CHAPITRE V
Enseignement philosophique et traditions religieuses des païens sur ces divers probièmes,
Les dogmes de l'immortalité de l'âme, des peines et des récompenses, de la félicité réservée aux justes, du malheur et de la souffrance qui attendent les méchants, de la fin du monde et d'un jugement suprême n'ont pas, selon saint Justin, été mconnus à l'antiquité païenne. — Platon témoin et interprète de la croyance à une autre vie, heureuse pour les bons, malheureuse pour les méchants. — Ses efforts pour expliquer en quoi consiste le bonheur des âmes vertueuses au sortir de la vie. — C’est la jouissance parfaite et la vision face à face du vrai, du beau et du bien en soi, et, au sens chrétien, la communion avec Dieu. — Enseignement sloicien. — Traditions populaires sur la fin du monde par une conflagration . universelle. — La métempsycose et la résurrection chrétienne. — Mythes, récits et tradi-
tions religieuses des païens sur la destinée des âmes après la vie terrestre. — Champs- Elysées, Tartare. — Dogme de la résurrection des corps enseigné dans la religion
persane. — Enseignement de la philosophie et de la religion païennes sur le jugement des âmes, — Mythes rapportés par Platon et Plularque. — Minos, Eaque, Rhadamante. Adrastée. — Démons infernaux ministres des vengeances divines, — Conclusion générale des deux chapitres précédents.
Il faut maintenant tourner le regard en arrière, vers l’antiquité païienne, et nous demander ce que la philosophie et la tradition profanes avaient enseigné sur la vie future et les destinées de l’homme au-delà du tombeau. Ces hautes questions, sans doute, n'avaient pas été étrangères à la philosophie païenne. Plusieurs écoles avaient, il est vrai, fermé le ciel aux espérances de l’homme : mais d’autres, mieux d’accord avec les aspirations les plus élevées de la raison et du cœur de l’homme, avaient fait de ces graves problèmes leur constante préoccupation et l’objet suprême de leurs recherches.
Le dogme de l’existence de Dieu, celui de la Providence
VIE FUTURE, etc. (ENSEIGNEMENT PAIEN). 189 divine et celui de l’immortalité de l’âme sont professés par Platon avec une force et une clarté auxquelles le christianisme n’a rien ajouté pour le fond. Qu'on entreprenne de supprimer Dieu de la doctrine de Platon, rien ne reste : il est le fondement de l’être et de la vérité, il est le lien du monde. On ne peut, enfin, parler de ces dogmes sans repasser sur les traces du disciple de Socrate, et sans répéter quelques passages du Phédon, du Phèdre, de la République ou des Lois.
Mais il y a deux hommes dans Platon : le philosophe et . le poète, le dialectitien et le mythologue : l’un, qui expose un système; l’autre, qui recueille avec curiosité et rapporte tantôt avec respect, et parfois avec une nuance d’ironie les traditions religieuses, les croyances populaires, les légendes et les mythes de son temps ou des temps plus anciens.
Saint Justin, au commencement de son Dialogue avec Tryphon, reproche à Platon d'enseigner la doctrine de la métempsycose et réfute en quelques mots cette doctrine, en remarquant très-hien que sans le souvenir de la vie première, le sentiment de l’identité personnelle et la conscience d’avoir bien ou mal fait, mérité ou démérité, la peine est une cruauté gratuite et la récompense une faveur sans moralité. fl a raison, sans doute. Mais est-il vrai que Platon ait cru à la transmigration des âmes ? A notre avis, il expose cette doctrine plutôt qu’il ne l’enseigne; et il l’expose comme une légende plutôt que comme un dogme philosophique, avec ce demi-sourire qu’il a sur les lèvres en parlant de la génération des dieux et de leur famille (1). Au reste, la doctrine de la transmi-
(1) « Quaut aux autres démons, dit Platon en parlant des dieux popu-
190 Ie PART. — CH. V. — DESTINÉE DE L’AME,
gration des àmes, beaucoup plus ancienne que Platon, et qui n’eut pas la Grèce pour berceau, témoigne déjà du besoin, non seulement de croire à une autre vie, mais encore de fixer avec précision cette croyance et de décrire le mode de cette vie ultérieure. La raison n’ayant pas de réponse précise à la question, non de savoir s’il ÿ a une autre vie, mais en quoi elle consiste au juste, l'imagination y suppléa, se donna carrière, et la doctrine de la métempsycose, plus religieuse que philosophique, naquit.
De même les mythes du Tartare et des Champs-Élysées : les récits des tourments que subissent dans les enfers les méchants, et le tableau de la félicité dont jouissent les bons dans les iles fortunées, témoignent encore de la croyance antique à une vie future, aux peines et aux récompenses dans cette autre vie. Saint Justin atteste ces vieilles traditions, comme pour signaler dans le monde une sorte de foi analogue à la foi chrétienne (1). Après l'enfer d’Homère, il invoque encore l’opinion des poètes et des philosophes : « Quand nous disons que les âmes « des méchants conservent ie sentiment après la mort,
laires, il est au-dessus de notre pouvoir de connaître et &’expliquer leur génération ; il faut s’en rapporter aux récits des anciens qui, étant descendus des dieux, comme ils le disent, connaissent sans doute leurs ancêtres. On ne saurait refuser d'ajouter foi aux enfants des dieux, quoique leurs récits ne soient pas appuyés sur des raisons vraisemblables ou certaines. Mais comme ils prétendent raconter l’histoire de leur propre famille, nous devons nous soumettre à la loi et les croire. » (Timée, trad. Cousin, t. XII, p. 136.)
L'ironie est bien visible dans ce passage; pour être moins marquée, elle est manifeste cependant dans le morceau qui termine le Xe livre de la République, où Platon nous fait voir les âmes des morts appelées à choisir une condition nouvelle, Atalante changé en athlète, Agamennon en aigle, Ajax en lion, Thersite en singe.
(1) Apolog. 1, ὃ 18, p. 48.
VIE FUTURE, Erc. (ENSEIGNEMENT PAIEN). 191
« que celles des bons vont vivre heureuses, loin des « supplices ; que celles des méchants sont punies, nous « ne semblons faire autre chose que répéter les récits de « vos poètes et les enseignements de vos philosophes (1). » Que disent donc les philosophes sur ce point? interrogeons Platon : « Lorsqu'un homme, dit-il, se croit aux « approches de la mort, certaines choses sur lesquelles il « était tranquille auparavant éveillent alors dans son esprit « des soucis et des alarmes. Ce qu’on raconte des enfers, « et des châtiments qui y sont préparés à l’injustice, ces « récits, autrefois l’objet de ses railleries, portent main- « tenant le trouble dans son âme : il craint qu'ils ne « soient véritables. Affaibli par l’âge, ou plus près de ces « lieux formidables, 11 semble les mieux apercevoir; 1 « est done plein de défiance et de frayeur ; il se demande « compte de sa conduite passée ; il recherche le mal qu’il « ἃ pu faire. Celui qui, en examinant sa vie, la trouve « pleine d’injustices, se réveille souvent pendant la nuit, « agité de terreurs subites comme les enfants ; il tremble « et vit dans une affreuse attente. Mais celui qui n’a « rien à se reprocher, a sans cesse auprès de lui une « douce espérance qui sert de nourrice à sa vieillesse, « comme dit Pindare (2). »
lei, Platon constate dans le cœur humain, au dernier moment de la vie, alors que le tumulte des passions s’est éteint et que la vanité des choses de la terre apparaît pleinement, une sorte de préoccupation de la vie future et
(1) TS δὲ κολάζεσθαι ἐν αἰσθήσει καὶ μετὰ θάνατον οὔσας τὰς τῶν ἀδίχων ψυχάς. τὰς δὲ τῶν σπουδαίων ἀπηλλαγμένας τῶν τιμωριῶν εὖ διάγειν ποιηταῖς καὶ φιλοσόφοις τὰ αὐτὰ λέγειν δόξομεν. (Apol. 1, $ 20, p. 52, d4.
(2) PLATON, Républ., |. I, trad. Cousin, t, IX, p. 9.
192 Ille PART. — CH. V. — DESTINÉE DE L’AME,
comime une vue anticipée des peines et des récompenses de l’autre vie, objet d’épouvante pour le méchant, d’espérance pour celui dont la conscience est pure. « Le plus « grand des malheurs, dit-il ailleurs; est de descendre « dans l’autre monde avec une âme chargée de crimes (1).» Ailleurs encore, faisant parler Socrate dans un suprême entretien, 1] professe la même doctrine : « Assurément, « mes chers amis, si je ne croyais trouver dans l’autre « monde d’autres dieux sages et bons, ainsi que des « hommes meilleurs que ceux d’ici-bas, j'aurais tort « de n’être pas fâché de mourir. Mais il faut que vous « sachiez que j'ai l'espoir de m’y réunir à des hommes « vertueux, sans toutefois pouvoir l’affirmer entièrement ; « mais pour y trouver des dieux amis de l’homme, c’est « ce que je puis affirmer, s’il y a quelque chose en ce « genre dont on puisse être sûr. Voilà pourquoi je ne « m'afilige pas tant : au contraire, j'espère dans une des- « tinée réservée aux hommes après leur mort, et qui, se- « lon la foi antique du genre humain, doit être meilleure « pour les bons que pour les méchants (2). » Dira-t-on qne ce n’est pas là une doctrine, mais une affirmation gratuite? que Platon parle moins en philosophe qu’en prophète, et que Socrate ne fait que se consoler lui-même et ses amis par cette belle espérance d’une destinée et d’un bonheur que la raison, réduite à ses seules forces, ne saurait démontrer? Remarquons d’abord que Socrate, dans un autre passage, s'exprime d’un ton plus net et plus décisif : « Il est certain, dit-il, qu'il y ἃ un retour à la vie,
(1) Gorgias, trad. Cousin, t. III, p. 405.
9 7 5“. La 5 κν ’ - « LA 1 1/2 A] , (2) Events εἰμι εἰναὶ τι τοῖς τετελευτηχοσι χαὶ ὠσπερ JE χαι πάλαι:
λέγεται πολὺ ἄμεινον τοῖς ἀγαθοῖς ἢ τοῖς χαχοῖς. (Phédon, éd. Didot, p. 48 et 54.
VIE FUTURE, ETc. (ENSEIGNEMENT PAIEN). 193 « que les âmes des morts existent, et que les âmes ver- « tueuses sont mieux, et les méchantes plus mal (1). » De plus, quand le dogme de la vie future et celui des peines et des récompenses de l’autre vie ne seraient présentés par Platon que comme une espérance dont 1] faut s’enchanter soi-même, quand ils ne seraient fondés que sur d’antiques traditions (2), n’est-il pas du droit de la philosophie de recueillir ces traditions et de se les assimiler, si elles ne répugnent pas à la raison? Or, tant s’en faut qu'elles répugnent à la raison, qu’au contraire, élant admis que l'âme échappe à la mort et que la Providence et la justice ne sont pas de vains mots, le dogme de la vie future et le dogme des peines et des récompenses en résultent nécessairement. Au reste, notre objet ici n’est pas de défendre la philosophie en général du reproche d’impuissance en face de ces difficiles et obscurs problèmes, mais seulement de montrer que les solutions que le christianisme leur à données n’étaient pas absolument nouvelles, et que, longtemps avant son enseignement, la philosophie profane les avaient entrevues.
Platon répond lui-même à ce doute quand il met dans la bouche de Socrate ces touchantes paroles : « Je ne sau- « rais venir à bout, mes amis, de persuader à Criton que
(1) ἔστι τῷ ὄντι χαὶ τὸ ἀναδιώσχεσθαι.... καὶ τὰς τῶν τεθνεώτων ψυχὰς εἶναι, καὶ ταῖς μὲν γ᾽ ἀγαθαῖς ἄμεινον εἶναι, ταῖς δὲ χαχαῖς χάχιον. (PLATON, Phédon, éd. Didot, p. 56.)
(2) Cicéron rapporte que Socrate, si indécis et si flottant sur les autres questions, ne variait pas sur la doctrine de l’immortalité des âmes.
« Socrates (de immortalitate animorum) non tum hoc, tum illud ut in plerisque, sed idem dicebat semper, animos hominum esse divinos iisque quum e corpore excessissent, reditum in cœlum patere oplimo et justissino cuique expedilissimum. » (De amicil., 1v.)
194 Ille PART. — CH. V. — DESTINÉE DE L’AME,
ES
je suis le Socrate qui s’entrelient avec vous et qui ordonne toutes les parties de son discours; 1l s’imagine toujours que je suis celui qu’il va voir mort tout à l'heure, et il me demande comment il m’ensevelira; et tout ce long discours que je viens de faire pour vous prouver que dès que j'aurai avalé le poison, je ne demeurerai plus avec vous, mais que je vous quitterai et irai jouir de félicités ineffables, il me paraît que j’ai dit tout cela en pure perte, comme si je n’eusse voulu que vous consoler et me consoler moi-même. Soyez done mes cautions auprès de Criton, mais d’une manière toute contraire à celle dont il a voulu être la mienne auprès des juges, car il ἃ répondu que je ne m’en irais point; vous, au contraire, répondez pour moi que Je ne serai pas plutôt mort que je m’en irai, afin que le pauvre Criton prenne la chose plus doucement, et que, voyant brüler mon corps ou le mettre en terre, il ne s’afflige pas sur moi, comme si je souffrais de grands maux (1). »
Quel avantage pour les méchants, si tout finit avec la
vie et s’ils perdent le sentiment avec l’existence, dit plusieurs fois saint Justin. Et Platon : « Si la mort était la
cessation absolue de toute existence, ce serait un grand gain pour les méchants après leur mort d’être délivrés à la fois de leur corps, de leur âme et de leurs vices ; mais puisque l’âme est immortelle, elle n’a d'autre moyen de prévenir les maux qui lattendent, et il n’y a d'autre salut pour elle que de devenir éclairée et vertueuse. En effet, l’âme se rend dans l’autre monde, n’emportant avec elle que des habitudes contractées pendant la vie, et qui, à ce qu’on dit, lui rapportent de
(1) Phédon, trad. Cousin, t. 1, p. 316.
VIE FUTURE, erc. (ENSEIGNEMENT PAIEN). 195 « grands biens ou de grands maux dès le premier instant « de son arrivée (1). »
Nous pourrions multiplier à loisir ces citations. Elles suflisent pour établir, ce que personne, au reste, ne saurait révoquer en doute, à savoir que le dogme de la vie future, et le dogme d’une destinée meilleure pour les bons que pour les méchants, sont très-clairement enseignés par Platon.
Que si nous voulons pousser au-delà, et nous demander ce qu’il entend exactement par cette vie future, et en quoi consiste précisément la destinée des âmes au sortir du corps, les réponses ne nous feront pas défaut, tantôt sous une forme sévère et revêtue cependant de la plus magnifique poésie, tantôt sous la forme allégorique. Ne suffit-il pas, cependant, au philosophe d’avoir affirmé que les âmes sont immortelles, et qu’après la mort, qui est, selon les platoniciens, la fin d’un exil, la délivrance, et le retour à la vraie patrie, elles tombent entre les mains d’un Dieu bon, mais juste, qui leur assigne le prix qu’elles ont mérité pendant l’épreuve de la vie, à la vertu une destinée heureuse, au vice et au crime des châtiments proportionnés. La raison peut-elle pénétrer au-delà ? La philosophie peut-elle décrire le bonheur des bons et le malheur des méchants? Ces terres fortunées et ces lieux de douleur sur quoi l'imagination des poètes s'exerce, ne paraissent pas compris dans l'horizon que la philosophie embrasse. Affirmer la vie future, les récompenses et l’expiation dans une autre vie, n’est pas plus téméraire que d'affirmer la Providence divine et l’im-
(1) Phédon, trad. Cousin, t. 1, p. 300. — Apolog. de Socrate, p. 40, éd. Steph.
196 Ile PART. — CH. V. — DESTINÉE DE L’AME,
mortalité de l’âme; mais au-delà commencent l’obseurité et l'incertitude. Il semble donc que demander à la philosophie une solution positive à cette question : En quoi consiste, au Juste, la destinée des âmes dans l’autre vie? Qu'est-ce que la récompense qui est préparée aux unes, le châtiment qui attend les autres? c’est lui demander plus qu’elle ne peut donner, c’est lui imposer de mêler les récits poétiques et les inventions de la fantaisie aux démonstrations certaines. Cependant, notre ambition de savoir ne s'arrête pas sur le seuil des questions insolubles. La puissance de notre esprit ne mesure pas notre curiosité.
La pensée de Platon, dans la question que nous venons de poser, ἃ été aussi loin que possible, et là où la raison ne pouvait lui servir de guide, 1] s’est borné à exposer des mythes et des traditions religieuses, sans prétendre les donner pour des vérités certaines, mais en paraissant reconnaitre, cependant, que sous ces mythes populaires, et sous ces traditions religieuses, se cache un certain fond de vérité.
Dans le Phédon, Platon semble avoir représenté l’image de la vie bienheureuse que la philosophie ἃ pour fin d’enseigner à l’homme. La vraie philosophie devance en quelque sorte la mort, c'est-à-dire que dans la mesure de ses forces, elle anticipe sur ce moment où l’âme, libre, dégagée des chaines du corps, affranchie des passions et des désirs qui l’attachent à la terre, pourra contempler la vérité pure et sans voile, la beauté immuable et sans mélange, le bien en soi. C’est là, en effet, l’œuvre de l'esprit rendu à lui-même; c’est là l’objet propre de l'intelligence, et le plus grand bien où aspire le cœur humain. Ici-bas, c’est une mort que notre vie. Et cependant, quoiqu’attachée au corps, et obligée de considérer la vérité, non en
VIE FUTURE, erc. (ENSEIGNEMENT PAIEN). 197 elle-même, mais par l'intermédiaire des organes du corps, comme à travers les murs d’un cachot, enchainée à ce cachot par les passions, vivant au milieu des illusions des sens, dans un monde d’ombres et de faux biens, l’âme se sent faite pour ce qui est éternel et divin. La philosophie ἃ pour but de l’acheminer à la vie véritable, en la purifiant du contact du corps, et de lui donner un avant-goût des biens véritables, en la détachant, autant que possible, de la terre et des sens. Mais cette vie véritable, qui consiste dans la contemplation parfaite de ce qui est vrai et divin, est un idéal que nous ne pouvons atteindre tant que nous habitons le corps. C’est après que la mort nous aura délivrés de la prison du corps que notre âme, alors pure, pourra Connaitre ce qui est pur, et se réunira à ce qui lui est semblable (1). Voilà une image de la vie future. C’est, selon Platon, la communion avec Dieu.
Les mêmes pensées se retrouvent encore dans le fameux passage du Banquet, où Diotime décrit à Socrate le dernier effort et l’objet suprême de l’amour. Le cœur humain, altéré de beauté, ne trouve son parfait contentement que quand il peut saisir et embrasser la beauté parfaite et impérissable : « Ce qui peut donner du prix à la vie, « c’est le spectacle de la beauté éternelle. Quelle ne se- « rait pas la destinée d’un mortel à qui il serait donné « de contempler le beau sans mélange, dans sa pureté et « simplicité, non plus revêtu de chairs et de couleurs hu- « maines, et de tous ces vains agréments condamnés à « périr, à qui il serait donné de voir face à face, sous sa « forme unique, la beauté divine (2)! »
{1) PLATON, Phédon, trad. Cousin, t. 1, p. 199 et suiv. — PLUTARQUE, Consolalio ad Apollonium, ed. Reïske, τ. VI, p. 411, et passim. (2) PLATON, Banquet, trad. Cousin, t. VE, p. 317, 518.
198 IIIe PART. — CH. V. — DESTINÉE DE L’AME,
La contemplation de la beauté éternelle et de la vérité absolue est, dans les conditions de la vie terrestre, troublée et imparfaite. Elle est le besoin des âmes pures; elle sera leur occupation et leur récompense dans lautre vie. Ces derniers mots ne sont pas expressément dans PJaton ; mais on peut les lui attribuer, ce semble, sans dépasser sa pensée. Platon, en effet, décrit ici la vie idéale de l’âme humaine. La contemplation des essences, la vision face à face du vrai, du bien et du beau en soi, c’est-à-dire de Dieu ; voilà en quoi elle consiste. Impossible tant que l’âme est enfermée dans le tombeau du corps, elle est propre et naturelle à l’âme libre, émancipée des liens de la matière, et rendue à elle-même, quand le poids des péchés ne l’entraine pas vers les régions inférieures (1). Les mêmes pensées se retrouvent encore dans la première partie du Phèdre, maïs enveloppées sous le voile des
(1) « Comment un homme qui aime véritablement la sagesse, et qui a la ferme espérance de la trouver dans les enfers, serait-il fâché de mourir, et n'irait-il pas avec joie dans les lieux où il jonira de ce qu'il aime ? Ah! mon cher Simmias, il faut croire qu'il ira avec une trèsgrande volupté, s’il est véritablement philosophe ; car il est fortement persuadé que nulle part que dans l’antre monde il ne rencontrera cette pure sagesse qu’il cherche. » (Phédon, t. I, p. 208.)
Le platonicien Plutarque s'exprime avec une égale précision sur la beatitude des âmes vertueuses : « Les âmes humaines, tant qu’elles sont unies aux Corps et soumises aux passions, ne peuvent avoir de participation avec Dieu que par les faibles images que la philosophie en retrace à leur intelligence, et qui ressemblent à des songes obscurs. Mais lorsque, dégagées de leur lien terrestre, elles ont passé dans ce séjour pur, saint et invisible, qui n’est exposé à aucune révolution, alors ce Dieu (Osiris), devient leur chef et leur roi; elles sont fixées en lui et contemplent cette beauté ineffable dont elles ne peuvent se rassasier, et qui excite sans cesse en elles de nouveaux désirs. » (PLUTARQUE, De Isid. et Osir, 64, Reiske, τ, VH, p. 504, 505.)
VIE FUTURE, Erc. (ENSEIGNEMENT PAIEN). 199 mythes, et mêlées aux dogmes de la vie antérieure, de la chute et de la transmigration des âmes.
Cicéron nous est un sûr garant que nous n’avons pas altéré la pensée de Platon, lui qui résume ainsi son enseignement au sujet de la destinée des âmes dans l’autre vie : « Deux chemins s'offrent aux âmes au sortir du corps : « celles qui, dominées et aveuglées par les passions hu- « maines, se sont livrées tout entières à la débauche, se « sont souillées de crimes et de vices domestiques, ou de « forfaits inexpiables envers l’État, prennent une route dé- « tournée, opposée à celle qui mène au séjour des dieux. « Celles, au contraire, qui ont conservé leur innocence et « leur pureté (1). qui se sont, autant que possible, gardées « de tout commerce avec les organes, s’en sont, pour ainsi « dire, séparées, et qui, dans des corps humains, ont « imité la vie des dieux, prennent leur vol et retournent librement à Dieu, d’où elles sont sorties (2). » Voilà, sur ce point, où la philosophie païenne s’est arrêtée, et saint Justin, j'allais dire le christianisme, ne s’est pas élevé plus haut, n’a rien dit de plus précis et de plus sublime !
(1) « A celui qui n’est pas pur, dit Platon, il n’est pas permis de contempler la pureté. » (Phédon, p. 206)
(2) « Ita enim censcbat (Socrates) itaque disseruit, duas esse vias, duplicesqne cursus animorum ἃ corpore excedentium. Nam qui se bumanis vitiis contaminavissent, et se totos libidinibus dedissent, quibus cœæcati, vel domesticis vitiis atque flagitiis se inquinavissent, vel republica violanda fraudes inexpiabiles concepissent, 115. devium quoddam iter esse seclusum ἃ concilio deorum. Qui autem se integros, castosque servavissent, quibusque fuisset minima cum corporibus contagio, seseque ab his semper sevocassent, essentque in corporibus humanis vitam imitati deorum : bis ad illos, ἃ quibus essent profecti, reditum facilem patere. » Tusb 1, 50. — Ce passage est une traduction abrégée d’un passage du Phédéon, p. 259, 240.
200 Ille PART. — CH. V. — DESTINÉE DE L’AME,
La personnalité de l’âme après la mort n’est pas trèsneltement enseignée par Platon, il est vrai. Ces âmes vertueuses qui, après la fin de la vie terrestre, retournent à Dieu, semblent être absorbées dans la substance divine, comme l’eau renfermée dans des vases fragiles flottant sur l’Océan se mêle aux flots de la mer, après que ces vases ont été brisés.
Le corps humain est-il donc la forme nécessaire de la personnalité humaine, et faut-il dire que l’âme humaine garde mieux sa personnalité en reprenant son vêtement corporel? Platon est plus vrai, plus spiritualiste et plus métaphysicien quand 11 enseigne que le corps est pour l'âme une prison; que se débarrasser du corps, c’est conquérir la vie libre et parfaite. De plus, la vision face à face de la vérité et de la beauté éternelles, qui est, selon lui, l’état des âmes avant leur chute et après leur délivrance de la vie terrestre, n’est pas nécessairement une absorption en Dieu (1). Les âmes, avant de tomber sur la terre, dit-il poétiquement, suivaient le char des dieux. Après la mort et après l’expiation, elles reviennent à cette heureuse condition. N'est-ce pas, au reste, de la même manière et à peu près dans les mêmes termes que saint Jusün parle de la destinée des âmes justes? Si la doctrine de Platon, sur ce point, sent le panthéisme, celle de saint Justin, nous l’avons dit, pourrait prêter le flanc à la même accusation.
Que deviennent les âmes des méchants après la mort? Quelle est leur destinée? La raison humaine n’a rien de plus à répondre à cette question, si ce n’est qu’elles
(1) « S’il y a quelque chose d’immortel et d’impérissable, l’âme, ὃ
Cébès, doit l’être, et nos âmes existeront réellement dans l’autre monde, » (Phédon, p. 299.)
VIE FUTURE, £rc. (ENSEIGNEMENT PAIEN). 201
doivent expier leurs fautes. La description des lieux d’expiation, et des souffrances qu’elles subissent, est la matière de la poésie et des mythes, et la littérature païenne est remplie de peintures de cette espèce. Homère, Hésiode, Pindare, Virgile, Horace, Ovide, nous parlent des Enfers et des Champs-Elysées. Les poètes, dans ces récits, sont les interprètes plus ou moins libres des traditions religieuses de leur pays. Platon aussi, dans un grand nombre de Dialogues, dans l’épilogue de la République, à la fin du Gorgias, dans plusieurs passages du Phèdre et du Phédon, et, beaucoup plus tard, le platonicien Plutarque, ont recueilli et exposé, sans y croire qu’à demi, ces traditions religieuses (1).
De toutes ces descriptions, où il est assez difficile de faire la part de la fantaisie individuelle et d’un enseignement positif distribué peut-être aux initiés des mystères sacrés, on pourrait tirer les traits d’une doctrine assez conforme à la doctrine chrétienne, et compléter la pensée de saint Justin, qui indique, en quelques mots, ces analogies, comme s’il voulait se défendre de professer aucune nouveauté (2). « Quand nous enseignons, dit-il, « la conflagration du monde, nous répétons un dogme « stoïcien ; quand nous enseignons que les âmes des mé: « chants doivent, après la mort, conserver le sentiment, « et être punies; celles des bons, libres de toute peine, jouir de la béatitude, nous disons la même chose que
ES
(1) « Peu de temps après la mort, dit Plutarque, il ne reste plus rien du corps qui puisse servir de matière à un châtiment physique. Le seul supplice de ceux qui ont mal vécu, c’est l'oubli et le néant, » Ey χολαστήριον ὡς ἀληθῶς τῶν χαχῶν βιωσάντων, ἀδοξία καὶ ἄγνοια χαὶ παντελῶς αφανιςμός. (PLUTARQUE, De occulle vivendo, éd. Reiske, t, X, p. 6047.) '
(2) Apolog. I, ὃ 18, p. 48.
202 Ille PART. — CH. V. — DESTINÉE DE L’AME,
« vos poètes et vos philosophes. » C’est donc entrer dans l’esprit du philosophe chrétien que d’aborder ces rapprochements.
Saint Justin enseigne la fin du monde par le feu. Le feu, selon les stoïciens, est l’agent de destruction et de rénovation du monde. Une ancienne tradition, constatée par Ovide, prouve que cette idée de la conflagration universelle et de la ruine du monde n’était pas nouvelle en effet : « Il était écrit dans les fastes du destin, dit le « poète, qu’un temps viendrait où la mer, la terre et la « voûte du ciel devaient s’embraser, et la laborieuse ma- « chine du monde se dissoudre (1). » Cette tradition venait peut-être de l'Orient. En effet, c’était un dogme de la religion des mages, qu'après la victoire d’Ormuzd et la défaite du principe du mal, le feu devait descendre sur le monde et purifier la création : mais, dans la doctrine de Zoroastre, cette conflagration du monde n’a pas pour but sa restauration: c’est, au sens chrétien, la fin du monde.
Le dogme chrétien de la résurrection des morts est fort différent du dogme de la métempsycose qu’enseignaient les pythagoriciens, et qu’on rencontre çà et là dans Platon. L'un et l’autre dépassent et déconcertent la raison, et semblent être une concession à l'imagination po-
(1) Esse quoque in fatis reminiscitur, affore tempus Quo mare, quo Tellus, correptaque regia cœli Ardeat et mundi moles operosa laboret. ; (Ovine, Metamorph., 1, v. 256.) Pline, dans sa lettre à Tacite sur l’éruption du Vésuve, témoigne aussi des croyances populaires sur la destruction du monde : « Plures æternam illam et novissimam noctem mundo interpretabantur. » (vi, 20.)
VIE FUTURE, τὸ. (ENSEIGNEMENT PAIEN). 203 pulaire qui se représente mal l'existence d’un esprit pur, et qui voit dans le corps le signe de la personnalité individuelle.
Ces deux dogmes répondent au besoin de croire à l’expiation après la mort, et paraissent inventés l’un et l’autre à cause de la difficulté de concevoir la souffrance dans une substance spirituelle. Les coupables doivent, après la mort, être punis. Or, selon les partisans de la métempsycose, le corps est une prison, un lieu d’exil et de souffrance pour l’âme qui y est enfermée. Le retour dans le corps après la mort est un châtiment, et d'autant plus rigoureux, que le corps est plus vil. D'autre part, comment comprendre une peine qui ne serait pas analogue à celles que nous souffrons ici-bas ? Quelle prise la douleur a-t-elle sur un pur esprit? Les seules condamnations qui touchent la foule et qu’elle redoute, sont celles qui frappent le corps. Les coupables doivent souffrir; donc, après la mort, au jour de la distribution des châtiments, les âmes reprendront les corps qu’elles ont animés pendant la vie, et subiront, dans des flammes matérielles, d’intolérables souffrances.
Tels sont, en deux mots, les dogmes de la métempsycose et de la résurrection chrétienne. D'un côté, les âmes vont habiter d’autres corps; de l’autre, elles sont rétablies dans les conditions de leur existence passée. Nous l’avons dit : la différence est grande.
Mais la doctrine de la transmigration des âmes n’est pas, dans l’antiquité païcnne, l’unique réponse au problème de la vie future.
Le mythe populaire du Tartare et des Champs-Élysées semble impliquer, sinon une résurrection spéciale des corps, tout au moins celte croyance que lâme et le corps
204 IIIe PART, — CH. V. — DESTINÉE DE L’AME, des bons et des méchants sont ensemble punis et récompensés.
Les bons se rendent dans les îles fortunées, dans de délicieuses prairies baignées d’une douce lumière. Ils y respirent l’air le plus pur : les concerts, les danses, les entretiens les plus vertueux et les plus saints concourent à leur bonheur. C’est là que l’homme, devenu parfait par sa nouvelle initiation, rendu à la liberté et vraiment maitre de lui-même, célèbre, couronné de fleurs, les plus augustes mystères, converse avec les âmes justes et pures, et voit avec mépris la troupe profane de ceux qui, plongés dans la boue, se pressent et s’entassent sur la terre (1).
« Éclairés la nuit et le jour par un soleil toujours « éclatant, les justes coulent une existence paisible : « leurs bras ne fatiguent pas la terre et les flots hu- « mides, pour leur arracher une chétive nourriture; « mais, près d’augustes dieux, 115 jouissent d’une exis- « tence exempte de larmes... Ils tressent des guir- « landes pour leurs bras et des couronnes pour leurs « fronts (2). » Quant aux méchants, ils sont précipités dans des lieux obscurs, souterrains, où coulent des torrents de feu et des fleuves de fange, et y endurent d’affreux tourments. La nature de ces tourments indique assez que leurs corps habitent les enfers. Est-ce un pur esprit que ce Sisyphe de la fable, condamné à rouler son rocher ? ce Tantale dévoré de soif auprès de sources fraiches, et cet Ixion attaché à la roue? Sont-ce de purs esprits que ce tyran Ardiée et ses compagnons de douleur, s’efforçant
(1) PLUTARQUE, De immortlalitate animi. — De facie in orb. lunæ, éd. Reiske, t. IX, p. 718.
(2) PINDARE, 11, Olymp., od. II.
VIE FUTURE, etc. (ENSEIGNEMENT PAIEN). 205
de s’élancer hors du gouffre, et ramenés en arrière par ces personnages hideux, au corps enflammé, espèce de démons, ministres de la justice divine, qui leur lient les pieds, les mains, la tête, et les ayant jetés à terre et écorchés à force de coups, les trainent à travers des ronces sanglantes (1)? Sont-ce des âmes sans corps que tous ces criminels déchirés par le fouet des Furies, souffrant l’ardeur des flammes liquides ou la rigueur d’un froid glacial, gémissant, hurlant et remplissant le Tartare des plus horribles cris? Sans doute, Virgile peut bien servir de guide à Dante au travers des cercles redoutables des enfers (2), car le Tartare paien n’est pas différent de l'enfer chrétien : c’est la même noire prison, théâtre
(4) PLATON, Républ., 1. X, épilogue, p. 285, trad. Cousin.
(2) Virgile, dans son VE livre de l’Énéide, fait mention d'une sorte d’expiation corporelle et sensible : « Les âmes, au sortir du corps, trainent après elles un reste de souillure, dont il faut qu’elles soient purifiées. »
Non tamen omne malum miseris, nec funditus omnes Corporeæ excedunt pestes. . , . .
Ergo exercentur pœnis veterumque malorum, Supplicia expendunt.
À propos de ces deux vers, le scholiaste Servius fait cette remarque : « Pœnas autem minime perferunt animæ ; sed illius conjuncticnis relliquiæ quæ fuit inter animam et corpus: nam licet ista duo per se pœnas perferre non possint, homo tamen perfert qui de his duobus est factus. »
Aliæ panduntur inanes Suspensæ ad ventos, aliis sub gurgite vasto, Infectum eluitur scelus aut exuritur igni.
Ce sont les trois modes de purification des âmes enseignés dans les mystères de Bacchus, dit le mème Servius : « Aut tæda purgantur et sulphure ; aut aqua abluuntur, aut aere ventilantur, »
206 Ile PART. — CH. V. — DESTINÉE DE L’AME,
des mêmes supplices : c’est, de part et d'autre, ur lieu de tortures, le séjour des pleurs et des gémissements (1).
Quoi qu'il en soit, il n’y ἃ pas trace, dans les mythes grecs ou romains, du dogme de la résurrection générale des morts. En Perse, ce dogme était enseigné très-explicitement. Théopompe, cité par Diogène Laerce, rapporte que les mages enseignent que les hommes doivent ressusciter, et jouir alors de l’immortalité (2). Après la défaite d’Ahriman, le corps, qui est l’œuvre d'Ormuzd, sera purifié du germe de mort que l’autre y a déposé. Les hommes, revêtus de corps purs comme l’éther, jouiront, dès lors, d’une existence immortelle et bienheureuse sur la terre affranchie désormais du mauvais principe. Sosiosch, prophète et rédempteur, triomphera de la mort et jugera le monde. Armé de la force d’Ormuzd, il rappellera les morts à la vie. Comment, demande Zoroastre à Ormuzd, comment pourra se reformer un corps dont les vents et les flots ont emporté les débris? Ormuzd lui rappelle la toute-puissance de la force créatrice : celui qui a formé le grain du froment, et lui fait lancer, du sein de la corruption, une tige verdoyante, rappellera, mais seulement une fois, les morts à la vie (3).
Quant au dogme du dernier jugement, la philosophie et la religion païenne le proclament hautement, chacune à sa manière : « C’est sans doute, dit Plutarque, calomnier « la Providence que de l’assimiler à ces furies venge- « resses dont on fait peur aux enfants, et de la représen- « ter toujours armée pour châtier les mortels et punir ri-
(1) « Ibi erunt fletus et stridor dentium. » (5. MATTHIEU.)
(2) DIOGÈNE LAERCE, préface.
(5) Paganisme el judaïsme, par DOLLINGER, traduit par ὁ, de P., £. Il, p. 218, 219.
VIE FUTURE, erc. (ENSEIGNEMENT PAIEN). 207 « goureusement leurs fautes (1). » Mais il est utile de croire que Dieu est propice aux bons, et sévère pour les méchants. Il convient d'attendre de lui de grands biens et d’en redouter de grands maux; de se représenter qu’il est père, et en même temps qu'il est juge. Il ne faut pas dire que la justice est assise à côté de Jupiter. Ce dieu est lui-même la justice et l’équité, la plus ancienne et la plus parfaite des lois. Dans la vie, il frappe le coupable à son heure, et use souvent de clémence pour laisser place au repentir (2).
Mais c’est un principe essentiel que Dieu traite chacun selon son mérite, qu'il ἃ l’œil ouvert sur toutes les actions et donne à chaeun ce qui lui est dû. Il frappe sans colère, sans esprit de vengeance, mais personne n’échappe ἃ sa justice infaillible. La punition qui parait évitée n’est qu’ajournée. La justice divine s’applique déjà ici-bas, mais elle n’est pas bornée par les limites de la vie : elle s'exerce surtout au-delà du tombeau. Comme l’âme existe après la mort, c’est alors qu’elle reçoit les récompenses ou les peines qui lui sont dues. La vie a été pour elle un temps de combat, et ses travaux étant terminés, on lui décerne ce qu’elle a mérité (3).
Il ne s’agit pas là, comme on le voit, du dogme précis d’un jugement général. Tout l’enseignement de la philosophie ancienne (et peut-on dire que la philosophie moderne l'ait en effet dépassé?) se réduit à affirmer que Dieu est le souverain juge des âmes et l’infaillible dispensateur des récompenses et des peines, et qu’il donne à chacun le juste prix de ses actions.
(1) PLUTARQUE. — Non posse suaviter vivi secundum Epicurum, éd. Reiske, t. X, p. 550.
(2) PLUT. — Non posse suav. viv. secund. Epic. p. 550, 531.
(3) PLUT., De sera numinis vindicla, éd. Reiske, t. VIII, p. 221.
208 Illé PART. — CH. V. — DESTINÉE DE L’AME,
Ecoulons maintenant la mythologie, ou pour mieux
dire, la religion païenne : « Aussitôt que les âmes sont
sorties du corps, elles se rendent dans un lieu merveilleux, où se voient dans la terre deux ouvertures voisines l’une de l’autre, et deux autres au ciel qui répondent à celles-là. Entre ces deux régions sont assis les juges : Minos, Eaque et Rhadamante, fils de Jupiter. Rhadamante juge les hommes de l’Asie, Eaque ceux de l'Europe ; Minos, auquel Jupiter lui-même a appris les secrets de la justice, ἃ l’autorité suprême pour décider . en dernier ressort, dans les cas où ils seraient embarrassés, et préside le tribunal des enfers. Lors donc que les hommes arrivent devant leur juge, par exemple ceux d'Asie devant Rhadamante, Rhadamante les faisant approcher, examine l’âme de chacun, sans savoir de qui elle est; et souvent ayant entre les mains le grand roi ou quelque autre roi ou potentat, il ne découvre rien de sain en son âme; il la voit toute cicatrisée de parjures et d’injustices par les empreintes que chaque action y ἃ gravées: ici les détours du mensonge et de la vanité, et rien de droit, parce qu’elle ἃ été nourrie loin de la vérité; là les monstruosités et toute la laideur du pouvoir absolu, de la mollesse, de la licence et du désordre. Adrastée, fille de Jupiter et de la Nécessité, est préposée à la punition de tous les crimes, et aucun coupable, ni grand, ni petit, ne peut, par force ou par ruse, échapper à sa vengeance. Dès que les juges ont prononcé leur sentence, les bons et les méchants sont séparés. Les premiers prennent leur route à droite par une des ouvertures du ciel, portant sur la poitrine un écriteau contenant le jugement rendu en leur faveur. Les seconds prennent leur route à
VIE FUTURE, erc. (ENSEIGNEMENT PAIEN). 209
gauche, par une des ouvertures de la terre, ayant derrière le dos un semblable écrit où sont marquées toutes leurs actions. Toutes les âmes coupables ne sont pas punies également. Les peines, comme les récompenses, sont proportionnées à la valeur des actions. La vertu et le crime sont payés au décuple. Mais ce n’est que par les douleurs et les souffrances que l’expiation s’accomplit.
« {ΠΥ a de plus grandes peines pour l’impie, le fils dénaturé, l’homicide, et de plus grandes récompenses pour l’homme religieux et le bon fils. Pour ceux qui ont commis les derniers des crimes, et qui pour cette raison sont incurables, ils endurent à jamais d’effroyables tourments. Incapables de guérison, ils sont en quelque sorte suspendus dans la prison des enfers, servant tout à la fois de spectacle et de leçon à ceux qui y arrivent sans cesse. Les autres se purifient de leurs crimes et se réhabilitent par une juste expiation. Adrastée, qui préside au châtiment des coupables, ἃ sous ses ordres trois Furies chargées d’appliquer à chaque âme la peine à laquelle elle ἃ été condamnée. Des spectres hideux servent d’auxiliaires aux Furies. Dans ce royaume des ténèbres, il y ἃ plusieurs lacs : dans l’un bouillonne l’or en fusion ; un autre est rempli d’un plomb plus froid que la glace, un autre de fer. La garde en est confiée à des génies qui, armés de tenailles, plongent dans ces lacs les âmes criminelles. Tour à tour fondues par le feu, durcies par la glace, ou noircies par le fer, elles souffrent dans ces divers états des douleurs inexprimables (1). »
(1) Tous les traits de cette description sont empruntés aux Épilogues
210 Ille PART. — CH. V. — DESTINÉE DE L’AME,
L'enfer païen est riche en scènes propres à épouvanter les méchants. I semble qu’il ait été inventé pour arrêter par la crainte ceux que la seule laideur du vice ne suffirait pas à retenir. « Il est utile, en cffet, dit Plutarque, de « faire boire les méchants dans la coupe de la superstition, « d’armer contre eux toutes les terreurs du ciel et de la « terre, de les environner de frayeurs et de soupçons, « d'ouvrir des abimes sous leurs pas, s’il est vrai que, « contenus par ces pensées effrayantes, ils doivent se con- « duire avec plus de modération et d’honnéteté (1). » Pour agir vivement sur les imaginations grossières, on ἃ ramassé comme à l’envi tout ce qui est le plus propre à faire frissonner d'horreur. L’enfer et ses supplices ont été décrits avec les plus sombres couleurs. Un gouffre souterrain, séjour du silence et des ténèbres éternelles : des marais de fange, des fleuves de métaux en fusion. Des bourreaux, figures hideuses, au corps enflammé, torturant les morts de mille manières : la roue, le fouet, les tenailles, le feu dévorant et inextinguible, le froid qui glace et dessèche, rien ne manque au tableau.
Nous n’avons pas eu besoin de forcer les textes, de torturer les allégories et les mythes, pour trouver dans la philosophie et dans la religion paiennes des analogies avec certains dogmes du christianisme que saint Justin ἃ le premier signalées. Nous craignons bien plutôt qu’on ne nous accuse de nous être complu trop longtemps à développer un lieu commun. Il ne saurait non plus y avoir
de la République, du Gorgias, et de deux traités de Plutarque, dont l’un ἃ pour titre: De sera numinis vindicla, l’autre De Consolatione ad Apollonium. Les traits allégoriques qui se trouvent dans ces deux ouvrages rappellent la fin du Xe livre de la République.
(1) PLur, — Non posse suav. viv. secund. Epic., p. 542,
VIE FUTURE, erc. (ENSEIGNEMENT PAIEN). 211 témérité ni blasphême à suivre ces rapprochements, que saint Justin et plusieurs pères et docteurs considérables des premiers siècles de l’Église ont eux-mêmes marqués.
Nous n’avons fait autre chose qu’expliquer, éelaireir, fortifier par de nouveaux textes ou de plus riches développements les indications qu’ils ont laissées :
Que Dieu existe, qu'il est par sa nature incompréhensible et ineffable, et cependant accessible à la raison et au cœur de l’homme; qu’il est non pas l’ensemble des choses, ni la masse vivante et organisée du monde, ni je ne sais quel vague esprit répandu et circulant dans la matière, ni un être abstrait sans rapport avec l’humanité et avec la conscience, que les politiques ont fait sensible aux prières de l’homme, propice aux gens de bien, terrible aux méchants, pour qu’il servit de soutien aux lois et de gardien suprême à l’ordre social, mais un ètre réel et vivant, c’est-à-dire une personne, intelligent et juste, la substance même du beau, du vrai et du bien; qu’il veille sur le monde, non d’un regard distrait, comme ces souverains orgueilleux s’enfermant loin du tracas des affaires dans leur majesté silencieuse, et insouciants du bonheur de leurs sujets, mais avec la sollicitude et la bienveillance d’un père attentif à tous les mouvements de ses enfants ; qu'il ἃ donné à l’homme la liberté, c’est-à-dire le pouvoir de se conduire, et une loi qui doit régler sa conduite ; qu’il est le juge en même temps que le père de l'humanité; que l’âme humaine, formée en quelque sorte d’éléments divins, doit échapper à la mort et persister dans la vie après la Gissolution des organes ; qu’alors et dans un autre monde elie doit répondre de ses pensées et de ses actions, bonnes ou mauvaises, et recevoir le prix des unes et des autres : voilà des vérités que saint Justin regarde comme fai-
212 Ille PART. — CH. V. — DESTINÉE DE L’AME,
sant le fond de la philosophie nouvelle qu'il ἃ embrassée. Or, ces mêmes vérités, saint Justin l'avoue, la philosophie païenne les a trouvées, connues et enseignées. Non pas toute philosophie. La vérité est une, sans doute, et par suite la science, si l’on considère l’une et l’autre à un point de vue abstrait et en quelque sorte idéal. Mais la raison humaine est un mélange d’ombre et de jour. Les philosophes cheminent librement, éclairés par cette raison, chacun dans sa voie. Tous les esprits n’ont pas la même profondeur, la même portée, la même manière d’envisager les choses. De là les divergences, les oppositions d'idées, la diversité des écoles et des systèmes, que les apologistes chrétiens reprochent si aigrement à la philosophie, et qui sont le fait de la liberté et de l’imperfection originelle de la raison humaine. Non pas toute philosophie, disons-nous, mais certaines écoles philosophiques, ou, pour mieux dire, certains philosophes, auxquels saint Justin rend hommage, et qui représentent, plusieurs siècles avant l'avènement du christianisme, ou à l’époque même où il se développe, mais assurément en dehors de son action et de ses enseignements, le libre effort de la raison humaine. |
Nous pouvons donc, sans témérité, répéter sur ces diverses questions la conclusion que nous avons déjà émise à propos des probièmes de l’origine du monde, de la nature de Dieu et de sa Providence.
Le christianisme et l’hellénisme étaient d’accord au fond, et ce n’était pas par politique que, dans son zèle d’apologiste et de docteur, saint Justin disait si souvent : « Nous enseignons la même chose que les Grecs (1). Nous
(1) Apolog. 1, ὃ 24, p. 62, pass, cité,
VIE FUTURE, erc. (ENSEIGNEMENT PAIEN). 213 « professons la même doctrine que vos poètes et vos « philosophes (1). »
Il est vrai que la philosophie et la religion païennes n’eurent jamais l’universalité qui dès le commencement fut le caractère de la doctrine nouvelle. La philosophie ne s’adressait qu'à un petit nombre, et, sur ces hautes questions, ses enseignements n'étaient pas uniformes. La diversité des points de vue, des méthodes, et par suite des solutions, les incertitudes, les doutes, c’est à la fois le défaut et l’honneur de la phiosophie, c’est-à-dire de la liberté de l'esprit appliqué à ces sujets qui confondent la pensée. D'autre part, les mythes religieux étaient plutôt affaire d'imagination que de foi. Mais nous n’avons pas cherché ici à décrire l’état des âmes : nous nous sommes borné à creuser un peu plus profondément le sillon que saint Justin avait tracé, et à chercher dans les traditions de la philosophie païenne des antécédents aux dogmes chrétiens. Or, si l’on n’est pas aveuglé par l’esprit de secte, on doit reconnaitre que la doctrine chrétienne, au moins entre les mains de saint Justin, loin de détruire la sagesse des savants et toutes les anciennes croyances, les résumait, les étendait, les popularisait, les purifiait et les accommodait à toutes les âmes en leur donnant un caractère plus familier.
Le dogme de là fin du monde par une conflagration universelle, le dogme de la résurrection des morts, celui du dernier jugement, la séparation des bons et des méchants, les peines matérielles des uns dans les enfers, les joies et la félicité des autres auprès de Dieu; tous ces dogmes enseignés dans la doctrine chrétienne avaient été pressentis et enseignés avant la venue du Christ, par les philosophes et les théologiens du paganisme.
(1) Apolog. 1, $ 20, p. 54.
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