrité Lacoste, c'est le refus d'obéissance des généraux de l'armée du Uhin. II leur avaitdonné des ordres, et ces ordres avaient été méprisés. C'était à Saint-Just et à Lebas seuls qu'on demandait les mots d'ordre; à eux seuls on rendait compte des marches et contremarches, des opérations militaires, dos revers et des succès. Lacoste ne subit pas sans chagi*in rinfériorité de sa position et les humiliations qui en furent la conséquence. D'abord il se plaignit avec aigreur ù la Convention. Il demanda bientôt son rappel. Voici ce qu'il écrivait de Strasbourg, le 27 frimaire : t Chers col- » lègues, l'esprit public éprouve ici des contrariétés fu- » nestcs , par la différence qui paraît exister dans le pour
voir donné aux représentants da peuple qui se trouYmit près les armées du Rhin et de la Moselle. » Saint-Just et Lebas ont des pouvoirs extraordinaires ; les autres des pouvoirs illimités ; il parait d'abord qu'il n'y a de diffiér^ce que dans les expressions. Cependant, comme les premiers ne communiquent pas avec les seconds, il en existe réellement dans le foit. De là, les autorités civiles et militaires prennent occasion de subdiviser leur obéissance, la représentation s'affiaiiblit, et nos espérances se détruisent par les moyens même qui devraient les relever,
> Unité des pouvoirs , vous aurez unité d'action ; autrement, la chose publique est compromise, et notre devoir est de vous en avertir; nous demandons avec instance notre rappel , et en attendant noire remplacement, nous resterons à notre poste, en prenant^ sans discontinuer, toutes les mesures que nous croirons utiles à la liberté publique.
> Signé J.-B. Lacoste et Baudot.
» Poar copie conforme , J.-B, Lacoste. »
Ces lettres restèrent sans réponse; la Convention, opprimée par le Comité de Salut Public , n'aurait point, on le comprend , osé blâmer le plus puissant des membres du terrible Comité. D'ailleurs Couthon , alors président de la Convention , confisqua la dénonciation de Lacoste , s'il faut en croire cette lettre de Milhaud : c La-
> coste doit bien se souvenir qu'il ne nous fut jamais
> possible de rendre publique sa dénonciation contre
> le petit dictateur Saint-Just. Couthon, alors président
de TAsscniblée , garda pardevers lui la connaissance des faits que Lacoste dévoilait contre le vrai triumvir. > Alors Lacoste écrivit àsonamiLevasseur(delaSaitbe): Nous l'adressons, collègue et ami« une lettre pour la Convention nationale, dans laquelle nous demandons notre rappel. Déjà nous en avons écrit plusieurs; elles ne sont jamais lues. Nous te demandons, en ami, de faire ouvrir celle-là en ta présence, et d'en demander la lecture ; nos plus grandes mesures se trouvent arrêtées ; nous ne pouvons plus opérer le bien ; nous t'en dirons davantage, loi*sque nous aurons le plaisir de te voir.
> Sers-nous comme nous te le demandons , autrement tu compromettrais et nous et la chose publique ; nous serons peut-être à Paris le lendemain de l'arrivée de notre lettre.
> Pour copie conforme^ J.-B. Lacoste. >
Un peu plus tard , l'armée venait par un succès important de s'ouvrir la route de Landau. Lacoste , alors auprès d*une division qui n'avait pas donné, n'avait point été appelé au conseil de guerre. Las d'adresser en vain ses plaintes à la Convention , il crut préférable de porter ses réclamations jusqu'au Comité de Salut Public luimême. U raconta la dernière victoire, en prétendant que les liarcellcments continuels de si division avait contribue pour beaucoup à ce succès , et il dit : « Nous étions au- » jourd'hui dans la division d'Hatry , en face de Uichauf- > fen, occupés à surveilUîr toutes les opérations militaires » ot meitre nous-niénie la main à l'œuvre. Cependant, >
— iO! —
ajoute-t-il avec amertume, t croiriez- vous que tous lesgé* 9 néraux qui étaient du côté opposé» ont dédaigné de
> hous foire part de leurs opérations» pour en instruire
• Saint-Justet Lebas» qui étaient à Bitche , à six lieues
> dti chanip de bataille!
• Voilà l'effet de la différence des pouvoirs ; il est tel » » qu'en ne prenant ni repos , ni patience » pour satisfaire » le soldat et donner de l'activité aux généraux , notre i mission paraît être en sous-ordre et soumise à la bien-
• veillance des chefs à qui Ton prétend tout rapporter.
» Nous ne sommes pas d'humeur à laisser avilir ain^
• la représentation nationale ; nous répondons à toutes
• «es petites intrigues» en partageant le pain et la paille
> du soldat, en forçant les généraux à faire leur devoir, i ^ nos collègues à marcher d'égal à égal.
• Signé J.-B. Lacoste.
» Pour copie conforme : J.-B, Lacoste, y
Ce n'était pas seulement le mécontentement de l'infériorité qui poussait Lacoste à solliciter son rappel à Paris. A la Jalousie la peur venait s'adjoindre. Il a^'ait cru se voir personnellement menacé par SaintJust dans sa proclamation à l'armée du 3 brumaire (^5 octobre). Cette proclamation , que nous avons publiée à sa date , parlait de traîtres et « d'indifférents à frapper, de crimes » à poursuivre , quels que fussent ceux qui les avaient 9 commis , d'exemples de justice et de sévérité à donner » et tels que Tarmée n'en avait point encore vus. i Lacoste se prétendait compris au nombre des victimes menacées par Saint-Jusl. S'il faut l'en croire, en arrivant