‹ Saint JustinChapitre 12 sur 62 · CH. 11. — ÉTAT MORAL DE L’EMPIRE. LIX · texte numérisé non relu

CH. 11. — ÉTAT MORAL DE L’EMPIRE. LIX

d'exemple aux pratiques et aux ministres du culte légal, n’avait pas craint de dévoiler l'impuissance de la divination et le charlatanisme des augures.

Mais si la religion païenne allait chaque jour se dégradant et perdant son empire sur les âmes ; si les riches, énervés par le luxe et la volupté, avaient désappris la crainte et le respect des divinités ; si la foule, abrutie par la servitude, ne portait aux cérémonies officielles qu’une curiosité inintelligente, tout sentiment religieux n’était pas éteint pour cela. IL semblait au contraire plus vif qu’autrefois. La preuve en est dans les conquêtes rapides du christianisme et de ses fidèles ou infidèles interprètes, dans le nombre infini des temples et des autels publics ou privés, dans la diversité incroyable des cultes, enfin dans la vogue étonnante dont jouissaient partout les astrologues, les magiciens et les thaumaturges, que les grands interrogeaient avidement, et qui séduisaient par leurs prestiges la crédulité de la foule. La superstition, n’est-ce pas l’exaltation et le déréglement du sentiment religieux ? Là où manque la foi religieuse ou les convictions philosophiques, les âmes dévoyées, et ne sachant où se prendre, se laissent aller aux plus grossières et aux plus puériles superstitions, et trompent ainsi ce besoin du divin que toutes éprouvent avec plus ou moins d'énergie.

Une autre preuve de la vivacité du sentiment religieux, c’est que la philosophie et la religion populaire, autrefois ennemies, tendaient à se rapprocher,

LX INTRODUCTION

La raison humaine avait, à ce qu’il semblait, fait son œuvre et donné tout ce qu’elle pouvait produire. Son plus grand effort n’avait abouti qu’à faire éclater son impuissance à réunir les âmes dans une croyance commune. Pour fonder cette croyance, pour donner aux âmes l'aliment dont elies ne pouvaient se passer, les délicatesses des métaphysiques de Platon et d’Aristote, et l’altière morale du Portique ne suffisaient pas. En vain Sénèque avait écrit que la philosophie luit pour tout le monde (1). Sa lumière n’était pas descendue dans la foule. Sur les hauteurs mêmes où elle brillait, elle éclairait les esprits plus qu’elle n’échauffait les cœurs.

A l’époque dont nous parlons, soit par suite d’une défaillance inhérente à la vieillesse, et à laquelle rien d’humain n'échappe, soit par suite du contact de l'esprit oriental avec le génie grec, la philosophie, loin de combattre et de rejeter les mythes, ou de se tenir, au moins, en face de la religion populaire dans un silence dédaigneux, semblait se complaire dans les fictions, comme si la vérité nue avait un éclat que la raison humaine était incapable de supporter. |

Le temps était loin où Platon renvoyait Homère de sa République. Aujourd’hui les platoniciens réhabilitent la poésie sacrée et reconnaissent dans les fictions que le disciple de Socrate traitait de mensonges corrupteurs, les

(1) « Non rejicit quemquam philosophia nec eligit: omnibus lucet. » (SÉNÈQUE, Ep. ad Lucil., XLIV, p. 147.)

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