‹ Saint-Just et la terreurChapitre 3 sur 34 · Tome · texte numérisé non relu

Tome

Desmoulins, si nous avons eu beaucoup a hlàmer, la force de la vérité nous a contraint à louer quelquefois. Nous subissions Tinfluence de notre conscienee. Il nous a semblé loyal, en admettant des degrés dans le crime , de dispenser moins de blâme et d'horreur au poète, à l'homme égare par son imagination, qu'à régorgeur, qu'au terroriste. Tout coupable qu'il fût, Camille Tétait moins que Hébert , son confrère en journalisme, par exemple. Nous le blâmions si sévèrement cependant , que nous avions peur d'en avoir dit trop de mal. Bien que cette fois encore nous détestions Saint-Just moins que Ronsin , pour ne citer qu'un de ces monstres qui déshonorent l'humanité^ nous ne mériterons pas le reproche d'indulgence; non pas que nous écrivions en vue de l'approbation , mais parce que tout ce que nous avons lu, tout ce que nous savions, tout ce que nous avons appris, s'est gravé dans notre esprit sous la forme de l'horreur , mais disons-le aussi , d'un immense et douloureux regret : c'est que cet homme , si fort , si puissant sur lui-même et sur les aulres, si considérable , si étonnant de hardiesse et d'audace , si profond de pensée et de conception , se soit laissé entraîner par les im-

- Il ^

patiences de ranibition , par les enlraincineiils de son éducaiion première , par de Tatales amitiés , hors des véritables voies sociales. Qni sait ce qirun tel homme, mieux élevé, bien dirigé, bien inspiré, eût apporté de force anx institutions expirantes. Mais il était dit que tous ces présents de la nature, toutes ces qualités développées par l'élude et la méditation , devaient aller où allaient alors toutes les forces vives de la nation , les talents , la pensée , l'intelligence : h l'opposition , à l'idée révolutionnaire, à l'anarchie, au massacre , a la Terreur.

Nous serons donc d'autant moins porté h l'indulgence que tant de dons précieux ont élé plus mal employés , d'autant moins porté a l'indulgence que l'on voudrait essayer aujourd'hui de refaire une république semblable a celle dont Saint-Just fut un des principaux souteneurs , et , pour la rendre possible , dissimuler les actions odieuses de cet homme sous le relief et l'apparat de vertus qu'on lui prête , qu'il sut feindre seulement , qu'il n'eut jamais. Ces grands exemples , ces succès , ces infortunes , ces punitions terribles, devront-ils donc toujours rester inutiles?

ÀQlome-Louis-Léoo-Florelle de Saint-Just, fils de Louis Jean de Saint-Just de Richebourg , chevalier de Tordre royal et militaire de Saint-Louis , ancien maréchal-des* logis de gendarmerie, naquit le 25 août 1769, à Decize, petite ville du Niveniais. C'était , suivant Texpression vulgaire un enfant de vieillesse ; car son père était alors âgé de cinquante-cinq ans. M. de SaintnJust avait eu aussi deux filles dont Tune est morte il y a quelque vingt ans peul-étre, et dont l'autre, parvenue à un très-grand âge , vit encore retirée à Château-Thierry. MaricrAnne Robinet, la mère de Saint-Just , était née à Nevers', (i)'et s'y était mariée. A quelle époque la famille de Saint-Just

fi) Morte à filérancaurt le 11 février 1811, âgée de soixanteseize ans.

vint-ell« habiter la Picardie et Bléraneourt. Nous croyons que ce doit être vers 1770 ou 1771. Ce quç nous savons de précis , c'est que Saint-Just , que des biographes font naître à Bléraneourt , arriva tout jeune dans le Soissonnais , où son père , probablement en quittant le service , vint prendre la direction des affaires d*un riche propriétaire de Morsain, dont il faisait cultiver les terres, dont il touchait les rentes. Un peu plus tard , nous voyons M. de Saint-Just quitter le village de Morsain et venir un instant se fixer à Nampcelles , petit village en 1790 enfermé dans le déparlement dç TOise et voisin de Bléraneourt. Là , il acheta quelques biens qu'il dut faire valoir lui-même avant de se retirer à Bléraneourt. Evidemment, un correspondant de la société des Jacobins de Paris 2b commis une erreur, quand il adresse aux clubistés une lettre où il leur raconte que , dans une cérémonie publique, le maire de Bléraneourt, en répondant à un discours du jeune Saint-Just, alors lieutenant-colonel des gardes nationales du canton, lui parla de son père et de son grand-père qu'H a beaucoup connus , se répandit en éloges sur eux et lui prédit qu'il sera digne de sesayeux. Il reste encore à Bléraneourt un certain nombre de vieillards nés dans le pays et en sachant la tradition ; ils pré^ clsent la date de l'ùrrivée dans le pays de la famille de Saint-Just, en affilrmant d'un parfait accord que Saint-Just n avait alors que deux ou trois ans.

Par le récit de ces vieillards , nous apprenons que M. de Saint-Just , père , jouissait à Bléraneourt d'une grande considération méritée par son affabilité , par une vi« toute de probité et marquée par dimportants servic<>s.

Sa mère Dpparail comme une sainte et digne femme, économe mais charitable, douce et d'une grande faiblesse. Si le père eût vécu, peut-être n'aurions nous pas à écrire la biographie du fils qui, dirigé par la main ferme d'un père et d'un ami, eût été l'un de ces bons citoyens dont le meilleur éloge à faire c'est qu'ils n'ont pas mérité l'attention de l'histoire, ce nécrologe de quelques grands citoyens et surtout des grands coupables de la politique.

La fortune de cette famille était des médiocres. La maison de M. de Saint- Just, située tout à l'extrémité de la ville et dans le quartier le plus retiré , offrait l'apparence modeste de la retraite qu'un sage s'est choisie. Elle existe encore avec toute sa physionomie d'alors. Petite, basse, sans étage, précédée d'une grille en bois sur une rue étroite aboutissant à la campagne , elle prenait vue par derrière sur un assez vaste jardin maintenant appartenant à plusieurs petits particuliers. Il reste aujourd'hui de ce verger une vieille et ombreuse charmille baignant ses racines chenues dans un ruisseau au murmure duquel se promenait sans cesse, lisait, écrivait et rêvait l'ardent jeune homme dont l'histoire ne soupçonne pas les écarts d'imagination. Nous avons visité et longtemps questionné une brave vieille femme de soixaniedix-huit ans qui, dans sa jeunesse, fréquentait la maison des dames de Saint-Just. t Toujours il était sous cette char- » mille, X nous disait-elle en parlant de celui dont alors on était loin de soupçonner la réussite si prompte et la chute si terrible. « 11 s'y promenait seul en déclamant tout haut, > ou en lisant. 11 y était sans cesse à éciire. (]uand il (»nr

— Iti —

h sortait poiii' n'paiaiti'e à la maison, il nous disait de^ » choses terribles, il nous prédisait loul (*e qui arrive- > rait. Nous Tadmirions el nous étions effrayées. »

D'après ce qui nous apparaît , la vie était facile poui cette famille avant la mort de son chef qui , aux revenus de quelques biens dans le pays et aux environs de Noyon, joignait ses pensions de retraite et de chevaUer de Tordre de Saint-Louis. Quand il mourut, âgé de soixante trois ans, le 8 septembre i777, à cette aisance dut succéder, sinon la gêne , du moins plus de difficultés. Par les personnes qui ont fréquenté M™« de Saint-Just jusqu'à sa mort arrivée dans les premières années de ce siècle, nous apprenons qu'elle vivait très retirée et soumise à plus d'une privation.

Le jeune Saint-Just n'avait guère que huit ans , quand son père, en mourant, le laissa sans appui, sans direction sérieuse. La tendresse d'une mère ne suffit pas pour dompter ces ardentes natures, que l'impulsion même plus énergique d'un honmie, d'un père, ne sauve pas toujours de bien des écarts. La première éducation de la famille qui a tant d'influence sur la vie des jeunes gens dut complètement manquer à Saint-Just.

Quand son fds eut atteint l'âge où d'ordinaire les parents se séparent de leurs enfants et les confient aux soins, à la science de maîtres qui préparent le savant, le penseur et le citoyen. M™® de Saint-Just le remit entre les mains des Oratoriens du collège de Saint-Nicolas de Soissons. Leur pensionnat avait de la réputation. Là, l'enfant fit preuve d'une grande facilité. C'est notre meilleur élève, dirent bientôt les Pères en le montrant avec

orgueil. On a écrit que ses professeurs Tavaient surnommé le Foudre de guerre^ Ce mot nous paraît invraisemblable et fait après coup. On raconte encore qu'un de ses professeurs, dans un jour de divination prophétisante, aurait dit de lui qu'il serait plus tard ou un grand homme ou un grand scélérat. Un honorable vieillard qui vit encore à Coucy-le-Château et qui a suivi les classes des Oratoriens de Soissons en même temps que Saint-Just, nous a affirmé la vérité de cette sorte de prédiction. Le jeune Saint-Just avait rimé quelques vers contre la religion ; ils furent saisis par un professeur qui , frappé de cette précocité de talent et de perversité, s'eff'raya de l'avenir que cet enfant se promettait ù lui-même et au monde , et put dans sa douleur soulever , pour y lire, un des coins des mystères futurs.

Le vieillard de Coucy nous disait encore qu'au collège Saint-Just se montrait déjà froid et réservé. Loin du tumulte des jeux bruyants de ses jeunes condisciples, nous ne disons pas de ses jeunes amis et pour cause , il enait livré à ses réflexions qu'on ne troublait pas sans danger. Il infligeait de sévères corrections à rimpriulent qui le tourmentait dans ses accès de rêverie.

Il se faisait déjà remarquer dans ses amplifications, nous dit la même pei-sonne ; c'était le plus habile dans ce genre de composition où se découvre la puissance future de la pensée, la rare qualité de l'initiative. Dans ses hautes classes, c'était de créer qu'il préférait s'occuper, dédaignant les faciles succès des traductions latines ou françaises.

La puissance de l'assimilation par la mémoire devait

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d'ailleurs admirablement le servir dans ses éludes favorites; car, bien qu'on en ait dit, Saint-Jusfr avait une admirable mémoire. C'est lui qui va nous en fournir une preuve. Il lui sulïïsait de lire deux fois un passage d'auteur pour le porter a toujours gravé dans son esprit. C'est ce qui explique comment, dans un âge si peu avancé, il put tant savoir. Ce pouvoir d'assimilation par le souvenir Tavait immensément aidé. On trouve, dans les Mémoires de Barère, de piquants détails sur la grande confiance de Saint-Just dans sa mémoire. Ce que nous allons dire peut paraître appartenirà une thèse générale ; évidemment, c'est de lui-même que Saint-Just entend parler.

Saint-Just et Barère causaient un jour de questions littéraires. Ils se trouvaient en désaccord sur la meilleure méthode d'apprendre et de retenir. Barère croyait à la nécessité d'extraire et d'écrire. Saint-Just voulait au contraire tout confier à la mémoire dont la mission est de rappeler a propos les trésoi*s de science qu'on lui a remis en dépôt. « La méthode des extraits est très peu utile, » disait-il à Barère. « Quand vous êtes frappé ou d'une » maxime ou d'un développement , ou de telle autre » chose dans un livre , lisez deux fois ; vous vous en sou- » viendrez. Couchez par écrit, votre mémoire se repo- 1 sera sur votre extrait ; elle deviendra paresseuse , et » toute votre instruction sera dans des cartons. » — « Les » anciens n'étudiaient qu'en apprenant les morceaux des • grands maîtres, » répondait Barère. — « Oui, mais » par cœur, » répliqua Saint-Just en appuyant sur ce mot. Barère ajouta : « Démosthènes voyagea chez les

> Egyptiens pour y étudier et extraire. » — t Je le nie,*» dit Saint-Just. Comme Barère, continuant sa démonstration , soutenait que Tacite élevait son génie en faisant des extraits qu'il appelait excerpta , Saint-Just Uinterrompit pour poser ce principe : « Cette idée est bonne , si • Ton parle des traductions des langues étrangères. Les » extraits des livres nationaux sont rarement utiles. Ils » servent pour l'érudition sans perfectionner Tentende-

> ment. »

Doué d'une ambition précoce qu'alors on décora du titre d'émulation, très-retiré en lui-même déjà, déjà fier et hautain , Saint-Just apprenait avec ardeur , moins pour apprendre que pour dépasser ses camarades. La tradition existe encore de ses heureuses dispositions , de sa ténacité et aussi de celte ambition qui était peut-être de la jalousie.

Au coIlège,Saint-Just se fil encore remarquer par son ard(îur à rimer de petits vers. Il en écrivait sans cesse. Ses camarades lui avaient donné le surnom de à' Atisoucy y et comme on ne lui avait pas caché que ce d'Assoucy était un très-mauvais poète, l'enfant entrait alors dans des iransports de rage. 11 n'en pei-sistait pas moins à aligner (les rimes.

Des vieillards, que nous avons cousullés et inlenogés, s(î rapp(*llent aussi la fermeté précoce de son caractère, lue anecdote, dont nous ne garantissons pas l'authenticité, mais qui ne manque pas d'un certain aspect de vraisemblance , nous donne un(î idée de ce qu'il était au c(»llège. Irrités de la sévérité de leurs professeurs , mécontents aussi du régime assez maigrement Spartiate à

Taide duquel on leur enseignait la sobriété , les élèves se soulevèrent. Parmi les plus exaspérés, painii les plus mutins, parmi les plus entêtés surtout, Saint- Just se fit remarquer. Il fut résolu qu'on mettrait le feu au collège et que, pendant le tumulte, on s'évaderait. Le déterminé jeune homme aurait reçu la périlleuse mission d'allumer rincendie, et, la nuit venue, muni d'une lanterne qu'il cachait sous ses vêtements, il se serait glissé dans la cour à traverser pour parvenir au bâtiment condamné au feu. iJ« ^4U*dien veillait et faisait sa ronde. 11 aperçut Saint- Just qui, dit-on, essayait d'accomplir son funeste dessein. L'enfant fut saisi tenant encore la bougie, pièce flagrante de conviction. Il lutta contre le maître de toutes ses forces , avec l'énergie du désespoir et de la honte. Conduit devant le Père supérieur, il refusa de nommer ses complices et les chefs de l'entreprise. On le jeta au cachot. \{\en n'y fit. Pour le forcer à des révélations, on ne lui apporta plus qu'une ration fort maigre et insufiis-inte; il en jeta une portion par la fenêtre et s'obstina à ne plus parler. On ajoute même qu'il répondit par cette bravade aux instances de ses maîtres essayant de vaincre cette obstination d'enfant : t Allez raconter au Principal ce » que vous avez vu, et dites-lui que Saint- Just, prévoyant » bien d'autres violences, s'endurcit à les supporter avec » courage. » Tetle aventure se serait terminée par l'expulsion du collège de Soissons du jeune entcté que les Pères Oratoriens auraient renvoyé ù sa famille. Le trait est bien dans la n iture de l'homme , quoique nous n'y ajoutions pas foi. Nous savons que Saint-Just termina ses classes (lï'z !('s')r.itnrii'ns de Soissons. Son condisciple de Concy

nous alfirme avoir counu S:iiiit-Jiisl au culk'g:e de Soissous y faisant sa rhétorique. C'est là un démenti iM'^reniptoire à Barère qui, dans ime courte el fautive biographie de Saint- Just , le fait éludier à Pains sous le célèbre Daunou. (1).

Les études de Saint-Jusl, quand il était au collège encore, les auteurs qui lui tombèrent plus laiil entre les mains, eurent une éti*ange influence sur sa pensée et sur son style. Au collège. Tacite Tattirait par sa concision, par Tapreté de son langage plein d'amertume, dur et austère à force d*étre serré , et par cela même si diflicile à comprendre qu'il éloigne la grande majorité de ces jeunes esprits charmés plus focilement par Télégimce aimable des poètes latins du siècle d'Auguste. La lecture de Montesquieu, de Machiavel, de Jean-Jacques, des philosophes , eut ensuite de singuliers attraits pom* lui ; mais, par-dessus tous, le sentencieux et dogmatique Montt»squieu lui apparut constamment comme le meilleur des modèles à suivre. 11 le lisait et le relisait sans cesse. 11 ne pouvait s'en séparer.

La sévérit<* abstraite de ces (Uudes mal dirigées, ou plutôt point du tout dirigées par une mère ignorante de la philosophie, de ses sophismes, de ses paradoxes, de ses erreurs cl de ses dangers, n'empêcha pas Timagina-

([) En 1786, voici quel était le personnel de Saint-Mcolas-tles- Oraloriens de Soissons, et par conséquent quels furent les professeurs de Saint-Just : wSulpice-Marie de Molier, supérieur et Principal du collèj^e , probablement tenant la chaire» de philosophie ; François-Marcel Pruneau, préfet «les études, et François-Joseph Monnier, ppofi'sseur de rhétori<pie.

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action (lu jeune homme de s'exalter singulièrement à la lecture des pages libertines qu'il rencontrait trop souvent h la suite de pages austères et guindées dans ses auteurs favoris. Dans l'œuvre de Voltaire, La Pucelle coudoyait le Dictionnaire Philosophique. Diderot avait écrit ta Religieuse à côté de ses paradoxes. Le Temple de Gnide avait précédé VEsprit des Lois. Les ardeurs sensuelles de la Nouvelle-Heloïse j des Confessions de Pygma" lion^ n'étaient point éteintes par les controverses du Contrat Social, de la Profession de foi du Vicaire Savoyard, Il s'ensuivit que l'esprit et le cœur de ce jeune homme qu'aucun guide sûr et aimé ne conduisait à travers ces périls nombreux, ces écueils inévitables et mortels, s'égarèrent à la fois. H y trouva la forme, il y perdit la raison.

Jeune , ardent , beau de visage , spirituel , agréable de manières, plein de volonté, n'ayant jamais connu la timidité qui parfois tient lieu de sagesse , il marqua son séjour à Blérancourt par des succès si nombreux et si bruyants que la petite ville en fut bientôt tout occupée. Compromis dt\jù, dit-on, dans quelques aventures galantes avec de grandes dames qui se seraient chargées volontiers de former ou de déformer le cœur d'un si charmant cavalier, il poursuivait encore de ses tendresses banales et compromettantes les fillettes et les femmes de Blérancourt et des villages voisins. C'était de la part des pères et des maris un long concert de doléances auxquelles iM'"« de Saint-Just et ses amis n'auraient pu apporter fin qu'en faisant , dit-on , momentanément disparaître ce jeune fou; ce qui ne le corrigea point. Nous le verrons.

Il est une chi*oiiique qui est arrivée jusqu*à nous, alors que nous ne songions point encore :^ entreprendre la difficile bi(^^phîedeSaint-Just, dironique dont on trouve la trace bien indiquée, bien précise, très vivante, dans la mémoire de quelques anciens du pays qui viennent à peine de disparaître. Ils se la racontaient entre eux et la redisaient à tous, bien longtemps a>'ant que Ton crût utile de faire revi>Te , pour l'intérêt et les enseignements d'aujourd'bui , les souvenirs de la Révolution et des révolutionnaires. A cette heure malheureusi^ment , nous ne pouvons plus prouver; mais le fait est toujours bon à noter.

Sur les bords de l'Aisne, quand on avait traversé la vieille et sombre ville de Vailly, on apercevait au fond d'un vallon très pittoresque les vastes bâtiments du couvent des Picpus de Vailly. Ils servaient de maison de correction. C'était là (1) que les R. P. Picpus emprison-

( 1 ) Le couvent des Picpus contenait , outre rétablissement de correction , un hospice d'aliénés où Ton ne recevait que les personnes aisées et pouvant se traiter à leurs frais. Les détails que nous donnons sur la réclusion passagère de Saint-Just proviennent du médecin attaché à rétablissement des Picpus. Des vieillards, don| les uns tiennent à peine de disparaître dans la tombe , dont d'autres vivent encore à l'heure où nous publions celte étude, nous les ont confirmés. Il y a une vingtaine d'années encore , des contemporains connaissaient et montraient, nous dit-on, dans les bâtiments du couvent des Picpus, la chambre où avait été enfermé Saint-Just. C'est, pendant sa détention , qu'il aurait , donnant ainsi cent fois raison à la sévérité de sa famille, composé l'ignoble poème d'Organl, s'il fallait les en croire.

Nous devons , pour rester sincères , avouer que nous avons vainement interrogé les registres statistiques où le directeur des Picpus dressait annuellement la liste des détenus; mais nous ajonterims que

naioiil , pivchaienl le plus qu'ils pouvaient, et rélormaieut, quand ils le pouvaient, les fils insoumis et libertins des nobles familles des environs. Saint-Just y aurait été enfei'mé. Il y serait resté quelques mois, expiant ainsi, dans le silence et la retraite, son excessive licence et les entraînements de son c(eur.

Ce libertinage de la très première jeunesse n*eùl pas suffi pour nous permettre de nier formellement ce puritanisme de vertu dont se parent avec fracas les dernières années de Saint-Just. Mais nous touchons au moment de constater un fait cette fois trop prouvé et bien compro-. mettant poui» cette austéi'ilé et les admirations passionnées de cette vertu si pure. Nous voulons parler de la publication d'un poëme sur l'étude duquel nous nous appesantirons avec tout le soin qu'il nous paraît mériter, avec une attention dont on ne tardera point à comprendre la portée.

Il est un livre , aujourd'hui rai*eté bibliographique à peu près introuvable , si ce n'est dans les grands dépôts publics ; livre que les chercheurs et amateurs de curiosités littéraires, seuls, ont vu et touché, nous ne dirons pas : lu; livre dont les biographes, qui se copient toujours, ne savent les uns qu'une tradition approximative, les autres que le nom encore souvent mal écrit ; livre

rétat n'en a pas été fait pour l'année 1 790. Ce compte-rendu annuel ne faisait d'ailleurs mention que des détenus enfermés sur des ordres du roi et nullement des corrections infligées par les familles à leurs enfants indisciplinés ot libertins : deux causes expliquant suffisamment Tabseuce du nom de Sainl-Just sur ces états , si réellement il a été interné à Vaillv.

que l'histoire a dédaigné eomme un détail , et dont nous voulons longuement parler, parce que de l'étude que nous nous proposons d'en faire , découlent certains enseignements utiles, des contrastes piquants, bizarres et inattendus, et surtout des notions inédites et curieuses sur le caractère et le talent de son auteur auquel certes, avant d'avoir lu notre travail , on n'eût peut-être pas osé attribuer de petits vers mignards, de la petite poésie licencieuse, des bergerades galantes, des paysages à la Wateau, des contes dévergondés, des lupercales honteuses, des inventions enfin qui dépassent les indignités politiques de la Pucelle de Voltaire , les saletés athées de lu Guerre des Dieux de Pamy, et les hardiesses de la littérature ù l'usage des boudoirs et des petites maisons du temps de Louis XV.

Ce livre s'appelle Organt. C'est la première partie de la trilogie littéraire de Saint-Just.

Organt affiche la prétention de passer pour un poème. Comme à peu près tous les poèmes, il se divise en vingt chants. 11 a pour épigraphe ce vers moqueur d'une satire de Gilbert :

» Vous ! jeune homme , au bon sens avcz-vons dit adieu ! >»

11 |)orte la date de 1789 et n'a pas de nom d'imprimeur. L'auteur annonce par dérision qu'il se vend Au Vatican, Malgré la grande liberté de l'époque et les excessives tolérances de la censure et de la police de la librairie , l'éditeur et l'imprimeur n'osèrent point se nommer. C'était là un de ces livres que les colporteurs devaient enfouir au fond de leur balle, que les libraires dissimu-

lainil soigiioiisemeiil dans les mystères de ces tiroirs à double i'ojul où les libertins, les filles entretenues et les prostituées , savaient que se cachait honteuseynent leur littérature de prédilection et couraient la découvrir. Peutêtre Organt a-t-il été imprimé par ces presses clandestines d*où sortaient alors par millions de feuilles les pamphlets prétendus imprimés en Hollande , les journaux diffamateurs, les brochures incendiaires que la police poursuivait sans relâche, saisissait, brûlait, et qui, phénix nouveaux et multiples, semblaient renaître de leui's cendres.

Organt ne pouvait être avoué par un imprimeur et un libraire honnctes. C'était là, en effet, im ouvrage infâme comme le dix-huitième siècle en a trop produit; un livre de récole de Crébillon fds, moins l'invention; un livre des mauvais jours de Voltaire, moins Tesprit et le style. On comprendrait ce poëmcî éciit par un vieux llberlin sentant le besoin de réveiller ses désirs blasés , de les irriter par de vives et lubiiques images; mais il nous étonne, venant d'un jeune homme à peine entré dans la vie, que toute *la sève ardente de la jeunesse, de la vigueur et de la santé, enivre, qui par conséquent doit à peine trouver une hemv» à perdre dans la description de voluptés dont il commence seulement à jouir. A l'âge oii Saint-Just composa Organt y on dévore de pareils livres pour plus tard les mépriser et les repousser du pied dans la fange, mais on ne les écrit pas; on cherche à savoir, mais on ne professe pas. Lire de pareils livres en se cachant n'est pas une dépravation moralo ; mais les faire nous SîMubhî un teiTibb» indice d(' prolbnth' corruption.

On a beaucoup vanté la vertu de SaiiU-Just. On a parlé de sa continence égale à celle du Romain Scipion. Ses admirateurs ont loué sa force d'ame , son pouvoir héroïque sur lui-même. Sparte n'a pas, selon eux, de stoïcien plus sûr de dompter ses passions. L'homme qui à vingt ans écrivit Tignoble poème d'Organt^ ne fut jamais sincèrement vertueux.

Nous avons dit que, en 4789, Saint-Just passait pour avoir été enfermé dans la maison correctionnelle des Picpus de Vailly, pour cause d'insubordination et de libertinage. Voici une anecdote, ou plutôt un fait cette fois très positif, très inconnu et très probant de sa vie intime.

En 4790, Saint-Just se passionna pour une belle et spirituelle jeune fille qui lui fut refusée et que des relations de convenance et de famille donnèrent à un jeune notaire , l'un des premiers du pays et plus tard membre de l'administration départementale de l'Aisne. Des relations intimes et coupables s'établirent entre les deux jeunes gens. Cette liaison, ouvertement scandaleuse, durait encore, quand Saint-Just fut envoyé à la Convention par les électeurs réunis à Soissons dans les pi'emiers jours de septembre 1792. Saint-Just ne partit pas seul pour Paris, et Blérancourt compta bientôt un séducteur de moins el un mari désolé de plus. Celui-ci poussa les hauts cris, parla de vengeance. C'était à la fois un peu tard et un peu tôt. Saint-Just avait à Chauny un seïde ardent et dévoué, qui fit arrêter le mari, le garda quelque temps dans les prisons de la ville, et enfin l'envoya à Paris, où ce grand coupable d'une nouvelle espèce eût peut-être péri , sans le 9 thermidor.

En ce moment , nous ne parlerons que pour mémoire des petits soupers de Clichy-la-Garenne , où Saiut-Just, Robespierre, Barère, Dupin (de F Aisne) le bourreau des fermiers-généraux , renouvelaient les beaux jours de la Régence.

Ces souvenirs et les anecdotes inédites par lesquelles nous avons commencé cette étude peuvent très bien servir de préface au premier livre écrit par Saint-Just.

Si, maintenant, à la poésie boueuse d'Organt^ aux ardeurs libertines de la première jeunesse de Saint-Just; si, aux relations assez équivoques de ce jeune homme que nous rencontrons par les rues de Paris, courant après Tamazone rouge de la courtisane du peuple, la sanglante Théroigne de Méricouit, nous pouvons ajouter les déportements de 1791 et de 1792, les débauches de 1793 et de 1794, que restera-t-il de cette vertu si vantée, de ce stoïcisme , de cette victoire sur les passions , de ce vernis de continence ? Qu'est devenu ce piédestal où Ton essayait de faire poser, pour les réhabilitations de l'avenir et les besoins de la démagogie , ce héros Spartiate dont on a soigneusement dissimulé les vices intimes et que nous accusons, nous, preuves et livres en mains, de charlatanisme effronté, d'hypocrisie menteuse, d'insigne tromperie?

Jusqu'à présent, on savait Saint-Just cruel, violent, despote comme tous les hommes à systèmes. Ce n'est là qu'une des faces de son caractère et non pas la plus détestable. On peut presque pardonner, en faveur d'une idée bonne ou mauvaise , aux duretés , a la tyrannie , et la nécessité des situations revêt souvent l'apparence atté-

nuaute d'un événement de force niajeui*e. Mais le libertinage bypocrile, mais Tinconduite hautement afficher d*abord et plus tard soigneusement voilée d'un masque menteur par besoin, doivent recevoir leur punition et servir aux enseignements de l'histoire, surtout quand d'insensés admirateurs essaient de transformer leur idole en héros de retenue, de pudeur et de vertu. Il est bon de déshabiller l'idole de son vét^oient de convention , et de l'exposer à Tétonnementet au mépris qui punit mieux que la haine.

Aussi espérons-nous prouver, sans ci*ainte de doute à la suite de notre démonstration, qu'a vingt ans Saint- Just était déjà profondément corrompu, perverti, perdu pour cette vertu du nom de laquelle on a si étrangement abusé en sa faveur, du nom de laquelle il abusera si souvent lui-même pendant sa vie.

Saint-Just débute par une préface orgueilleuse à sUipéfier l'orgueil. • J'ai vingt ans, » dit-il, « j'ai mal fait! » Je pourrai faire mieux. » J'ai vingt ans et j'ai mal foit; c'est-à-dire mes fautes, c'est de l'inexpérience, mes fautes, il faut les attribuer, les reprocher à mon dge seulement! Voyons si, en faveur de ces vingt ans, de cette jeunesse profanée, nous pourrons pardonner in tce qui a » été mal fait, » et si surtout on pouvait, avec Saint-Jusl et comme lui, conclure à plus de succès pour l'avenir.

Le i)oëme d* Or gant, si on peut appeler cela poëme, prétend à la fois tenir de l'allcgorie , de la chevalerie e! de la fantaisie. Les exploits galants , guerriers et tapageurs de la Table-Ronde et de VOrlando fvrioso ont prin-

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