TOME I
cipalement inspiré le jeune uuteui-. Nous sommes en pleine époque carlovingienne.
Il prit un jour envie à Chaiiemagnc
De baptiser les Saxons mécréants.
Adonc il s'arme et se met en campagne ,
Suivi des Pairs et des Paladins Francs.
Monsieur Le Magne eût mieux fait, à mon sens,
De se damner que de sauver les gens,
De s'enivrer au milieu de ses Lares ,
De caresser les belles de son temps ,
Que parcourir maints rivages barbares
Et pour le ciel consumer son printemps.
On le voit dès le début : la morale du livre est facile, si sa poésie ne Test génères.
Un chevalier Picard, de Parmée du roi, pour charmer les loisirs du camp, chevauchait par les forets épaisses avec sa mie en croupe. Survient, un beau soir,
.... un chevalier enveloppé iKairain, Le pot en tète et la lance à la main ,
qui défie le Picard, le combat, le terrasse, lui enlève la sensible Adelinde qu*il jette sur le cou de sa haquenée, et s'enfuit par les dédales de la futaie, le tout pour aller livrer la belle aux brutales ardeurs d'un moine luxurieux, dont l'intervention n'est bonne qu'à motiver une poésie de lupanar et une crudité d'expressions pornographiques que les gens honnêtes refusent même à leur imagination. La violence consommée, le moine enferme sa victime dans une tour d'airaûi ,
Oui commandait à Um\o h\ pr;iiric.
Puis, tandis que l*am:iiit Picai^ et inaliieureux li\iv l'assaut à cette tour, le nioiue pousse Adeliiule dans un charriot de feu traîné par un démon. Pour fiarfaire Ta-
wnturo,
le tendre chevalier
Sentit son dos en voûte se plier.
En un poil dur sa peau douce est clianj-iV. Ses mains d'ivoire et ses pieds renibruni.s En un Sîilmt sont soudain raccomls.
Pousse une queue ; et sîi t^te alloniré** U'orciiles d'î\ne est l)ientôt euibrant-lirc. il veut parler... ses soupirs éner^ques Font du cbâtel résonner les ïwrtiques.
Mais Ainonv veille. Aux flancs de cet âne improvisé il ajuste deux ailes; il renfourche, et, Tun portant l'autre, ils s'en vont a la poursuite d'AdelInde et de son ravissein* paillard.
Voilà les belles inventions , les merveilleux vers qu'il nous faut traverser pour arriver à rencontrer la déessr Folio siuinilièrement affublée d'une robe
Où Ton voyait, en forme de plain-chant, Les œuNTes , noms et grotesques figures Des plus grands fous du passé , du présent , El qui |)!us est, ceux des races futures.
Ces fous pour le poêle qui annonce déjà le Saint-Jusi l'égicide, implacable, du procès de Louis XVT; ces fous, nous citons textuellement, c'est
.... César, cet honnête brigand, (l'csl vv Imiidit don! la nii^c infeniale
— ùi> —
Eliisaiiglaiit;! l'univers gémissant,
Et qui serait à mes yeux bien plus grand ,
S*ii n'eût jamais vaincu que Bucépbale.
Ennemi déjà de la royauté, ou plutôt du pouvoir suprême que le mot royauté représente, pouvoir qu'il désire vaguement, qui l'attire, qu'il désespère de pouvoir jamais saisir et possQder, pour mieux flétrir la royauté, Saint-Just va oser flétrir la plus belle , la plus poétique figure de roi qu'offre à notre vénération, à notre enthousiasme, notre chevaleresque histoire. Mauvais Français, il insulte un héros dont la France s'honore.
Là , Louis Neuf, ce fou bien plus bizarre , Qui , saintement sacrilège et barbare , Sut déguiser, sous la cause du ciel , I/ambition de son cœur plein de fiel , Et dans un temps chrétiennement stupide Fit honorer une main homicide , En colorant par des signes de croix Le noir penchant de son cœur discourtois.
Cette tirade contre les rois était bien dans le gofit de l'époque. Le pamphlet de Camille Desmoulins , la France Libre , dont les déclamations violentes contre les rois venaient de demeurer impunies, avait créé une mode. Toutes les grenouilles démocratiques assaillaient le soliveau, l'insultaient et le bafouaient.
Voilà tout ce que contient le premier chant. Maigre bagage !
Dans le second, Charlemagne a défait les Saxons.
L'astre du jour, sorti du sein de Tonde, Avait friuîchi les banières du monde.
mu des eaux glacées du fleuve, et se cache dans les bruyères pour attendre la nuit. Ak>rs, de sa plus béate vohj il dit:
Quitte le fond de ta grotte , ô ma brune , Ouaille pie , et dans mes bras bénis Viens oublier tes peines et soucis !
La passion l'inspire; il se meuit de désirs. 11 va se damner, si, du haut du Paradis, Saint-Pierre n'avait pas deviné ce qui va se passer. L'Apôtre se précipite au secours de l'archevêque en danger. Le Diable, lui, se fâche tout rouge d'une intervention qu'il n'avait pas prévue et qui détruit son plan. 11 interpelle le saint et le provoque en l'appelant Pierrot. Saint-Pierre répond par une injure qui ne sent pas précisément l'Empyrée. Grand combat emprunté à Pamy. Saint- Just prend son bien partout où il le trouve et dans tous les fumiers possibles. Virgile et Parny, le Tasse et Voltaire, l'Arioste aussi bien que Milton , aussi bien que Camocns , tout lui est bon.
Très prudemment Saint-Pierre crie à Taide. Un Ange vient. Satan appelle à lui.
Arrive alors un diable quadrupède , Vomissant flamme, enfumé, velu, cuit.
Ses hurlements font retentir l'espace.
Sur les deux Saints il fond avec audace , Les met en fuite. Us appellent encor.
Un bataillon arrive pour renfort.
Tout l'Enfer vient. Le Ciel se multiplie , Et rinlérôt d'un combat singulier Cause bientôt un horrible incendie.
L'on voil biciUùt luire Tafircux afier.
Vous désertez vos châleaux et la cour , Pour vous charger d'une cuirasse dure ! Chercher l'honneur quand le plaisir sourit ! Chercher la mort alors que tout revit !
Ce concetti de goût assez problématique allait vaincre pciit-(^tre nos paladins galants , qui ;
Brûlés d'amour , les yeux baignés de laimes ,
ne se sentaient pas le féroce courage dont Dbalde avait fait preuve au moment de pénétrer dans les enchantements de Tile d'Armide. Mais le roi Charles, d'autant moins facile à tromper qu'il est moins jeune, se jette dans le fleuve, et Tarmée le suit à la nage, premier et sublime passage du Rhin qui ne le cède en rien au brîl-» lant fait d'armes illustré par Boileau.
La nymphe, dédaignée par les Preux, n'a pas perdu tout espoir d'attirer dans ses pièges quelque important personnage dont le péché de luxure irritera le Ciel. La protection divine alors abandonnera l'armée française. L'archevêque Turpin, un saint homme
tout bouffi de vertus,
Musqué de grâce et fourré d'orémus ,
l'a vue de loin et l'a lorgnée d'un œil ardent et connaisseur. La coquette le sait; elle répète ces mignardises vieilles comme le monde, que toute fille sait en naissant et d'instinct, et, sans se souvenir qu'elle imite la bergère de Virgile, elle s'enfuit.
Et se tapit chastement sous les saules.
Le saint homme laisse l'armée éteindre ses feux au
seiu des eaux glacées du fleuve, et se cache dans les bruyères pour attendre la nuit. Alors, de sa plus béate voix , il dît :
Quitte le fond de ta grotte , ô ma brune , Ouaille pie , et dans mes bras bénis Viens oublier tes peines et soucis !
La passion Tinspire; il se meurt de désirs. 11 va se damner, si, du haut du Paradis, Saint-Pierre n'avait pas deviné ce qui va se passer. L'Apôtre se précipite au secours de Tarchevêque en danger. Le Diable, lui, se fûche tout ix)uge d'une intervention qu'il n'avait pas pi*évue et qui détruit son plan. II interpelle le saint et le provoque en l'appelant Pierrot. Saint-Pierre répond par une injure qui ne sent pas précisément l'Empyrée. Grand combat emprunté à Pamy. Saint-Just prend son bien partout où il le trouve et dans tous les fumiers possibles. Virgile et Parny, le Tasse et Voltaire, l'Arioste aussi bien que Milton, aussi bien que Gamoëns, tout lui est bon.
Très prudemment Saint-Pierre crie à l'aide. Un Ange vient. Satan appelle à lui.
Arrive alors un diable quadrupède , Vomissant flamme, enfumé, velu, cuit.
Ses hurlements font retentir l'espace.
Sur les deux Saints il fond avec audace , Les met en fuite. Ils appellent encor.
Un bataillon arrive pour renfort.
Tout l'Enfer vient. Le Ciel se multiplie , Et l'intérêt d'un combat singulier Cause bientôt un horrible incendie.
L'un voit bientôt luire l'afircux acier.
De lous colés les baluiiions cliaiicèleiit , Et tous les yeux de fureur étincèlent.
Nous ne pouvons tout dire. Notre plume se refuse à <»crire d'odieux détails, d'ignobles scènes dont Timmoialité fera contraste avec la pudibonderie de certains passages des futurs ouvrages de Saiiïl-Just que nous analyseions plus tard , en leur temps, et qui ne nous parleront que décence et Vertu. Si nous ne pouvons nous résoudre à reproduire ces scènes, nous les constatons, nous en prenons acte. Elles nous serviront utilement à détiiiire ces panégyiiques dont nous parlions au début de cette étude , à renverser certains préjugés qui ont égaré même des bommes honnêtes, mais abusés, et qu'un prestige factice, d'école, a éblouis, nous le répétons.
Au fort de la mêlée, Saint-Pierre, en haranguant ses (îohortes d'archanges, laisse échapper la clé du Paradis. Les démons s'en emparent. Us se retranchent dans le Ciel. Ainsi finit le deuxième chant d'Organt,
Le troisième commence par une tirade politique , humanitaire et d'un singulier et puissant effet d'opposition. Nous allons voir Saînt-Just proscrire la ïeri'eur comme moyen de gouvernement. Les haches, les licteurs et les bourreaux lui répugnent, lui font horreur. S'il était roi, il ne ferait appel qu'à l'amour, à l'indulgence, à la douceur. Il voudrait rallier tous les cœurs. Voici ces vers empreints de tant de sensibilité^ le mot à la mode d'alors, le mot aimé des égorgeurs de 1793, le mot menteur et prétentieux que leurs actes deshonorent et feiont presque rayei* de la langue :
Ol
J<' veu\ Làlîr usie beBe cl
(leb in'aiBitse ei mBpfit bk» loisir.
Pour un moraeni, je sus roi de b Tenn*.
Tremble, médiauit, loa boubev Ta fiair!
Humbles Vertus, approcbex de hioii trône;
Le froot levé , raarchei auprès de moi.
Faible orphelin, partage ma couronne
Mais à ce moi mon erreur m'abandonne ;
L'orphelin pleure. Âh ! je ne suis point roi !
Si je rétais, tout changerait de face ;
Du riche allier qui foule Tindigent
Ma main pesante ailatsserait Taudace ,
Terrasserait le coupable insolent ,
Elèverait le timide innocent ,
Et pèserait, dans sa balance égale.
Obscurité , grandeur , pauvi^eté , rang.
Pour annoncer la majesté royale ,
Je ne voudrais ni gardes, ni faisceaux.
Que Marius annonce sa présence Par la teiTCur et la clé des tombeaux ! Je marcherais sans bûches, sans défense , Suivi de cœurs et non i)as de bourreaux.
Si mes voisins me déclaraient la guerre , J'irais leur dire : « Ecoutez , bonnes gens , » N'avez- vous point des femmes, des enfants? » Au lieu d'aller ensanglanter la terre , » Allez vous rendre à leurs embrassements ; M Quittez ce fer et ces armes terribles , » Et comme nous allez vivre paisibles ! » Mon ixîuple heureux , mais heureux dans ses ports , Sans profaner aux rives étrangères Sa cendre due aux mânes de ses pères , S'enricli irait de ses propres trésors, El ncurii-ail à Tombrc respectable
ï)ps \ ii'illos lois (le nos sagos aveux ,
Arlnrs sîicivs , recours dos malheureux,
Sans que jamais mon sceptre audacieux
Osât flétrir leur mousse \énéra!)Ie.
Je laisserais le Turc et le lluron
Se faire un Dieu chacim à leur façon ,
Bien pénétré du sublime système
Que Dieu n'est rien que la Sagesse mèine,
Et que riionneur , la vertu , la raison ,
Bien avant nous dans Emile et Caton,
Valaient leur prix , sans le sceau du baptême.
Depuis qu'il a quitté le collège de Soissoiis, Télève des H. P. Oratoriens a fait bien du chemin. ()id)lieux des leçons qu'il a reçues, le voilà qui s'improvise réformateur religieux. H crée un dogme nouveau. Dieu n'est rien que la Sagesse!... L'enfant s'est révolté, lise croit un géant. Son immense et infaillible raison lui a appi'is que tontes les religions sont également bonnes ou, si on l'aime mieux , également mauvaises ; car c'est là sa conclusion. Le gri-gri du Nègre imbécile, le manitou de riroquois féroce , les idoles du Bonze valent pour lui la Croix , sublime expression d'inlinie charité, de tendresse , de mansuétude, de civilisation. Nous comprenons les doutes chez un jeune homme, tout fougue , tout aideur , qui répugne au joug, et les leçons sont un joug. Nous le comprenons se prenant corps à corps avec les principes qu'on lui impose , qu'on le force à recevoir comme uikî vérité à ne jamais débattre. 11 doute, justement parc(î qu'on le pousse à une croyance. Mais de pareilles alïirmulions! La poésie iXOrfjnnt lïons condtiira an\ a|)0|)!i-
îs des FragnunU (1). Eu 1781> connue en 1793, ust ne croit déjà plus à Dieu ; il cmit à ITternel : pas athée ; il est panthéiste ; la vérité pour lui ne dans la religion , mais dans les religions. Il pn>- [|ue chacun a le droit de se faire un Dieu à s;i fa- 3 son ventre, d'un légume, d'un animal terrible, [u'on aime ou de ce qu'on hait, de ce qu'on désire e qu'on redoute. Ce qu'il rejmusse , ce dont il ne is , ce qu'il raille et insulte , c'est la seule expivsla religion de ses pères , de sa nation. C'est ainsi répare avec succès l'intronisation, dans un Olynipi» vention , de l'Etre-Supréme qu'à compte et demi il Ta avec son ami Robespierre. Son poëme n'est as seulement anti-poétique , anti-moral ; par-dest, et systématiquement, il est anti-religieux, amp des Français était tout plein d'évéques. Ebbo, de Reims, eut une vision. Un ange lui apparut )n sommeil et lui débita c(»s vei*s svbillins :
Mulheiir au peuple tiauc,
Tant que Tui'pin pécliera loin du camp !
iiécromans , consultés , n'y purent rien compren- ;s devins y compromirent l'infaillibilité de leur ! noire. Où est Turpin? où pèche Turpin? quel léché de Tiirniny
Antoine Organt avait vu la prairie Vingt fois (i6«orte et vingt fois refleurie. Vingt ans enfin s'étaient passés, depuis Que l'archevêque , animé d'un saint zèle , Vint élever son ûme au paradis Entre les bras de la nonnette EngMe.
Le sang Turpin dans ses veines bouillait. Les yeux brillants de sa mère il avait ; Mais c^était tout ; car sa figure haute N'annonçait point le fils d'une dévote.
Jà le contour de son jeune menton Etait bruni par un léger coton.
Avec vigueur il maniait la lance.
Pour gouverneurs il n'eut que des soldats. Chasses, tournois et joutes, dès l'enfance. Avaient durci ses membres délicats.
Au demeurant , c'était des hérétiques Le plus atfreux , se moquant des reliques. Bernant les saints, quelquefois le Seigneur.
Organl s'appelle Antoine; Saint-Just se nomme Antoine. Organta vu vingt fois la prairie se sécher et refleurir; Saint-Just n'a que vingt ans. La figure d'Organt n'annonce point le fils d'une dévote ; Saint-Just renie les prédilections religieuses de sa mère. Organt affiche l'impiété ; Saint-Just ne se pique point d'exagération en fait de religion. Si Saint-Just avait, par hasard, dessiné là le portrait de Saint-Just? Cette idée nous a frappé dès la première lecture , et depuis nous n'avons pu la répudier. Le fanfaron jeune homme a du se prendre pour modèle avec bonheur. 11 croit en sa perfection. Sa beauté conquérante lui a tourné la tête. Son impiété philosophique a du sucrés partout. 11 se pose alors en type de roman,
Hi vc: u'est pas la première fois qa*uQ écrivaiu exposerait iiinsi en vue sa pei'soanalité qu'il a mal déguisée sous un nom d'emprunt. Cette personnalité , il y croit , et il veut la grandir. Ses vices, il s en pare avec audace ; il les élève à la hauteur d'un système. Rien ne peut étonner venant <le ce jeune homme oseur et déjà si profondément corrf>nipu , de ce jeime homme que Tabsence de foi et de principes précipite dans la déraison , dans tous les dérèglements d'imagination. Si au secours de nos suppositions nous appelons les développements futurs de cette 4'iude où nous montrerons que le roman (ïOrgant, à pari les iictions du récit, n'est qu'une longue satire contre le niilieu social dont Saint-Just croit avoir à se plaindre , on admettra facilement qu'il ait pu et dû songer a se iK'indre dans un héros où beaucoup ne verraient qu'une création de fantaisie.
Organt se met donc à la recherche de son oncle Turpin qu'il appelle à grands cris, dont il fait répéter k; nom aux échos des plaines, des forets. Il l'appelle, et c'est la Syrène du llhin qui lui répond que Turpin a été enlevé par un enchanteur; si Organt, si l'écuyer, si l'aumôniei-, dont il s'est fait suivre, consentaient à se conlier à elle, ilsntrouveraieut bientôt celui qu'ils réclament. A la suite de la perfide, ils se jettent dans les flots qui tout à coup se soulèvent, se bouleversent sous l'impulsion d'un teirible ouragan enfanté par les démons, protecteurs des Saxons payons.
Pai* boulieui' , le bravo chevalier
Avait son ange et surloul son coursier.
Emporté par un suprême elfort de son cheval, iî ahoi'i" Tome I. i
comme aussi son aumônier, le moine Georges, dont l'ane expire en touchant la rive. Heureusement, dans la prairie un autre âne paissait que Georges enfourche sans plus penser à sa monture agonisante :
La vertu morte est bientôt oubliée î
Au début du quatrième chant, les démons complotent dans le ciel que Timprudence de Saint-Pierre leur a livré. L'apparition diabolique n*a rien d'utile là que de servir de prétexte à une banale insulte dirigée contre l'Eglise, à laquelle Satan vend la double clé de Saint-Pierre dont elle fait or et argent par une alchimie plus habile et plus profitable que celle du grand Albert et des savants du moyenàge. C'est des Indulgences qu'il est ici question.
Après le sabbat, Saint-Just nous fait apparaître, mêlant le grave au doux , le plaisant au sublime , Adelinde à qui un âne hennit une déclaration de tendresse. Encore une trouvaille dans le fumier de Voltaire. On nous permettra de franchir vitement ce bourbier dont nous n'aurions point remué les saletés malodorantes , s'il ne nous eût semblé utile de bien faire connaître l'homme que la France eut- le malheur et la honte de voir présider à ses destinées. Nous aurons donc le courage de tout lire, de tout dire, même ces vers horribles écrits à l'adresse de Louis XVI et de Marie-Antoinette , ces vers dont chaque mot est une calomnie, chaque mot une infamie, Chaque mot une excitation aux colères du peuple , un appel à la haine, aux vengeances , chaque mot un prélude aux plus sanglantes journées de la Révolution.
Tout à l'heure , nous avons rencontré la Folie. Elle a
lien employé sou temps. Elle a touché de sa marolle les laitres de la France :
Ce roi si bon , si plein de courtoisie ^ Et si loyal avant que la Folie A son grelot l'univers eût soumis,, Devint brutal et fou de sens rassis.
U a perdu son antique prudence. Il ne veut plus que boire et que chanter.. S'il avait su chanter , boire et régner, Ce n'eût été le pis de sa démence ; Mais il s'endort et n'en est pas meillem\ Du sang du peuple il enivre son cœur.
Si , dans sa plate et sotte fantaisie , Il avait eu quelque aimable folie !
Mais le vilain ne se repaissait pas De la fadeur de vices délicats.
U aima mieux être un Sardanapale Et s'engourdir dans la volupté sale.
La soif de l'or le gosier lui sécha ; Pour en avoir , le peuple il écorcha.
Il eut de l'or , mais perdit en échange Gloire et repos. Le ciel ainsi nous venge. J'aimerais mieux, si j'étais le Sophi, Manquer de pain que de me voir haï.
Le peuple fuit ; l'effroi qui l'environne Défend au cœur l'approche de son trône. Le pauvre sire avait mie moitié Que l'on nommait madame Cunégoude.
Reine autrefois les délices du monde , Elle devint sans remords , sans pitié , Immola tout à sa rage lubrique , Vit les forfaits avec un œil stoïque.
Charles , du moins , tranquille regardait Les maux présents. La furie en riait
Et mandissait la pauvre espèce humaine Qu'on maltraitait avec autant de peine*
On a avancé qvJOrganl avait été écrit au collège de Soissons. C'est d'impossibilité morale. Un enfôntde quinze ou seize ans n'eût point rêvé ces horreurs. Un enfant ne peut être méchant à ce point. Ou, si le livre a été écrit chez les Oratoriens, avant de le livrer à Fimprimeur, Saint-Just a du lui faire subir de profondes modifications , des additions nombreuses. Les couplets régicides sont évidemment de 1789. Les vers de Camille Desmoulins contre la reine ont inspiré les vers de son ami Saint-Just. Selon nous, l'idée lubrique du poème date bien du collège ; l'exécution toute politique et révolutionnaire en appartient à 1789.
il vient de mourir à Laon un vieillard, fils d'un ardent révolutionnaire et très-avancé lui-même, qui se vantait d'avoir connu Saint-Just, de posséder une notable portion de son manuscrit d*Organt , et qui affirmait que ce poème avait été en partie écrit à Vailly , pendant les longs et périlleux loisirs de la détention de Saint-Just au couvent des Picpus, en 1789. Ce fait nous semble \-enir singulièrement à l'appui de notre idée. Dans ses mémoires , et à propos d'une biographie de Saint-Just, Barrère a écrit tout un roman sur le roman d'f^A/an^ Voici comment débute ce qu'il appelle un portrait de Saint-Just :
« 11 n'était âgé que de dix-sept ans , lorsque le public en
> France s'occupait de l'arrestation du cardinal de Rohan , * à l'occasion de l'affaire scandaleuse du Collier. Le jeune » poêle sentit sa verve s'enflammer d'indignation en enten- » dant raconter la dissolution de mœurs et les anecdot(»s
> de la cour de Marie-Antoinelte. A cet âge, le sentiment
convenances n'est pas toujours ce qui guide un (*sprit nt. A peine sorti du collège, Saint-Just composa i un poème en huit chants, sur l'histoire du Collier de lants. Il fut imprimé sous le titre d'ÛRGANT. peine ce poème satirique eut-il paru, qu'un oixlre stériel ordonna de rechercher Tauteur pour le mettre Bastille. Saini-Just fut dénoncé et poursuivi en Pi- [ie où il habitait ; mais il vint se cacher à Paris chez légociant de son pays, nommé M. Dupuy, et y demeuusqu'à répoque des Etats-Généraux. Le 14 juillet }, en démolissant la Bastille, mit un terme à ses cm- 'as. »
'a jamais été question dans Or gant de la scandaleuse î du Collier. C'est là une erreur matérielle tout aussi 3 que celle qui consisterait à faire croire , cela a pourté dit, que l'Or^flw/cstune traduction du roman de ^e. Aucun des auteurs ou biographes qui ont parh'î de re prétendue poétique de Sainl-Just, ne l'a lue. ine paraît même se douter de ce qu'elle est. Orgaut 1789 , le livie porte sa date. Cette date sera d'ailleurs out-a-l'heure par une annonce de librairie, poursuites exercées contre Saint-Just sont une autre ainsi que sa fuite. Ce n'est pas la chûle de la Bastille i rendit la liberté ; le 14 Juillet 1789, son livre n'était
Où l'on dîna. La table fut servie
Sans grand apprêt, mais pourtant proprement.
Nice servait non point éléganmient ,
Mais de cet air plein de mignarderie ,
A dire vrai
Nous ne vous conterons pas ce que la belle laissait apercevoir
Et par mégarde encore apparemment.
Ce que décemment nous pouvons vous dire , c'est :
Gentil souris que le souris de Nice, Petit œil fin et sans nul artifice , Œil bleu, teint frais, cotillon blanc et coui't. Laissant lorgner jambes faites au tour.
Ce n'était point du tout coquetterie ; Mais Nice était apparenunent grandie.
L'amour avait arrondi ses beaux bras.
Ainsi charmante et ne s'en doutant pas , Elle dansait siu* un pied et sur l'autre , A droite , à gauctie , allait dans la maison , Faisait virer perfide cotillon.
Et marmotait joyeuse patenôtre.
Ces vers sans prétention et qui reposent des iniquités de la poésie ordinaire de Saint-Just, ce frais et gracieux portrait d'enfant rieuse, insoucieuse, jolie et naïve comme un pastel de Latour, sont malheureusement si rares dans le triste livre que nous nous sommes imposé le devoir d'éiudier; nous rencontrerons si peu d'occasion de louer, ce sera sans doute la seule, que nous avons voulu les If produire en entier, avant de nous laisser emporter de nouveau au fil des détestables passions dont l'auteur nous impose le naus(''abond récit.
Nous avons dît qu'avec son écuyer qui s'égara en abordant, Organt avait emmené dans son pèlerinage le moine Georges. Dans l'école d'où procède Saint-Just, tout moine est un goinfre, un glouton, tout moine est ribaud. Voir et vouloir Nice, ce fut tout un pour Georges le moine, dont les galanteries avinées firent crier la belle. Au bruit, des valets accoururent qui fustigèrent d'importance le paillard. Pendant cette correction infligée au moine, correction qui ressemble furieusement à celle qu'imposèrent en plein Palais-Royal les Tricoteuses de la Convention à la belle Théroigne de Méricourt devenue réactionnaire et girondine, Organt souffrait en lui-même de la lutte éternelle que se livrent en nos âmes l'esprit du bien et le génie du mal. Le Démon, voulant l'empêcher de retrouver Turpin, lui soufflait au cœur une ardente passion pour la jcnno NiceUe. Son Ange gardien, au contraire, l'exhortait à continuer la recherche de l'archevêque dont l'im- [MMiitence compromettait le succès de l'expédition française. Nicetle vint à passer, et l'Ange fut vaincu.
On wyagc grand train sur la carte du Tendre, dans le livre de Saint-Just. C'est à peine si Organt permettrait à son historiographe d'écrire la fameuse phrase gasconne du conquérant romain : Veni, vidi, vicij et voilà déjà (lu'Amour étend sur Organt et sa jolie et trop facile con- (|uéte un voile épais que nous n'essayerons pas d'entrouvrir.
A propos de la maîtresse d'Antoine Organt, Antoine Saint-Just nous apprend comment il veut la sienne. La bergerade que l'on va lire revêt un aspect fantastique et s îisissant de contraste dans la bouche du terrible Mon-
tagimrii doul l'histoire et la peinture nous ont conservé la figure d'apparat, la pose dramatiquement altière, le souvenir sombre et sanglant, mais dont les écrivains de la République ne nous ont transmis ni les faiblesses de cœur, ni les habitudes intimes. Voici comment Saint-Just nous dépeint ses goûts en amour :
Je veux avoir une génie maîtresse.
Je n*entends point par gente une déesse ,
Car je Tirais choisir parmi les champs.
Je veux qu'elle ait une taille gentille ,
Un cœur ouvert , qu'elle ait toujours quinze ans ,
Qu'elle soit douce et que son œil pétille.
Je lui voudrais un petit souris fin
Sans hardiesse ^ un petit air malin ;
Auprès de moi surtout qu'elle rougisse
Et qu'elle soit enfin telle que Nice.
(kîs vers nous paraissent éminemment curieux. On n'est point habitué à contempler dans leur robe de chambre les hommes politiques, les hommes surtout aussi immenses que Samt-Just. Si l'histoire soulève parfois un coin de leur vie privée, elle ne sait que peu de détails ou les sait mal. Quand l'homme historique consent à se peindre luimême, il ne peut se décider à le faire sous un aspect vrai, sous des couleurs vraies. Alors, il ne ressemble jamais; car il a posé malgré lui pour l'avenir. Ici, Saint- Just ne se savait point encore d'avenir. Il a dit là franchement ce qu'il était, ce qu'il pensait, ce qu'il aimait et préférait, et cette ardeur bucolique poui* la simple natui'c, femme ou paysage, est un côté nouveau et remarc|ual)lo de cette grande et formidable figure.
Gomme repoussoir aux discours impitoyables du i*ap- •rteur du Comité de Salut Public à la Convention , quelle lagination assez active, assez fantasque, eût inventé ces rs payens qu'un accès de tendresse sentimentale inspiit à ce jeune homme :
Il n'est rien tel qu'un amant outrage , Mais c'est surtout dans une ftme femelle ; Et le transport d'un lion enragé Est moins afireux que celui d'une belle. Ainsi , l'amour , l'amour le plus touchant De ces faux biens, dont la ùiblesse humaine A parsemé le^and chemin du Dam, L'amour encore aboutit à la peine.
Ce n*est le tout ; si l'on goûte un moment Le vrai bonheur d'être aimé tendrement , La Parque est là , dont la main homicide Pour le plaisir, tourne un fuseau rapide. Ah ! le bonheur n'est qu'une illusion , Fruit complaisant de la corruption !
Mais je sens bien que l'erreur en est douce. On brûle, on aime et l'on croit être aimé. L'on gémira , mais le cœur est charmé.
Contre l'amour la sagesse s'émousse , La raison crie , et le cœur la repousse. Oh ! quelque jour , quand je serai damné , Car ici bas toute illusion passe , Je relirai ces rimes que je trace Dans le transport d'un amour fortuné.
Je géniii*ai , quand je lirai ce livre , D'avoir connu la raison sans la sui>Te. Mais si je dois pleurer ma faute un jour , Et s'il est dit que des bras d'une fille J'irai pleurer au manoir où l'on grille ,
Dépdchpu&-nous de m'eoiyrer d aiupui* !
Ce fii )le aoian^ qui brûla pour Lesbie, La caressant sous les ombrages verts, En ce moment brûle dans les enfers.
Il est donc dit qu'au sortir de la vie , Pareil destin attend tous les pervers ! Ah! pleurez-moi, vous qui lirez ces vers! Je tomberai peut-être dans les flammes , Près de Laïs , ou Glicère , ou Campasmes ; Là , Je verrai bras délicats et ronds , Dans les fourneaux , meurtris par les démons , Gorge d'albâtre autrefois caressée.
Yeux pleins d'amour, abattus de tourments, Bouche jadis par un amant pressée Remplissant Pair de douloureux accents ! Plus de baisers , plus de ris , plus d'amants , Et pour toujours ! Ali ! gouflre de misère , Jç puis au moin§ t^ braver sur la terre !
C'est Saint-Just qui parle, c'est lui qui pense, c'est lui qui aime. Il ne met point là en scène un héros de fantaisie, A cette heure, le futur régicide, succombant sous les épuisements d'un amour satisfait, défie l'avenir qu'il croit impossible, qui ne devra jamais arriver, — le présent est si fécond en voluptés! — l'avenir dont les terribles menaces ne servent qu'à le pousser à plus de mollesse, d'abandon et d'enivrements.
Nous parlions de l'amour campagnard tel que l'entend Saint-Just. Il faut à ces tendresses pastorales un théâtre champêtre, une petite nature de fantaisie à la Louis XV. Les ciels sont bleu-tendre , les feuillages veit-tendre , les lointains des horizons rose-tendre. Tenez, le voilà qui saisit sa palette , ses pinceaux ; il peint !
Lorsque l*àurure annonce un Deau matin Après le deuil d'un passager orage , Et que Zéphyr de son souffle badin Semble chasser la foudre du rivage , A Torient tel on voit le soleil Voiler son front d'un nuage vermeil.
La nuit s'envole , et la clarté naissante Rend la nature encore plus piquante.
En folâtrant , Zéphyre sur les fleurs Du ciel calmé vient balancer les pleurs. Vous entendez la fauvette au bocage Qui tremble encore et qui pourtant ramage , Et vous voyez aux tortueux buissons Pendre la pluie en perles, en festons.
Plus loin , le poète se répète. Il avait essayé le croquis mal réussi d'un paysage aux sauvages aspects ; mais les sublimes horreurs d'une nature tourmentée Tont attristé bien vite. Sa prédilection pour la bergerade remporte, et il raconte comment
Un merveilleux et rare enchantement
De ce désert effroyable et sauvage
Fit tout à coup un riant paysage.
Mille bosquets s'élèvent dans les champs.
La terre prend une face nouvelle.
Là , des oiseaux par les airs gazouillants ;
Là , des ruisseaux où Phœbus élmcelle.
L'on voit flotter sur la tête des monts
Des ormeaux verts où paissent des moutons.
L'âme s'élève ; une illusion tendre
Peuple ces bois de Nymphes , de Sylvains ;
D'une Dryade elle anime les pins.
Le cœur écoute et le cœur croit entendre
Les chalumeaux, les hautbois dos pasteurs.
Et des amants les naïves langueurs.
Là , Philonièle en pleurant se soulagé , Un beau palais domine le rivage; Son faîte altier s'élève dans les deux , Et des rubis chaque pierre incrustée , Dans Tonde au loin va répéter les feux.
H ne faudrait pas croire à un enthousiasme passager de jeune homme exprimant mal et d'une façon vulgaire , dans un style banal, ce qu'il sent vivement et chaudement. Ou bien encoie on se tromperait, si Ton ailîrmait que les uéccssiiés de son poëme forçaient Saint-Just à écrire des |)asl()rales à la façon du chevalier de Florian. A Strashi>ur^ , nous le l'ctrouverons toujours en extase devant les paysages dont les monts sont coui*onnés
Des ormeaux verts où paissent des moutons.
I)( s détails intimes que nous trouvons dans les méliioircs iui^dits écrits par un ami de Saint-Just ne nous laissent aucun doute sur les penchants bucoliques de sa jeunesse. Le soissonnais Lcjeune , plus tard mis par Saint- Just à la tète du bureau de la police générale et de la suivrillance politique , a laissé sur ses relations avec le terrible triumvir , quelques pages curieuses dont nous déiaclions ce passage : « Nous nous l'encoutràmes , un soir, ) dans une auberge de Laon , au commencement de la » Uévoluiion ; je ne le coimaissais alors que de vue ; mais )> étant compatriotes, nous liâmes aisément conversation. X Pour moi , » disait-il , ^ mon ambition se borne à vivre » un joui* à la campagne , selon le vœu de la nature, une * leinnu* et des enfants pour mon cœur, l'étude pour mes
» loisir^ , mon superflu pour mes bon3 voisins, s'iL§ sont * pauvres. » Lorsque je fus chef de la division de la police
> générale près le Comité qu'il dirigeait , j'essayai , un
> jour, de lui rappeler notre soirée de Laon : t Autres
> temps, autres discours ! » répondit-il; « quand il faut I se modeler sur rennemi des Tarquins , on ne Ut plus les I idylles de Gessner» >
Cependant , au moment de sa plus grande puissance et dans une conversation recueillie par Yillatte , il revenait à sa passion pour les champs , et s'écriait que la France serait heureuse le jour seulement où chacun , retiré au milieu de son arpent avec sa charrue , passerait doucement sa vie à le cultiver.
Et ce n'est point Saint-Just seulement qui affecte, à propos d'un couple d'amoureux bergers , d'un oiseau babillard, d'un ruisseau qui serpente, ce sentiment faux et guindé dont fait parade toute la petite poésie de la dernière moitié du dernier siècle. Tous les grands révolutionnaires débutèrent ainsi , Camille Desmoulins , Ronsin , Fouquier-Tinville, Collot-d'Herbois, pour n'en citer que quelques-uns.
L'étude sur Saint-Just nous a fait oublier l'étude sur Organi. Y avons-nous beaucoup perdu? Qu'apprendrionsnous là de bien beau , de si neuf?
Au moine Georges retenu dans son lit par la correction brutale des valets de l'auberge , Organt emprunte sa (1(''froque. Nicette s'en revêt.
Le chevalier ne perdait point au troc.
Il admirait sa Nice sous le froc , Ces grands yeux bleus où feu d'amour pétille , Tome l. 5
Etiucelant, dessous ce voile noir, Comme Tétoile au milieu de Tazur, l']t cette croix qui de son cou pendait, El (]u'aurait même adorée Mahomet.
Ils fuient. Pendant qu'ils abrègent le voyage en se parlant d'amour; pendant qu'ils rallongent à l'aide de maint |)!'ét(^xte, Saint-Just nous transporte au c^mp des Fraiirais que la Folie a troublés par sa présence. Ce n'cîst plus 1<* fantaisiste qui apparaît ici ; c'est l'écrivain qui prétend iiacer une paged'histoire et juger son époque. Saint-Just, (Ml elï'el, a fait suivre son poème d'une clé, d'une espèce de commentaire dont les notes sommaires permettraient de lire clairement dans sa pensée, si déjà elle n'était suffisamment transparente. Charleniagne , conmie nous l'avons fait pi^essentir, c'est Louis XVI ; Cunégonde, sa fcnmie , c'cîst la reine Marie-Antoinette ; non pas que l'aut(nir ait osé les nommer, mais les acc(^ssoires , interpiM'lés par la clé, les accusent tout haut. Ainsi, Adelinde, c'est la Dubari y. Le palais de la Folie , c'est le Palais- Koyal. La clé nous annonce qu'il sera question d'une av(;iilure de la fdle du duc de Polignac, compromise par un page; du duc de Bourbon, distancé en amour par un moine; de M. d'Estaing qui, sous le ncmi de Nemours, joue dans K; roman le beau rôle d'un ministre intègre el hahiU; ; en un mot, la clé finit par ces lignes probantes : Analogie générale des 7nœurs du temps. Bkm des pc^rsonnages historiques sont donc cloués au pilori dans cette satire, dans cette allusion. 11 est curieux de chercher et d'apprendre c(» que le jeune Saint-Just pensait de cette société dans laqtielle il vivait et commençait de s'agiter.
Pour le lualheur des ceneUes de Fnincv , Dame Folie avait dm3 nos cliuiats Fixé son char , et l'esprit de démenc«' Avait gagné ministres , magistrats , Prêtres et clercs , généraux et soldats. Ils étaient fous , mais selon leur richesst'. Selon leur ran^ç , et pouvoir, et noblesse , Tous n'avaient pas le moyen d'être fous. Le muletier, avec un cœur jaloux , Du financier enviait r&nerie Et déplorait la mesquine folie.
Le colonel enviait le Séjan.
De baloiurdise enfin en balourdise Aucun n*était assez sot k sa guise.
Tous désiraient, et le prince du san;^ Du roi son maître cn\iait la sottisi'.
Par ci, par là, quelque esprit ostrogot Se préserva de l'honneur d'être sot ; Mais cette espèce était partout huée Comme stupide et de sens dénuée.
(Charles lui-môme , autrefois si i)rudenl , Avait subi ce fatal ascendant; Mais sa folie avait un caractère Particulier. De fous environné , Par le torrent il était entraîné, Et respirait la folie étrangère.
Quelque Séjan est-il entré chez lui , (iharles doit être un tmn aujourd'hui. Si ( juel que sage , il sera niaîj:nanimo; Si (lucicfue prêtre , il est pusillanim<^ Jouet enfin des divers mouvements î)o sa folie et de celle dos gens , Cliai'les parait souvent à la nu^nie heure Uon et cruel, fait le mal , puis le pleure
Tout le livre regorgç ainsi d'allusions à un état cie choses dont souffre Técrivain.
Auprès du modeste manoir de son père s'élevait l'orgueilleuse habitation des ducs de Gesvres. C'est en songeant au luxe de cette demeure presque royale queSaint- Just a dépeint le château de la Luxure. La jalousie lui sert , de Muse.
Ici parait une tourelle enduite
Des larmes d'or de la veuve proscrite ,
Des pleurs amers du sang des orphelins.
Partout, autour de lui, son regard rencontrait dans la vallée des couvents nombreux dont la richesse excessive «'expiait par une excessive charité. Saint-Just s'indigne et tonne contre les couvents qui vont bientôt s'écrouler sous le marteau des révolutionnaires et de la bande noire. Sa colère, dépassant le but raisonnable , s'en va même s'attaquer jusqu'à Dieu. Organt, qu'un baiser de Nicette a é^aré , jeté hors de son chemin ,
Aperçut, dans le lointain bleuâtre, Le coq altier du clocher d'un couvent.
Derrière un bois , muette solitude , Loin des mondains et de l'inquiétude , Quelque traitant , de ses tardifs remords Dûtit au ciel un couvent sur ces bords.
Là , le rçgret éleva des murs saints.
La sacrilège et profane opulence
A mis ce sang pour y crier vengeance.
Plus loin , c'est le Palais-Royal , immense lupanar que
tuteur a dû bien fréquenter pour k* coiiiiaitn* si à fum] >nt S;iint-Just essaie la peinture :
Il admirait ce bizarre édifice Etincelant d*on miliion de fia!uhn*au\.
Sons un portique il vit noinhre d«* sots . Tristes amants de notre Pythonisse. -1 . Maures, Gaulois, Espagnols, Oblro^s, Qui venaient lu de Pun et l'autre pôle CbtTcherles Arts, le Goût, le B«»I Eî»f.rit
Et le bonheur qui s'appelait
Ici la Haine à la Haine sourit.