CHAPITRE
Question de la Providence divine.
Ample matière à rapprochements entre le christianisme et le paganisme dans la question de la Providence divine. — Critique que saint Justin adresse à la doctrine stoïcienne, de ne pas reconnaître une Providence spéciale. — Enseignement de saint Justin sur la Providence spéciale. — Enseignement de Platon (Livre X des Lois). — Enseignement de Sénèque et d'Épictète. — L'intervention des anges et des démons reconnue par les chrétiens et les paiens. — De la prière. — Le paganisme l'a connue comme le christianisme. — Le fiat voluntas tua du christianisme est une formule essentiellement
stoicienne.
Nous descendons äes hauteurs un peu arides de la métaphysique pour aborder les questions où la théologie touche à la morale : je veux parler des problèmes de la Providence divine, de l’immortalité de l'âme, de la vie future, des peines et des récompenses. Il ne s’agit pas ici de dogmes mystérieux que la Religion se réserve, qu’elle enseigne, ou, pour mieux dire, qu’elle impose d'autorité, dédaignant d’apporter aucune preuve, et triomphant même de l'impossibilité où se trouve la raison humaine de les démontrer et de les comprendre.
Saint Justin n’a pas établi cette distinction entre les dogmes purement religieux et les dogmes philosophiques, entre les questions qui relèvent des lumières naturelles, et celles qui relèvent de la foi seule et sont en dehors de la raison. La doctrine qu’il expose est, à son avis, entièrement conforme à la raison, puisqu'elle est l’œuvre entière de la raison même, et c’est pour cela, et parce
qu’il fait profession de croire que la philosophie dérive de la même source, qu’il invoque à chaque instant le témoignage des philosophes.
Cependant, il ne fait guère mention des opinions des philosophes à propos de la Providence divine. Il eût trouvé là une ample matière à de nouveaux rapprochements entre la sagesse profane et le christianisme, et une nouvelle occasion de rendre hommage aux efforts de la raison humaine.
Les auteurs inconnus du Λόγος παραινετιχός et Qu Περὶ Μοναρχίας, faussement attribués à saint Justin, selon nous, pourraient nous aider à remplir cette lacune. Par malheur, une grande partie des textes des auteurs païens qu'ils citent sont apocryphes, composés peut-être par des juifs ou par des chrétiens d'Alexandrie pour amener les paiens au judaïsme ou au christianisme. En s’appuyant sur de pareils textes, en rappelant les voyages de Pythagore et de Platon, et leurs rapports prétendus avec les prêtres de l'Égypte, en invoquant la forme souvent allégorique de leurs enseignements, et les traditions obscures qu'ils se plaisent à aliéguer, on concluait qu'ils avaient transporté dans leurs écrits, en les voilant à demi, les vérités qu'ils avaient trouvées dans les livres sacrés des Hébreux. On transformait ainsi les maîtres de la sagesse grecque en disciples de Moïse; on faisait de la philosophie profane un ruisseau détourné de la révélation. Moise devenait de la sorte le premier instituteur des Grecs à leur insu. Quoi de plus simple alors que d’abandonner les interprètes incomplets et souvent infidèles de la vérité, pour revenir aux organes inspirés et à la source pure et inaltérable de toute vérité!
Ainsi devenait facile et naturel le passage de l’hellé-
nisme au mosaisme, et du mosaisme au christianisme il n’y avait qu’un pas.
Mais était-il besoin de forger des textes et de faire des interpolations? Les ouvrages de Platon, d’Aristote, de Sénèque et d’Épictète n’étaient-ils pas assez riches pour fournir à la polémique juive ou chrétienne des arguments contre les folies et les absurdités du polythéisme, et en même temps des preuves pour établir l’existence de Dieu, sa Providence et la sainteté de la vertu? La théologie de Moïse et des prophètes est-elle en effet plus pure, plus digne de son objet, et plus précise que la théologie de Platon ou d’Aristote? Où pouvait-on trouver lexistence de l’être infini plus hautement proclamée, sa nature et ses attributs plus rigoureusement déterminés que dans le Xe livre des Lois de Platon, et dans le XIE livre de la fétaphysique d’Aristote ? Toutes les fois que les docteurs de l'Église entreprirent d'établir par voie de démonstration l'existence de Dieu et de la Providence divine, que firentils autre chose que répéter et développer les preuves que la philosophie profane avait déjà présentées? Tertullien lui-même, ce fougueux ennemi de la science paienne, dans sa polémique contre Marcion, défend la Providence divine par des arguments que cette science païienne, qu'il méprise, avait dès longtemps mis au jour. N’est-il pas, à plus de six siècles de distance, l’écho de Socrate, quand il proclame que la puissance et la bonté de Dieu sont écrites en caractères ineffaçables dans le monde visible et dans le cœur de l’homme? N'est-ce pas ce même argument de Socrate développé par Cicéron dans son De natura Deorum, que Minucius Félix dans son Octavius, Lactance dans son De opificio Dei, Théodoret dans son Traité de la Providence, et tant d’autres se bornent à
paraphraser ? Les païens aussi, quand ils prirent la plume pour combattre le christianisme, accusèrent Moïse d’avoir copié les Grecs (1). Des deux côtés on reconnaissait donc des analogies entre la sagesse révélée et la science profane. Mais la communauté des besoins de l'esprit humain et l’identité de la raison suffisaient à les expliquer, sans qu’il fût nécessaire d'imaginer des plagiats qu’on ne pouvait démontrer.
L’enseignement de saint Justin sur la question de la Providence divine se réduit à fort peu de chose; et, bien que, sur ce point, il ait taxé la philosophie d’insuffisance, on peut dire qu’il n’a pas émis une idée et presque une expression qu’on ne puisse trouver facilement dans les écrits des philosophes païens, sur ce dogme important.
Voyons l’accusation : selon saint Justin, la Providence des philosophes (c’est aux stoïciens qu’il fait allusion, et il le dit ouvertement) est faite à l’image de leur philosophie. Celle-ci ne s’adresse qu’aux intelligences cultivées et dédaigne la foule ignorante, comme ces médecins ou ces avares bienfaiteurs qui n’accordent leurs soins ou leurs bienfaits qu’à ceux qui les peuvent payer. De même ie Dieu de la métaphysique gouverne le monde d’une manière générale, et sans descendre aux humbles détails du gouvernement des individus, 11 se borne à veiller sur les genres et les espèces (2). Ἂ
Est-ce donc que la philosophie est obligée de choisir entre l’immutabilité nécessaire de l’être infini proclamée
1) ORIGÈNE, Contra Celsum, V, 7.
(2) Καὶ ἡμᾶς ἐπιχειροῦσι πείθειν ὡς τοῦ μὲν σύμπαντος HAL αὐτῶν τῶν \ Q = » τὸ ἡ τσ U ΕΣ Dr # 3.) P 4 - ,
νῶν γαὶ εἰδῶν ἐπιυελεῖται θεός. ἐμοῦ dE χαΐί σου οὐχ᾽ Etc χαὶ τοῦ χαθ
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εχαστας ἐπεὶ οὐδ᾽ ἄν ηὐχοόμεθα αὐτον οι᾽ ολὴς νυχτὸς χαὶ ἡμέρας. (Dial.
avec Tryph., ὃ 1, p. 4.)
SE
par la raison, et la Providence spéciale qu’elle exclut, à ce qu'il semble? tandis que la religion chrétienne, qui enseigne aussi, par la bouche même de saint Justin, que Dieu est immuable (ἄτρεπτος) et que c’est folie de prétendre que l’auteur et le père de l’univers ait jamais quitté les régions supra-célestes pour apparaître sur un petit coin de terre (1), aurait trouvé le secret de concilier ensemble ces deux notions incompatibles ?
« Quand l’Auteur du monde, dit saint Justin, eut sou- « mis la terre à l’homme et disposé les astres, qu'il fit « évidemment pour lui, de manière à rendre la terre fé- « conde, et à ramener le retour des saisons, il confia le « soin des hommes et de toutes les choses qui sont sous « le ciel à des anges qu’il préposa à cet effet (2). »
Voilà la Providence spéciale. Le Verbe, l’Ange par excellence, l’organe des révélations de Dieu, auquel saint Justin rapporte les théophanies dont il est fait mention dans l’Ancien Testament, et les bons anges, ses compagnons, communiquent avec le monde et y exécutent les volontés du Dieu suprême qui demeure dans son impassible immutabilité.
Il s’en faut que toutes les difficultés que soulève l’admission d’une Providence spéciale soient levées. Mais,
» " ‘ Pr] C2 [2 “ La A € 1 L] * (1) Οὐ τὸν ποιητὴν τῶν ὅλων χαὶ πατέρα; καταλιπόντα τὰ ὑπὲρ οὐρανὸν ee ΕΠ 57 - » , - - A 4 -»Ὕ ἅπαντα; ἐν ὀλίγῳ γῆς μορίῳ πεφάνθαι πᾶς ὁστισοῦν, χἂν μικρὸν νοῦν » = L' - « Ÿ ἔχων, τολμήσει εἴπεῖν. (Dial.gavec Tryph., $ 60, p. 202.) € ᾿ al ᾿ , [2 Al A , LA LA (2) Ο θεὸς τὸν πάντα xiauoy ποιήσας χαὶ τὰ ἐπιγειὰ ἀνθρώποις ὑποτάξας χαὶ τὰ ὀυράνια στοιχεῖα εἰς αὔξησιν χαρπῶν χαὶ ὡρῶν μεταδολὰς ki ι i - , Δ % , ι , ’ κοσμήσας, χαὶ θεῖον τούτοις vouoy τάξας, ἃ καὶ αὐτὰ δι’ ἀνθρώπους Η Ü ᾿ ᾿ -» 0 -» LES | " » ᾿ φαίνεται πεποιηχὼς, τὴν μὲν τῶν ἀνθρώπων χαὶ τῶν ὑπὸ τὸν οὐρανὸν πρόνοιαν, ἀγγέλοις οὺς ἐπὶ τούτοις ἔταξε, παρέδωχεν. (Apol. 11, ὃ 5,
enfin, saint Justin, sans expliquer son mode d’action, admet implicitement la Providence spéciale, puisqu'il proteste contre la doctrine qui refuse à Dieu le soin des individus; et explicitement, puisqu'il professe que des puissances subalternes sont commises par Dieu à l’administration du monde.
La philosophie parle-t-elle un autre langage ?
« Ne faisons pas, dit Platon, cette injure à Dieu de le « mettre au-dessous des ouvriers mortels; et tandis que « ceux-ci, à proportion qu’ils excellent dans leur art, « s'appliquent aussi davantage à finir et à perfectionner, « par les seuls moyens de cet art, toutes les parties de « leurs ouvrages, soit grandes, soit petites, ne disons pas « que Dieu, qui est très-sage, qui veut et peut prendre « soin de tout, néglige les petites choses auxquelles il lui « est aisé de pourvoir, comme pourrait le faire un ouvrier « indolent ou lâche, rebuté par le travail, et qu'il ne « donne son attention qu'aux grandes (1). »
On sait que toute la fin du Xe livre des Lois est destinée justement à répondre à ceux qui prétendent que la Providence divine ne s’abaisse pas jusqu’à prendre soin des affaires humaines. « Qu’on répète tant qu’on voudra, « dit encore Platon, que nos affaires sont petites ou « grandes aux yeux des dieux; il serait contre toute vrai- « semblance, dans l’un et dans l’autre cas, que nos « maîtres étant très-attentifs et très-parfaits, ne prissent « aucun soin de nous (2). »
Cicéron aussi est d'accord avec Platon, et par suite avec saint Justin: « Tous les citoyens, lit-on dans les Lors,
1) PLATON, Lois, liv. x, à la fin.
2) PLATON, Lois, trad. Cousin, liv. x, p. 460.
« doivent avant tout être convaincus que les dieux sont « les maitres et les modérateurs de toutes choses, et que « tout ce qui s’accomplit se fait par leur puissance et « leur volonté; qu’ils sont les bienfaiteurs du genre hu- « main; que leurs regards pénètrent l’intérieur de chacun ἢ « de nous, nos actions, nos intentions bonnes ou mau- « vaises, et qu'ils tiennent compte des hommes de bien et « des impies (1). »
Saint Justin pouvait enfin invoquer contre la rigidité des premiers stoïciens de nombreux passages de Sénèque, et presque toutes les maximes d’Épictète. N'est-ce pas un adorateur de la Providence qui dit : « Le premier « hommage qu’on doit aux dieux, c’est de croire en eux : « le second de reconnaître leur majesté et surtout leur « bonté, sans laquelle il n’y a pas de majesté; de savoir « que ce sont eux qui président au monde, qui gou- « vernent l’univers comme leur domaine propre, qui « veillent à la conservation du genre humain en général, et « quelquefois des individus en particulier ; ils ne peuvent « envoyer le mal, il n’est pas en eux; au reste, ils ré- « priment, ils punissent, et quelquefois ces punitions « sont des biens apparents (2). »
(1) CICÉRON, De Legibus, Il, 7.
(2) SÉNÈQUE, Épit. ἃ Lucilius, XCv. C’est ce passage, et quelques autres du De Providentia de Sénèque, qui inspiraient sans doute à Lactance ces paroles: « Que si quelqu'un soubaite d’être plus particulièrement informé des raisons pour lesquelles Dieu permet que les méchants soient riches, puissants et heureux, qu’il prenne en main un livre de Sénèque dont le titre est : Pourquoi plusieurs malheurs arrivent aux gens de bien, quoiqu'il y ait une Providence. Ce philosophe ἃ avancé dans cet ouvrage un grand nombre de propositions qui n'ont rien de l'ignorance du siècle, et qui semblent plutôt venir de la sagesse de Dieu. » (Inst, div., V, 22.)
Est-ce un blasphémateur de la Providence, celui qui dit : « La parenté de César ou de quelque puissant per- « sonnage de Rome suffit pour garantir notre sécurité. « Nous avons Dieu pour auteur, pour père et pour pa- « tron, et cela ne suffira pas pour chasser nos craintes « et bannir nos chagrins (1). » Et encore : « Si tu veux « te souvenir dans toutes tes actions que Dieu te voit, « tu éviteras le mal, et Dieu habitera avec toi (2). » A chaque ligne du Manuel et des Entretiens d’Épictète, on lit en traits éclatants la croyance en un Dieu bon, ami des hommes, et qui ne sait négliger aucune des parties de son œuvre.
Il ne servirait de rien d’opposer à ces passages, et à mille autres qu’on pourrait citer, la métaphysique stoicienne et l’inflexible fatalité qui, dans ce système, doit peser sur le monde. Qu'ils soient ou non conséquents, il est vrai que les stoïciens parlent souvent de Dieu comme du bienfaiteur des hommes, qui fait lever son soleil sur les bons comme sur les méchants (3). Dieu, dans ie système stoicien, ne peut avoir une personnalité distincte, cela est certain; mais 1] est également certain que les stoïciens parlent souvent de la Providence divine avec l’amour le plus pieux et la plus fervente reconnaissance.
Il est certain aussi que Maxime de Tyr est un sophiste et un faiseur d’antithèses, et cependant il a quelquefois aussi parlé de jeu dans un langage que le christianisme n’eût pas désavoué. « Homère, dit-il quelque « part, donne à Jupiter le titre de Père des dieux et
(1) Épicr., Dissert. I, 1x, 7, éd. Did., p. 47.
(2) Ericr., Fragm., Bibl. grecq. Did., CxxxvI, p. 28.
(5) « Et sceleratis sol oritur et piratis patent maria. » (SÉNÈQUE, De benef., IV, 26.).
des hommes, non pas parce que, descendu clandestinement de l’Olympe, il a eu des enfants de femmes mortelles; mais le poète fait entendre par à qu'il est l’auteur et le conservateur de toutes choses, et il lui donne en conséquence le nom de père, le plus ancien des noms de tendresse et d’amour (4). »
Le paganisme ne s’est, pas plus que saint Justin, borné l'affirmation vague de l'existence d’une Providence à
laquelle rien n’échappe; de même que saint Justin, et aussi, sans doute par respect pour la nature divine, qu’il ne faut pas abaisser inconsidérément, il ἃ enseigné, sous forme de légende, l’existence de démons ministres et instruments du Dieu suprême et gouvernant sous ses yeux et par ses ordres tous les êtres mortels.
« Saturne, dit Platon, reconnaissant que nul homme n’était capable de gouverner les hommes avec une autorité absolue, établit dans les villes pour chefs et pour rois, non des hommes, mais des intelligences d’une nature plus excellente et plus divine que la nôtre, les démons, pour faire à notre égard ce que nous faisons nous-mêmes pour les troupeaux de petit et de gros bétail qui sont apprivoisés. En effet, nous ne faisons point gouverner les bœufs par des bœufs, ni les chèvres par des chèvres ; mais notre espèce, qui l’emporte de beaucoup sur la leur, prend elle-même ce soin. De même ce Dieu, plein de bonté pour les hommes, préposa pour nous gouverner des êtres d’une nature supérieure à la nôtre, les démons, qui, nous gouvernant avec une
προσεῖπεν πατέρα τῶν ἐν φιλίᾳ ὀνομάτων τὸ πρεσθύτατον. (MAXIME DE Tyr, Disserl., VI, 1, éd. Didot, p. 17.)
égale facilité de leur part et de la nôtre, firent régner sur la terre la paix, la pudeur, la liberté, la justice, et procurèrent à la race humaine des jours tranquilles et
heureux (1). » Dans un autre dialogue, Platon fait en-
core mention du gouvernement des démons : « Toutes les
différentes parties du monde étaient divisées comme
‘aujourd’hui, par régions, entre les dieux qui les gou-
vernaient. Les animaux mêmes étaient tombés en partage par genre et par troupes, à des démons qui leur servaient comme de divins pasteurs, et dont chacun suffisait à tous les besoins de son troupeau (2). »
Cette opinion, ou, si l’on veut, cette tradition populaire,
est acceptée et enseignée avec plus de précision encore par les platoniciens contemporains de saint Justin :
« ΤΙ est, dit Plutarque, une première et suprême Providence qui est l'intelligence du premier et souverain Dieu, ou, si vous l’aimez mieux, sa volonté bienfaisante envers tous les êtres, et qui la première a donné à toutes les choses divines et à chacune l’ordre le plus admirable et le plus parfait. La seconde Providence est celle des seconds dieux qui parcourent le ciel, qui règlent toutes les choses humaines et maintiennent tout ce qui est nécessaire pour la conservation et la perpétuité des différentes espèces d'êtres. La troisième Providence peut s’appeler l'inspection des génies qui, placés auprès de la terre, observent et dirigent les actions des hommes (3). »
Maxime de Tyr est encore plus explicite :
(1) PLATON, Lois, IV, trad, Cousin, p. 227.
(2) PLATON, Politique, t. XI, p. 372 et suiv. (3) PLUTARQUE, De fato.
« Dieu, sans doute, dit-il, demeure là où il est quand il gouverne le ciel et tout ce qui s’y trouve; mais il y a certaines natures immortelles, dieux subalternes placés entre le ciel et la terre, moins puissants que Dieu, mais plus puissants que l’homme, serviteurs de Dieu et gouverneurs très-soigneux des hommes (1). Ils servent pour ainsi dire de lien et de trait d’union entre la fai-
blesse humaine et l’excellence divine; ils sont comme
les interprètes qui nous permettent de nous faire comprendre de Dieu. Ce sont eux qui s’offrent et apparaissent aux mortels, eux qui adressent la parole aux mortels, qui vivent au milieu d'eux et se plaisent à donner aux hommes tout ce que ceux-ci demandent à Dieu. Leur nombre est considérable, leurs fonctions diverses. Les uns soignent les maladies, les autres donnent des conseils dans les affaires douteuses, d’autres annoncent ce qui est caché, d’autres sont des auxiliaires dans les arts. Les uns sont dans les villes, d’autres dans les campagnes ; ceux-ci affectés à la mer, ceux-là à la terre ; les uns ont reçu en partage un corps comme foyer domestique, les autres un autre (2). »
Le même Maxime de Tyr témoigne que cette opinion
constitue le fond commun des croyances philosophiques et religieuses, au milieu du conflit, de la variété et de la discordance des mœurs, des lois, des institutions et des doctrines : « Toutes les opinions sont d’accord en cela
ἦ 3 ci ’ - (1) Εἰσὶ δ᾽ αὐτῷ (θεῷ) φύσεις ἀθάνατοι δεύτεραι, θεοῖ χαλούμενοι
» » 1 κα ’ E -ὝἭ ι ε ’ s … | UE! ’ 5 ἀνθρώπων δὲ τισχύυροτεροι θεῶν μεν UTNPETOL, ἀνθρῶπων δὲ ἐεπισταται
θεῶν μὲν πλησιαίτατοι, ἀνθρώπων δὲ ἐπιμελέστατοι. (MAXIME DE TYR, Dissert., XIV, ch. 8, p. 55.)
(2) MAXIME DE Tyr, Dissert., XIV, ibid.
« que Dieu est un, souverain et père de toutes choses, « et qu'il y ἃ plusieurs dieux, fils de Dieu, qui admi- « nistrent le monde avec lui. Voilà ce que dit le Grec, ce « que dit le barbare, l’habitant du continent et l’insulaire, « le savant et l'ignorant (1). »
Selon saint Justin, si Dieu ne s’occupe que des espèces et non des individus, s’il veille sur le monde en général et non sur chacun de nous en particulier, il en résulte qu’il est inutile de prier (2). |
En effet, Dieu n’est pas comme un maître vénal dont on puisse acheter les grâces et les bienfaits. D’autre part, | changer, modifier ses actes, se repentir, bien loin de convenir à la nature de Dieu, ne convient pas même à l’homme de bien. L’essence de l’être parfait répugne aux doutes, aux incertitudes et aux tâtonnements de la faiblesse humaine. Dieu, de toute éternité pense, veut et fait le meilleur, non pas successivement et en se reprenant à plusieurs fois, mais par un seul et même acte. Il est absolument contradictoire à sa nature qu’il puisse modifier et corriger ses desseins, revenir sur ce qu'il a voulu, et changer l’ordre des choses qu'il a une fois établi. La prière n’a pas d'action sur lui; elle est par rapport à lui sans efficace. Voilà ce que démontre la philosophie. Mais la doctrine chrétienne, comme toute doctrine religieuse, prescrit la prière. Est-ce donc que le Dieu de la religion, disons mieux, le Dieu de la conscience et de l'humanité, ce Dieu qui est le recours, la consolation et l’espérance de toutes les âmes blessées ou mal à Paise dans ce monde imparfait, n’est pas le même que le Dieu
(1) Maxime DE Tvr, Dissert., XVII, ch. 5, éd. Didot, p. 66. (2) Dial. avec Tryph., ὃ 1, p. 4, loc. cit.
de la philosophie? Celui-ci n’est-il qu’un être abstrait, enfermé dans son impassibilité, sans rapport avec le cœur de l’homme? Celui-là est-il fait à l’image de l’homme? A-t-il, comme les puissances terrestres, des courtisans et des favoris? Ressemble-t-1l au Deus ex machinà des poètes tragiques? Est-il sujet à toutes les vicissitudes de lirréflexion humaine ?
Saint Justin proteste contre la doctrine qui sépare Dieu du monde et qui retire à la Providence les petit$ détails du gouvernement de l’hamanité. En cela 11 ἃ raison, et nous l'avons vu, 1] est d’accord avec les plus nobles représentants de la philosophie païenne. Mais alors même que Dieu étendrait sa sollicitude sur les petites choses comme sur les grandes, sur les individus comme sur les espèces, il n’en est pas moins vrai que là, comme partout, il agit comme il convient à sa nature d’agir, et que c’est 16 rabaisser à la mesure humaine, que de supposer que la prière puisse changer sa volonté et modifier ses actes. Il n’en résulte en aucune manière qu'un Dieu immuable soit un être abstrait. On sait avec quelle vivacité Platon s’éiève contre la théologie de l’école d'Élée (1). Dieu est pour Platon un Dieu bon, l'idéal de la bonté, le bien en soi, un Dieu adorable, l’objet suprême de l’amour comme de la pensée, un bienfaiteur, et pour tout dire, en un mot, le plus touchant et le plus sacré du langage humain, un Père. Il n’en résulte pas non plus que la prière soit inutile, et que ce soit en vain, selon l’expression de saint Justin, que nous prions Jour et nuit. La prière, en effet, n’est pas seulement la sollicitation de l’indigent qui demande ce dont il a besoin; c’est avant tout un mouvement, un élan du cœur
(4) BLATON, Sophisle.
vers Dieu, un hommage à sa bonté, un acte d’amour et de reconnaissance pour ses bienfaits. L'homme, surtout quand il souffre, averti de sa faiblesse et cherchant où s’appuyer, tourne ses regards vers celui que toutes les langues nomment le Tout-Puissant, et implore sa protection par la prière. Il puise dans ce muet entretien avec Dieu la résignation et la force. Selon une belle parole de Pythagore, « nous devenons meilleurs en nous approchant de Dieu (1). » La prière a, en effet, une vertu sanctifiante ; elle est véritablement saine au cœur de l’homme : elle est un principe de force et de vertu morales, une excitation à bien faire ou à persévérer. Les païens ne l’ont pas plus méconnue que les chrétiens.
Maxime de Tyr, après avoir établi dans une de ses dissertations que, soit qu’on admette la Providence générale ou spéciale, les prières des hommes ne changent pas les desseins de Dieu et l’ordre du monde, s’exprime ainsi : « Mais, direz-vous, Socrate allait au Pirée offrir « ses prières à la déesse et exhortait ses concitoyens à « l’imiter, et la vie de Socrate n’est autre chose qu’une « prière perpétuelle. Pythagore aussi pria, et Platon, et « tous ceux qui furent amis des dieux. Mais qu'on « prenne garde de prendre la prière du philosophe pour « la demande de ce qu'il n’a pas. Elie n’est autre chose « à mes yeux qu’un entretien, qu’une conversation avec « les dieux sur les biens présents, et un témoignage « de la vertu. À moins que vous ne vous imaginiez « que Socrate demandait aux dieux des richesses ou le « premier rang parmi les Athéniens. Il s’en faut de beau- « coup : non, il leur demandait la force de l’âme, une « vie tranquille, des mœurs irréprochables, une mort
(1) Pensée citée par Plutarque dans son traité de la superstition.
« sereine, et tous ces biens, il les puisait en lui-même « avec leur permission (1). » N'est-ce pas Sénèque qui proteste contre la doctrine d’un Dieu insensible, indifférent au sort des hommes et à la marche du monde? « Ceux qui raisonnent ainsi, dit-il, n’entendent donc pas « les voix suppliantes des mortels, ni cette multitude de « vœux publics et particuliers qu’on adresse aux dieux de « toutes parts, les mains étendues vers le ciel? Comment « les hommes se seraient-ils accordés dans ce délire uni- « versel d’invoquer des divinités sourdes, des dieux im- « puissants, s'ils n’avaient reçu d’eux des bienfaits tantôt « offerts spontanément, tantôt accordés à nos prières ?.… « Où est l’être si malhenreux, si abandonné, si maltraité « par le destin, et tellement né pour l’infortune, qui ne se « soit ressenti de cette munificence des dieux (2)? »
La philosophie ne proscrit donc pas la prière, et Sénèque parle ici comme saint Justin.
Les religions les moins épurées et les moins philosophiques, celles où la divinité, pour ainsi dire brisée, morcelée et dispersée dans le monde (3), est attachée au
(1) Ἦν 0 Bios Σωχράτει μεστὸς εὐχῆς" καὶ γὰρ Πυθαγόρας ἠύξατο, χαὶ Πλάτων χαὶ ὁστις ἄλλος θεοῖς προσήγορος. Αλὰ σὺ μὲν ἡγεῖ τὴν τοῦ φιλοσόφου εὐχὴν ἄιτησιν εἰναὶ τῶν οὐ παροντων᾽ ἐγὼ δὲ ὁμιλίαν καὶ διάλεχτον πρὸς τοὺς θεοὺς περὶ τῶν παρύντων χαὶ ἐπιδειξιν τῆς ἀρέτης. (Maxime DE Tyr, Dissert, ΧΙ, ch. 8, éd. Didot, p. 45.
(2) « Hoc qui dicit non exaudit precantium voces et undique sublatis in cœlum manibus vota facientium privata ac publica. Quod profecto non fieret, nec in hunc furorem omnes mortales consensissent, alloquendi surda numipa et ineflicaces Deos, nisi nossent illorum beneficia nunc ultro oblata, nune orantibas data, magna, tempestiva, interventu suo ingentes minas soiventia. » (SÉNÈQUE, De benef., IV, 4.)
(5) Les platoniciens, comme les stoïciens, apercevaient l’unité de Dieu à travers le polythéisme populaire.
« Les hommes qui admettent plusieurs dieux, dit Maxime de Tyr,
moindre mouvement de la nature, préside à tous les actes de la vie, à tous les sentiments du cœur de l’homme et intervient dans les plus chétifs accidents du monde, les religions polythéistes sont celles où le culte est le plus superstitieux, les prières les plus fréquentes et les plus puériles, les moins dignes de celui qui les fait et de celui à qui on les adresse. Il semble que l’homme y dispose de la divinité, qu'il puisse à son gré la faire descendre sur la terre, l’introduire dans les événements les plus misérables, la mêler à toutes ses passions, à toutes ses craintes et à toutes ses espérances. La prière chrétienne est plus philosophique : elle est sans doute une demande adressée à Dieu, mais elle est plus encore un élan d’amour et une action de grâces. Quoi de plus sublime et de plus philosophique que ce mot qui la résume : » Que « ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel! » Dans ces termes, la philosophie l’accepte, le stoïcisme même le plus rigide l’avoue. « Conduis-moi, Jupiter, et toi « Destin, là où vous m'avez destiné (1). » Voilà la vraie
ignorent que tous ces dieux n’ont qu’une même loi, les mêmes mœurs, uue même manière d’être, sans nulle division, sans nul conflit. . . . . Ils ne forment qu’une mème nature sous des noms divers. Dans l’ignorance où nous sommes à leur égard, nous attribuons à chacun d’eux les bienfaits de ieur Providence commune. Les dénominations se mulüplient et se diversifient comme celles des plages de la mer. Tantôt, en effet, c’est la mer Égée, tantôt la mer lonienne; ici c’est la mer Ge Myrtos; là c’est la mer de Crète, quoique la mer soit une, homogène, .... Il en est ainsi de Dieu. Il est un, semblable à lui-mème, et identique sous tous les rapports. Nous ne le divisons que parce que notre faiblesse et notre ignorance nous empêchent d’arriver à sa véritable essence. » (Dissert., ΧΧΧΙΧ, $ 6, 64. Didot, p. 156.)
La même pensée est exprimée par Plutarque, et presque dans les mêmes termes dans le Tr'ailé d’Isis el d'Osiris. .
(1) SÉNÈQUE, Épüt. cvint; — Epicr., Manuel, à la fin.
prière de l’homme libre et du philosophe. Et, n'est-ce pas par les termes mêmes du fiat voluntas tua que Socrate répond à Criton, qui lui annonce que le lendemain il lui faudra quitter la vie : « A la bonne heure, Criton; « si telle est la volonté des dieux, qu’elle s’accomplisse, » εἰ ταύτη τοῖς θεοῖς φίλον ταύτη ἔστω {1}
Saint Justin ἃ de Dieu une idée trop haute ct trop vraiment philosophique pour entendre la Providence autrement que Platon, son premier maitre. Comme lui, 1l professe que Dieu veiile sur le monde, qu’il le gouverne avec sagesse et avec bonté, qu’il prend soin des individus aussi bien que des espèces; mais comme lui aussi, 1] enseigne qu'il est immuable, c’est-à-dire qu’il est placé en dehors de l’espace et du temps. Il déclare que ce n’est pas en vain que jour et puit les hommes lui offrent leurs prières. Maxime de Tyr est du même avis; Sénèque également ; mais ni les uns, ni les autres n’ont voulu dire que Dieu, toujours présent à son œuvre, en modifie à chaque instant les mouvements pour s’accommoder à nos vains désirs et à nos caprices frivoles. Assurément, la prière élève
(1) On peut remarquer que c’est par le même mot que saint Justin, après avoir plaidé la cause des chrétiens et protesté enntre les condamnations qui les frappent, termine sa première Apologie: « Si vous persistez dans vos rigueurs injustes, rous nous écrierons : Que la volonté de Dieu s'accomplisse ! » © φίλον τῷ θεῶ τοῦτο γενέσθω. (Apol. I, ὃ 68, p. 165.)
La formule chrétienne : Kyrie elcison était aussi employée par les païens. Éyictète l'atteste ct la blâme comme une parole d’esclave : Νὺν δὲ τρέμοντες τὸν ὀρνιθάριον χρατοῦμεν, χαὶ τὸν θεὸν ἐπιχαλούμενοι δεόμεθα αὐτοῦ Κύριε ἐλέησον, ἐπίτρεψόν μοι ἐξελθεῖν. Αὐνδράποδον, ἄλλο γάρ τι θέλεις, ἢ τὸ ἀμεΐνον ; ἄλλο οὖν τι ἄμεινον ἡ τὸ τῷ θεῷ δογοῦν ; τί, τὸ ὅσον ἐπὶ σοὶ, διαφθείρεις τὸν χριτὴν; παράγεις τὸν
σύμβουλον ; (ÉPICT., Dissert. 11, 7, 12, 13, 14.)
166 Ille PART. — CH. IE. — DE LA PROVIDENCE DIVINE.
Pâme, purifie et sanctifie le cœur, soutient notre faiblesse, et met un baume sur nos douleurs. Nous aimons, de plus, à croire que Dieu Pentend et y peut faire droit s’il lui plait. Les âmes religieuses du paganisme pensaient sur ce point comme les plus fervents chrétiens. Le Dieu de Platon et d’Épictète n’était pas plus sourd et plus insensible que celui de saint Justin.
CH. IV. — NATURE ET DESTINÉE DE L'AME, rc. 167
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