‹ Saint JustinChapitre 11 sur 62 · CH. 11. — ÉTAT MORAL DE L’EMPIRE. LVIT · texte numérisé non relu

CH. 11. — ÉTAT MORAL DE L’EMPIRE. LVIT

nouvelles s'étaient introduites de toutes parts (1). C'était un chaos, une confusion, un pêle-mêle étrange de cérémonies bizarres, ridicules et quelquefois sanglantes. Les pontifes pour lesquels, comme on sait, les charges religieuses n'étaient qu'un marchepied aux honneurs politiques, avaient perdu le sens des mythes et des traditions anciennes (2), et couvraient d’un sérieux affecté une incrédulité profonde. La foule se rendait au temple comme à un

(1) « Cet Attys, ce Corybas, ce Sabazius, dit Momus dans un dialogue de Lucien, d'où nous les a-t-on voiturés ici? Quel est ce Mède Mithras, avec sa robe persane et sa tiare, qui ne sait pas un mot de grec? Les Scythes et les Gètes, voyant avec quelle facilité ces hommes sont passés dieux, ne s'inquiètent plus de nous et se mettent à déifier qui bon teur semble : par exemple, leur Zamolxis, inscrit sur nos rôles sans qu’on sache comment il s’y est coulé. Tout cela, dieux, pourrait encore se tolérer. Mais toi, hé! la tête de chien, l'Égyptien enveloppé de serviettes, qui es-tu, mon ami; et comment, avec ton aboiement as-tu la prétention d’être dieu? Que veut ce taureau de Memphis ἢ... On l'adore, il rend des oracles, il a des prêtres. Je rougirais de vous parler des ibis, des singes, des boucs, et de mille autres dieux encore plus ridicules dont les Égyptiens ont inondé le ciel. » (L'Assemblée des dieux, traduct. de M. TALPOT, t. Il, p. 483.)

Ailleurs, Lucien nous montre Jupiter qui se plaint d’être délaissé pour les divinités nouvelles: « Depuis qu’Apollon ἃ établi à Delphes un bureau de prophéties; qu'Esculape tient à Pergame une boutique de médecins; qne la Thrace ἃ élevé un Bendidéon, l'Egypte un Anubidéon, et Éphèse un Artémiséon, tout le monde court à ces nouveaux dieux. On convoque des assemblées solennelles ; on décrète des hécatombes. Quant à moi, dieu décrépit, on s’imagine m'avoir suffisamment honoré en m'offrant tous les cinq ans un sacrifice à Olympic, et mes autels sont plus froids que les lois de Platon on les syllogismes de Chrysippe. » (Icaroménippe, trad. TALBOT, 1. Il, p. 147.)

(2) « Saliorum carmina vix sacerdotibus suis satis intellecta. » (QuiN- TILIEN, 1, 6, 40.)

LVIII INTRODUCTION

spectacle, pour repaitre ses yeux de la pompe des sacrifices et du sang des victimes, avec plus de curiosité que de ferveur. Les autels des dieux avaient moins de visiteurs que les jeux du cirque. On connaît la lettre de Pline à Trajan. En Bithynie, les sacrifices sont interrompus, les temples déserts, les acheteurs de victimes rares. Qui croyait encore à ces légendes religieuses autrefois vénérées ? Les mânes, Caron et sa barque, Cerbère et les juges infernaux étaient choses qui n’effrayaient même plus les enfants (1).

Cette décadence de la religion païenne datait de loin. La philosophie, depuis Xénophane et Pythagore, n'avait guère cessé de la battre en brèche. Socrate avait payé de sa vie son impiété prétendue. Platon s'était élevé contre les poètes théologiens qui ravalent la divinité à la mesure de l’homme, en lui prêtant nos passions et nos vices; Carnéade, armé du sorite emprunté aux stoïciens, avait impitoyablement démoli les autels de Jupiter, de Neptume, de Cérès et des autres (2); Lucrèce, à Rome, avait écrit un long poème pour rendre l’homme au sentiment de sa force et de sa liberté, et l’affranchir de la servitude des préjugés religieux. Cicéron, plus modéré et plus politique, tout en accordant un respect de convenance et

(1) JuvÉNAL, Sat., If, v. 149.

« Nemo tam puer est, dit Sénèque, ut Cerberum timeat et tenebras

et larvalem habitum nudis ossibus adhærentem. » (Ep. ad Lucil., XXIV.) (2) SexTus Empiricus, Adv, Mathem., VIN, p. 282, An sint di?

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