‹ Saint JustinChapitre 10 sur 34 · DOUZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DOUZIÈME LEÇON

Première apologie de saint Justin. — L'attaque et la défense. — Analyse du discours. - Grandeur et beauté des sentiments qui s'y trouvent exprimés. — Dans quel sens l'apologiste revendique pour les chrétiens le libre exercice du culte ou la tolérance civile. — Il réclame le droit commun accordé aux diverses religions de l'empire. — Caractère et forme de cet argument personnel ou ad hominem. — Deuxième base de l'argumentation : le droit essentiel et inhérent à la vérité. — La liberté de conscience revendiquée par l'apologétique chrétienne n'a rien de conmiun avec les théorie? imaginées sur ce point par le rationalisme contemporain. — Examen de ces systèmes dans leur comparaison avec la doctrine et la pratique des premiers apologistes.

Messieurs,

Jusqu'ici nous avons suivi l'éloquence chrétienne sur le terrain de l'attaque plutôt que sur celui de la défense. Les deux discours de saint Justin aux Grecs et son traité de la monarchie ou de l'unité de Dieu sont moins une apologie du christianisme qu'une réfutation des erreurs polythéistes. Avec la requête adressée à l'empereur Antonin nous entrons au cœur de l'apologétique chrétienne. Non pas qu'en répondant à la violence et à la calomnie, saint Justin quitte tout à fait l'offensive pour la défensive. Dans la situation où se trouvaient les chrétiens, se défendre, c'est attaquer et réciproquement. En s'affirmant dans le monde, le christianisme niait par le fait même toutes les religions qui avaient cours autour de lui. Il aspirait à la souveraineté exclusive des intelligences, du droit qu'a la vérité de ne point admettre l'erreur au partage de sa légitimité. C'est pourquoi toute apologie de la religion chrétienne devenait une attaque au moins indirecte contre les doctrines païennes.

Donc, Messieurs, en passant des écrits de saint Justin que nous avons étudiés jusqu'à présent à sa première apologie,

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nous no cliarifçoons pas rio snjol, autant quo la rJifWrerico de» titres seinbloruit riiidifjuer. Tout n\ vfMij^eatit lo christianisme (les accusations de ses adversaires, Tapologisle ne laissera pas de |)Oursuivre ces derniers sur leur propre terrain. Ce qui ne veut pas dire assurément que la partie défensive iw |)i('Mlomino dans l'ouvrage dont nous commençons Texamen. Les circonstances lui imprimaient cette direction. Au calme passager dont l'Église jouissait sous Adrien avait succédé une période de troubles et d'agitations. Bien que le caracti^red'Antonin ne l'inclinât pas à la violence, les haines populaires entraînaient le pouvoir dans la voie des persécutions. Un ensemble de calamités publi<iues mentionnées par Julius Capitolinus dans la vie de ce prince, la lamine, une inondation du Tibre, des tremblements de terre dans l'Asie Mineure et dans l'ile de Rhodes, de fréquents incendies à Antioche, à Carthage et à Home, avaient surexcité la fureur des masses toujours promptes à imputer aux chrétiens leurs maux et leurs soulTrances*. Il en était résulté un déchaînement général contre la religion nouvelle vers le milieu du deuxième siècle. C'est alors que saint Justin présenta au chef de l'État et à ses deux fils adoptifs, Marc- Aurèle et Lucius Yérus, cette mémorable défense qui a servi de modèle aux apologies postérieures. Plusieurs raisons m'obligent à m'écarter de l'opinion commune qui fait remonter à l'année 139 la date de cet écrit. A cette époque Lucius Yérus n'avait que huit ans ; or, saint Justin lui décerne les titres de « philosophe )^ et « d'ami de la science, » ce qui ne cadre pas avec un âge si peu avancé. De plus, l'hérésie de Marcion est représentée dans le corps de l'ouvrage comme arrivée à la plénitude de son développement : or, les Pères de TÉglise sont unanimes à déclarer que les opinions de ce sectaire n'ont eu cours qu'après l'année 139. Enfin, saint Justin compte lui-même cent-cinquante ans depuis la naissance de Jesus-Christ ; et bien que sa

* Julii Capitolini: Vita Antonini PU, 9.

LA LIBERTÉ DE CONSCIEiNCE. 235

chronologie soit parfois en défaut, nous avons toute raison de croire que, sur ce point particulier, il n'a pu être induit en erreur. Ces divers motifs me paraissent suffisants pour conclure avec Halloix, Tillemont, Nourry, Grabe, Dom Maran, Gercken et Ritter, que la première apologie de saint Justin a été composée vers l'année 150 après Jésus-Christ, à Rome même, comme Eusèbe nous l'apprend ^ Avant de l'examiner dans ses traits principaux et de discuter les questions qu'elle soulève, je vais la résumer aussi brièvement qu'il me sera possible.

C'est un devoir dicté par la raison qu'il faut chercher avant tout la vérité et n'aimer qu'elle seule. Commune à tous les hommes, cette règle de conduite convient surtout à des princes qui se font gloire d'être philosophes. Conséquemment avant de condamner les chrétiens, il faut rechercher s'ils sont coupables ou non; car le nom seul n'est point une preuve de vertu ni de vice : ce sont les actes qui permettent de juger si les hommes sont dignes de louange ou de blâme. Oui, vraiment, il n'y a que les démons qui aient pu exciter une telle rage contre nous : cet acharnement, ils l'avaient déjà montré contre Socrate et ceux qui, à son exemple, voulaient secouer leur joug. C'est à leur instigation qu'on nous fait passer pour athées. Si, pour être athée, il suffît de ne pas honorer des dieux qui ne valent pas les hommes, nous l'avouons : nous méritons ce titre; sinon, nous le repoussons, car nous adorons le Père, le Fils et l'Esprit-Saint comme un seul Dieu. S'il y a des criminels parmi nous, punissezles, mais que leur faute ne retombe pas sur nous. Pour vous convaincre de notre innocence, il vous suffirait de considérer une chose, c'est que par une simple négation nous pourrions

' Halloix : Vita et Docum. Justin, mart., p. 28 et 332. — Tillemont : Mémoires pour servir d l'histoire eccL, t. II, p. 172, 289, 313. —Nourry: Apparalusad bibl. maxim.y i, p. 367. — Grabo: Spicileg. pair., ii, p. 150. — Dom Miiran: Prolegoni. in opéra Just.,uî, 5, n''4. — GercJien: de Jus- Un. mart. ad rel. christ.conversione, p. 17. — Ritter: Animadvers. inprimam apolog. Justini, p. 7 et s s.

336 PIUMIUU: APOI.M(,IF. DK SAIMT JOSTI?».

sauver notre vie ; mois, df'tPslnnl le fnenson(re, nous dspiroiis au ^^gne de Dieu qno nous n'honorons pas d'un culuinscns(^ commo colnides idoles. Ce règnn est tout spirituel, tout (;(''le.ste, et ne saurait porter orTibrnf,'e aux chefs de l'empire dont nos doctrines sont la meilleure sauvef,'arde. Je ponirais m'aneter Hi, mais je n'i^^nore i>as que l'esprit suhjn^nif^ par l'erreur ne se rend que dillicilement à la vérité. Quel homme sensf^ pourrait nous accuser d'athéisme, nous qtii adorons Dieu le Père, créateur de l'univers, son fils Jésus-Chi'ist et l'F^sprit [)ro[)hétique? Vous vous étonnez que nous rendions nos homma^^es à un Dieu cnicifié : ce qui devrait vous surprendre bien davanta^^e, c'est le changement que ce culte a opéré dans notre vie. Car le Christ nous a enseigné la chasteté, la charité, la patience, la bonne foi, l'obéissance aux pouvoirs établis. Ceux qui n'accomplissent pas ces préceptes ne sont chrétiens que de nom. Et pounpioi les obsersons-nous 1 Parce que nous croyons à la résurrection des corps, nous espérons à une vie future oïi chacun sera traité comme il le méritera. Ne pensez pas que ces choses-là soient tellement neuves que vos poètes et vos philosophes n'aient absolument rien dit qui s'en rapproche. Cette ressemblance entre vos fables et nos doctrines suffirait déjà pour nous faire tolérer comme tout le monde ; mais nous y avons un droit particulier, parce que seuls nous enseignons la vérité, parce que Jésus-Christ est vraiment le Verbe de Dieu. Examinez plutôt. Seels, nous sommes persécutés, parce que seuls nous n'adorons pas les idoles. Nous bravons la mort pour devenir vertueux; la vérité seule peut nous donner cette force. Vous honorez les corrupteurs de notre religion, Simon le Mage, Ménandre, Marcion : donc vous ne persécutez en nous que la vérité. Comparez les désordres qui se passent chez vous aux vertus que pratiquent nos frères. Ce n'est pas nous, certes, qui aurions jamais rendu un culte à Antinous, nous parmi lesquels il s'en trouve un grand nombre qui gardent une continence perpétuelle. Vous direz peut-être que le Christ a été regardé

comme fils de Dieu, parce qu'il était doué d'une puissance magique ? Lisez nos prophètes. Vous serez bien forcés d'accepter leur témoignage, puisqu'ils ont prédit tant de siècles à Tavance ce qui est arrivé depuis, l'époque et les circonstances de la nativité du Sauveur, les miracles de sa vie, les détails de sa passion, sa résurrection, son ascension, la diffusion de sa doctrine, l'incrédulité des Juifs et leurs calamités. Si donc l'événement a vérifié toutes ces prophéties, il en sera de même de celles qui devront s'accomplir dans la suite. Voilà sur quelles bases certaines repose la vérité de notre religion. Vos fables, au contraire, ne s'appuient sur aucune preuve ; elles parodient le christianisme pour le compromettre à l'avance : elles ne sont qu'une invention diabolique. .Justin termine cette argumentation par un tableau des cérémonies du culte chrétien. Il décrit d'abord le rit de régénération, le baptême, dont il montre la parodie dans l'eau lustrale des païens ; la célébration de l'eucharistie dont il exprime le dogme dans les termes les plus formels et les plus précis ; rofïice du dimanche qu'il retrace dans ses diverses parties. « Si ce que je viens de dire, ajoute t-il, vous paraît conforme à la raison et à la vérité, ayez-y égai'd ; si vous n'y voyez que des bagatelles, vous -êtes libres de les mépriser, mais non de décréter la mort contre des hommes innocents, comme s'ils étaient vos ennemis. Car nous vous prédisons que vous n'éviterez pas le jugement de Dieu, si vous persévérez dans Tinjustice. Quanta nous, notre cri sera toujours: Que la volonté de Dieu se fasse I » Pour appuyer sa requête, saint Justin reproduit en 'terminant une lettre d'Adrien au proconsul Minutius Fundanus, et il en demande l'exécution.

Telle est. Messieurs, cette fameuse requête tant célébrée dans Tantiquité chrétienne où elle a inspiré l'éloquence de Tatien, d'Athénagore, de Théophile d'Antioche, de saint Irénée, de iMinutius Félix et de Tertullien, qui tous lui ont emprunté quelques traits. Si, avant de l'examiner à fond, on l'envisage dans son aspect général pour apprécier le carac-

tM l'MKMI^nK AP<)|.0(;iR DE SKl^l JUSTIM.

ih'i) ou la couleur inoraU' «jii'rllo revêt, on ne peut qu*r^lre rrapi)^ (h; la noblesse et de ri'lëvalion des sentiments qui s'y trouvent exprimés. Certes, Téloquence païenne n'avait pas accoutumé les dépositaires de la force et du pouvoir k une telle dignité jointe h une si grande énergie. Depuis longtemps elle n'élevait plus la voix que pour faire entendre aux princes le langac,^e de la Hatterie: n'osant pas censurer leurs vices, elle ne savait plus qu'exagérer leurs vertus. Klle exaltait leur orgueil par des panégyriques dont Templiase n'avait dégale que la bassesse qui les dictait : seul exercice oratoire auquel se livrassent les Romains de la décadence t Eh bien! par un de ces contrastes que l'histoire ménage quelquefois, avec l'ère des panégyriques païens coïncide précisément celle des apologies chrétiennes. C'est entre le panégyrique de Trajan par Pline et les fades harangues des Glaudius Mamertinus, des Euménius, des Nazarius, des Drepanius, des Ausone, que viennent se placer les vigoureuses protestations des Justin, des Athénagore et des Tertullien. C'est h l'époque où une éloquence servile cherche à persuader aux empereurs romains que leur pouvoir est sans limites, que leur volonté est la mesure du juste et de l'honnête, c'est dans ce moment-là que la parole chrétienne s'adresse à eux respectueuse, mais libre, digne, sévère. Ce qui l'anime, ce qui l'inspire, c'est l'amour de la vérité, le sentiment du droit, la conscience du devoir, le respect de la justice, la conviction qu'au-dessus des pouvoirs humains, si grands, si absolus qu'ils paraissent, il est une puissance qui les domine et les juge. Voilà ce qui, à première vue et sans aller plus avant, élève le langage des apologistes chrétiens à une iiauteur morale où n'atleignit jamais l'éloquence profane. Qu'on me dise après cela que le style de saint Justin n'est plus celui des beaux temps de la Grèce ancienne, que sa diction est inégale, diffuse, raboteuse, que le panégyriste de Trajan s'entendait mieux à combiner des mots, à coi^struire des périodes, à exprimer une pensée, à tourner ua compliment : je l'avoue sans peine : là n'est pas le mérite

de l'apologiste chrétien. Ce qui fait la grandeur et la beauté de sa parole, c'est la justesse des idées qu'elle exprime, la noblesse des sentiments qu'elle révèle, l'élévation des principes qu'elle proclame ; c'est le calme d'une raison sûre d'elle-même, la sérénité d'une conscience forte de son droit ; une mâle franchise, une fermeté exempte d'amertume, qui ne recule pas devant la libre expression d'une âme indignée ; une logique simple et nerveuse qui n'attend son triomphe ni des surprises de l'émotion ni des calculs de l'art ; c'est l'enthousiasme d'une foi qui se produit sans effort comme sans crainte, parce qu'elle puise dans sa propre énergie une chaleur de conviction qui persuade et qui entraîne. Voilà l'éloquence dans saint Justin : l'éloquence du philosophe qui instruit, de l'orateur qui cherche à convaincre ; et non celle du sophiste qui éblouit ni du rhéteur qui charme. C'est l'éloquence de l'apôtre qui, en plaidant la cause de ses frères, entrevoit sans pâlir, au bout de ses protestations, la persécution qui le menace, le martyre qui l'attend, pourvu qu'il puisse laisser après sa mort la vérité libre et l'Église en paix.

Aussi, Messieurs, je ne comprends pas qu'on ait pu se méprendre sur le caractère de ces apologies jusqu'à y voir de simples exercices oratoires, auxquels se seraient livrés les écrivains du christianisme à l'exemple des déclamateurs de l'époque, sans avoir l'intention de les faire parvenir aux empereurs païens. C'est le sentiment que Brucker et Semler ont cherché à faire prévaloir dans les temps modernes \ En vérité, on se demande de quoi servent à certaines gens l'érudition et l'esprit de critique, lorsqu'on les voit aboutir à de pareilles conclusions. En trouvant peu vraisemblable que saint Justin ait osé adresser aux empereurs païens une requête si énergique, les deux auteurs que je viens de nommer se trompent évidemment de date : ils transportent dans

* Brucker: Hist. crit. phil., t. VI, p. 536. — Semler: Geschiclite der chrisllichen Glaubenslehre, ii, p. 44, 62, 70. — Lange : Geschichle der Dogmen, i, p. 9j.

i40 l'IlLMI^JlK AI'OI.OCIK OK SAI'^IT iUSTr?!.

IVto (It;s martyrs un (îs()rit de serviliK'î qui est fl*une autre ('•poquc Les preiniei's clirélirn» n'avaient pas (Je |)osilion a MiénaKer et ne craignaient jms (Je se compromettre auprès (le piinccs (pii no leur donnaient que la mort. Du reste, il sulïit de parcourir rapidement ces pafçes si vives et si animées pour y trouver autre chose (pje le ton ou l'accent d'un déclamateur. Il n'y a qu'un pj'dantisme aveugle qui |)uisse confondre cette éloquence toute franche et toute spontanée avec les laborieux apprêts d'une rhétorique qui s'épuise (Jans les lieux communs sans but ni caractère pratifjue. Les temps de persécution ne produisent pas de rhéteurs et les rhéteurs ne meurent pas martyrs.

Venons à présent au fond de l'apologie. Bien qu'il ne faille pas y chercher un ordre très rigoureux dans la disposition des matières, on y trouve néanmoins trois parties assez distinctes. Dans la première saint Justin s'attache à démontrer l'injustice de la procédure dirigée contre les chrétiens, dans la deuxième il prouve la vérité de la religion persécutée, et dans la troisième il expose les principales cérémonies du culte chrélien. Gonséquemment, la question qui se présente à nous dès Tabord est celle-ci : Dans quel sens et en vertu de quels principes saint Justin a-t-il revendiqué pour le christianisme la tolérance civile ou la liberté du culte ?

Pour démontrer à Antonin et à Marc-Aurèle l'iniquité de la procédure appliquée aux chrétiens, l'apologiste prend son point de départ dans le droit naturel, dans les principes de justice qui doivent diriger les pouvoirs civils. En effet, l'équité demande qu'on examine avec calme et impartialité les chefs d'accusation intentés contre une classe d'hommes. Les condamner à cause du nom qu'ils portent et sans faire une enquête sérieuse sur leur conduite \ c'est un acte de tyrannie odieuse. Les chrétiens sont-ils coupables ou non ? Telle est l'unique question que des magistrats aient à

^ IndicUi causa piinire^ âxpWwç xoXârstv. Apol, I, n-^ 5.

éclaircir et à juger. Or, là- dessus il ne faut s'en rapporter ni à des opinions préconçues ni à de vagues rumeurs qui circulent dans la multitude, mais il convient de se livrer à une recherche consciencieuse. En deux mots, la vérité doit être le but de nos investigations : et la justice, la règle de notre conduite. Tels sont les principes que Justin proclame en tète de son apologie. Assurément, Messieurs, rien ne nous paraît plus simple ni plus élémentaire que ces maximes dictées par la raison naturelle. Et cependant, lorsqu'on songe que, plus de deux siècles durant, les apologistes n'ont cessé de les répéter sans parvenir à les faire prévaloir, on mesure à quel degré l'idée de la justice était oblitérée dans la conscience païenne, et ce qu'il a fallu au christianisme de temps et d'efforts pour ramener dans le monde l'intelligence nette et sûre des principes du droit naturel ou de l'équité.

Après avoir établi en principe que les chrétiens ne doivent pas être condamnés s'ils ne sont pas coupables, saint Justin prouve leur innocence en discutant l'un après l'autre les reproches qu'on leur adresse. Et de quoi seraient-ils coupables ? D'athéisme ? mais quoi de plus injuste et de plus déraisonnable que de faire passer pour athées des hommes qui adorent un Dieu en trois personnes, le Père, le Fils et l'Esprit-Saint ? D'immoralité? mais jamais on n'a professé ni pratiqué dans le monde une morale plus pure ni plus sévère. De conspiration contre l'État ? mais le royaume qu'attendent les chrétiens n'est pas de la terre ; c'est dans les choses du ciel qu'ils placent toute leur espérance. Il n'y a donc rien dans leur conduite qui soit de nature à exciter la défiance des pouvoirs ou à justifier la poursuite des magistrats ; par conséquent ils méritent qu'on tolère le libre exercice de leur culte. Saint Justin se montre aussi pénétrant qu'habile lorsque, pour disposer les empereurs païens en faveur de la religion chrétienne, il prouve qu'elle est le meilleur soutien de leur autorité, parce qu'elle fait sentir son influence là où n'atteignent pas les lois humaines :

S4f PBFMlftBF APOI.Or.lK DK SKIM Jl sm.

• Nou*^ sommo» vos auxiliairos les plus utiles pour le mainlion de lu paix, nous qui ensfiifçnoris que personne n*(^chappe h l'œil de Dieu, le m<^cliant, l'ambitieux, le conspinitour comme l'homme vertueux, ot quo totis reçoivent une n'ifîOFnpnnso ou nu châtirnont fîternel, selon l« m'-ritede lcui'3 œuvres. Si tous les hommes fêtaient pf^nétrf'*s (Ut cette vérit(^, nul ne choisirait le mal pour un temps si court, sachant que le feu éternel lui est réservé. L'espérance des biens que Dieu nous a promis et la crainte des supplices les détourneraient du vice pour les porter h la vertu. Car ceux qui veulent faire le mal le font malgré vos lois, dans l'espoir de dérober leur crime à la vue des hommes. Mais s'ils étaient persuadés qu'aucune action ne reste cachée à Dieu, pas même la moindre pensée, ils s'abstiendraient de mal faire, ne fût-ce que par crainte du châtiment qui les menace '. »

On imaginerait difTicilement un argument plus propre à faire impression sur l'esprit d'Antonin et de Marc-Aurèle. Sous ce point de vue, le christianisme se recommandait de lui-même à la bienveillance d'un pouvoir intéressé au maintien de l'ordre et de la tranquillité publique. En montrant qu'il arrête le désordre dans son principe, qui est la pensée ou le désir coupable, saint Justin énonce la même vérité que Montesquieu proclamait au siècle dernier : « Les principes du christianisme, bien gravés dans le cœur, seraient infiniment plus forts que ce faux honneur des monarchies, ces vertus humaines des républiques, et cette crainte servile des États despotiques ^ » L'apologiste n'est pas moins heureux quand il cherche à incliner l'esprit des princes vers la religion chrétienne par le tableau du changement qu'elle opère dans ceux qui l'embrassent :

a Nous vous prions de ne pas vous laisser détourner par les démons du soin d'examiner nos paroles. Naguère nous étions livrés aux désordres les plus honteux ; aujourd'hui,

» 1" Apol., XII.

2 Esprit des Lois, xxrv, 6.

c'est la chasteté qui est le but de nos efforts. Nous étions adonnés aux opérations magiques; nous nous sommes consacrés au Dieu bon et éternel. Nous cherchions pardessus tout le moyen d'augmenter nos richesses et nos possessions ; aujourd'hui nous mettons en commun ce que nous possédons, pour faire une part aux indigents. Nous nous déchirions par des haines réciproques, jusqu'à ne vouloir communiquer en rien avec ceux qui n'étaient pas de la même tribu ; depuis que le Christ s'est manifesté à nous, nous prenons nos repas en commun, nous prions pour nos ennemis, nous cherchons à fléchir par la persuasion ceux qui nous accablent de leurs colères injustes, pour qu'ils puissent espérer d'arriver au même bonheur que nous, en suivant les préceptes de Jésus-Christ \.. »

Assurément, une doctrine qui produisait de tels résultats méritait, à tout le moins, d'être tolérée comme licite. Mais c'est là précisément ce que les hommes d'État de l'ancienne Rome ne voulaient pas admettre. Égarés par la théorie païenne de la religion d'État, ils se refusaient à toute discussion de doctrines pour se retrancher sur le terrain de la légalité. Non licet esse vos, votre existence n'est pas légale, comme dit Tertullien : telle est la fin de non-recevoir qu'ils opposaient aux raisons dogmatiques que faisaient valoir les défenseurs de la religion persécutée. De toutes les difficultés, celle-là était la plus sérieuse pour l'apologétique chrétienne qui venait se heurter contre le principe de l'intolérance civile, écrit dans la constitution même de l'empire. Il est vrai qu'on avait dérogé depuis longtemps à cette maxime fondamentale : à mesure qu'elle entrait en contact avec toutes les nations du monde, Rome s'était vue obligée d'admettre leur culte dans son sein et d'en tolérer l'exercice. Cette tolérance de fait servait à merveille les apologistes qui pouvaient arguer de là pour revendiquer le bénéfice du droit commun en faveur de la religion chrétienne. De cette

» 1" ApOl.y XIV.

fi4 PflKMI^;nR \I»0I.0CIK DK SAI^T JLSTI^.

manière, ils s'autorisaient de la praliquo des eroperenn romains pour échapper aux rijjueurs d'une légalité inloliVante. J'aime, Messieurs, à mettre ce point en lumière : il importo de bien préciser dans quel sens les premiers chrétiens demandaient le libre exercice de leurcull^*.

Vous ne voulez pas ajouter foi <i nos doctrines, disait Justin h Aritonin et à Mai'c-AurrMe : vous les traitez de superstitions, de chimères. Soit : vous êtes libres de les admettre Ou non ; mais, en tout cas, ce sont des erreurs fort innocentes, qui, loin de faire aucun mal, produisent un grand bien. Dès lors, pourquoi les proscrire avec tant de violence et de cruauté? Du moFiient qu'elles n'offrent pas de danger et qu'on ne saurait convaincre d'aucun crime ceux qui les professent, rien ne justifie vos rigueurs. Vous tolérez bien vos poètes qui chantent les impudicités de Jupiter et de ses enfants : loin de mettre obstacle à la propagation de pareilles leçons, vous comblez de récompenses et d'honneurs ceux qui les débitent. Pourquoi votre colère ne retombe-t-elle que sur nous, sur une religion qui enseigne et recommande toutes les vertus ? Parmi les doctrines de vos poètes et de vos philosophes, il s'en trouve qui ressemblent aux nôtres : d'où vient que vous poursuivez en nous ce que vous tolérez chez eux ? Vous ne vous faites pas faute d'attribuer à Jupiter une foule d'enfants : pourquoi ne nous serait-il pas permis d'appeler Jésus-Christ le fils unique de Dieu ? Vous nous persécutez parce que nous n'adorons pas le même Dieu que vous ; mais, vous-mêmes, vous êtes divisés sur ce point : tandis que les uns adorent comme des dieux les chats et les crocodiles, d'autres n'y voient que des bêtes. Accordez-nous donc le même droit qu'à tout le monde, le droit commun \

Voilà, Messieurs, sur quel terrain saint Justin se plaçait pour revendiquer en faveur des chrétiens le libre exercice

* IV, V, VIII, XX, XXI, XXIV. —Jus commune, dit Athénagore, 'ô ~yjç ÎTcavTa; t'cjov. (Légat, pro Christ., II ) Cette argumentation se retrouve chez tous les apologistes, comme nous le verrons en parcourant leurs écrits.

de leur culte. S'appuyant sur la coutume qui avait porté Tintolérance romaine à se relâcher dans la pratique, il demande que les disciples de l'Évangile soient admis à jouir du droit commun, qu'ils puissent professer leurs doctrines au même titre que les païens. Cette position prise par Tapologétique chrétienne était extrêmement favorable à sa cause, et il n*y avait qu'un parti pris de violence qui pût en méconnaître la légitimité. Que répondre, en effet, à un raisonnement si net et si concluant : vous tolérez ceux qui propagent les fables les plus corruptrices, souffrez donc que nous pratiquions une religion qui enseigne toutes les vertus, traitez-nous sur un pied d'égalité ? Cet argument personnel ne laissait à la mauvaise foi que le recours à l'arbitraire et à la force brutale. Toutefois, l'apologétique chrétienne n'aurait pas compris toute l'étendue de sa mission, si elle s'était bornée à revendiquer le droit commun au même titre que les doctrines païennes. C'est là, sans doute, pour la vérité, un premier moyen de se frayer une voie à travers l'erreur. Mais il s'en faut bien qu'elle doive renoncer à son privilège pour s'en tenir au partage d'un droit égal. Si elle doit participer au bénéfice de la tolérance là où la tolérance existe, elle a toujours et partout le droit d'être et de vivre, parce qu'elle est la vérité. Voilà ce que saint Justin ne manquait pas de dire aux empereurs païens. Après avoir demandé pour la vérité chrétienne la tolérance que la coutume, sinon la loi, avait fini par accorder à toutes les superstitions païennes, il ajoute : « Si nous demandons à être acceptés, ce n'est pas seulement parce qu'il y a quelque analogie entre nos doctrines et celles de vos écrivains, mais parce que seuls nous enseignons la vérité \ >> Partant de ce principe, saint Justin démontre aux empereurs païens la vérité de la religion catholique, en s'attachant à faire ressortir l'accomplissement des prophéties de l'Ancien Testament. C'est sur le droit essentiel de la vérité qu'il se fonde pour obtenir le libre exercice du culte chrétien.

* ô-t -zé aXTjôÈç XàyofjLev. Quia vera loquimur. i^" Apol, xxui.

(!etl(; analyse des pririripfs sur lesquels repose l'ar^imontation de saint Justin est de la plus haute iinporlancc. Kn voyant les premiers clirr^tiens n-clamer la liherté de conscience, on s'est parfois mépris sur le caractère de cette requête, jusqu'à transformer les apologistes en défenseurs d'un système tout moderne. D'après ce système condamné par le pape (jrf'goire W I dans ses mémorables enryejirjues de I8;ii et de \H'^^, tout homme aurait le droit improcriplihle, inaliénable, de professer et de répandre en tout temps et en tout lieu tel culte qui lui semble bon; ce serait un devoir d'assurer et de f^arantir à qui que ce soit la liberté de conscience : en d'autres termes, la tolérance universelle, ou la liberté absolue des cultes, serait l'état normal des sociétés, à tel point qu'on ne pourrait s'en écarter, dans aucun cas, sans porter atteinte aux droits de l'homme et du citoyen. Or ce n'est qu'au moyen d'une équivoque assez grossière qu'on pourrait imputer aux apologistes une pareille doctrine. Il n'y a pas trace chez eux de ce prétendu droit inhérent à la nature humaine et que les lois ne pourraient ni entraver ni restreindre. Ils ne s'appuient point sur des théories de ce genre pour demander le libre exercice de leur culte. Ils ne viennent pas dire aux païens: chaque homme a le droit absolu et illimité de croire ce qu'il veut, d'enseigner ce que bon lui semble, de pratiquer tel culte qui lui agrée : donc ne mettez pas d'obstacles à la propagation de nos doctrines. La voie qu'ils adoptent pour triompher de l'intolérance païenne est toute dillérente. Au lieu de s'égarer dans des maximes abstraites, fausses en théorie, irréalisables dans la pratique, ils prennent leur point de départ dans l'état social qu'ils trouvent autour d'eux. Il» profitent de la brèche faite aux lois romaines par l'invasion des cultes du monde entier, pour s'introduire sous le bénéfice du droit commun. Loin de s'arroger le droit de prêcher une doctrine quelconque, sous prétexte que rien ne doit gêner l'homme dans la manifestation de sa pensée quelle qu'elle soit, ils demandent qu'on examine leur religion ; ils

énumèrent les titres qu'elle possède au respect des peuples et à la confiance des princes, l'élévation de son dogme, la pureté de sa morale, son influence salutaire sur les mœurs publiques. En un mot, c'est sur la valeur intrinsèque du christianisme qu'ils s'appuient avant tout pour en demander la libre profession. Ce n'est pas dans saint Justin ni chez les apologistes postérieurs qu'on trouve cette singulière théorie, d'après laquelle la vérité sera tenue de procurer à l'erreur une liberté pleine et entière. S'ils demandent à être reçus sur un pied d'égalité avec le paganisme, ce n'est pas qu'ils reconnaissent à l'erreur les mêmes droits qu'à la vérité ; mais, prenant la situation telle qu'elle est, ils cherchent à en tirer le meilleur parti possible, en faisant valoir cet argument ad hominem : vous permettez à d'autres de propager le vice, permettez -nous au moins d'enseigner la vertu. Puis, faisant un pas de plus, ils réclament au nom de la vérité la liberté qui lui revient de droit indépendamment de toute forme ou de tout état social. . Ainsi, pour me résumer, revendication du droit commun au milieu d'une société qui permettait la libre circulation de toutes les superstitions, même des plus pernicieuses, revendication du droit essentiel à la vérité résultant de la divinité du christianisme, tel est le mode d'argumentation, tantôt relative, tantôt absolue, que nous trouvons dans les apologistes chrétiens : c'est uniquement dans ce sens qu'ils ont demandé la liberté de conscience.

Vous voyez d'après cela avec quelle réserve judicieuse l'apologétique chrétienne procédait dans une matière si neuve et si délicate. Tout en revendiquant la Uberté du christianisme avec une courageuse fermeté, elle était bien éloignée de la théorie de quelques écrivains modernes, de M. de Lamennais par exemple, qui demandent pour tout homme, comme un droit absolu et illimité, la hbre manifestation de sa pensée. En parcourant les écrits de saint Justin et de ceux qui ont marché sur ses traces, on se convainc sans peine que le sophisme seul pourrait assimiler leur

148 PIIKMI^P.K APOI.or.lK DE SAIHT JUSTH.

(lécluralion do principos h celle des Ih^'-oricicns de la liberté reliKiciise sans frein ni limites. Voici par exemple ce que nous lisons dans un ouvrage sur la liberté de conscience |)ul)lié il y a deux ans : « Pendant trois siècles, les bourreaux ne se lassèrent pas de frapper, ni les victimes de souffrir. Le cliristianisme recevait le baplf^mc du sang. Il rendait témoi^^nagc h la liberté de conscience. C'était son âge béroïque... Montée au pouvoir, l'I^glise cbrétienne devint l'ennemie de la liberté qu'elle avait si longtemfis défendue*. » Dans un livre qui vient de paraître sous ce titre «( la Liberté religieusey » par un membre de l'Institut, la même proposilion est répétée en ces termes : « Tant que la persécution a duré, on ne voit pas que les chrétiens aient demandé autre cbose que la liberté ; mais une fois maîtres du pouvoir et persécuteurs à leur tour, ils ont distingué entre les droits de la vérité et les droits de l'erreur. Suivant eux, la résistance des premiers martyrs était juste, parce qu'ils étaient dans l'Église ; celle des ariens était criminelle, parce qu'Arius était bérétique*... » S'il fallait en croire les deux auteurs que je viens de citer, les premiers apologistes auraient demandé la liberté de conscience dans le sens rationaliste, tandis qu'après la persécution l'Église aurait changé de système, appliquant ainsi deux poids et deux mesures, selon qu'elle était elle-même ou dominante ou persécutée. Pour soutenir de pareilles propositions, il faut ne s'être jamais donné la peine d'ouvrir les apologistes des premiers siècles de l'Église. Jamais il ne leur est venu dans l'esprit de demander autre cbose, si ce n'est la liberté de la vérité. C'est parce que nous enseignons la vérité, disait saint Justin, que nous réclamons le droit d'être admis au milieu de vous. Qui ne voit qu'il y a un abîme entre cette tbéorie cbrétienne de la liberté de conscience basée sur le droit essentiel de la vérité et la théorie rationaliste qui

1 Liberté de conscience, par M. Jules Simon, p. 72 et 75. Paris, 1837. - Liberté religieuse, par M. Edouard Laboulayo, p. 7. Paris, 18o9.

étend cette liberté à toutes les mille formes de l'erreur, sans que rien puisse y mettre un frein ? Ce serait vraiment chose par trop plaisante de s'imaginer qu'en revendiquant le libre exercice du culte catholique, saint Justin et les apologistes aient voulu en même temps plaider la cause du paganisme, du judaïsme et des hérésies. Ce qu'ils demandaient, encore une fois, c'est la liberté de la vérité, non pas la libre propagation de toutes les erreurs possibles, sous prétexte que tout homme a le droit d'enseigner ce que bon lui semble : il n'y a pas trace d'un pareil système dans leurs écrits. Si donc, dans les temps postérieurs aux persécutions, les États chrétiens ont mis des entraves à la libre propagation des hérésies, il n'est pas vrai de dire « que l'Église montée au pouvoir devint l'ennemie de la hberté qu'elle avait si longtemps défendue, » parce qu'elle n'avait jamais demandé ni défendu d'autre liberté que celle de la vérité. Il n'y a pas la moindre contradiction entre la conduite des apologistes revendiquant le libre exercice du culte chrétien et celle des conciles du moyen âge s'opposant au progrès des hérésies, parce que la généreuse protestation des uns et la vigoureuse initiative des autres n'avaient pour objet unique que d'affirmer et de défendre le droit de la liberté de la vérité.

J'insiste sur ce point, Messieurs, parce que ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on cherche à retourner contre le moyen âge catholique les écrits des apologistes du deuxième et du troisième siècle, pour montrer que dans l'Église la liberté de conscience a été tour à tour invoquée et refusée selon les besoins de la cause. Dans ce parallèle entre les premiers chrétiens et les hérétiques des siècles suivants, on n^oublie qu'un point qui est capital : ceux-ci réclamaient la liberté de l'erreur, tandis que ceux-là ne demandaient pas autre chose que la liberté de la vérité. Or, il s'en faut bien que l'erreur, par elle-même, possède les mêmes droits que la vérité. Je dirai plus : l'erreur, en tant qu'erreur, n'a pas plus de droit dans l'ordre intellectuel que le vice, en tant que vice, n'a de droit dans l'ordre moral. Ce qui ne veut pas dire que la

150 l'f.l Mirili: AI'OI.n(.IK PF SAI>T Jly'KTIN.

v<*rit('î ne doive jamais tolérer Terreur h côté d'elle : les circonstances peuvent lui en faire une nécessité et môme un devoir, pour ('mp(''chcr un plus ^^raiid mal. Il peut arriver, par la force des évrnemonts, fjue l'erreur ac^juiére une extension tc'il(3 qu'il vaut mieux la laisser subsister que de songer à rétciudre au risque de troubler la société ou d'ensanglanter le monde. Je dirai même (pi'une longue possession ou bien des conventions positives peuvent assurer à l'erreur, ici et là, une sorte d'existence légale. Mais il n'y a que le scepticisme qui puisse prétendre que l'erreur n'est pas un mal, ou qu'elle possède par elle-même le droit d'être et de vivre au même titre que la vérité. Pour soutenir cette proposition il faut afïirmer que la vérité n'oflre pas un caractère de certitude assez frappant pour que tous les hommes puissent et doivent la reconnaître. Je sais bien que les partisans de la liberté de conscience absolue et illimitée ne reculent pas devant cette conséquence. Voici par exemple ce que dit à ce sujet Tauteur de la Liberté rcliijicuse, que je citais tout à l'heure : « Non, il n'est pas juste de dire que la possession de la vérité soit la mesure de notre droit ; car la vérité n'a point de signe certain que reconnaissent tous les hommes, et elle n'a point été promise à tous \ » Certes, voilà une singulière théorie, et il n'est pas besoin de la presser beaucoup pour en faire sortir le scepticisme pur. Il ne s'agit pas de savoir si tous les hommes reconnaissent la vérité, mais si elle a des signes certains qui leur permettent à tous de la reconnaître ; or, on ne saurait prétendre le contraire sans nier la distinction radicale de Terreur et de la vérité. La vérité seule a le pouvoir d'engendrer la certitude, tandis que Terreur ne peut donner que des opinions. De même, il est vrai de dire que Dieu n'a point promis la vérité à ceux qui ne feraient aucun effort pour la trouver ; mais il Ta promise à tous ceux qui la chercheraient de bonne foi. Voilà pourquoi on ne saurait établir de parallèle entre les

* M. Laboulaye : la Liberté religieuse, p. 8.

premiers chrétiens et les hérétiques des âges postérieurs, parce que les uns demandaient la liberté de la vérité, que les autres réclamaient la liberté de Terreur, et que l'erreur n'a point, par elle-même, les mêmes droits que la vérité.

Je n'ignore pas. Messieurs, ce qu'on a coutume d'opposer à cette solution qui est fort simple et que nous maintenons dans la région des principes sans vouloir en faire l'application à un élat social déterminé. Pour soutenir que l'erreur doit avoir, toujours et partout, le droit d'être et de vivre comme la vérité, on dit : les uns et les autres se croient en possession de la vérité, donc il faut leur accorder à tous le même droit et une égale liberté. Que cette tolérance puisse s'appliquer à un État où l'erreur a déjà conquis droit de cité par la force ou par des conventions, je le reconnais sans peine. Mais il ne faut pas l'ériger en système tellement absolu que le droit de coercition à l'égard de l'erreur ne puisse s'exercer dans aucun cas donné. Sans doute, les uns et les autres se croient en possession de la vérité ; mais il s'agit en définitive de savoir qui a tort et qui a raison. Or, cela n'est pas plus difficile en religion que dans toute autre matière. Comment démonlre-t-on les théorèmes d'Euclide? Par le raisonnement. De quelle manière peut-on prouver la vérité religieuse ? Par des preuves morales aussi certaines que les preuves mathématiques ; car la certitude n'admet pas de degrés, elle est ou elle n'est pas. Je veux bien qu'on n'ait jamais pensé à empêcher les gens de déraisonner en géométrie, parce que le carré de l'hypoténuse n'a jamais produit de révolution ; mais les erreurs religieuses ont des conséquences morales et sociales qui peuvent jeter la perturbation dans les États et les mener à deux doigts de leur ruine. Les guerres de religion depuis trois siècles en sont une preuve suffisante. Voilà pourquoi, tant pour la défense de la vérité que pour celle de l'ordre et de l'unité nationale, les États catholiques du moyen âge ont pu exercer contre les hérétiques un droit de coercition, dont il est impossible de méconnaître la légitimité, bien qu'il ne faille pas en

tnt I'Ur.Mlf:UK APOLOCIK DK SAIÎ1T iUSTIJ"!.

Hcwhe l'usago à des situations auxquelles il ne peut ni ne doit s'appli(iucr.

Il ne faut donc pas s'otonner, Messicuri, que nous ne trouvions pas dans les a|)olo{^istos des premiers siècles la théorie de la liberté de conscience absolue et illimitée, d*après laquelle il ne serait jamais permis d'entraver qui que ce soil dans la libre manifestation de sa pensée. C'est qu'en effet cette théorie est aussi chimérique que fausse. Ce qui le prouve, c'est que ses propres partisans la reslrei^^nent dans la pratique, pour peu qu'on les presse. Voici de quelle manière l'auteur de la Liberté de conscience se défend des conséquences qui découlent de son système : a Nous voilà, dit-on, par cette liberté absolue des cultes, obligés de souffrir chez nous la doctrine des Mormons, qui consacre la pluralité des femmes ou les mystères de la bonne déesse; car c'est l'argument, c'est l'exemple invoqué par Portalis... On dirait, à entendre ces arguments, que la communauté des femmes ou les sociétés secrètes sont permises en France, que nous n'y avons pas de lois pénales, ou que nous n'avons pas confiance dans la justice et la sévérité de nos tribunaux*. » Assurément, c'est un bon sentiment d'avoir confiance dans la justice et dans la sévérité des tribunaux ; mais, dans ce cas, il faut être conséquent avec soi-même et ne pas nier d'une manière absolue le droit de coercition en matière religieuse. Car, si la liberté des cultes ne souffre aucune limite, il n'est pas plus permis d'enlraver celui des Mormons que tout autre. Par une inconséquence non moins forte, l'auteur de la Liberté religieuse, tout en attribuant à chaque homme le droit de professer tel dogme qui lui semble bon, n'entend pas qu'on touche à la morale ^ : comme si le dogme n'était pas la sanction de la morale, comme si la science des devoirs ne recevait pas le contre-coup des erreurs dogmatiques, et que, selon la belle expression de Bossuet, le bien

* M. Jules Simon: la Liberté de conscience, p. 178. '^ M. Laboulaye : p. 37.

croire ne fût pas le fondement du bien vivre K Vous le voyez, Messieurs, quoi qu'on fasse pour défendre la liberté de conscience absolue et illimitée, on est obligé malgré soi de la restreindre pour échapper aux conséquences anarchiques qui en découlent. Après cela, que cette limite posée à la libre propagation de l'erreur soit le dogme catholique comme au moyen âge, la loi naturelle comme de nos jours, il importe peu quant au principe. Toujours est-il que le droit de coercition en matière religieuse s'est toujours exercé et s'exercera toujours, à des degrés divers, selon les conditions où se trouvent les sociétés.

Ainsi, Messieurs, pour me résumer, en revendiquant des empereurs païens le libre exercice du culte chrétien, saint Justin et les apologistes des premiers siècles n'ont jamais songé à demander autre chose si ce n'est la liberté de la vérité. L^on chercherait en vain dans leurs écrits la théorie de quelques écrivains modernes, d'après laquelle il ne serait permis dans aucun temps ni dans aucun lieu d'entraver la libre propagation d'une doctrine quelconque. Ils ne s'appuyaient point sur de pareilles maximes que leurs propres défenseurs sont obligés d'abandonner ou de restreindre dans la pratique. Partant du fait de la tolérance accordée à toutes les superstitions païennes, ils ont réclamé pour l'Évangile un droit égal. Puis, après avoir employé cet argument personnel, ad hominem, ils ont affirmé le droit essentiel qu'a la vérité d'être et de vivre dans le monde. Voilà de quelle manière ils ont émancipé la conscience et affranchi l'âme humaine en faisant prévaloir le droit de la vérité contre Tabus de la force. En agissant de la sorte, ils ont montré comment la vérité doit procéder dans l'un des trois cas où elle peut se trouver. En effet, ou la vérité cherche à pénétrer au milieu de l'erreur, ou elle règne en souveraine, ou bien l'erreur est parvenue à se placer à côté d'elle. Dans ces trois hypothèses la marche qu'elle doit ou qu'elle peut

ï 6« Avert. auxprot.y p. 347.

114 l'HKMlfcllK AI'OI.OOIK DK SAHT il'STIM,

suivre est éç^nlomani simple et facile. S*agit-il (Je pr^n/*lrer au milieu de l'erreur, la v«'Tité possède, à tout le moins, le dn.il (VOXva tol('T(^e au mi*;me titre qu'elle. Cesl Thisloire de l'K^'lise pendant les persf'îcutions des trois premiers siècles, où ses déronseurs revendiquent le droit commun à tous les cultos toh^ros à cette époque et le droit propre et essentiel à la vérité. La vérité a-t-elle triomphé de Terreur, rèf,^ne-t-elle exclusivement dans un État, cet f^.tat peut lép^itimement exercer le droit de coercition contre les erreurs qui cherchent à l'envahir, à troubler la conscience de ses citoyens, k ébranler sa constitution, à déchirer et à ensanglanter la société. C'est l'histoire de l'Église pendant le moyen âge, où les divers États, professant tous un seul et même culte, cherchent à sauvegarder l'unité nationale dans l'unité religieuse. Enfin, l'erreur est-elle parvenue à pénétrer au milieu de la vérité, a-t-elle acquis une sorte d'existence légale consacrée par le temps, accordée par des traités ou par des conventions, il est du devoir de la vérité d'accepter franchement et sans arrière-pensée la situation que les événements lui ont faite. C'est l'état de l'Eglise dans les temps modernes, où diverses sociétés religieuses sont venues se placer à côté d'elle. Eh bienf Messieurs, sans sacrifier le principe qui a régi les États catholiques du moyen âge, sans dire que, par elle-même, l'erreur a les mêmes droits que la vérité, nous pouvons voir dans la liberté de conscience, restreinte et limitée, telle qu'elle est inscrite dans nos lois et plus encore dans nos mœurs, nous pouvons, dis-je, y voir, relativement à notre époque, un fait légitime, salutaire. Quiconque songerait à y porter atteinte nuirait à la cause de la vérité, bien loin de la servir. La pratique sincère de la tolérance civile est devenue pour nous tous un devoir de conscience. Il a plu à Dieu de permettre que cette magnifique unité chrétienne, qui a fait la grandeur du passé, fût rompue par la faute des uns et par les passions des autres. La reconstituer, c'est le devoir du présent ; ce sera, sans nul doute, le résultat de l'avenir. Mais, de même que la

vérité s'est établie dans le monde par la force que Dieu a mise en elle, elle pourra s'y rétablir par les mêmes moyens ; et ce serait assurément la plus haute preuve de sa puissance que d'avoir triomphé par elle-même, sans l'intervention d'une force étrangère qui a trompé plus d'une fois ceux qui s'y confiaient, et coûte souvent cher à ceux qui la demandent.

TREIZIÉMK LE(;ON

Preuve de lu divinil*^ du chn.stiinisine par l'excelleace de sa morale. — Caractère et valeur de cet ar;.'uuieut. — Forme daus laquelle eaiut Justin le présente. — Adressée aux Antoninp, celte démonstration pouvait C'ire décisive. — Comparai^on de la morale stoïcienne avec la morale évanpélique. — Analopie et différence. — Défauts essentiels de la théorie morale d'Kpictète. — Les Pensées de Marc-Aurèle. — Qualités de ce recueil de sentences morales. — Vice radical du système.

— Le stoïcisme éloipne les Antonins de la relipion chrétienne plutôt qu'il ne les en rapproche. — Actiou indirecte de la doctrine ♦•viacrélique sur le stoïcisme romain au temps d'Épictète et de Marc-Aurèle.

— En constatant l'efficacité de TF'lvani.'ile pour la réfonuation des mœurs, l'apologétique s'appuyait sur un fait surhumain.

Messieurs,

Nous avons cherché, la dernière fois, à montrer dans quel sens et en vertu de quels principes saint Justin revendiquait pour les premiers chrétiens le libre exercice de leur culte. S'appuyant d'une part sur la tolérance de fait accordée par les empereurs romains à toutes les superstitions de l'époque, il essayait, par voie d'argument personnel, de faire participer les chrétiens au bénéfice du droit commun. D'autre part, en démontrant la divinité du christianisme, il réclamait pour lui le droit d'être et de vivre que la vérité tire de sa nature et de son essence même. Après avoir dégagé le double principe qui sert de base à son argumentation, nous en avons rapproché la théorie toute moderne de la liberté de conscience absolue et illimitée ; et nous avons vu que loin d'attribuer à tout homme le droit de manifester librement sa pensée quelle qu'elle soit, sans gène ni entrave, saint Justin et les apologistes qui l'ont suivi n'ont jamais demandé

LE stoïcisme et LA MORALE ÉVANGÉLIQUE. 257

autre chose, si ce n'est la liberté du vrai et la liberté da bien.

Tel est, Messieurs, le premier ordre d'idées autour duquel se développe le discours que nous étudions. Gomme vous le voyez, ce qui s'y rattache directement, c'est la preuve de la divinité du christianisme. Je n'appellerai pas cette démonstration une deuxième partie de l'apologie, parce que l'absence de divisions laisse au discours une forme moins régulière et plus libre. Il n'est pas moins vrai qu'à défaut de liaison artificielle, un lien logique unit entre elles les diverses matières traitées par l'apologiste chrétien. C'est ainsi quil n'est point difficile de suivre la marche choisie par saint Justin pour établir la divinité du christianisme par les deux preuves qu'il affectionne de préférence : Taccomplissement des prophéties de l'Ancien Testament et l'excellence de la morale évangélique^ Je ne m'attacherai qu'à celle-ci, parce que la première se retrouve avec plus d'étendue dans le Dialogue avec Tryphon, où nous l'examinerons de plus près.

Parmi tous les caractères de divinité que présente le christianisme, celui qui a toujours frappé davantage la généralité des hommes, c'est la supériorité de sa morale. Ses plus gi-ands adversaires, depuis Julien l'Apostat jusqu'à Rousseau, se sont vus forcés de rendre hommage à la sublimité des préceptes que renferme l'Évangile, et tandis ([ue le dogme chrétien n'a cessé d'être en butte aux attaques les plus diverses, la morale évangélique a eu moins à souffrir de ces négations systématiques. Ce n'est pas, Messieurs, que le devoir repose sur une base plus certaine que le dogme : la conscience n'a pas plus d'autorité que la raison, et la parole de Dieu mérite une égale croyance soit qu'elle s'adresse à Tune ou à l'autre. Malgré cela le dogme a toujours soulevé plus d'opoosi'ions, du moins en théorie, que la morale, parCvî q le celle-ci parle au cœar non moins qu'à la raison

^ XIV -XV II ; xxx-Lii.

Kê l'KKMI^IKK APOI.Or.lK DK HAIRT jrXTl!<l.

ello subjiigin' rinl«*llij((Mi(;o par le soiilirnent; or, quarwl les impression» de TAmo viennent s'ajouter aux jiiKemcnla de l'esprit, le sophisme ne triomphe (|u'avec peine de celte double force. Tel (pii aura résisté a la plus belle démonstration de la Trinité se sentira désarmé ii la vue d'un homme ([ui, au nom du (Ihrisi, pardonne à son ennemi. Voilà pour- (pioi il n'est pas rar(; do trouver une admiration sincère pour la morale chrétienne là où a disparu la foi au dogme révélé. Il y a plus. Dans la vie des individus comme dans celle des sociétés la loi morale est d'une application plus directe et plus fréquente que le dogme : la nécessité d'un frein pour la volonté est plus évidente aux yeux du grand nombre que le besoin d'une règle pour l'intelligence. De là ces terreurs pani(iues des hommes d'f.tat et des gens d'esprit, dès qu'on touche à la morale qu'ils défendent comme l'arche sainte, tandis qu'ils font assez bon marché du dogme comme d'une affaire de pure spéculation. Enfin, il est vrai de dire que le dogme, se rapportant plus directement à Dieu ou à l'intini, est par le fait même enveloppé de mystères, tandis que la morale, s'appliquant à l'homme, se présente sous un jour plus lumineux. Il en résulte que la divinité du christianisme se manifeste d'une manière plus sensible par l'ensemble de'ses préceptes que par le symbole de ses croyances ; ou du moins la supériorité de sa morale est plus accessible à toutes les intelligences que l'élévation ou la profondeur de son dogme. C'est donc avec raison que saint Justin s'attachait à faire ressortir l'excellence de la théorie chrétienne du devoir, pour gagner l'esprit des empereurs romains en faveur de la religion pei^sécutée.

Une raison toute personnelle ajoutait au poids de cette argumentation. A qui s'adressait la première apologie de suint Justin? A des princes qui se faisaient gloire d'appartenir à l'école stoïcienne, aux Antonins. Or l'école stoïcienne était une école de moralistes qui plaçaient dans la science des devoirs le but principal, pour ne pas dire unique, de la philosophie. Dès lors rien ne semblait plus propre à incliner

LE stoïcisme et LA MORALE ÉVANGÉLIQUF. 259

l'esprit des Antonins vers la religion chrétienne que l'excellence de la morale évangélique. Avant de voir ce que le stoïcisme romain pouvait mettre en parallèle par l'organe d'Épictète et de son disciple Marc-Aurèle, écoutons saint Justin exposant aux empereurs philosophes les principaux préceptes du christianisme :

Les discours du Christ notre Maître étaient courts et précis ; car il n'était pas sophiste, mais sa parole avait une force divine. C'est ainsi qu'il nous a enseigné la chasteté, ne se bornant pas à resserrer le mariage dans l'unité d'un lien perpétuel, mais étouffant le désir coupable au fond même de l'âme. Suivant ses conseils, il en est beaucoup parmi nous qui gardent une continence perpétuelle. Après nous avoir inculqué cette première vertu, il nous a fait un devoir de la charité : il nous a ordonné d'aimer tous les hommes, de prier pour nos ennemis, de bénir ceux qui nous maudissent. Ici, saint Justin transcrit ces magnifiques passages de l'Évangile qui recommandent l'oubli des offenses, le pardon des injures, l'aumône désintéressée. Il ne craint pas d'en appeler à l'expérience pour montrer que ces divers préceptes ne sont pas restés à l'état de théorie, mais qu'ils se réalisent tous les jours dans la pratique. Car, dit- il, parmi nous il ne s'agit pas de se dire chrétien ; il faut le prouver par les actes; le Christ l'a dit : « Ce n'est pas celui qui aura dit Seigneur, Seigneur, qui entrera dans le royaume des cieux, mais celui qui aura fait la volonté de mon Père. » Notre Maître exige de nous une telle droiture qu'il nous interdit tout jurement : une simple affirmation doit garantir notre véracité. Nous n'adorons que Dieu et nous lui rendons l'hommage de tout notre être ; ce qui ne nous empêche pas de rendre à César ce qui est à César, d'honorer les princes de la terre et de leur donner ce qu'ils ont le droit de nous demander. Que s'ils cherchent à nous faire violence, nous n'en ressentirons aucun dommage ; car le Christ nous a prémunis contre tout péril de ce genre, en nous disant : Ne craignez pas ceux qui deuvent vous tuer, craignez plutôt celui qui après votre

fW pRiMi^inK Apoi.or.iK m: saim jrsTi?i.

moit peiil jcttT voln; Aruf «'t votre corps dans l*enf«T. Vuilà le rnobiln de noire coiuliiile et la n'*K'e <Ie nos actions '•

Lorsfju'on sonj^e que cette analyse ou \)\\ïM ce résumé de la morale évan^'élique s'adressait aux princes les plus vertueux (juise soient assis sur le tr^ne impérial de Rome, on s'c'lonne .^i bon droit qu'elle n\iit [)as comjdétement triomphé de leurs préju^'és. Sans doute, h cette époque, Marc- Aurèle n'était pas encore le moraliste profond qui devait laisser |)lus tard dans ses Pcnsrcs un momiment remarquable de la philosophie ancienne: le brillant élève de Fronton n*avait pas encore fait |)lace à I émule d'I^piclète. Toutefois rosclave d'Épaphrodito avait déjà fait sentir son inlliicnce sur le fils adoptif d'Antonin. Or, s'il est une morale qui se rapproche sur certains points de la morale évangélique, c'est celle d'Épiclète.

Cette ressemblance, il ne faut ni l'exagérer ni l'amoindrir. Ceux qui ont voulu en tirer parti pour prétendre que le christianisme n'a été qu'une transformation ou un développement du stoïcisme en sont évidemment pour leurs frais d'imai^ination. On constaterait plulôt l'influence des lois de Manou sur le Code Napoléon que celle de 1 école stoïcienne sur l'Évangile né dans une contrée et au milieu de circonstances toutes différentes. Ce serait néanmoins se jeter dans un autre extrême que de nier toute analogie entre les écrits d'Épictète ou de Marc-Aurèle et la morale chrétienne. Voilà pourquoi il importe de comparer la théorie des deux contemporains de saint Justin au passage que je viens d analyser, pour montrer qu en dépit d'une certaine similitude de détails, saint Justin avait raison de proclamer l'excellence et la supériorité de la morale évangélique.

Ce qui frappe, en effet, lorsqu'on examine avec attention le Manuel d Épictète, les fragments de sa doctrine conservés par S-obée et les dissertations quArrien son disciple a recueillies ou mises dans sa bouche, c'est le méhnge d éléva-

* i« ÀpoJûg., 14, 15, 16, 17, etc.

LE stoïcisme et LA MORALE ÉVA^JGÉLIQUE. 261

tion et de bassesse, de vérité et de fausseté qu'on trouve dans ses maximes. Tantôl il s'élève à une telle hauteur qu'il semble toucher au christianisme ; tantôt il descend à une trivialité de sentiments que rien ne rachète. Ce sont les aspirations d'un grand esprit, doué dun sens moral supérieur, mais qui n'a pas de règle sûre pour marquer la ligne du devoir. Aussi, loin de redouter pour la morale évangélique le voisinage de celle d'Épictète, nous trouvons précisément dans les lacunes et dans les contradictions de cette dernière la confirmation de celte parole de Rousseau: « L'Évangile seul est, quant à la morale, toujours sûr, toujours vrai, toujours unique et toujours semblable à luimême... L'intelligence nous dit qu'il convient aux hommes de suivre ses préceptes, mais qu'il était au-dessus d'eux de le trouver*. » Plus la morale d'Épictète se rapproche de celle de l'Évangile, mieux elle laisse voir ce qui l'en sépare.

Ainsi, Messieurs, on ne peut qu'être surpris de trouver dans l'esclave phrygien quelques linéaments d'une vertu qui n'avait pas même de nom dans l'antiquité païenne, l'humilité. « Le commencement de la philosophie, dit-il, est la conscience de notre faiblesse et le sentiment de notre impuissance dans les choses nécessaires^.» Il ne veut pas que l'homme se fie à ses seules forces pour sortir victorieux des combats de la vertu ; mais, après avoir célébré la grandeur morale de cette lutte intérieure, où il s'agit pour l'homme d'assurer son bonheur et sa liberté, il ajoute : « Souvenezvous de Dieu, invoquez-le pour qu'il vous aide et combatte avec vous, comme les navigateurs implorent la protection de Castor et de Pollux^ » Certes, voilà de beaux sentiments^ et l'on chercherait en vain dans la philosophie antique une théorie qui rappelle davantage l'humilité chrétienne, basée sur le double principe qu'exprime Épictète, la défiance de

1 J.-J. Rousseau : Lettres écrites de la Montcujne. Paris, 1773, p. 3Q, 86, 87.

2 Dissert. Arriani : il, 11.

3 Ibid., II, 18.

I6S PitKMI^IilK Al'ol.OMK DK SAINT JUSTIN.

soi-rn(^nie et la contiaiic»; ni I)if;ii. Mais voyez ce que l'absence d'une rè{<Ie iiilaillible et sùre laisse; de va^^ie et d'incertain dans la science des devoirs. L'orgueil qui (ail le fond du stoïcisme reprend le dessus, et inspire à Épictête un contentement de soi-môme et un retour de complaisance sur ses belles qualités, (jui forment tout juste le contre-pied de riiumilité : « Jupiter veut cormaitre s*il a un soldat tel qu'il en faut. Il veut me produire devant les autres hommes comme témoin des choses qui ne sont pas en notre pouvoir... Kst-ce qu'il me hait? Nullement. Qui pourrait haïr le meilleur de ses serviteurs ?... ie veux que la mort me trouve ainsi occupé pour que je puisse dire à Dieu: Sei^^^neur, ai-je violé vos connnandements ? Ai-je fait abus des désirs que vous m'avez donnés ? De mes sens, de mes opinions ? Vous ai-je jamais accusé? Ai-je jamais murmuré contre voter providence ? J'ai été malade quand vous 1 avez voulu : sans doute, les autres Font été également ; mais moi, j'ai accepté la maladie. J'ai été pauvre, parce que vous l'avez voulu ; mais je l'ai été gaiement. Je n'ai pas commandé parce que vous ne Tavez pas voulu ; je n'ai jamais désiré le commandement et je n'en ai pas été plus triste'... » Cela se réduit à dire : je suis le meilleur des hommes et n'ai jamais fait que du bien. La confession d'Épictète est précisément Topposé de la confession chrétienne et consiste à énumérer le bien qu'on a fait pour taire le mal qu'on a commis. Voilà de quelle manière le stoïcisme entendait l'humilité. Du reste, Épictète ne cache pas ce soin de la pose commun à toute la secte : « On nous demande pourquoi nous tenons le sourcil haut, pourquoi tant de gravité qui ne nous sied pas? Je ne suis pas encore bien ferme dans les matières que j'ai apprises et auxquelles je donne mon assentiment. Je crains encore ma faiblesse. Mais laissez-moi devenir plus ferme, plus constant. Alors je prendrai le visage et l'air qui me convient. Alors je vous montrerai mon effigie, quand elle

^ Dissp.ri. Arriani: m, 5, 24.

LE stoïcisme et LA MORALE ÉVAKGÉLIQUE. 263

sera achevée et resplendissante. Que regardez-vous? Mon sourcil ? Est-ce qu'à Olympie la statue de Jupiter fronce quelquefois le sourcil ? Son visage est tel qu'il convient à celui qui parle ainsi: je ne dis rien que de vrai et d'irrévocable. Ainsi me montrerai-je à vos yeux, fidèle, plein de prudence et de courage, inaccessible au trouble. Te verrai-je aussi immortel, ne vieillissant jamais et sans maladie! Non, mais vous me verrez mourant divinement, malade divinement. Gela est en mon pouvoir : je puis te le montrer ; le reste ne m'appartient pas. Je te ferai voir les nerfs d'un philosophe. Quels nerfs ? Désirs jamais fmstrés, aversion bien placée, efforts réglés, plan circonspect, consentements sans repentir. Admire ce spectacle* 1 »

Il me paraît difficile, Messieurs, de pousser plus loin l'exaltation de l'orgueil. Comme vous l'entendez, Épictète cherche à poser en Jupiter Olympien : il en prend toutes les allures ; s'il ne peut pas se donner l'immortalité comme le dieu, il tâchera du moins de prouver à tout le monde qu'un philosophe peut être malade et mourir divinement ^ Ai-je besoin de vous dire qu'entre ces prétentions à l'héroïsme, cette superbe et perpétuelle contemplation de soi-même, et l'humilité chrétienne, il y a tout un. abîme? Non, malgré quelques lueurs de vérité dues peut-être à l'influence chrétienne déjà forte à cette époque, le stoïcisme d'Épictète «lanquait d'humilité et par suite de charité.

Sans doute, ici encore nous trouvons la même contradiction. Parfois l'on dirait qu'Épictète pressent ou devine le précepte chrétien de la charité : mais la dureté du stoïcisme vient comprimer à chaque instant cet élan généreux de l'amour. 11 y a comme un souflle de christianisme dans ces maximes : « Le sage ne loue personne, ne blâme personne, ne se plaint de personne, n'accuse personne : il ne parle ni de ce qu'il est ni de ce qu'il sait ; vient-il se heurter contre

* Dissert. Arnani : ii, 8.

^ 'A-oOvr,a/.ovTa Oîi'w?, voaouvTa 6c'.' oj;.

1111 Dhstîicle : il no sVn pn'iid (|ii'ù liii-m<*'mn; reçoit-il des élopes: il rii en liii-nK^me dr c^'liii qui l<; loue ; roçoil-il des reproclu's : il ihî songo pns k sVn laver... A-t-il revu ï]uHqiie mauvais traitiMiient en parole on en action : il se souvient aussitôt (juc la déception est pour celui qui fait Toftense. Parlant d ' va* principe, il supporte patiemment celui qui routrag(% en se disant : c'est son opinion '. » Malgré les réserves qu'on piMit fairesur la justesse de quel<pies-unes de ces maximes, je suis convaincu (pie plus d'un d'entre vous les aura rappi'oohées du magnilique tableau de la charité tracé par saint Paul dans sa |»remièrc<'*pître tux Corinlliiens: « La charité est bénigne, elle est patiente. La charité n'est pas envieuse, elle n'est point téméraire et précipitée; elle ne s'enfle pas d'orgueil. Elle n'est point ambitieuse, elle ne cherche pas ses propres intérêts ; elle ne se pique ni ne s'aigrit; ell ^ ne pense point le mal. Elle ne se réjouit point de l'injustice, mais elle se réjouit de la vérité. Elle supp^jrte, elle croit tout, elle espère tout, elle soullre tout. » Mais ce parallèle fait ressortir précisément la différence des doctrines. Ce qui anime la charité dans saint Paul, c'est l'amour de Dieu et du prochain ; rien de pareil dans Épictète. S'il veut que son sage ne s'émeuve ni du blâme, ni de l'insulte, ni de l'outrage, ce n'est ni par humilité, ni par charité; c'est par égoisme, afin qu'aucune émotion trop forte ne vienne troubler la tranquillité de son âme ; c'est pour ne pas sortir de cette impassibihlé, de cette ataraxie qui est le caractère propre de la vertu stoïcienne. Aussi loin de s'apitoyer sur les souffrances de ses semblables, de s'attendrir sur les maux de ses frères, le disciple d'Épictète, insensible à ses propres malheurs, restera impassible devant celui des autres. Écoutons cette étrange charité dans la bouche du maitre de Marc-Aurèle : « Un fils est mort, qu'en est-il résulté? Un fils est mort, rien de plus, rien de moins... Un vaisseau a péri, qu'en est-il arrivé ? Un vaisseau a péri. Un

"Of. ï-o;v, ajT(;). — Manuel. 42, 48.

LE STOICISMK ET LA MORALE ÉVANGÉLIQUE. 26j

tel a été jeté en prison : c'est un malheur, dira-t on ; point du tout, Jupiter a voulu que ces événements ne fussent pas des maux \ » Plus loin, il compare la mort d'un ami à une vieille marmite brisée par accident. « Devez-vous mourir defaim parce que vous avez cassé la vieille marmite dans laquelle vous prépariez vos aliments ? N'en achetez-vous pas plutôt une autre sans perdre le temps en de vaines lamentations'? » Celte assimilation d'un ami que l'on perd à une marmite qui se casse peut être très pittoresque, mais elle est, à coup sûr, peu charitable. Enfin voici qui, en fait de charité, dépasse tout le reste. Épictète n'est pas plus touché de la mort des hommes que de la destruction des bœufs ou des moutons. C'est qu'en effet, du moment qu'il s'agit de ne pas se créer d'émotions, il faut aller jusqu'au bout et ne pas rester en route : « Qu'y a-t- il d'étrange dans la mort d'un grand nombre de bœufs ou de moutons, dans la destruction des nids de cigognes et d'hirondelles ? Y a-t-il quelque chose de plus terrible dans les malheurs de la guerre? Tout cela, n'est-ce pas à peu près la même chose? Les corps des hommes sont détruits comme ceux des bœufs et des moutons; les maisons des hommes sont réduites en cendre comme les nids des cigognes et des hirondelles ; qu'y a-t-il là qui doive nous affliger'^ ? » Je n'en veux pas à Épictète d'avoir été insensible au sort des bœufs et des moulons ; mais il faut avoir une peur étrange des émotions pour chercher la force d'àme dans les abattoirs.

El maintenant, je vous le demande, Messieurs, est-ce là le précepte de la charité ? Quelle dislance de cette impassibilité cruelle à la tendresse d'âme avec laquche le divin fondateur du christianisme pleurait sur la tombe d'un ami, sur une ville ingrate dont il prévoyait les malheureuses destinées ! Quelle différence entre ces paroles d'Épictète, froides comme le marbre, et ce langage de saint Paul, tout biûlant

* Dissert. Arriani : i, 28.

2 Dissert. Aniani : iv, 10.

3 Ib'id., I, 28.

piii:Mif;iiK Ai'Oi.or.iK OK SAnT ji'stipi.

d'amour: « O Coniitliicris, ma houclie s'ouvre ei mon cœur se (Jilate vers vous. Vous nY'tes i)oiril k réiroil dans mon cœur... Quelqu'un est-il infirme |)armi vous sans que je ne le sois avec vous? » Conçoit-on que l'ignorance ou la mauvaise foi ait pu sonj^or un instant h opposer une théorie si peu humaine à la moiale évarifçélique ? F^videmment, la charité man(piait au stoïcisme d'Kpiclète non moins que l'humilité: c'est avec raison que saint Justin rappelait aux Antonins les préceptes de la religion chrétienne pour en démontrer la divinité. Sans nul doute, il y a dans cette alïéctation d'insensibilité, qui nie la souffrance ou qui la méprise, une force apparente ou réelle propre à faire illusion. « Mais, comme l'écrivait Montaigne dans ce style qui lui est familier, c'est faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, c'est espérer d'enjamber plus que l'étendue de nos jambes'. » Ou bien, comme disait Bossuet, « c'est le prendre d'un ton bien haut pour des hommes faibles et mortels. Mais, ô maximes vraiment pompeuses ! ô insensibilité affectée I ô fausse et imaginaire sagesse, qui croit être forte parce qu'elle est dure, et généreuse parce qu'elle est enflée M » Si j'ajoutais maintenant que la loi de la chasteté n'est guère moins défectueuse dans Épictète que le précepte de l'humilité et de la charité; qu'il ne parvient pas à dégager la liberté humaine de l'empire du destin ou des étreintes de la fatalité ; qu'il réduit le vice à une simple erreur de l'intelligence, et qu'enfin cette morale fastueuse n'a pas de sanction certaine dans l'immortalité de l'âme, vous concluriez avec moi, Messieui^, que les maximes d'Épictète sont aussi éloignées du christianisme qu'une conception humaine peut l'être d'une œuvre divine.

Mais ce qui, plus encore que les défauts ou les imperfections de cette morale, trahissait son origine tout humaine, c'était son impuissance dans la réforme des mœurs ou sa

• Essais : liv. II, c xii.

^ Sermon sur la Providence.

LE stoïcisme et LA MORALE ÉVANGÉLIQUI-. 267

complète stérilité. Dans une de ces saillies de bon sens qui lui échappaient par intervalle, Voltaire s'écriait : « Depuis Thaïes jusqu'à nos jours, aucun philosophe n'a influé seulement sur les mœurs de la rue où il demeurait. » Voilà pourquoi saint Justin s'efforçait de montrer aux Antonins qu l'Évangile transformait réellement la vie de ceux qui l'embrassaient. Épictèle sentait si bien la difficulté de cette entreprise, qu'il disait: « Montrez-moi quelqu'un qui soit formé selon les dogmes qu'il prêche. Montrez-moi quelqu'un qui dans la maladie soit heureux, qui dans le péril soit heureux, qui dans la mort soit heureux, qui dans l'exil soit heureux, qui dans l'ignominie soit heureux. Montrez-le-moi, par les dieux 1 Je désire voir un pareil stoïcien. Vous n'en avez pas d'achevé. Montrez-moi un ouvrier qui ait commencé une œuvre semblable. Rendez-moi ce service, n'enviez pas à un vieillard de contempler un spectacle que jusqu'à présent il n'a point vu. Ce n'est pas un Jupiter ou une Minerve de Phidias que je vous demande, une statue d'or et d'ivoire. Montrez-moi l'âme d'un homme qui veuille se conformer à la volonté de Dieu, qui ne se plaigne jamais ni de Dieu ni des hommes, qui ne soit jamais frustré dans ses vœux, qui ne soit blessé de rien, qui n'ait ni colère, ni envie, ni jalousie ; qui, pour tout dire en un mot, désire dépouiller l'homme pour devenir un dieu, et qui, dans ce corps mortel, ait résolu d'entretenir un commerce avec Jupiter. Mais vous n'en avez pas à me montrera »

Le sage qu'Épictète demandait à son temps et qu'il désespérait de trouver, il aurait pu le rencontrer à ses côtés, s'il l'avait cherché ailleurs que dans la philosophie païenne. Il y avait, en effet, à l'époque où le philosophe d'Hiérapolis jetait ce cri de détresse, des hommes que ni les opprobres, ni les tourments, ni !a mort ne parvenaient à abattre ni à vaincre ; qui conservaient, au milieu des supplices, cette sérénité de l'âme, cette résignation forte et tranquille que

* Dissert. Arriani : ii, 19.

îns rni^iftiiK apoi.ocik dk sai?it jr»Tiii.

(liMiwifHl/iil \']\)\rii'U* ; des hornmo.s qtii pinçaifînl louic |c»ur confiance en Dini, r|iii .icceptaienl la soufFrancfi sans plainte ni imiirinirc ; (1rs liominos qui, loin (Je se dr^rliirep enire eux, s(» ropnnIuicMit comnjo des frères cl metlaicnt cri commun leurs forces et leurs biens, leurs espérances et leurs joies ; des hommes enfin qui aspiraient ii l'union avec Dieu, et (pii, dans un corps mortel, entretenaient un commerce divin fond*' sui* la foi et sui* Tamour. Ces hommes nouveaux, dont sîiint Justin traçait Pima^'C sous les yeux des Antonins, c'étaient les chrétiens, vrais philosophes formés par l'fivangile, véritJibles stoïciens avec l'or^rtieil de moins et la charité de plus.

Et pourquoi cette différence ? D'où vient que l'I^vangile se monti'ait fécond là où le stoïcisme restait stérile^ Saint Justin l'expliquait aux Antonins ; « Le Christ n'était pas un sophiste, mais sa parole était la vertu même de Dieu, t Comment un homme tel cpie Marc-Aurèle pouvait-il méconnaître c(^ caractère de divinité qui éclatait dans la religion persécutée ? Cela est d'autant plus étrange que ses Pensées, le seul ouvrage qui nous reste de lui avec ses Lettres, paraissent tout imprégnées de christianisme. Lorsqu'on passe d'Épictète à Marc-Aurèle, on est frappé du progrès qui se manifeste de Tun à l'autre. Esprit moins vigoureux que l'esclave philosophe, le fils d'Antonin a subi une influence qui le rend supérieur à son maître. On ne saurait nier cette influence étrangère au développement naturel du stoïcisme, sans aller à l'enconlre des faits les mieux établis. Quand Marc-Aurèle écrivait, sur la fin de ses jours, ses Mémo res, véritables commentaires de sa vie morale, il connaissait le christianisme de longue date : il avait des chrétiens dans son palais, dans ses armées ; suivant une tradition assez autorisée, il avait attribué lui-même sa victoire surlesMarcomans aux prières de la Légion fulminante toute composée de chrétiens ' . Un observateur si pénétrant n'aurait-il jeté

* Tertullien ne craint pas d'arguer de ce fait dans son Apologétique. \,

LE stoïcisme KT LA MORALE ÉVAXGÉLIQUE. 261)

qu'un coup d'œil superficiel sur une doctrine qui remplissait l'empire? Sans doute, les préjugés du philosophe, s'ajoutant à ceux de l'homme d'État, mettaient obstacle à une appréciation équitable de la religion chrétienne ; mais il arrive souvent qu'on se laisse gagner à son in>u et malgré soi par l'influence des idées que l'on cherche à combattre. C'est ce qui eut lieu, à n'en pas douter, pour Marc-Aurèle. Gomme l'a fort bien remarqué un éminent jurisconsulte, dans son livre de VInfluence du christianisme sur le droit romain : « Marc-Aurèle, qui persécutait les chrétiens, était plus chrétien qu'il ne croyait dans ses belles méditations*. » Ce fait n'a rien qui doive nous surprendre. Depuis plus d'un siècle, le christianisme vivait au milieu de la société païenne et s'insinuait en elle par tous les pores. Son enseignement, l'exemple de ses disciples, leurs vertus agissaient sur le monde, sur ceux-là môme qui ne se convertissaient pas. C'était un levain fécond qui, venant à se mêler à la masse des idées répandues à cette époque, y produisait une fermentation salutaire. On a beau dire que l'action de la doctrine évangélique sur le stoïcisme romain n'a été qu'indirecte ; elle n'est pas moins réelle, pour avoir été secrète et voilée. Je ne prétends pas que les adeptes de ce système aient puisé à pleines mains dans les documents mêmes de la révélation : non, ce qu'on trouve chez eux et ce qui frappe d'étonnement, ce sont des lueurs échappées au christianisme qui déjà éclairait le monde, un reflet d'idées chrétiennes qui colore kurs compositions de teintes toutes nouvelles. Cette influence peut seule expliquer comment Marc-Aurèle, qui n'a ni l'élévation de Platon, ni l'étendue d'esprit de Cicéi'on, ni la pénétration de Sénèque, est néanmoins beaucoup plus avancé qu'eux dans sa théorie morale. Il y a telle page, dans ses Pensées, qu'on dirait, à certains déiails près, inspirée par le christianisme, témoin cette belle peinture du néant des choses humaines :

» M. TroploDg : pp. 76 et 89.

IfO l'UKMUiilK Ai'OMMJK DK SAHT JUSTM.

« Dnns un instant tu ne soras plu» que do la condre, un sciuolctto, un nom, ou pas inôrne un nom. Kt le nom n'est (lu'uu bruit, un écho f (la quft nous estimons tant dans la vie n*est (|ue vide, pourriture, politesse : des chiens qui mordent, des enfants qui se battent, qui rient, qui pleurent bientôt après, [.a loi, la pudeur, la justice et la vérité ont, pour rOlympe, quitté la terre spacieuse. Qu'y a-t-il donc qui te retienne ici-bas? Les choses sensibles sont sujettes à mille chan^^emcnts et n'ont rien de solide ; les sens n'ont que des perceptions obscures, toutes pleines de fausses images ; la force vitale elle-même est une vapeur de sang; la gloire n'est rien, si tu songes à ce que sont les hommes. Qu'attends-tu donc ? Tu attends avec calme l'instant où tu vas t'éteindre, te déplacer peut-être. Jusqu'à ce que ce temps arrive, que te faut-il ? Te faut-il autre chose que d'honorer, louer les dieux, de faire du bien aux hommes, de savoir supporter et t'abstenir ? Rappelle-toi que tout ce qui est en dehors de ton corps et de ton esprit n'est ni à toi, ni sous ta puissance \ »

Voilà, Messieurs, le détachement chrétien sinon dans toute la pureté de son principe, du moins dans une partie de ce qui le constitue, un vif sentiment de la fragilité des biens de ce monde. Marc-Aurèle ne se rapproche pas moins de l'Évangile, lorsqu'il cherche à étouffer dans le cœur des hommes la colère, la vengeance, la haine *. Sans doute, ce n'est pas tout à fait le pardon des injures dans le sens chrétien, puisque la charité n'en est pas le principe. Si le sage oublie les offenses, c'est qu'elles ne peuvent l'atteindre ; il doit passer outre et ne pas y prendre garde ; elles n'excitent en lui que la pitié. Il y a de l'imperfection dans ces règles de conduite; mais enfin ce stoïcisme nouveau, c'est du christianisme commencé. Marc-Aurèle est plus tendre, plus sympathique aux maux de l'humanité qu'Épictète dont

1 Pensées de Mare-Aurèle : v, 33.

2 Ibid., II, 1 ; VI, 20 ; vu, ii, et 26 ; xi, 15.

LE stoïcisme et LA MORALE ÉVANGÉLIQUE. 'ill

la froideur, l'insensibilité est contre nature. Je dirai même qu'on trouve un accent de piété véritable dans la prière par laquelle il remercie les dieux « de lui avoir donné de bons aïeux, de bons parents, une bonne sœur, de bons maîtres et, dans son entourage, dans ses proches, dans ses amis, des gens presque tous remplis de bonté \ » Je conçois qu'en présence de telles maximes, le cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII, ait pu dire, dans la préface de sa traduction des Pensées de Marc-Aiirèley « qu'il voulait rendre son âme plus rouge que sa pourpre au spectacle des vertus de ce gentil. » Toutefois, n'exagérons rien. Si Marc-Aurèle dépasse de beaucoup Tancien stoïcisme, si la religion nouvelle l'a pénétré, malgré lui et à son insu, d'une secrète influence, sa morale n'en reste pas moins entachée de vices radicaux qui suffisent pour en détruire l'effet. Il peut y avoir, entre ses Pensées et l'Évangile, une certaine conformité de détails; il règne entre eux une opposition de principes. Lorsqu'on parcourt l'ouvrage de l'empereur philosophe, on y sent comme deux courants contraires qui se combattent : c'est l'esprit de l'ancien monde et l'esprit du monde nouveau qui s'y rencontrent, se mêlent et tour à tour l'emportent l'un sur l'autre. Pour rendre ma pensée d'une manière plus précise, il y a deux hommes dans Marc-Aurèle, l'homme du stoïcisme qui en subit les erreurs, et l'homme de la raison naturelle éclairée par une lumière du dehors que l'on ressent et que l'on devine. Ce conflit de deux principes contradictoires donne la clef d'une œuvre, trop élevée pour être le produit pur du paganisme, trop défectueuse pour être chrétienne. Oui, il reste un abîme entre la théorie morale de Marc-Aurèle et l'esprit évangélique. Le dogme de la fatalité pèse sur ce livre comme une main de fer pour y comprimer tout élan généreux. Non pas que le fils d'Antonin ne cherche à s'y soustraire par intervalle pour s'engager dans d'autres perspectives. Gomme toujours, il est ballotté

' Pensées de Marc-Aurèle : i, 17.

i7i IMll MlfJlK WOlttGn: llK SAI^T JUSTIN.

pai" (Irux soritllcs vouant de sens coniraires. Vinj^t foi», dans !e cours do ses Mrililntions, il se pose celte terrible alternative : (Ml il y .1 dans le monde une néco»sit(^ fatale, ou bien une IMovidence (ju'oii peut nûcliir ; ot jamais il ne parvi<iit h frannliir le doute ni à socou't le joug de l'ancien doi^rne stoïcien. M(;mo incortitudo sur la question de la vie future. 11 no sait si rûnio est immortelle ; il affirme môme le contraii'e : « Les Ames, dit-il, (juand elles sont transporlé(?s dans l'air, y font qucilque séjour, puis changent, sf dissipent, s'cnllamment, absorbées parla puissance génératrico de rniiivors ot, de cette façon, fout place aux survenantes '.» On ne saurait nier d'une façon plus explicite la permanence de la p rsonnalité humaine. De là, Messieure, cette tristesse profonde répandue dans tout l'ouvrage et qui serre le cœur : ennui, dégoût de la vie bien dilTérent de la mélancolie chrétienne, de cette aspiration vers linfini d'une âme qui se sent à rétroit au milieu des choses d'ici-bas. Non, Marc- Aurèle ne sait pas consoler l'homme des épreuves de son existence terrestre, parce qu'il n'a rien à lui offrir en échange. Il faut en prendre son parti, dit-il, se consoler ^ar l'idée que tout ce qui nous arrive est le résultat des lois universelles : voilà son grand mot. Aussi se sent-il impuissant à sauver l'àme humaine du découragement ; il ne connaît pour remède au désespoir que le suicide : « Si tu n'as pas la force nécessaire pour supporter ce qui arrive, ne te lâche point; en te détruisant, raccideiit périr i lui-même... Prends la ferme résolution de cesser de vivre, si tu n'avais plus ces vertus, cap la raison, dans ce cas, ne te commande plus de vivre... Si tu t'apeiçois que tu n'es plus le m dtre, sors pour jamais du monde, non pas d ms un ajcès de colère, mais simplement, en homme libre, mode^le, qui aura du moins fait une chose dans sa vie, de la quitter dans ces senti.iients -. » C'est ce qu'il appelle ailleurs l'examen de

^ Pe.i!>ces de Marc-Aurèle: iv, 21, '^ lOid., X, 3, 8, 32.

LE stoïcisme et LA MORALE ÉVANGÉLIQUE. 273

l'opportunité de notre affranchissement \ Comme vous le voyez, le suicide, dans Marc-Aurèle, n'est pas cet acte de délire que le paroxysme de la passion ou la prosti'ation complète des forces physiques et morales peut expliquer, jusqu'à un certain point, sans le rendre moins odieux ; c'est la destruction de soi-même, froide, calme, raisonnée, philosophique, c'est-à-dire l'action la plus criminelle et la plus épouvantable que la raison puisse concevoir. Jugez par ce seul trait si cette théorie des devoirs mérite d'être comparée à la morale évangélique.

C'est donc à bon droit que saint Justin s'efforçait de faire ressortir l'excellence et la supériorité de la doctrine chrétienne, son efficacité pour la transformation des mœurs. L'enseignement de ses deux contemporains, Épictète et Marc-Aurèle, n'avait rien qui pût être mis en parallèle avec une morale appuyée sur un dogme certain et réalisant l'idée de la perfection. Nous l'avons vu. Messieurs, malgré d'incontestables qualités, le stoïcisme des Antonins péchait par la base. Il plaçait ou trop haut ou trop bas l'idéal de la vertu. Il outrait le devoir par l'affectation d'une insensibilité inhumaine et il l'amoindrissait en brisant le lien qui rattache l'homme à la vie. Il éblouissait l'âme par la perspective d'une grandeur chimérique, et il ne savait pas la défendre contre le découragement le plus vulgaire. Tant il y a de profondeur dans ce mot de Pascal : Qui veut faire l'ange fait la bétel En deux mots, le stoïcisme d'Épictète et de Marc-Aurèle ne prenait racine ni en Dieu ni dans l'homme : il ne se rattachait pas plus à la divinité qu'il ne s^appliquait à la nature humaine. La Providence reste pour lui une croyance indécise; la liberté, un objet de doute; l'immortalité, un rêve. Dès lors, ni sanction pour la morale, ni fondement. Il trahit ce qu'il a de faux et d'illusoire jusque dans les vertus qu'il prêche. S'il ne les change pas en vices, il les gâte par les motifs qu'il suggère ou par les

^ Pensées de Marc-Aurèle : m, 1.

174 IMlKMIKUK APOUXilE DK sAIMT JUSTH.

iiiobiloH (jiril mot on joii Son liuriiilitf^ est une modestie de coiiuiiaiide ; sa résit^nulion, un coiira^e de parade ; sa pliiluiilliropie, une vaine sf3ntiiuentalité qui dissimule mal un secret t^t^oïsme. !)<; l/i, son impuissance et sa stérilité. Ut christianisme, au contraire, s'adapte h la nature humaine, en mùme temps qu'il cherche en Dieu le principe, la règle et le motif du devoir. Tout divin qu'il est par son origine et par son caractère, il est profondément humain, parce qu'il est en harmonie avec les besoins et les puissances de notie être. 11 place l'idéal de la perfection dans le sacrilice accompli avec amour : sacrihce des sens à l'esprit, de la raison à la foi, de l'intérêt au devoir, de la passion à la loi, de la volonté propre à l'autorité, du bien-être particulier au bien-être général, de tout notre être à Dieu. Inspiré par l'amour, ce sacrifice est de plus soutenu par l'espoir d'une récompense divine proportionnée au mérite. Sans doute, Messieurs, ce sacrifice que demande la morale évangélique exige également des efforts et coûte à la nature ; mais, comme saint Justin le disait aux Antonins, le Christ n'a point parlé à la manière des philosoplies qui formuleiit des préceptes sans donner la force de les accomplir; sa parole était la vertu même de Dieu : une grâce surnaturelle lui communiquait le pouvoir de changer les cœurs et de les purifier. Aussi, pour répéter le mot de Voltan-e, tandis qu'aucun philosophe n'a jamais influé sur les mœurs de la rue où il demeurait, la morale évangélique a transformé le monde. Ce privilège unique est le signe de sa divinité. C'est pourquoi l'apologétique chrétienne trouvait dans ce triomphe un argument que le préjugé philosophique, joint au préjuge politique, pouvait affaiblir dans l'esprit d'Anlonin et de Marc-Aurèle, mais dont l'événement a vérifié la force.

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