CH. II. — ÉTAT MORAL DE L’EMPIRE. LXXV
« mêmes, et en imposer aux autres? Pourquoi, couverts « d’un masque étranger, allez-vous partout, imposteurs « et plagiaires, parés d’un nom et d’une doctrine qui ne « vous appartiennent pas (1)? »
Telle est la situation morale de Pempire au commencement du Ile siècle.
À côté des deux anciennes puissances qui ont vécu jusque là soit séparées, soit hostiles, et qui maintenant semblent se rapprocher comme pour conjurer un péril commun, le christianisme grandit, s’élève, pousse partout des racines et trouve dans les obstacles mêmes qu’on lui oppose un principe de force.
Semblable à ce tronc desséché dont parle un poète, qui étend dans l’air ses branches arides et ne tient plus au sol que par son seul poids (2), la religion paienne re conserve plus que l’ombre de la vie, quoiqu’elle ait pour elle, sans compter la sanction du temps, la force extérieure dans ses manifestations les plus redoutables, à savoir les lois, le pouvoir politique et le nombre.
La philosophie parait abdiquer ou préparer les éléments d’une transformation nouvelle. Parmi ses interprètes, les uns sont des érudits ou des sophistes qui, dans une société
fatiguée d’oisiveté et inamusable, exposent, commentent
(1) Éricr., Dissert., éd. Didot, Biblioth. grecq., t. X, p. 112. (2) « . . .. . . Nec jam validis raicibus hærens Pondere fixa suo est, nudosque per acra ramos Effundens, trunco, non frondibus efficit umbram. » (LUCAIN, 1, 158.)
LXXVI INTRODUCTION
et discutent les systèmes, comme des jeux d’esprit. Les autres, qui sentent mieux ce dont le monde ἃ besoin et parfois le lui disent, manquent d’autorité. Ils parlent, dit-on, mieux qu’ils n’agissent (1).
La société n’est que contraste : superstition extrême et extrême incrédulité ; scepticisme railleur et confiance puérile dans les plus vils thaumaturges ; absence de croyances et croyances extravagantes. Au fond, chez tous, un profond besoin de croire, une singulière lassitude des
vieux systèmes et un goût déréglé de nouveautés.
(1) SÉNÈQUE, De Vita Beata, XVII.