CH. II. — ÉTAT MORAL DE L’EMPIRE. LXI
germes cachés de la plus profonde sagesse. Aujourd'hui on proclame qu’il ne faut pas proscrire limagination, séparer la philosophie de la poésie. « Au fond, le poète « est philosophe. L’un emploie, pour enseigner la vérité, « une parole nue et sévère que la foule n’entend pas; « l’autre, avec une discrète réserve, la cache sous des « allégories et des symboles. De même que les médecins, « pour faire prendre à leurs malades des médicaments « amers, parfument de miel le bord de la coupe, ainsi « la sagesse antique (Orphée, Homère, Hésiode) sait « adoucir par la grâce du langage, les modulations des « vers et le charme des fictions, la sévérité de ses ensei- « gnements. Quel plus heureux langage que la fable pour « parler des choses divines! Homère, en vérité, n’est-il « pas plus philosophe qu'Épicure (1)? » Les spéculations abstraites, qui étaient de tradition dans l’école pythagoricienne, sont aujourd’hui délaissées. Apollonius de Tyane est hiérophante plus encore que philosophe. Ce fut surtout vers la réformation et la purification des pratiques religieuses qu'il tourna l’effort de sa pensée.
La philosophie essayait alors de comprendre et d’expliquer les traditions et les symboles, et paraissait consacrer de sen autorité ce qu'elle avait attaqué ou méprisé jusque là. Les mythes religieux lui paraissaient une philosophie sensible, appropriée par les législateurs à la
(1) MaxIME DE Tyr, Dissert., X, 6, 1.
LXII INTRODUCTION. ἡ
faiblesse d'esprit de l’homme (1). « Sans doute, dit
Muxime de Tyr, Dieu le père et l’architecte de l’univers est plus ancien que le soleil, plus ancien que le ciel, plus grand que le temps, supérieur à tout ce qui dure et ce qui change. Il est sans nom et inaccessible aux regards ; mais, ne pouvant saisir son essence, nous empruntons le secours des paroles, des noms, des animaux, des figures d’or, d'ivoire et d'argent, des plantes, des fleuves, des sommets des montagnes et des torrents. Dans le désir où nous sommes de l’atteindre, et en même temps dans notre impuissance d’y arriver, nous attribuons à sa nature tout ce qu'il y a de plus excellent parmi nous. Ainsi font les amants, qui se plaisent à contempler les images des personnes qu’ils aiment; qui de la même manière prennent plaisir à regarder la lyre ou le javelot qu’elles ont manié, ou le siége sur lequel elles se sont assises, ou le cirque où elles ont coutume de courir, ou tout ce qui leur remet en mémoire le souvenir de l’objet aimé... Qu’on ait du moins la pensée de Dieu. Si l’art de Phidias réveille
(1) « Quand les enfants apprennent leurs lettres, les maîtres leur en-
seignent à tracer les caractères, en conduisant leur main, jusqu’à ce que, peu à peu, grâce à la mémoire, ils s’habituent à les former d’euxmêmes. Les légisiateurs n’ont pas fait autrement pour les peuples, en imaginant des symboles qui sont les signes de l'honneur dû à la diviité, et pour ainsi dire des caractères par lesquels ils conduisent l’homme comme par la main jusqu'à la pensée de Dieu. » (MAXIME DE Tyr, Dissert., VII, 2, 5.)