CHAPITRE PREMIER
Question de l’origine et de la formation τ monde. — Mdentité de la doctrine platonicienne exposée dans le ΕἸ δος, et de la doctrine de saint Justin.
Textes précis dans lesquels saint Justin reconnaît formellement l'identité de l'enseignement de Platon et de celui des chrétiens sur la question de l'origine et de la formation du monde. — Quelle est au vrai la solution chrétienne du problème de l'origine du monde ? — Théorie de la création : elle exclut à la fois le dualisme et le panthéisme, et les concilie en même temps, affirmant avec les partisans du dualisme la réalité et l'indépendance substantielle des choses finies contre les partisans du panthéisme, et affirmant avec ces derniers l'absolue indépendance de Dieu altérée par l'opinion dualiste. — La théorie de la création n'appartient à aucun système philosophique ou religieux de la Grèce. — Platon a oscillé entre le panthéisme où la dialectique le conduisait, et le dualisme qu'il enseigne dans le Timée. — Saint Justin adopte, avoue comme sienne la doctrine dualiste du Timée. — On ne trouve ni dans ses deux Apologies, ni dans son Dialogue avec Tryphon, aucun passage d'où l’on puisse inférer la doctrine de la création.
Les platoniciens, selon saint Justin, pensent de la même manière que les chrétiens sur la question de l’origine et de la formation du monde. Les uns et les autres regardent Dieu comme l’auteur et l’ordonnateur de toutes choses.
« Quand nous disons, écrit saint Justin, que l’univers « tire sa naissance et son bel ordre de Dieu, il semble ἃ que nous enseignons un dogme de Platon (1). » L’identité est telle qu’il y a lieu de croire, selon saint Justin, que Platon ἃ été chercher cette doctrine dans les livres de Moïse, plus anciens, comme on sait, que tous les écrivains de la Grèce.
(1) To γὰρ λέγειν ἡμᾶς ὑπὸ θεοῦ πάντα χεχοσμῆσθαι χαὶ γεγενῆσθαι,
Πλάτωνος δόξομεν λέγειν δόγμα. (Apol. 1, $ 20, p. 52.)
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« C’est dans nos livres, c’est-à-dire dans la doctrine « enseignée par les Prophètes, que Platon ἃ puisé ce qu’il « ἃ dit : que Dieu, après avoir manié la matière informe, « fit le monde (1). » La doctrine de saint Justin sur Île Verbe explique plus naturellement encore cette analogie si profonde, sans qu’il soit nécessaire de recourir à cette hypothèse d'emprunts clandestins.
« C’est du Verbe de Dieu que Platon, et ceux qui ont « embrassé la même opinion, et nous, avons appris que « Dieu ἃ fait le monde avec ces éléments dont parle Moïse « et qu’il désigne au commencement (2). »
Aïlleurs, saint Justin, quoiqu'il ne cite pas expressément Platon, se sert des mêmes termes qu'il lui prête, et parait se souvenir d’un passage du Timée, en marquant la croyance des chrétiens sur la formation du monde : « Nous « avons appris, dit-il, que Dieu, par bonté, ἃ formé le « monde pour les hommes, d’une matière informe (3). »
(4) ἵνα δὲ χαὶ παρὰ τῶν ἡμετέρων διδασχάλων, λέγομεν δὲ τοῦ λόγου τοῦ διὰ τῶν προφητῶν, λαῦοντα τὸν Πλάτωνα μάθητε τὸ εἰπεῖν, ὕλην ὄμορφον οὖσαν στρέψαντα τόν θεὸν χύσμον ποιῆσαι. (Apol. 1, $ 59, p. 138.)
(2) Ὥστε λόγῳ θεοῦ ὑποχειμένων καὶ προδηλωθέντων διὰ Μωυσέως Ye γενήσθαι τὸν πάντα χόσμον χαὶ Πλάτων χαὶ οἱ ταῦτα λέγοντες χαὶ ἡμεῖς ἐμάθομεν. (Apol. 1, $ 59, p. 158.)
Par ces mots : ἐχ τῶν ὑποχειμένων χαὶ προδηλωθέντων διὰ Μωυσέως, saint Justin entend ces éléments désignés dans les premiers versets de la Genèse : la terre informe, invisible, et les ténèbres sur la face de l’abime, et les eaux sur lesquelles l’esprit était porté.
(3) Καὶ πάντα τὴν ἀρχὴν ἀγαθὸν ὄντα δημιουργῆσαι αὐτὸν ἐξ ἀμόρφου ὕλης δι’ ἀνθρώπους δεδιδάγμεθα. (A4pol. 1, $ 10, p. 24.)
Ce passage rappelle celui du Timée de Platon: « Disons la cause qui ἃ porté le suprème ordonnateur à produire et à composer cet univers. il était bon, et celui qui est bon n’a aucune espèce d'envie: il a vouiu que toutes choses fussent, autant que possible, semblables à luimême. Quiconque, instruit par des hommes sages, admettra ceci comme
Tels sont les textes dans lesquels saint Justin rapproche Ja doctrine de Platon et la doctrine chrétienne sur l’origine et la formation du monde. C’est assez clairement proclamer l'identité de ces deux doctrines que de dire, comme il fait, que Platon ἃ connu les livres de Moïse où elle est enseignée et d’où elle ἃ passé aux chrétiens; et mieux encore, que c’est le même Verbe fils de Dieu qui l’a révélée à Moïse, à Platon et aux chrétiens.
Plusieurs grosses questions se présentent ici. Jusqu'à quel ‘point l'opinion de saint Justin est-elle fondée? L'identité des doctrines platonicienne et chrétienne estelle aussi réelle et aussi manifeste qu’il le prétend ? Saint Justin entend-il exactement la doctrine de Platon sur les rapports de Dieu et du monde, lorsqu'il considère cette doctrine comme un dualisme véritable? La doctrine qu'il adopte et qu’il enseigne comme chrétien, est-elle la véritable doctrine chrétienne sur cet important et difficile problème?
C’est à cette Gernière question que nous répondrons tout d’abord.
Au problème de l’origine du monde, la métaphysique chrétienne ἃ répondu par une solution originale, la création ex mihilo, qui exclut à la fois le dualisme et le panthéisme.
Contre les partisans du panthéisme, elle affirme que le monde n’est pas la collection des modalités de Dieu, ni
la raison principale de l’origine et de la formation du monde, sera dans le vrai. Dieu voulant que tout soit bon et que rien ne soit mauvais, autant que possible, prit la masse des choses visibles quis’agitaient d’un mouvement sans frein et sans règle, et du désordre il fit sortir l’ordre, pensant que l’ordre était beaucoup meilleur. » (PLATON, Timée, traû. Cousin, t. XII, p. 119.)
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un développement, ou un écoulement, ou une détermination de la substance divine, mais un système d’individus ayant chacun sa part de substantialité et d’énergie propres.
Contre les partisans du dualisme, elle affirme d’autre part que l'être absolu ne trouve pas en face de lui une matière coéternelle à laquelle il ne fait qu’appliquer son action, qu’il modifie et ordonne diversement.
Elle enseigne positivement que Dieu a fait le monde de rien, c’est-à-dire qu’il a tiré toutes choses du néant par un seul acte de sa volonté; que l’univers dépend de lui dans le fond de son être comme dans sa forme et ses déterminations diverses: qu’il n’est pas seulement l’architecte et l'organisateur du monde, mais l’auteur et le père de la substance même des choses.
Cette explication de l’origine et de la formation du monde appartient en propre à la doctrine chrétienne. Elle respecte et concilie deux grands principes : le principe de l’infinité et de l'indépendance absolues de Dieu, compromis et altéré par la solution dualiste ; et le principe de ja réalité substantielle des choses, méconnu par la solution panthéiste.
L'idée de la création est complètement étrangère aux systèmes métaphysiques et religieux de la Grèce et de l'Orient (1). Le panthéisme et le dualisme, tels étaient les deux pôles entre lesquels ces systèmes avaient oscillé. La doctrine de Platon, la plus haute et la plus brillante
(1) Philon, dans la question de l’origine du monde, nous paraît avoir dépassé l’enseignement de Platon. Nulle part, cependant, il n’a enseigné la création au sers chrétien. Voici un passage où il en approche : « Dieu, en engendrant les choses, ne les a pas seulement appelées à la lumière : il a donné l'être à ce qui, auparavant, ne l'avait pas. Il
expression du génie philosophique de la Grèce, incline tour à tour vers ces deux excès, et ne peut échapper à lun qu’en tombant dans l’autre. La dialectique platonicienne a pour conséquence rigoureuse un panthéisme logique et abstrait. Dieu est la seule réalité. Les idées ont en lui leur principe et leur soutien. Elles ne sont, à vrai dire, qu’une émanation de sa substance. De même, le monde sensible trouve son essence dans les idées : sans elles, il se fond, pour ainsi dire, en vapeurs et se dissout en vaines apparences. Il est le reflet des idées et leur imparfaite expression; c’est en elles, enfin, qu’il puise tout ce qu’il a de réalité. Descendre de Dieu aux idées, des idées aux choses sensibles, c’est s'éloigner de l'être, c’est sortir de la lumière pour entrer dans l'ombre et les ténèbres. Dieu seul est; toute autre chose n’existe que par participation, et ne possède, par conséquent, qu'une existence et une réalité empruntées. Telle est la théorie scientifique de Platon sur les rapports de Dieu et du monde.
Tel est le Platon de la dialectique. Il y en ἃ un autre, le
n’est pas seulement l'architecte du monde; il en est le fondateur. » Α πρότερον οὐχ ἣν ἐποίησεν, οὐ δημιουργὸς μόνον ἀλλὰ χαὶ χτιστὴς αὐτὸς ὦν. {De Somn., p. 577.) Ailleurs, le mêine Philon écrit : « C’est de cette matière que Dieu a engendré toutes choses. » Ἐξ ἐχείνης ὑλῆής πάντ᾽ ἐγέννησεν ὁ θεΐς. (De vict. offer., p. 857.)
lei Dieu est proposé comme tirant le monde de sa propre substance, là le tirant de la matière. La différence est considérable ; mais, en prenant la première de ces deux opinions comme l'expression de la vraie pensée de Philon, autre chose est produire” et tirer de son sein, autre chose faire de rien par un seul acte de volonté; autre chose engendrer, autre chose créer. Si le monde sort de Dieu par voie de génération, ne peut-on pas dire qu’il est une émanation, un écoulement de sa substance ?
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Platon du Timée. La solution que nous trouvons dans ce dialogue à la question qui nous occupe est bien différente de celle que nous venons d’exposer en quelques mots. Elle est moins scientifique, mais elle est plus voisine du sens commun, plus accessible et plus agréable à l’imagination. Platon a-t-il été cffrayé pur l’abime où la dialeetique le conduisait? A-t-il été volontairement infidèle à sa méthode ? Assurément il revient en arrière et change de voie. Dans le Timée, la matière nous apparaît avec une existence substantielle et indépendante. Elle impose une limite à l’action divine et lui fait contrepoids. Dieu n’est plus lunique réalité ; la masse des choses qui s’agitent sans frein, le chaos, la matière confuse, informe, indéterminée, est en face de lui, et attend, non pour être, mais pour s’ordonner, pour devenir quelque chose de distinct et de déterminé, qu’il y mette la main. L’artiste divin n’a pas assez des idées pour constituer le monde, il lui faut encore une matière sur laquelle il puisse les imprimer, comme le cachet sur la cire. Platon a beau atténuer et affaiblir la réalité de la matière, en faire un je ne sais quoi d’invisible, d’informe, d’indéterminé qui échappe à la définition et qu’on ne peut nommer (1), une simple condition d'existence des choses, et comme un principe abstrait et une loi logique qui s’impose à Dieu lui-même et
(1) « Cette mère du monde, ce réceptacle de tout ce qui est visible et perceptible par les sens, nous ne l’appellerons ni terre, ni air, ni feu, ni eau, ni rien de ce que les corps ont formé, ni aucun des éléments dont ils sont sortis ; mais nous ne nous tromperons pas en disant que c’est un certain être invisible, informe, contenant toutes choses en son sein et recevant, d’une manière très-obscure pour nous, la participation de l'être intelligible ; un être, en un mot, très-difficile à comprendre. » (Timée, trad. Cousin, t. XII, p. 156.)
limite son action; toujours est-il que la matière, germe indéterminé et obscur des choses sensibles, est, dans le fond de son être, indépendante de Dieu (1). La doctrine enseignée dans le Timée incline manifestement au dualisme. Si ses traits ne sont pas marqués avec une parfaite netteté, c’est que sur cette pente nouvelle, Platon a peutêtre encore hésité, et n’a pas osé affirmer décidément la réalité d’un principe distinct, coéternel à Dieu et limitant sa puissance.
De ces deux solutions proposées par Platon au problème des rapports de Dieu et du monde, saint Justin ne paraît avoir connu que celle du Timée. C’est du moins celle qu'il embrasse, qu’il adopte et qu’il assimile à la doctrine chrétienne. Ce point est incontestable, et les textes que nous avons cités lui donnent toute la force d’un fait. Qu’en résulte-t-il maintenant ? l’une de ces deux conséquences, ou que la doctrine chrétienne de la création n’était pas encore élaborée, ou que saint Juslin ne l’a ni admise, ni enseignée. C’est là, nous ne l’ignorons pas, une grave allégation. Nous ne la donnons pas comme une découverte; cependant, tous les critiques n’en conviennent pas : il importe done de s’y arrêter un instant.
Nous ne cherchons pas à mettre en lumière les points de doctrine dans lesquels l’orthodoxie de saint Justin est
(1) Outre le passage que nous citons dans la note précédente, nous pouvons rappeler le texte fameux qui commence le Timée et que nous avons déjà cité. En voici un autre qui ne laisse aucun doute : « Ainsi que nous l’avons dit en commençant, foules choses élaient d’abord sans ordre, et c’est Dieu qui fit naître en chacune οἱ introduisit entre toutes des rapports harmonieux, autant que leur nature admettait de la proportion et de la mesure, car alors aucune d'elles n’en avait la moindre trace, et il n'eût pas été raisonnable de leur donner les noms qu’elles portent aujourd’hui. » (Timée, t. XII, p. 192.)
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incomplète, douteuse, et peut donner prise à la critique. La valeur du dogme de la création, pris en lui-même, n’est pas ici en jeu. Nous n’avons pas à en marquer l’origine, ni à décider la question de savoir à quel moment il apparut, s’il était contenu, oui ou non, implicitement ou explicitement, dans les premiers enseignements du Christ et des apôtres, s’il est dû à une révélation formelle et expresse qui remonte à Moïse et que confirment les livres apostoliques, ou à une lente et progressive élaboration. Encore un coup, nous ne songeons pas à faire l’histoire d’un dogme chrétien. Il s’agit seulement de l’opinion particulière de saint Justin. Et, pour le dire en passant, quand il serait démontré que le dogme de la création n’a pas été professé par saint Justin, l’autorité de ce dogme n’en serait nullement infirmée.
Quand saint Justin déclare expressément que Platon expose sur la question de l’origine et de la formation du monde une doctrine identique à la doctrine chrétienne, enseignée dans les livres hébreux, peut-être empruntée à la Genèse, tout au moins due à une révélation naturelle, de quel droit soutiendrait-on qu’il fait des réserves, qu'il admet au fond et attribue au christianisme ure doctrine essentiellement différente ? Il faut montrer des textes et donner des raisons.
Remarquons que Mælher, un des plus solides défenseurs de l’orthodoxie de saint Justin, a négligé de toucher à cette question délicate, aussi bien que Tillemont et dom Ceillier. M. Théodore Otto, le savant éditeur des Apologistes chrétiens du second siècle, dans l'étude qu'il a publiée en 1841 sur les écrits et la doctrine de saint Justin, n’apporte, à notre avis, aucune preuve décisive, d’ou l'on puisse conclure que saint Justin ait admis et en-
seigné le dogme de la création. En effet, le seul texte un peu sérieux qu'il allègue en faveur de sa thèse est tiré de l'ouvrage intitulé Λόγος παραινετικὸς πρὸς Ἑλληνας, lequel ouvrage est considéré généralement comme apocryphe, et rangé par M. Otto lui-même, dans la classe des écrits douteux (Opera Justin addubitata). Or, se fonder, pour démontrer qu’une doctrine est dans saint Justin, sur un texte qui se rencontre dans un traité peut-être apocryphe, n'est-ce pas faire un paralogisme? Il est vrai que M. Otto, dans sa monographie, prélend avoir tranché cette question; et c’est seulement pour se conformer à l'opinion générale qu’il a placé cet écrit dans la classe des traités douteux. Nous ne voulons pas mettre une question dans une autre, et discuter les raisons par lesquelles 1] défend l’authenticité du Λόγος παραινετιχός. Elles sont, il faut l'avouer, souvent ingénieuses, mais nous ne sommes pas moius frappé de celles qu'il donne pour démontrer l’authenticité du Aoyés πρὸς Ἕλληνας; et, cependant, la découverte du texte syriaque et grec de ce dernier traité, sous le titre αἰ Ὑπομνήματα avec le nom de son auteur, a, dans ces derniers temps (1) donné tort au savant critique, répondu à ses arguments d’une manière définitive, et, à la fin, vidé le débat. Le Λόγος παραινετιχ ne nous semble pas plus appartenir à saint Justin que le Λόγος πρὸς ἕλληνας, et l’existence du texte même cité par M. Otto, où la doctrine dualiste de Platon parait être opposée à la doctrine chrétienne de la création, peu conforme, pour ne pas dire contradictoire, aux passages analogues des apologies, est justement, à notre avis, une raison de penser que l’ou-
(1) Voir le Spicilegium Syriacum de M. William CURETON, Londres, 1853,
1432 TROISIÈME PARTIE. — CH. Ler. — DE L'ORIGINE
vrage où il se trouve n’est pas sorti de la même main qui ἃ écrit les Apologies.
Le texte qu’on invoque, en effet, est assez explicite : « Platon, y est-il dit, ne nomme jamais Dieu créateur des dieux, ποιτὴς θεῶν mais seulement artisan des dieux, àxμιουργός. Et il y ἃ entre ces deux expressions une différence considérable. Le créateur, en effet, sans avoir besoin d'aucune autre chose, produit les choses qu'il fait par sa seule puissance et sa seule vertu, tandis que le démiurge, trouvant dans la matière la puissance ou virtualité de l’œuvre, se contente de lui donner sa forme (1). »
L'auteur oppose iei le mot ποιητής au mot δημιουργός. Il attache au premier l’idée de création, au second l’idée de formation. C’est prendre le mot ποιητής dans un sens que Platon ne lui ἃ pas donné. Il affirme que Platon, tout en connaissant bien la différence profonde de ces deux idées et de ces deux mots, ne s’est pas servi du mot ποιητής pour exprimer la formation des dieux, mais du mot δημιουργός. Sans doute le Dieu de Platon n’est pas créateur; cependant il le désigne fréquemment par le mot ποιητής aussi bien que par le mot δημιουργός. Le premier signifie que Dieu est auteur du monde, qu’il en ἃ conçu le plan, qu'il l’a fait et réalisé sur le type qu'il avait conçu : le second exprime l’acte même de réaliser ce
x 5 -» δι ὦ 1 ’ ’ 4 - “ EN { (1) Αναγκχαῖον δὲ οἶμαι χαὶ τούτῳ προσέχειν τὸν νοῦν ὅτι οὐδὲ ποιητὴν ESS x ε “7 sn ΑΝ “ , Ξ = Ὁ αὐτὸν (τὸν θεόν) ὁ Πλάτων ἀλλὰ δημιουργὸν ὀναμάζξει θεῶν, χαίτοι πολλῆς EN -» » ’ 22 ᾿ ι » -» 7 D 1e ste ᾿ 4 διαφορᾶς ἐν τούτοις οὐσὴς χατὰ τὴν αὐτοῦ Πλάτωνος δοξαν᾽ ὁ μὲν γὰρ en ἢ Sr N LA € = 1 ποιητής, οὐδενὸς ἐτέρου προσδεόμενος, ἐχ τῆς ἑαυτοῦ δυνάμεως HAL LE , - « La τῷ L a 3 - 3 Ὁ , EGOUGLUS ποῖξι TO ποιούμενον; ο 0€ ὁἡμιουργος δύναμιν ER τὴς υλὴς εἰληφὼς 4 γῳ, , ’ 5 . , χατάσχευάξει τὸ γινόμενον. (Cohorlalio ad Gentiles, ch. 22, p. 96, éd. Otto, t. IT.
plan, en maniant la matière, en la déterminant, en lui donnant la vie et la forme, en introduisant l’ordre, l’harmonie et la beauté au sein du chaos. Mais le poète ἱποιητής) est, selon l’auteur du traité qui nous occupe, celui qui, sans avoir besoin d’une matière préexistante, produit les choses par sa seule puissance et sa seule volonté, tandis que le demiurge (δημιουργός) travaille sur une matière qui préexiste à son action. La distinction est nette. Elle n’est nulle part dans saint Justin ; je veux dire dans les Apologies et dans le Dialogue avec Tryphon.
Dans ces traités, on trouve fréquemment, il est vrai, l'expression ποιητής appliquée à Dieu ; mais rien n'indique que ce terme y ait un autre sens que dans Platon. Aux nombreux passages des Apologies et du Dialogue avec Tryphon, dans lesquels saint Justin appelle Dieu ποιητής, πατήρ, γεννήτωρ τῶν ἁπάντων, passages recueillis et cités par M. Otto (1), il serait aussi facile d’opposer des textes identiques de Platon (2). Aucun de ces textes ne peut prévaloir contre les passages que nous avons cités et contre l’expression si précise δημιουργῆσαι ἐξ ἀμόρφου ὕλης. D'autre part, c’est raisonner d’une façon spécieuse, mais fort arbitraire, que de prétendre que c’est au Verbe que saint Justin applique ces derniers mots. Que le Père ait confié à son Fils le soin de façonner et d’organiser le monde, on peut le soutenir en s'appuyant sur plusieurs
(1) OTro, De Justini script. et doct., p. 130, 131. (2) Τὸν μὲν οὖν ποιητὴν καὶ πατέρα τοῦδε τοῦ παντὸς εὑρεῖν τε ἔργον A] « La L] Là “Ὅν Us ἐπι ᾿ χαὶ εὐροντὰ εἰς TAYTUS ἀαὐυνατον λέγειν. (Timée.) O γεννήσας πατήρ. (Id.) O τόδε τὸ πᾶν γεννήσας. (Id.)
Voir encore PLATON, dans le Sophiste.
134 TROISIÈME PARTIE. — CA. ler. — DE L'ORIGINE passages (1), mais où voit-on qu’il l’ait créé de rien, et l'expression δημιουργὸς τοῦδε τοῦ πάντος (Ap. [, ὃ XIII, p. 59) n’exclut-elle pas formellement ce sens (2)?
Cherchera-t-on chez le disciple la doctrine du maître ? Demanderons-nous à Tatien ce qu'a pensé saint Justin de l’origine et de la formation du monde ? Selon Tatien, « le Verbe engendré au commencement engendra à son « tour le monde après avoir par lui-même formé la ma- « tière. La matière, en effet, n’est pas sans principe et « n’a pas une puissance égale à celle de Dieu : elle est « engendrée et produite au dehors par le seul ouvrier « de toutes choses (5). » Et ailleurs : « Il est clair que « toute la machine et toute la composition du monde est « tirée de la matière, et la matière elle-même a été pro- « duite par Dieu (4). »
(1) Λόγῳ θεοῦ. . . . γεγενῆσθαι τὸν πάντα χοσμον, χαὶ Πλάτων, χαὶ οἱ ταῦτα λέγοντες, καὶ ἡμεῖς ἐμάθομεν. (Apol. I, $ 59, p. 138.)
Τὸν θεὸν διὰ λόγου τὸν χύσμον ποιῆσαι ἔγνωσαν (Apol. 1, 8 63, p.152.)
(2) M. Otto (De Just. scripl., p. 150) explique de cette façon le texte embarrassant que nous avons cité, ἀγαθὸν ὄντα δημιουργῆσαι αὐτὸν (θεοῦ ὑιὸν) ἐξ ἀμύρφου ὕλης (quæ ipsius τοῦ θεοῦ πραγματεία est). Voilà deux parenthèses bien commodes. Il y affirme ce qui est en question, et cache dans cette dernière la doctrine de ia création. Mais c'est à Dieu, et non au λόγος, que saint Justin attribue toujours la production du monde. C’est Dieu qu’il appelle toujours πατήρ, ποιητής, γεννήτωρ, δημιουργὸς τοῦδε τοῦ παντός, et non le Fils, organe subalterne des volontés du Père.
(3) ὁ λόγος ἐν ἀρχῇ γεννηθεὶς ἀντεγέννησε τὴν 200 ἡμᾶς ποιῆσιν, αὐτὸς ἑαυτῷ τὴν ὕλην δημιουργῆσας. . -- Οὔτε γὰρ ἄναρχος ἡ ὕλη χαθόάπερ ὁ Deïs, οὐδὲ διὰ τὸ ἄναρχον χαὶ αὐτὴ ἰσοδύναμος τῷ θεῷ" γεννητὴ δὲ χαὶ οὐχ ὑπό του ἄλλου γεγονυῖα, μόνου δὲ ὑπὸ τοῦ πάντων δημιουργοῦ προδεσλημένη. (TATIEN, Oralio ad Græcos, ch. 5, p. 26, éd. Otto.)
» 5 - - } LA LA 4 (4) Πᾶσαν ἔστιν ἰδεῖν τοῦ κύσμου τὴν χατασχευὴν, σύμπασαν τε τὴν
Est-ce au Père, est-ce au Verbe que Tatien attribue la formation du monde et la création de la matière? La chose est douteuse, et le premier passage que nous avons cité décide la question en faveur du Verbe. Quoi qu'il en soit, et quand il serait évident que Tatien professe nettement la doctrine de la création, qu’en peut-on conclure pour saint Justin? Les disciples ne ressemblent pas toujours à leur maitre. Il s’en faut que saint Justin eût avoué toutes les opinions de son élève; on sait qu’il n’est rien de plus opposé que l'esprit qui anime les deux écrivains. L’un a pour la philosophie profane une complaisance telle qu’il ne craint pas d’invoquer à chaque instant son témoignage, de mettre la main sur les vérités qu’elle a conquises, et de les proclamer chrétiennes; bien plus, de reconnaitre quelques-uns de ses maitres pour ses frères en Jésas-Christ. L'autre condamne en bloc toute l’œuvre des philosophes paiens et se déchaine constamment contre eux avec une passion, une violence et un aveuglement sans égal.
Rien donc de moins légitime que de juger de la doctrine de saint Justin par celle que Tatien ἃ enseignée.
Nous pouvons done considérer comme démontré que saint Justin pense comme Platon sur la question de Porigine et de la formation du monde. Pour l’un comme pour l’autre, Dieu est l’auteur et le père du monde; mais, à parler rigoureusement, il n’est pas créateur. Saint Justin n’a pas pris soin de s’expliquer, comme Platon l’a fait, sur la nature de la matière préexistante à l’action divine. 1] nous laisse entendre qu’il la regarde comme quelque chose
: ΣΕ Lo ee FE RE ποίησιν γεγονυῖαν ἐξ ὕλης καὶ τὴν ὕλην δὲ αὐτὴν ὑπὸ τοῦ θεοῦ Too6e-
δλημένην. (TATIEN, Oral. ad Græc., ch. 12, p. 52, éd. Otto.)
136 Ille PART. — CH. Ier. — DE L'ORIGINE DU MONDE.
d’informe, et rappelle sur ce point les expressions du premier chapitre de la Genèse. Il ne parait pas voir dans ce récit la doctrine de la création que plusieurs y ont trouvée, mais seulement l’histoire du débrouillement d’un
chaos primitif.