CHAPITRE IT
Théorie du Logos.
Caractère de la conversion de saint Justin. — En devenant chrétien, il prétend, non pas rompre avec la philosophie, mais au contraire embrasser la vraie philosophie : non pas renoncer à la raison, mais se donner à elle tout entier et sans partage. — Opinion de saint Justin sur les meilleurs interprètes de la philosophie profane. — Ils sont, à ses yeux, les alliés du christianisme ; ils sont les disciples anticipés du Christ, qui est venu épurer, compléter, achever leur œuvre. — Qu'est-ce que le λόγος dans la doctrine de saint Justin? — Ses rapports avec Dieu (ὁ ὄντως θξος) . — Caractère de dépendance et d'infériorité incontestable du fils ou λόγος par rapport au Père. — Le λόγος en Dieu (συνὼν τῷ rarpi). — Le λόγος hors de Dieu (γέννημα προδληθέν). — Rapports du λόγος avec le monde. — Le λόγος répandu dans l'humanité et mêlé aux âmes (σπερματιχός). — Origines de la théorie du λόγος de saint Justin. — Éléments profanes et sacrés : Platon, Philon, saint Jean (prologue de l'Évangile). — La théorie du λόγος σπερματιχός paraît trabir une origine stoïcienne. — Importance de cette théorie dans la doctrine de saint Justin.
Nous avons vu comment saint Justin arriva au christianisme.
Ce n’est pas un ignorant tiré du milieu du peuple et de quelque boutique d’artisan, séduit et gagné à la doctrine nouvelle par les prestiges et les promesses d’un maitre habile : c’est une âme ouverte à la science; c’est un philosophe nourri dans les écoles, qui a exploré tous les systèmes et demandé la vérité à toutes les sectes de son temps. Il ἃ été tour à tour stoicien, péripatéticien, pythagoricien et platonicien. La dialectique de Platon fut pour ainsi dire sa dernière étape dans cette course à travers les sectes philosophiques, et le mena au seuil même de l’école chrétienne. 11 y entra, non à l’aveugle ou par désespoir, mais par choix. Aussi, bien loin d’avoir le ca-
ractère d’une rupture violente avec la philosophie et avec la raison, la conversion de saint Justin n’est autre chose que la dernière démarche de la philosophie et le suprême effort d’une raison incomplètement éclairée jusque là. Il ne crut pas, en passant de la science profane à la doctrine chrétienne, passer des ténèbres à la lumière, mais d’une clarté confuse et vacillante à la plénitude et à la sérénité du jour. Il devint chrétien sans cesser d’aimer, d’honorer et de pratiquer la philosophie. On sait qu’il en conserva les insignes et couvrit du manteau platonicien un disciple du Christ. On sait aussi qu’il appelle la doctrine du Christ la philosophie barbare, ἡ φιλοσοφία βάρδαρα (1). C'est à ses yeux une philosophie plus large et plus compréhensive que la philosophie grecque ou romaine : elle est faite pour tous les hommes et leur convient à tous. La science profane n’est pas méprisable sans doute; mais elle ne contient que quelques rayons épars de la vérité. La science chrétienne est la vérité complète et absolue. Il n’y ἃ pas un abime entre la sagesse profane et la sagesse divine : elles sont sœurs, elles sortent de la même source, elles ont une commune origine. La raison humaine est sainte, elle est une émanation même de l'intelligence divine, elle participe de la raison éternelle, elle est comme un témoignage de la présence de Dieu lui-même dans l'esprit de l’homme. La philosophie, fruit de cette raison, est par conséquent une révélation véritable de Dieu, mais c’est une révélation partielle, incomplète, altérée et troublée par
(1) Il n'est pas besoin d’avertir que ce mot βάρδαρα, que nous traduisons liltéralement, signifie étrangère, et que par Jà saint Justin marque shnplement que cetie philosophie ne vient ni de Rome, ni de la Grèce. Ailleurs, parlant des révélations que Dieu fit aux Hébreux, il se sert pour les désigner du même terme βάρδαροι.
le mélange des idées et des passions humaines (1). Le christianisme est l'apparition de la raison elle-même dans l'humanité, sa révélation pure, entière et complète. C’est pour cela que saint Justin embrasse la philosophie chrétienne et la préfère à toute autre. « Si je me fais gloire « d’être chrétien, dit-il, si je m’attache de toutes mes « forces à ce titre, ce n’est pas que la doctrine de Platon « soit contraire à celle du Christ, mais c’est qu’elle ne « lui est pas en tout semblable, non plus que celle des « autres, stoïiciens, poètes, historiens. En tant qu'il ἃ « parlé conformément à cette parcelle de raison divine « répandue partout, et dont il participait, chaque philo- « sophe ἃ bien parlé; mais s'étant contredit lui-même « dans les questions les plus importantes, aucun ne parait « avoir rencontré la science inébranlable et limmuable « vérité. » Et il ajoute : « Tout ce qu'ils ont pu dire de « bon nous appartient à nous, chrétiens (2). » Lactance, au milieu même de sa polémique contre le polythéisme, rendra au 1Ve siècle un semblable hommage aux travaux des philosophes paiens (6).
(1) Apol. 11, $ 8, p. 188.
(2) Χριστιανὸς εὑρεθῆναι καὶ εὐχόμενος χαὶ παμμάχως ἀγωνιζόμενος ὁμολογῶ οὐχ ὅτι ἀλλότριά ἐστι τὰ Πλάτωνος διδάγματα τοῦ Χριστοῦ, αλλ᾽ ὅτι οὐχ ἔστι πάντη ὅμοια, ὥσπερ οὐδὲ τὰ τῶν ἄλλων Στωϊχῶν τε χαὶ ποιητῶν χαὶ rap ἔχαστος γάρ τις ἀπὸ με ἐρους τοῦ σπερματιχοῦ θείου ) λόγου τὸ συγγενὲς ὁρῶν χαλῶς sole: ἕχτο" οἱ δὲ τἀναντία αὑτοῖς ἐν χυριωτέροις εἰρηκότες οὐχ ἐπιστήμην τὴν ἄποπτον χαὶ γνῶσιν τὴν ἀνέλεγχτον φαίνονται ἐσχηχέναι. Ὅσα οὖν παρὰ πᾶσι χαλῶς εἴρηται, ἡμῶν τῶν χριστιανῶν ἐστι. (4pol. ι1, 8 15,p . 200, 202.)
Sénèque dit de même, en parlant des opinions étrangères au stoïcisme : « Quidquid bene dictum est ab ullo, meum est. » (SÉNE)., Epist. ad Lucil., xvi, sub fin.) Et ailleurs: « Quod verum est, meum est. » (Id., Ep. xt.)
(3) Ce passage est remarquable et vaut la peine d'être cité : « Quod
Le respect de saint Justin pour la philosophie va si loin, le lien naturel qui unit le christianisme à la philosophie est siétroit à ses yeux, qu'il rapporte, comme nous venons de le dire, au christianisme tout ce que les philosophes ont pensé et dit d’excellent, qu’il lui en fait honneur, et que, loin de réprouver et de condamner au feu éternel les grandes âmes qui, avant l'avènement da Christ, ont vécu dans la pratique du bien et dans la recherche du vrai, 1] les considère comme des disciples anticipés du Christ, et les appelle du nom de chrétiens. « Ceux qui ont vécu « d’une manière conforme à la raison sont chrétiens, « eussent-ils même passé pour athées. Tels furent chez les « Grecs Socrate, Héraclite, et ceux qui leur ressemblent ; « chez les barbares, Abraham, Ananias, Azarias, Misaël, « Élie et beaucoup d’autres dont il est superflu de si- « gnaler les actions et de citer les noms. Ceux au contraire « qui autrefois ont vécu d’une manière contraire à cette « raison ont été pervers, ennemis du Christ et meur- « triers de ceux qui vivaient selon la raison. Ceux donc « qui ont vécu ou vivent selon la raison sont chrétiens, « intrépides et inaccessibles à la crainte (4). »
Saint Justin pousse l’analogie plus loin : la semence-du
si exstitisset aliquis, qui veritatem sparsam per singulos, per sectasque difusam colligeret in unum ac redigeret in corpus, is profecto non dissentiret ἃ nobis. » (LACTANCE, Anstil. divines, VI, 7.)
(1) Καὶ où μετὰ λόγου βιώσαντες Χριστιανοί εἰσι χἂν ἄθεοι ἐνομίσθησαν, οἷον ἐν Ἐλλησι μὲν Σωκράτης χαὶ Πιράχλειτος χαὶ οἱ ὅμοιοι αὐτοῖς, ἐν βαρδάροις δὲ λόραὰμ. χαὶ Ἀνανίας γαὶ Ἀζαρίας χαὶ Μισαὴλ χαὶ Ἠλίας χαὶ ἄλλοι πολλοί, ὧν τὰς πράξεις ἢ τὰ ὀνόματα καταλέγειν μαχρὸν εἶναι ἐπιστάμενοι τανῦν παραιτοὺμεθα. Ὥστε χαὶ οἱ προγενόμενοι ἄνευ λόγον βιώσαντες ἄχρηστοι χαὶ ἐχθροὶ τῷ Χριστῷ ἤσαν χαὶ φονεῖς τῶν μετὰ λόγου βιούν των" οἱ δὲμετὰ λόγου βιώσαντες καὶ βιοῦντες Χριστιανοὶ χαὶ ἄφοθοι καὶ
ἀτάραχοι ὑπάρχουσι. (Apol, 1, ὃ 46, p.110.)
christianisme ἃ été inoculée à l'humanité par la raison naturelle qui ne lui ἃ jamais fait défaut; mais à la vérité et à la raison, l’erreur et la violence se sont opposées de tout temps. Le principe du mal, personnifié dans les démons, a de tout temps armé les hommes contre la vérité et la vertu. Le spectacle de cette lamentable tragédie des hommes de bien, haïs, persécutés et tués, n’est pas nouveau. Comme les chrétiens, tous ceux qui, avant l’incarnation du Christ, ont entrepris d'éclairer les hommes, d'étudier et de pénétrer la vérité, ont été traînés au tribunal comme impies et téméraires. « Socrate, le plus « ferme de tous, ἃ été persécuté comme nous, comme « nous accusé d'introduire des divinités nouvelles, et de « ne pas croire aux dieux de l’État. Socrate encore n’ap- « portait pas toute la vérité. 1! ne connut le Christ qu’en « partie. Car c'était, et c’est la raison qui est répandue « partout (1). » De même Héraclite autrefois et, parmi ceux qui ont fleuri de notre temps, Musonius, ont souffert les dernières violences (2).
Était-ce par politique que saint Justin s’exprimait de la sorte? Était-ce pour intéresser à la doctrine chrétienne des princes philosophes qu’il rapprochait ainsi le christianisme de la philosophie, et faisait si libéralement cause commune avec tous ceux que les premiers docteurs de l’Église avaient constamment regardés comme les ennemis les plus dangereux de la vérité, les patriarches des hérétiques et les
E ’ ù 1 , -“ ΕἸ ’ “ - ’ U (1) O πάντων δὲ αὐτῶν εὐτονώτερος πρὸς τοῦτο γένομέενος Σωχράτης τὰ αὐτὰ ἡμῖν ἐνεχλήθη. + ... Χριστῷ δὲ, τῷ καὶ ὑπὸ Σωχράτους ἀπὸ μέρους γνωσθέντι (λόγος γὰρ ἦν rai ἔστιν ὁ ἐν παντὶ ὥν. .. .) (Apol. I, $ 10, p. 192-194.) Voir aussi un passage analogue dans la Ire Apol., ὃ 5, p. 14, Géjà cité p. 45, not. 2.) (2) Apol. II, ὃ 8, p. 188.
soutiens naturels de lidolätrie. On ne peut le croire. Saint Justin n’était pas homme à sacrifier les droits de la vérité aux intérêts de sa cause. Il eût craint de manquer à sa conscience en professant pour la philosophie une estime qu'il n’eût pas eue réellement. Cette opinion, qui consiste à relever la raison humaine et la philosophie profane en déclarant que l'humanité ἃ toujours et naturellement participé de la raison divine, était peut-être peu d’accord avec la tradition, et à ce titre pouvait alarmer quelques esprits étroits et quelques âmes timorées, mais elle n'avait rien d’opposé à la doctrine chrétienne. Elle était au contraire le développement hardi et original du mot de saint Jean : « Le Verbe est la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. » Elle rattachait le présent au passé, et sans détruire l'autorité et la valeur de la doctrine de l’incarnation, expliquait facilement, par un rapport de parenté naturelle, les analogies de certaines doctrines phitosophiques avec le dogme chrétien. Elle permettait enfin à un chrétien de revendiquer et de s'approprier hautement les découvertes d’une saine philosophie, qu’il eût été injuste de nier et imprudent de condamner.
Est-ce à dire que saint Justin considère le christianisme comme un système de philosophie ordinaire et le mette sur un pied d'égalité avec les doctrines profanes ? Tant s’en faut. S'il y a entre la doctrine du Christ et la science profane certaines analogies ; si Héraclite, Socrate, Platon, Musonius, tous ceux que saint Justin aime à citer comme ayant consacré leur vie à chercher la vérité et à l’enseigner aux hommes, ont été éclairés de la lumière de la raison divine, amis du Christ, qui est cette raison même, persécutés comme ses disciples, 115 n’ont ni connu ni enseigné la vérité tout entière. Toute vertu, toute piété, et
aussi toute sagesse et toute connaissance viennent de la participation et de la communication d’une partie, et, selon l'expression de saint Justin, d’une semence de la raison divine que Dieu a laissé dès le commencement tomber dans le monde (1). Mais les philosophes n’ayant pu jouir de la pleine contemplation de cette raison, se sont souvent égarés et contredits. C’est de là que viennent les luttes d'école, les divergences d'opinion, l'erreur mélée à la vérité (2). Les esprits des sages, avant le bienfait de l’incarnation, et tant que Dieu a gardé sa raison en lui-même, se sont agilés au sein d’un crépuscule qui ne permettait de rien distinguer nettement. Or, cette raison divine, dont un pâle reflet éclairait à peine la face du monde, est descendue tout entière sur la terre par la volonté de Dieu. C’est le Christ envoyé pour sauver les hommes. La doctrine du Christ est donc plus sublime que toute doctrine humaine (3); mais elle ne contredit pas la révélation na-
(1) Καὶ τοὺς ἀπὸ τῶν Στοϊχῶν δὲ δογμάτων; ἐπειδὴ χἂν τὸν ἠθιχὸν λόγον γύσμιοι γεγόνασιν, ὡς χαὶ ἔν τισιν οἱ ποιηταί, διὸ τὸ ἔυφυτον παντὶ γένει ἀνθρώπων σπέρμα τοῦ λύγου, μεμισῆσθαι χαὶ πεφονεῦσθαι οἴδαμεν. (Apol. I, ὃ 8, p. 188.)
ὅσα γὰρ χαλῶς ἀεὶ ἐφθέγξαντο χαὶ εὗρον οἱ φιλοσοφήσαντες ñ νομοθετήσαντες, χατὰ λόγου μέρος εὑρέσεως χαὶ θεωρίας ἐστὶ πονηθέντα αὐτοῖς. (Apol. 11, $ 10, p. 192.)
Τὸν Χριστὸν πρωτύτοχον τοῦ θεοῦ εἶναι ἐδιδάχθημεν χαὶ προεμηνύσαμεν λήγον ὄντα, οὗ πᾶν γένος ἀνθρώπων μετέσχε. (Apol. I, $ 46, p. 110.)
Exaores γάρ τις ἀπὸ μέρους τοῦ σπερματιχοῦ θείου λόγου τὸ συγγενὲς ὁρῶν. (Apol. I, $ 15, p. 200.)
(2) Ετειδὴ δὲ οὐ πάντα τὰ τοῦ λήγου ἐγνώρισαν, ὅς ἐστι Χριστὸς, χαὶ ἐναντία ἑαυτοῖς πολλάχις εἶπον. (Apol. 11, $ 1. p. 4016.)
(3) Μεγαλειότερα μὲν οὖν πάσης ἀνθρωπείου διδασχαλίας φαίνεται τὰ ἡμέτερα διὰ τὸ doyeroy τὸ ὅλον τὸν φανέντα δι᾽ ἡμᾶς Χριστὸν γεγονέναι.
Apol. 11, $ 10, p. 193.)
turelle accordée aux hommes avant sa venue. Car comment opposer la raison à la raison, le Christ au Christ ? Elle la corrige, l’épure, l’achève et la complète.
Qu'est-ce, selon saint Justin, que cette raison divine répandue dans le monde (λόγος σπερματικός) et analogue, au premier abord, au principe actif des stoiciens, à la raison générale, au feu artiste qui circule dans la matière et l’organise, et plus encore à l’entendement divin (λόγος θεῖος) des platoniciens, siége et centre des idées.
La théorie du λόγος, telle qu’elle se trouve dans saint Justin est considérable et caractéristique.
Comme Philon, saint Justin professe que Dieu, le père de toutes choses, est incompréhensible et ineffable. Père, Dieu, Créateur, Seigneur, Maitre, tous les noms que nous lui donnons, ne sont pas des termes qui définissent sa nature, mais des désignations tirées de ses bienfaits et de ses œuvres. La raison humaine ne peut l’atteindre, n1 la parole humaine le nommer : il est au-dessus de toute essence (1).
Dieu est-il donc absolument inconnu, et sans aucun rapport avec le monde ?
Comme Philon, saint Justin professe qu'il a fait le monde et se manifeste à lui. Nous ne pouvons saisir son invisible essence ; c’est lui qui s’abaisse et descend jusqu’à nous en nous permettant de communiquer avec son Verbe (Λόγος).
ΕΣ , n (1) Ovoux δὲ τῷ πάντων πατρὶ θετὸν, ἀγεννήτῳ οὐχ ἔστιν. . . . Τὸ δὲ ι \ “ Al , \ LA \ Ὁ La E 5 j La πατὴρ zut θεὸς καὶ χτίστης nul χύριος καὶ δεσπότης οὐχ ὀνόματά ξδτιν " LE » , “- ι = » ᾿ ἀλλ᾿ Ex τῶν εὐποιϊῶν καὶ τῶν ἔργων προσρήσεις. (Apol. 11, ὃ 6, p. 182.)
A 4 PET ΕΣ ᾿ » 9 1 ; εἰ Επεχεινα πασὴς ουσιᾶς, οὔτε ῥητὸν οὔτε αγορευτον. (Dial. avec
Tryph., $ 4, p. 18.)
Avant toute création, le Verbe était en Dieu (4). C’est le premier né engendré de Dieu (2). Il en est sorti par une sorte d'irradiation, sans diminuer ni affaiblir sa substance, de la même manière que la lumière sort du foyer (3). En tant qu’il est engendré de Dieu et ministre de ses volontés, le Verbe peut recevoir diverses dénominations. Il s’appelle Gloire du Seigneur, Fils, Sagesse, Ange, Dieu, Seigneur, Chef suprême, Apôtre (4). Il est à la fois la pensée et la force ou puissance de Dieu en acte.
Il est distinct de Dieu, sans avoir une volonté essenüelle. Il est autre par le nombre et non par la pensée, selon l’expression même de saint Justin, car il est l'organe
et l'instrument des volontés du Père (5). Il est subor-
- | (1) Οἱ λόγος πρὸ τῶν ποιημάτων χαὶ συνὼν χαὶ γεννώμενος. (Apol. 11, $ 6, p. 182.) Προύπηρχεν ὑιὸς τοῦ ποιητοῦ τῶν ὅλων. (Dial. avec Tryph., $ 48, Ρ. 158.) Πρὸ 1 πάντων τῶν χτισμάτων ὁ ὁ θεὸς VE νυ Z. - δύναμίν τινα ἐξ ÉGUTOU λογιχὴν. (Dial. avec Tryph., $ 61, p. 204; 469, Ρ. 310.) (2) Λόγον, ὅς ἰστι πρῶτον γέννημα τοῦ θεοῦ. νας 1, $ 21, p.54.) Πρωτύτοχος τοῦ θεοῦ. (4pol. 1, ὃ 46, p. 110.) Μονογενὴς γὰρ ὅτι ἣν τῷ πατρὶ τῶν ὅλων οὗτος, ἐδίως ἐξ αὑτοῦ λόγος
(3) Oroioy ἐπὶ π πυρὸς ὁρῶμεν ἄλλο γινόμενον, οὐχ ἐλαττουμένου - EE τα 4» A] , ἐχείνου ἐξ οὗ ἡ ἄναψις γέγονεν, ἀλλὰ τοῦ αὐτοῦ μένοντος, χαὶ τὸ ἐξ αὐτοῦ . ᾿ S 0 cé ’ ἀναφθὲν na αὐτὸ ὃν φαίνεται οὐχ ἐλαττῶσαν ἐχεῖνο ἐξ οὐ ἀνήφθη.
(Dial. avec Tryph., $ 61, p. 206.)
(4) Καλεῖται ποτὲ δὲ die, ποτὲ δὲ σοφία, ποτὲ δὲ ἄγγελος, ποτὲ δὲ θεός, ποτὲ δὲ χύριος καὶ λόγος, ποτὲ δὲ χαὶ ἀρχιστράτηγον ἑαυτὸν λέγει... Eye γὰρ πάντα EN, ἔχ TE τοῦ ὑπηρετεῖν τῷ πατριχῷ βουλήματι χαὶ ἐχ τοῦ ἀπὸ τοῦ πατρὸς θέλησει γεγενῆσθαι. (Dial. avec
Tryph., $ 61, p. 205, 206.)
donné au Père; il est après le Père, au-dessus duquel il n’y ἃ pas d'autre Dieu, et il occupe le second rang après lui (1).
Dans saint Justin, il n’est pas question de l'éternité du Fils : sa préexistence seule est enseignée ; il n’est pas assimilé aux autres créatures, car il était avant elles; c’est le premier-né, le fils privilégié. Dire qu’il était avant la création n'est pas dire qu'il est coéternel à Dieu, et l’idée de génération implique seulement une préexistence relative. IL était dans le sein du Père avant toute création, dit saint Justin, et fut engendré, lorsque, par lui, Dieu créa et ordonna le monde. © δὲ ὑιὸς ἐχείνου, ὁ μόνος λεγόμενος χυρίως ὑιός, ὁ λύγος πρὸ τῶν ποιημάτων χαὶ συνὼν χαὶ γεννώμενος ὅτε τὴν ἀρχὴν δι’ αὐτοῦ πάντα ἔχτισε χαὶ ἐκόσμησε. (A5ol. 11, ὃ 6, p. 182.) Il y ἃ dans cette phrase la distinction du λύγος ἐνδιάθετος et du λόγος προφοριχῦς. Les termes πρὸ τῶν ποιημάτων συνὼν τῷ πατρί, 91gnifient qu'avant que le monde fût, le Fils était déja, mais enveloppé, si je puis dire, et caché dans la substance du Père. Les expressions qui suivent : χαὶ γεννώμενος ὅτε τὴν ἀρχὴν δι᾿ αὐτοῦ ἔχτισε χαὶ ἐκύσμοσε veulent dire qu'il fut engendré, produit au dehors, pour servir de ministre et d’organe au Père dans l’œuvre de la création. Il semble, d’après ces mots, que non seulement l'éternité du Verbe est niée, mais qu’on
ἡνώμη. Οὐδὲν γάρ φημι αὐτὸν πεπραχέναι ποτὲ ἢ ἅπερ αὐτὸν ὁ τὸν χόσμον ποιήσας ὑπὲρ ὃν ἀλλὸς οὐχ ἔστι θεὸς, βεδούληται καὶ πρᾶξαι χαὶ ὁμιλῆσαι. (Dial. avec Tryph., $ 56, p. 184.)
(1) Μετὰ τὸν γεννήσαντα θεον. (Apol. 1, $ 12, p. 50.) .
Μετὰ τὸν πατέρα πάντων χαὶ δεσπότην θεον. (Apol.l, 8 52, p. 82, 84.)
Υἱὸν αὐτοῦ τοῦ ὄντως θεοῦ μαθόντες χαὶ ἐν δευτέρα χώρᾳ ἔχοντες. (4pol. 1, $ 13, p. 34.)
Τὸν γὸρ ἀπὸ ἀγεννήτου χαί ἀῤῥήτου ὑξοῦ yo, μετὰ τὸν θετὸν προσ-
χυνοῦμεν χαὶ ἀγαπῶμεν. (Apol. 11, $ 13, p. 202.)
peut soutenir qu’il ne fut produit, à l’état de personne distincte, qu’au moment même où Dieu se détermina à créer le monde, et que par conséquent ‘il est seulement le premier des êtres créés, et contemporain de la création. Donc, il n'est pas en dehors du temps; car, selon l’expression de Tertullien qui peut servir à commenter ce passage, il y a eu un temps où il n’était pas (1). Éternel en tant que λόγος ἐνδιάθετος, C'est-à-dire, si on le considère comme enfermé en Dieu, car Dieu ne peut être conçu comme ἄλογος, et sa raison est inséparable de son être ; il tombe dans le temps quand il devient προφορικύς, C’est-àdire quand il est engendré, produit au dehors. Les expressions métaphoriques que saint Justin emploie pour expliquer la nature de la génération du Verbe, ses comparaisons de la parole prononcée et de la lumière qui s'échappe du foyer, impliquent aussi, à ce qu'il nous semble, un commencement d’existence.
N’étant pas éternel, le Verbe n’est pas égal à Dieu. Ce n’est pas une conséquence que nous prêtons à saint Justin. L'infériorité, la subordination, la dépendance du Fils par rapport au Père, sont enseignées très-formellement dans plusieurs passages pleins de clarté : si bien même, qu’au lieu de conclure Pinégalité du Fils et du Père, de ce que l’un est éternel et l’autre ne l’est pas, 1} serait plus facile de conclure de linfériorité du Fils sa non éternité; car celte infériorilé et cette subordination
(1) TERTULLIEN, Ado. Hermog., ch. 3. — La distinction du λόγος ἐνδιάθετος et ἀπ λῆγος προφοριχύς est aussi clairement exprimée dans ce passage du Dialogue de saint Justin avec Tryphon, ὃ 62, p. 210:
- » Lu » ᾿ . Ἃ ι ’ A] - Τοῦτο τῷ ὄντι ἀπὸ τοῦ πατρὸς προδληθὲν γέννημα πρὸ πάντων τῶν
sont exprimées par saint Justin d’une manière qui ne laisse guère de place au doute (1).
Dieu, le père de toutes choses, au-dessus duquel il n’y a pas d'autre Dieu, incréé, ineffable, est retiré dans les profondeurs impénétrables de son essence, et sans rapport avec le monde. C’est le Verbe, son fils, son ministre et son serviteur, qui révèle et manifeste au monde la gloire et la puissance du Père. Il est le médiateur entre Dieu et le monde. Il est répandu dans le monde, et pour ainsi dire disséminé dans les âmes humaines, qui naturellement, participent de son essence. Voilà le troisième point de vue auquel on peut considérer le Verbe.
Uni à la substance divine et contenu dans le sein de Dieu, c’est le λύγος ἐνδιάθετος.
Engendré, produit au dehors, séparé de la substance divine pour former et ordonner le monde, c’est le λύγος προφοριχῦς.
Uni et mêlé aux âmes humaines qu’il éclaire et qu’il dirige en même temps, c’est le λόγος σπερματιχίς. Et, en effet, avant de prendre une forme déterminée et de s’incarner complètement dans la personne de Jésus, le Verbe était, pour ainsi dire, incarné en partie dans chaque homme (2). C'est grâce à cette communication et à cette révélation naturelles d’une partie du Verbe, que certains hommes, avant l’apparition et l’enseignement de
(1) Voir les textes cités à la note { de la page 107. (2) Λόγον ὄντα οὗ πᾶν γένος ἀνθρώπων μετέσχε. (Apol. 1, ὃ 46, p.111.)
A ” , » , L2 - Le | To ἔμφυτον παντι ἀνθρώπων σπερμο τοῦ ληγου. (Apol. II, ὃ 8,
p. 188; II, $ 13, p. 202.)
Jésus, ont, par une sorte d'anticipation, participé à la vérité et à la vertu chrétiennes (1).
Cette doctrine du λύγος, telle que nous venons de la présenter, n’est pas exposée systématiquement dans saint Justin. Les expressions mêmes de λόγος ἐνδιάθετος et de λόγος προφοριχύς, Qui expriment un double rapport du Verbe, selon qu’il demeure en Dieu, ou qu’il est la manifestation extérieure des vertus divines, n’appartiennent pas à saint Justin; mais c’est une distinction qu’il a connue, et pour être exprimée autrement, elle n’en est pas moins réelle. Pour trouver cette doctrine, surtout en ce qui touche la nature métaphysique du Verbe, c’est-à-dire les rapports du Père et du Fils, il faut réunir certains éléments épars dans les deux Apologies et dans le Dialogue.
Faut-il chercher maintenant les premiers germes de cette théorie, et noter les emprunts que saint Justin a pu faire à la philosophie profane et à la spéculation chrétienne? C’est chez Philon et chez saint Jean qu’on pourrait les trouver surtout.
Personne n’a jamais vu Dieu, dit saint Jean (2), et sans doute il n’est pas seulement question des yeux du corps, mais des yeux de l'esprit. D'autre part, qui ἃ plus insisté que Philon sur les caractères d’incompréhensibilité, d’ineffabilité et d’immutabilité de la nature divine? Qui, avant lui, ἃ mieux marqué ce caractère de la nature divine, d’être sans rapport et sans relation avec le monde? N'est-ce pas lui qui a dit qu’il était meilleur que le bien
(1) Voir passage cité p. 101, note 1. (4pol. I, ὃ 46, p. 110.) Οἱ γὰρ συγγραφεῖς πάντες διὰ τῆς ἐνούσης ἐνφύτου τοῦ λόγου σπορᾶς ἀμυδρῶς ἐδύναντο ὁρᾶν τὰ ὄντα. (Apol. 11, $ 13, p. 202.)
“ - 4 > SATA ET (2) Évang. de S. JEAN, 1, 18; VI, 46 : Θεὸν οὐδεὶς mpuzz πώποτε.
et plus pur que lunité (1). Saint Justin exprime eette même idée d’une manière très-forte, en disant que Dieu est au-dessus de toute essence, ἐπέκεινα πασῆς οὐσίας (2).
Saint Justin paraît avoir aussi emprunté à Philon et à saint Jean ce qu’il enseigne touchant l’essence du Verbe et ses rapports métaphysiques avec Dieu.
Selon Philon, en effet, et selon saint Jean, c’est le Verbe qui est le révélateur de Dieu et organe de sa puissance créatrice : mais tandis que le philosophe juif ne voit dans le Verbe qu’une représentation incomplète, qu’une image affaiblie des puissances divines et l’appelle l'ombre de Dieu (3); saint Jean, sans l’égaler au Père, relève sa dignité et l'appelle expressément Dieu.
Saint Justin professe nettement la divinité du Verbe (4) avee saint Jean ; mais il insiste plus que lui sur son imfériorite par rapport au Père, et marque plus profondément sa subordination,
Là où saint Justin dépasse singulièrement la pensée de Philon et de saint Jean, ou tout au moins la développe ave une grande hardiesse, c’est dans sa théorie du λόγος σπερματιχός.
Saint Jean avait dit que le Verbe est la lumière qui illumine tout homme qui vient au monde.
Philon avait enseigné que le Verbe est le type de l’humanité, en tant qu’elle participe à la raison; qu’au Dieu
(1) O καὶ ἀγαθοῦ χρειττόν ἐστι χαὶ ἑνὸς ἐιϊλικρινέστερον. (De vil. contempl.
(2) Platon ἃ pu fournir cette expression à saint Justin ; elle se trouve au VE livre de la République. k
(3) Σχιὰ θεοῦ δὲ ὁ λύγος αὐτοῦ ἐστιν. (Pnir,, Leg. alleg., H)
(4) Os λύγος χαὶ πρωτύτοχος ὧν τοῦ θεοῦ χαὶ θεὸς ὑπάρχει. (Apol. 1, 8 63, p. 132.)
supérieur et incommunicable rien de mortel ne peut ressembler; que c’est du Verbe que l’âme humaine porte l'empreinte ; qu’ainsi tous les hommes sont les enfants de Dieu et réfléchissent son image, c’est-à-dire son Verbe (1). Saint Justin, à leur suite, professe que le Verbe s’est répandu dans le monde et s’est incarné, si je puis dire, dans l’humanité. Mais, dans sa main, cette opinion, à peine ébauchéé par saint Jean et demeurée avec Philon sur les hauteurs d’une métaphysique transcendante, se précise, s’éclaircit, se marque en traits plus achevés et s’applique en quelque sorte.
Le monde n’a pas été abandonné de Dieu jusqu’à la venue du Verbe divin dans la personne mortelle de Jésus. Ce Verbe fils de Dieu ἃ de tout temps été présent dans le monde; de tout temps il ἃ résidé dans lhumanité. ἢ s’est mêlé, pour ainsi parler, à l’humanité, comme le parfum s’ajoute à la fleur, et le sel aux eaux de la mer. Dans toutes les âmes il y ἃ une parcelle du Verbe divin. Tout être doué de raison porte en soi une semence du Verbe. Mais cette semence, répandue partout, n’a pas partout germé avec une égale fécondité. La vérité et la vertu, tels sont les fruits qu’elle produit dans les âmes; telle est en même temps la marque visible de sa présence. C’est le Verbe qui remplit et anime toute âme qui aime la vérité, qui la cherche sincèrement et la propage avec ardeur, qui enseigne la vertu et la mel en pratique. Le christianisme n’est done pas né d’hier, comme le prétendent ses détrac-
A] A sat » le - “ A] » ᾿ * ’ 1) Θνητον γὰρ οὐὸὲεν ἀπειχονισθῆναι πρὸς TOY ἀνωτάτω χαὶ πατερα
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θῆναι. (EUSÈBE, Præp. Evang., vu, 13.)
teurs ; il est contemporain de l'humanité. ἢ ἃ fleuri partout où on ἃ vu briller la piété, l'amour du vrai et du bien. Ses œuvres ne sont pas nouvelles, non plus que ses préceptes. Il a fait des saints et des martyrs daus l’antiquité profane. C’est à lui qu’il faut rapporter les belles maximes de la philosophie paienne. Toute vérité, toute vertu, toute sainteté étant inspirées par le Verbe, sont chrétiennes. Aussi, peut-on dire sans métaphore que tout ce qui ἃ été pensé ou dit de beau et de vrai par les philosophes grecs ou les prophètes hébreux est chrétien; que dans les temps les plus reculés aussi toute vie pure, bien réglée, dévouée à la justice, est une vie chrétienne ; que Socrate, Platon et tous ceux qui leur ont ressemblé parmi les Grecs ou parmi les Juifs étaient chrétiens.
Saint Justin, comme on le voit, fait plus que de dire que la philosophie profane ἃ préparé la voie à la doctrine chrétienne, et avant l'avènement du Christ ἃ préludé aux enseignements qu’il devait laisser aux hommes. La vérité philosophique et la vérité chrétienne, c’est tout un. Car toute vérité vient du Verbe, dont la lumière n’a jamais fait défaut au genre humain.
Ainsi se comble, dans la pensée de saint Justin, l’abime creusé entre le sacré et le profane. La philosophie est une œuvre divine comme le christianisme. Les maitres de la sagesse profane sont les interprètes et les disciples du Verbe, comme les prophètes Hébreux, comme Jésus lui-même, avec cette différence que les prophètes Hébreux ont été les organes privilégiés d’une révélation spéciale, et que Jésus-Christ est le Verbe entier descendu dans une intelligence, dans une âme et dans un corps mortel (1),
(1) Apol, 11, $ 10, p. 192, passage cité.
tandis que les philosophes n’ont reçu que quelques rayons du Verbe divin. Or, autre chose est un germe et une ébauche imparfaite, autre chose une manifestation et une incarnation complète (1).
La théorie du λόγος de saint Justin, en ‘tant qu’on le considère dans son essence et dans son rapport avec Dieu, ne dépasse guère, nous l’avons dit, l’enseignement de saint Jean, et a une notable analogie avec la doctrine enseignée par Philon. La théorie du λόγος σπερματιχός paraît trahir une origine stoicienne.
Selon saint Justin, en effet, le Verbe s’épanche dans le monde et se réfléchit dans la raison humaine. La raison humaine contient naturellement une semence divine, à savoir une parcelle du Verbe, qui est comme la marque de l’ouvrier sur son œuvre. Le goût de la vérité et la pratique du bien sont le témoignage de la présence du Verbe divin dans les âmes.
Voilà qui est essentiellement stoïcien. Qu'est-ce, en effet, que la raison humaine pour les stoiciens ? C’est, à proprement parler, l’incarnation de la raison universelle et divine dans la nature humaine. Les expressions de saint Justin : σπέρμα τοῦ λόγου, σπερματιχός λόγος, SON stoïiciennes pour le fond aussi bien que pour la forme. Comme saint Justin, au même sens que lui et longtemps avant lui, le stoïcisme proclamait que l’âme humaine, en tant que raisonnable, est divine ; que la raison est une semence divine répandue dans les âmes, et qu’elle y produit naturellement la vérité et la vertu. Seulement, et c’est une différence
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(1) ETEp0Y γὰρ ἐστι σπερμᾶὰ τινὸς χαὶ μιμήμοι χατὰ OUYALLLY δοθέν, ZA
3» » 4 La 4 Al 5 » ’ La ᾿ Ά La ἕτερον αὐτὸ οὐ χἁτὰ χάριν τὴν ἀπ᾽ ἐχείνου ἡ μετουσία χαὶ μίμησις
γίνεται. (Apol. 11, ὃ 16, 202.
capitale, pour les stoïciens, la raison humaine est la détermination de la raison divine, sa réalisation, et proprement une portion de la substance même de Dieu. Dieu tout entier, dans ce système, est incarné dans le monde : il lui est consubstantiel. Il n’y ἃ pas d’autre raison divine que la raison humaine; autrement dit, la raison humaine et la raison divine sont identiques, et ne sont pas deux raisons, mais une seule. Pour saint Justin, le Verbe divin, tout en se communiquant en partie aux âmes, garde son essence distincte, et ne se confond pas avec elles. Encore une fois, cette différence est capitale. Le Dieu stoicien, c’est la nature vivante. Saint Justin, qui s'était appliqué d’abord au stoicisme, le savait bien, et c’est pour cela peut-être qu’il disait en quittant cette école qu’il n’y était pas question de Dieu.
Nous pouvons le dire maintenant, la complaisance de saint Justin pour la philosophie profane n’est pas une transaction avec sa conscience ; elle n’est pas non plus un trait d’habileté d’avocat, ni une concession aux préjugés de la foule ou à lhabit qu’il porte : elle résulte de sa théorie du λόγος σπερματιχός et de sa croyance à l’universelle et naturelle communication de la raison divine avec la raison humaine.
Aux yeux de saint Justin, la philosophie profane et la religion chrétienne ont un but et un objet communs. L’une et l’autre nous entretiennent de notre âme, de sa nature et de ses destinées, du bien et du mal, du devoir, de Dieu et de sa Providence. Saint Justin l’avoue implicitement ; car c’est à la philosophie qu’il s’adressa d’abord pour donner satisfaction aux plus impérieux besoins de son âme, et résoudre les grands problèmes qui sont l’éternel souci des esprits élevés. Après sa conversion, alors qu'il
raconte les vicissitudes de sa pensée, 1] le dit nettement : L'œuvre de la philosophie, c’est l'étude de Dieu (1). Elle a pour fin dernière de nous conduire à lui, et ceux qui s’y appliquent sont vraiment saints (2). Elle est la connaissance des choses divines et humaines; elle est la source de la prudence et du bonheur. Comment saint Justin définirait-il autrement le christianisme? Dans sa première Apologie, 1l fait appel à la philosophie de ses juges, et, comme s'il voulait déclarer qu’en devenant chrétien on demeure philosophe, il cite, sans l’altérer beaucoup, le mot de Platon : « Nul État ne saurait être heureux, dit-il, tant que les princes et les sujets ne seront pas philosophes (3). » If est vrai que saint Justin distingue la philosophie ainsi envisagée d’une manière générale, des sectes et des systèmes philosophiques. Il avoue que plusieurs prennent le titre et le manteau de philosophe, sans tenir tout ce que promet ce nom (4) ; qu’ils se contredisent
(1) Τοῦτο ξργόν ἐστι φιλοσοφίας ἐξετάζειν περὶ τοῦ Θείου, (Dial. avec Tryph., $ 1, p. 4.)
(2) ἔστι γὰρ τῷ ὄντι φιλοσοφία μέγιστον χτῆμα καὶ τιμιώτατον θεῷ, ᾧ προσάγει χαὶ συνίστησιν ἡμᾶς μόνη, χαὶ ὅσιοι, ὡς ἀληθῶς, οὗτοί εἰσιν ριλοσοφία τὸν νοῦν προσεσχηχήτες. (Dial. avec Tryph., ὃ 4, Ρ..6.)
(3) Apol. 1, $ 5, p. 8. — Voici la pensée de Platon telle qu’elle se trouve au livre Υ de la République : « Tant que les philosophes ne seront pas rois, Qu que ceux qu'on appelle aujourd’hui rois ne seront pas vraiment et séricusement ph:losophes ; tant que la puissance politique et la philosophie ne se trouveront pas ensemble, et qu'une loi supérieure n’écartera pas la foule de ccux qui s’attachent exclusivement aujourd'hui à l’une ou à l'autre, il n’est point, ὃ mon cher Glaucon, de remède aux maux qui désolent les États, ni même, selon moi, à ceux du genre humain. » (Trad. Cousin, 1. IX, p. 505.)
τῆς ὑποσχέσεως πράττουσι. (Apol. 1, $ 4, p. 12.)
les uns les autres; qu’ils ne sont pas d’accord avec enxmêmes ; que quelques-uns ont enseigné l’athéisme. Mais quoi! n’y a-t-il pas aussi de mauvais et de faux chrétiens? n’y en a-t-il pas qui refusent d’avouer la divinité du Christ (1)? La philosophie n’est pas plus responsable des contradictions et des erreurs des philosophes que le christianisme des actions coupables et des témérités de ceux qui le déshonorent. S'il y a des Épicure, il y a aussi des Marcion. Nous ne citons pas ici saint Justin ; noùs interprétons sa pensée. En effet, bien qu’il admette que la philosophie ἃ queiquefois rencontré la vérité, et que la raison, livrée à ses seules forces, puisse acheminer l’homme au but où la doctrine chrétienne l’établit, il n’est pas vrai, nous l'avons dit déjà, que saint Justin ait jamais songé à faire entre l’une et l’autre aucune assimilation expresse. Cependant, il ne considère pas seulement le christianisme comme une règle. 1] ne l’appuie pas sur l’autorité seule. Il rappelle qu’il ἃ subjugué non seulement des artisans et des ignorants, mais des lettrés et des philosophes (2). Croire au Christ n’est pas, selon lui, faire le sacrifice de sa raison. À côté de la grâce divine qui incline la croyance avec plus de force qu'aucun artifice du langage humain, il y a place pour le raisonnement. « En plusieurs choses, dit-1l, nous parlons comme ceux de vos poètes et de vos philosophes qui sont le plus estimés parmi vous; en d’autres, d’une manière plus