‹ Saint-Just et la terreurChapitre 30 sur 34 · Tome · texte numérisé non relu

Tome

de ses accents de triomphe et de mort. Il est pâle. De temps k autre , penilaDt que parie au^essns de lui son ennemi Barère , l'envieux de tout-iH'beure , le vainqueur d'à^résent , il échange de douloureux regards avec Robespierre , cet autre exemple de l'instalHliié de la politique. Quelles pensées se dirent-ils des yeux? Quelle amertume! quels regrets', quels remords! Itieu u'aclive la pensée comme l'îufurluue. Ce jeune lioninic de vingl-^x ans à peine dut un ce moment voir passer dans son âme tout un niunde de souvenirs qui lui refirent sa vie si active , si t6t eonimenccc , si remplie , si promptetnent et si fatalement brisée , au moment où il espi^rait la couronner par le pouvoir suprême , en vue duquel il avait élaboré tant de systèmes, commis tant d'excès, tant de forfiiits, vei-s lequel il avait marché d'un pas si l'ésolu. si sûr, et qui lui échappait arraché par de si misérables compétiteurs, par de s! indignes advorsairt^s , par de ^ faibles mains.

Ainsi c'était en vain que, jeune et voluptueux, il avait rompu avec te plaisir; en vain que, facile ik l'entraînement , il s'était foi-cé ù l'hypocrisie ; en vain que, révolutionnaire p;ir éducation et par tempérament, il avait su tromper ses électeurs en se faisant un moment aussi conservateur (1), aussi royaliste qu'eux; en vainque, au mépris des promesses de son livre , il avait du premier bond escalade les cimes les plus abruptes et les plus élev«'!es de la Monlague; en vain qu'il avait, pour plaire au

(1) Un se souvient que deux fuis dans sa bi'ocliurc Ëleclui'<ile il employa ce nwt.

(Ire la vérité. Aucuo bon citoyco ne peul retenir ses

> larmes sur le sort malheureux auquel la chose publique

> est abandonnée. Partout on ne voit que division. Hier

> un membre du gouvernement s'en est isolé, a prononcé

> un discours en son nom particulier; aujourd'hui un

> autre fait la même chose. On vient encore s'attaquer, » aggi*avcr les maux de la Patrie , la précipiter dans » rabimc. Je demande que le rideau soit entièrement » déchiré. >

c Oui! oui! il le faut! > euteud-on de partout. < Que

> la vérité brille enfin! que les traîtres soient connus ! » Saint-Just veut parler. Des applaudissements i Tallien

lui couvrent la voix. Ce dernier veut que le rapport de Saint-Just soit interrompu jusqu'à ce que les Comités puissent être prévenus de ce qui se passe et soient mandés ù rAssemblée. Billaud-Varennes succède à Tallien ; il dit rapidement ce qui s'est passé aux Jacobins la veille. Un homme des tribunes le menace ; s'emparant adroitement de cet épisode , Billaud livre l'insulteur à la force publique. Les tribunes s'emplissent de bruit. Les coalisés de l'Assemblée s'écrient , se lèvent , applaudissent à Billaud. Les têtes s'exaltent. Billaud veut parler de Saint- Just, de son discours, de ses menaces. € N'attaque que » Uobcspierre, » dit de loin Barère qui entre, t et laisse » donc là Couthon et Saint-Just! »

Lebas interrompt Billaud ; ils échangent des démentis , des insultes, t A l'ordre ! à l'ordre ! » crie-t-on de toutes parts et on étouffe la voix de Lebas. Tour à tour, Tallien et Billaud écrasent Robespierre de leurs accusations , de leurs attaques pressées. Sur la demande de Tallien on

il avait revêtu ses habits de fête. Le procès-verbal à peine adopté, il déploya le manuscrit que Thuillier lui copiait la nuit, pendant que Gollot-d'Herbois le cherchait vainc* ment sous les vêtements du jeime triumvir, et il se mit à le lire avec emphase. Au pied de la tiibone on pouvait remarquer Robespierre encourageant Toratcor par sa présence. Cependant la voix de Saint-Just est émue ; lui qui avait toujours abordé son auditoire avec calme, il se prend a frémir devant le danger où il périra s'il n'en triomphe ; et , avec quelque f<irmeté qu'il envisage la mort, la mort ù laquelle depuis loâg4emps S se sent , il se sait dévoué , il ne peut sans trouble la voir si proche qu'en ce moment peut-être elle étend sa fhnde main sur lui. Ses premiers mots sont donc tremblés; cep^lànt, il a repris de l'assurance ; sa parole s'affermit.

Il lit.... il lit; mais une voix plus impérieuse que la sienne l'a subitement interrompu. Talhen , qui des couloirs a entendu comme des paroles d'orateur à là tribune, se penche vers une porte et reconnaît Saint-J^st qui parle, c Voilà Saint-Just a la tribune ! il faut en finir. t Ce soir , RobespitTrc ne sera plus ! » s'écrie-t-il en échangeant une dernière poignée de mains avec les députés de la Plaine , et il s'élance dans la sallç. c Je de- » mande la parole pour une motion d'ordre ! > fit Tallien en courant à la tribune où il se pose à côté de Saint-Just qui fait de vains efforts pour continuer sa lecture , pendant que Tallien poursuit avec impétuosité : c L'orateur » a commencé par dire qu'il n'était d'aucune faction. » Je dis la même chose. Je n'appartiens qu'à moi-même, » qu'à In HbMlé. C'est pour cela que je vais faire enten-

(jui ostTail ivpondre pour lui?

A [>ailir de ce moment, il n'a plus dit une parole, n'a plus fait un geste d*homme ; on dirait qu'il accepte son infortune avec Tinsouciance d'un musulman fataliste; qu'il courbe la tête sous le poids du malheur, et il ressemble , par sa raideur automatique , plus à un cadavre qu'à un vivant. Qui nous donnera la clé de ces mystères? Estil si complètement abasourdi sous les ruines de ses idées et de sa fortune , que la force morale soit déjà morte en lui ? Est-ce insouciance de la vie , quand il reconnaît que son œuvre est terminée, quand il se sent brisé? Est-ce sa constante préoccupation mentale, pressentiment de n)ort prochaine , qui lui permet de se séparer sans i*egret d'une existence qu'il méprise , quand elle est la dé&iite. Il a écrit : c Les circonstances ne sont difficiles que pour » ceux qui reculent devant le tombeau. > A chaque jour de sa vie, dans ses livres, dans ses discours, il répétait: t Je l'implore le tombeau, comme im bienfait de la Pro- » vidence , pour n'être plus témoin de l'impunité des for- > faits contre ma Patrie et l'humanité. > Ces sombres idées ne l'ont jamais quitté , nous le savons. Son impassibilité ne ressemble-t-ellepas aloi*s à la froide attitude du sauvage au poteau du supplice , du sauvage à qui sa mère a depuis longtemps appris son chant de mort et qui s'est dit que la gloire d'un guerrier est autant de tomber avec courage et froideur que d'immoler des ennemis ?

Quoi qu'il en soit, regrets ou remords, douleur ou mépris de la vie , l'attitude morne et impassible de cet homme qui se tient, toute une longue séance, appuyé contre la tribune pendant qu'il s'agit de sa vie ou de sa

mort , a olo iliversenient interprélée par les hîstoric^is. I Saiiit'Just étuit rest« appuyé contée la tribune , con- > templantlaCoQvcntJonavec le Troiil sourire du dédain, i a écrit Levasseur , témoin oculaint et partisan des Terroristes. Chai'Ies Duval , député d'Ile-ut- Vilaine , dans son projet de proeés-verbal pour lu séance du 9 Thei'midor, dit au coniroire que • la tenue de Saint-Jusl annonce le » désespoir de se voir démasqué, i Barère veut que Bobespierre, Couthon et Saint-Just Tussent trés-abut us, eu voyant que l'opiniou piibliquc les abandonnait. (>>urtois afllrnie qu'on voyait Suint-Just rougir et pâlir tour-àlour.

D*autres prétendent qu'upi-ès Kobespierre repoussé, Saînt-Just s'efforça de se faire enlendi-e ; c'est une eiTeur que démeolent à la fois toutes les versions du temps et les récils ofliciels.

MaispeodantqueSaint-Just reste abîmé dans ses trustes pensées, le drame a vivement marché. Si Hobespien-e a d'abord essayé d'opposeï- le mépris au mépris , les insultes aux insultes, cette feinte assurance, cet oi'gueildu mauvais esprit qui tombe , n'ont fait qu'envenimer les colères, qu'e<iciter tes orages. On le voit monter à la trîbune , en descendre, s'asseoir, se lever, montrer les poin^, essayer des exclamations qui s'éteignent dans les rires dédaigneux des vainqueui-s. Enfin, Louchet demande qu'on en Rnisse. Itobespierre jeune s'éci'ie qu'il veut partager le sort de son frère ; on décrète leur ari'eslalion avecdes cris de frénésie.

« Nous avons entendu vol«rpourrarrestiilion des deux » Robespierre , de .Saint-Just et de Couthon ! » reprend

Louchet qu*enivre son facile succès et qui, la veille, se fût évanoui sous la froide menace d'un seul des regards de Saint-Just.

Lebas , dans un élan d'amitié pour Saint-Just et de dévotion à Robespierre, veut qu'on l'arrête aussi.

Fréron cric que la Patrie et la liberté vont sortir de leurs ruines, c Et les brigands aussi ! > dit avec un amer dédain Robespierre qui croît se venger par un sarcasme.

Fréron , Tégorgeur du Midi , ose parler de sang versé. < On voulait, > dit-il dans la joie du triomphe, c on vou-

> lait un triumvirat qui rappelait les proscriptions san- » glantes de Sylla. On voulait l'élever sur les ruines de « la République, et les hommes qui le tentaient sont

> Robespierre, Couthon et Saint-Just. Couthon est un

> tigre altéré du sang de la représentation nationale. D a

> osé , pour passe-temps royal , parler dans la société des » Jacobins de cinq ou six têtes de la Convention. > — c Oui ! » oui î 1 s*écrie-t-on de toutes parts. — t Ce n'était là que » le commencement, et il voulait se faire de nos cadavres » autant de degrés pour monter au trône. >

c Oui , au trône ! > dit en souriant Couthon qui , d'un geste expressif, montre son corps torturé par la goutte. Fréron conclut en demandant encore une fois le décret d'accusation contre Saint-Just, Lebas et Couthon. 11 semble que Tami de Camille Desmoulins et de Lucile ait peur que leur vengeance ne se fasse trop attendre, tant il apporte de cruelle insistance.

c J'appuie cette proposition, > dit Lacoste en réclamant la priorité de l'attaque , à cette heure où le péril a

passé el où les lâches peuvent sans erainle , du moins le croient-ils, frapper renncmi à terre, et il ajoute :

c C'est moi qui ai dit le premier au Comité de Salut Public que Couthon , Saint-Just et Robespierre formaient un triumvirat. Saint-Just a pâli et s*est trouvé mal. Lorsqu'il arriva de Tarmée du Nord, après qu'il nous eut parlé de l'état et de la position de cette armée , il nous rapporta qu'un offîcier suisse, fait prisonnier, lui avait dit que nous ne devions pas compter sur nos succès, que l'ennemi était instruit de nos r<l|»sources, et qu'il espérait une scission dans le gouvernement, à l'aide de laquelle il traiterait de la paix avec une fac* tion quelconque; ce sont eux» les scélérats; qui ont voulu produire la scission. Depuis quelque temps, nous étions tranquilles, les conjurations étaient déjouées; ceux qui les avaient formées périssaient sous le glaive de la loi , et les armées avaient mis la victoire à Toixlre du jour, lorsque ces hommes perfides ont tenté d'étouffer la liberté. Je demande le décret d'accusation contre Couthon, Saint-Just etLebas. »

Le décret d'arrestation fut voté au milieu des plus vifs applaudissements, c'est le Moniteur qui l'affîrme, et des cris de joie de ces députés qui avaient aussi applaudi Saint-Just leur demandant naguères les têtes des Giron» dius, de Danton, de Camille Desmoulins, de Hélxjrt, de Gobel. Ils applaudiront encore quand bientôt, les i^ctionnaires se divisant dans le triomphe, on députera Billaud, Collot, Barère, les héros du 9 Tformidop,

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