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ΠΙ|6 PART. — CH. IV. — NATURE ET DESTINÉE

monde, déclare que l’être engendré est, par sa nature, sujet au changement ct périssable, à moins que la volonté de Dieu n’intervienne pour soutenir la fragilité de son existence. Saint Justin allègue formellement cette opinion de Platon (1) et fait allusion à un passage du Timée, dans lequel auteur de l'univers, s'adressant aux autres dieux, leur dit : « Dieux issus d’un Dieu, vous, dont je suis « l’auteur et le père, mes ouvrages sont indissolubles, « parce que je le veux... Ainsi, puisque vous êtes nés, « vous n'êtes pas immortels, ni absolument indissolubles; « mais veus ne serez point dissous, οἱ vous ne connaitrez « point la mort, parce que ma volonté est pour vous un « lien plus fort et plus puissant que ceux dont vous fûtes « unis au moment de votre naissanec (2). »

Or, l’âme, selon saint Justin, a reçu la naissance comme le monde, car elle est imparfaite comme lui; elle est donc périssable comme lui. Si elle demeure après la mort, si elle dure, ce n’est pas par une vertu qui lui est propre, c’est parce que Dieu le veut ainsi. La génération de l'âme implique sa mortalité. Saint Justin craindrait d'identifier âme avec Dieu en la déclarant immortelle de sa nature (5). Cela seul, à ses yeux, ne peut avoir de fin qui n’a pas en de commencement. Qui dit non engendré, dit éternel et parfait; qui dit engendré, dit imparfait et mortel. « Si l’âme n'était pas engendrée, elle ne tomberait

(1) Dial. avec Tryph., $ 5, p. 26.

(2) PLATON, Timée, trad, Cousin, t. XII, p. 137. (5)

ὧς Κῶ ν᾽ il ’ » ‘ , - Δ » ΄ πολλά ἐστι τὰ ἀγέννητα᾽ εἰ γὰρ διαφορά τις ἦν ἐν αὐτοῖς, οὐχ ἄν εὕροίς

ἀναξητῶν τὸ αἴτιον τῆς διαφορᾶς. (Dial. avec Tryph., 8 5, p. 28.)

DE L'AME, στὸ. (ENSEIGNEMENT CHRÉTIEN). 171 « dans aucune faute et serait incapable de mal (1). » Or, en fait, l’âme est imparfaite; elle n’a donc pas en ellemême le principe de son être, et par conséquent, elle n’est pas immorteile par essence.

Il peut paraître étrange, cependant, de supposer que saint Justin s’appuie sur une opinion platonicienne pour enseigner un dogme aosolument opposé aux idées de Platon. ἢ! est incontestable, en effet, que tandis que Platon déclare que l’âme a en elle-même le principe de son mouvement et de sa vie, et par conséquent subsiste par ellemême et ne saurait mourir (2), saint Justin professe qu'elle a reçu de Dieu le mouvement et la vie aussi bien que toutes les autres choses, et qu’elle ne peut les conserver que s'il plait à Dieu. Mais Platon et saint Justin sont logiques tous deux. Platon affirme que ce qui est engendré, c’est-à-dire ce qui n’exisle pas par soi-même, est de sa nature mortel οἱ périssable ; mais 1] regarde l’âme comme une portion de la substance divine en quelque sorte, comme ne devant son mouvement qu’à elle-même : Saint Justin accepte le principe de Platon, mais admet que l’âme ἃ commencé d’exister, et, en appliquant le principe de Platon, qu’elle n’est pas, par conséquent, impérissable par essence.

Quoi qu’il en soit, il est hors de doute que saint Justin enseigne que les âmes ne mourront pas. Sur ce point, il atteste la raison et la justice qui veulent que tout sentiment ne s’éteigne pas avec la vie, pour que les bons puissent être récompensés et les méchants punis; et

(1) Εῤ ἀγέννητοι ἧσαν αἱ ψυχαὶ, οὔτ᾽ ἂν ἐξαμάρτανον. (Dial. avec Tryph., ὃ 5, p. 26.)

(2) Πᾶσα ψυχὴ afavaros. . . . (Phèdre, éd. Didot, p. 711.) — Voir aussile Phédon, éd. Didot, p. 83.

472 Ille PART. — CH. IV. — NATURE ET DESTINÉE l'Écriture sainte, où il est dit que l’âme de Samuel! fut évoquée comme Saül l'avait demandé (1); et ce mot du Christ à ses disciples : « Si votre justice n’est pas plus « pleine que celle des seribes et des pharisiens, vous n’en- « trerez pas dans le royaume des cicux (2); » et encore certaines pratiques paiennes, les évocations d’âmes, les possessions, les oracles rendus par ceux qu’ont visités les âmes des morts ; et aussi les témoignages des écrivains profanes, Empédocie, Pythagore, Socraie et Platon (3).

Il n’y ἃ pas, dans la doctrine de saint Justin, de point sur lequel il insiste autant que sur le dogme des peines et des récompenses. Sans ce dogme, dit-il, Dieu est une vaine abstraction; la Providence divine un mot vide de sens ; le vice et la vertu, des distinctions arbitraires ; les châtiments décernés par les législateurs, une odieuse comédie (4). Sans ce dogme, l’immortalité de l’âme et la vie future n’ont pas de raison d’être, Pourquoi les âmes garderont-elles le souvenir, si ce n’est pour être jugées et répondre de leur vie terrestre? Pourquoi le sentiment, si ce n’est pour sentir les effets de la justice divine?

Quel dogme était mieux fait pour les chrétiens? En effet, déclarer que la vraie patrie de l’homme est le ciel, que Dieu est le dernier refuge de la vertu persécutée, le vengeur inévitable du vice et du crime, le réparateur équitable de toute injustice et de tout désordre, c'était répondre aux instincts les plus légitimes du cœur et de la raison humaine, et en cela faire œuvre de philosophe ;

c'était, en même temps, donner satisfaction à ceux qui

{) Dial. avec Tryph., ὃ 105, p. 35.

2) Evang. selon S. ΜΆΤΤΗ., v, 20.

DE L’AME, erc. (ENSEIGNEMENT CHRÉTIEN). 173 se plaignent, consoler ceux qui souffrent, faire luire un rayon d'espérance aux yeux de ceux auxquels tout échappe ici-bas, abattre l’orgueil des tyrans, et peut-être arrêter la persécution en effrayant les persécuteurs (1), et en cela faire œuvre de propagande et de défense.

Saint Justin l’a bien vu, toutes les vérités de l’ordre moral se soutiennent les unes les autres, et se prêtent un mutuel appui. En ébranler une, c’est renverser l’édifice entier.

Nier que Dieu s'occupe du monde, autrement dit, nier la Providence divine, c’est par un détour nier Dieu, cn paraissant l’admettre ; ou c’est dire qu'il se plait au mal, ou qu'il ἃ limpassibilité de la pierre; c’est dire que le bien et le mal et, par suite, que le vice et la vertu ne sont rien par eux-mêmes, et dépendent de l’opinion seule que les hommes y attachent (2), ce qui est une impiété. De même, nier le libre arbitre, c’est nier ia responsabilité humaine, car sans lui les hommes ne sauraient être capables de vertu ou de vice; c’est également nier la dis- Unction essentielle du bien et du mal (5) ; c’est réduire les lois humaines à de vaines et arbitraires formules. Ces lois sont en effet des prescriptions et des défenses; or, nulle action n'est digne d’éloges si l’homme n’a pas la liberté du choix, et toute prescription, comme toute défense, suppose, chez celui à qui elle s'adresse, la faculté d’obéir ou de désobéir. C’est enfin altérer la nature divine : car si les actions humaines sont l’œuvre du desün, il s’en suit que Dicu est mêlé au monde, c’est-à-dire qu’il n’est pas distinet de la masse des choses mobiles su-

(1) Apol. 1, $ 17, p. 46.

(2) Apol. 1, ὃ 28, p. 74; $ 45, p. 102.

(3) Apol. I, ὃ 45, p. 102; IL, 8 7, p. 186; ὃ 9, p. 190.

474 Ille PART. — CH. IV. — NATURE ET DESTINÉE jettes au changement et au mal, c’est-à-dire qu’il n'existe rien autre chose que la malière corrupüble (1). Cette dernière critique est dirigée contre l’école stoicienne. Saint Justin, tout en reconnaissant, d’ailleurs, la pureté de la morale stoicienne, montre ici l'insuffisance de leur métaphysique, les accuse de faire fausse route dans la considération des principes, et de n’avoir aucune idée de l'incorporel (2). C’est, pour le dire en passant, une raison de plus de douter qu’il leur ait emprunté sa théorie de la nature de l'âme. i L'homme donc est libre. Il possède de plus la lumière de la raisou pour se diriger (3). Par cette lumière naturelle, Dieu lui fait connaître le bien, c’est-à-dire ce qui est conforme à sa volonté, et en même temps l'invite à le faire et le conduit à la foi (4). Car le christianisme est la doctrine qui exprime le plus complètement le bien.— Saint Grégoire de Nysse dira de même : « Qu'est-ce que le chris- « tianisme? C’est l’imitation de Dicu dans les limites de « la nature humaine (5). » —Daus ces premiers temps, où

2 3 ᾿ “. La La »

(1) Eure γὰρ 220 εἱρμαρμένην φήσουσιν (οἱ Στωϊχοί) τὰ γινόμενα πρὸς " , , “ a: Ca ‘ ᾿ ᾿ ".» ᾿ ἀνθρώπων γίνεσθαι, ἢ μηδὲν εἶναι θεὸν παρὰ τρεπόμενα χαὶ ἀλλοιούμενα χαὶ ἀναλυύμενα εἰς τὰ αὐτὰ ἀεὶ χαὶ φθάρτων μύνων φανήσονται χατα-

ἋΣ ε , 1 ss x SA VAE σ΄ ταν ερῶν χαὶ διὰ τοῦ ὅλοι Any ἐσχηΐεναι χαὶ αὐτὸν τον θεῶν διὰ τε τῶν βέερων χαὶι OLX TOU ολου

᾿ ΄ ο “ι + Ἄ δ LA ι

ἐν πὰσὴ χαγχίᾳ γινήμενον, ἢ μηδὲν εἶναι χαχίαν μηδ᾽ ἀρέτην᾽ ὅπερ YA " - , ” “ , -

παρὰ πᾶσαν σὠφρονάα ἔννοιαν χαὶ λ7γον χαὶ νοῦν ἐστι. (Apol. 11, ὃ 7,

p. 156, 158.) — Voir encore Apol. 1,8 9, p. 24.

us

(2) Καὶ οἱ Στωϊχοὶ φιλύσοφοι ἐν τῷ περὶ ἠθῶν λύγω τὰ αὐτὰ Tuba χαρτερῶς, ὡς δηλοῦσθαι ἐν τῷ περὶ ἀρχῶν χαὶ ἀσωμάτων λώγῳ οὐχ εὐοδοῦν αὐτούς. (Apol. 11, $ 7, p. 186.) — Voir eucore au commencement du Dial. avec Tryph.

(3) Apol. 1, $ 28, p. 74; ὃ 9, p. 24.

(4) Apol. 1,8 10, p. %6.

ἜΣ rs = Es CT A o 5) Τί ἐστι Χριστιανισμός ; Θεοῦ ὁμοίωσις κἁτὰ τὸ ἐνδεχόμενον ἀνθρώ-

DE L’AME, στὸ. (ENSEIGNEMENT CHRÉTIEN). 175 les dogmes s’élasorent, la doctrine nouvelle est surtout présentée comime- une doctrine morale. C’est la morale même.

Ainsi armé de la liberté et de la raison, l’homme est responsable de ses actes. S'il fait le mal, seul il est coupable ; Dieu est innocent (1). Cette responsabilité n’est pas détruite par la mort, car la personnalité humaine persiste au-delà du tombeau; et si l’on peut, en se cachant, se soustraire aux prises de la justice humaine (2), la mort n’est pas un asile contre la justice divine. Saint Justin le répète à plusieurs reprises : quel avantage pour les coupables, si tout sentiment s’éteignait à la mort, s’il y avait prescription, et que la justice divine perdit ses droits ! Mais 1l n’en est pas ainsi. Que les âmes soient immortelles de leur nature, ou que Dieu les fasse telles, par un acte de sa volonté, peu importe. Le fait est que la mort n'achève pas la destinée humaine, el que l’œuvre de la Providence se continue sur chacun de nous par-delà les bornes du tombeau.

Ceux donc qui, par leur vertu, par la sainteté de leur vie, se seront approchés de Dieu, ceux qui, par leurs actions, auront témoigné qu'ils obéissent à Dieu et aiment à vivre avec lui, ceux-là, devenus incorruptibles, libres des passions du corps, seront reçus dans le sein de Dieu, entreront dans ce séjour bienheureux où le mal n’a pas ac-

ποὺ φύσει. (GRÉGOIRE de Nysse, sur ces paroles : « Faisons l’homme à notre image, » t. 1, orat. 1, p. 150.)

(1) Αἰτία ἑλομένου, θεὸς δ᾽ ἀναίτιος. (Apol. 1, ὃ 44,.p. 104.) C’est une expression de Platon, tirée du xe Liv. de la Républ,

(2) Apol. I, $ 19, p. 98, 30,

176 IIIe PART. — CH. IV. — NATURE ET DESTINÉE

cès (1), y vivront et y régneront avec Dieu (2). « Au com- « mencement, Dieu nous ἃ appelés du néant à l’exis- « tence, et, de même, après la mort, il nous accordera « l’immortalté et l’accès dans son sein, si nous avons, « pendant notre vie, obéi à ses commandements (3). » L’immortalité, l’impassibilité, l'exemption de toute douleur, et la vie avec Dieu : voilà les récompenses qui attendent les imitateurs du Christ, les hommes de bien, les fidèles observateurs des commandements de Dieu. Le don de Ἰ᾽λθανασία et de la συνουσία τῷ θεῶ esl une grâce de Dieu; c’est, dans la pensée de saint Justin, comme une nouvelle création de l’âme détruite naturellement par la mort. Les expressions par lesquelles saint Justin exprime la félicité des justes pourraient peut-être donner prise à l'accusation de panthéisme (4). Ce sont les mêmes termes dont il se sert pour marquer l'existence du Verbe dans le sein du Père.

Quant aux méchants et aux criminels, ils recevront limmortalité, non comme une faveur, mais comme un châtiment. Ils seront envoyés dans la gékenne, le lieu de éternelle expiation, et punis à jamais, au milieu d’un feu

γθα χαχία οὐχ ἀντιτυπεῖ. (Apol. 1, ὃ 8, p. 20.)

ἀφθάρτους χαὶ ἀπαθεῖς γενομένους. (Apol. 1, $ 10, p. 26.)

συνουσίυς χαταξιωθῆναι. (Apol. 1, 8 10, p. 26.)

(4) Εν ἀπαθείᾳ συγγενήσεσθαι τῷ θεῷ. (Apol. 11. $ 1, p. 168.)

Εν απαθείᾳ χαὶ ἀγθαρσίᾳ καὶ ἀλυπία χαὶ ἀθανασίᾳ συνεῖναι Der.

‘Dial. avec Tryph., ὃ 45, p. 146.)

DE L’AME, erc. (ENSEIGNEMENT CHRÉTIEN). 177 qui ne s’éteindra pas (1). Le plus souvent, saint Justin n’hésite pas sur la durée des châtirents qui attendent les méchants après la vie, et admet le dogme de l'éternité des peines. Dans un seul passage, il y a lieu de douter, et le philosophe chrétien est indécis : « Les âmes injustes, dit- « il, subsisteront et seront punies après la mort, tout le « temps que Dieu voudra, et qu’elles subsistent, et « qu’elles soient punies (2). »

Ainsi, la vie en Dieu pour les bons, le supplice du feu éternel pour les méchants, tel est le sort qui attend les âmes au sortir de la vie. On peut remarquer que la récompense proposée aux bons est toute spirituelle, tandis que le châtiment qui doit frapper les méchants est une peine matérielle et physique.

Si les mots de récompeuscs οἱ de peines éternelles reviennent si souvent sous la plume de saint Justin, cela tient à plusieurs circonstances.

Les douleurs qu’on conçoit le mieux, celles qui frappent le plus vivement l’imagination, et sont les mieux faites pour effrayer la foule, sont les douleurs et les souffrances physiques. Or, la crainte et l’espérance sont deux puissantes excitations à la vertu. Et quelle vertu que celle

(1) Er’ αἰωνίαν χόλασιν πορεύξσθαι. (Apol. I, $ 12, p. 98.)

Er’ αἰωνίαν χατὰ πυρὸς χαταδίχην. (Id. ibid. 5»,

Κολάξεσθαι ἐν ἀιωνίῳ πυρί. (Apol. 1, $ 21, p.58.)

Εν ἀιωνίῳ πυρὶ χολασθήσεσθαι. | Apol. 11,81, p. 168.)

Τιμωρίαν ἐν ἀιωνίῳ πυρί χομίσονται. (Apol. 11, ὃ 7, p. 186.)

Εν ἀιωνίω πυρί χηλάσεως. (Apol. 11, $ 9, p. 190.)

Υπὸ ἀπαύστου πυρὸς διαδιθρώσχεσθαι. (Dial. avec Tryph., ὃ 130, p. 146.)

#78 Ille PART. — CH. IV. — NATURE ET DESTINÉE

que le docteur chrétien imposait à ses disciples ! Faire profession de christianisme, c'était, en effet, non seulement renoncer à la fortune, répudier les honneurs, les plaisirs et les richesses, mais encore braver l'opinion publique, s’exposer volontairement au mépris, à la haine et à l’exécration de tous, fouler aux pieds les ordres et les menaces des magistrats, déchainer le fanatisme aveugle de la populace, et attirer sur sa tête les rigueurs des lois. Et à qui demandait-il un pareil héroïsme? Etait-ce à des hommes chez lesquels la culture de lesprit avait développé le senüment de la dignité personnelle? Nullement, mais à des hommes pour la plupart simples, grossiers et ignorants. Et, de plus, c’était au milieu de l’abaissement général et des mauvais exemples, qui rendent la vertu d’un plus difficile exercice. Certes, ce n'était pas avilir la vertu que de la représenter suivie du bonheur, comme le veut la justice; et rien n’était plus utile et plus légitime en même temps, que de dire et de répéter à ces infortunés, hais, méprisés, calomniés, égorgés de toute part, qu'un Père leur ouvrirait les bras après leur vie terrestre, qu'il les recueillerait avec amour, les glorifierait dans le ciel et leur paierait avec usure le prix de leurs efforts et de leurs passagères souffrances.

A cet enseignement des peines et des récompenses futures, se rattachent étroitement le dogme de la fin du monde, celui de la résurrection des corps, et celui du dernier jugement.

Ces trois dogmes font corps avec le précédent, le complètent et l’éclaircissent. Ils ne sont pas exposés par saint Justin d’une manière suivie, méthodique et régulière : 1ls ne sont pas présentés sous la forme d’une doctrine fortement liée dans toutes ses parties. Ils sont d’un ca-

DE L’AME, erc. (ENSEIGNEMENT CHRÉTIEN). 119 ractère moins philosophique que religieux. Cependant, ils appartiennent à notre sujet, pour deux raisons : d’abord, parce que saint Justin, loujours curieux de rattacher lenseignement chrétien aux traditions sacrées ou profanes du paganisme, sans songer à élablir un parallèle formel entre la croyance chrétienne et les doctrines philosophiques ou religieuses des païens sur ces divers sujets, ne craint pas d'invoquer ces dernières (1). En second lieu, c’est que, sans chercher à établir démonstrativement et par des arguments en forme la vérité de ces dogmes, saint Justin ne se contente pas de les appuyer sur la seule autorité de la parole divine, mais accorde encore à la raison le droit d’en faire l’épreuve, au moins en fait, car il les discute dans une certaine mesure, et les tient pour essentiellement raisonnables. Il ne faut pas l’oublier, la fameuse maxime : Credo quia absurdum, n’est pas de celte époque. Elle eût choïjué saint Justin tout autant que Platon et Aristote. Chez saint Justin, la ligne de démarcation n’est jamais nettement tracée entre le domaine religieux et le domaine philosophique.

Exposons brièvement ces trois dogmes tels qu’ils se trouvent enseignés dans notre apologisle.

Le monde n’est pas éternel, car il ἃ commencé. « Les « stoiciens enseignent qu’il périra par le feu pour renaître « de ses cendres et se renouveler ensuite, et que Dieu « sera enveioppé dans luniverselle conflagration; mais « nous, nous pensons que Dieu le père et l’auteur du « monde est fort au-dessus des choses mobiles et péris- « sables (2). » Mais de même qu'il y ἃ eu autrefois un

(1) Apol. 1, $ 18, p. 46, 48; ὃ 20, p. 52; Apol. 11, $ 7, p. 186.

, ot! ral = " x Β : 3 (2) Of λεγόμενοι δὲ Στωϊχοὶ φιλόσοφοι χαὶ αὐτὸν τὸν θεὸν εἰς πῦρ ἀνα-

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déluge d’eau qui a englouti tous les hommes, excepté un homme et sa famille, que nous nommons Noé, et que les paiens nomment Deucalion, qui ἃ été le germe d’où une humanité nouvelle est sortie, ainsi nous disons qu'il y aura un déluge de feu ou embrasement général (ἐχπύρωσις), non pas pour le renouvellement du monde, mais pour la juste punition des crimes des méchants (4). Un feu vivant, selon la parole de Moïse, descendra et brülera jusqu'au fond de l’abime (2).

Cette pluie de feu, qui descendra du ciel, et qu’arrête encore la clémence de Dieu, qui veut laisser à la vérité le temps de se propager et permettre qu'un plus grand nombre d'hommes soient convertis et sauvés (3), consumera-t-elle tous les hommes, les bons comme les mauvais ?

Il semble, d’après saint Justin, que les bons doivent échapper à cette suprême catastrophe et être épargnés, comme Noé et les siens échappèrent aux eaux du déluge universel. « Cette conflagration universelle, dit-il, est des- « tinée à punir les impies (4). » — « Si Dieu ne retenait « sa vengeance, dit-il encore, le monde entier serait bou-

λύεσθαι δογματίζουσι χαὶ αὖ πάλιν χατὰ μεταδολὴν τὸν κύσμον γενέσθαι λέγουσι" ἡμεῖς δὲ χρεῖττόν τι τῶν μεταδαλλομένων νοοῦμεν τὸν πάντων ποιητὴν θεῖν. (Apol. 1, $ 20, p. 52.)

(1) Apol. I, $ 7, p. 186.

(2) Apol. 1. 8 θυ, p. 142. — Cette citation, tirée ἀπ Deutéronome, ch. xxxI1, v. 22, est faite ircomplètement. Voici le verset entier : « Un feu s’est allamé de ma fureur ; il brülera jusqu’au ford des enfers; il dévorera la terre avec ses productions, et embrasera les moutagnes jusque dans leurs fondements. »

(3) Apol. 1, ὃ 28, p. 74 : Apol. I, $ 7, p. 184.

(4) Ent κολάσει τῶν ἀσεδῶν. (Apol. I, $ 57, p. 134.)

DE L’AME, etc. (ENSEIGNEMENT CHRÉTIEN). 181

« leversé et détruit, et il n’y aurait plus ni mauvais « anges, ni démons, ni hommes pervers (1). »

Telle est aussi l’opinion de Méliton de Sardes, contemporain de saint Justin : « Il y eut autrefois, dit-il dans son discours apologétique à Marc-Aurèle, « un déluge de « vent, et les hommes désignés furent tués par un grand « vent du nord, et les justes seuls furent préservés comme « un témoignage vivant de la vérité. Ensuite eut lieu le « déluge d’eau, et la masse des eaux fit périr tous les « hommes et toutes les créatures vivantes, et les justes « seuls furent sauvés dans l’arche de bois par l’ordre du « Seigneur. Ainsi dans les derniers temps aura lieu le dé- « luge de feu: la terre sera consumée avec ses mon- « tagnes, et les hommes seront consumés avec les idoles, « ouvrages de leurs mains, et les images gravées, objet « de leur culte, et la mer sera consumée avec ses îles ; « et les justes seuls seront préservés de la fureur du feu, « comme leurs semblables ont été sauvés des eaux du « déluge dans l'arche; et-alors ceux qui n’ont pas connu « Dieu et se sont fait des idoles se lamenteront, quand « ils verront ces mêmes idoles brûler avec eux, et qu'ils « ne trouveront rien qui puisse les sauver (2). »

Avant les stoïciens, Héraclite avait enseigné que l’univers devait périr par le feu, d’où toutes choses étaient sorties. L’embrasement universel (ἐχπύρωσις), tel doit être le dernier acte de la vie du monde qui, sorti du feu par la loi du destin, doit y rentrer par la même loi. Saint Justin

(1) ἴα χαὶ οἱ φαῦλοι ἄγγελοι χαὶ δαίμονες zut ἄνθρωποι μηχέτε ὦσι. (4ροϊ. I, $ 7, p. 184.)

(2) Fragment de l'Apologie de Méliton de Sardes, dans le Spicilegium syriacum de M. Cureton, et dans le Spicilegium Solesmense, traduit du syriaque en latin par M. Ernest Renan,

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a-t-il connu la doctrine physique d’Héraclite ? Assurément, il ἃ connu celle des stoïciens, qui sur ce point en dérivait, et a marqué avec une certaine netteté la différence de la doctrine stoïcienne et de la doctrine chrétienne sur cette question.

L’éropusx des stoiciens est une suite de la nature des choses, une loi nécessaire du destin, une scène fatale de la vie universelle. [ἐχπύρωσις chrétienne ne résulte pas de la nature des choses, mais d’un décret de la puissance divine qui ἃ déjà déchainé les eaux sur la face de la terre. C’est la suprême catastrophe : elle est destinée à Ja purification et à l’expiation. Le feu qui doit descendre sur le monde et le détruire se confond, dans la pensée de saint Justin, avec celui qui doit être l'instrument de la vengeance divine, et consumer Îles méchants.

Saint Justin n’a nulle part entrepris, comme Athénagore, d'exposer philosophiquement le dogme de la résurrection des morts ; cependant il ne laisse pas de professer ce dogme, et cherche à montrer qu’il est fondé en raison.

« Nous espérons, dit-il, que nous retrouverons après « la mort nos corps jetés dans la terre, assurés que nous « sommes que rien n’est impossible à Dieu (1). » Est-il en effet plus étrange et plus incroyable de prétendre que nous ressusciterons avec nos corps que de dire que les os, les nerfs, les chairs et toute la machine corporelle naît et se forme d’une petite goutte de semence ? Supposez que vous ne naissiez pas de la sorte, et qu’on vous représentàt l'image de cette petite goutte, et qu’on assurât qu'elle suffit à vous engendrer et à vous former, le croiriez-vous

(1) Apol. 1, ὃ 18, p. 48.

DE L’AME, grc. (ENSEIGNEMENT CHRÉTIEN). 183 avant de l’avoir vu ? Non, sans doute. Ainsi, parce que vous n’avez jamais vu un mort revenu à la vie, vous ne croyez pas à la résurrection des corps. Mais de même que vous n’auriez jamais pu croire que vous pussiez naître d’une semblable goutte, quand cela est cependant; de même, croyez qu'il peut se faire que les corps humains, dissous et décomposés dans la terre comme les semences, renaissent par l’ordre de Dieu dans un temps déterminé et revêtent l’incorruptibilité. Comment assigner des limites à la puissance divine? Est-il en effet plus difficile à Dieu de rendre un cadavre à la vie que de tirer l’univers du chaos et de former le monde ? Faut-il prendre pour mesure de la nature et de la force divine la nature et la force humaine? Le Christ a dit : « Ce qui est impos- « sible aux hommes est possible à Dieu. » Avant de naître, le corps humain existait répandu et comme enveloppé dans la substance de la matière ; de même, après la mort et la dissolution de ses éléments, il demeure dans les trésors de la substance, et il ne faut pas un plus grand effort à Dieu pour le produire la seconde fois que la première. La naissance et la production du corps est inexplicable et incompréhensible, et cependant elle est possible puisqu’elle est réelle. De même aussi la résurrection du corps, quoiqu’incompréhensible, est croyable (1). De plus, comment les âmes des méchants et des injustes pourraient-elles être punies et souffrir, si elles ne devenaient pas, après la mort, capables de sensation? et comment la sensibilité et la personnalité humaines pourraient-elles persister après la mort sans le même corps et la même âme? Les morts renaitront donc avec leurs mêmes corps et leurs mêmes

(1) Apol. 1, $ 19, p. 30, 32.

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âmes. Dieu, au dernier jour, par un acte incompréhensible de sa puissance, ressuscitera les deux substances, qui par leur seule vertu ne sauraient durer après leur séparation naturelle. Il rétablira les cendres dispersées du corps et rallumera le flambeau de la vie. Sans le corps, nulle sensation, nulle douleur physique n’est possible. Par cela seul done que l’expiation future est une peine matérielle, il faut que le corps humain, réceptacle et condition nécessaire de toute impression sensible, soit ressuscité.

Telle est l'argumentation de saint Justin. Telles sont les preuves et les inductions sur lesquelles 1 fonde la doetrine de la résurrection des corps. À vrai dire, elle ést exposée par saint Justin avec une certaine réserve, et présentée comme une espérance (1) plutôt que comme un dogme. Il semble que le disciple des philosophes ait entendu sur ce point les murmures de la raison, et reconnu que les arguments par lesquels il essaie de justifier sa croyance sont tout négatifs et laissent quelque place à la critique. Plusieurs questions restent dans l’ombre. Que deviendront les âmes en attendant le grand jour de la résurrection, qui aura lieu à la consommation des siècles? La matérialité des peines futures réservées aux méchants implique, il est vrai, la renaissance des corps des méchants; mais la béatitude toute spirituelle qui attend 165. justes semble répugner à leur résurrection corporelle. Saint Justin, il est vrai, ne s’est pas expliqué fort clairement sur la destinée réservée aux justes. A l’exception du mot συνουσία, qui veut dire l’intime union avec Dieu, toutes les autres expressions dont il se sert pour caractériser la vie future sont négatives, et

, Ε τὰς ΤΣ ire (1) Τὰ νεχρούμενα nat ets γῆν βαλλύμενα πάλιν ἀπολήψεσθαι ἑαυτῶν

σώματα προσδοχῶμεν. (Apol. I, $ 18, p. 48.)

DE L’AME, ec. (ENSEIGNEMENT CHRÉTIEN). 185 toutes impliquent nécessairement la non existence du corps. Affirmer, en effet, qu'après la mort les bons seront immortels, incorruptibles, impassibles, exempts de douleur et de souffrance (1), n’est-ce pas affirmer précisément qu’ils seront alors délivrés de la servitude corporelle? L’immortalité, l’incorruptibilité, l’impassibilité, l’insensibilité, excluent certainemement la notion de corps, si bien qu'aux yeux de la raison, un corps incorruptible est une contradiction dans les termes. Et comment pourrait avoir lieu celte συνουσία, cette union intime avec Dieu, si les âmes pe devaient renaître qu'avec et dans leur enveloppe corporelle? En. accordant même que cette union intime avec Dieu ne soit pas une absorption et un anéantissement de la personnalité humaine, mais que saint Justin entende seulement par là que les justes seront alors capables de connaitre et de pénétrer la vérité dans sa plénitude, et jouiront ainsi de Dieu, n’est-il pas vrai que le corps, loin d’être un auxiliaire aux aspirations de l'intelligence, lui est bien plutôt un obstacle, un embarras et une entrave ? Icibas, les images, les impressions sensibles, tout le bruit que le monde fait dans le corps, troublent la pensée, gênent l'exercice de lintelligence, enchainent ses plus nobles élans et nous dérobent la vue claire de Ja vérité. Saint Justin est trop platonicien pour regarder le corps comme le caractère, et si je puis dire le gardien de la personnalité humaine. Platon, son premier maitre, s’est bien gardé d’attacher des corps aux âmes, quand il nous les ἃ représentées à l’origine suivant le char des dieux. En tombant sur la terre, en revêtant l’enveloppe corporelle, elles ont,

(D) Εν ἀπαθείᾳ χαὶ ἀφθαρσίᾳ χαὶ ἀλυπίᾳ χαὶ ἀθανασία συνῶσιν. (Dial. avec Tryph., $ 45, p. {102}

486 Ille PART. — CH. IV. — NATURE ET DESTINÉE selon lui, perdu la jouissance des choses divines; et sur cette terre, c’est en se séparant du corps, c’est en s’éloignant de tout ce qui ἃ rapport à lui qu’elles peuvent retrouver quelque ombre de ces biens dont elles ont conservé l’amour et le désir après leur chute. De même donc qu’il y avait lieu de se demander, à propos du dogme de Ja fin du monde, si les justes seront compris dans l’universelle destruction, de même on peut se demander si les corps des justes seront aussi ressuseités, et si après la résurrection les bienheureux vivront corporellement. Saint Justin parle d’une manière générale sans doute, quand il expose la doctrine de la résurrection des corps; mais ailleurs, quand il dit que le Fils de Dieu ressuscitera les corps de tous les hommes qui ont vécu, et revêtira d’imcorruptibilité ceux des justes, tandis que ceux des méchants seront capables de sensation et de souffrance (4), il semble faire une distinction entre l’état des uns et l’état des autres après la résurrection. Ces corps impossibles, incorruptibles, qu’il attribue aux bienheureux, rappellent ces dieux d’Épicure, dont le stoïcien Balbus se moque agréablement dans un dialogue de Cicéron, ombres plutôt que réalités, qui ont, non pas un corps, mais une apparence de corps, non pas du sang, mais comme du sang (2). Nous pouvons donc conclure qu’une certaine indécision

(1) τε χαὶ τὰ σώματα ἀνεγειρεῖ πάντων τῶν γενομένων ἀνθρώπων, χαὶ τῶν μὲν ἀξίων ἐνδύσει ἀφθαρσίαν, τῶν δ᾽ ἀδίκων ἐν αἰσθήσει αἰωνίᾳ, μετὰ τῶν φαύλων δαιμόνων εἰς τὸ αἰώνιον πῦρ πέμψει. (Apol: I, $ 52, p. 120.)

(2) « Hominis esse specie deos confitendum est : Nec tamen ea species corpus est, sed quasi corpus, nec habet sanguinem sed quasi sanguinem. » (CICÉRON, De natura deorum, 1, 18.)

« In Deo quid sit quasi corpus aut quasi sanguis intelligere non possum. » (1d., ibid., 1, 26.)

DE L’AME, erc. (ENSEIGNEMENT CHRÉTIEN). 187 plane sur l’enseignement de saint Justin touchant la résurrection des morts.

Nous avons peu de choses à dire du dogme du dernier jugement. Il est si clair que ce dogme résulte de la nécessité des peines et des récompenses futures, que saint Justin s’est abstenu de le montrer.

Dieu doit après la mort donner à chacun selon ses œuvres. Donc, à la fin du monde, après la résurrection, il assemblera tous les hommes et les jugera. Saint Justin allègue ici le témoignage des Écritures, et atteste les prophètes, C’est en ce sens qu’ils ont dit que Dieu est l’attente des nations (1). [ls ont prédit clairement deux venues du Christ, l’une dans l’humilité et dans la bassesse de la condition humaine, l’autre dans la gloire et au milieu de l’appareil majestueux du roi et du juge suprême. Alors 1] fera la séparation des hommes, donnera aux justes et à ceux qui l'ont aimé l’immortalité, et les établira dans le royaume de Dieu, asile de la paix et du repos; frappera d’une sentence de condamnation les méchants; ceux qui l'ont haï, ceux qui l’ont abandonné, et les enverra dans le feu éternel (2).

Platon aussi ἃ dit que Minos et Rhadamante jugeraient les âmes (3). Nous, nous disons que c’est le Christ. Et le temps où le Christ vengeur doit apparaitre sur les nuées n’est pas éloigné : « Ne différez pas, dit saint Justin, n’hé- « sitez pas à croire: si le Christ arrive avant votre « conversion, vainement vous pleurerez, vainement vous « ferez pénitence; il ne vous écoutera pas (4). »

(1) Apol. I, $ 53, p. 82.

(2) Apol. I, $ δ΄, p. 150. — Dial. avec Tryph., ὃ 5S, p. 194 ; $ 35, p 118; $ 120, p. 408, 410; $ 30, p. 98.

(3) Apol. 1, $ 8, p. 20, 22.

188 Ille PART. — CH. V. — DESTINÉE DE L’AME,

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