TOME II
on, des l'orces pour marcher sur rHôlel-de-Ville. Loi*sque les premici s canonniers fidèles à TAsseinblée apparurent sur les quais, lorsque la seconde colonne de Barras compléta renvahissement par les petites rues des quartiers intérieurs , tout ce qui était resté sur la place de Grève prit la fuite.
Pendant cette déroute , on délibérait encore à la Mairie.
Mais un giand bruit parvient enfin jusque dans la salle du conseil. On se précipite aux fenêtres; la place est vide ; il ne monte plus jusqu'au premier étage que des cris de : Hors la loi , la Commune ! Hanriot descend pour rallier ses canonniers ; il n'y a plus de canonniers. Payan fait appel au peuple des tribunes ; les tribunes se vident comme la place.
L'effroi saisit ces conspirateurs malhabiles qui n'avaient eu qu'à vouloir et n'ont pas su profiler de leur premier moment de chance.
Voilà la mort qui entre! Quelques gendarmes , des soldats , des agents de la police ont pénétré , le sabre haut, dans la salle des délibérations. Tuez tous ceux qui oteront leur échai7)e! entend-on crier dans le tumulte, et à l'instant tous les conspirateurs sont aux mains de la force armée.
Hanriot est arrêté sur un tas d'immondices où il est venu tomber, poussé par Coffinhal qui le punit de sa stupidité , seule cause de leur perte à tous.
Robespierre jeune se jette par une fenêtre et ne réussit qu'à se blesser.
Son frère veut se brûler la cervelle et se manque.
Le peuple avait di^couvert Couthon dans un é^out,
l'accablait de coups et d'outi'ages et voulait jeter à Teau ce qu'il appelait cette « voirie... »
Mais Lebas et Saint-Just? Où sont-ils? Que sont-ils devenus ?
Tous deux ils avaient quitté la salle avant qu'elle ne fut envahie , Lebas , un pistolet à la main , Saint-Just sans autre arme qu'un couteau. Ils étaient dans une pièce par laquelle ils avaient espéré fuir, mais dont toutes les issues étaient fermées.
€ Tue-moi , > aurait dit alors Saint-Just en renonçant à toute espérance ; et Lebas, lui répondant par ces mots : t Lâche ! J'ai bien autre chose à faire ! > se serait fait sauter le crâne.
Ce récit ne mérite aucune confiance. Personne au monde ne peut savoir ce qui se passa dans ce moment suprême entre les deux vaincus.
Certains écrivains font encore prononcer à Saint-Just tout un discours héroïque au moment où la salle du conseil fut envahie par les gendarmes et les agents de la Convention. Il aurait alois saisi un pistolet qu'il se serait appliqué sur le front ; puis , saisi d'une idée plus courageuse , il aurait jeté loin de lui son arme et aurait dit à ses amis : « Les représentants du peuple ne doivent pas » seulement à la Patrie l'exemple de leur vie, mais encore » celui de leur mort. C'est au grand jour que nous avons » vécu! C'est au grand jour que nous deivons périr! >
Ce sont là des récits faits après coup. La vérité est plus simple.
Les assaillants avaient découvert sous une table Dumas à moiiié mort de peur. On sut de lui la retraite des deux
S4;uls députés qui ne fussent point encore , ou morts ou vivants , ou mutilés ou intacts , tombés au pouvoir des triomphateurs. Du doigt Dumas montra la salle voisine. On V courut.
Lebas gisait sans vie sur le carreau inondé de son sang.
Calme et impassible, comme nous l'avons vu depuis plus de vingt-quatre heures, Saint-Just attendait qu'on s'emparât de lui. Il n'essaya pas de lutter contre la force majeure des événements. Quand on lui demanda s'il avait des armes, il donna ce couteau qui n'aurait même pu lui ôier la vie , s'il eût essayé de s'en frapper.
Courtois a déshonoré son rapport par ce mensonge : c Quand les représentants entrant victorieux dans la salle > 011 ils étaient i (Lebas et Saint-Just) c demandèrent :
• Où sont donc ces conspirateurs? Saint-Just feignit de
• se réveiller , et ils trouvèrent Lebas étendu mort. > Saint-Just fut enfermé dans une salle basse , en attendant que, au jour, on conduisit les prisonniers à la Convention , trophée sanglant d'une facile victoire.
Quanta Robespierre, il fut transporté blessé, hideux, inanimé , au palais de la Convention h laquelle on voulut rofîrir comme preuve du triomphe. On l'enferma dans la salle d'audience du Comité de Salut Public. Il était alors entre une heure et deux heures du matin.
Lorsque un député, tout haletant de sa course et d'émotion , vient annoncer à la Convention que i'Hôtel-de- Ville était au pouvoir de Barras, que les deux Robespierre blessés, que Gouthon blessé, que Saint-Just avaient été faits prisonniers , un immense cri de victoire éclata.
t Le lâche Robespierre est là ! > dit Charlier qui venait de prendie le fauteuil de la présidence, i Voulez-vous » qu'il entre? » — « Non ! non! » s*écrie-t-on de toutes parts. Il semble qu'on a peur encore et que par habitude on tremble devant cet agonisant.
« Le cadavre d'un tyran ne peut que porter la peste, » dit Thuriot. « La place qui est marquée pour lui et ses » complices , > ajouta-t-il en jouant sans dignité sur les mots, « c'est la Place de la Révolution. Il faut que les » deux Comités prennent les mesures nécessaires pour > que le glaive de la loi les frappe sans délai. »
Celte proposition fut décrétée, toujours au milieu de
ces applaudissements indécents qui , pendant cette séance Tome 51.
pc*rmatu;nle , n'avaient cessé un instaul que quand la peur avait glacé les premières joies du succès.
Immédiatement, les membres des deux Gomîtés, Barère, Amar, Vonland, Billaud, Collot, et tous les autres ennemis mortels de ces hommes si redoutes tout-à-l'heure, si écrasés maintenant, se réunissent dans une salle voisine de celle où rûlail Robespierre.
Sur les ordres des Comités, on alla chercher, vers neuf heures du matin , les autres prisonniers restés à THôtelde- Ville, lugubre convoi qui traversa lentement la ville, au miUeu de la foule que le bruit des événements avait fait descendre vers la rivière. Des gendarmes deTescorte portaient plusieurs brancards, Tun couvert d'un grand drap sur lequel reposait Lebas enfin tranquille, deux autres , ceux-là découverts , et sur lesquels on remarquait Gouthon et un autre blessé de la nuil , municipal inconnu , comparse obscur de cette tragédie.
Saint-Just suivait à pied, dans son costume de fête que la lutte et le désespoir, dédaignés par lui , n'avaient pas dévasté : bizarre vêtement de supplice et de mort que cet habit de couleur chamois, que cette vaste cravate au nœud prétentieux, que ce gilet blanc se fermant sur cette culotte de gris-tendre! Un souvenir des bergerades de y Or gant.
Les masses , encore effrayées , marchaient en silence derrière les soldats qui avaient peine à réprimer les curiosités plus inquiètes qu'hostiles en ce moment.
Enfin , on arriva. Le mort fut envoyé à sa dernière demeure. On déposa les blessés au pied du grand escalier qui conduisait au Gomité. Saint-Just, Dumas, Payan, les
mains étroitement garrotées , furent seuls amenés par Jes gendaimes vers les Comités qui ordonnèrent de les faire entrer dans la salle d'attente, jusqu'à ce qu'on eût décidé de leur sort. Mais* cette salle était encombrée de citoyens avides de venir une dernière fois contempler les traits de Robespierre et de pouvoir s'assurer qu'il était vraiment vaincu. Les trois prisonniers durent attendre un quait-d'heure à la porte de cette chambre transformée en une succursale de la Morgue.
On fit enfin enti*er Saint-Just et ses compagnons ; ils s'assirent dans l'embrasure d'une fenêtre. Comme Saint- * Just paraissait chercher des yeux quelque chose dans la salie : c Rtiirez-vous donc! > dit un de ces hommes qui, depuis plusieurs heures, insultaient Robespierre ; t reti- » rez-vous , que ces messieurs voient leur roi dormir sur » une table, tout comme un simple mortel ! » Un mouvement se fit; la foule s'écarta, et Saint-Just, en penchant la tête, put apercevoir Robespierre, verdi par la souffrance, effrayant à voir. On l'avait couché sur une table ; une boîte de sapin servait à relever un peu sa tête endo* lorie que, la nuit, il essuyait tantôt avec un étui de pistolet, tantôt avec quelques morceaux de papier que ses gardiens lui tendaient par compassion; maintenant il avait la figure enveloppée des linges du premier pansement. Robespierre tenait ses yeux fixés au plafond , évitant ainsi les regards avides et la curiosité méchante de tout ce monde qui ne cessait d'emplir la salle ; il les abaissa sur Saint-Just, dont les traits contractés trahirent un instant une vive émotion. Ce ne fut qu'un éclair; il avait déjà retrouvé toute l'affectation de son calme. Le spectacle de
%i ruifi»: i'\ de i a^iifiie ij*^ s«jd ami ne put tles-lfifs ni tui arnsrher une plainte . ni plisser son front impassible.
()n n'entendit sortir de sa bouche qu'une paroli* damere raillerie contre lui-ro^me. Dans la salle d*attente du Oimité de Salut Public , on voyait suspendu à la muraille un immense cadre contenant la Déclaration des Droits de THomme. t C'est pourtant moi qui ai fait cela! » voilà mon ouvrage!... » dit-il à un gendarme en lu montrant le tahk'uu à l'aide de ses den\ mains liées et qu'il soulevait avec peine; et il ajouta : t Et le gouveme- 1 ment révolutionnaire aussi ! > voulant dire sans doute qu'il f>énssait écrasé sous son œuvre d'iniquité.
Dumas était agité par des mouvements fiévreux ; il avait soif. < Pourrais-je avoir un peu d'eau? • demandat-il à un gendarme. On lui en présenta un verre : t Vous » auriez bien pu en apporter trois , » fit Piyan en pensant à Saint-Just. On trouva deux verres seulement, et il se passa plusieurs minutes avant qu'on put en offrir un troisième à Saint-Just; un gendarme l'aida à boire. € Men;! ! » dit-il après avoir avalé quelques goi^ées d'eau.
Bientôt, on apportait un arrêté signé de Barère, Collotd*Hei'bois et Billaud-Varennes, ordonnant de transporter les prisonniers à la Conciergerie. « Qu'on les emmène,
> ils sont hors la loi ! » dit Lacoste en désignant du doigt Saint-Just, Payan et Dumas, et en passant près de Robespierre , il ajoula en parlant au médecin : « Pansez-le,
> et surtout mettez-le en état d'être puni. »
Pendant que Ton transférait les prisonniers à la Conci(îrgerie , il se passait à la Convention une scène étrange <! (|u'aucun historien n'a signalée jusqu'ici.
Par ordre des Comités agissant au nom de la Convention , les vaincus avaient été renvoyés devant le tribunal révolutionnaire ; il avait seulement à constater leur identité pour prononcer la peine de mort nécessitée par le flagrant délit de conspiration contre le gouvernement et par le décret de mise hors la loi. Cette formalité de constatation didentité ne pouvait être remplie que par des officiers municipaux de la Commune habitée par les prévenus , et tout le corps municipal de Paris était luimême hors la loi , comme coupable de complicité avec ces hommes dont lui seul aurait pu légalement déclarer ridentité. Pour la première fois , Texpéditif Fouquier- Tinville se sentit pris de scrupules. Il voulut avoir l'avis de la Convention.
Cet homme , qui devait cependant se savoir si compromis, si haï, si menacé, eut Teffronterie de se présenter, escorté de tout son odieux tribunal , à la barre de l'Assemblée qui, séparée à Tissue de la nuit, s*était cgoumée à neuf heures du matin. < Il est une difficulté qui arrête » le tribunal , >» dit Fouquier-Tinville qu'aucune difficulté n'avait jamais su arrêter jusque-îà même un instant. «Parmi
> les grands coupables que vous avez mis hors la loi se » trouvent les officiers municipaux ; il ne s'agit plus, pour
> exécuter Tarrêt contre les rebelles, que de constater
> l'identité des personnes. Mais à cet égard j'observe » qu^un décret exige que celte identité soit constatée en » présence des deux officiers municipaux de la commune » des prévenus ; or il nous est impossible de satisfaire à
> cette formalité dans celte circonstance où les numici-
> pùUTL sont frappés eux-mêmes. Je demande à la Con- » vention de lever cette difficulté. >
Quand Fouquier-TînviUe eut achevé d'exposer ses anxiétés formalistes, on discuta gravement. L'un proposa de décréter qne le tribunal appellerait des membres du Département pour remplacer les officiers municipaux. A entendre un autre, un certain nombre des magistrats de la Commune étaient restés fidèles; il en savait jnsqu'ù trois qui , pendant la nuit , s'étaient présentés à TAssemblée, désavouant avec indignation leurs coupables collègues; le tribunal pouvait sans crainte invoquer leur ministère. Thuriot proposa de renvoyer le tribunal révolutionnaire au Comiti* de Sûreté Générale qui lui indiquerail la marche à suivre ; cet avis fut adopté.
Sans doute , le Comité sut trancher cette grande difficulté; car, dans l'après-midi, ù trois heures» vivants et mourants, furent amenés devant le tribunal révolutionnaire où se rencontrèrent, mis une dernière fois en présence, d'un côté ces juges iniques, cet accusateurpublic, ce jur}' d'esclaves, de l'autre Robespierre, Saintiust, Dumas, Tex-président de ce même tribunal qui allait envoyer son chef à la mort, tous ces hommes enfin qui s'étaient faits les uns les autres , se devaient tant les uns aux autres , et durent frémir de se revoir, dans de pareilles circonstances, pour celte œuvre terrible et dans ce léte-à-iéte des bourreaux et des victimes. Quel moment ! Quelle punition pour les uns , et quels pressentiments pour les autres ! Ce dut être là pour tous la plus épouvantable émotion de cette journée fertile en émotions.
On se hâta d'eu finir avec cette formalité pénible. Es-tu Robespierre? Es-tu Saint-Just? Es-tu Couthon? Es-tu Haiiriot? demandait le président du tribunal. Oui, disait chaque prisonnier; on écrivait les réponses signées par deux témoins , et c'était tout. Les condamnés furent enfermés de nouveau dans ces cachots qu'avaient aussi traversés les Girondins , Danton, Camille Desmoulins, Hébert , dont les corps durent tressaillir de joie dans la tombe.
Depuis longtemps déjà , on n'exécutait plus les condamnés sur la place de la Révolution , tour à tour abandonnée pour celle du Carrousel et pour la barrière du Trône. 11 fut décidé qu'on donnerait toute la solennité possible au nouveau massacre politique; et l'échafaud fut dressé sur la place de la Révolution.
Le soir du 10 Thermidor, vers sept heures et demie , les portes du Palais-de-Justice s'ouvrirent pour laisser passer les charrettes. Sur la place , sur les quais , dans les rues à traverser, une foule énorme, frémissant d'impatience ei peut-être d'effroi encore , attendait en silence ; ce n'était plus là ce sinistre cortège de tourbe immonde et avide de sang , d'insulteurs sans pitié , d'enfants criards , de hideu<^es femmes , qui hurlait de joie autour de chaque fournée de victimes. Ceux-là ne se montrèrent pas dans la soirée du 10 Thermidor; la fin de leur règne des rues était enfin venue. C'étaient les vrais citoyens celte fois , le vrai peuple , assistant enfin à leur délivrance, se débarrassant de leur peur, venant constater la punition et voir mourir les tyrans, afin de ne
plus coiisener de doute, afin de respirer librenieiU et à poitrine ouverte.
Quand parurent les condamnés , un cri de: Vive la République ! éclata instantanément , et la foule suivit les voitures qui marchaient au pas, permettant de contempler à loisir la tète blessée de Robespien-e , le visage balafré de Hanriot , Coutbon à moitié mort.
Saini-Just était debout sur la première charrette , nous dit un des témoins oculaires de cette terrible scène. Il portait la téie élevée et belle dans sa pâleur. Son œil assuré parcourait la foule qui se sentait prise d'émotion. Ses bras étaient liés derrière son dos. Son cou était nu. Son grand gilet blanc traditionnel , à la boutonnière duquel fleurissait un œillet rouge, était attaché au cou par un seul bouton et retombait en arrière en découvrant toute la poitrine.
Ils étaient là vingt-deux autour desquels , après les premiers moments de silence ému, presque respectueux, commandé aux plus haineux par le spectacle de l'agonie de tant d'hommes jeunes et célèbres , la foule se montait en marchant, s'exaspérait, s'exaltait et se vengeait par des cris, par des clameurs sauvages, par des insultes dont peut-être elle aurait honte tout-à-l'heure , mais qu'on comprend jaillissant de ce contact de tant de frayeurs longtemps contenues , de tant de colères s'excitant ensemble , de tant de rancunes profondément enfouies jusque-là et s'encourageant Tune l'autre, de tant d'indignations rendant féroces ceux qui s'étaient le plus lâchement courbés et qui punissaient leurs anciens maîtres de la crainte inspirée par eux.
Ce fut au bruil des huées, des menaces, des cris de mort, que se fit le long trajet du Palais-de-Justiee à la place de la Révolution par la rue Saint-Honoré tout entière.
Eu passant auprès de l'hôtel habité par sa maîtresse , y[me Thorin , Saint-Just chercha des yeux les fenêtres de cet appartement où il avait goûté quelques instants d'un bonheur clandestin ; mais tout était fermé. 11 n'eut pas la triste consolation de recevoir un dernier regard de cette femme qu'il avait tant aimée et qui devait si vite l'oublier.
Pendant tout le trajet , il n'avait point prononcé une parole et il emporta avec lui le secret de sa pensée , ou regrets, ou remords, ou conviction affermie par Tinsuccès.
Quelques minutes plus tard, il n'était plus sa
tête tombait en face de la statue de cette Liberté qu'il avait faite terrible comme lui, effroyable et haïe comme lui, qu'il avait ensanglantée et rendue méconnaissable.
Le bourreau , après avoir montré au peuple les têtes de Robespierre et de Couthon , prit par les cheveux celle de Saint-Just dont les yeux étaient tout grands ouverts et n'avaient peut-être point encore perdu les derniers tressaillements de cette pensée qui l'avait rendu un objet d'épouvante , tandis qu'elle aurait pu , dans des temps meilleurs , le faire si grand et si utile.