CHAPITRE PREMIER
Attitude du christianisme en face de la philosophle avant saint Justin.
Les spéculations philosophiques proprement dites, étrangères aux Juifs de la Palestine. — La loi lue et commentée suffit à tous les besoins de l'esprit. — Le christianisme n’est pas le produit d'une culture philosophique, et se développe pendant tout le [°° siècle, ou peu s’en faut, en dehors et sans le secours de la philosophie. — Saint Paul professe l’impuissance de la raison et de la volonté abandonnées à elles-mêmes, et répudie toute alliance avec la science humaine. — Sa polémique contre les traditions d'une sagesse profane. — Saint Jean continue la polémique de saint Paul. — Le prologue de son Évangile indique cependant une culture philosophique plus développée. — Épitre à Diognète. — Son caractère. — Esprit platonicien étranger aux temps primitifs. — Apologies de Quadratus et d’Aristide. — La philosophie, s’il faut en croire saint Jérôme, y était invoquée souvent à l'appui du christianisme.
Jusqu'ici, nous avons entendu saint Justin répondre à certains griefs précis et déterminés, et défendre le christianisme d’un certain nombre d’accusations que nul philosophe n’avait encore présentées nettement, mais que la rumeur populaire colportait, qu’admettait aveuglément l’opinion publique et que semblaient sanctionner les sentences des magistrats.
Il est une autre accusation qu’on ne trouve nulle part en forme dans les Apologies de saint Justin, mais que de nombreux passages permettent de supposer. Elle ne porte pas sur un dogme particulier ; elle n’émane pas, évidemment, de la foule, et n’est pas non plus alléguée juridi-
quement par les magistrats. Son caractère est essentiellement philosophique.
Dans les premières lignes de lépitre à Diognète, écrite, sans doute, vers la fin du premier siècle, on trouve ces quelques mots : « Pourquoi la doctrine chrétienne a-t- « elle paru dans le monde à notre époque, et non aupa- « ravant (1)? » Et dans saint Jérôme, on lit aussi : « De- « mandez à Dieu ce que Porphyre ἃ coutume de nous « objecter : pourquoi, bon et miséricordieux comme il « est, il a laissé périr toutes les nations qui ont vécu dans « l'ignorance de sa loi et de ses commandements, depuis « Adam jusqu'à Moise, et depuis Moïse jusqu’à la naissance « de Jésus-Christ? Car la Grande-Bretagne, l'Écosse et « toutes les nations barbares qui habitent sur les bords « de l'Océan, n’avaient jamais eu aucune connaissance de « Moïse ni des prophètes. Pour quel motif le Sauveur « n’est-il venu qu’à la fin des temps, et pourquoi ne ve- « nait-il pas avant la mort de cette multitude prodi- « gieuse d'hommes, perdus sans ressource et sans aucune « espérance de salut (2)? »
Le travail intellectuel des siècles qui ont précédé l’avènement de la doctrine chrétienne a--t-il donc été stérile et perdu pour l’humanité? Au moment où elle apparait, faut-il dire que la chaine des événements se rompe, et qu’un abime s’ouvre entre le présent et le passé? Avant le règne de Tibère, les hommes vivaient-ils dans de pleines ténèbres et absolument abandonnés de Dieu, et la lumière ne commença-t-elle à luire que du jour où l’Évangile fut apporté à la terre? La vérité et la vertu étaient-
(1) Épitre à Diognète, 1.
(2) 5. Jérôme, À Clésiphon, sur les erreurs de Pélage.
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elles, avant cette époque, absolument étrangères à l’humanité? La doctrine chrétienne elle-même contientelle un enseignement entièrement nouveau, des dogmes absolument inconnus jusque là? Parle-t-elle à la raison et au cœur de l’homme un langage qu’ils n’avaient jamais encore entendu? Est-elle nécessairement fondée sur le mépris absolu de toute tradition profane? Tout le passé doit-il être condamné et répudié sans réserve et sans restriction ? La philosophie, qui parait le chef-d'œuvre de la raison naturelle, n'est-elle autre chose que vanité, mensonge et désordre d'esprit? N’a-t-elle pas, dans une certaine mesure, satisfait à ces besoins de l’âme, que le christianisme n’a pas inventés et qui constituent le fond de la nature humaine? N’a-t-elle pas rendu aux hommes des services dont le christianisme a profité? N’y a-t-il, entre cette nouvelle sagesse divine et la sagesse humaine, nul lien, nul rapport naturels?
Encore une fois, aucune de ces questions ne se trouve explicitement posée dans les deux Apologies que nous étudions, mais on ne peut les lire avec quelque attention sans apercevoir que saint Justin les ἃ rencontrées et y ἃ répondu. Dans quel sens et dans quelle mesure? C’est ce qu’il importe de considérer de près, car c’est surtout par sa manière d'envisager la philosophie profane en ellemême et dans ses rapports avec le christianisme, que saint Justin est original et mérite une place à part parmi les apologistes latins et parmi les apologistes grecs du Ile siècle.
La philosophie n’avait jamais pris racine en Palestine. Les livres sacrés y tenaient lieu de toute science et de toute sagesse. Le peuple juif y trouvait à la fois ses
croyances religieuses et les règles de sa conduite morale, revêtues d’une autorité divine. Dieu même était le maitre et le législateur de la nation. L'enseignement des synagogues se bornait à lire, à expliquer et à commenter les livres de Moïse et des prophètes. Le mouvement philosophique de la Grèce n’eut aucune action sur la communauté juive établie autour du temple de Jérusalem, qui représentait le mieux l’ancien esprit juif, peu curieux de spéculations métaphysiques et ouvertement hostile à tont ce qui venait de l'étranger. Les Juifs demeurés en Égypte, qui s’élaient rapprochés des Grecs, avaient appris leur langue et avaient lié avec eux des relations de commerce et de science, étaient regardés à Jérusalem comme des traitres et des schismatiques. Il est à croire qu’au temps de l’ère chrétienne, les travaux de l’école judéo-hellénique d'Alexandrie avaient en Judée peu de lecteurs et de partisans. Le pharisaisme et le sadducéisme, qui florissaient encore en Palestine à l’époque de l'historien Josèphe, ne représentent pas des systèmes philosophiques bien définis. Ce sont moins deux sectes que deux partis politiques et religieux, deux tendances diverses de l’esprit juif, deux formes de la vie sociale. Les premicrs maîtres de la doctrme chrétienne n’avaient d’autres traditions que celles qu'ils trouvèrent en Judée. Ils sortaient du milieu d’un peuple étranger à toute culture philosophique, et ne songeaient nullement à fonder une philosophie nouvelle, ni à enseigner rien qui ressemblât à un système de métaphysique. La nouvelle alliance scellée sur le Calvaire ne se présentait pas plus comme l’œuvre de la raison humaine que l’ancienne alliance scellée sur le Sinaï. L’une et l’autre ont également Dieu pour auteur. La loi nouvelle est aux yeux des fidèles l'expression complète et définitive de la
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révélation. Il n’y ἃ entre les premiers chrétiens de Jérusalem et les purs pharisiens que cette différence : pour les premiers, la venue du Messie est un fait accompli, tandis qu’elle n’est pour les autres qu’une espérance plus ou moins lointaine. Cette croyance à l’accomplissement des prophéties messianiques dans la personne de Jésus et son enseignement, si large et si libéral, comparé aux subtilités casuistiques et au formalisme étroit des pharisiens, éleva bientôt entre ceux-ci et les sectateurs de Jésus un mur de séparation. Les divergences se transformèrent en inimiliés quand les apôtres commencèrent à admettre les incirconcis dans leur sein, et que, faisant bon marché de l’ancienne loi, ils prétendirent que la nouvelle devait l’annuler et s’y substituer (1). Avant ou après sa séparation complète du mosaïsme, le christianisme n’a aucun des caractères d’une secte philosophique. Les apôtres sont des organes inspirés d’une doctrine qu'ils n’ont pas inventée, des missionnaires qui parlent au nom d'une autorité plus qu'humaine, et cherchent à gagner des âmes
(1) C’est, selon saint Jérôme, le vrai sens de l’œuvre de saint Paul et du christianisme : « Oui, l'observation des cérémonies judaïques est pernicieuse aux chrétiens. Quiconque les observe après avoir embrassé la foi du Christ, Juif ou chrétien, s'engage dans les piéges du démon... « C'est moi, dit saint Paul dans son Épitre aux Galates, c’est moi qui « vous dis que si vous vous faites circoncire, votre croyance en Jésus- « Christ ne vous sera d’aucune utilité. » Et encore : « Vous avez démé- « rité de Jésus-Christ ; vous êtes déchus de la grâce, vous qui prétendez « être justifiés par la loi. » Et plus loin : « Que si vous cédez à l’in- « flnence de l’esprit, vous n’ètes plus sous la loi... » Ce n’est point une chose indifférente que d'observer les cérémonies de la loi; c’est ou un bien ou un mal... Pour moi, j'aflirme que c’est un mal, non seulement pour les Gentils, mais encore pour ceux d’entre les Juifs qui ont embrassé la foi. » (Lettre de S. Jérôme à 8. Augustin, écrite en 404.)
ET PHILOSOPHIE AVANT 5. JUSTIN. 87 plus qu’à subjuguer des esprits, à régénérer la vie plus qu’à éclairer la raison.
Le christianisme se développa d’abord loin du théâtre où avait fleuri la philosophie grecque, et où vivaient encore ses représentants dégénérés. La rencontre de saint
Paul et ses discussions à Athènes avec quelques philosophes stoïiciens et épieuriens est un fait unique et isolé dans l’âge apostolique (1). Nous n’avons aucune lumière sur cette polémique. Des deux côtés, sans doute, on s’entendait peu. Quel est ce discoureur? disaient les philosophes ; quels sont ces dieux nouveaux qu’il annonce (2)? Ce qui est certain, c’est que l’enseignement de l’apôtre est tout entier pénétré de l’idée de l’impuissance absolue de l’homme abandonné à ses seules forces : impuissance de la raison pour connaitre Dieu, impuissance de la vo-
(1) La question de savoir si saint Paul était initié à la philosophie profane est assez difficile à trancher. Il faut noter cependant qu’il passa sa première jeunesse à Tarse, dans une ville, dit Strabon, où le goût de la philosophie ct des sciences était plus vif même qu’à Athènes et à Alexandrie, et qui fournissait des maîtres à beaucoup d’autres villes de l'empire, et à Rome même (STRABON, IV, 13, éd. Didot, p. 574); qu'il y apprit le grec et qu'il y revint encore après sa conversion, On ne peut donc soutenir qu'il ait été complètement étranger au mouve= ment philosophique dont cette ville était le foyer. D'autre part, si l’on considère qu'il était fils de Pharisien, ct avant sa conversion Pharisien fanatique lui-même; qu'il quitta Tarse encore très-jeune pour compléter son éducation à Jérusalem ; que les doctrines grecques étaient excommuniées par la synagogue ; qu'après sa conversion il passa tout au plus une année dans sa ville natale, on aura quelque peine à prétendre qu’il ait pénétré tous les secrets de la science des Grecs et approfondi leur philosophie. Ses écrits, loin de trahir une pareille science, déeèlent, comme l'ont remarqué plusieurs critiques, une assez grande inexpérience de la langue grecque. — Voir sur ce point l'Étude de M. AUBERTIN, sur les rapports supposés entre Sénèque el saint Paul, p. 75-85.
(2) Actes des Apôtres, XVU, 18.
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lonté pour s’élever à lui et l’aimer d’un amour efficace, et par lequel le cœur soit purifié, la vie renouvelée et sancüfiée. Dans l'Épître aux Romains, saint Paul avoue que les perfections invisibles de Dieu, sa puissance et sa divinité ont été révélées et manifestées depuis le commencement, et rendues visibles par la connaissance que ses créatures nous en donnent (1). Est-ce un hommage rendu à la nature humaine? est-ce une reconnaissance de l’efficacité de la raison naturelle? Tant s’en faut; lapôtre déclare immédiatement que la dépravation des mœurs et le déréglement de l'esprit sont les fruits naturels de cette raison misérable (2). A chaque ligne des épiîtres de saint Paul éclate ouvertement cette rupture décidée du christianisme avec la raison, et par suite avec la science humaine. Aux Galates, il écrit : « L’'Évangile que je vous ai préché n'a rien de l’homme (3); » aux Corinthiens : « Il est écrit : Je détruirai la sagesse des sages, et je rejetterai la science des savants. Que sont devenus les sages, les docteurs de la loi, les esprits curieux de ce siècle ? Dieu n’a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde? Car, Dieu voyant que le monde avec la sagesse humaine ne l'avait point connu dans les ouvrages de sa sagesse divine, 1 lui a plu de sauver par la folie de la prédication ceux qu croiraient ..... Nous préchons Jésus-Christ crucifié, qu est un scandale pour les Juifs et une folie pour les Gentls (4). » Et encore : « ϑὲ quelqu'un d'entre vous passe pour étre sage selon le monde, qu’il devienne fou pour devenir
) Ep. aux Rom., 1, 20.
) Ép. aux Rom., 1, 21, 22, 25, 24.
) Ép. aux Galales, 1, 11.
(4) Ép. aux Cor., 1, 1, 19, etc.
sage (1). » Loin donc de chercher un point d'appui dans la raison humaine et de faire alliance avec la science, le christianisme, au commencement, répudie hautement tout rapport et toute parenté avec la science et la raison : 1] ne craint pas d'aller au-devant du reproche d’absurdité, il accepte et en triomphe; loin de pactiser avec la philosophie, il se place en opposition avec elle, prend à son égard une attitude agressive, et proclame hardiment que sa mission n’est pas de continuer, d’achever et de couronner l’œuvre de la philosophie, mais de la détruire. En effet, c’est surtout la philosophie que redoute saint Paul; c’est contre elle qu'il s’efforce de prémunir les fidèles : « Prenez garde, écrit l’apôtre, que personne ne vous séduise par la philosophie et par des raisonnements vains et trompeurs, selon les traditions humaines ou selon les principes du monde (2). »
Ce eri d’alarme n’était pas prématuré. Saint Paul, avant la fin de sa carrière apostolique, voyait déjà la raison et les passions humaines se glisser au sein de la doctrine nouvelle, y engendrer des divisions et des querelles, y former des partis et des sectes, y introduire des nouveautés téméraires et dangereuses, altérer sa simplicité, et énerver par des questions de pure curiosité son caractère éminemment pratique. Quoiqu'inspirés d'en haut, les apôtres n’avaient pas tous le même esprit, les mêmes tendances, la même hardiesse. On l'avait bien vu à ia conférence de Jérusalem et à Antioche. De plus, selon qu’elle tomba parmi les populations juives ou païennes, la doctrine chrétienne subit diverses influences, se teignit de
(1) Ép. aux Cor., 1, πὶ, 18.
(3: Ép. aux Coloss., τι, 8
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diverses couleurs, qui tenaient au milieu même où elle pénétrait, et à l’état intellectuel, moral et religieux des âmes qu’elle rencontrait. De là certaines divergences que saint Paul déplore dans la primitive Église. A Corinthe, plusieurs partis étaient en présence (1) et divisaient l’Église du Christ. Une fraction des fidèles de cette ville n’admettait pas la résurrection des morts ou inciinait à spiritualiser ce dogme, condamnait le mariage ou l’astreignait aux règles d’un ascétisme absolu (2). En Crète, à Colosses et à Éphèse, la rencontre du christianisme avec la philosophie et les religions de l’Orient produisait des hérésies. Les semences gnostiques déjà cultivées par Simon le Magicien apparaissaient de toutes parts. N'est-ce pas cette invasion des systèmes et des superstitions profanes que saint Paul dénonce aux Colossiens, à Tite et Timothée : Je vous prie d’avertir quelques-uns (à Éphèse), écrit-il à ce dernier, de ne point enseigner une doctrine différente de la nôtre, et de ne point s'amuser à des fables et à des généalogies sans fin qui servent plus à exciter des disputes qu'à fonder par la foi l'édifice de Dieu (3). Et encore : Ὁ Timothée, gardez le dépôt qui vous a été confié, fuyant les profanes nouveautés de paroles et toute doctrine qu porte faussement le nom de science, dont quelques-uns faisant profession se sont égarés dans la foi (4). Et quelques lignes après : Me vous amusez point à des disputes de paroles, qui ne sont bonnes qu'à pervertir ceux qui les
(1) Λέγω δὲ τοῦτο ὅτι ἕχαστος ὑμῶν λέγει" ἐγὼ μήν ému Παύλου" ἐγὼ δὲ Arrow: ἐγὼ δὲ Κηφζ- ἐγὼ δὲ Χριστοῦ. Μεμέρισται ὃ Χριστός ; (Ép. aux Cor., 1,1, 12, 15.)
(2) Ép. aux Cor., I, VIH, 1-4; χν, 12-58.
(3) Ép. à Tim. 1, 1, 3, 4.
(4) Ép. à Tim, 1, vi, 20.
écoutent. Fuyez les discours vains et profanes, car ils contribuent aux progrès de l’impiété.. Quant aux questions folles et déraisonnables, évitez-les, sachant qu’elles sont une source de contestations (1).
Ces dangereuses nouveautés, cette mythologie profane et faite pour des vieilles femmes (2), cette généalogie sans fin, cette religion transcendante des anges (3), fruit d’une imagination éprise d'elle-même, que saint Paul signale dans ses lettres aux églises d'Asie, ne représentent pas, à ce qu'il nous semble, des opinions d’origine juive, mais plutôt comme des ébauches de systèmes religieux plus encore que philosophiques, nés hors de l’Église et de la Synagogue. Le gnosticisme, qui n'apparaît formulé nettement et armé de toutes pièces qu’au milieu du siècle suivant, poussait de tous côtés de vivaces racines en Asie- Mineure, avant la fin du premier siècle. C’est contre ces tendances gnostiques que saint Paul paraît réagir.
C’est là la première rencontre du christianisme avec une philosophie étrangère. Cette philosophie semble avoir peu de rapport avec la philosophie grecque, au moins telle que Platon, Aristote ou Zénon l'avaient transmise à leurs disciples. ἃ cette époque de fusion, au milieu de la fermentation des idées et du rapprochement de toutes les doctrines et de toutes les traditions, quels principes pouvaient se garder purs de tout alliage ? Le christianisme, en sortant de Judée et en se propageant en Orient, ne pouvait échapper à l’influence des diverses doctrines
(1) Ép. à Tim, U, 11, 14, 16, 25.
(2). Μῦθοι βέδηλοι χαὶ γραώδεις. (Ép. à Tim., 1, 1V, 73 IL, IV, 4.)
(5) Θρησκχεία τῶν ἀγγέλων ἃ μὴ ἑώρακεν ἐμδατεύων. (Ép. aux Coloss., 1, 18.)
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qui y germaient. Le mouvement des idées qui s’agitaient en Asie-Mineure, quand il s’y installa, était pour lui un danger sérieux. Le polythéisme n’était pas à craindre. fl n’existail pas à l’état de doctrine : il n’avait qu’une existence pour ainsi dire légale et officielle. L’empire des âmes depuis longtemps ne lui appartenait plus, et la politique seule le soutenait. Il importait, au contraire, d’empêcher la doctrine nouvelle de dériver vers le panthéisme ou le dualisme de l’Orient. En même temps, ce danger, en tenant éveillée l’activité des docteurs, aida puissamment au développement de la doctrine chrétienne. Saint Jean, qui vécut, principalement à Éphèse, au centre du mouvement gnoslique, continua sans doute la polémique de saint Paul et dut se mêler aux brülantes controverses instituées autour de lui. N'est-ce pas sous le feu de ces débats qu’il posa les premières assises de la métaphysique chrétienne ? Aux spéculations subtiles de Cérinthe, au plérôme de Ménandre, il opposa la théorie du λόγος incarné; à la morale relâchée des Nicolaites, les préceptes souvent répétés de la charité et de la pureté chrétiennes; à ceux qui prétendaient réduire le christianisme à une science supérieure sans action sur la vie, 1] répondait en recommandant l’exacte observation des commandements de Dieu (1), en protestant incessamment contre le dédain des œuvres, et en répétant à satiété le grand précepte de l’amour (2); à ceux qui, épris d’une fausse mysticité et
ε 9 * LU - - (1) O λέγων: ἔγνωχα αὐτὸν χαὶ τὰς ἐντολὰς αὐτοῦ μὴ τηρῶν, ψεύστης ἐστὶ, καὶ ἐν τούτῳ ἡ ἀλήθεια οὐχ ἔστιν. (5, JEAN, Ép. I, 11, #.) - ε " - , " 24 2 - - ee U 3 - (2) Πᾶς ὁ μὴ ποιῶν διχαιοσύνην, οὐχ ἔστιν ἐχ τοῦ θεοῦ χαὶ ὁ μὴ ἄγαπων τὸν ἀδελφὸν αὑτοῦ. (S. JEAN, Ép. 1,1, 16.) Τεχνία μου, μὴ ἀγαπῶμεν λόγῳ μηδὲ τῇ γλώσσῃ, ἀλλ᾽ ἐν ἔργῳ vi ἀληθείᾳ. (Id., ibid., 18.)
condamnant la matière comme principe du mal, tendaient à réduire l’existence corporelle du Christ à une vaine apparence (1), il ne cessait de rappeler que l'essence de la foi est de croire à Jésus-Christ venu dans la chair (2). Le premier chapitre de l'Évangile de saint Jean semble aussi dirigé contre les gnostiques. Le terme de λόγος, qu’on y rencontre pour désigner le Christ, paraît trahir une origine philosophique et indiquer à ectte époque une culture scientifique plus profonde, et qu’expliqueraient du reste les besoins de la polémique et l’expansion des idées de l’école judéo-hellénique d'Alexandrie.
Quoi qu'il en soit, au Ier siècle, le christianisme et la philosophie vivent séparés ou ennemis. Les apôtres de la doctrine chrétienne professent qu’il faut se défier de la raison ct répudier ses œuvres. La science enfle l'esprit au lieu d’édifier la foi; elle est la mère de l’erreur et de l’orgueil. L'auteur des Philosophoumena commence l’histoire des hérésies par une exposition assez superficielle des systèmes philosophiques de la Grèce. Dans l’Épitre à Diognète, qu'on peut considérer comme la première Apologie chrétienne, le polythéisme et la philosophie profane sont également condamnés. La diversité et les contradictions des systèmes y sont notées, et l’auteur déclare qu'avant la révélation du Christ et sa venue sur la terre, personne ne connut jamais Dieu et ne le fit connaître aux autres (3). Les docteurs chrétiens, au Ier siècle,
(1) Πολλοὶ πλάνοι εἰσῆλθον εἰς τὸν χόσμον, οἱ μὴ ὁμολογοῦντες Ἰησοῦν Χριστὸν ἐρχόμενον ἐν σαρχί: οὗτός ἐστι ὁ πλάνος χαὶ ὁ ἀντίχριστος. (S JEAN, Ép. M, 7.)
(2) Πᾶν πνεῦμα ὃ μὴ ὁμολογεῖ τὸν Ἰησοῦν, x τοῦ θεοῦ οὐχ ἔστι" ai τοῦτο ἐστὶ τὸ τοῦ ἀντιχρίστου. (5. JEAN, Ep. I, τν, 5; τι, 22, 95.)
(3) Épitre ἃ Diognète, ch. ὙΠ].
94 DEUXIÈME PARTIE. — CH. Ier. — CHRISTIANISME ignorent, en général, la philosophie autant qu’ils la dédaignent. Ils ne sortent pas, en effet, des écoles des rhéteurs et des philosophes, mais du milieu du peuple. Cependant, un certain esprit philosophique et platonicien respire dans l’Épitre à Diognète, et marque, chez son auteur, des habitudes et une éducation étrangères, en général, au siècle apostolique. Cet auteur inconnu ἃ sans doute passé sa jeunesse à Athènes, au milieu des sophistes. Il en ἃ retenu, avec un parfum d'élégance tout attique et une curiosité de style fort dédaignée des premiers docteurs de l’Église, un goût d’antithèses qui sent parfois l’amplification de rhétorique. L’inspiration y est chrétienne ; cependant, elle ἃ sa source moins dans un enseignement littéral que dans le fond même du cœur de celui qui parle : aussi, plusieurs passages de cette lettre ont le mouvement et la poésie d’un hymne religieux. Bien que disciple des apôtres (1), l’auteur n'invoque pas leur autorité ; il ne cite ni Moïse, ni les prophètes; il ne rappelle ni la vie, ni l’enseignement de Jésus. 1] relève aussi haut que possible le caractère surnaturel de la doctrine chrétienne, et répète à plusieurs reprises qu’elle n’est pas une création de la pensée humaine; mais il semble qu’à ses yeux elle tire sa grandeur de sa vertu morale aussi bien que de son origine divine. En effet, il est surtout préoccupé du côté spirituel et mystique du christianisme. C’est pour cela qu’il réprouve toute espèce de culte matériel et extérieur, et qu’il traite avec une égale sévérité les pratiques idolàtriques des païens et les cérémonies religieuses des juifs (2). C’est pour cela qu’il insiste sur l’im-
(1) ἀποστόλων γενόμενος μαθητής. (Ép. ἃ Diognèle, ΧΙ.) (2) Ép. à Diognète, πι. Les Juifs, dit-il presque littéralement, dans
puissance radicale de la nature humaine abandonnée à elle-même dans l’œuvre du salut et de la régénération (1). De là, aussi, cette comparaison du christianisme répandu dans le monde, avec l’âme qui anime et conserve le corps qu’elle habite (2). De là, enfin, ce résumé de Îa doctrine chrétienne réduite à ces trois degrés : connaître Dieu, s'élever à lui par l’amour, et limiter (3). L’imitation de Dieu est ici, comme dans la doctrine platonicienne, le dernier mot de la morale.
Cette lettre a bien le caractère de l’âge de transition pendant lequel elle fut très-probablement écrite. Divers éléments y sont juxtaposés encore plus que fondus. L’auteur y est à la fois païen par la forme, le langage, ie goût des antithèses; philosophe par la liberté avec laquelle il se meut dans le cercle des idées religieuses ; chrétien enfin par sa croyance profonde en la venue du fils de Dieu dans la chair, pour racheter nos péchés et nous réconallier avec Dieu. Mais l'inspiration de l’écrivain est plus personnelle que traditionnelle, c’est-à-dire qu’il puise la foi dont 11 est animé et les développements qu'il lui donne dans le fond même de son cœur plutôt que dans un enseignement formel et littéral. Il n’allègue ni les prophètes hébreux, qui furent, comme on sait, les premiers iniliateurs de saint Justin, ni les miracles du Christ qu’on donnait comme la preuve sensible de la divinité de son origine et de sa mission. Si le dernier chapitre de cette
leur manière d’honorer Dieu, ne sont pas plus sages que les païens. Οὐδέν μοι δοχοῦσι διαφέρειν τῶν εἰς τὰ χωφὰ τὴν αὐτὴν ἐνδειχνυμένων φιλοτιμίαν...
(1) Ép. à Diognète, 1x.
(2, Ép. à Diognète, vi.
(3) Ép. à Diognèle, x.
96 DEUXIÈME PARTIE. — CH. Jer. — CHRISTIANISME
lettre était d’une authenticité incontestable, nous ajouterions qu’il y à aussi une indépendance d’esprit toute philosophique dans la manière dont l’auteur interprète et commente le récit de la Genèse sur le paradis, Parbre de la science et l’arbre de vie (1).
Les Apologies que Quadratus et Aristide présentèrent à l'empereur Adrien (vers 126), et qui ne sont pas venues jusqu’à nous, inaugurent une ère nouvelle dans la littérature chrétienne. Tous deux ont eu Athènes, sinon pour pauie, au moins pour résidence et pour berceau intellectuel. Tous deux ont vécu dans le commerce des philosophes grecs; tous deux ont mis leur science profane au service de leur foi (2); et, au lieu de s’évertuer à opposer la doctrine du Christ à la philosophie païenne, ils n’ont pas craint d'emprunter à celle-ci des armes pour défendre celle-là. Ce sont eux qui ont posé le premier anneau de l'alliance du christianisme et de la philosophie.
Nous n’avons aucune idée de la manière dont les deux premiers apologistes de l’Église entendaient cette alliance du christianisme et de la philosophie, car, sauf un court et insignifiant passage de l’Apologie de Quadratus, leur œuvre est perdue. Saint Jérôme mentionne seulement Quadratus parmi les écrivains chrétiens qui citent les philosophes profanes, et rapporte que l’Apologie d’Aristide était remplie de passages tirés des philosophes (3).
Sans doute, ils ne croyaient ni rabaisser la doctrine chrétienne, ni énerver son autorité, en montrant que les
(1) La plupart des critiques, Bôhl, Semisch, Otto, Hoffmann et Hefele, inclinent plus ou moins décidément à considérer la fin de la lettre à Dioynète (du chap. xt à la fiu) comme apocryphe.
(2) S. JÉRÔME, ép. 84.
(3) 5. JÉRÔME, Leltre à l'orateur Magnus.
vérités qu’elle enseigne ont été entrevues par la philosophie; et ils ne se faisaient pas gloire de mettre la raison aux prises avec la foi, et d'établir entre elles une inévitable et invincible opposition.