‹ Saint-Just et la terreurChapitre 29 sur 34 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

> homnu's qui se sont sacrifiés pour lui. Une vous mettra

> pas en pièces? Croyez-vous qu'il demeurera demain

> tranquille spectateur de vos crimes. Non , il n'y aura pas

> d*usurpatiou impunie, quand il s'agira des droits du

> peuple. >

Bari^re ne dit pas que cette apostrophe de Collot fut suivie d'un acte de brutalité inouie. Ck)llot-d'Herbois se jeta sur Saint-Just, croyant encore qu'il tenait caché sou l'apport sous ses vêtements. Il s'efforçait de le fouiller; il le secouait avec rage. On ne mit fin à cette scène indigne, incroyable , qu'en les séparant. Ck)llot fut forcé d'aller s'asseoir à la table des délibérations d'où il couvrait son ennemi de regards haineux. Saint-Just, blanc de colère, prétendait qu'il n'avait point apportéson discours, c Nous

> voulons le voir dès demain , alors, t répétèrent les mem-

> bres du Comité. — « Demain , soit, je vous le lirai, > disait Saint-Just que Collot continuait à insulter et à menacer de loin; et il ajoutait qu'il retirerait sou rapport, s'il ne convenait point aux Comités ; mais on n'ajoutait point foi à ces promesses hypocrites.

Cette scène de violence ignoble amena bientôt d'ignobles récriminations. Collot-d'Herbois parlait sourdement de dictature. Saint-Just lui reprocha des propos de caba< ret, des indiscrétions inspirées par l'ivresse, des menaces avinées contre Robespierre, et il annonça qu'il en ferait justice dans son rapport a la Convention.

Quand ces querelles cessèrent par lassitude , on put espérer que Saint-Just disparaîtrait enfin; ce fut en vain. Les Comités furent forcés de recevoir, en sa présence, les rapports (|ue leurs agents secrets leur envoyaient des

diflërcnu points de Pnris. (1 put ainsi assister ù certaines communications qu'on espérait Icnii' cachées. Croyant le fuii'e partir, on pai-hi liant alors des nicsnres ù pi-cndi-e dès 1» lendemain matin, de prochmationsù adresser aux Parisiens, de décrets A faîi'c rendre pour dissoudi'e la Commune et les Sertious. Itieu n'y Ri. Immobile en sa persévérance, il écoutait fi-oidement , comme s'il ne se rùl point agi de lui , de son avenir et de sa rie mi}me ; il prenait part aux discussions, i II est même à remarquer, i igoute Barère , < que , lorsqu'on Tesail le tableau des cii^ » constances malheureuses où se lroii>-ail lu chose pnbli-

• que, chacun de nous chei'chaît des mesures et propo- I sait des moyens. Saint-JusL nf)us arrt^tait , jouait l'é- » tounement de n'étn; pas dans la confidence de ces

• dangers et se plai[;iiuil de ce que tousles coeurs étaient

> fermés suivant lui , qu'il ne connaissait rien , qu'il ne

• concevait pas cette manière pi-omple (Vimprovmr la

> foudre ik chaque instant , et il nous conjurait , au nom

• de la République , de revenir à des idées plus justes , à » des mesures plus sages. C'est ainsi que le li-ailrc nous 1 tenait en échec , pai-alysait toutes nos mesures el ré-

• fi-oidissait notre zèle. > L'ennui et le danger de sa présence forcèrent même les membres des Comités à se retirer nu moment dans un autre appartement, et it délibérer pour savoir si oir ne le ferait point arrêter, nfm de s'en débari-asser de suite ; mais on n'osa point encore fi-apper un coup aussi violent. L'effranleric de Saint-Just en imposait A dou7.e on quinze hommes qu'un seul tenait ainsi en écbec à foi-ce d'audace et d'entêtement.

Ainsi goiiésdans leui's mouvements , dans leurs allures, ir<)saiit rien conclure, rien résoudre, les Comités virent poindre le jour. Le soleil était haut déjù sur l'horizon, et cette bizarre affaire n'avait pas reçu de dénouement. Devant Saint-Just, le commandant d'une Section vint offrir le secours de son bataillon; tremblant de peur, 1rs membres des Comités feignirent l'assurance et refiis<>rcnt ces offres avec hauteur, en prétendant qu'ils ne cToyaient rien avoir à craindre de ceux qui se disaient les amis de la liberté et que , au surplus , Il y avait à la Convention six cents députés prêts à prendre leur place au Comité, si on osait les y assassiner.

Quand Saint-Just crut avoir empêché ses ennemis de faire leurs pi^paratifs de défense pendant cette nuit que Robespierre , Hanriot , les Jacobins et tes chefs des Sections devaient, eux, avoir utilement employée, il se leva pourtant. 11 était alors cinq heures du matin. Il annonça qu'à onze heures il reviendrait au Comité de Salut Public pour donner à ses collègues communication de son rapport avant de l'aller lire à la Convention, et il partit. (1)

(I) Nous prérérons la version de Barère qui écrivait son récit pour la Ck)nveiitioii pleine de témoins oculaires, par conséquent très disposés à le contredire dans tout ce qui n^aurait point été la véritt'^, à celle de Toulongcon qui raconte ainsi cette scène de nuit : « Collot-d'Hcrbois et Billaud-Varennes , revinrent rendre M compte de leur mission, effrayés de ce qu'ils venaient d*entendre. )) Saint-Just était présent. Collot-d'Herbois Tintcrpelhi rudement, » et lui reprocha que les violences dont ils venaient d'être témoins » étaient son ouvrage ot celui de Rol)espierre , son chef. Pendant »> le temps qui avait précédé le retour de Collot et de son col-

décrète la permanence de la séance. Robespierre court à la tribune ; des cris de : A bas le tyran ! a bas le tyran ! l'en chassent. Billaud fait voter KarrestâlîoB de quelques agents inférieurs ; on s'encourage à frapper les chefs, en abattant ainsi les subaUemes. Robespierre comprend le danger ; il veut essayer la puissance de sa parole. Il demande à être entendu, c Non ! à bas le tyran ! » criet-on avec pins de fureur. Il y eut à ce moment un horrible mot de Fréron : c Ah ! qu'un tyran est dur à abattre ! » dlt-il aux tribunes qui lui battirent des mains et auxquelles il montre à demi ses pistolets.

Enfin, le Comité, si long-temps dupe des promises de Saint-Just, est arrivé tout entier. Barère donne des détails sur ce qui s'est passé dans la séance de nuit. On force Saint-Just à remettre à Barère le manuscrit de son rapport ; il le signe sur les injonctions de la majorité. Barère en donne lecture, et ce discours est déposé parmi les pièces à annexer au procès- verbal.

Alors Saint-Just descend de la tribune du haut dç laquelle, depuis une heure, il est exposé à l'attention publique , à ces railleries cruelles , à ces insultes de carrefour révolutionnaire auxquelles un procès-verbal d'Assemblée se respectant , ou croyant se respecter , ne pouvait donner asile en les conservant pour l'histoire.

Barère a la parole au nom du Comité de Salut Public ; il va droit au but. Il sait , par ce qui est arrivé à Robespierre et à Saim-Jusi , qu'en un moment de crise il ne faut point phraser , ei il pousse à l'ennemi , à Saint-Just d'abord : « Citoyens, » dit-il à la Convention, t un de » mes collègnes, revenant de l'armée du Nord, a rapporté

|u4i plus lard au Coniilc où l'on atteadail toujours. Cet huissier était porteur de ces quelques mots menaçants :

c L'injustice a fermé mon cœur ; je vais l'ouvrir tout » entier à la Convention nationale.

C'était aussi pour onze heures que Saint-Just avait donné rendez-vous à Robespierre et à ses amis. Â onze heures, en effets devait s'ouvrir la séance de la Convention. Ils espéraient y devancer leurs adversaii*es ; Saint- Just lirait son rapport dès l'ouverture de la séance, (|uand l'Assemblée ne serait point encore en nombre ; vaux qui devaient manquer, du moins les conjurés l'espéraient-ils ainsi, c'étaient les partisans des Comités abusés par la promesse de Saint-Just. En lenr absence et la lecture du rappoit à peine terminée, le décret serait voté , ou plutôt surpris , imprimé , répandu dans Paris où l'on agirait alors avec un semblant d'autorité légale. Ilanriot était à cheval, n'attendant qu'un signal pour marcher. La Convention serait envahie , les hostiles enlevés et les ennemis livrés au tribunal révolutionnaire. Le succès était écrit.

Mais Tallien trompa Saint-Just, comme Saint-Jast avait trompé et comptait tromper encore les Comités. Tallien, au nom de la Montagne , concluait dans un couloir son traité do paix avec la Plaine; on échangeait les dernières promesses , quand un grand bruit se fit dans la salle. Les amis de Hobespierre criaient : En place ! silence!

Saint-Just venait de monter à la tribune, la tête altière, le regard vainqueur , la pose assurée et dramatique. H ( rovait marcher au triomphe , et comme Hobespierre ,

> di*c la vérité. Âik:uo bon citoyen ne peut retenir ses

> larmes sur le sort malheureux auquel la chose puUique

> est abandonnée. Partout on ne voit que divisioB. Hier

> un membre du gouvernement s'en est nolé, a prononcé

> un discours en son nom particulier; aujoardlioi un

> autre fait la même chose. On vient encore s'attaquer, » aggraver les maux de la Patrie , la précipiter dans » Tabimc. Je demande que le rideau soit entièrement » déchiré. >

c Oui! oui! il le faut! > entend-on de partout. « Que » la vérité brille cnfm ! que les traîtres soient connus ! »

Saint-Just veut parler. Des applaudissements i Tallîen lui couvrent la voix. Ce dernier veut que le rapport de Saint-Just soit interrompu jusqu'à ce que les Comités puissent être prévenus de ce qui se passe et soioit mande^ à rAsscmblée. Billaud-Varennes succède à Taliien ; il dit rapidement ce qui s'est passé aux Jacobins la veille. Un homme des tribunes le menace ; s'emparant adroitement de cet épisode , Billaud livre Tinsulteur à la force publique. Les tribunes s'emplissent de bruit. Les coalisés de TAssemblée s'écrient « se lèvent , applaudissent à Billaud. Les têtes s'exaltent. Billaud veut parler de Saint- Just, de son discoui's, de ses menaces. « N'attaque que

> Uobespîcrref » dit de loin Barère qui entre ^ c et laisse » donc 1:1 Couthon et Saint-Just! >

Lebas interrompt Billaud ; ils échangent des démentis, des insultes, c A l'ordre ! à l'ordre ! > crie-t-on de toutes parts et on étouffe la voix de Lebas. Tour à tour, Taliien et Billaud écrasent Robespierre de leurs accusations « de k'uis attaques pressées. Sur la demande de Taliien on

comprit-il le néant de la Terreur , eet afheas système que peut-être il avait écrit dans «es livres cmnme une théorie curieuse et k étudier seulement » que plus tard la résistance rencontrée le poussa à essayer momentané* ment, pour lequel il s'éprit quand il le vit à l'œuvre, et qu'enfin il poussa jusqu'à une si odieuse exagération , de la Terreur sous les coups et l'application de laquelle il allait succomber lui-même, subissant la loi étemelle et équitable du talion? Compril*il qu'il est des hommes et des idées qui, ne pouvant triompher que paria violence, sont éternellement condamnés à ne jamais aspirer au pouvoir, parce que, malheureusement, quand ils ytoudbent, ils ne peuvent l'oser qu'aux dépens du bonheur et de l'honneur des nations? Comprit-il , éclairé par sa profire' chûie, que ces idées et ces hommes doivenl toifjonrs et promptement succomber, exemple qui sert à éterniser les vrais principes de la politique et k les faire briller de tout l'éclat de la vérité ?

Et quand il se souvint de lui-même si fort tout-Mlicure, quand il se vit si misérable aujourd'hui, si puissant par lui-même il y avait trois mois, si impuissant maintenant au pied de cette tnbune qui avait vu sa gloire ; et quand il se demanda pourquoi il ne trouvait plus en lui ni ressources pour parler, ni ressources pour agir, comprit-il l'inanité de cette religion qu'il avait créée de compte k demi avec son ami Robespierre, cette autre rmne?Sentitr il peser sur sa tête la juste punition de Ions ses crimes , de sa philosophie plus encore que de ses actes, puisqu^lle les avait inspirés? Crut-il à une Providence qui se vengeait cnfm en le chAtiant cruellement?

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