‹ Saint-Just et la terreurChapitre 9 sur 34 · II · texte numérisé non relu

II

Voici une esquisse assez mal tracée du fulur roi de la Restauration, c Monsieur avait pour toute vertu un bon

• espni. Parce qu'il n'était pas fin , il ne fut pas dupe, i On le voit, il n'apparaît là ni méchant esprit, ni haine,

ni parti pris. Saint-Just a réservé ses colères et ses mépris pour la duchesse de Polignac , < seule rusée qui » trompa la cour, le ministère, le peuple, la reine, et » s'enrichit; elle cachait le crime sous la frivolité, fit dos » horreurs en riant , déprava les cœurs qu'elle voulait » séduire, et noya son secret dans l'infamie. » Dans ce pastiche où Saint-Just vise déjà à l'imitaiion du style nerveux et concis de Tacite, on ne peut se dissimuler la présence d'un peu de vérité et la réussite.

Voici d'autres portraits encore : c Je passe sous silence » le caractère de tant d'hommes qui n'en avaient pas , » l'imprudence et les folies du ministre Galonné ; les si- » nuosités, l'avarice de M. de Brienne. L'esprit de la cour

> était un problème; on n'y parlait que de mœurs, de

> débauches et de probité, de modes , de vertus , de chc- » vaux. Je laisse à d'autres l'histoire des courtisanes et ) des prélats , bouffons de cour. La calomnie tuait l'hon-

• neur ; le présent tuait la vie des gens de bien. Maure-

> pas et Vergennes moururent; ce dernier surtout chérit » le bien qu'il ne sut pas faire ; c'était un Satrape ver- » tueux. » Ressemblance ou mensonge, exagération ou vérité, l'homme qui écrivit ces lignes à vingt-deux ans, n'annonçait certes pas un penseur, un écrivain de médiocrt; portée.

Pour apprécier le passage qui va suivre, il faut se rap- [leler qu'il fut pensé et écTÎI eu 1791 ; à une éporpio on

loas ii'avaieiil point eacoi*e dit , ressassé et usé ce qui devint bienlôl une banalité, un lieu-commun déciamaloire à Tusage des futui'S historiens de la Révolution. « La

* cour, apW^ la mort de Vergenaes, n'offril plus qu'un » terrain d'impudicités, de scélératesse, de {^rodigaliiés , » qui achevèrent la ruine des maximes. La bassesse des

* courtisans se peut à peine concevoir ; la politesse cou- » vrait les plus lâches forfaits ; la confiance et Tamitié » naissaient de la honte de se connaître, de l'embarras » de se tromper; la vertu était un ridicule; Tor se vent dait a Toppi^obre ; Thonneur sc' vendait aussi au poids » de Tor ; le boulevei*sement des fortunes était incroya- » ble. La cour et la capitale changeaient tous les jourede » visages par la nécessité de fuir ses créanciers ou de ï cacher sa vie ; l'habit doré changeait de mains ; parmi » ceux qui l'avaient porté, l'un était aux galères, l'autre » en pays étranger, et l'autre était allé vendre ou pleu-

» rer le champ de ses pères L'avidilé du luxe tour-

» mentait le commerce et mettait aux pieds des riches la

* foule des artisans. C'est ce qui maintint le despotisme ; » mais le riche ne payait point , et l'état perdait en force » ce qu 11 gagnait en violence. »

11 ne faudi*ait pas croire que cette amertume des reproches, ce profond mépris, Saint-Just le réserve aux puissants du jour, à ceux qui se drapent dans leur honte aux sommités de la société. Nous l'avons annoncé : il professe le même dédain pour le peuple ; c'est presque de l'aversion, presque de l'horreur, t La postérité se pourra > figurer à peine combien le peuple était avide , avare , » frivole, combien les besoins que la présomption hii

» avaîl forgés le mettaient dans la dépendance des grands; > en soite que les créances de la multitude étant hypo- » théquées sur les grâces de la cour, sur les fourberies » de débiteurs, la tromperie allait par reproduction jus- » qu*au souverain , descendait ensuite du souverain jus- » que dans les provinces et formait dans Tétat civil une 1 chaîne d'indignités. Tous les besoins étant exti*émes, » impérieux , tous les moyens étaient atroces. >

Plus loin, Saint- Just apprécie en ces termes remplis d'indignation les horribles journées de juillet et d'octobre 4789, les massacres populaires. L'écrivain humain de 1791 n'avait pas deviné régorgeur systématique du Comité de Salut Public : t Le peuple n'avait point de mœurs ; mais il était vif. L'amour de la liberté fut une saillie , et la faiblesse enfanta la cruauté. Je ne sache pas qu'on ait jamais vu , sinon chez des esclaves , le peuple porter la tête des plus odieux personnages au bout des lances, boire leur sang, leur arracher le cœur et le manger. La mort de quelques tyrans à Home fut une religion. — On verra un jour , et plus justement peutêtre, ce spectacle affreux en Amérique; je Tai vu dans Wms ; j'ai entendu les cris de joie du peuple effréné qui se jouait avec des lambeaux de chair : Vive la liberté , vive le roi et M. d'Orléans!.... (page 9). — L'emportement et la sotte joie avaient d'abord rendu le peuple inhumain ; son attention le rendit fier ; la fierté le rendit jaloux de sa gloire ; il eut im moment des mœurs.... (page 11). — La conduite du peuple devint si fougueuse, son désintéressement si scrupuleux, sa rage si inquiète, qu'on voyait bien qu'il ne prenait conseil que de lui-

» même. Il ne respecta ri^ii de superbe ; son bras sentait k l'égalité qu'il ne connaissait pas. A peine la Raslille

> vaincue, quand on enregistra les vainqueurs, la plu-

> part n'osèrent dire leurs noms ; à peine furent-ils ras-

> sures, qu'ils passèrent de la frayeur à l'audace. Le » peuple exerça une sorte de despotisme à son tour ; la » famille du roi et l'Assemblée des Etats marchèrent capi tives à Paris, parmi la pompe la plus naïve et la plus 1 formidable qui fut jamais. *

Voilà ce que pensait du peuple ce jeune homme qui déjà appréciait si justement l'instrument terrible et à la foissi misérable dont il étudiait alors le maniement et l'emploi. Sûr appréciateur du peuple, Sain t-Just rédige même déjà la formule sententieuse des moyens à son usage pour le dompter: t Quiconque, après une sédition, aborde le peu- » pie avec franchise et lui promet l'impunité , l'épouvante » et le rassure , plaint ses malheurs et le flatte , celui-là est » roi. > La plupart des historiens de lu Révolution s'étonnent du succès de Saint-Justdans une si tendre jeunesse ! Ils ne connaissent pas les livres deSaint-Just. Ce n'est pas tant le succès que nous admirons , que l'effrayant esprit de suite avec lequel ce succès fat préparé.

Plusieurs chapitres consacrés à l'étude de Necker, de Lafayette , de l'Assemblée Constituante et de son esprit , n'ont plus aucun attrait de curiosité*, quand une fois l'on s'est laissé violemment saisir par la stupéfaction apportée |)ar le spectacle d'un homme encore si jeune et déjà si profond , que le mépris de l'humanité conduit par la main vei's une expérience si immense et si dangereuse, vers un désonchanlement si complet et si fécond on résultats.

A notre avis, Saiiil-Jfust est aussi effrayant dans ses livres de 1789 et 1791 qu'au Comité de Salut Public en. 4793 et 1794. Le vulgaire frissonne devant le sang versé, devant le résullat ; nous tremblons , nous , devant la pensée qui précède et nécessite la Terreur et les exécutions. Ces éclairs qui échappent à la prudence de la rédaction , illuminent de temps à autre la sombre figure de Saint-Just, et font pressentir son implacable résolution de ses dernières années.

Mais bientôt l'auteur se rappelle qu'il n'est pas arrivé et que, pour arriver, il ne faut point effrayer ceux qui lui doivent servir de marche-pied. Il comprime ses élans, fait taire sa pensée trop audacieuse. Les électeurs croient toujours à la Monarchie ; il leur répète , et peut-être estil encore sincère, que l'état monarchique est en rapport avec la t complexion de la France. » — « Les vieux ré-

> publicains se dévouaient aux fatigues, au carnage, à » l'exil , à la mort pour l'honneur de la Patrie ; ici , la » Patrie renonce à la gloire pour le repos de ses enfants,

> et ne laur denvàudeqnaX'à conservation. » (Page 24). (l). « Je prie qu'on examine combien est saine la complexion

( 1 ) i> mol conservation , mol très-neuf alors , est employé une seconde fois h la page 2i dans ce passage : « La poliliciue ancienne » voulait que la fortune de l'Etat retournât aux particuliers; la po- » lilique moderne veut que le bonheur des particuliers retourne à » l'Etat. La première rai)portait tout à la conquête, parce que " l'Etat était petit , entouré de puissances et que de son destin dé- » pendait le destin des individus. La seconde ne tend qu'à la " conservation, parce que l'Etat est vaste, et que du destin des > individus dépend le destin de l'Empire. »

— Ii4 —

>• de la France ; la présoniptioD n'esl point l'âme de ladé- ^ uiocratie , mais la liberté modérée ; la violence n'est » point le ressort de son aiistocratie , mais l'c^llté des » droits ; la volonté n'est point le molnle de la Monarchie, h mais la ju^tier, • (Page 25).

Pardessiis tous les chapitres de ce livre incohérent , et avant tons , celui < De la yaUire de la Monarchie , » est curieux «a digne de toute notre attention.

Si l'on s'en rapporte aux textes , Saint-Just croit encore à la Monarchie , à la perfection de son essence , ù sa |.ossibilité , à l'amour que lui porte le pays. — c La Mo-

> narchîe, au lieu d'ordres moyens dans le peuple, par » où circule la volonté suprême , a divisé son territoire en k une espèce de hiérarchie qui conduit les lois de la lé- » gislation au prince , de celui-ci dans les départements , * de ceux-ci dans les districts , de ces derniers dans les » cantons ; en sorte que l'empire , couvert des droits de i l'homme comme de riches moissons , présente partout » la liberté près du peuple , l'égalité près du riche, lajus- » tice près du foible. U semble que l'harmonie morale

> n'est sensible qu'autant qu'elle ressemble à la i*égula- » rite du monde physique. Qu'on examine la progression V des eaux depuis la mer qui embrasse tout jusqu'aux » ruisseaux qui baignent les prairies , et l'on a l'image » d'un gouvernement qui fertilise tout. » (Page 41).

Saint-Just essaie le tableau de la Monarchie sous Louis Xlll quand Richelieu abat la noblesse détestée ; ' sous Louis XIV quand la guerre et la vanité déciment cette noblesse que le Monarque s'efforce d'user parce qu'il la redoute encore; sous Louis XV quand l'aristoci^atie ,

perdue de corruption , consomme sa propre ruine par le suicide. Sous Louis XVI , ia Monarchie n'a plus de noblesse et devient t populaire. Peut-être est-ce un paradoxe en

> politique qu'une Monarchie sans bomieurs et un trône » qui, sans être électifcommee»5loscovie, ni disponible » comme au Maroc, fût ime magistrature héréditaire

> plus auguste que Temptre même. J*ai dit que la Monar- » chie était sans honneurs , parce que le monai*que n'en i est plus la source , mais le peuple dispensateur des

> emplois ; elle a toutefois une vertu relative qui sort de » la jalousie et de la vigilance dont elle-même est le motif » et rob)et. Je parle de l'esprit fondamental de la Monar- » chie; elle paraîtra toujours populaire, quel que soit • son penchant vers la tyrannie, comme le peuple se » trouvera zélé pour la Monarchie, quel que soit l'amour » de la liberté. La Monarchie n'aura point de sujets ; elle p appellera le Peuple ses enfants, parce que l'opinion

> aura rendu le despotisme ridicule; mais elle n'aura pas

> plus d'enfants que de sujets ; le Peuple sera libre. Son » caractère soutient la bienveillance , parce qu'elle aura » la liberté à ménager, l'égalité à reconnaître, la justice » à l'cndre. Elle observera les lois avec une espèce de

> religion pour n'avoir point à se départir do sa volonté, » ou pour réprimer celle de tout autre ; elle sera com- » pâtissante quand elle essaiera la tyrannie, sévère quand » elle soutiendra la liberté. Le Peuple la chérira , parce

> que son cœur s'endormira à la mollesse et ses yeux à » la magnilicence ; cependant son imagination se fera un » piéjugé de la liberté. L'illusion sera une patrie. » (Page

TOMF. I. 11

On sent ht les rémi'.iisceDces de Machiavel , un des auleni-s lavoi is deSaint-Jusl. Ou les coastatera mieux encore plus tard, quand, dominateur de la France, il fera passer dans la pratique la lluH>rie du m dire posant en principe que le passage d'une Royauté à une Hépubliqne doit tonjouis être marqué par un coup terrible porté sur les ennemis de la Révolution, t et que qui rétablit la liberté 1 et u*imnw!e pas les enfants de Brutus^ ne saurait se sou» » tenir longtemps. • (I)

Mais revenons à Tétude de VE^prit de la Révolution.

Pour ne pas laisser de doute sur la pensée de confiance en rinslitution monarchique, le futur républicain, le futur conventionnel , le futur légicide, le futur dictateur explique qu1l n'a pas toujours eu foi dans le jeu facile et régulier des institutions créées par la Constitution de 4790: • Au premier coup d*œil, comme beaucoup d'aui très , j*ai cru que les principes de la Constitution de » Fi'ance, incohérents par leur nature, s'useraient parle » mouvement et ne se lieraient pas; mais quand j'ai pé- » nétré l'esprit du législateur, j'ai vu sortir l'ombre du » chaos, les cléments se sépat^er et créer la vie. > Alors, l'enthousiasme le gagne. La France constitutionnelle apparaît à ses yeux comnie un Eldorado ; c'est le meilleur des mondes possibles. « On ne présumait pas que la Dé-

(1) On doit poser comme un axiome i>oIitiquc qu'un Peuple corrompu qui \\i sous un Piince , ne peut devenir libre , quand même ce Prince serait exterminé avec toute sa famille.... Pour ramener régalité parmi les citoyens , il faut des moyens extraordinaires que peu savent ou peuvenl employer. (Macbiavel. La République. r.haï>itre 1 4 , D'un Peuple corrompu que le hasard fait libre.)

i mocratie d'un grand empire put produire la liberté, 1 que l'égalité pût naître de TÂristocratie , et lu justice » de la Monarchie ! La Nation a reçu ce qui lui convenait 1 de libertt' pour être souveraine ; la Législation est devenue » populaire par Tégalité; le Monarq^fc a conservé lapuis-

> sance dont il avait besoin pour être juste. Qu'il est

> beau de voir comment tout a coulé dans le sein de

> rétat monarchique que les législateurs ont judicieuse- 1 ment choisi pour être la forme d'un grand gouverne-

> ment! La Démocratie constitue, l'Aristocratie fait les

> lois, la Monarchie gouverne! > (Page 47.)

Alors, il sacrifie à l'idéal de la Monarchie l'idéal de la République. Que sont les Républiques anciennes à côté de la France nouvelle ! c A Rome, ù Athènes, à Carthage, i les pouvoirs étaient quelquefois une seule magistrature; » la tyrannie était toujours près de la liberté ; aussi on 1 établit des censures de diverses manières. En France , » il n'est point de Pouvoirs à proprement parler ! Les lois 1 commandent seules ! Leui*s ministres sont comptables 1 les uns envers les autres , et tous ensemble à l'ophiion

> qui est l'espntdes principes. • { Page 47.) — La cons- » tilulion de Rome était la liberté; l'esprit public la » vertu; l'opinion la conquête. Au Japon, la constitution » est la violence; l'esprit public la crainte; l'opinion le » d('*sespoir. Chez les peuples de l'Inde , la constitution » est le repos, l'esprit public le mépris de la gloire et de • l'or, l'opinion l'indolence. En Franco, la constitution » est la liberté, l'égalité, la justice; l'esprit public la

> souveraineté, la fraternité, l'assurance; l'opinion la

> Nalion, la Loi et le Roi. »

Au milieu de ces pompes de Femphase , de ce style dogmatique à la Montesquieu, il est bon de dégager la croyance. Disposé à la i*évolte comme tout jeune homme, aux aspirations républicaines par son éducation du collège , par ses études et ses fréquentations , Saînt-Just subissait cependant Tinfluence du milieu où il avait vécu. On ne songeait point encore, surtout en province, à cette République dont si peu de temps séparait ceux qui l'osaient rêver et espérer dans la solitude de leur âme. Condorcet venait d'écrire le mot Képublique en tête d'un nouveau journal ; il croyait ne semer que pour les siècles futurs. Robespierre s'ignorait encore et surtout ne s'était pas prononcé. Quant à la boui^eoisie à laquelle Saint- Just s'apprêtait à demander un mandat de député, elle était profondément monarchiste, sinon royaliste; le mot République reffrayait inslinctivement. 11 n'est donc pas étranî^e que le Hvre de Saînt-Just reflète l'opinion de la majorité en vue de laquelle il écrivait. Peut-cire bien aussi flottait-il irrésolu. Nous n'osons pas parler de ses convictions: ordinairement, il faut aller les chercher autre part que dans un" brochîire électorale. Quel que soit donc le jugement à porter sur le véritable état de son ame au moment où il traça les pages de V Esprit de la Conslitutiony son opinion écrite sur la Monarchie, ses perfections et son utilité, n'en restera pas moins comme un étrange contraste avec tout le restant de sa vie et de sa pensée d'adolescent et d'homme fait. C'est à ce titre que nous nous sommes si longuement appesanti sur les nombreux passages qu'il a consacrés i\ cette Monarchie si vantée en MS)\ , si haïe tout-à-l'hi'ure, si calomniée, si martyrisée

justement par celui qui vcuait de la célébi'er avec tant de chaleur!

Et que dirons-nous de cette douceur, de cette modération imposées par le jeune philosophe a tous les gou^ vememcnts ? A Tentendre , un peuple n*est qu'une famille gouvernée par un père , et les pères savent-ils punir? Et les pèri5S doivent-ils punir? Saint-Just avait sans doute lu le discours de Robespierre contre la peine de mort , quand il écrivit son chapitre Z>^ la Force répressive civile» L'élève des philosophes se révolte contre ses maîtres. Jean- Jacques n'était pas digne de pardon, quand « il justifia le » droit de mort, » Tout-à-l'heure, le peuple formait une grande famille d'enfants , de frères* Une fiction nouvelle le transforme en une immense réunion d'hommes vertueux, f Peuple vertueux et digne de la liberté , rompez, i*ompez toute force particulière qui est une indépendance du souverain. Qui vous répondra de votre vie et de votre bien , me dira-t-on ? Que vous importe une force dont vous ne sentirez jamais l'empire et qui n'est que pour les méchants ! Va-t-en , lâche , à Constantinople ! Va-t-en vivre chez un peuple que la nature de ses lois rend scélérat , où le sceptre est un gibet! Moi, je ne consens a subir aucune loi qui me suppose ingrat et corro.mpu ! » (Page 113). — Si le peuple ne peut communiquer le droit de souveraineté, comment communiquera-t-il les droits siu* sa vie ! Avant de consentir à la mort, il faut que le contrat consente à s'altérer, puisque le crime n'est qu'une suite de cette altération. Or , comment le contrat vient-il à se corrompi'e ? C'est par l'abus d(îs lois qui laissent les pas-

TOMK l. H.

> sioiis s*éveiller et ouvrent la porte à resclavagc. Armez- » vous contre la corruption des lois ; si vous vous armez » contre le crime , vous prenez le droit pour le fait. — » Remarquez qiie lorsqu'un peuple emploie la force ci- » vile, on ne punit que les crimes maladroits , et la corde

> ne sert qu'à raffiner les fripons. Rousseau, tu t'es » trompé! C'est, dis-tu, pour n'être pas victime d'un as- » sassin que tu consens à mourir si tu le deviens ; mais tu » ne dois pas consentira devenir assassin ! Mais tu violes » la nature et l'inviolabilité du contrat! Et le doute du

> crime suppose déjà qu'il le sera possible de t'enhardir » à le commettre ! » (Page 114.)

On sait comment le doux auteur de VEsprit de la Constitution viola plus tard la nature et Vimiolabilité du Contrat. On sait son inflexible dureté, son mépris de la vie de SCS semblables , les innombrables condamnations à mort prononcées sur les ordres du Comité célèbre dont il fut le membre le plus actif, le pins influent, le plus inexorable , Cherchons donc dans ses livres ce qu'il pensait de la sévérité des lois , des châtiments , des supplices, c Chez »lcs despotes, "écrit-il, sans se douter que plus tard il dépassera de bien loin tous les despotes, « la police est le » frein de l'esclavage ; la peine est terrible. Dans les gou- » vernements humains , elle est le frein de la liberté ; la » peine est douce et sensible. — Dans le despotisme, tout B est délit, sacrilège, rébellion; l'innocence est salut, » pitié, pardon. » (Pages 115, 116.) — Un tribunal pour » les crimes de lèze-nation est un verlige de la liberté ,

> qui ne peut se supporter qu'un instant. (Page 117.) — » \a\ procédure criminelle des Anglais est sage, humaine,

savante; leui*s lois pénales sont crudies, injustes, féroces. Se peut-il que le premier pas qui avait conduit ce peuple à la vérité , ne Tait point conduit à la modération? On y sauve à la vérité l'innocent, mais on y assassine le coupable. On admire depuis longtemps cette philosophie de l'esprit public anglais qui n'attache aucune honte aux supplices. Je ncî Siiche point (ju'au Japon, à Carthage et chez les Sires féodaux, l'opinion ait été salie de rien de si atroce. Ce n'cist donc que du sang qu'il vous faut ! Et pourquoi des tourments , s'ils ne sont exemplaires!... Quand un Etat est assez malheureux pour avoir besoin de violence, il a besoin d'infamie. Si vous ôtez l'infamie, les tourments ne sont plus que des cruautés juridiques et stériles pour l'opinion. Le supplice est un crime politique et le jugement qui entraîne peine de mort un parricide. Qu'est-ce, je le demande, qu'un gouvernement qui se joue de la corde , et qui a perdu la pudeur de Véchafaud f Et Von admire (le semblables férocités .'... // faut tout dire : Les lois qui régnent par le bourreau périssent par le sang et Vinfamie ; car il faut bien qu'elles retombent sur quel' qu'un!... La preuve que ces supplices sont indignes des hommes , c'est qu'il est impossible de concevoir le bourreau ; aussi fallaiUl ne point les déshonorer , pour que la barre ne déshonorât point... Je ne vois que des Constitutions pétries d'or, d'orgueil et de sang^ et je ne vois nulle part la douce humanité , l'équitable modération qui devaient être la base du. traité social.... En vain , quand on est sorti de la sagesse, veut-on y rentrer; les remèdes seront plus terril>les que le mal ; la probité sera IV

-- loi -

> pouvante ; le» loië périront mirl'éckafaud..^. Mailieurau

> gouoememeiU qm ru* peut êe pasmer de l idée de» tortures 9 et de V'mfamie!... » (Page» 119^ i^, iil.) — «Lar- » bre du crime est dur ^ la racine ea eâi tendre ;. rendes

> le» homme» meilleur» qu*il» ne sotU et ne le» étrangle:^ I pa»... (Page iiâU — Plu» la république est ^teitifii^,

> piui^ les lois doivent être daiœe»,... > (P^ge ^).

Nous pourrions multiplier à Tintini ces citations dont les unes sont le pins dur châtiment de la facilité avec b- (pieile Soint-Just versa le sang ^ dont les antres forment autant de prophéties et de pressentiments de maibeur , et dont toutes, sans en excepter une, établissent, sur ki base solide d'une preuve impossible à détruire ^ Tîneroyabie différence à constater entre les parole»^ le» écrit» de ces prétendus moralisateurs, de ces réfonmtfeur» des peuples et des sociétés , et leurs actes- plu» tard quand il» ont escaladé le pouvoii*. Comprend-H>n que Saintriust ait passé par ce livre et ces théories pour airiver au Comité de Salut Public ! Estrce inconséquence ' oubli d'une pn^ mière opinion? désaveu des théories qui gênent? Woii point. Saint-Just a goûté à la coupe du pouvoir; il y a trempé ses lèvres ; il s'y est enivré , et il ne veut plu» »en séparer; on veut la lui arracher; on lutte contre hâ et il égorge ! C'est l'histoire de toutes les minorité» violentes qui ODt une foi» triomphé et qu'on discute.

Et pourquoi essayonsHious une explication , un commentaire ? Peut-il y avoir à ces phrases empreintes de tant de êensibilité , un meilleur commentaire que le» interminable» et sanglantes jom-née» de janvier I7î)3 à septembre 17.>4? Après sa mort, l'omim' m#»me de ce jeime

homme vertueux et sensible pousse encore des centaines de victimes sous le fatal couperet !

Sîiint-Just a voulu nous donner plus loin une idée de ses connaissances en économie politique. Dans une série de chapitres, il nous apprend ce qu'il pense de Timpôt, de Fagriculture , des rentes viagères , de Taliénation du domaine public , des assignats , des lois du commerce, des forêts, des monuments publics.

La théorie de Timpôt seule présente un certain intérêt d'étude. 11 croit à la nécessité des taxes somptuaires sur le revenu, et repousse en principe toute perception sur le commerce , € qui seul peut faire vivre et fleurir un » état libre , tandis que le luxe Tempoisonncra bientôt. » Selon lui, il est donc nécessaire que les impôts pèsent sur la consommation et point sur le négoce dont la liberté industrielle « est la source de Tégalité politique. » On est avare de ce qu'on gagne , on est prodigue de ce qu'on achète, dit Saint-Just, renversant, dans Tintérét de son système , la vérité et n'en tenant aucun compte ; le commerrant, en effet, paie volontiers, facilement l'impôt qu'il regarde alors comme faisant partie des frais généraux amenés par toute entreprise commerciale , tandis que le particulier voit avec peine son revenu, qui n'a jamais chance d'augmenter, se diminuer au contraire par une chai'ge de plus , par une dépense énorme s'il faut que les propriétés et le luxe, presque seuls, alimentent les ressources et les dépenses de l'Etat.

Il pense plus justement quand il aflirme que le tribut sur les terres, s'il n'est point invariable et léger, est une ahsiidité morale. Saint-Just proscrit les rentes viagères,

c'est-à-dire les rentes sur i Etat , et les appelle un abus de la tyrannie. Il croit qu'elles détruisent l'amour de la patrie , en ce sens que Thomme auquel manque Tattrait et la nécessité du travail et de refforl , n*a plus d'entrailles, devient égoïste et inutile. L'aliénation du domaine public lui paraît une nécessité et surtout une excellente opération menée ù bien par la prudence de l'Assemblée Nationale qui, « prévoyant que la vente des » biens nationaux serait rendue difficile par les frayeurs » des capitalistes et la rareté du numéraire , rassura les » uns par la force des lois et remplaça l'autre par une spé- » culation habile ; la Nation encore épouvantée répugna » d'abo»*d ; la morale entraîna tout. >

Quant aux assignats , Saint-Just ne se prononce point aussi nettement. Peut-être elTiayé par les aspérités scientifiques d'un sujet diOlcile et abstrait à traiter, il se tire d'affaire à l'aide d'une phrase à effet : f Etablissez chez » un peuple la vertu politique, faites en sorte que cette 1 nation se fie à ses lois parce qu'elle sera sûre de sa li-

> berté , mettez partout une morale ù la place des préju-

> gés habituels , et faites ensuite des monnaies de cuir ou » de papier; elles seront plus solides que l'or. » Plus tard, nous le verrons écrire une page magnifique sur l'abus du papier-monnaie.

Le livre de YEtpril de la Révolution contient encore quelques pages peu intéressantes et dans lesquelles Sainl- Just s'occupe du Droit des gens qu'il refait à sa façon , de l'amour de la pairie , de la paix et de la guerre , des ambassadeurs, du Pacte de Famille , des alliances, des années de terre e» de mer. H y a là les rêveries de tous

les rêveurs , de l'abbé de Saint-Pien*e , de Rousseau , de Mably, de Montesquieu , rien de neuf enfin, si ce n'est cette maxime si peu connue des l'évolutiounaires , ou plutôt dont les enseignements sont si peu sui\is par eux : f II est beau de ne prendre les armes que pour défendre

> sa liberté ; celui qui attaque celle de ses voisins fait peu

> de cas de la sienne. > C'est la condamnation la plus s'jnsée de cette propagande que les sectaires de Robespierre et de Saint-Just ont érigée de nos jours à l'état de système , de nécessité sociale , de devoir même , propagande qui désole l'Europe depuis tantôt vingt ans et qui perdra peut-cire les sociétés moderaes.

De cette étude, de ces citations , on pourrait conclure à un livre toujours sage, loujours modéré, à une philosoï)liie loujours bonne et douce. On se ti'omperait. Parfois l'ardent jeune homme de 1789 se retrouve : la passion fait explosion.

11 s'occupe par exemple de la vente des biens du Clergé on de leur atlribuiion à l'Etat et aux communes. On sait la barbarie des nouveaux propriétaires, leur incuiie et loar mépris de l'art, des richesses archéologiques mises entre leurs mains, confiées au patriotisme, à la civilisalion et au goût de la Nation par la loi nouvelle. « Tout le ) monde pouvait bâtir et réparer, » dit Saint-Just (page .*>:2), et il ajoute : « Mais les communes ont surtout mon- V Irélcur sagesse en détruisant , en anéantissant. »

11 tiaite du christianisme , par exemple , et il s'écrie : t L'Assemblée Nationale a refusé de déclarer la religion

> catholique celle de l'Etat , et elle a bien fait ; c'était une

> loi de fanatisme qui ofit tout perdu. »

?on (liiipilnî De lu Jeunesse et de V Amour, par exemple encore , nous rappelle fâcheusement certaines licences coupables de la poésie d'Orgnnt : c Les grands Icgisla- > teurs se sont distingués surtout par la hardiesse de » leurs institutions à l'égard de la Pudeur. » U ne voudrait pas qu'on crût à son désir de rappeler les coutumes effrontées de Sparle, les témérités impudiques du gymnase où les jeunes garçons et les vierges s'exposaient dans la plus complète nudité de la lutte à la curiosité immodeste de tout un peuple ; mais il regrette que ces coutumes semblent éti'anges. Ix'S peuples modenies t ne sont )• délicats que parce qu'ils sont corrompus. — La France » doit envier à un peuple voisin cet heureux Uunpérament » qui fait qu'on s'y mésallie sans hon(e; mais ce n'est » point osse^ : il faudrait que ce ftlt avec honneur. Quel » que soit le principe de ces usages, il est favorable à la » liber lé. // venge la nature^ comme la loi de» Cretois ra- » mène le naturel en permettant Vinsarrection et da li' » ccnce. » (Pages 04, 65.) Aussi ne nous étonnerons-nous pas trop du singulier regret que Saint-Just manifeste hau. tement de ne pouvoir aller passer sa vie au milieu des sauvages ; la pudeur leur est inconnue ; ils n'ont point eu besoin que la loi Cretoise leur enseignât à venger la nature par la licence , et il avait alois raison de s'écrier en parlant des Louta-Ouas : « Heureux pays ! vous êtes loin » de mes yeux et près de mon cœur ! »

Ces prédispositions ihéoriques a la licence élevée jusqu'à la légalité, nous préparent heureusement a cette série de maximes si profondément marquées au coin de la vertu la moins discutable : « Une fille que la faiblesse a

> trompée n'est point criminelle envers les lois de son* » pays : Les lois seules smit covpables envers elles. Un pi*é- 1 jugé la déshonore ; elle n*est que malheureuse. — » Toute patrie vertueuse se rendra la mère des infortunes

> à qiM la honte aura refusé le lait et les caresses de la » Nature. Les lois sont coupables encore envers le bâtard ;

> elles persécuUnl un misérable qu'elles devinaient con- 1 soler. — Plus les mœurs sont gâtées, plus l'opinion est » sévère. Une bonne Constitution confond les préjugés et 1 guérit les mœurs. > (Page 70.)

On le voit : il y a de tout dans ce livre bizarre, où tant de sujets ont été effleurés et si peu étudies. A chaque page y on se heurte â des alTirmations brutales qui tiennent lieu de discussion. A chaque page on rencontre un paradoxe qui revêt l'appai'ence et la rédaction d'un axiome. Science politique, science momie, philosophie, religion, tout est réduit en sentences par cet esprit dogmatique et qui, au lieu d'analyser, synthétise et devient souvent inintelligible à force de concision. Voilà par exemple une définition des mœur^ : c Les mœurs

> sont les rapports que la Nature avait mis entre les

» hommes ; ils comprennent la piélé filiale , l'amour et

» l'amitié. Les mœurs dans la société sont encore ces

» mêmes rapports, mais dénaturés. La piété Glîale est la

» crainte, Tamour la galanterie, ramitic la familiarité.

» La France, on peut le dire, n'a dans ses mœurs civiles

I ni vertus, ni vices; elles sont toutes de bienséance; la

» piété filiale est le respect, l'amour un nœud civil,

» l'amitié un amusement, et toutes ensemble l'intérêt. »

« Le duel n'est point un préjugé, c'est une manière]; Tome I. il

j> celui-là est un vice de la Conslitution , celle-ci un vice » de l'esprit public. »

« Les lois ne sont point des conventions ; la société en » est une. Les lois sont les rapports possibles de la na- » ture de celle convention. »

Nous ne pouvons doinier que de l'ares exemples et les choisir au hasard. Le livre de Saint-Just regorge de ces définitions qui vous arrêtent ù chaque instant, de ces phrases prétendues profondes et dont l'esprit fatigué aperçoit difticileraent le sens, les prétentions, les corrélations. C'est la philosophie la plus abstraite et la plus h<hissée de ronces. A la lecture même studieuse et lente, on ne saisit pas bien la nécessité qui força Saint-Just ù s'envelopper de nuages et d'obscurités, à moins qu'on ne iiii suppose le désir de s'imposer par l'étonnement, par cet effet toujours puissant et sûr de l'apparence de la ])rofondeur sur le vulgaire qui ne comprend pas et n'a guère le loisir ou la volonté de comprendre.

Il règne d'ailleurs dans le livre de l'Esprit de la Révohnioa et de la ComtUution un étrange décousu, une absence complète de logique. Un chapitre n'amène point un chapitre. Une idée n'enfante pas une idée ou une déduction du même ordre. La Saint-Just traite des mœuis civiles, et là du régime féodal; puis inunédiatement il écrit une pensée sur l'éducation, sur la Jeunesse et Taniour. S'il y a quelque connexité entre un chapitre sur \o. divorce qu'il désapprouve et un autre sur les mariages clandestins, sur l'infidélité des époux, rien ne motive le voisinage et le contact d'une tirade sur le duel « enfant ^ du despotisme et de la liberté , l'un qui gâte les lois et

» l'autre les hommes, ce qui fait que la violence doit » décider entre eux. » I/armce de ligne , « dont la na- » turc est la servitude, » emboîte le pas avec la Garde nationale « dangereuse institution » , et coudoie tout un trvLité SUT la Religion y la Théocratie et le Christianisme.

Nous ne pensons pas nous tromper en affirmant que Saint-Just écrivait, jour par jour, heure par heure, tout ce qu41 pensait soit sur un événement accompli, soit sur un des nombreux sujets qui se discutaient ou à la tribune, ou dans la presse, ou dans les livres, ou dans les brochures que ces temps d'agitation enfantaient chaque matin. La vieille domestique de Blérancourt nous confirme dans notre pensée, quand elle dit que Saint-Just écrivait sans cesse sous sa charmille favorite. Ce sont ces lambeaux de pensées empruntées soit à ses lectures , soit à ses journaux, soit à ses propres inspiraiions modifiées ensuite pour les nécessités de l'élection , qu'alors il ajusta plus ou moins péniblement les uns aux autres. 11 crut faire un livre en réunissant ces fragments, ces bribes d'idées, ces lambeaux de méditations. De ces feuillets épars , précédés d'une préface et suivis de quelques pages de conclusion , rangés d'abord dans l'ordre chronologique, ensuite d'après une apparence plus ou moins sérieuse, plus ou moins trompeuse, de relations, d'attraction, d'affinité, il composa ce receuil qui manque d'ensem])le et d'unité, à la rédaction et à l'assemblage duquel la logique ne réclame aucun droit.

Cette confusion devait-elle blesser les lecteurs auxquels s'adressait le jeune ambitieux? Nous ne le croyons pas. Celte confusion du livre se trouvait être l'élnl habilui^l ôa

la grande généralité des esprits dans la bourgeoisie. On voulait la Koyauié qu'on aimait encore, et on en discutait l3 principe. On détestait cette noblesse et ce clerçé dont on s'arrachait les dépouilles , et on couvait d'effroyables ardeurs pour cette aristocratie qu'on allait renverser pai'ce que tous ne pouvaient y arriver , et on prétendait respecter cette religion dont on avait tant ri avec les philosophes. La bourgeoisie avait la tête et l'esprit bourrés de maximes sur l'indépendance et la liberté, et commençait ù s'apercevoir que ces idées, démuselées, allaient avoir besoin de digues puissantes et qu'on ne savait où trouver. Cette bourgeoisie , instruite par ses journaux, et quelle éducation! savait un peu de tout, parlait beaucoup de tout , n'avait pas de vrai savoir. Résultat moral et intellectuel de l' Encyclopédie, il se présentait ù elle un jeune homme qui lui redisait en termes mystiques ce qu'elle savait , ce qu'elle pensait ou à peu près , et cela tout aussi peu coordonné dans le livre que dans les esprits. Avec toutes ces qualités négatives , le livre de Saint-Just portait l'empreinte d'une emphase prophétique qui dut passer pour une immense portée de jugement, pour de la profondeur, pour du talent. n nous semble donc impossible qu'il n'ait point conquis un certain succès que n'avait point eu VOrgani, que n'aiu*aîent pu avoir les Fragments des Institutions y brochure trop itidicale, effrayante de nouveauté et d'audace. Destiné à agir sur la bourgeoisie , le livre de V Esprit de la Révolution, très bourgeois, sinon dans la forme, du moins quant h la pensée qui oscille, n'a point de précision, et

nose se prononcer; ce livre, disons nous, décida done et par conséquent le succès de Saint-Just.

La bourgeoisie, en efTet, avait applaudi d'abord aux harangueui*s du Palais-Royal ; c'était son premier sentiment que Saint-Just avait dépeint avec tant de vérité en ces termes ( page 32) : «Tout ce qui porte atteinte à une Constitution libre est un crime affreux; la moindre tache gagne tout le corps. Il n'est rien de plus doux pour Toreille de la liberté que le tumulte et les cris d'une Assemblée du peuple ; là s'éveillent les grandes âmes; là se démasquent les indignités; là le mérite éclate dans toute sa force ; là tout ce quî est faux fait place à la vérité. Le silence des comices est la langueur de l'esprit public. Le peuple est corrompu ou jaloux de sa gloire. > Mais bientôt la bourgeoisie s'effraya de ce dévergondage, de cette audace des Camille Desmoulins, dos Marat, des Loustalot, des Carra, des Saint-Hurugues, décent autres ; elle dut alors vivement approuver ce blâme énergique adressé par Saint-Just aux orateurs de la foule : « Le calme et l'esprit de nos monarchies ne demande » point qu'on discoure dans les places publiques ; cela » nirait guères que dans de pressants périls, comme aux » jours de la prise de la Bastille ; on ne s'aperçut jamais » plus qu'à cette époque combien l'esprit et bien plus en » core l'esprit humain brûlaient pour la liberté. Mais ces > orateurs, qui préparaient alors la Constitution, au- * raient ensuite l)ouleversé le gouvernement paisible. » I Page i2i.)

La l)ourgeoisie, voulant de la religion, non pour elle

ÏOMK i 1-2.

comiK* priiicipe, mais pour le peuple comme lien puissaai , comme temps d'arrêt, comme sanction pénale dans un autre monde, crovait aussi et disait aussi avec Saint- Just que ( le mépris pour les choses du monde , le par-

> don des injures , rindifférence pour Tesclavage ou la

> liberté , la soumission au joug des hommes , sous pré- » texte que c'est le bras de Dieu qui s'appesantit, tout cela

> n'est pas l'Evangile , mais son travestissement ihéocra-

> tique ; l'Evangile n'a voulu former que l'homme et ne » s'est point mêlé du citoyen, et ces vertus que l'escla- » vage a rendues politiques ne sont que des vertus pri- » vécs. > Avec lui , elle répétait que t s'il faut obéir aux » jMiissances , ce n'est pas qu'on veuille dire qu'il faille » obéir aux tyrans, mais aux lois décrétées par lesouvef rain ; qu'il faille pardonner le mal , ce n'est point ù dire » qu'il faille être indifférent à la Patrie et pardonner aux » ennemis qui la dévastent ; il faut pardonner à nos frères

> tout ce qui nous blesse profondément , mais non tout

• ce qui blesse les lois du contrat ; que la religion esf au-

• dessus des prêtres, parce qu'ils prétendent représenter

> la souveraineté divine , qui n'est pas moins incommu- » nicable que la souveraineté du monde. »

La bourgeoisie devait frémir quand il lui répétait « que

> le trône et l'autel sont inébranlables alors qu'ils sont » unis , > et se réjouir quand , en parlant de la loi récente sur la Constitution Civile du Clergé, il affirmait que par elle c Dieu et la vérité furent affranchis du joug de » leurs prêtres. »

Elle dut tressaillir de iw.nr quand elle lut la conclusion du livre : '< Quand les hommes seront libres, ils seront

> égaux ; quand ils seront égaux , ils seront jusles. Ce qui » est honnête se suit de soi-même, i Or , la bourgeoisie n'avait-elle pas conquis tout-ù-l'heure sa liberté sur les abus , son égalité sur les privilèges ? Elle était donc la magnifique expression de la justice et de Thonnêtelé ! La conclusion était forcée.

Aussi cette dernière phrase du livre de Saint-Just nous paraît-elliî d'une haute habileté. L'ambition avait admirablement inspiré cet homme si jeune. Ce livre , répandu à propos dans son département, prépara donc parfaitement son succès que constatent son élection de Tannée prochaine et le discours éloquent du président de TAssemblée électorale de Soissons.

Mais quelle valeur a-t-il conquis aux yeux de Thistoire? Comme pensée, il n'est qu'un reflet, n'a rien préparé et au contraire suit la remorque de l'esprit public dont il constate l'état puisqu'il le flatte. Comme forme , ce n'est là qu'un pastiche prétentieux de Montesquieu. C'est une copie déteinte, une œuvre de jeune homme qui ne s'est pas trouvé encore. Il est remarquable seulement comme contraste, nous l'avons plusieurs fois répété; mais alors, et à ce point de vue, il mérite toute l'attention des historiens qui n'ont point connu Saint-Just préchant la Consei^ation ^ mot politique qu'il emploie deux fois, qu'il a créé peut-être, car nous ne le connaissons dans la bouche d'aucun orateur ou sous la plume d'aucun écrivain du temps ; des historiens qui ne savent pas ses oseilhttions, scîs tenilre^ses monarchiques ; des historiens qui n'ont pus même une idée des précédents bucorKiues , anaeréonliqups et politiques du] célèbre triumvir.

ni.

Jusqu'à préscîit, Saiiit-Just, malgré sa minorité selon la loi, a été admis dans toutes les assemblées électorales ; il a pris part à la discussion et au vote du Chef-lieu , ù la nomination des membres du Conseil général, des juges, des cui'és. Si quelques voix se sont élevées pour faire entendre de timides protestations , les électeurs ont passé outre et violaient en sa faveur la Constitution qui exigeait des conditions de capacité, d'âge. Dans une réunion, un sieur Gelée , notaire à Blérancourt , avait invoqué Tarlicle interdisant toute opération électorale aux citoyens qui n'avaient pas atteint Tûge légal de vingt-cinq ans. t On Ta » chassé par les épaules , » écrit Saint-Just à Camille Desmoulins. Cette fois, ses adversaires vont avoir raison contre lui , mais non sans mal et sans lutte.

Les élections pour la nomination des députés à TAssemblée Législative avaient été longtemps retardées. Enfin parut le dcMjiiîl (pii l(*s fixa du ii^\ aonl au 5 seplemhrc

i791. Les opérations préparatoires pour la confection des listes avaient lieu au chef-lieu de chaque canton. Les citoyens actifs du canton de Blérancourt s'étaient donc réunis le 23 août. A Tappol de son nom , Saint-Just allait répondre, quand trois habitants de la ville , le sieur Gelée, qui lui avait, en 1790, fait une première fois de Topposition , le sieur Labbé et un nommé Massy , chirurgien, se pi'ésentèrent au bureau et déclarèrent s'opposer formellement à ce qu*il fût admis à voter, car il ne réunissait pas, selon eux, les qualités requises pour être admis au nombre des citoyens actifs : il n'avait pas encore rage de vingt-cinq ans. Ils concluaient à ce que le bureau leur donnât acte de leur protevStation , à ce qu'on ne l'admît pas au scrutin , et même à ce qu'on l'invitât à se retirer de l'Assemblée primaire. Il s'agissait là d'une importante décision à prendre. Les partisans de Saint-Just comprirent que ce n'était pas seulement par respect pour la loi que leurs adversaires contestaient ù leur candidat son droit et son titre d'électeur. Dans le citoyen actif, c'était le député qu'on voulait étouffer. Toutes les chances étaient ù Saint-Just. Ses amis se trouvaient en majorité déjà dans le corps électoral. Son livre lui avait ramené quelques voix. On avait depuis longtemps préparé le succès par une brigue habile et persévérante. On avait vu tous les électeurs de la campagne. On avait reçu force promesses , et tout cela tomberait devant l'opposition de quelques jaloux! La discussion fut ardente et longue, et ne changea les dispositions de personne. Bien que la loi fût impérative , l'Assemblée repoussa la protestation , à l'unanimité des voix moins coUcr des sieurs Gelée, Labbé

i*t Massy. Ellti drcida que Sainl-Jusl S(;rait admis à V(>l(*r, sous la i'('\sei*v(î rependaut des droits respe('lifs des parlies.

Appel de cette décision séditieuse fut porté devant le District de Chauny , dout le procurcur-syn lie , représentant immédiat et dévoué de la légalité, blâma énergiquenient la conduite des électeurs du canton de Blérancourt. Un acte de notoriété à la main , il prouva que i-.ouis-F^éon- Antoine-Florelle de Sainl-Just était né le 25 août 1769, et n'avait donc que vingt-trois ans ù peine. Il conclut à ce que sa nomination fût déclarée illégale et nulle, à ce qu'il lui fût fait défense de paraître en qualité de citoyen actif aux assemblées primaires jusqu'à ce qu'il eût atteint l'âge de vingt-cinq ans , et même de prendre la qualification d'électeur. Le Directoire du District adopta les conclusions de ce réquisitoire , adressa au Département le procès-verbal du canton de Blérancourt, et un arrêté du Département ordonna de rayer Saint-Just de la liste électorale ; ce qui n'empêcha pas quelques voix obstinées de se porter sur lui lorsqu'on nomma les députés. Quand on saura que le sieur Gelée était le père de la belle M™* Thorin dont il déplorait l'inconduite et la liaison avec Saint-Just, on aura l'intelligence de cette opposition acharnée contre le jeune candidat. Ce n'est plus là une lutte politique qui s'explique par l'outrecuidance de l'ambition d'un côté , et de l'autre par la peur de cette ambition. C'est un combat engagé seulement entre des passions privées dont l'histoire ne se préoccupe point assez. Sans doute, sans l'intervention d'un père oùtirage, Saint-Just se fût fait élire à l'Assemblée Législative.

11 porla la peine du l rouble apporié par lui dans une famille dont le silence el les votes lui eussent été probablement acquis.

A partir de cet échec , Saint^Just disparaît pour longtemps aux yeux de Thistoire. Orgueilleux comme il l'était, l>rofondcment froissé , ce nouvel Achille se retii*a sous sa tente , en prononçant de sourdes menaces, en couvant de terribles vengeances. Vaincu pour la première fois, il succombait sous le poids de sa défaite imprévue. H évitait les regards de ses concitoyens et demandait à ses livres , aux études de sa retraite , à ses rêveries solitaires et rendues plus mélancoliques encore par le murmure du ruisseau servant de limite au jardin de sa mère , moins des consolations qif un redoublement d'aigreur, de haine et de mépris pour les hommes.

11 est une Icttic de lui qui nous peint admirablement rétat de son âme. On y lit la colère atteignant les limites de la déraison. Une contrariété dont la caase est restée inconnue l'a aigri encore ; dans le paroxysme de sa rage , il écrit à un de ses amis, un M. Daubigny , ce billet qu'on croirait émané d'un fou, taîit il est incohérent, violent, empreint d'exagération funeuse. C'est toute une révélation de l'avenir. C'est toute une prophétie de malheur et de sang :

€ Je vous prie , mon cher ami , de venir à la fêle ; je > vous en conjure; mais ne vous oubliez pas toutefois 1 dans votre municipalité. J'ai proclamé ici le destin que » je vous prédis : vous serez un jour un grand homme d(i » la République. Pour moiy depuis que je suis ici, je suis » tourmenté d^une fièvre républicaine qui me dévore et me

comume. J'envoie par le même courrier, à votre frère, la deuxième. Procurez-vous la dès qu'elle sera prêt?. Donnez-en à MM. de Lameth et Barnave; j'y parle d'eux. Vovam'y trouverez grand quelque fis. Il est malheureux que je ne puisse rester à Paris. Je me setis de quoi surnager dam le siècle. Compagnon de gloire et de liberté, préchez-la dans vos Sections ; que le péril vous enflamme. Allez voir Desmoulins, embrassez-le pour moif et dites-lui qu'il ne me reverra jainais , que j'estime son patriotisme, mais que je le méprise^ lui, parce que j* ai pénétré son âme, et qu'il craint que je ne le trahisse. Dites-lui qu'il n'abandonne pas la bonne cause , et recommandez-le-lui , car il n'a point encore l'audac« d'une vertu magnanime. Adieu ; je suis au-dessus du malheur. Je supporterai tout ; mais je dirai la vérité. Vous êtes fous des lâcJies, qui ne m'avez point apprécié. 51 a palme s'élèvera pourtant , et vous obscurcira peutêtre. Infâmes que vous êtes, je suis un fourbe ^ un scélérat, parce que je n'ai pas d'argent à vous donner ! Arrachez mon cœur et mangez- le; vous deviendrez ce que vous n'êtes point : grands !

» J'ai donné à Clé un mot par lequel je vous prie de ne lui point remettre d'exemplaire de ma lettre. Je vous le défends très-expressément, et si vous le disiez, je le regarderais comme le trait d'un ennemi. Je suis craint y^ de l'administration, je suis envié, et tant que je n'aurai » point un sort qui me mette à l'abri de mon pays, j'ai » tout ici à ménager. Il suffît; J'espère que Clé ^reviendra )) les mains vides, où je ne vous le pardonnerai pas. » 0 Dieu ! faut-il que Dmlus languisse oublié loin de

> Home ! Mon parti est pris cependant : si Bmius ne tue » point les autres^ il se tuera lid-même,

• Adieu , venez. Signé Saint^Just. »

Ce Daubign^y (1), compatriote de Saint-Just et qui tenait déjà une haute place dans Tadministration » qu'a-t^il donc fait à Saint-Just? En quoi Ta-t-il gêné? Que signifie cette phrase : c Faut-il que Bruius languisse loin de

> Rome! • Cette lettre, mystère dont on ne retrouvera sans doute jamais la clé , indique un événement sérieux dans te vie de Saint-Just; lequel ? Est-ce son échec électoral de septembre 1791? mais la lettre est datée du 20 juillet 1792. Il serait bien important d*arriver à la découverte de la vraie cause de cet accès de folie furieuse , dans les transports de laquelle fut écrite cette effroyable me* nace : c Mon parti est pris ! si Brutus ne tue point les • autres, il se tuera lui-même.,.! i

Est-ce une contrariété d'amoui*? A cette époque continuait, plus ardente que jamais, une liaison amoureuse dont nous avons dit un mot au début de cette étude. La beauté de Saint-Just, l'attention qui l'entourait, peut-

(1) Daubigny, grand ami de Saint- Jusl qui, le le»- octobre 1794, le défendra à la Convention contre une accusation de vol et l'aidera à entrer dans un des postes les plus éminents du ministère de la goerre , fut nommé juge au premier Tribunal révolutionnaire et plus tard officier municipal. En 1795, Saint-Just et RoDespierre font son éloge aux Jacobins et le confirment dans ses fonctions de municipal, lorsque, à l'épuration de la Commune, il fut ajourné. Quant il fut traduit devant le Tribunal révolutionnnirc toujours sous la mên e accusaiion de vol reproduite par Kourdon de l'Oise , Robespierre fit rapporter le décret.

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