TOME l. G
Jean s'avisa , dans un moment de gaîté , de jouer un fort bon tour à notre paladin ; il le joint et lui présente
Dans la vapeur un globe radieux, où se peignent les enchantements
de Paphoset de Guide
Et de Cythère et du palais d'Armide.
Antoine vit essaim de nymphes blondes Au fin souris, aux tresses vagabondes.
Qui , s*animant au bruit de leurs chansons , Sans les courber dansaient sur les gazons.
Quand on rencontre les Nymphes , les Tritons ne sont pas loin ; ceux-ci
pour chanter Tamour et ses poisons
Etaient sortis de leurs grottes profondes.
Un chœur de ces glauques divinités chanta ce couplet digne de l'anthologie du paganisme :
Vois-tu le Temps ? sa course fugitive
Nous avertit de jouir et d'aimer.
Ecoute bien. La vie est une rose
Qu'épanouit et fane le zéphyr.
Le char du Temps ne fait aucune pose
Que celles-là qu'il fait pour le plaisir.
Tout nous le dit : Oui , la vie est un songe ;
Les yeux fermés , rêvons tranqirilleraent.
Par les erreurs le plaisir se prolonge ,
Et le sommeil est moins indifférent.
Dans les amours passons notre jeunesse.
Allons brûler à l'autel des plaisirs,
Et dans nos cœurs , durcis par la vieillesse ,
Préi)arons-nous d'aimables souvenirs.
L'une de ces Naïades , enfant d'un mirage fantastique , plut à Gluant qui s'élance vers elle. Il tombe de son âne ; la vision s'évanouit , et notre héros roule dans les espaces, deux jours durant , pour venir s'étendre mollement sur les bords du Rhin , juste au moment où les Francs offraient ?a bataille aux Saxons. C'est une mêlée furieuse à la façon d'Homère« On se combat en échangeant des injures. Les mourants ne perdent leui* dernière goutte de sang qu'avec le dernier mot de leur dernier discours. Odmard ne le cède qu'à Brandamard. Salamane rime avec Tavane , Drastor avec Hétor. Gamband renverse Ogrifoux , et Organt broche sur le tout. Nous ne dirons qu'un mot de l'épisode du jeune Elinaire qu'un Saxon a tué. Sa mère est fée. De loin , son don de double vue lui apprend son malheur. Elle accourt sur un char traîné par des Chimères , postérité sans doute du monstre qui causa la mort du fils de Thésée.
A son aspect, les deux partis tremblèrent. Le Rhin frémit , les forêts s'ébranlèrent. Son char , parti sur les ailes des vents , Etait traîné par des lions volants.
Leur gueule noire, écumante, enflammée,.
Coûtait le mords de sang et de fumée , Et, sur leurs cous, des crins étincelants D'un vol pressé suivaient les mouvements.
U mère du tendre Elinaire jette à la face du rneun rier une longue tirade où elle le ifoue aux vautours , aux loups dont l'estomac va lui servir de tombe , et elle regorge sans pitié pour aller chercher le corps de son fils
sur lequel elle pleure moins qu'elle ne pérore ; puis elle s'enfuie avec < ses lions volants. »
Mais l'empereur Chariots été, vous le savez, métamorphosé en statue de pierre.
Chariot jamais ne parut si sensé.
Non que je blâme ; il avait Tâme belle ;
Mais la folie embrouilla sa cervelle.
11 oublia par mégarde , je croi ,
Qu'il était homme et ne M plus que roi.....
Ce n'était rien
Saint-Denis , touché de ce malheur,
jura qu'il en aurait vengeance.
Voilà qu'il part, et tordant son cou saint, 11 tordit tant que son chef tombe à terre. Monsieur Denis le perdit en chemin, Mais cette fois ne s'en aperçut guères , Car le bon saint s'en servait rarement,
Saint-Denis , par un de ces miracles dont Saint-Just seul possédait la recette , s'approche du roi-statue ,
Et , dans son sein , par un art surprenant , S'insinua sous la forme d'un vent.
il lui rendait par ce trait de magie Et la parole , et la vue , et l'ouie.
Ce prince, avant, n'avait que sa folie ; H en eut deux. Ce que Denis voulait , Son esprit lourd le contrebalançait ; Et de ce choc de folie intestinç , L'une terrestre et celle-là divine , II résultait que , parmi ces combats »
Charles voulait ce qu'il ne voidait pas.
Le boKHt sire ! D était diapiiaiie.
On ToyaH tout', hrî seul ne voyait rien',
Faisant le mal et croyan^dre bien ,
Fier et rampant, pois dévot, pois pro&ne,
n présenta la raison et rerrenr
Sous tons les points.
Saint-Denis emporte l'Empereur au Ciel. C'est là (|iie Saint-Just envoie toutes les marionnettes de sa triste épopée, les rois et les ânes, les anges et les démons, les chevaliers et les filles galantes. Le Ciel pour lui ressemble à une auberge de grande route où chacun entre et d'où il sort à sa fantaisie. En voyageant vei*s Finfini, Saint- Denis, assis sur un nuage, traverse et explique les éh'»ments.
Les éléments ! qu'entend donc Saint-Just par ce mol ?
Voici enfin que nous tombons sur une idée sérieuse, sérieuse dans Fesprit de Fauteur, entendons nous. Saiiu- Just abandonne son Apôtre qui chemine sans tête à travers le monde bruineux des astres. Comme il le fait souvent, il brise une fois de plus le fil de sa narration vagabonde, pour nous dire comment il comprend la Nature, la création, le commencement du globe, sa progression, la fin du chaos, la naissance des êtres animés, (le Fhomme enfin. Il ne raille plus, on le sent; il expose son svstème, ses idées. Si cette tirade arrive tout à fait hors de propos, comme les autres épisodes du livre, elle n'en est pas moins curieuse. Tout ce qui vient de cet homme étrange et mal connu jusqu'ici a droit do nous inl<'»resser. On a besoin de savoir [jusqu'où va sa science, puisqu'il veut bien faire exhibition de sa science. Tome I. 6,
Il est bien cuteudu d'^ivauce, d'ailleurs il nous le dira lui-même lout-à-rheure, qu'il n'admet pas Tintervenlion d'un Dieu de qui tout procède et découle. Ecoutons4e maintenant dérouler son système.
11 fait traverser à Saint-Denis et à TEmpereur
tous ces globes d'argent
Frêles vapeurs au Chaos amassées Et dans les airs d'elles-mêmes lancées.
Rien n'existait avant ce changement.
Les Eléments, engeance mutinée.
Se disputaient Tempire du Néant; Si que la vie , à la mort condamnée , Dans le tombeau gissait obscurément.
L'air, une f<HS» dans ce bouillonnement Ayant rompu la voûte de Tabtme , Ehi vide noir escalada la ctme , Bouleversa Tempire du Chaos, Jusques au Ciel en fit voler les flots , Des Eléments redoubla la furie , Confondit tout , et la mort et la vie , Et ne cessa cet horrible ouragan Qu'après avoir , dans sa course rapide , Epars au loin ses forces dans le vide. Lors, il cessa de régner en tyran.
Trois éléments, le feu, l'onde et la terre, Restaient encore à se faire la guerre.
Bientôt le feu, plus vif et plus léger, En tourbillons vint à se dégager.
Je te salue , ô merveille éthérée , Brillant Soleil ! Ce fut toi le premier Qui , triomphant de la masse incréée , Vint imprimer la lumière épurée An sein des airs où l'on le vo'fl briller.
MiJJe soleils tour à tour s^échappèreot
Et dans le Ciel au basard se placèrent.
Jaillis du sein de& éléments cahiés,
Ces corps , selon leur poids et leur essence ,
Se sont fixés à diverse distance ,
Plus ou moins haut dans Tespace entraînés ,
D'une manière ou pliis lente ou plus vive ,
Par une essence plus ou moins active.
Les vastes cieux en furent éclairés.
Tous , en effet , d'une homogène essence , Ils font effort, Tun par Tautre attirés. Pour réunir et liguer leur puissance , Et c'est de lài.que naît le mouvement Qui fait rouler ces yeux du firmament.
Par ce ressort leur course est déployée. S'ils unissaient tous leurs orbes cfivers , Ils réduiraient en cendres l'univers; Mais l'ordre naît de leur fougue liée ; L'une par l'autre elle est modifiée.
La terre et l'eau , paisibles éléments , Dans le repos bientôt se désunirent.
De rOcéan les ailes s'étendirent.
Du vieux Chaos la colère se tut.
La mer était, et la terre parut.
L'air, agité par les masses pesantes De ces soleils et lumières errantes , De l'Océan agite aussi les flots Qui , par le Ûux et reflux de ses eaux , Berce la terre et ses plaines flottantes.
Mais ce n'est tout. Voici le monde né ! Mille soleils vont roulant dans l'espace. Tout rit , tout prend une nouvelle face , Kl tout cela devait ôlre damné !
La lerre fr()i<le , ci déserte et sauva^^p ,
Couva longtemps les germes diflférents Que la chaleur animait dans ses flancs. L'on doit penser qu'il fallut un long âge A notre mère , avant que de son sein Ces fruits tardifs se tirassent enfin.
Les champs déserts , émaillés de verdure , i'irent d'abord sourire la Nature.
Bientôt après, le chêne audacieux Vers le soleil tendit ses bras noueux.
Mais ce ne fut qu'après un nouvel âge , Qu'un volatil s'éleva dans les airs Et dans les bois essaya ses concerts, Que l'aigle altier vola vers le nuage , Que le lion rugit dans les déserts , Que le poisson se promena dans l'onde , Que l'homme, enfin, vil roi de l'univers, Leur dit: Tremblez, je suis le roi du monde! Car , avant lui , ces êtres fortunés Ne connaissaient aucune dépendance , Et les forfaits n'étaient point encor nés ; Mais avec lui tous ils prirent naissance.
Enfin ! voici ces grands déserts peuplés D'ôtres divers ! L'un nage , l'autre vole , Un autre rampe , un autre caracolle.
Mais maints d'entre eux n'étaient pas accouplés ; Or, avec eux leurs espèces périrent, Jeux du Hasard inconséquent, badin , Qui les créait sans avoir de dessein.
Les animaux leurs femelles suivirent Et la lumière â d'autres ils transmirent ; (îarla Nature en leur sein avait mis I^ germe heureux dont ils étaient sortis. L'âme est ce germe , et ce germe est la vie , El nous mourons quand sa source est tarie.
Le nombre était (Hes germes limité Apparemment ; sll n- eût été compté..
Depuis ce temps cette terret peut-être , A d'autres qu'eux etkt encor donné l'être ; Puis l'avarice et la rapacité.
En travaillant , en bâtissant des villes, Ont pu troubler ces mystères fragiles.
La voilà donc la fiëre humanité...!
Un Dieu voulut, dit-on, et tout fut fait. 11 aurait dû plus de travail y mettre, Et son ouvrage eût été plus parfait.
li ne nous appartient pas de critiquer ou discuter ce singulier système de nouvdile physique. Nous nous contentons de recueillir l'esquisse assez Êicilement tracée où Ssûnt-Just, après les philosophes» essaie d'expliquer un mystère inexplicable quand on ne veut point admettre la préexistence d'un Dieu créateur.
Suivons-le maintenant vers le palais du Destin et du Temps , palais dont les alentours
* sont partout hérissés
De vieux tombeaux et de sceptres brisés. Sous un portique était Turne fragile Où chaque siècle et ses événements Etaient par ordre et rangés en leur temps.
Dans ce vase immense , Tapôtre Saint-Denis montre à l'empereur une longue et triste fantasmagorie , succession effrayante de monarques ses descendants , fléaux et opprobre de leur époque. Cela va sans dire. La folie de Charlemagne s'accroît de sa douleur. Saint-Just a tracé le portrait de tous les rois de France jusqu'à Louis XIV ;
lout-à-coup il s'arréle et feint de ne pas vouloir esquisser les traits du roi vivant.
Quelque censeur reprendra ma paleUe Pour achever cette image imparfaite; Lft temps présent est une tendre Ûeur , Flem* délicate et qu'une main sensée Ne doit cueillir qu'après qu'elle est passée.
Ce n*est là que de la modération de comédie. 11 ne nonmie pas Louis XVI ; mais pour les besoins de sa sûreté, une fois de plus, il va le personnifier dans l'empereur Charlemagne. Voilà le portrait de Louis XVI tel que le jeune habitant de Blérancourt se Test représenté de loin , sur les bruits qui lui sont arrivés de Paris, d'api'ès les récits des journaux qui lui tombent sous la main. Voyons ce que pense à vingt ans et du chef de l'état ce jeune homme qui à vingt-quatre enverra le roi à la mort.
Les jeux, l'amour, les festins , la bombance ,
Charmaient parfois notre empereur de France.
S'il était seul , on le voyait pleurer, (1).
Dans ces instants , il maudissait la vie ;
Et , sa raison renaissant par saillie ,
Avec sang-froid il descendait alors
Au fond du cœur brûlé par les remords.
II maudissait les Séjans et la reine ;
11 essayait de rompre enfin sa chaîne.
Mais les plaisirs revenaient sur ses pas.
La volupté le berçait dans ses bras.
(1) Pour donner plus de ressemblance au portrait et mieux faire reconnaître le personnage, Saint-Just, avcr iiitenlion, a écrit en italiques ce vers dans son poome.
Et le bon sire oubhait Tentrepnse , Ivre de vin , d'amour et de sottise.
Encore une diablerie î Satan assemble ses Pairs , c'est monotone , et leur annonce que Dieu a juré d'abandonner la France, tant que Turpin, séduit par la Syrè»e, n'aura pas fait pénitence. 11 s'agit donc d'empêcher qu'on retrouve l'archevêque perdu et surtout qu'on le ramène au camp. Satan expose son projet ; il a inventé une ruse infernale dont l'effet ne se fera point attendre. Sur sou ordre , un essaim de diablotins envahit le camp français au moment où l'on dine.
Leur foule s'insinue
Dans les soldats avec les brocs de vin. Chaque guerrier avale sou lutin.
Victimes de cette espièglerie, les capitaines entrent en démence. L'un se croit amiral de la flotte qu'il veut qu'on lui apporte. L'autre poursuit une belle qui n'existe (|ne dans son cerveau fêlé. 11 en est qui courent comme des cavales échappées; d'autres présentent le combat à des géants invisibles pour tous. Là on pleure et là on chante ; là on s'embrasse et là on se chamaille. Un vieux général plus sens^'^se doute de l'ensorcellement, prend un goupillon et inonde l'armée sous des flots d'eau bénite. Les diablotins s'envolent ; mais Helphégor les harangue et les rassemble.
A raconter ces enfantillages , ces soties inventions sans but, sans connexité, nauséabondes à force de cette lii:en(!e dont nous débarrassons soigneusement notre récit; à analyser ces niaiseries où le talent fait complètement
dé&ut, Qous nous sommes plus d'une fois senti prendre d'un tel dégoût que, souvent, nous avons jeté la plume de côté, et nous ne l'aurions point reprise, si nous n'avions cru des plus utile l'étude approfondie des débuts de Saintiust. Poursuivons-la donc en protestant en faveur de la raison , de la décence et de la poésie.
Le roi des Saxons , Yitikin , ne savait pas qne rEaCer combattait pour lui et que le Bon Dieu, — qu'on nous pardonne l'emploi de ce mot si saint et si pro&né, — avait pour l'instant abandonné les Français. Il s'en va demander assistance au ciel dans le temple d'Irminsul. À propos de cette pinère du roi vaincu , Saint-Just émet un principe assez neuf en théologie. Dieu, son Dieu à lui, ce n'est pas une puissance supérieure s'inspirant de l'esprit de bonté et de miséricorde, que la foiblesse humaine puisse attendrir, que touche l'infortune, qui vienne en aide à sa créature souffrante et manquant de force ; ce n'est point enfin la Providence prenant pour die la moitié du fardeau. Dieu, c'est la Vengeance, la Punition; c'est l'implacable dureté érigée en système dans ces vers impitoyables :
Ce ne sont point les chants mélodieux Qui vont iù-haut intéresser les Dieux.
Les justes Dieux entendent le silence.
C'est aux forfaits à leur crier : Vengeance !
Ainsi Dieu ne décerne jamais de récompense à la vertu ; son rôle , sa mission , c'est seulement la punition dont il frappe le coupable. A ce titre, Dieu n'est plus qu'un membre du futur Comité de Salut Public , toujours la foudre
» main , ne sachant jamais pardonner, ne pouvant et iie levant jamais récompenser, terrible et funèbre ima^e {ue Saint-Just vient de créer à sa ressemblance. Ce Dieu ie Ëuitaisie n'est-il pas bien le Dieu qu'il fallait, d'ailleurs , » cette triste et méprisable humanité que l'auteur nous iépeint en ces termes :
Homine est un mot qui ne caractérise Qu'un animal , ainsi qu'ours et lion.
Son naturel est erreur et sottise , Malignité , superbe , ambition, n naît, il mem^t , et mort on le méprisjt'. De son destin orgueilleux , on le voit Fouler hi terre en pays de conquête Que la raison a soumis à sa loi.
n n'est au plus que la première bêle De ce séjour dont il se dit le roi.
Maître du monde , esclave de lui-même , Il creuse tout et ne sait ce qu'il est. Son cœur, pétri d'orgueil et d'intérêt , Craint ce qu'il hait, méprise ce qu'il aimo. Impudemment il appelle vertu Le crime sourd d'un sophisme vêtu.
Son amour-propre inventa l'apparence.
L'intérêt vil lui donna la prudence , Ëi la raison n'est qu'un noir composé D'orgueil adroit , d'orgueil intéressé.
L'or animé dans ses veines palpite ; L'or est son cœur ; c'est le Dieu qui l'aglto. Sa voix le traîne au travers des dangers , Pour s'engraisser sur des bords étrangers. L'or inventa les arts , l'astronomie , Et l'Avarice est mère du Génie.
Ouel mépris! quelle amertume! quel (iég(»nl ! Et ce Tome I. 7
jeune homme a vingt ans à peine ! vingt ans , cet âge où Ton est toute confiance , tout abandon , cet âge qui ne connaît point encore, heureusement, le doute désolant, à bien plus forte raison la négation qui détruit tout ! vingt ans, cet âge où Tinexpérience croît aux vertus, à la bonté, au dévouement! Saint-Just, lui, presque seul parmi les hommes de vingt ans, a pris au sérieux les dé-, clamations exagérées des livres où il est allé s'instruire. Si rimmanité n'est que perversité pour lui, pourquoi aussi sa théogonie ne se serait-elle pas montrée durement implacable? L'homme de Saint-Just nécessitait fatalement le Dieu comme le comprend Saint-Just.
Chaque page à'Organt appellerait ainsi , si nous le voulions, une méditation ; chacun de ses héros nous forcerait à une étude spéciale, car il pei*sonnifie soit un vice, soit un travers de l'époque, soit une des institutions politiques que ce jeune homme a prises en haine.
Nous disions, par exemple, tout-à-l'heure, que Saint- Just porte envie à la noblesse, parce que, à côté de la demeure modeste de son père, s'élevait, à Blérancourt, le superbe palais des ducs de Gesvres auprès desquels il se sentait si humble, si médiocre. Cette noblesse, il va lui donner un corps , une vie , une incarnation , pour qu'elle lui serve de quintaine , de but à ses attaques.
Organt, dans ses pérégrinations à la poursuite tantôt de Turpin , tantôt de Nicette , tombe sur un meunier qui , perché sur un dixième âne , fait retentir la plaine de ses chants joyeux. Il lui demande si, de hasard, il n'a pas rencontié un archevêque en train de se damner et une dame égarée par les chemins. De dame, le maraud n'a vu
que celle d'un vieux sire; elle pleurait, car son mari Tavoit battue. D bat sa femme ! s'écrie Organt , pointant sa lance en arrêt , tout comme le ferait un chevalier de fa Table-Ronde. 11 va courif attaquer et provoquer le brutal à un combat à outrance , quand il songe qu'il ne sait pas même son nom. Le meunier le lui apprend et fait de ce méchant mari un poi*trait peu flatté.
.....r.. U s'appelle Arimbaud.
C'est le plus laid des CJievaliers de France Et le plus fier. U se prétend le fils D'un vieux héros qu'on appelle Âuiadis.
Ce sang fameux, tué par tant de veines. Est en famée arrivé dans les siennes.
Ce n'est là qu'une première raillerie lancée par h; meunier, personnification du Peuple qui discute, à la face d'Arimbaud, idéal de la Noblesse qui a fait son temps et croit encore en ses vieux privilèges assurés par la nais- ^nce. Le meunier conte à Organt que, un joui% Arimbaud parcourait ses domaines;
Il aperçut le clocher d'un village.
« Il te sied bien , lui dit-il plein de rage , » U te sied bien de porter dans les cieux , » Gomme Ârimbaud , ton front audacieux ! » Quels furent donc les héros tes ayeux ? u Où sont , brigand , tes titres de noblesse ? » Voici les miens! Lis, chétif, et confesse M ^e ion renom s'éclipse auprès de moi. » En vain, tu veux déguiser ton effroi ! » Et cette armure , et ces guerriers sans titres , » Que j'aperçois postés de toutes parts - *»ttr ce, Doi*taU «l l'emère ces viln?s ,
n Sont contre moi d*iniUiIes remparts f ^
Le gentilhomme , à ces mots , prend sa lance.
Et sur réglise impétueux s*élance.
Notre jument, le& quatre fers en Tair»
0>ntre le mur rebondît terrassée ,
Et Monseigneur , aussi prompt que réclair.
Vit repousser sa fureur abusée.
Sa vieille lance et son casque rouillé
En gringotant sur la poudre roulèrent»
Deux pèlerins au château l'emportèrent
Froissé , tout fier , et de sang barbouillé.
il ordonna que Ton battit Madame...!
Il nous paraît évident que Samt-Just a voulu stygma* tiser là les prétentions excessives de la noblesse , en crayonnant le portrait d*un noble plein de moi^ue. 11 croyait imiter Cervantes qui tua Finstitutioiv de la Chevalerie en exposant au yeux de la raison publique son Don Quichotte» mannequin habillé à plaisir de tous les ridicules qui succombèrent sous la raillerie. L'Arimbaud de Saint-Just, c'est le futur marquis de Carabas de Béranger» pochade moins réussie^ caricature moins bien crayonnée, mais non pas crayonnée avec moins de Rétentions et de désirs de nuire.
Saint-Just quitte bientôt le fouet de la satire pour reprendre Térotique pinceau de FArétin. Organt vole à la défense de la belle châtelaine outragée. Un ruisseau le sépare du manoir d'Arimbaud. Une nacelle légère avait pour nautonnier la légère moitié du meunier de tout-^ l'heure , Perrette
dont la jupe imprudente
Servait de \oile à- ta barque incom>lMitr.
PciTCtle n'a le temps d'aiKUccTOir Que le zéphyr joue avec son mouchoir.
Le meunier était resté sur la rive et le vent enflait toujours la voile de nouvelle espèce, que la brise indiscrète faisait tourbillonner et dont elle fouettait le visage et les désirs du chevalier. A quel désolant spectacle fut oblige d'assister le pauvre meunier trépignant et vociférant sur le rivage, c*est ce que nous ne dirons pas. L'Ange gardien d'Organt avait tout vu, lui. Il eût pu peut-être intervenir à propos dans l'intérêt du mari impuissant à défendre son honneur; il crut sans doute qu'une faute est une meilleure leçon que tous les avertissements du monde.
L'Ange gardien alors parut en l'ah* Sur un char blanc attelé d'un éclair.
Il descendit^ et le filleul Antoine A son aspect parut sot comme un moine. Mon cher gardien , dit-il baissant les yeux , Point ne croyais vous trouver en ces lieux. L'Ange repart : L'armée est dans la luno ! C'est donc ainsi que vous cherchez Turpin !...
L'Ange l'emporte et lui dépeint, chemin faisant, le déploi^able état où languit la France attendant un sauveur. C'est une vingtième tirade politique calquée surraclnalité telle que la voit l'écrivain. C'est un centième outinge a l'adresse de la reine Marie-Antoinette. Voici ce que l'Ange disait à Organt de sa voix vibrante d'émotion :
Mou filleul cher , je plains votre patrie De tout mon cœur, et j'ai l'âme majiic De voir Chariot insensé comme il est ! Par Mes ly; '.JUS la Franc»» osl jiouvcrnro. ToMf 1. 7.
L'état faif>lil , et les lois saiis ¥Î^if uf lUîspecieDt Tor da coupable en fiiveur.
dans ses écarts, la reine forcenée Foule, mon fils, <l*un jpieû indifférent El la natnre et tout le penple franc.
Son avarice, et cmelle et («odigue.
Pour amasser partout cadnie r intrigue> Dissipe ensuite et , sans s'cntarrasser ,. Crache le sang qu'elle \ient de sucer , Cjrud vautour dont la Êdm irritée Du peu|Je entier Êiit un vrai Prométhée !.. Le malheureux pousse sous ces dâ>ris .
De vains soupirs étouffes par ses ris , Et les sueurs et les pleurg des provinces Moussent dan» Tor à b table des princes. La loi recule , et le crime insultant Broie en triomphe un puvé gémissant- D'im bras débile et flétri de misëre , Le laboureur déchire en vain la terre ; Le soir, il rentre.... et Taffireux désespoir Est descendu dans son triste manoir; Il voit venir sa fenmie désolée :
Notre cabane est, dit-elle, {Hllée...
Et qui Ta fait...? dit Tépoux plein d^eflOroi. Et qui Ta foit..? qui Ta vouhi..? Le roi !.. Le roi , mon fils !■ Sa funeste indolence Ignore , hélas ! les malheurs de la France. De noirs tyrans écrasent ses sujets , Et sa faiblesse épouse leurs forfaits.
La Cour n'est plus qu'un dédale de crimes; Des traces d'or y tiennent lieu de fil. L'honneur s'y vend an coup le plus subtil. Et , tour à tour triomphants et victimes , Dupes des rèUpar eux-mêmes tendus.
Flattés hier , aujoiird*lrai coofoadu^ , Tous ces tyrans, assis sur une boule , Sont un torrent qui bouillonne et s*écoule. Telle est la France !
L*Ânge déposa Oi^nt dans la Sicile. Pourquoi la Sicile plutôt que l'Espagne, plutôt que tout autre contrée? Cest qu'en Sicile de toute éternité royaume de Yulcain, c'est qu'en Sicile le mari de Vénus a conservé un reste de pouvoir au milieu des forges de l'Etna où il a transporté sa puissance de dieu et son industrie de foi^eron.
Antoine Organt savait son catéchi»ne.
Vulcain, dit-il, vous ! Dieu du Pagarismc ! Par quel hasard vous retrou vè-je ici ? Tout l'univers vous croit anéanti \
Pourquoi la Sicile? C'était afin de créer et saisir Toccasion de refaire l'Iliade ordurière déjà écrite et dessinée jmr Parny. Vulcain raconte la lutte des deux Olympes, des deux Empyrées, des deux religions. Le Dieu des Chrétiens a vaincu Jupiter, et, voyant que le genre humain, dit le mari boîteux de Cypris,
Ne serait pas meilleur qu'à Tordinaire , Il me laissa Tantique ministère De fabricant du céleste tonnerre.
C'est grand pitié qu'on ait ainsi chassé , Disait Organt, ces Dieux du temps passé ! Valaient-ils pas ce que vsflent les nôtres? Ce Dieu fameux qui , le thyrse à la main , Endoctrina si bien le genre humain , Valait-Il pas nos rechignes apôtres ?
Oh î si jamais j'en avais le iwuvoir.
- Si -
(qu'on retienne bien ce souhait qui devra si tôt s'accomplir ! )
J'aurais bientôt l'antiquité vengée,
Et balayé le divin apogée
D'Anges et de Saints à froc ou noir ou blanc. (1)
Pendant le récit de Vulcain, les Saxons et les Alains avaient envahi la France et marchaient sur Paris. Ils campent sous ses murs. Deux géants payens provoquent à un combat singulier deux chevaliers de la ville assî^ée. Vous croyez assister à Tun de ces tournois, lieu commun banal et obligé des romans de chevalerie ! L'auteur vous réserve le récit de bien autres combats! Pour donner seulement une idée de ce qu'a osé sa plume effrontée, les mots nous manquent. Il faut s'en remettre à l'imagination, encore pourvu qu'elle ne craigne pas de se souiller de fange et d'unpudiques images. Organt, Nicette, le moine Georges, une nouvelle dévergondée qu'on appelle Isabelle, touraent et s'agitent dans un cercle in&me, dans un imbroglio qu'il faut se hâter d'oublier. En fin de compte, Organt retrouve sa Nice et oublie près d'elle Turpin ,
les armes, les combats,
Et laisse en paix rouiller son coutelas !
Enfin! nous touchons au dénouement. Ecoutons un dernier couplet de satire débité par l'écuyer d'Organt que son maître vient aussi de retrouver. Cet écuyer , quand Or-
(1) Ce derniei vers a onze pieds, Organl en complu piusicui-s d« celle l'actiire.
Dt fut cBiraîné par Tàne créé par FËafer pour le déorner dû^Rhin où la luxure retenait Turpin ; cet écuyer erchait partout son maître. 11 arriva dans une plaine
Où voltigeait Tapparence incertaine De spectres d*air. L'un s'appelait V Honneur. Dans le cristal de sa frêle sulistance On distingoait les taches de son cœur , La Fausseté , TOrgueil et Tlmpudence , L'Intérêt nud et le Dépit rongeur.
Plus loin venait , sur une boule huilée. De buttes d'air la Fùriwie habillée ; L'œil, ébloui par son éclat changeant , Porte au cerveau le désir et l'envie.
Là , VÂvarice au ventre de harpie , Mourantde foim pour nourrir son argent.
Je vois plus loin la PoUtique douce Qui va baisant le bras qui la repousse, V Espoir gonflé , son haleine suivant , Et que berçait Vlhtérét complaisant.
Plus loin venaient les Promesses fidelles ; On les voit tendre avec compassion Une main vide à la Soumission , Et vers le dos elles ont les mamelles. VOccasion vint ensuite à passer ; On la fait naître ; on ne peut la Gxer. Le tourbillon, qui roulait sur sa trace ,« Me laissa voir et Vlntrigue et V Audace, La Glaire vint sur un char azuré Et de soupirs enfle un habit doré.
VOrgueil parut; il suivait la Naissance , Et celle-ci, marchant à reculons, Vint aboutir k Tantre d'un larron.
La Flatterie agaçait V Innocence.
Venaient après les Jugements humains Qui cliancelaicnt sur leurs pieds incertains. Ils immolaient mainte triste victime , Et sous le dais tranquillisaient le crime. Enveloppés d*un tourbillon de vent, Ces spectres vains coulaient dans Iç néant.
Recueillons une dernière insulte , et non pas la moins sanglante, décochée à Tinfortunée et tant calomniée Marie-Antoinette. Charlemagne descend du Ciel :
Le bén<rït sire en croupe rapportait Une Sottise à ses regards aimable , Mais en effet Furie épouvantable. Un fiel amer de ses lèvres coulait.
Son œil , rempli d'une candeur farouche , De TEmpereur la faiblesse irritait.
En rougissant , elle trame un forfait.
Devers le cœiu" on lui voit une bouche A triples dents. Elle mâche un lingot.
Bouche livide et que baise Chariot !...
Ecoutons une dernière raillerie , et non pas lu moins i pleine de fiel , contre la noblesse. L'armée des Paladins français apparaît dans les dernières pages de YOrgant :
Les uns montaient un point d'honneur ardent , D'autres un char attelé de TEnvic.
Chacun était perché sur sa Folie :
Fortune faite en pays étranger , Songes brillants enfumés de lauriers , Prestiges vains , caprices , héritages , Projets d'écus , fidélité , bonheur , Honneur enduit de la crasse des âges , Protections , dettes de grand seijiiuMir.
La chimérique et Inillante cohue Formait en Tair une profonde nue.
Et maintenant, pour en terminer avec ces haines, ces envies, ces passions abjectes, ces impudeurs de la pensée , ces impudeurs du style , courons assister à Tassaut de Paris. La plaine a disparu sous le nombre des Mécréants. Les échelles s'apprêtent. Les torches s'allument. Les escadrons se rencontrent et se mêlent. Les Français plient, cèdent et vont se laisser vaincre; mais l'Ange gardien d'Orçant, qui sait que Theure est proche où Turpin va se repentir, a volé vers son libertin pupille. Ne pouvant le séparer de sa belle maltresse , il les emporte tous deux
sur un char attelé
D'un palefiroi dans lu lune volé.
Tout fier de vaincre aux yeux de sa maitresse ,
Moins par courage encor que par faiblesse ,
Organt se rue dans la mêlée, abat à droite Idamant, à gauche Arimbade ; en un mot, il fait rage.
Le fler coursier qui traînait le cheval de l'Ange..., c'était encore un âne , et cet âne se mit à braire si terriblement que les Saxons en prirent la fuites et cet âne..., c'était l'archevêque Turpin , Turpin que Nicette montait en ce; moment. Turpin redevient homme ; mais il trouve Nicette si jolie qu'un nouveau retour de concupiscence le saisit, le livrant pour toujours à la colère céleste qui le punit en le condamnant à porter la longue oreille et à braire pour toute l'éternité.
L'ombre déjà , si douce aux malheureux , Coimait los champs d'un crèpc Icnrbroux.
Le roi Cliai-lot i>assa la nuit à hoir» Et perdit là le fhiit de sa victoire.
Organt partit, comme le jour naissait, Pour le châtel qu'au Maine il possédait. Il emmena Nicette sa maltresse Qui ne voulut jamais être comtesse, Et Satanas, en ce désarroi-là, Monta Turpin et devers Sens alla.
Ainsi finit ce livre absurde , effï-onlé , salement impudique , dégoûtant h force de cynisme et de^grossièreté ; ce livre que malgré toute la prudence et la circonspection possible , malgré un soin minutieux à veiller sur les témérités de notre plume , nous n'osons encore espérer Ëiîre arriver sans dégoût jusqu'aux oreilles d^onmies qui se respectent ; ce livre dont nous n'avons pu peutêtre assez bien encore dissimuler les odieuses hardiesses; ce livre mal conçu , mal fait, mal écrit, mal rimé, mal pensé, qui n'est pas dangereux parce que nul n*a eu el n'aura le courage, si ce n'est un biographe, nous ne dirons pas de le lire jusqu'au bout, mais même de l'ouvrir, et cependant si curieux à étudier, à approfondir, à disséquer. Ce livre-là serait une mauvaise action dans la vie de tout homme , que cet homme reste et soit destiné à rester inconnu ; c'est surtout une mauvaise action qu'il faut relever et blâmer sans pitié et sans restriction dans la vie de Saint-J.ust. C'est une mauvaise action qui doit recevoir une flétrissure éternelle de l'honnêteté privée, tout aussi bien que de Thonuéteté politique de tous les paitis.
La restitution du po<»me d'Organl h la grande histoire
qui l'a complètement oublié, qui l'ignore même, devrait, à notre avis, faire révolution. Certaine école, ne pouvant disculper soii héros au point de vue politique , se rejetait sur une vertu privée que personne n'avait songé à mettre en doute. Le beau Saint-Just, aux yeux de quelques historiens , ceux-là même blâmant ses cruautés et son implacable dureté, apparaissait en rêveur, en amant de la contemplation , en héros de platonicisme. Il est telle page de M. de Lamartine faite pour ^rer l'écrivain qui se laisserait surprendre. 11 est tel passage de Oiarles Nodier, l'admirateur de Saint-Just, qui peut faire illusion.
Pour nous>, l'arrêté pudibond , daté du camp de Guise et qui prohibe, sous peine de mort, la présence des femmes à l'armée du Nord , n'efface point la profonde impression laissée par le poêroe d'Organt. Le vrai Saint- Just, le voila! nous l'avons retrouvé! 11 s'est peint luimême. A dislance et à travers la laie que jette sur les yeux de tout homme sa croyance politique , nous n'aurions point osé croh'e à ce que nous avions découvert , c'est-à-dire à une profonde iumioralité , à un dévergondage non-seulement de conduite , celui-là se pardonne en considération de la jeunesse, de sa fougue et de ses passions , mais de pensée, ce qui est bien pire. Si nous avions osé formuler et ari*êter une croyance pour nousmême, nous n*aurions peut-être pas osé la mettre en avant, affinner et conclure publiquement. Or gant parle |>onr nous. Ses pages, tachées de boue et de luxure, peuvent plaire peut-être à une certaine classe de lecteurs. Kll<»s n'en sont que plus infanïes. On assure que le bon hnv
TOMF. I. «S
gage est le signe distinctif d'une bonne âme; que dironsnous de rame de Saint-Just ! Si la pureté et la chasteté de l'expression sont une preuve de la pureté de la pensée et de la conscience, à quelle conclusion absolue devrons-nous nous aiTéter ! D ne peut y avoir ici place pour des circonstances atténuantes, la jeunesse et Tentraînement. Cet homme n'a jamais été jeune ; nous le prouverons en étudiant les autres ouvrages publiés si peu de temps après Organt. Le juge doit donc dépouiller toute indulgence ; c'est un devoir rigoureux pour la critique d'arracher le masque et de monti*er toute la laideur de l'ame, sans colèi*e, mais sans pitié coupable*
Un admirateur forcené de Saint-Just, un écrivain qui ose le nonuner le c Saint de la Montagne, • ne pouvant nier Organt^ appelle ce livre c une assez fâcheuse intro- » duction à cette belle vie, » et en rejette la faute, l'odieux, le crime, sur le siècle et sur l'éducation alors donnée à la jeunesse. Tout en consentant à faire la part très large aux circonstances, a la corruption du moment, à la mode poussant à la licence, il faut admettre aussi que, deux routes étant tracées, l'homme qui de son libre aribitre choisit la mauvaise en morale et en politique, mérîte toutes les duretés du reproche, toutes les amertumes du mépris. Et ce n'était ceites pas là ce que les Oratoriens de Soissons avaient enseigné à Saint-Just!
En 1789 , Saint-Just répandit VOrgant parmi ses amis. 11 osa même le mettre en vente. Camille Desmoulins alors son ami , Camille Desmoulins , dont la pudeur aussi ne se révoltait pas très facilement , annonça le livre à la fln de son sixième numéro des Révolulwna de France et
de BrabaMt daté de la fin de décembi'e 1789. Cette aunonce précise bien la véritable époque de la publication ii*Organt,
Quelle réussite eut ce poème? Nul ne pourrait répondre« n est probable qu'il resta enfoui chez le libraire qui s'^n était chargé. Nous croyons à un insuccès complet , trop juste punition d'un pareil méfait. XJAlmanach des Grands Hommes , de Rivarol et Champcenetz n'en a pas dit an mot; et cependant ce recueil biogi*aphique des poètes du temps ne laissait passer , sous le microscope ni un seul vers, ni un hémistiche « qui n'ait fait coucher • son auteur sur VAlmanach des Grands Hommes , i ainsi qu'en 1793 le disait railleusement , en parlant d'Organt, Camille Desmoulins quand il rompit avec Saint-^lust. Dari're avance que le poème ô!Organt fit beaucoup de bruit; si c'était vrai, comment se ferait-il qu'on n'en parla que longtemps après la mort de l'auteur, que personne n*en sache le premier mot, Barère lui-même qui le rcgaixie comme une allusion satirique à raflaire du Collier"? Pour preuve de cet insuccès, il suffît de dire que ce livre a clé tWîs peu acheté. On ne le rencontre donc qu'excessivement rarement dans la librairie; aussi les exemplaires en sont-ils arrivés à des prix fabuleux que seuls les bibliographes, ou les amateurs de curiosités littéraires, peuvent se décidera y mettre.
A la fin de 1701 , quand Saint-Just, dont l'exaltation d'idées était bien connue dans le canton deBlcrancourt et dans le district deChauny, crut à la possibilité de grandir avec lc?s circonstances ; quand ses discours , ses motions lies (iiibs et assemblées populaires reurent fait sortir de
la fouie et nommer cl*abord officier supérieur de gardes nationales, puis électeui* départemental; quand l'ambitieux jeune homme aspira plus haut encore , il comprit rénormité de la faute qu'il avait commise deux ans plus tôt en publiant le livre libertin dont les électeurs , honnêtes habitants de la province, pourraient lui reprocher les tendances, les ignominies, les travers d'imagination et de conduite. Heureux du silence dans les mystères duquel se cachait sa production effrontée et se hâtant de le mettre à profit , Saint-Just fit alors soigneusement reche^ cher les exemplaires de son livre. 11 le redemanda à ses amis. Il le retira de chez son libraire. S'il en périt ainsi im grand nombre, il en restera cependant une trace indélébile , d'abord dans les pages du journal de Camille Desmoulins, ensuite dans une note dont ce pamphlétaire imprudent, en écrivant la célèbi'e Letlre à DiUon^ souffleta la face de son ancien et si terrible camarade.
Voici cette note que nous extrayons textuellement de la brochure publiée par Camille Desmoulins en faveur du général Dillon arrêté par les ordres de la Convention :
c Après Legendre, le membre de la Convention qui a » la plus grande idée de lui-même , c'est Saint-Just. On
> voit dans sa démarche et son maintien qu'il regarde
> sa tête comme la pierre angulaire de la République , » et qu'il la porte sur ses épaules avec respect et comme
> uu Saint-Sacrement. Ce qu'il y a d'assommant pour sa » vanité , c'est qu'il avait publié, il y a quelques années,
> un poëme épique en vingt-quatre chants , intitulé » Organt, Or, Rivarol et Champcenetz, au microscope de * (]iii il n'y a [)as un s.'ul vers , pas un hémistiche en
» France qui ail échappe et qui n'ait lait caiieher son
> auteur sur VAlmanach des Grands-Hommes, avaient
> eu beau aller à la découverte; eux qui avaient trouve* » sous les herbes jusqu'au plus petit ciron en littérature, 1 n'avaient point vu le poème épique en vingt-quatre » chants de Saint-Just. Après une telle aveiiluixt , com- » ment oser se montrer ! »
Ces moqueries qui) Camille Desmoulins paiera de sa vie, ce souvenir insolent qui exhume VOrgant de la tombe à laquelle son auteur l'avait condanmé, suppléraient d(\jà parfaitement à la signature que Saint-Just n'a point osé apposer sur son livre anonyme, si la tradition (1) n'était encore parfaitement d'accord avec les écrits de tous les biographes pour consacrer une paternité que peut-être on pourrait dénier. C'est à ce titre que nous nous sommes emparé du témoignage irrécusable de Camille Dcsmonlins. Saint-Just e5sai(î de faire disparaître un
(1) Nous purkms do la tiadition qui est unanime poui' attrll)Uorf malgré rîil)Sonce de la signature, la paternRé de VOrgant à Saint- Just. 11 est si peu de blograi)hes qui aient va ce livre rare» et prédeux, que les rédacteurs anonymes de la Biographie de Leipsick ne le nomment pas Organt , mais Orgon , et ce(>endant cette Biographie ne date que de 1800. M. de Jouy est tombé dans la môme erreur de nom. La Biographie de Michaud , mieux renseignée , connaît les deux éditions d'Organt et sait ménie que (piohpies rares exenq)laires de la première sont accompagnés d'une clé d'interprétation.
Nous parlions tout-à-Hieure de l'ignorance complète des biogiaplies; en voici bien une preuve. L'un d'eux prétend (pie si Saint- Just ne se fût pas lancé dans la haute politi<]ue, il eût tiouvé de précieuses ressources dans son Udent littéraire ; ce (pii le ferait croire ,
•' c'est son remanpiable début (VOrganl / »
ToMi. I. «.
livi'i5 coinpromelUml ; mais Gaoïillo Dosinoulîos , qui a assisté à la naissance de ce livre, qui dans ces annonces lui a servi de parrain, qui peut parler eu pleine connaissance de cause , de vim et de tactu , de celte progéniture honteuse et qui fait honte, s'opposa ù cet infanticide et intervint heureusement pour conserver à Taveoir un document important, utile et qu'aucun eflbrt ne pourra ()lus anéantir.
Saint-Just a donc, autant qu'il était eu lui» détruit la trace di; son poème; mais plus tai*d , quand il fut envoyé à la Convention par l'Assemblée électorale de l'Aisne demi le Président lui fit comi)liment < sur ses Vertus qui ietMM- » çaient son âge » ; qtiand enfin il commença à se £ûre remarquer, à prendre rang parmi les grands révolutionnaires, soit qu'on ait voulu exploiter son succès et le bruit qui se fit autour de lui, soit qu'oa ait son^é à lui rendre un mauvais service, on réédita VOrgani sous ce titre: if es Passe-Temps, ou le Nouvel Organi par tm Député à la Convention. Evidemment, cette édition n'est pas le fait de l'auteur qui, déjà depuis longtemps, aflSchait cette austérité &natique acceptée par trop de monde comme une vérité » et la publication d* Organi eût alors singulièrement compromis cette affectation de vertu stoîque, d'empire sur soî^néme qui, seuls, ont pu donner à cette sombre figure un reflet poétique sur lequel a souffle, pour l'elTacer à tout jamais, la trop longue et trop scabreuse étude à laquelle nous venons de nous livrer.