Tome II
ilêsiutércsseincnt ei ûa Tardour rcvolutioniiaii'e. Pour n'en fournir qu'un exemple, il cite le fameux prêtre autri- <*liien Schneider qu'on appelait à tort lo Marat de Sura&boui^, dit Saint-Just, c car il n'y eut qu'un Marat; ses 1 successeurs étaient des hypocrites dont rougissait son » ombre, i Sans qu'il les nomme, parmi ses réticences menaçantes, on reconnaît le banquier allemand Rock, les fameux barons Frey, le Prussien Anacharsitz Clootz , Torateur du genre humain.
c Parmi nous , une classe d^hommes. prend un air ha- » gard, une affectation d'emportement, ou pour que » rétrangcr l'achète, ou pour que le gouvernement la » place. > C'est Momoro ; c'est Vincent.
« Quoi ! notre gouvernement serait humilié au point 1 d^étre la proie d'un scélérat qui a fait marchandise de > sa plume et de sa conscience, et qui varie, selon l'es- » poir et le danger, ses couleurs comme un reptile qui ) rampe au soleil! > C'est Hébeit, le Père Duchêne.
4 Un bruit sourd s'est répandu de l'ouverture des prii sons. » C'est Ronsin.
Après avoir ainsi clairement désigné les coupables à frapper, après avoir dit aux Indulgents que, en ménageant les partisans de l'étranger, Ils ont créé un danger pour la patrie et pour eux une immense responsabilité , Saint-Just, emporté par ses souvenii*s de philosophie spéculalive, définit le Bonheur qu'il veut donner au peuple , en opposition à ce fuulomc de mensonger bonheur que l'éti^anger promet dans la corruption el les richesses où se noiera l'esprit national, c de ce bonheur » qui consiste dans l'oubli des autres et dans la puissance
» Ju superflu. » En reprochant à noire époque sa recherche des jouissances matérielles, ses excessifs désirs de fortune » cet égoïsme dont elle aurait pris modèle sur celui d'un prince renversé par une accusation banale, les révolutionnaires d'aujourd'hui ne se doutaient point qu'ils copiaient là leur prédécesseur et maître.
« Le bonheur! le bonheur! t s'écriç Saint-Just plagiant, avant eux, les redites de tous les sévères contempteurs d'une fortune que sans doute ils ne surent acquérir ; c le bonheur ! mais ce n'est pas le bonheur d(^ > Persépolis que nous vous oiïrimes : ce bonheur est » celui des corrupteurs de l'humanité ; nous vous offrl- » mes le bonheur de Sparte et d'Athènes dans leurs beaux t jours; nous vous offrîmes le bonheur delà vertu, celui » de l'aisance et de la médiocrité ; nous vous offrîmes le » bonheur qui naît de la jouissance du nécessaire sanssu- » perfluité; nous vous offrîmes pour bonheur la haine de » la tyrannie, la volupté d'une cabane et d'un champ fer- » tile cultivé par vos mains ; nous offrîmes au peuple le V bonheur d'être libre et tranquille, et de jouir enfin des » fruits et des mœurs de la Révolution, celui de retour- » ner à la nature, à la morale, et de fonder la Républi- » que. Ces! le peuple qui fait la République par la sim- » plicité de ses mœurs ; ce ne sont point les charlatans » qu'il faut chasser au préalable de notre société, si vous * arrêtez qu'on y soit heureux. Le bonheur que nous vous » offrîmes n'est pas celui des peuples corrompus. Ceux-là » se sont trompés qui attendaient de la Révolution le pri- » vilège d'être à leur tour aussi méchants que la noblesse » <»t que les riches do la monarchie : une charrue, un
champ , une chaumière à l'abri du fisc , une famille à Tabri de la lubricilé d*uD brigand : voilà le bonheur.
> Que voulez-vous, vous qui ne voulez point de vertu pour être heureux? Que voulez-vous» vous qui ne voulez point de terreur contre les méchants? Que voulezvous, ô vous qui, sans vertu, tournez la Terreur contre la liberté? Et cependant vous êtes ligués ; car tous les crimes se tiennent et forment dans ce moment une zone torride contre la République !
> Que voulez-vous , vous qui courez les places publiques pour vous faire voir et pour vous faire dire de vous : c Vois-tu ! voilà un tel qui parle, voilà un tel qui passe? > Vous voulez quitter le métier de votre père, qui fut peut-être un honnête artisan, dont la médiocrité vous fit patriote, pour devenir un homme influent dans TEtat.
• Vous périrez, vous qui courez à la fortune et qui cherchez un bonheur à part.
• Citoyens, je reviens à cette cruelle idée qu'après que nous vous eûmes parié du bonheur, le parti de l'étranger s'efforça d'incliner l'idée du bonheur vers Tinfamie, vers l'^ïsme, vers l'oubli, le mépris de l'humanité, versla haine d'un gouvernement austère» qui peut seul nous sauver.
Ck)urtois, dans son rapport sur les papiers de Thermidor, critiqua ce passage du rapport de Saint-Just avec nn grand bonheur d'idées et d'expressions. Il appelle Saint-Just l'orateur étourdi de vingt-six ans, à peine échappé de la poussière de l'école , tout gonflé de sa petite érudition. 11 le montre fier de ses lectures des li-
vres de Montesquieu qu'il n'entendait pas ci croyant que le luxe peut corrompre un peupie. Rarce qu'il avait lu Lycurgue plus mal compris encore par loi que Montesquieu, et parce qu'il avait appris de lui comment le législateur de Sparte avait, dans l'espace de quelques années, formé un peuple de braves, cet écolier, mauvais cqpiste de l'antiquité , sans examen des localités, des mœurs et delà population, appliquant ce qui était inapplicable, venait dire à la Convention , d'un ton de suffisance comi* que s'il n'eût été atroce , que ce n'était pas le bonheur de Persépolis , mais celui de Sparte que l'on avait promis ù la France! Jamais satire ne se montra plus sanglante , plus vraie, mieux sentie. Il est âcheux seulement que Courtois n'en ait flagellé que la mémoire de Saint-Jost et que la vérité ait été dite s«ulem^t après Thermidor et pour des cadavres.
Mais revenons au rapport de Saint-Jus t. 11 vient de proclamer qu'un gouvernement auslèi*e peut seul sauver la France , et il ajoute : c Je ne sais si quelqu'un oserait 1 dire toutes ces choses , s'il se sentait en rien coupable
• ou complice des maux de son pays. Je vous parle avec » la franchise d'une probité déterminée à tout entre-
• prendre pour le salut de la patrie; la probité est un » pouvoir qui défie tons les attentats.
> Si le peuple aime la vertu, la frugalité; si l'efAron- 1 terie disparait des visages ; si la pudeur rentre dans la
• cité, les contre-révolutionnaires, les Modérés et les B fripons dans la poussière ; si , terrible envers les enne- » mis de la Uévolution, on est aimant et sensible envers > un patriote ; si l(»s fonctionnaires s'ensevelissent dans
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leurs cabinets pour s'y assujétir à faire le bien sans courir à la renommée , n'ayant pour témoin que leur cœur ; H vous donnez des terres à tous les malheureux , si vous les âtez à tous les seéUrats, je reconnais que vous avez fait une Révolution* Mais s'il arrive le conti*airc, si l'étranger l'emporte , si les vices triomplient, si d'autres grands ont pris la place des premiers, si les supplices ne poursuivent point les conspirateurs cachés, fuyons dans le néant ou dans le sein de !a Divinité : il n'y a pas eu de Révolution ; il n'y a ni bonheur ni vertu à espérer sur la terre »
Il flattait ainsi, est-il besoin de le démontrer? les masses auxquelles tout-à-l'heure il apprenait la révolte en leur disant que les malheureux sont les seules puissances de la terre, auxquelles il apprend aujourd'hui l'envie en leur présentant comme ennemis de leur bonheur les riches ; car ce sont les riches qu'il désigne sous les noms odieux de fripons, de modérés, de contre-révolutionnaires. D'ailleurs, il ne s'en cache pas. Où sont les ennemis du peuple, de la démocratie, si ce n'est chez les amis de la monarchie? La ccmclusion est forcée; la voilà très-précise dans cette phrase : c Savez-vous quel est le dernier 1 appui de la monarchie? c'est la classe qui ne fait rien , » qui ne peut se passer de luxe, de folies ; qui, ne pen- 1 sant à rien, pense à mal; qui promène l'ennui, la fut reur des jouissances et le dégoût de la vie commune ; • qui se demande : c Que dit-on? i qui suppose, qui pré-
> tend deviner le gouvernement , toujours prête à chan-
> ger de parti par curiosité : c'est cette classe qu'il faut
> réprimer. •
Ces riches sont inutiles; ils vivent aux dépens de laNàtion. Pendant que le peuple travaille, courbé sur la terre, grelottant au froid ou brûlé par le soleil, trempé de pluie ou haletant de fatigue et de soif, ils s'engraissent dans l'oisiveté. A quoiservent-ils? A quoi sont-ils bons? c Obli-
> gez tout le monde à faire quelque chose, ù prendre une 1 profession ; tous ces oisifs n'ont pas d'enfonts ; ils ont 1 des valets qui ne se marient pas, qui sont toujours de
• leur avis et qui se prostituent aux exigences de Fétran- » ger« N'avons-nous pas des vaisseaux à construire , des
• manufactures à accroître, des terres Sk défricher ? Quels » droits ont dans la Patrie ceux qui n'y font rien? Ce sont
> eeux-lù qui ont du bonheur une idée affreuse , et qui
> sont les plus opposes à la République. »
C'est toujours la haine du pauvre contre le riche qui respire dans cet étrange discours dont chaque phrase sent rémeute, le pillage, la jacquerie : c Tandis que ces » misérables se réjouissent , le peuple cultive la terre ,
• fabrique les souliers des soldats et les armes qui dé-
> fendent ces poltrons indifférents. Ils vont le soir dans » les lieux publics se plaindre du gouvernement, c Si j'é- » tais ministre, dit celui-ci; si j'étais le maître, dit celui- » là, tout irait mieux. » Hier ils étaient dans l'opprobre
> et déshonorés ; la compassion les a comblés de biens, » ils ne sont point assouvis : il leur faut une révolte pour » leur procurer les oiseaux du Phase.
c Considérons tous ceux qui se plaignent du temps;
> ils ne sont point les plus malheureux ; la médiocrité » se plaint beaucoup moins. Dans le département de. la » Haule-Vienntî on a toujours vécu de châtaignes ; dans
9 le iK'partemoiU du Puy-de-Uôinu le piuiplc vit île pain
> et de ((punies cuits dans l'huile : cet usage est antique » dans ce pays heureux par ses mœurs; toutes les cam-
* pagnes ne vivent que de fruits , et les b(*stianx qu'elles
> élèvent , comme les ilotes » ne sont ni pour les nourrir
> ni pour les vêtir. Le commerce leur revend au poids
> de Tor la toison dont ils ont pris soin; Ce sont ceux qui
> ont le plus qui insultent le pins le peuple en vivant à
> ses dépens. Quel mérite avez-vous à être patriotes lors*
• que vous êtes comblés de biens « lorsque vous avez
> trente mille livri3S de rentes , que vous opprimez les » citoyens, et que vous êtes libres et puissants? >
Ily a longtemps qu'il n'est plus question de Hébert, de Uoiisin, de Momoro. C'est à peine si, par hasard et en étudiant attentivement les pages de cet immense rapport^ nous y saisissons une allusion passagère à la situation politique , aux luttes mortelles qui se cachent sous ces déclarations ofTicielles de socialisme , sous ces divagations do la philosophie. Un instant , Saint-Just se mppelle qu'il a des ennemis, des victimes plutôt, à désigner et à frapper. 11 se jette avec brutalité, tout à coup, sans transition, sur Ronsin et ses épauletlers, «Un œil hagard, i dit-il en les dépeignant à grands traits, c une moustache, t un air sans naïveté, mais sombre et guindé, est-ce » donc là tout le mérite du patriotisme? > Il semble que le débi*aillé des Sans^tiloUes et l'affectation de saleté déplaisent à ce Muscadin de la Montagne. Il semble que la différence du costume force à conclure à la différence des opinions. Il y a pour lui deux écoles de révolutionnaires au si (listinr!(»s d'iiïtentions que de vrlcments. Le hideux
sans-culotte, c'est, audirede Saint-Just, c le révoluti<Hi- • oaîre selon le crime ; > l'élégant Saint-Just et ses amis seront par contre c les révolutionnaires selon la probité.» Voilà le seul souvenir direct que le nuageux jeune homme daigne accorder à l'odieuse secte qu'il s'agit d'abattre. Une courte menace se dissimule encore parmi de longues phrases abstraites : c Des mesures sont déjà prises pour 1 s'assurer des coupables ; ils sont cernés, i Un appel à la violence, sinistre éclair sillonnant ce fond obscur, se lit aussi dans ces mots qui finissent chaque discours de Saint-Just : c On a le droit d'être audacieux, inébranla- » ble, inflexible, lorsqu'on veut le bien, i Une invitation coupable à la propagande par la révolution et l'assassinat est adressée par l'orateur à tous les hommes violents que l'agitation d*une seule nation suscite ordinairement parmi toutes les nations : c La République est encore I une fois sauvée ; prenez votre élan vers la gloire. Nous » appelons à partager ce mouvement sublime tous les » ennemis secrets de la tyrannie, qui, dans l'Europe et > dans tout le monde , portent le cotileau de Brutus sous I leurs habits. >
Alors, il propose et fait adopter un long décret qui ordonne au tribunal révolutionnaire d'appeler devant lui les auteurs et les complices de la conspiration ourdie contre le peuple français et sa liberté , d'arrêter promptement les prévenus et de les mettre en jugement. Aux termes de ce décret, sont déclarés traîtres à la Patrie et seront punis comme tels ceux qui seront convaincus d'avoir, de quelque manière que ce soit, favorisé dans la République le plan de corruption des citoyens , de sub-
viusioii dos pouvi»ii's et tlo Tcspril publu! ; d'avoir cxcilé d.^s inquiétudes à dessoin d*emp(3chcr Tarrivage des denrées à Paris ; d'avoir donné asile aux émigrés ; ceux qui auront tenté d'ouvrir les prisons; ceux qui auront introduit des armes dans Ihiris, dansle dessein d'assassiner le peuple et la liberté; ceux qui auront tenté d'ébranler ou (Kaltérer la forme du gouvernement républicain.
Parmi les prescriptions adoptées par la Convention sur la proposition de Saint-Just, il faut remarquer spécialement la nomination de six commissions populaires chargées de pn'^parer la prompte solution des afTaires de tous les détenus , la mise hoi*s la loi de tout a(;cusé qui aura pris la fuite, la destitution de toutes les autorités qui auront laissé en liberté les individus notés d'incivisme.
I^ délation devient un devoir. Chaque Français est condamné à l'espionnage , à la trahison , à l'immoralité inspirée par la peur, cette si mauvaise conseillère en temps de révolution, c Tout citoyen est tenu de découvrir > les conspirateurs et les individus mis hors la loi , lors- B qu'il a connaissance du lieu oii ils se trouvent. » Tout bon seniiment, l'amour paternel qui sauve un fils, l'amour filial qui protège un père, l'amour conjugal, l'amitié, deviendra un crime : « Quiconque recèlera un conspira- » teur chez lui ou ailleurs, sera regardé et puni comme » complice. »
Rien d'aussi odieux n'a jamais été proclamé. Jamais pareille loi ne fut écrite dans le code d'un peuple civilisé, et Saint-Just veut que celte loi frappe avec la rapidité de la foudre et le secret des tvrans de Venise : « 1/insertîon ^ aunullelîn liendra li(ui de promulgation. »
Pendant que le rapporteur parlait encore , Fouquier- Tînville agissait. Il arrêtait les Exagérés-. Hébert, Ronsin , Vincent, Momoro, Ducroquet, Ânacharsis Cloctz^ Kock le banquier, les principaux officiers de Tarmée révolutionnaire étaient conduits à la Gonciei^erie.
Aux Jacobins, on lut, le soir, avec enthousiasme le rapport de Saint-Just dont on avait envoyé chercher une épreuve à rimprimerie du Moniteur*
Le 20 mars, le procès des Hébertistes commença* Condamnés par le tribunal révolutionnaire, ils périssaient , le ^, au nombre de dix-neuf, précédant de bien peu de temps l'insensé Camille Desmoulins qui avait payé des misérables pour porter les fourneaux du Père Duehéne devant la charrette où Hébert, son ennemi juré^ gisait dan» les convulsions de l'agonie de la peur«
zn.
K(*n liiiliilt((*iitH ont dmic bien mal écouté le rapport de Suiiii-JiiKi , i\Wi\H wt réjouissent de la fin tratpqae des I'aiiki'ivhY ou ils ont donc bien peu d*inldl^peBoet na iU ont dont! \mn |k5u de mémoire? car le rapportear da <^fHniu^ d(! Salut Public vient de les avertir qall N*a pas If Mil dit; car il leur a annoncé qu'il réserve d'autres juies cncon* au Imurreau.
Avant de com^lure à Tarrestation des HébertisGes, V(H(ri, CM cirety comment Saint-Just s'était exprioié : cil » vous Kcra fait dans quelques jours un rapport sur les B [Mti'Konnesqui ont conjuré contre la Patrie. L'intéréidu » peuiile et de la justice ne permet pas qu'on vous ea » dise davantage et ne i)ermettrait pas qu'on vous en dit » moins.... • N*était-ce point assez clair? L'abîme venait d*éti'e illuminé jusque dans ses perspectives les plus profondes. El Camille Desmoulins se raille de Hébert! Pensel*il (|iie les souvenirs de l'amitié toucheront son ancien camarade ! Se croit-il protégé par la même origine et par
la même patrie? Mais Sainl-Just vient d'égorger sans pitii* son compatriote Uonsin. Rien ne lui est sacre.
Les Dantonistes ne purent longtemps espérer d'échapprr à la punition dont devaient être frappés tous ceux qui avaient osé lutter avec Robespierre et hil disputer Tenipire. Us virent le flot qui allait les emporter monter vers eux avec la lenteur fatale de la marée qui ne connaît point d'obstacles. On avait dit aux Jacobins qu'on arracherait tous les masques possibles^ et une fois de plus , la Convention avait assisté ù la sinistre apparition de cet homme qui ne montait plus à la tribune que pour demander des têtes; le 12 mars, Saint-Just avait annoncé, au nom du Comité de Salut Public , Tarrestation des deux députés, Simon et Ilérault-de-Séchelles (1), coupables du
(I) S'il faut en croire un renseignement très-eurieux et peu connu que nous trouvons dans un recueil point assez étudié , V Histoire de la Révolution par deux Amis, l'arrcslalion et la mort de Hérault de Seclielles doivent ftlre allrihuées à une inipiitié personnelle , suite d'une querelle qui se serait élevée entre Saint-Just et Hérault. Tous d(Mix faisaiiMit ])artie du Comité de Salut Public. Le dantoniste Hérault devait i)eu aimer Saint-Just le robespierriste. Une discussion s'éleva entre eux (.endant im repas où tous les membres du Comité s'étaient réunis. Après un échange de mots très-hostiles, Hérault aurait provoqué Saint-Just. Celui-ci aurait refusé ce duel ronmie indigne de deux hommes politiques. Le fougueux Hérault aurait alors api)elé Saint-Just plat coquin , misérable lâche , et l'aurait menacé « de vingt coups de pieds dans le ventre et dont il ne M refuserait pas un seul, » disait-il. Saint-Just resta froid et impassible devant ces \1olenccs dont, en lui-môme, il se promit bien de tirer vengeance. Quelque temps après cette scène , Hérault de Seclielles fut envoyé en mission. Saint-Just aurait profité de son iiliscncc ])o\n* le ruiner ot le déconsidérer dans l'esprit de ses coU ToMi; il 14
crime hunal de eomplicité avec les enn(*inis de la République. D'ailleurs, des bruits sinistres emplissaient Paris. On annonçait tout haut la très-prochaine proscription de Danton et de ses amis. Robespierre s'était exprimé très nettement dans la séance des Jacobins du 30 mars ; à ses menaces il ne manquait que des noms.
Dans la soin^c du 31 mars, les Comités de Législation et de Sûreté Générale furent secrètement convoqués aux Tuileries où siégeait déjà le Comité de Salut Public. Robespierre et Saint-Just avaient voulu faire endosser à tous \e& chefs de la Montagne qui encombraient ces Comités , la responsabilité de l'acte dont le triumvirat seul cependant allait profiter. Une certaine inquiétude assombrissait les visages de ces hommes qu'ordinairement on n'appelait point au conseil. Quand tous se furent assis, Saint- Just tira de la poche de son habit un long rapport dont il donna lecture sur Tinvitation du président du Comité de Salut Public. On put pressentir, dès les premières lignes, que le député de l'Aisne allait demander à ses coU^^cs une de ces hécatombes humaines dont il avait le monopole. Il parlait de l'amour de la Patrie; quel sacrifice allait-on être obligé de faire à cet amotir jaloux , impérieux, cruel? < II y a quelque chose de terrible dans I l'amour de la Patrie, » dit Saint-Just dès son début. < Q
lègues du Comité. Quand Hérault revint à Paris, sous prétexte qu'il avait eu des relations avec un émigré, avec un prêtre inscminis, le Comité, tout à Robespierre alors, refusa de le recevoir, mèaie de Tentendre. Hérault était perdu. On Pavait sacrifié aux rancunes de son ennemi , de son assassin plutôt.
» est tellement exclusif qu'il immole tout sans pitié , sans
• frayeur, sans respect humain, à l'intérêt public. Il pré-
• cipite Manlius , il immole ses affections privées , il en- » traîne Régulus à Carthage , jette un Romain dans un
• abime, et met Marat au Panthéon, victime de son dé-
> vouement. >
Robespierre réclame la tête de Danton; Saint-Just veut abattre à ses pieds Desmoulins. L'orateur artificieux va prouver aux Comités réunis que ce sont les Comités eux-mêmes, tout seuls, qui l'ont forcé, lui simple rapporteur , à conclure à l'anéantissement des Modérés : c Vos Comités de Salut Public et de Sûreté Générale , » pleins de ce sentiment, m'ont chaîné de vous deman-
> der justice, au nom de la patrie» contre des hommes i qui trahissent depuis longtemps la cause populaire ,
• qui vous ont fait la guerre avec tous les conjurés, avec 1 d'Orléans, avec Brissot, avec Hébert, avec Hérault et 1 leurs complices, et conspirent en ce moment avec les
• rois ligués contre la République; qui ont favorisé le
• projet de vous détruire et de confondre le gouveme- 1 ment républicain; qui ont été les défenseurs des traîtres
> et vos ennemis déclarés, et qui, pour échapper à lajus- » tice, prétendent que l'on vous attaque en eux. Ils ne 1 témoignaient point cet intérêt pour vous lorsqu'ils de- » mandaient Timpunité de vos assassins et votre rcnou- » vellenient , qui eût été suivi de votre perte et de celle » de la liberté. »
L'hypocrite souhaite alors que l'exemple de sévérité et (rînflexibilité ù donner par les Comités soit le dernier de t )us, et il l'appelle le « dernier ouvrage de la liberté. »
Puis il trace toute Hiistoirc mensongère de la conspîralifin à punir. Comme dans Tatraire des Hébertlstes, c'est encore l'étranger dont il prétend apercevoir TinOuence , !(» menées, l'argent, la main coupable, c Depuis le k commencement de la Révolution, l'Angleterre et les B gouvernements ennemis du peuple françaî> onl perpé- » tué parmi nous un parti composé de diverses factions » coïncidentes; mais quelquefois inconnues les unes aux
> autres. L'une d'entre elles était-elle abattue, les autres
> étaient mises en mouvement par la crainte, et venaient » interc<;pter le cours de la législation et de la justice » qu'elles r(Hloutaienl. t
A entendre Saiiil-Just, l'étranger voulait établir en France la domination du parti d'Orléans. Dumouriez, Lafayette , les Girondins, ont d'abord et tour à tour servi de leviers pour relevcîr un trône destiné à Philippe Egalité, n'^publicain par mensonge et par duplicité , condamnant Louis XVI pour se débarrasser du seul compétiteur h craindre, et faisant la guerre à la noblesse i>arce qu'elle ne pourra jamais lui pardonner son crime. Ce que Bnssot n'avait pu mener î\ la réussite , Danton l'essaya quand Uis Girondins furent tombés vaincus. C'est là le tlième du rapport accusateur de Sainf-Just ; il parait avoir oublié complètement que, lors du procès de l^uîs XVI , si un parti s*était intimement lié avec Philippe d'Orléans , c'él^iit la Montagne alors ouvertemcMit accus(H3 par la Girondo de vouloir relever le trône en faveur d'Egalité. Suivant Saint-Just qui l)ouleverse tous les rôles selon son bon plaisir et l'intérêt de sa haine , Danton a conspiré en faveur do la Royauté dont, le 21 septembre 1703, il n'a
pas voté sincèreii^ent la ruine ^ qu'il aimait secrètement, qu'il voulait simplement modifier par un diangement de dynastie. Voilà comment le rappoHeur du Comité de S;ilut Public mentit à ses collègues dont aucun n'osa se lever pour protester contre ses calomnies :
• C'est ici que la patience échappe au juste courroux de la vérité. Quoi! quand toute l'Europe, excepté nous, qui sommes aveugles, est convaincue que Lacnrix et Danton ont stipulé pour la Royauté; qud! quand les renseignements pris sur Fabre d'Eglantine, le complice de Danton, ne laissent plus de doute sur sa trahison; lorsque l'ambassadeur du peuple français en Suisse nous mande la consternation des émigrés depuis la mise en jugement de Fabre, ami de Danton» nos yeux refuseraient encore de s'ouvrûr!... Danton, tu répondras à la justice inévitable, inflexible. Voyons ta conduite passée, et montrons que, depuis le premier jour, complice de tous les attentats, tu fus toujours contraire au parti de la liberté, et que tu conspirais avec Mirabeau et Dumouriez, avec Hébert, avec Hérault-Séchelles.
> Danton, tu as servi la tyrannie! Tu fus, il est vrai, opposé à l^fayette; mais Mirabeau, d'Orléans, Dumouriez lui furent opposés de même. Oserais-tu nier d'avoir été vendu aux trois hommes les plus violents conspirateurs contre la liberté ? Ce fut par la protection de Mirabeau que tu fus nommé administrateur du département de Paris dans le temps où l'assemblée électorale était décidément royali>te. Tous les amis de Miiabeau se vantaient hautement qu'il t'avait fermé la ToMt II H.
lK»uclie. (l)Ausbi, tant qu'a vécu ce |)crsoiiiiagc affreux,
> tu rs i-estê muet. Dans ce tein|)s4ày ta reprochas à un » )»alrH)te rigide « dans un repos, qu'il compromettait la » iKHine cause en s'écartant du chemin où marchaient « Ikirnave ot Lameth, qui abandonnaient le parti popu- • laiiT.
• Dans les premiers éclairs de laUévolulion tu montras
> à la c(»ur un front menaçant, tu pariais contre elle 1 avec véhémence. Mii*abeau, qui méditait un changc- » nient de dynastie , sentit le prix de ton audace : il te « saisit. Tu tÏH^artas des lors des principes sévères, et » l'on n'entendit plus parler de tfu jus(|U*au massacre du
> (2hamp-de-Mars; aloi*s tu appuyas aux Jacobins la mo- » tion de Laclos, qui fut un prétexte funeste et payé par 9 la cour pour déployer le drapeau rouge et essayer la » tyrannie. Les patriotes qui n'étaient pas initiés dans ce » complot avaient combattu inutilement ton opinion san- »• quinaire. Tu contribuas à rédiger, avec Brissot, la
il) Los nip|M)rts de Saint- Just ont toujours (Ho élalrari^ à la fois |»;ir Kol)cspiciTc et son jeune anii. Il est utile et curieux de rapiiroclier leur travail à Tun et h Tautre. Ici, cette comparaison est possible , o^r le manuscrit auquel Robespierre a confié ses idées sui' ralTairedes Dantonistes, existe et a été livré h la publicité il y a plusieiu^ aniHiCs. Nous en extrayons quclqnes-uns des passages les ]>lus saillants. Ils nous montreront l'unité des vues entre Robcs|Mcrro et Saint-Just, la différence de Texpression, du style, de Tiiisiiiration , la sufH^riorité du dernier comme concision , comme fermeté , comme forme. Voici le premier emprunt au pr(»jet de Robespicirc :
<« Les amis de Miral)eau se vantaient hautement d^avoir fermé la *> lumclM' ;^ Danton ; et , tant qu'a véni ce prrsonnajçr , Danton resti }' JHiiet. »
» pélilioii du Champ-do-Mars, et vous édiap|1àltis à la » fureur de Lafayelle, qui fit massacrer dix mille patrio- )» tes (1), Brissot erra depuis paisiblement dans Paris, et » loi tu fus couler d'heureux jours à Arcîs-sur-Aube , si > toutefois celui qui conspirait contre sa patrie pouvait » être heureux. »
Danton , pris un jour de mépris pour les indignités qui se commettaient journellement sous ses yeux , avait dései'té la politique et s'en était allé demander au silence des champs, à la solitude des bois, à l'amotrr de sa famille, l'oubli, la paix, un peu de boij^etir. Saint-Just transforma en crime et en complot ce dégoût dont tout homme public se sent saisir dans des circonstances données. € Le calme de ta retraite à Arcis-sur^Aube se con- » çoit-il?(2)» osa-l-il se demander, lui qui si souvent par-
(1) « Analysez toute la conduite politictue de Danton ; vousver- » rez que la réputation de civisme qu'où lui a faite était l'onvrage M de l'intrigue , et qu'il n'y a i)as une mesure liberticide qu'il n'ait i> adoptée*
» On le voit , dans les premiers jours de la Révolution , montrer )» à la cour un front menaçant, et parler avec véhémence dans le » clul) des Cordeliers ; mais bientôt il se lie avec les Lametli et tran- » sige avec eux ; il se laisse séduire par Mirabeau et se montre aux w yeux observateurs l'ennemi des principes sévères. On n'entend » plus parler de Danton jusqu';\ l'époque des massacres du Charap- » de-Mars ; il avait beaucoup appuyé aux Jacobins la motion de La » Clos , qui fut le prétexte de ce désastre, et à laquelle je m'oppo- » sai. Il fut nommé le rédacteur de la pétition avec Brissot. Deux » mille patriotes sans armes furent assassinés par les satellites de La M Fayette. D'autres furent jetés dans les fers. »
(Projet de Robespierre.)
(-2) " Daniou se rolira à Arcis sur-Aube , s<>!i pavs, où il resta plu-
lail nalurc, amour de la retraite, bonheur de la campa* ^ue, et qui ne voulait pas permettre à ses ennemis les mêmes aspirations vers le repos. • Toi, Danton , Fun des » auteurs de la pétition , tandis que ceux qui l'avaient
> signée avaient été , les uns chargés de fers » les autres
> massacrés ! Brissot et toi étiez-vous donc des objets de
> reconnaissance pour la tyrannie , puisque vous n'étiez
> point pour elle des objets de haine et de terreur ?
• Que dirai-je de ton lâche et constant abandon de la
> cause publique au milieu des crises» où tu prenais
> toujours le parti de la retraite? i
Ce sont les amis de Danton qui, poussés par lui maître alors de la situation, ont envahi les Tuileries, ont chassé le roi, Font fait prisonnier, le 10 aoftt i79â, et Saint- Just reproche à Danton de s'être caché pendant cette terrible nuit, de n'avoir apparu que quand l'œuvre d'extermination était complète, c Tu voulus te coucher dans
> cette nuit sinistre; tu fus traîné par quelques amis » ardents de la liberté dans la Section où les Marseillais » étaient assemblés: tu y parlas, mais tout était fait; et » rinsurrcction était déjà en mouvement. (I) i
« sieurs mois , et il y vécut tranquille. On a remarqué , comme un )> indice de la complicité de Brissot, que, depuis la journée du » Cliamp'de-Mars , il avait continué de se promener paisiblement » dans Paris ; mais la tranquillité dont Danton jouissait à Arcis- » sur -Aube était -elle moins étonnante ? Etait-il plus diflicile de » Tatteindre là qu'à Paris, s'il eût été alors pour les tyrans un » objet de haine ou de terreur ? » (Projet de Robespierre.)
(1) « Tandis que la cour conspirait contre le peuple , et les bons ^) patriotes contre la cour, dans les longues agitations qui propa-
Pendant ce temps , Fabre-d'Eglantinc , Faini de Danton , parlementait avec la Cour pour la tromper ; déjà Danton pensait à d'Orléans , conspirait pour d'Orléans. C'est Danton qui fit nommer Philippe-Egalité par les électeurs de Paris* (1). C'est Danton qui envoyait Pabre à
» rèrent la journée du 10 aodt, Danton était à Arcis-sur-Aube : les » patriotes désespéraient de le revoir. Geiiendant, pressé par leurs >/ reproches, il fut contraint de se montrer, et arriva la veille du » 10 août; mais, dans cette nuit fatale, il voulait se coucher, si » ceux qui l'entouraient ne Tavaient forcé de se rendre à sa Sec- » tion , où le bataillon de Marseille était rassemblé. U y parla avec a énergie : l'insurrection était déjà décidée et inévitable. »
(Projet de Robespierre,)
(1) « Dans le temps de l'assemblée électorale, je m'opposai de » toutes mes forces à la nomination de d'Orléans , je voulus en » vain Inspirer mon opinion h Danton ; il me réi)ondit que la ao- » mination d'un prince du sang rendrait la Convention nationale M plus imposante aux yeux des rois de l'Europe, surtout s'il était » nommé le dernier de la députation. Je répliquai qu'elle serait » donc bien plus imposante encore s'il n'était nommé que le der- M nier sui>pléant ; je ne persuadai point : la doctrine de Fabre d'E- » glantine était la môme que celle du maître, ou du discii)le, je ne » sais trop lequel.
>/ Chabot vota pour d'Orléans. Je lui témoignai tout bas ma >* surprise cl ma douleur; il s'écria bien haut que son opinion était >♦ libre.
» On a pu remarquer la consternation de Fabre d'Eglanline et j» de beaucouf) d'autres lorsque je fis sérieusement la motion de » chasser les Bourbons, que les meneurs du côté droit avaient » jetée en avant avec tant d'artifice ; et le concert des chefs Bris- 3* sotins, et des intrigants de la Montagne, pour la rejeter, à celte » époque. Cette coulradiclion est facile à expliquer : la. motion » Tenue du côté droit [>opularisait d'Orléans , et échouait contre la >• Vi'sistanic do la Montagne abusée par ce jeu perfide ; faite par*
Diimouriez; c'est Danton qui, après le iO août, eut une rouférenee avec ce général, et dans cet entretien, ils se juraient une amitié qui dure encore. C'est Danton qui, envoyé en Belgique , n'en rapportait que Téloge de Dumouriez c dont il parla avec la même admiration qu'où i eût parlé des vertus de Gaton. i Dumouriez n'cst-il pas le chef du complot orléaniste? Peut-on une preuve plus complète et plus décisive de la culpabilité de Danton et de ses amis?
En i793, dans son Histoire âeê Brissotins^ Camille Desmoulins a démontré que les Girondins n'étaient point de vrais républicains , mais seulement de secrets partisans de Philippe d'Orléans. Dans son rapport contre les Girondins, Saint-Just s'est emparé de cette excellente arme de guerre sous les coups de laquelle les Fédéralistes ont succomb(\ Pourquoi l'arme ne serait-elle point encore aussi puissante contre les Modérés? F^ics Girondins étaient royalistes , personne n'en doute , à en croire Saint- Just; les Dantonistes semblaient leur faire la guerre; oui,
» un montagnard, elle démasquait d*Orléans, et le perdait si le » côté droit ne s'y était lui-même op{)Osé. L'époque où je fis ectto M motion était voisine de celle oîi la coi^uration do d'Orléans et do H Dumouriez devait éclater, et éclata en effet. Ce fut alors que les » Brissotins continuèrent de tromper la Ck)nvenlion , et de rompre » l'indignation publique , en mettant sous la garde d'un gendarme » d'Orléans et Sillcri (jui riaient eux-mêmes de cette comédie, qui » leur donna le prétexte de parler à la tribune le langage de Brntns. M C'est alors que Danton et Fabre , loin de dénoncer cette factioa » criminelle , se prêtèrent à toutes les vues de ses chefs. Joignez )> h cola le développement des trahisons de la Belgicpie. »
(Projet de Robespierre. J
une guerre sans énergie, une guerre extérieure, une comédie plutôt : c Danton , tu t'accommodais de tout.
> Brissot et ses complices sortaient toujours contents
> d'avec toi. A la tribune , quand ton silence était accusé,
• tu leur donnais des avis salutaires pour qu'ils dissimu- » lassent davantage. Tu les menaçais sans indignation , » mais avec une bonté paternelle , et tu leur donnais plu- » tôt des conseils pour corrompre la liberté, pour se sau* » ver, pour mieux nous tromper, que tu n'en donnais au » parti républicain pour les perdre, c La haine, » disais*
• tu , c est insupportable à mon cœur, i et tu nous avais
> dit : c Je n*aime point Marat. i Mais, n'es-^tu point cri»
• minel et responsable de n'avoir point haï les ennemis i de la Patrie? Est-ce par ses penchants privés qu'un » homme public détermine son indifférence ou sa haine ,
• ou par l'amour de la Patrie que n'a jamais senti ton » cœur? Tu fis le conciliateur comme Sixte-Quint fit le » simple pour arriver au but où il tendait. Eclate mainte- » nant devant la justice du peuple, toi qui n'éclatas ja- » mais lorsqu'on attaqua la Patrie ! Nous t'avions cru de » bonne foi quand nous accusâmes le parti de Brissot; » mais , depuis , des flots de lumière sont tombés sur ta
• politique. Tu es l'ami de Fabre : tu l'as défendu; tu » n'es pas homme à te compromettre : tu n'as donc pu » que le défondre toi-même dans ton complice... Tu
> abandonnas le parti républicain au commencement de » noire session, et depuis as-tu fait autre chose que » nuancer d'hypocrisie les délibérations? »
Danton a bien accusé le ministre Koland , c mais plutôt » comme un imbécile acrimonieux que comme un traî-
^ In*, ri il iiclrnuvait i\ k:i femme que des: i 1m*I (•h|ii'il , » s'il faiii en croire Saint-Josi à bom de |ii-rli«\li*N ri li:UiHs:iiit k:i table sur des pnériliics wdigpes tl'iiii lioiiiiiu*srri4*iix.
Siiiiil-JiiHi, (|ni a4Tiis(! M'"** Holand de préieMioBS, se niitiiln^ liii-iiiriiH^ livs-préteiilieux dans son ëloqaeaoe. D l'iiil a|i|H*h^ Un\U\s Ws n<<fiii'es de rhétorique, ol]jiii];atioiis iiialriliciiniiN, iiiV(M'ati(Mis, |m»sopopé(ïS qui trioniplieiil ilrci aliMc^nlM. « Daiiloii , » s*écrie Saint-Justens'adressant à raiicini ('li(*l'(ht la MtMitagne, tout comme s*il assistait il 1.1 Ni'aiin' iiocturiio d(^s (Comités, c Danton, tu fus donc » l(f ('(iiiiplicn (1(^ MiralN'au, de d'Orléans, de Dumouriez, • dn llriHsoi. Les heures de Fambassadeur d'Espagne à k VouIhi) au duc d'Alcudia disent qu'on te soupçonnait à i Paris, vi La(*n)i\, (ravoireu des contérences, au Tem- » |)Us avoc la ivuw., LNUranger est toujours très-instruit
> sur Uïs 4'.riuum (H)ininis on Sii faveur; ce £iit est connu
> de Lulli4M* rt \w\\i s*éclait'cirdans la procédure.
• l/aiul)ass;id(Mir (fKapap^ne dit dans la même lettre,
> écril(^ au mois de juin dernier : c Ce qui nous £iit
> tr(Mnbl<T est le nmouvelleinent du Comité de Salut Pu* » blic. > Tu en étais, Lai^roix; tu en étais» Danton !
> Mauvais citoyen, tu as conspiré ; faux ami, tu disais,
> ily a deux jours, du mal de Desmoulins, instrument
> que tu as perdu , et tu lui prétais des vices honteux.
j» Méchant homme, tu as comparé Topinion publique
> à une femme de mauvaise vie ; tu as dit que l'honneur » était ridicule, que la gloire et la postérité étaient une ï sottise. Ces maximes devaient te concilier Taristocra- » lie ; elles éiaieni c(îlles de Catilina. Si Fabre est înno-
> cent , si d'Orlé^ins, si DumouiMeas furent innocents, ta Tes » sans doute. J'en ai trop dit ; tu répondras à la justice; >
Non content d'écraser Danton sous \e poids de ses mensonges haineux « de ses calomnies oomplètemcnt dé- I)ourvute du moindre semblant de preuves, — les écrivains révolutionnaires l'avouent en écrivant que ce rapport est plutôt basé sur des convictions morales que sur des preuves matérielles y (1) — Saint-Just essaie un portrait railleur de Danton dont il dit, avec son style imagé, € que sa figure hideuse épouvantait la Liberté. » — c Ache-
> vons de peindre ces hommes qui, n'osant se déclarer,
• ont conspiré sous la poussière, « dit-il à ses collègues souriant pour cacher leur frayeur, c Ils eurent toutes les
> qualités des conspirateurs de tous les temps : ils se
> louaient mutuellement, et disaient l'un de l'autre tout i ce qui pouvait tromper les jugements. Les amis dupro- » fonfl Brissot avaient dit longtemps de lui qu'il était un 9 inconséquent, un étourdi même. Fabre disait de Danton
• qu'il était insouciant, que son tempérament l'entraînait
> ù la campagne, aux bains, aux choses innocentes.
• Danton disait de Fabre que sa tête était un imbrogliq ,
> un répertoire de choses comiques, et le présentait 9 comme ridicule , parce que ce n'est presque qu'à ce » prix qu'il pouvait ne point passer pour un traître par » le simple aperçu de sa manière tortueuse de se con- » duire. Danton riait avec Ducos, faisait le distrait près » de d'Orléans et le familier près de Marat qu'il détcs- » tait, mais qu'il craignait. Hérault était grave dans le
(i) Buchoz (t Roux, lome xxxn, page 103.
Toviî 11. {'ô
» scinde la Convciiiion , bouflbn ailleurs, et nuit sans
> (*esse |>our s'excuser de ce qu'il ne disait rien. •
Nous allons voir maintenant Saint-Just prêter ses vices à Danton, Taccuser d'excès que lui, Saint-Just, a commis de son côté, lui imputer à crime certains dîners où Danton n'assista point , mais bien Saint-Just lui-même, on pei'sonne. t Danton dîna souvent rue Grange-Bate- » Hère avec des Anglais ; il dînait avec Guzman , Espagnol ,
> trois Ibisia semaine, et avec l'infame Ste^Âmaranthe , le » fils de Sartine , et Lacroix. C'est là que se sont faits quel- » qurs-uns des repas à cent écus par tête. (i). » Par o\yposiiion a ces accusations perfides, nous montrerons bientôt le rapporteur du Comité de Salut Public prenant , et non pas une fois , sa part de ces festins que Barère nommait c des repas à trois étages , » dînant chez cette madame de Ste-Amarantbe qu'aujourd'hui il appelle une
infâme peut-être parce qu'elle n'a pas voulu lui livrer
hier sa fille. Mais n'anticipons i)oînt sur le récit. A chaque époque ses crimes.
Tout-à-r heure, Saint-Just reprochait à Danton sc« coin[)lots avec les d'Orléans ; voilà qu'il nous le montre maintenant conspirant avec les rois légitimes : • L'été » dernier, Hérault dit que LuUier, procureur-général du » département de Paris , avait confié qu'il existait imparti
(1) (( Il ne faut pas oublier les thés de Robeil où d'Orléans faisait
lui-niôme le punch, où Fabre, Danton et Wimpflen assistaient.
'» (i'ét;Hl là (|u'on cherchait à allircr le plus grand nombre de dé-
>^ pulés fie la Montagne qu'il était possible , pour les réduire (»u
V \Hmr les compromettre. »
(Projci de Robespierre.;
» en faveur du jeune Capet, cl que, si le gouvcrnemcnl » pouvait prendre faveur et le parti arriver au degré » d'influence nécessaire , ce serait Dantop qui montrerait » au peuple cet enfant. »
C'est à n'y rien comprendre, car, quelques lignes plus loin, l'affaire orléaniste réapparaît encore: < Quand le$ » restes de la faction d'Orléans, dévoués aujourd'hui a » tous les attentats contA la patrie , n'existeront plus , » vous n'aurez plus d'exemples à donner : vous serez » paisibles ; l'intrigue n'abordera plus cette enceinte sa^ » crée ; vous vous livrerez à la législation et au gouver-
> nement; vous sonderez les profondeurs, et vous déro- » berez les feux du ciel pour animer la République tiède t encore et enflammer l'amour de la patrie et de la
> justice. Alors il ne restera plus que des patriotes; alors » sera détruite l'illusion des intrigants qui , depuis cinq
> ans , ayant pris le masque de la Révolution, voudraient » aujourd'hui lui faire partager leur opprobre en. faisant » dire que les patriotes seront tous déshonorés les uns » après les autres. Ainsi donc , parce que des lâches et V des ennemis de l'humanité se sont faits prophètes, la » Divinité en aurait perdu de sa gloire ! parce que des » hypocrites auraient usurpé la représentation du patrîo- » tisme , l'éclat du patriotisme serait compromis ! Ceux » que je dénonce n'ont jamais été patriotes , mais aristo- » craies adroilsel plus dissimulés que ceux de Coblentz. »
De Danton dépeint avide et prodigue à la fois, paresseux et conspirant sans cesse, voluptueux et passionnément amoureux des champs , peureux et se montrant partout où il y a du mal à faire ; de Danton , bizarre assemblage
ffe tous les vices qui se repoussent, une transition , mai ménagée par Saint-Just , nous conduira à Camille DesmouUns très longtemps oublié parle rapport : c Mauvais > citoyen, tu as conspire, » avait dit Saint-Just en s'adressant à Danton absent, c faux ami^ tu disais, il y a » deux jours, du mal de Desmoulins, instrument que lu » as perdu, et tu lui prétais des vices honteux, (i) i II est peu question de Camille DesmoAlins dans cet immense et inique acte d'accusation. Si Saint-Just en parle, c'est pour hii reprocher puérilement le titrede son journal, le Vieux Cordelier : t Que dirai-je dt»s prétentions de ceux qui se » prétendirent exclusivement les Vieux Cordeliers? i c'est pour lui retirer sa valeur d'écrivain et son initiative de penseur, en le montrant subordonné à Fabre-d'E^anline, s'humiliant à recevoir les inspirations de cet homme secondaire ; c'est pour l'accuser d'avidité et de corruption. Voici le polirait que Saint-Just trace de son ancien ami : c Camille Desmoulîns (i) qui fut d'abord dupe et finit
(1) <t II y a uii trait de Danton qui prouve une Ame ingrate et noire : il avait hautement préconisé les dernières productions de » Desinoiilîns ; il avait osé, aux Jacobins, réclamer en lenr fiaiveur » la li])erté de ]a|)rcsse, lorsque je proposai pour elles les honn neurs de la brûlure. Dans la dernière visite dont je parle, il me » parla de Desmoulins avec mépris : il attribua ses écarts à on vice » privé et honteux, mais absolument étranger à la Révolution. » Laignelot était témoin. La contenance de Laignelot m*a paru » é({uivo(pie : il a gardé obstinément le silence. »
(Projet de Robespierre,) (il) «( Camille Desmoulins, par h. mobilité de son imagination et >) par sa vanité , était propre h devenir le séïde de Fabre et de > Danton. Co fut par cotto rouir qu'ils le poussèrent jiiscprau
B par (3tre complice, fut, comme Phélippeaux, un instrui ment de Fabre et de Danton. Celui-ci raconta , çonmie
> une preuve de la bonhomie de Fabre» que , se trou- » vant chez Desmoulins au moment où il Usait à quelqu'un
> récrit dans lequel il demandait un Comité de Clémence È pour Taristocratie , et appelait la Convention la cour de i Tibère , Fabre se mit à pleurer : le crocodile pleure
• aussi. Comme Camille Desmoulins manquait de carac-
• tère, on se servit de son orgueil. 11 attaqua en rhéteur » le gouvernement révolutionnaire dans toutes ses con- » séquences, U parla effrontément en (aveur des ennemis » de la Révolution, proposa pour eux un Comité de Clé- B mence, se montra très-inclément pour le parti popu- » laire, et attaqua, comme Hébert et Vincent, les repré- » sentants du peuple dans les armées; comme Hébert,
> Vincent et Buzot lui-même, il les traita de proconsuls. » Il avait été le défenseur de Tinfame Dillon avec la même » audace que montra Dillon lui-même lorsqu'à Maubeuge » il ordonna à son armée de marcher sur Paris et de
» crime. Il était Hé avec Tun et Taulre depuis le commencement » de la Révolution ; mais ils ne se t'étaient attaché que par les u dehors du patriotisme dont ils se couraient. Desmoulins montra M de la franchise et du républicanisme en censurant avec véhé- M mence, dans ses feuilles, Mirabeau, La Fayette, Barnave et Lau meth, au temps de leur puissance et de leur réputation, après » les avoir loués de bonne foi. Danton et Fabre vécurent avec » La Fayette , avec les Lamelh ; il eut à Mirabeau une obligation » bien remarquable : celui-ci lui fit rembourser sa charge d'avocat » au conseil ; on assure môme que le prix lui en a été payé deu\ » fois. Le fait du ronil)ourscmcnt est facile à prouver. »
(Projet de Robespierre,)
» pnHiT serinent (te fidélité au roi. Il combattit h loS i contre les Anglais ; il en reçut des remerdemetts en
> Angleterre dans les journaux de ces temps-H. A^bet vous remarqué que tous ceux qui ont été loués dans
> rAngleteri*e ont ici trabi leur patrie? i
Si les couleui*s sous lesquelles I>esaiouliii» est d^idnt sont vraies; si cette figure inconstante, am traits mobiles, si ce caractère inquiet, si cette ptdhiqoe sans valeur parce qu'elle s*est faite au jour le jour, sans étude, seulement au fil des inspirations primesaatières d'aniitii's irréflécbies et de haines aussi peu raisonnées, ont été bien saisis, nous n'en dirons point autant du tableau où Saint-'Just a dessiné pour l'histoire la figure mal réussie de Fabre d'Eglantîne qu'il pose en dirf d'école, en meneur de parti, et qui ne sera jamais accepté par elle que comme un intrigant de bas-étage. Saint- Just parle de la faction qui ne perdra plos i Tavenlr le nom que lui impose son chef, le nom de DantonistCp et il dit : c Ce parti, comme tous les autres, dénué de coU'
• rage, conduisit la Révolution comme une intrigue de » théâtre : Fabi*e d'Ëglantine fut à la tête de ce parti. Il
• n'y fut point seul; il fut le cardinal de Rets d'aiyour-
> d'hui. Panégyriste de d'Orléans, il a été jusqu'au mo^ » ment de sa détention, et même depuis, le continua- » teur de toutes les factions ; il usa de toutes les intrigues
• des autres pour intriguer par elles; les dénonçant pour
> ne point partager leurs périls et leurs imprudences, » les servant lorsqu'il était sûr de ne se point compro- « mettre; laborieux, parlant toujours aux autres le lan- » gage qui était dans leur cœur avec un front pénible-
tnéut sincère, et les conduisanl par leurs pfO{)rc$ penchants ; cherchant soigneiisefiient tout ce qiii se passait pour savoir où trouver un fripon pour instra^ ment de ses desseins , et connatUre tons les yeux ouverts sur l'intérêt de la patrie pour les éviter ou les tromper. Il peignit faussement Marat sous quelques-unes de ses propres couleura, pour s'attirer «oié estime secrète^ H joua sur les esprits et sur les coeurs , sur les préjugés et les passions , comme un compositeur de mnriqac sur les notes d'un instrument.
» Fabre fut royaliste (1) de tout temps dmis le fond de son coeur; il dissimula comme les autres parce qn'O était lâche. Ce fut dans la journée du 10 août que les chefs des différents partis royalistes se montrèrent à découvert. Fabre» PétioUt Carm, Vergniand, Chabot, Brissot, s'efforcèrent d'enchaîner le torrent du parti r(''publicain; on les vit implorer le peuple en Ëiveur du tyran et de sa famille. Fabre continua à sauver Duport. 11 avait eu avant le iO aoàt des intelligences avec la Cour; il se prétendait le confident de toutes les intrigues des Tuileries ; beaucoup de gens lui ont entendu dire qu'il jouait la Cour : il est très-vraisemblable qu'il jouait tout le monde. > Il est un côte de ces rapports qu'on n'a pas bien aperçu Jusqu'à présent. On sait qu'ils frappent et tuent comme le couperet de la guillotine ; mais en même temps ils se
(1) M Le plan (le Fabre et de ses complices était de 8*einporer » (lu pouvoir et d'opprimer la liberté par l'aristocratie, pour domier ') un (yraii h la France. » (Projet de Rotfcspierre,)
préparent toujours des victimes à abattre plus ou moins prochainement. Deux, fois déjà , nous avons indiqué cette habitude de la menace. Dans le premier rapport » Saint- Just annonce leur sort prochain aux Indulgentset aux Exagérés à la fois. Dans le réquisitoire contre les Hébertistes, le parti de Danton se voit consacrer une phrase , triste |)rophétie de malheur. Dans le rapport contre Danton et ses amis, nous trouvons un troisième oracle où les Alliées de Chaumelte et de Tapostat Gobel vont apprendre qu'ils sont dévoués a la mort. La nation répugne à rimpiété ; on a voulu tuer en elle tout principe religieux ; sous la première influence de la peur, elle a laissé agir les persécuteurs ; mais la réaction s*est fiiite promptenieiit dans la partie saine de la population contre les démolisseurs d'églises, contre les égorgeurs de prêtres, contre Tinfamie du culte de la Raisou, contre les sales déesses de cette idole païenne. Robespierre Ta compris. H sait qu'aux Français il faut toujoui*s un roi, dût-il s'appeler dictateur, ou président, ou empereur, comme aux Français il faut toujoui*s un Dieu , dût-il s'appeler même FEtemel ou l'Etre suprême. Il a donc restauré un commencement de religion. Cette religion, il Fa trouvée toute faite d'abord dans tons ses philosophes aimés, ensuite dans VOrganl et dans les deux Etudes de Saint-Just. Il va donner satisfaction à l'opinion publique en ordonnant le procès des Athées. Saint-Just écrit alors ces phrases dont Fouquier-Tinville , qui se soucie aussi peu des croyants que des incrédules , des catholiques que des sectaires de la Raison , pourra bientôt se servir comme texte de son acte d'accusation contre Gobel cl Chaumotte :
« Il y eat alors un pardcbargé par l'étraiigcr de corrompre la république , d'y lancer la guerre civile par des opinions brusquemeni énoncées et soutenues par la violence. Un ami de Cbaumette dit dans une Société populaire de la Nièvre qu'il allait arriver le temps où Fattacbement d'un père pour son enlknt, où le respect filial, seraient punis comme des attentats à la liberté naturelle des éires. Une Société pc^ulaire livrée à Chaumette osa censurer votre décret sur les cultes et louer dans une adresse l'opinion d'Hébert et de Cbaumette ; Fabre soutint ici ces opinions aitificieuses. On attaqua l'îmmortaliié de Tâme» qui consolait Socrate mourant; on prétendait plus; on s'efforça d'ériger l'tHhéisme en un culte plus intolérant que la-^perstition.
» On attaqua l'idée de la Providence étemelle , qui sans doute a veillé sur nous. On aurait cru que Ton voulait bannir du monde les affections généreuses d'un peuple libre, la Nature, rbumanité^ TEtrc suprême, pour n'y laisser que le néant , la tyrannie et le crime.
» Combien d'ennemis n'espéra-l-on point faire à la liberté , en lui imputant ces outrages! Ils sont reconnus aujourd'hui traîtres à la Patrie, et royalistes, les auteurs de ces trames. Cbaumette, dans le temps de ces prestiges, envoya 32,000 livres à son père ; il l'avertit tle n'acheter ni domaines nationaux, ni biens d'émigrés.
» Ihiissent les patriotes qui couvrent la France s'aimer assez pour ne rien faire qui attire de nouveaux troubles dans la Patrie ! Que les Français honorent la liaison , mais que la Raison n'oublie point la Divinité !
^ (y(»st une chose remarquable , et dont la postérité
> aura houle, que rélranger prit le rélablissemenl pré- » lendu de la religion iK)ur prétexte de la guerre qu'il 1 nous fit y et s'efforça en même temps de nous donner » l'athéisme, i
Une fois encore après ces sourdes menaces, Saint-Just va parler de douceur, de respect des citoyens entre eux : c Toutes les réputations qui se sont écroulées étaient des
• réputations usurpées par Taristocratie ou par des fac-
• lions criminelles ; ceux qui nous reprochent notre sé-
> vérité aimeraient mieux que nous fussions injustes. Peu
• importe que le temps ait conduit des vanités diverses à
> Véchafaudf au cimetière, au néant, pourvu que la li- 1 berté reste. On apprenditi ù devenir modeste; on s'é-
• lancera vers la solide gloire et le solide bien , qui est la
> probité obscure. Le peuple français ne perdra jamais sa
> réputation ; la trace de la liberté et du génie ne peut » être effacée dans l'univers. Opprimé dans sa vie, il op- » prime après lui les préjugés et les tyrans. Le monde est
> vide depuis les Romains, et leur mémoire le remplit et i prophétise encore la liberté.
1 Pour vous, après avoir aboli les factions, donnez ù
• cette république de douces mœurs; t'établissez dans » l'état civil l'estime et le respect individuel. Français , » soyez heureux et libres; aimez-vous, haïssez tous les » ennemis de la République; mais soyez en paix avec » vous-mêmes. La liberté vous rappelle à la nature , et
> l'on voulait vous la faire abandonner. N'avez-vous point » d'épouses ù chérir, d'enfants ù élever? Respectez-vous » mutuellement. Et vous, représentants du peuple , char- » {3r(*z-vous du gouvernement suprême , et que tout le
» inonde jouisse de la liberté au lieu de gouverner. La 1 destinée de vos prédécesseurs vous avertit de terminer • votre ouvragevous-mêmes, d'être sages et de propager 9 la justice sans courir à la renommée , semblables à > TEtre suprême qui met le monde en harmonie sans se 1 montrer. Le bien public est tout; mais pour la renom- » mée,elle n'est rien. Barnave fut porté en triomphe sous » vos fenêtres; où est-il? *
Enfm, il se résume et conclut. Il veut que la Convention décrète l'accusation de Camille Desmoulins, Hérault, Danton, Phélippeaux, Lacroix, et leur mise en accusation avec Fabre-d'Eglantine qu'ils vont retrouver au Luxemboui^, bien que leurs crimes à celui-ci et ù ceux-là n'aient jamais présenté la moindre apparence de connexité. Julien de Toulouse, Fabrc, Chabot, sont accusés de malversations fmancières, de faux, d'altération matérielle d'un acte public. Les barons allemands Frey rendront compte de leur indigne exploitation des malheurs du temps. Westermann et Phélippeaux sont coupables d'avoir jeté des lumières trop vives sur les affaires de la Vendée. On ne devait donc point les accoler, sur les bancs du tribunal révolutionnaire, à Danton, à Desmoulins, ù f^acroix , auxquels on reproche des tentatives de rétablissement de la royauté. Aussi les indignités et les mensonges du rapport de Saint-Just ne irompèrent-ils personne. Le prétexte se touchait du doigt ; l'hypocrisie était flagrante , et dissimulait mal les vengeances privées. La lettre que les douze représentants du peuple , retenus à Port-Libre, publièrent de cette prison, quand ils demandèrent leur élargissement après Thermidor, est une fidèle image de
ve que tous pensaieiil tout bas en avril 1794, de ce que
l>ei*soune n'eût o&é dire alors, parce qu'il y allait dr
l'existence. Voici ce qu'écrivaient les douze prisonniers :
c Tous tremblaient. On craignait de manifester sa dé-
• sapprobation par le plus léger signe , la. plus fugitive » expression. Dans cette disposition des esprits, les uns » étant habitués à croire les autres ou à feindre la crédu- B lité, Saint-Just, sous l'inspiration de Uobespierre, » commença ù publier avec confiance, sous le nom de » rapports et d'actes d'accusation, tout ce qu'il leur im- » portait d'accréditer de fables grossières et d'invraisem- » blables romans. On eût dit que la récente histoire de la
• Hévolutiou venait d'être subitement effiicée de tous les » écrits cl de toutes les mémoires, lorsque Saint-Just as- » sociait comme autant de complices les personnages les » plus dik^idément connus pai* L'opposition de leurs senti- » monts et de leurs intérêts, par le choc de leurs opinions, » par la divergence de leurs erreurs et de leurs crimes.*
Lalectui^c de ce rapport était terminée depuis quelques instants; on n'entendait plus la voix vibrante de Saint- Just, et les membres des Comités réunis gardaient encore un morne silence. Us se demandaient en eux-mêmes quand se termineraient ces boucheries, si un jour, bientôt, qui le savait? leur tour ne viendrait pas aussi de figurer dans un de ces effroyables rapports ; mais , Robespierre , craignant de les laisser trop longtemps à«ux-mêmes, mit aux voix l'arrestation et la mise cm accusation des députés dénoncés par Saint-Just. Elles furent adoptées à l'unanimité et sans qu'un seul de ces hommes eût osé faire entendre une parole de protestation ou d'indulgence seule-
ment, c Après le 9 Thermidor, § rapporte l'historien Prudhonmie, c on demandait à La Vicomterie, membre du Comité de Sûreté Générale : c Comment se &it4lqae vous vous soyez envoyés réciproquement à la guillotine et que vous y ayez entraîné des millions d'individus? » — Ma foi, repondit LaVicomterie avec ingénuité, Robespierre avait un tel empire sur ses collègues que moi , en particulier, j'hésitais pour me rendre aux assemblées qui réunissaient le Comité de Salm PuMic et de Sùr^ Générale. Plusieiu*s fois même, je me suis absenté, dans la crainte de me trouver avec Robespierre. Un jour, nous fûmes convoqués pour entendre un rapport, sans nous dire sur quelle matière. Nous voilà tous réunis, les Comités de Salut Public, de Sûreté Générale et de Législation. Saint-Just tire de sa poche des papiers. Quelle est notre surprise d'entendre le rapport conti'e Danton, Camille et autres, pour les mettre en arrestation. Le discours était si séduisant!... Saint-Just le débita avec tant d'ûme!... Après La lecture, on demanda s'il y avait quelques membres qui voulussent parler. Non , non ! L'on mit aux voix. Elles forent unanimes. Il fut arrêté qu'ils seraient tous mis en état d'arrestation, i Aussitôt après la lecture et le vote qui en fut la conséquence nécessaire, des soldats sortirent des Tuileries et allèrent s'emparer des accusés qu'on enferma d'abord au Luxembourg. Tout Paris connut, dès le lendemain au matin, cette expédition nocturne, présage certain de nouvelles exécutions. A la Convention , l'on s'agitait en tumulte. L'inquiétude était dans tous les regards. Legen- Tqme II. t«
— iSCy ^
dre, l*ainî de Danton, se trouva seul une lueur de courage. S'il n'osa demander aux Comités de venir expliquer leur conduite devant TAssemblée, il parla de la nécessité de mander les détenus et de les entendre à la barre; il espérait en Timmense effet que n'avaient cessé de produire sur la Convention la présence de Danton et son éloquence brutale. Robespierre étouffa cette motion sous un de ces discours vides et pâteux comme il en savait faire. En attendant que Saint-Just vint lire à la Convention son rapport, Barère remplit les émotions de Tintermèdeavec ces déclamations dont il possédait le secret.
Enfni, Saint-Just est arrivé. Ce rapport perfide , si longtemps travaillé, émargé, raturé, corrigé par Robespierre qui en avait inspiré les méchancetés , Saint-Just le hit froidement, avec celte impassibilité qui ne tient compte ni des nécessités de la tribune , ni de la passion à souiller au cœur des auditeurs; il savait à l'avance qu'il n'avait qu'à parler pour obtenir un vote , qu'à commander pour se faire obéir. En effet, son projet de décret fut adopté à l'unanimité par la Convention comme par le Comité, par la Convention , dont la peur et la lâcheté se cachent sous « les plus vifs applaudissements, » constatés par le Moniteur pour la honte éternelle de cette assemblée d'esclaves.
Saint-Just avait donc pour toujours, il dut le croire, assuré la puissance de Robespierre. Sa propre vengeance allait obtenir sa victime. Le soir, il court jouir de son succès aux Jacobins. On l'y voyait rarement; son arrivée fut saluée par des acclamations enthousiastes, et on le força à donner communication à la Société de ce rapport
- 1»7 — «Alief-d'œuvre que poui- la troisième lois déjà , ilf)iuts ta soirée de la veille , il relisait avec le nièine succès.
Peadant qu'il triomphe, son ancien ami Camille Ul-smouliits se désole dan& sa prison , pleure sur k» vie si ti)l brisée , écrit à sa femme une lettre où respire la tendresse d'un amanl plutôt que le courage d'un tionime politique qui devrait savoir plus dierneinent tomber. Fouquier- Tinville prépare ses dénonciations, sesiémuins, ses jurés et ses juges. Il fait signifier aux détenus leur acte d'accusation, digne pendant du rappiiit lie Saint-Just. CamillR Desmoulins, dans sa prisoa, ti-ace, au çoui-unt do «a plume que la fureur et l'indignation font voler sur te papier, un projet de défense qu'on ne lui lai^era pas le temps de prononcer. C'est à Saint-Iust seul qu'il s'en prend; c'est lui seul qu'il attaque, et il a raison. Mais que ce plaidoyer est faible et misérable! Quil est indigne d'une pareille cause et d'une pareille situation 1 Saint- Just dut sourire de pitié quand on lui apporta ce factum et qu'il y vit son nom précédé de ces appellations niaisement injurieuses : Monsieur te chevalier, nwmieur le ei-devant, tout comme dans le pamphlet du girondin Louvet; quand ilylut ces phrases prétentieuses et pleines d'antithèses : « Si je pouvais imprimer sk mou tour, «i on
• me laissait seulement deux jours pour me faire un uu- » méro sept, (1) comme je confondrais M. le chevalier
• de Saint-Jusi! comme je le convaincrais de la plus » atroce calomnie!... Mais Saint-Just écrit à sou aise, » dans son bain, dans son boudoir; il médite pendant
(li Dii Virus Corilelier.
> quinze joui*s mon assassinat! Et moi, je n'ai point où
> poser mon écritoirc ! Je n*ai que quelques heures pour i défendre ma vie ! Qu'est-ce autre chose que le duel de h l'empereur Commode qui, armé d'une excellente lame, 1 forçait son ennemi à se battre avec un simple fleuret i garni de liège! i Ce n'était là que du bel esprit, et Saint-Just savait mettre autre chose que de Tesprit dans ses rapports. Il va le prouver au rhéteur élégant, à Camille Desmoulins , resté journaliste jusque dans son cachot.
On connaît les infamies , les péripéties émouvantes du dramatique procès des Dantonistes, les dénis de justice, la présence auprès du tribunal de quelques députés amis do RobespieiTC, envoyés par leur maître pour influencer les juges , pour faire peur aux témoins. On sait les intrigues auprès du jury ^ les mots odieux de David et d'Âmar, rindignation des accusés, la dédaigneuse froideur de Danton, les inutiles colères de Camille Desmoulins, les émotions de l'auditoire tout prêt à prendre parti pour les victimes contre les bourreaux. On sait les craintes de Saint-Just et de Robespierre qui, à tout prix, voulaient empêcher les révélations de Danton sur les plans de despotisme î\ l'aide d'un Triumvirat, complot dont il connaissait et pouvait divulguer les mystères , puisqu'il y avait longtemps trempé. On sait la lettre envoyée en toute hâte au Comité de Salut Public par Fouquier-TInville pouvant prévoir un soulèvement évidemment sollicité par l'attitude altière et menaçante des prévenus.
Saint-Just qui , le 3 avril , ne trouvait que l'amertume de son sourire railleui* pour réponse à Fouquier-Tinville
quand celui-ci lui demandait s'il (aliail faire assigner les seize témoins dont les Dantonistes réclamaient Tau* dition» se chargea de rédiger à la hâte un décret aux termes duquel la Convention , endossant la responsabilité d'une effroyable iniquité , ordonnerait la mise hors des débats de c tout accusé qui résisterait et insulterait ainsi 1 à la justice nationale, i On a écrit que Robespierre n'avait osé faire une réponse catégorique à Fouquier* Tînville et que l'infamie du conseil et du rapport doit être en entier attribuée à Saint-Just ; c'est pour nous une preuve de plus de son influence omnipotente et de sa domination.
Pour les besoins de sa comédie , Saint-Just s'était fait préparer à l'avance, par un des agents de sa police , une dénonciation sur une conspiration tramée , pour enlever les accusés, dans les faubourgs par l'infortunée Lucile Duplessis, la femme de Camille Desmoulins, et dans la prison du Luxembourg par le général Dillon l'ami de Camille, l'amant, disait-on, de Lucile. Cette dénonciation en main, il se présenta à la Convention à laquelle il lut, au nom des Comités de Salut Public et de Sûreté Générale, un nouveau rapport, nouveau mensonge, c L'ac- » cusateur public du tribunal révolutionnaire , > y disaitil , c a mandé que la révolte des coupables avait fait sus- » pendre les débats de la justice jusqu'à ce que la Con- » venlion ait pris des mesures. Vous avez échappé au » danger le plus grand qui jamais ait menacé la liberté ; » maintenant tous les complices sont découverts , et la » révolte des criminels au pied de la justice même, inti- ■ midës par la loi, explique le secret de leur conscience; ToMi: Il 16.
leur déscs()oit*, leur fureur, tout annonce que la boU' homie qu'ils faisaient pai*attre était le piège le plus hypocrite qui ait été tendu à la réYolution. I Quel innocent s*est jamais révolté devant la loi? n ne faut plus d'autres preuves de leurs attentats que leur audace. Quoi ! ceux que nous avons accusés d'avoir été les complices de Dumouriez et de d'Oriéans , ceux qui n'ont fait une révolution qu'en faveur d'une dynastie nouvelle y ceux-là qui ont confire pour le malheur et l'esclavage du peuple , mettent le comble à leur infamie ! > S'il est ici des hommes véritablement amis de la liberté, si l'énei^ie qui convient à ceux qui ont entrepris d'afihinchir leur pays est dans leur cœur, vous verrez qu^il n'y a plus de coospn^teurs cachés à punir, mais des conspirateurs à front découvert; qui, comptant sur l'aristocratie avec laquelle ils ont marché depuis plusieurs années, appellent sur le peuple la vengeance du crime.
1 Non , la liberté ne reculera pas devant ses ennemis ; leur coalition est découverte. Dillon, qui ordonna à son armée de marcher sur Paris, a déclaré que la femme de Desmoulins avait touché de l'argent pour exciter un mouvement pour assassiner les patriotes et le tribunal révolutionnaire. Nous vous remerdons de nous avoir placés au poste de l'honneur ; comme vous, nous couvrirons la patrie de nos corps. » Mourir n'est rien , pourvu que tk Révolution triomphe ; voilà le jour de gloire ; voilà le jour où le sâiat romain lutta contre Catilina ; voilà le jour de consolider pour jamais la liberté publique ! Vos Comités vous ré-
pondent d'une surveillance héroïque. Qui peut vou9 refuser sa vénération dans ce moment terrible ou vous combattez pour la dernière fois contre la faction qui fut indulgente pour vos ennemis, et qui aujourd'hui retrouve sa fureur pour combattre la liberté?
• Vos Comités estiment peu la vie; ils ibnt cas de l'honneur. Peuple , tu triompheras; mais puisse cette exp^Hençe te faire aimer la Révolution par les périls auxquels elle expose tes amis.
• Il était sans exemple que la justice eut été insultée, et, si elle le fut, ce n'a jamais été que par des émigrés insensés , prophétisant la tyrannie. Eh bien , les nouveaux conspirateurs ont récusé la conscience publique* Que faut-il de plus pour achever de nous convaincre de leurs attentats ? Les malheureux ! ils avouent leur crime en résistant aux lois : il n'y a que les criminels que l'équité terrible épouvante. Ck)mbien étaient-ils dangereux tous ceux qui, sous des formes simples , cachaient leurs complots et leur audace ! En ce moment on conspire dans les prisons en leur faveur , en ce moment l'aristocratie se remue: la lettre qu'on va vous lire vous démontreni vos dangers.
» Est-ce par privil^e que les accusés se montrent insolents? Qu'on rappelle donc le tyran, Custine.etBrissot du tombeau , car ils n'ont point joui du {frivilége épouvantable d'insulter leurs juges. »
Le décret de mise hors la loi est aussi voté à Tunanimité sur l'injonction de ce jeune homme qu'on peut, en co moment et sans crainte de se tromper, nommer le véritable dictateur de la République. Le jour même, 4 avril,
les Dautonistes élaicnl condamués , sans avoir élé enleiidus , et le lendemain , ils marchaient à la mort au milieu des hurlements, de la joie, de la curiosité, cortège aussi, et dans bien peu de jours, de leurs vainqueurs qui, eux cette fois, terrible et trop juste vengeance, nejouirout pas même d*un semblant de procès.
Danton s*était écrié, pendant son interrogatoire : c Saint-
• Just, tu répondras des calomnies lancées contre lemeil- » leur ami du peuple! lUn autre homme,unami cette fois, un des vainqueurs, comprit que de tels excès devaient nécessairement et bientôt amener une réaction terrible, c Vous avez donc, t disait-il & Saint-Just, t supprime 1 les défenseurs officieux au tiibunal révolutionnaire. Si » votre tribunal est composé d'anges , vous avez raison ;
> mais ce sont des hommes; erudiminivosquijudicatis. > ' — cTous les jurés sont des patiiotes, i répondit Saint- Just; c au reste, encore quelques châtiments, et le
• règne de la clémence va être mis à l'ordre du jour, i —
> Vous vous y prenez un peu tard, > fit Levasseur avec un geste de doute ; c un parti vous devance peut-être et » se servira de vos moyens pour vous renverser. » Triste et infaillible présage qui devait si tôt s'accomplir!
Du reste , tous les partis , en tombant, semblaient alors posséder le don de seconde vue. Dans leur cachot, la veille de mourir, Hébert disait h Ronsin qu'il croyait la liberté perdue, c Tu ne sais ce que tu dis, i répondit le général de l'armée révolutionnaire ; c la liberté ne peut » maintenant se déterminer; le parti qui nous envoie à la B mort y ira à son tour, et cela ne sera pas long. •
CfUie rôciprocilé de la punition, on la trouve encore
annoncée à Tavunce » prédite comme par un de ces prophètes à qui Dieu , pour les enseignements de son peuple coupable , permettait de lire dans les mystères d*un avenir sombre et pleii>de nialheui*s. Voici des vers, en effet y qui coururent Paris quelques jours après Texécution de Danton et de ses amis. C'est tout un oracle, plus ia clarté de la prédiction , moins Tambiguité des termes :
Lorsqu'strrivés au bord du Aeute Phlégélon , Camille Desmoulins, d*Eglantine et Danton Payèrent pour passer cet endroit redohitable , Le nautonier Caron , citoyen équitable , A ces trois passagers voulut remettre en mains ^ L'excédant de la taxe imposée aux humains : Garde , lui dit Danton , la somme toute entière ; Ce sera pour Couthon , Saint-iust et Robespierre.
Xltl.
Pendant les premiers jours de novembre 1793, *Saint- Just avait quitté un instant Strasbourg et l'armée; avec sa promptitude ordinaire, il était accouru à Paris; il y venait sans doute tout voir par lui-même , tout juger de "soircmip d*œil si sûr. On l'avait aperçu à la Convention oii il alla probablement moins souvent qu'au Comité de Salut Public. Si court cependant qu'eût été son séjour à Paris, Saint-Just avait pu assister à d'étranges spectacles. Le représentant Gobel , d'abord évêque de Lyda in partibus^ suiTragant de Tévéque de Baie , et plus tard évéque constitutionnel de Paris, avak apostasie publiquement, effrontément , en déposant sur la tribune de la Convention ses lettres de prêtrise. Le surlendemain , des bandes de misérables, hideusement vêtus de chapes, de surplis, barriolés d'ornements sacrés, portant en main les vases du culte catholique qu'ils venaient offrir à la Patrie , déQlèrent en chantant des hymnes saintes les uns, les autres d(»s chansons impies. Entraîné par un spectacle si su-
biime , Sieyès déclara qu'à Texemple de Gobel , il déposait le costume ecclésiastique et c ne reconnaissait plus d'au- » tre culte que celui de la liberté et de l'égalité, d'autre i religion que l'amour de la Patrie et de l'humanité, i L'évêque Grégoire avait vainement protesté contre ces folies de l'athéisme ; on avait décrété une fête du culte de la Raison pour le 10 novembre , et en sortant de la cathédrale de Paris profanée, la Déesse elle-même, sous les traits de la Momoro , avait daigné rendre visite à la Convention à laquelle elle fut présentée parChaumette. c C'est » une belle femme, • lisons -nous dans le Moniteur ^ c portée par quatre hommes dans un fouteuil entouré de 1 guirlandes de chêne ; le bonnet de la liberté est placé » sur sa tête ; sur ses épaules flotte un manteau bleu ; > elle s'appuie sur une pique. > On vit alors le plus burlesque, le plus insensé, le plus triste spectacle. Une espèce de farandole se déroula au milieu de l'enceinte, autour des bancs des députés. Quand Chaumette eut terminé son compliment, quand le président y eut répondu, quand la Déesse leur eut permis de cueillir un baiser sur son front divin, les sans-culoties du cortège, les tricotteuses des tribunes, les Amours et les jeunes déesses à la suite, se prirent par la main et dansèrent autour de l'idole de nouvelle invention. Des députés se mêlèrent à celle débauche de l'impiété et chantèreni avec ce ramas populacier les couplets de circonstance. Mais plusieurs représentants regardaient de loin et avec mépris toute celte joie honteuse. Robespierre et Saint-Just causaient ensemble avec animation, c Je n'avais pas perdu de vue » Robespierre depuis l'arrivée de Chaumette , i écrit un
k*niolu du i<*ni]rs. « oi j 'examinais aitentivenKmt sa conh tiMiaDce. Il ûiaii et l'émettait ses lunettes, en essuyait
• les veri'es, battait la mesore avec ses jambes , haussait » les épaules, baillait, prenait des notes, et parlait de
• temps en temps à l*oreîlle de Sainl-Just qui en prenait » aussi de son côté. An moment où les danses étaient le
> plus animc'ies , Kobespien'e et Saint-Just se levèrent I brusquement , s'amusèrent à considérer quelques mi-
> nutes rii^noble péle-méle qu'ils avaient sous les yeux
> et soi'tirent , après avoir jeté là-dessus un regard de
> mépris qui m^j pai'ut signifier quelque chose. » Chaumetle et Gobel, Tévêque apostat, ont été arrêtés
en mrni(* temjis que Ronsin et Hébert! Ils sont englobés dans Taiïaii'e de la conspiration des prisons ! Leur pro- (^ commence le 10a>Tiletse termine sur récha&iaddans la sotr('^ du 13 ! N*est-ce pas là la punition que leur préparait le dégoût inspiré à Robespierre et à Saint-Jnstpar leur parade de novembre? Quand Saint-Just s'écriait dans son discours dn 26 février : c Nous sommes inondés
• d'écrits dénaturés : là on déifie l'athéisme intolérant et
> fanatique ; on dirait que le prêtre s'est fait athée et que « l'athée s'est fait prêtre, i évidemment. Il se souvenait de la représentation scandaleuse dont la Convention avait été le théâtre et à laquelle U avait dû assister. La conspiration des prisons ne fut qu'un prétexte pour atteindre et punir les Athées. Cest que l'opinion publique s'est soulevée. Robespierre et Saint-Just, à Faffut de tous les sentiments qui peuvent leur fournir une indication de conduite et pai* suite de puissance, obéissent à la pression étudiée» avec intelligence , et accordent à la cons("iencîr
nationale ce que leur déisme tout seul n'eût peut-être point obtenu d*eux. C'est de l'intelligence gouvernementale , et non pas seulement une conséquence de la lutte entre les croyances.
Cette fois , tous les partis ont ù peu près disparu devant les Jacobins. A TAssemblée, on se dénonçait, on s'arrêtait , on se sacrifiait ; le côté gauche avait d'abord absorbé le côté droit, et, après sa propre division, toutes les fractions hostiles à Robespierre avaient été immolées. L'infatigable Saint-Just avait tout abattu : la Gironde en juillet 1793, l'Hébertisme en mars 1794, le Dantonisme le 5 avril , et l'Athéisme quelques jeurs plus tard.
De si grands succès appelaient d'autres succès encore. Saint-Just eut le bonheur d'être menacé d'assassinat. Pendant qu'on instruisait le procès où Lucile Desmoulins et le général Dillon étaient si bizarrement coudoyés par les Gobel , les Chaumelte et le comédien Grammont-Rozeliy , Legendre annonça ù la Convention qu'il venait de recevoir une lettre par laquelle on lui proposait de brûler la cervelle à Saint-Just. < Une lettre anonyme qui m'a été
• envoyée, » disait-il le 7 avril, i ne me laisse point de » doute que les coupables qui ont péri sur l'échafaud t (Danton, Camille et autres), n'eussent des complices » dans les prisons du Luxembourg pour exciter un mou- » vement. J'ai remis au Comité de Salut Public cette lettre
• dans laquelle des hommes qui se disent patriotes, en » flattant mon amour-propre et mon ambition , m'invi- » taienl à porter le premier coup à la Convention, à » ni'armer de deux pistolets et assassiner dans le sein de
ToMF. n. 17
f la Con venlioD , Robespierre et Saint-Just. D'après cette
> lettre , les destinées de la France étaient remises dans
> mes mains ; j'étais le seul homme capable de la sauver.
> Je ne me suis pas laissé séduire par ces belles paroles,
> mais j'ai regaitlé le Comité de Salut Public comme seul
> capable de garantir la liberté du naufrage. » Bourdon (de rOise) prétendit, de son côté, que le matin même, un huissier de la Convention lui avait remis une lettre semblable qui , probablement, aurait dû lui être adressée plus tôt ; cette lettre l'invitait à aller au Palais-de-Justice pour y exciter le peuple et faire égorger les juges du procès de Danton.
Le soir du même jour , Legendre, à la séance des Jacobins, revenait sur le même fait, et en ces termes : c Avant-hier, j'ai reçu une lettre anonyme écrite avec la t plus grande perfidie. Elle me flattait sur mon earac-
> tère, sur mon énergie. Elle me déclarait le sauveur de
> la liberté; mais, pour mériter ce titre qu'elle me don-
> uait , il fallait que j'exécutasse ce qu'elle me - disait : il » fallait m'entendre avec quelques-uns de mes collègues
> qui m'étaient désignés «lans l'intention de les rendre sus- » pects ; il fallait demander que les Comités fussent pré-
> sents, et si je ne réussissais pas, brûler la cervelle i
> des membres qui n'étaient pas nommés, mais qui i étaient si bien désignés qu'on reconnaissait Robespierre
> et Saint-Just. On me faisait entendre qu'il y avait un
> parti qui viendrait à mon secours, dès que le coup de
> pistolet serait lâché. J'ai reçu une lettre pareille d'Or-
> léans. Mon collègue Bourdon (de l'Oise) en a reçu une
> aussi. J'ai porté la mienne au Comité de Salut PuUic. »
L'infâme ne disait pas que cette lettre lui était venue de la pauvre veuve de Camille Desmoulins, Dans un transport de fureur et après avoir été durement repoussée par Robespierre qui avait refusé de la recevoir parce qu'il prévoyait une demande en grâce, Lucile avait essayé d'ameuter contre les deux tyrans quelques-uns des anciens amis de Camille et de Danton, quelques-uns de cent qui pouvaient aussi se croire compromis , et elle avait écrit ù Legendre; celui-ci l'avait trahie. Du reste, il était coutumier du fait. Quelques'^maines plus tôt, il avait fait son coup d'essai en livrant à la police le journaliste réactionnaire Roch Marcandier, caché depuis longtemps et assez imprudent pour confier à Legendre le secret jusque-là impénétrable de sa retraite.
Un autre honneur attendait encore Saint-Just : celui d'être une fois de plus plagié par Robespierre. Nous avons lu dans les Fragments sur les InsiUutions tout un plan de religion où un Weu. de nouvelle fabrique s'avançait au milieu de la pompe de fêtes très originales. Biltaud Varennes , au nom du Comité de Salut Public , avait lu à la Convention, le 20 avril 1794 (4" floréal an 2) un rapport sur la théorie du gouvernement démocratique ; ce rapport contenait quelques idées c sur la nécessité d'ins- » pirer l'amour des vertus civiles par des fêtes publiques
> et des institutions morales. > Le 7 mai suivant, Robespierre présenta un autre rapport sur les relations • des » idées religieuses et morales avec les principes républi-
> cains et sur les fêtes nationales. >
Voici quelques articles du décret rendu sur les conclusions de Robespierre, t Art. l«'. Le peuple français recon-
liait l*e\isteQce de l'Être suprême et l'immortaRté de
rame.
» H. n recoanait que le culte digne de TEtre suprême
est la pratique des devoirs de Thomme.
> 111. 11 met au rang de ces devoirs de détester la mauvaise loi et la tyrannie, de punir les tyrans et les traîtres, de secourir les malheureux, de respecter les Mblcs, do défendre les opprimés, de faire aux autres tout le bien qu'on peut, et de n*étre injuste envers pei'sonne.
» IV. H sera institué des fêles pour rappeler l'honmie ù la pensée de la Divinité et à la dignité de son être.
> V. Elles emprunteront leurs noms des événements glorieux de notre Révolution, soit des vertus les plus chères et les plus utiles à Thomme , soit des plus grands bienfaits de la Nature.
> VI. La République française célébrera tous les ans les fêtes des 14 juillet 1789, du 10 août 1792 , du 21 janvier 1793, du 31 mai 1793.
> Vil. Elle célébrera, les jours de décadi, les fêtes dont rénumération suit : — à l'Etre suprême ; à la nature; — au genre humain; — au peuple français;
— aux bienfaiteurs de l'humanité; — aux martyrs de la liberté; — à la liberté ei à l'égalité ; — à la République ;
— à la liberté du monde; — à l'amour de la patrie; — à la haine des tyrans et des traîtres; — à la vérité ; — à la justice ; — à la pudeur ; — à la gloire et à Timmortalité ; — à l'amitié ; — à la frugalité ; — au courage ; — à la bonne foi ; — à Théroïsmc ; — au désintritîssenienl ; — au stoïcisme ; — à Tamour ; — à l'amour
» conjugal; -^ à l'uinour paternel; — à la tendresse » maternelle; — à la piété filiale; — à l'enfance ; — ^ à la
> jeunesse ; — à Tâge viril ; — à la vieillesse ; — au
> malheur; — à Tagriculture; — à Tindustrie; — à nos » aïeux ; — à la postérité; ~ au bonheur.
>XI. La liberté des cultes est maintenue , conformé-
> ment au décret du 18 frimaire. >
Robespierre lit un rapport; mais en est-il le véritable auteur ? Est-ce son œuvre, ou bien est-ce J'œuvre de Saint- Just? Nous n'oserions nous prononcer; cependant le doute est permis. Si nous nous reportons à Tétude des Fragments sur les InstiitUions, nous y reconnaîtrons tout ce qu'une fois déjù et ù l'avance Saint'Justnous avait montre de ses idées en fait de religion. L'Etre suprême s'était révélé déjà dans le poème d*Organt, Dans les Fragments il est nommé. La théorie des fêtes y est complète. Saint-Just y pose en principe la liberté des cultes. Les considérations générales qui précèdent le décret de Robespierre portent le cachet et l'empreinte profonde du faire de Saint-Just. On reconnaît les phrases que celui-ci aimait à écrire. Ce n'est plus la manière ampoulée, lourde et pénible de Robespierre ; il s'est débarrassé , ce jour-là, de sa phrase difficilement agencée. Il la taille en aphorisme, en sentence. Elle marche rapide et dure. Le maître s'est moulé sur le disciple. D'après ses études spéciales constatées par les Fragments ^ évidemment c'est Saint- Just qui devait écrire et lire ce rapport. Pourquoi Robespierre le présenle-t-il à la Convention , et pourquoi son ombre se pare-t-elle du succès? Pourquoi s'attribuel-il le mérite d'un acte qui semble un commencement de Tome H. M.
— 2<ii —
I i*liiur wrs des idées meilleures, vers une couduile plus sag<! ?
C'est que le 7 mai 1794, Saint-Just avait déjà quitté Ihii'is : c*est qu*il avait déjà rejoint Tannée du Nord. Son collèp;uf! Carnot date du 30 avril une lettre adressée < aux » représentants du peuple Saint-Just et Lebas au quar-
> tior-général de Uéunion-sur-Oise. » (Guise.) Le 3 mai, Saint-Just lui répond de Guise aussi. Quand nous le suivrons dans sa mission près de l'armée du Nord , nous poserons ces dates officielles et probantes. Saint-Just n*est donc plus à Paris, et Robespierre, c'est notre opinion, s'est chai^ de lire à la tribune le rapport de son ami, le rapport dont son jeune collègue avait jeté les bases, l(;s idées, sur une de ces feuilles de papier que plus tard re\-Conventionnel Briot rassembla sous le titre de FroQ' menls sur les Institutions Républicaines,
Quelques jours avant son départ pour l'armce, le jeune députe de l'Aisne avait encore présenté ù l'Assemblée Nationale un très long rapport c sur la police générale, » sur la justice, le commerce, la législation et les crimes
> des factions. > Pour éviter la monotonie d'une étude trop étendue sur ces discours écrits qui se ressemblent tous, qui tous sont tiûllés sur Ip même modèle , nous n'aurions constaté que la date et le titre de ce dernier des rapports de Saint-Just; mais quelques pages y sont encore dignes dlntérét, celle, par exemple, où pour la troisième fois il a voulu lui-même tracer son portrait.
Saint-Just passe brièvement en revue tous ses anciens rapports sur Tarméc, sur les finances et les assignats, sur la circulation et les approvisionnements. Il revieqt
sur le Fédéralisme et la Modération, sur le Dantonisme et rindulgence, sur THébertisme et l'Exagération , qui tour à tour se proclamèrent la seule et véritable représentation de la Révolution ; et il s'écrie en se raillant de ces prétentions insensées selon lui : c Ronsin habitait un
> palais sur le boulevard ; il avait quarante chevaux ; il
> passait au milieu du peuple avec impudence ; il soupait » à Passy avec Tarisiocratie ; il se prétendait révolution-
> naire. Danton ménagea Dumouriez , dont il était le » complice ; cet homme horrible favorisait tous les mé- » chants ; il vivait dans les délices ; il était l'ennemi de » tous les conseils vigoureux, et lise prétendait aussi ré- » volutionnaire. »
Ce portrait du pseudo-révolutionnaire amenait forcément comme pendant le portrait du vrai révolutionnaire. Sa propre figure va servir de modèle au peintre. 11 se regarde avec complaisance, il s'admire, il pose pour lui-même, il se copie trait pour trait. Qu'on en juge! t Un » homme révolutionnaire est inflexible, t dit l'orateur, » il. est simple, sans aflîcher le luxe de la fausse modes-
> tie ; il est Tirréconciliable ennemi de tout mensonge, de » toute indulgence, de toute affectation. Ck)mme son but » est de voir triompher la Révolution , il ne la censure » jamais, mais il condamne ses ennemis sans l'envelop- » per avec eux; il ne Toulrage point, mais il l'éclaîre; » jaloux de sa pureté, il s'observe quand il parle, par » respect pour elle. Il prétend moins être l'égal de Tau- » torité , qui est la loi , que l'égal des hommes , et sur- » tout des malheureux. Un homme révolutionnaire est » plein d'honneur et de probité : il est police sans fa-
dour , niais par franchise et parce qu'il est en poix avec son propre cœur. Il croit que la grossièreté est une mai^que de tromperie et de remords, et qu'elle déguise la fausseté sous Temportement.
• Les aristocrates parlent et agissent avec tyrannie ; l'homme révolutionnaire est intraitable aux méchants, mais il est sensible; il est si jaloux de la gloire de sa patrie et de la liberté qu'il ne fait rien inconsidérément; il court dans les combats, il poursuit les coupables et défend l'innocence devant les tribunaux ; il dit la vérité afin qu'elle instruise et non pas afin qu'elle outrage. Il sait que, pour que la Révolution s'affermisse , il faut être aussi bon qu'on était méchant autrefois ; la probité n'est pas une finesse de l'esprit, mais une qualité du cœur et une chose bien entendue. Marat était doux dans son ménage ; il n'épouvanta que les traîtres. Jean- Jacques liousseau était révolutionnaire , et n'était pas insolent sans doute. J'en condus qu'un homme révolutionnaire est un héros de bon sens et de probité. > Inflexible , sensé , frugal ! honnête et probe ! C'est Saint- Just; seulement, il s'est mal regardé, quand il mélange snr sa palette les tons de la simplicité et de la modestie. Policé sans fadeur! c'est ainsi qu'il se juge; mais l'histoire se rappellera son élégance prétentieuse de toute sa vie , son habit chamois du 9 thermidor, son gilet blanc dont la boutonnière se pare d'un œillet écarlate, et sa culotte de drap gris-blanc. Dans VOrgant , Saint-Just a crayonné sa ressemblance au temps de sa première jeunesse ; il est athée , railleur , grand coureur de ruelles , fort amoureux de la nature et de la contemplation ; l'image est yrà\(fiy
parce qu'il l'a tracée pour lui seul, pour lui-même, sans préoccupation d'un avenir dont il ignore la grandeur, réclat et le danger. Quand il écrit son rapport du 15 avril , ce n*est plus la même naïveté, la même bonhomie qui lui guident la main; il se drape pour l'histoire à laquelle il ne raconte que la moitié de la vérité, l'histoire en vue de laquelle il dissimule des défauts et grossit des qualités. Il grimace comme une coquette sur le retour. Le premier portrait, c'est un pastel , un tableau de genre ù garder pour soi ; il est sincère. Le second , c'est un portrait en pied , un tableau d'histoire à exposer devant le public; H est maniéré et peu ressemblant. Â noire avis, c'est en prenant au sérieux ce portrait dessiné par Saint-Just en vue de l'avenir et de l'histoire , que les écrivains se sont trompés , les uns votontairement, les autres avec bonne foi peut-être, mais bonne foi qui démontre l'absence de toute critique et rignorance des documents qu'on eût dû chercher et qu'on eût facilement retrouvés.
Nous prouvons ce dessein de s'identifier dans le portrait du vrai révolutionnaire par un retour, par un souvenir de personnalité. On trouve dans plusieurs pages des Fragments des phrases où Saint-Just parle de ses convictions républicaines , de sa ferme volonté d'y persévérer , de les faire servir au bien général , et de les sceller même de son sang s'il le faut; là, il nous apparaît comme un martyr de ses principes , et il prédit à diverses reprises sa fin tragique, la mort violente, récompense ou punition de tous les novateurs ; il semble ne pas douter un instant qu'il paiera de sa vie ses aspirations vers laperfeclibilité. Or, voici
ce que, daus le rapport du 15 avril» nous lisous immédiatement après l'esquisse des traits du vrai révolutionuaii'e :
c Si vous faites toutes ces choses, vous contrarierez » tous les vices, à la vérité, mais vous sauverez la Patrie,
> Ne vous attendez point à d'autre récompense que l'im-
> mortalité. Je sais que ceux qui ont voulu le bien ont i souvent péri: Godrus mourut précii>ité dans un abime; t Lycui^ue eut Tœil crevé par les fripons de Sparte que » contrariaient ses lois dures, et mourut en exil; Phocion
> et Socrate burent la ciguë ; Athènes même, ce jour-là,
> se couronna de fleurs. N'importe , ils avaient fiiit le » bien ; s'il fut perdu pour leur pays , il ne fut point ca-
> ché pour la Divinité.
Il se met donc encore en jeu. C'est son propre dévouement qu'il donne en exemple aux égoïstes de la politique. 11 pensait à lui seul dans les lignes que nous venons de reproduire comme il ne pensait qu'à lui encore dans celles où il va parler des accusations de tendance à la dictaturc : f Vous vaincrez si vous votdez vaincre; vous serez
> respectés do l'Europe si vous voulez l'être. Mais vous » n'obtiendrez tous ces avantages que d'une liberté sta-
> ble, que de la probité publique et d'un gouvernement
> iudomptable aux factions criminelles. Depuis que vous
> avez entrepris de procurer ce bien à la Pairie, l'aristo» » cratie, fidèle ù ses maximes, accuse le gouvernement * de dictature. Depuis quand les ennemis de la Révolu-
> tion pi*enucnt-ils un si vif intéi*ét au maintien de la li- » berté? L'accusent-ils d'une trop grande sévérité contre » oux e( contre les conjurés? Heureux ceux qui essuie-
> raient le reproche d'avoir été funestes aux ennemis de » la Patrie! 11 n'y eut personne assez débouté dans Rome • pour reprocher la sévérité qui fut déployée contre Catî-» » lina comme un acte de tyrannie ; mais Rome aimait
> alore sa liberté ; il n'y eut que César qui regretta ce i traître, et qui prétendit que la liberté, qu'il devait un
> jour détruire lui-même, était violée dans la personne
> de Gatilina. >
Nous redirions ce qu'on sait trop bien si nous nous arrêtions à le montrer ensuite prêchant et ordonnant , une fois de plus, la délation, la vengeance, la dureté deschâliments. 11 suffira de dire qu'un long décret , présenté par Saint-Just et volé d'enthousiasme, commençait pat* cet article :
c Les prévenus de conspiration seront traduits de tous
> les points de la République , au tribunal révolutionnaire » de Paris ! »
Le terrible rapporteur du Comité de Salut Public était donc enfin parvenu à se rendre maître absolu de toutes les affaires et procès politiques en France, lugubre fantasmagorie qui allait faire passer vingt mille détenus sous les yeux de Lcjeune la créature de Saint-Just, de Lejeune le chef du bureau de police générale, de Lejeune qui avait l'ordre de tout dire à son protecteur, de Lejeune première personne de cette affreuse trinité qui finissait par Fouquier-Tinville en passant par Saint-Just.
Quand on assiste :\ ces immenses travaux , quand on constate toutes ces préoccupations, on croirait vraiment que les forces d*un homme n'y peuvent suffire. Où trouvet-il assez d'attention , assez d'énergie pour ne pas suc-
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comber à la [leine? Do loin ce puissant jeune homme n*a plus rien d'un moilel. Par où touche-t-ii encore à l'humaniié? Par ses faiblesses, par ses passions. So|i cœur est laiige, comme sa tèie est puissante. Nous savons déjù qu'il mène à la fois deux amours , deux liaisons. Tour à tour, et à la fuis, M"*^ Thorin et M"*" Lebas occupent son cœur où leurs images adorées se disputent l'empire , sans se vaincre. Oubliées quelquefois dans d'indignes orgies où , loin de s'épuiser , le jeune triumvir allait refiiîre ses forces pour les luttes de la politique et la cruauté» elles réapparaissaient plus puissantes que jamais, jusqu'au niument où une passion nouvelle va partager en tiers les pensées de l'infidèle Saiut-Just. C'est, en effet, pendant l'intervalle qui s'écoula euti*e la mission de Strasbourg et la mission de Guise , qu'il connut et aima M^ de Sainte» Aniaranthe. Mais avant de suivre Robespierre et Saint- Just aux soupers où ce dernier puisa dans les beaux yeux de la fille de sa noble hôtesse la passion , la douleiu* , l'envie et la rage , essayons de prouver, une dernière fois pour toutes, qu'il est loin de mériter cet encens que les révolutionnaires font fumer aux pieds de son stoïcisme Spartiate et de sa continence.
Il reste de nombreux souvenirs , de nombreuses traces des orgies où se vautraient certains épicuriens de la sainte Montagne. Certains Mémoires, réactionnaires il est vi*ai, foisonnent de détails éminemment curieux. Les scandales y abondent. Nous disons: Mémoires réactionnaires, et pour cause. Nous ne cachons pas nos sources. Aux yeux des intéressés , ces sources peuvent ne point paraître suiDsanmient pures do tonte partialité, de rancune et de
haine. Aussi nous sommes-nous hâté d'indiquer où nous avons puisé nos renseignements, pour ne point nous ex** poser à être taxé de peu d'honnêteté; mais outre que nous ne pouvions aller ailleurs chercher nos documents, puisque les écrivains, amistle la Terreur, de Robespierre et de Saint-Just , se sont bien gardés de dévoiler les faiblesses de leurs idoles , ce que nous savons d'oflfidel, de sérieux, de prouvé , vient en aide aux probabilités fournies par les Mémoires hostiles. Les excès et les ignomi'* niesd'Or^on^, pour tirer une dernière fois parti de ce livre, ne forcent point certes à conclure en &veur de principes si solidement assis que jamais ils ne doivent foillir. Les impuretés et les scandales du concubinage flagrant de Saint-Just et de M*"® Thorin n'annoncent-ils qu'une seule faute contre la morale et l'honnêteté privée ? Toutes les accusations possibles ne s'autorisent-elles pas de ces deux grands faits qui ne permettent pas le démenti?
Si nous ne possédions entre les mains le poème de Saint* Just et la lettre de Thuillier; si la tradition de Blérancourt n'était vivante encore, nous eussions dédaigné peut-être les récits des Mémoires réactionnaires et hostiles. Après le poème infâme d'Or^an/ et la lettre accusatrice de Thuillier, la chronique scandaleuse de la petite histoire intime n'est plus delà calomnie ; c'est peut-être de la médisance mais à laquelle il est bon et licite de demander des easeigncments qui accroissent le faisceau des preuves contre une Vertu trop vantée.
Nous parlions des orgies entre Terroristes. Citons nos preuves en les groupant, pour leur doiMier toute la force possible.
ToMR M. 18
Georges Duval , dans ses souvenh's de la Terreur, tome âme, page 215 , dit, en parlant des excès auxquels se livraient les Hébertistes» et la notoriélé pour ceux-ci nous rinvoquons pour établir la notoriété contre les Robespierristes : c Vous qui avez entendu souvent faire l'élc^
> de la sobriété de Robespierre, si je vous disais que lui
> aussi ne se l'efusait pas toujours le plaisir de ces petites « orgies i non pas , il est vrai , avec les homoies que je
> viens de citer, » (Hébert, Pache, Momoro, Ronsiu, Maillard, Hassenfralz, etc.) c mais avec des gens de • son choix , vous seriez un peu étonnés ! Cela est vrai
> pourtant , et j'en dirai quelque chose en son lieu. Les » dîners fins de Robespierre méritent bien un article à
> part, et je ne veux pas confondre le dictateur de la k Convention avec le dictateur de la Commune. >
Quels étaient donc les hommes du choix de Robespierre, les amis dignes de parts^er ses plaisirs? Rioufle va nous rapprendre. Dans le tome second de ses Mémoires sur les Prisons , page 248 , nous lisons : c Couthon venait t journellement se perdre dans les délices de Bagatelle.
» Robespierre, Saint-Just, Le , Taschereau, volti-
» geaient aux environs de Passy, et la fin du jour y ra- » menait toujours ces féroces tyrans. >
Courtois et son rapport sur les papiers saisis chez les vaincus de Thermidor, vont s'expliquer avec toute la précision possible sur la sobriété lacédémonienne de ces amis de la Vertu. A la page 7 de Tédition originale, Courtois s'exprime ainsi : c Ces hommes qui , au sortir 1 de leurs criminelles orgies , ivres de vin et de sang ,
> venaient souvent , à Taide d'un sopèisme ou d'un jeu
> par les réviseurs, i Proussinalle explique dans une note ce que les convives entendaient f>ar cette expression de réviseurs, c Les Jacobins donnaient ce nom aux députés » de l'Assemblée Constituante 9 qui» après avoir concouru » à la création de la Constitution, sentirent que cette » charte lésait trop Tautorîté t\)yale, et firent tous leurs t efforts 9 lorsqu'on la révisa, pour rendre au roi les pré- » rog^tives et les droits qui doivent être inhérents au » trône et qu'ils avaient aidé à lui enlever. » — c Ainsi» » continue Proussinalle, t Bamave, Fréteau^ Lechapelier t et nombre d'autres personnages distingués par leur es- » prit, leurs talents et leur amour de la patrie, ont été
> envoyés à l'échafaud , peut-être pah» que la digestion t de Barère était trop laborieuse. >
A ce c Êuneux diner , t il fut question de la liberté de la presse ; voilà comment Barère l'entendait : c On sera
> obligé de supprimer les journaux, » disait-il, c et de
> phlébotomiser leurs miienrs. Nesuffit-'il pas d'une feuille » sous la direction immédiate du Comité de Salut Public
> pour neutraliser Topinion publique. » Sous l'influence de l'ivresse , quelqu'un proposa de brûler toutes les bibliothèques qui ne se composeraient à l'avenir que du Bulletin des Lois et de l'Histoire de la Révolution. Il faut savoir gré à Saint-Just d'avoir pensé et dit que les Français ne permettraient jamais de brûler tous les livres.
c Les murs de la chambre rouge de Méot , dans laquelle « nous avons diné quelquefois ensemble, » dit encore Vil latte, c gardent le souvenir d'autres conversations • analogues à la couleur dont ils sont peints. » — t Méot
> avait une chambre isolée dans laquelle ces r^néra-
jf9
* OÙ ils se livi*aieiil aux plus iurames débaucbos. lis
> trouvaient toujours là la table de LucuUns , tandis que
> ce quMls appelaient la popubce (car ils traitaient ainsi
> dans leurs orgies b foule qu'ils faisaient servir sk leurs
> projets criminels) manquait de tout, et ils se pro-
> clamaient efirontément les premiers des sans-culottes. Mais si le second discours deCkMirtois u'apoiol paruau
journal ofTiciel, il fut cependant imprimé. C'est tout un inoctavo de plus de deux cents pag^ trèsKïurienses, et remplies de détails et d'intérêt. Voici ce que nous lisons à la page 23 :
c 11 n*est point jusqu'aux scènes de Caprée que nos tyrans n'aient voulu imiter des tyrans de l'ancienne Rome. Des notes, des dispositions que votre comité a entre les mains, attestent qu'Auteuil , Passy, Vanvrcs, Issy, ('taient successivement le lien de leurs plaisii*s et de leurs débauches. Maisons près Alfort contenait surtout une maison d'émigré louée par Deschamps , l'aide-decamp de Ilanriot , et bien digne des faveurs de nos décemvirs. C'est là surtout , dans un local superbe, environné d'un parc de quatorze arpents , que Robespierre, et ses amis Saint-Just, Couthon, venaient, avec les abominables chefs de la force armée parisienne, se délasser de temps en temps (n'osant pas y Ëiire de S(\jour) des fatigues de régner : et ce fait intéressant et nouveau pour vous , citoyens , va vous être confirmé par la lecture textuelle de la dénonciation faite à votre Comité de Sûreté générale par l'Assemblée populaire et républicaine de Maisons-Alfort, canton do Charenton. > Court4»is analyse cette dénonciation. Elle a trait à la
dépravaUoo , à rimmoralité et au luxe affichés par Deschamps, l'aide-de-camp de Hanriot, et par sa femme ; ces gens , d'après la notoriété publique , recevaient souvent Rol^spierre» Hanriot, les officiers de Tétat-major de Paris ; et il se passait alors des scènes incroyables d'orgie. Voici du reste les passages qui nous intéressent le plus , car il y est question de Saint-Just : c La Société « révolutionnaire de Maisons- Alfort atteste que» d'après » différents rapports qui ont été faits , il parait constant
> que Robespierre, avec qui Deschamps était étroitement
> lié, avait été parrain d'un fils de celui-ci avec une femme
> impudique nommée Rosalie, et nous savons que cet
• enfant porte le prénom de Maximilien ;
1 Que la femme Deschamps et ladite Rosalie ont décla-
> ré dans la commune, il y a environ un mois, qu'elles 1 savaient pertinemment que tels qui se promenaient
> tranquillement dans Paris, seraient sous peu guillolinés
> sans s'y attendre, et que de ce nombre étaient beau-^ » coup de députés; qu'ils étaient tous marqués, et qu'il 1 y en aurait plus de dix mille , en ajoutant que Des- » champs et Robespierre étaient les hommes les plus » purs... Que la femme Deschamps a répandu dans notre » commune que Robespierre , Couthon et Saint-Just de- » valent venir passer quelque temps chez eux ; mais
> quils avaient changé d'avis , ne voulant paa (aire leur » déclaration au Comité de Surveillance , crainie d'être » importunés par ce qu'ils appelaient la populace
» Que cette bande se livrait , dans la maison de
• Deschamps, aux plus grandes infamies, se perm^tfaient