ONZIÈME LEÇON
Rapport de siiuilitude outre la cliristi.iai.sijifi «t certaines iloctrines religieuses ou pliilo-sophiques <ie rauticjuité. — D'où provenait cette ressemblance ? — Concordance des faits de l'histoire profane avec ceux de l'histoire sainte. — Gouinient l'expliquer? — Saint Ju.« tin admet un emprunt direct fait aux livres de Moïse par les philosophes grecs. — Examen de ce sentiment. — Éléments traditionnels dans l'euseiiinement phil»sophique de la Grèce. — Aveux de Platon, d'Aristote, de Gicérou sur ce point. — Ce qu'il y a de vrai et de contei^table dans l'opinion de saint Justin. — L'hypothèse d'une influence directe des livres saints sur la philosophie grecque est admise pour la première fois par l'école juive d'Alexandrie. — Saint J'istin voit dans les fables païennes une altération des faits bibliques. — Elxamen de ce système embrassé par Clément d'Alexandrie, Origène, Eusèbe, et défendu par Huet, Vossius, Bochart, Thomassin. — Conclusion. — Controverse philosophique parallèle à cette discussion historique. — Saint Justin n'est ni rationaliste ni traditionaliste. — 11 fait la part de l'élément rationnel et de l'élément traditionnel dans les connaissances de l'antiquité.
Messieurs,
Nous avons vu, dans notre dernier entretien, comment saint Justin cherche à gagner l'esprit des Grecs en faveui^ de la religion chrétienne, par le ^ propre témoignage de leurs philosophes et de leurs poètes. Pour montrer qu'au milieu des égarements du polythéisme l'idée du vrai Dieu ne s'était jamais complètement perdue, il interroge les principaux écrivains de l'antiquité profane. Homère et Eschyle, Pythagore et Platon, Sophocle et Euripide, Ménandre et Philémon viennent attester l'un après l'autre que le monothéisme avait eu de tout temps des organes et des défenseurs. Concluante par elle-même, cette démonstration empruntait une force
particulière au sentiment de ceux auxquels elle s'adressait ; et, bien qu'en argumentant contre les Grecs, saint Justin, comme plus tard Clément d'Alexandrie et Eusèbe, se soit appuyé sur quelques textes d'une authenticité suspecte, l'ensemble de sa thèse ne souffre point de cette inexactitude de détails. C'est en toute vérité qu'il pouvait soutenir la conformité de certaines maximes de la sagesse antique avec les doctrines chrétiennes.
Mais cette première question une fois élucidée en appelait une deuxième. S'il existait, en effet, des points de contact, des rapports de similitude entre le christianisme et certaines doctrines religieuses ou philosophiques de l'antiquité, d'oii provenait cette ressemblance ? A quelle source fallait-il rapporter ces parcelles de vérités répandues dans le monde ancien ? A la raison humaine ? A la révélation divine? Ou bien à l'une et à l'autre réunies ? Et dans ce dernier cas, quelle part convenâit-il de faire à l'élément rationnel, quelle autre à l'élément traditionnel ? C'est ainsi que ce problème, si agité depuis lors, ce problème toujours ancien et toujours nouveau, se présentait à saint Justin, le premier de tous les écrivains catholiques qui ait essayé de le résoudre par le raisonnement appuyé sur les faits.
Cette priorité dans l'ordre des temps est précisément ce qui double l'attention que méritent les écrits des Pères les plus anciens. Rien n'est plus intéressant, à coup sûr, que de voir comment les questions de philosophie et d'histoire religieuse, qui sont encore l'objet de la controverse actuelle, ont été envisagées et discutées pour la première fois dans le monde. Aussi, Messieurs, nul d'entre vous ne sera étonné d'apprendre que, dans les jugements critiques portés à cette époque sur les faits et les doctrines des âges précédents, il s'est ghssé çà et là quelque appréciation peu sûre ou même erronée. Car, nous ne considérons pas, en ce moment, les Pères de l'Église comme organes de la foi ou de la tradition catholique, mais, ce qui est tout différent, comme défendant la cause du christianisme avec les armes de l'éloquence et de l'érudition. C'est
su i.i:s Livnrs saints !:t i.ks (■jmh^ im.s i-iiiiosoimiks.
le (lo^ré (Je science, de pénétration relative, de sens pliilosophique, d'élévation ou de profondeur morale, de culture liltérairc que nous cherchons h détennincr dans leurs écrits. Or, sur ces divers [joints, chacun d'eux a dû naturellement montrer les (juaiités et les défauts de son esprit, l'étendue et les lacunes do son savoir. Si la foi guide le savant et rempeche de s'égarer dans les f|uestions dogmatiques et morales, elle ne le préserve pas de toute erreur en matière d'érudition ou de criticjuc liistorique. Ne soyons donc pas surpris que plusieurs écrivains de l'Église primitive aient pu accorder trop de confiance à des documents d'une valeur douteuse, ou bien se laisser tromper par des analogies apparentes, par des rapprochements plus subtils que fondés. Lorsqu'on songe que la plupart de ces matières étaient toutes neuves et se présentaient pour la première fois à l'examen de la science, on s'étonne à bon droit qu'avec si peu de loisirs et de ressources matérielles, les Pères de l'Eglise aient pu" embrasser une telle variété de faits et de doctrines avec une sûreté de coup d'œil qui se dément rarement.
Pour nous renfermer dans le point particulier qui nous occupe en ce moment, nous pouvons réduire à ces termes le problème qui s'offrait à saint Justin : existe-t-il entre certaines doctrines des philosophes, des poètes de l'antiquité, et les livres saints, d'une part, entre les faits de l'histoire sainte et ceux de l'histoire profane, de l'autre, une concordance telle qu'il faille conclure à un rapport d'origine ou d'emprunt ? Saint Justin n'hésite pas à résoudre cette question affirmativement dans V Exhortation aux Grecs. Voici sur quels fondements il appuie son opinion :
« S'il est, dit-il, un fait attesté par Diodore de Sicile et par d'autres historiens, c'est qu'Homère et Orphée, Selon, Pythagore et Platon ont voyagé en Egypte pour s'instruire dans la vérité religieuse. Là, ils ont recueilli quelques traditions mosaïques encore vivantes dans le pays et pris connaissance des livres saints dont ils ont profité dans leurs écrits. C'est ainsi qu'ayant appris en Egypte que Dieu avait dit à Moïse :
« Je suis celui qui est, » Platon, frappé de cette belle définition l'a reproduite dans le Timée, en appelant Dieu « Ce qui est ; » bien qu'un peu plus loin, par crainte de l'Aréopage, il ait enseigné la multiplicité des dieux. Ce qui prouve qu'en parlant ainsi Platon avait en vue Moïse, c'est qu'il s'exprime en ces termes touchant l'éternité de Dieu, dans son Traité des Lois : « Dieu est le principe, la fin et le milieu des choses, comme l'enseigne l'antique tradition. » Évidemment, par ce mot « l'antique tradition, » Platon voulait désigner Moïse, plus ancien que tous les philosophes, historiens et poètes de la Grèce. En affirmant dans le Timée que « les principes des choses sont connus de Dieu et des hommes qui lui sont chers, » Platon n'a pu faire allusion qu'à Moïse et aux prophètes dont il avait lu les prédictions. La fable d'Aridée qu'il rapporte dans le dixième livre de la République n'est qu'un altération de la doctrine du jugement dernier qu'il avait trouvée en Egypte dans les écrits des prophètes. Lorsqu'il parle, dans le Ménon, de l'inspiration divine, qui souvent devient le partage des hommes, ne fait-il pas une allusion voilée aux dons communiqués par l'Esprit-Saint aux prophètes ? Les mêmes emprunts se manifestent dans Homère qui montre, par les supplices infligés à Titye, à Sisyphe et à Tantale, qu'il avait appris en Egypte le dogme de la résurrection des corps. La création du monde, telle qu'elle est écrite sur le bouclier d'Achille, est une imitation du récit de la Genèse. Les jardins d'Alcinoûs donsiVOdyssée rappellent le paradis terrestre dépeint par Moïse. La fable des Titans qui veulent escalader le ciel signifie la construction de la tour de Babel; Até, bannie de l'Olympe sans espoir de retour, figure l'ange rebelle précipité au fond de l'abîme. Le char ailé sur lequel Jupiter parcourt les cieux, qu'est-ce sinon un souvenir du passage où le prophète montre le Seigneur s'avançant sur les ailes des chérubins ? C'est ainsi que les philosophes et les poètes grecs ont dû à leurs voyages en Egypte, à la connaissance des écrits de Moïse et des prophètes, plusieurs données religieuses et historiques qu'ils ont
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trans|)oitécs dans Umrs propre» ouvrages en les remuniant à leur gré ^ »
Telle est, Messieurs, la thèse soutenue par saint Justin et, après lui, par plusieurs autres Pères et écrivains ecclésiastiques, Clément d'Alexandrie, Kusèbe, saint Cyrille, saint Augustin, dansle but dedémontrerquelapliilosopliie grec^pie doit aux livres saints quehpies-unes de ses plus belles doctrines, et que les fables du polythéisme sont, pour la plupart, une altération dos faits véritables de l'histoire primitive du genre humain. Reprise à diverses époques, elle a été défendue avec vigueuraudix-septième siècle par Bochart, Huet, évêque d'Avranches, le P. Thomassin, et à une époque plus rapprochée de nous, par Guérin du Rocher, Delort de Lavaur et d'autres écrivains ^ Nous allons Texaminer de près, pour distinguer ce qu'il y a d'incontestable en elle de ce qui ne nous paraît avoir que la valeur d'une simple conjecture.
D'abord, on ne saurait révoquer en doute le fait allégué par saint Justin touchant les pérégrinations des sages de la Grèce en Egypte. Voici le passage de Diodore de Sicile que l'apologiste chrétien invoque à l'appui de son sentiment. « Nous devons dire que les Grecs des temps anciens, les plus vénérés par leur sagesse et leur instruction, visitèrent l'Egypte pour connaître ses mœurs et s'instruire des sciences qu'on y enseignait. En effet, les prêtres égyptiens rapportent, d'après l'autorité de leurs livres sacrés, que l'on vit autrefois arriver dans ce pays Orphée, Musée, Mélampode, Dédale, comme aussi le poète Homère, le Spartiate Lycurgue, Selon l'Athénien, qui furent suivis par Platon le philosophe, Pythagore de Samos, le mathématicien Eudoxe,Démocrited'Abdère et Œnopidas de Chio... Lycurgue, Platon et Selon introduisirent, dans les lois qu'ils rédigèrent, beaucoup de coutumes
» Exhort. aux Grecs, xi\, xix-xxxv.
» Huet: Démonst. évang. — Thomassin: Méthode d'étudier les poètes.— Guérin du Rocher: Histoire véritable des temps fabuleux. —Delort de Lavaur : ConrA)rdance de la Fable avec l'Histoire sainte.
empruntées aux Égyptiens ; Pythagore apprit d'eux pareillement le langage mystérieux, les théorèmes de la géométrie, l'arithmétique et le passage des âmes d'un corps dans un autre, etc.* » Dans son Traité sur Isis et Osiris, Plutarque ne se montre pas moins explicite à cet égard que l'historien d'Agyre : il affirme comme lui que les premiers philosophes de la Grèce étaient allés s'instruire en Egypte des anciennes traditions religieuses. Enfin, Platon lui-même rapporte dans le Timée qu'un prêtre d'Egypte avait dit à Selon, lors de son arrivée dans ce pays : « Selon, Selon, vous autres Grecs, vous n'êtes que des enfants, et il n'y a point de vieillard dans la Grèce. Votre esprit, toujours jeune, ti'a point été nourri des opinions anciennes transmises par la tradition ; vous n'avez pas de science blanchie par le temps. » En présence de ces témoignages, il est impossible de nier que l'Egypte ait été pour les sages de la Grèce un point d'études sérieuses et, par suite, que les traditions religieuses de ce pays aient eu une certaine influence dans le développement de leurs doctrines.
Mais, quelle que soit la certitude de ce fait historique, eston autorisé à conclure de là que les anciens poètes et les philosophes de la Grèce ont puisé directement dans les écrits de Moïse et des prophètes? Je ne le pense pas. Sans nul doute, il serait aussi difficile de prouver l'impossibilité de cet emprunt que sa réalité. Il y avait, selon toute apparence, des Juifs en Egypte à l'époque où Pythagore et Platon vinrent dans ce pays. Le mariage de Salomon avec la fille d'un Pharaon prouve que longtemps avant le cinquième siècle il y avait eu des rapports entre l'Egypte et la Palestine. C'est sur les bords du Nil que beaucoup de Juifs avaient cherché un refuge pour échapper à la violence des rois d'Assyrie ; les prophéties de Jérémie, en particulier, ne permettent pas le doute à cet égards On se donnerait donc une peine inu-
1 Biblloih. hist., 1. I.
2 xLix, 10; L, 7.
S18 II > I.IMlh.s .SAIM.S 1.1 LK.s Ij.lills m S l'IllUlhOPIIKl».
tile en cherchunt ii prouver qu'avant JV?poquc d'Alexandre il n'y avait pas vu f:^y[il(; de Juifs avec lesquels les Grecs pussent comiminifiiicr. ])(; mèrne, absolument parlant, rien n't;inp(;che de croire (ju'avant la version des Septante il y ait eu (piehiue traduction grecque des livies saints, du moins de ceux de Moïse, bien (|ue le contraire soit infiniment plus probable ; car, avant la conquête de l'Asie par Alexandre, la langue gi'ccrjue n'était guère usitée dans les pays soumis à la dojuination persane. Mais enfin, c<*tte traduction eûtelle existé, elle ne prouverait pas positivement qu'Komère et Plaloii aient eu connaissance de l'Écriture sainte : suivant le vieil adage de la logique, de la simple possibilité à la réalité, il n'y a pas de conclusion. Or, non-seulement les preuves de faits manquent complètement, mais de idus tout se réunit pour écarter la probabilité d'un pareil emprunt. Si, avant l'expédition d'Alexandre, il y avait un certain nombre de Juifs disséminés en Kgypte, il n'est pas vraisemblable que Pythagore et Platon se soient adressés à eux pour s'instruire dans les traditions religieuses. En supposant même que ces philosopbes eussent connu la nation juive, ce qui est très douteux, ils ne se seraient pas sentis portés à la consulter, car, de l'aveu de Josèphe, elle a toujours été méprisée par les anciens pour sa pbilosophie'. De leur côté, les Juifs se souciaient très peu de livrer leurs dogmes et leurs écritures à la connaissance de voyageurs inconnus; leur loi, en leur interdisant tout contact religieux avec les étrangers, excluait plutôt qu'elle ne facilitait un commerce de cette nature. Plus tard, sans doute, à l'époque d'Aristobule ou de Philon, de tels scrupules n'auraient plus arrêté les Juifs établis en Egypte ; mais il s'agit en ce moment d'une époque bien antérieure à cette tentative de fusion entre le mosaïsme et l'hellénisme. Ainsi, Messieui-s, même dans l'hypothèse très peu plausible d'une traduction grecque des livres saints faite avant le cinquième siècle, il resterait
* Antiq. Jud. cont. Appion.,\. I, 8.
des invraisemblances de toute espèce qui, en l'absence de preuves contraires, suffisent pour infirmer l'opinion de saint Justin. Le seul fait qui puisse arrêter un instant, c'est l'analogie observée par l'apologiste chrétien entre quelques passages des poètes, des philosophes grecs, et certains endroits parallèles de l'Écriture; mais ce rapport de similitude ne suppose pas une connaissance directe et immédiate des livres saints ; il s'explique tout naturellement par les restes de la révélation primitive conservés chez toutes les nations du vieux monde.
Qu'est-ce donc. Messieurs, qui a pu porter saint Justin et quelques autres Pères à croire que les sages de la Grèce avaient puisé à pleines mains dans les livres de Moïse ? Al quelle source faut-il faire remonter cette opinion ? Ici nous trouvons la môme explication qu'à propos des fragments apocryphes d'Orphée, d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, de Ménaiidre, dont nous avons discuté l'origine dans notre dernière leçon. C'est l'école juive d'Alexandrie qui la première a imaginé ce commerce intime des poètes et des philosophes grecs avec les livres saints. Blessée dans sa vanité nationale de voir que les Grecs affectaient un profond mépris pour la religion mosaïque, elle mit tout en œuvre pour leur démontrer la supériorité de ceux qu'ils appelaient barbares sur leurs propres écrivains. Or, quoi de plus propre à faire éclater cette prééminence, qu'une thèse tendant à prouver que les sages de la Grèce avaient mis à contribution les livres saints auxquels ils étaient redevables de leurs plus belles maximes. Écoutons Aristobule. S'il n'est pas l'inventeur de ce stratagème, c'est chez lui. du moins que nous le trouvons pour la première fois en usage : <■' Il est évident, dit-il, que Platon amis à contribution notre législation : il a étudié avec le plus grand soin chacune des dispositions qu'elle renferme; car, avant Démétrius de Phalère, avant l'empire d'Alexandre et des Perses, d'autres avaient déjà traduit en grec les livres où sont rapportées la sortie d'Egypte des Hébreux, nos concitoyens, la série des miracles opérés
ISO I.E« LIVRKS SAiriTS FT I.KS Pj-HUS DKS I'HII,OSOPH^ s.
en leur faveur, leur euirée dans la terre promûie el l'exprjsition de leur léj^islation tout entière. 11 est donc évi/lent que ce philosophe a lait de nombreux emprunts à nos livres, car ses connaissances étaient vastes comme celles de Pythagore, (jui a transporté dans son corps de doctrines plusieurs dos nôtres.... Il me semble que Pythagore, S^)crate et Platon avaient une j)roronde connaissance de nos livres dont ils avaient bien traduit le sens, quand ils disaient (|u'ils entendaient la voix de Dieu en contemplant la création et la disposition de cet univers, œuvre admirable de la divinité*. » Philon est d'accord avec Aristobule pour signaler les livres saints comme la source commune où puisèrent Pythagore, Socrato, Platon, ainsi que les premiers poètes de la Grèce ; et l'historien Josèphe, en conlirmant l'opinion des deux philosophes juifs, montre assez qu'elle s'él.'iit accréditée parmi ceux de sa nationMelle est l'origine de ce sentiment qui n'a pas laissé de trouver des contradicteurs dans les premiers siècles de TÉglise, entre autres Origène et Lactance. L'école juive d'Alexandrie a été le canal par lequel l'hypothèse d'une influence directe des livres saints sur la philosophie grecque a passé dans les écrits des premiers Pères. C'est ce qui explique pourquoi elle a été accueillie avec plus de faveur par les auteurs chrétiens qui se sont trouvés en rapport avec la capitale de l'Egypte, comme saint Justin et Clément d'Alexandrie.
Est-ce à dire. Messieurs, qu'en repoussant l'idée d'un emprunt direct lait aux livres de Moïse par Platon et les sages de la Grèce, il faille rejeter absolument, comme dénuée de toute espèce de fondement, l'opinion de l'école juive d'Alexandrie et de ceux d'entre les Pères de l'Église qui l'ont suivie sur ce point ? Non, certes. Le sentiment d' Aristobule et de Philon, et, après eux, de saint Justin et
* Eusèbe : Prépar. étang., 1. Xin, c. 12.
' Philon: quod Deus immutab., 32; quis per. Div. hœr., 43; Vila Mosis, II, 4 ; de Jiidic, ii, o; quod omnis probus liber., S. — Josèphe: cont. Appion., I, 22; i, 16.
de Clément d'Alexandrie, n'est que l'exagération d'une thèse véritable au fond, celle qui attribue, en partie, les résultats de la sagesse antique à l'influence des traditions primitives du genre humain, conservées à travers le polythéisme, bien qu'altérées et défigurées. Pour défendre cette proposition, il n'est pas nécessaire de soutenir que les poètes et les philosophes grecs aient eu connaissance des livres saints; il suffît de prouver qu'ils ont profité d'un enseignement traditionnel, qui avait fait arriver Ijusqu'à eux quelques données de la révélation primitive. Or, cela est incontestable. Sans doute, il n'est pas facile de déterminer au juste ce qui, dans Platon par exemple, revient à la tradition et ce qui est le fruit de la réflexion naturelle. Dans l'ordre moral il serait puéril de vouloir tracer de pareilles lignes de démarcation. Ce qui suffit pleinement, c'est de constater, par les aveux des philosophes de l'antiquité, qu'ils sont redevables à l'enseignement traditionnel de la plus saine partie de leurs doctrines. Or, rien n'est plus aisé, pour peu qu'on veuille bien parcourir leurs écrits. S'agit-il de découvrir la vérité religieuse, ce n'est pas tant à la raison naturelle qu'à la tradition qu'ils en appellent : là est, selon eux, la grande source à laquelle il faut puiser la vraie doctrine. Ils sont unanimes à placer dans l'antiquité le critérium de la vérité. « Les (inciens, dit Socrate dans le Philèbe, les anciens, qui valaient mieux que nous et qui étaient plus près des dieux, nous ont transmis cette tradition: que toutes les choses auxquelles on attribue une existence éternelle sont composées d'un et de plusieurs, et réunissent en elles, par leur nature, le fini et l'infini... Faut-il dire^ comme ceux qui nous ont précédés, qu'une intelligence, une sagesse admirable a formé le monde et le gouverne^?» Aristote exprime la même pensée dans sa Métaphysique : « Une tradition venue de r antiquité la plus reculée, et transmise à la postérité sous le voile de la fable, nous apprend que la divinité embrasse
» Philèbe, t. II, p. 304,341, trad. de M. Cousin.
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iilc la naturfi... Si on .sépare (Ju récit le principe lui-même, el qu'on no considère que cotte idôo que toutes les e |n^^mi^^os sont d<i.s dieux, alors on verra que c'est la uw tmdilion vraimrnt divine. Ces croyances sont, pour ain^i (lire, dos dvbris de la sagesse aïili'/ue, conservés jusqu'.i noli'i^ temps ^ » « Crst une tradition tf//n>nne,dilildan6 son livre du Monde, tiaiismise partout des pères aux onfants: que c'est Dieu qui a tout fait et qui conserve tout. » Vous voyez, Messieurs, avec quelle insistance ces grands liommes appuyaient sur renseignement traditionnel, comme offrant le moyen le plus sûr d'arriver à la vraie doctrine. En cela ils se montraient bien plus raisonnables que nos rationalistes modernes, qui attribuent à la raison individuelle le pouvoii* de découvrir la vérité religieuse par ses seules forces. Platon, en particulier, est l'homme de la tradition, tout autant et plus encore que de la raison : rien ne lui est plus familier que des expressions semblables : « comme disent les anciens, comme le rapporte l'antique tradition ^ * C'est dans le témoignage de la tradition qu'il cherche pour le dogme une base inébranlable. « Il faut croire ces choses, dit-il dans le douzième livre des Lois, sur la foi des législateurs et des traditions antiques, à moins qu'on n'ait perdu l'esprit. » « Dieu, dit-il dans le quatrième livre des Lois et dans le Théétète, Dieu, comme l'enseigne Cantique tradition, fait invariablement ce qui est bien... Qu'est-ce qui est agréable à Dieu et conforme à sa volonté ? Une seule chose, selon la parole ancienne et invariable, qui nous apprend qu'il n'y a d'amitié qu'entre les êtres semblables. » « On doit certainement, dit-il dans sa septième épître, toujours croire à l'antique et sacrée tradition, qui nous apprend que Tâme est immortelle et qu'après sa séparation d'avec le corps, un juge inexorable lui inflige les supplices qu'elle a mérités. » Si de Platon nous passons à Gicéron, son grand disciple.
* Métaph., XII, 8, t. II, p. 232, trad. de MM. Pierzon et Zévort.
CO?iCORDA!\CE DE LA FABLE AVEC L'HISTOIRE. 223
nous trouverons dans maint écrit le recours à l'enseignement traditionnel plus fréquent encore et plus explicite, s'il est possible. Pour confirmer la croyance à l'immortalité de rame, dans le premier livre de ses Tusculanes, il invoque le témoignage de l'antiquité, « parce qu'étant plus proche de l'origine et de Dieu même, elle savait mieux ce qui était vrai. » Au sujet de l'existence de Dieu, il suit la même voie dans le troisième livre du traité de Naturel Deorum, où il donne la préférence à l'argument de tradition sur la preuve de raison que le sophisme peut toujours ébranler. Si donc il y a un fait certain, c'est que l'élément traditionnel occupe une grande place dans la philosophie ancienne. C'est par le canal de la tradition que les sages de la Grèce déclaraient eux-mêmes avoir reçu la vérité religieuse. Loin de se l'attribuer en propre comme le fruit de leur intelligence, de vouloir la faire passer pour une découverte de leur génie personnel, ils la rapportaient à une communication primitive de Dieu aux hommes. Voilà pourquoi ils jugeaient des croyances par leur antiquité, les estimant d'autant plus pures qu'elles étaient plus rapprochées de leur source, suivant la belle maxime de Gicéron : « Ce qu'il y a de meilleur, c'est ce qui est le plus ancien et le plus près de Dieu ^ . »
Voilà, Messieurs, le côté vrai, incontestable de la thèse soutenue par saint Justin, à l'exemple des écrivains de l'école juive d'Alexandrie. Au lieu de faire valoir un emprunt direct fait aux livres saints eux-mêmes, ce que rien n'autorise à conclure, il eût fallu se borner à constater l'influence certaine de la révélation primitive, des traditions orales, affaiblies, mais non effacées, sur le développement de la philosophie grecque. Gela posé, il nous reste à examiner une autre face de la question. Si la conformité de certaines maximes de la sagesse antique avec l'Écriture sainte portait
1 Et profecto ita est, ut id habendum sit antiquissimum et Deo proximum quod sit optimum. (De Legib., 1. II, c. 16.)
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Justin il admcttro le sentiment (luo rioiLS venons de discuter, la conconJance des faits de l'Iiistoire profane avec ceux de l'histoire sainte rautorisait-elle à voir dans les uns une imitation ou une contrefaçon des autres ? Tel est le système (jue Tordre des matières nous amène à envisager rapidement.
Le fondement de ce système, c'est la ressemblance qui existe entre les fables du pa^'anisme et les faits bibliques, et rimpossibilitéd'expliquerrorij^ine de celles-là sans lesecours de ceux-ci. Or, cette similitude est-elle assez frappante pour faire supposer un rapport d'origine ou de dérivation ? Je ne crois pas, Messieui's, qu'on puisse alHrmer le contraire, sans méconnaître les lois de l'analogie. Nul doute que la contestation ne soit possible sur des points de détail ; mais pris dans l'ensemble et dans ses traits principaux, le système qui consiste à voir dans quelques mythes du paganisme des faits bibliques altérés et travestis, ce système, dis-je, repose sur une base certaine. Il est évident qu'en se disséminant sur toute l'étendue du globe, les diverses tribus ont dû emporter avec elles le souvenir des faits primitifs de.Tbistoire du genre humain. Avec l'altération progressive des croyances, ces faits eux-mêmes ne tardèrent pas à se modifier dans l'esprit des peuples. Le temps les fit oublier en partie; l'imagination les embellit ou les défigura ; la poésie leur fit perdre peu à peu leur caractère historique, pom* leur prêter une physionomie toute différente ; il en résulta tout autant de récits fabuleux qui s'écartent notablement de l'histoire véritable, mais qui, pai' Tair de parenté qu'ils conservent avec elle, trahissent néanmoins une origine commune.
C'est ainsi, par exemple, que la tradition de Noé et du déluge se retrouve incontestablefiient dans le mythe de Deucalion, bien qu'ensevelie sous un amas de fables. Comme Ta fort bien observé Georges Cuvier dans son Discours sur les révolutions du globe, ces faits primitifs de l'histoire du genre humain se réduisaient peu à peu aux proportion;?
COÎSCORDÀNCE DE LA FABLE AVEC L'HISIOIRE. 225
d'un événement local. Chaque peuple en plaçait le théâtre dans la contrée qu'il habitait : c'est là que, selon lui, les premiers hommes avaient vécu, que le déluge avait eu lieu, que la terre s'était repeuplée à la suite du cataclysme, etc. Vous concevez facilement combien ces traditions, non fixées par l'écriture, ont dû se diversifier, en l'absence de tout monument historique : mais, ce qui oblige précisément à les rapporter à une seule et même source, c'est la ressemblance qu'elles conserventau milieu de leurs différences. Un simple hasard ne saurait produire un résultat aussi frappant : les mythologies de peuples qui ont si peu de rapport entre eux, dont la langue, la religion, les lois n'ont presque rien de commun, ne s'accorderaient pas sur le fond de la narration biblique, si elles n'avaient la vérité pour base. Pour me borner aux fables grecques, comment ne pas voir un souvenir de l'état d'innocence où vivait le premier homme, dans ces descriptions de l'âge d'or si fréquentes chez les poètes de l'antiquité ? Est-il possible de ne pas reconnaître un récit allégorique de la faute originelle et du châtiment qui en est la conséquence, dans la fable de Pandore, la première femme, qui, par une curiosité coupable, déchaîne tous les maux sur Thumanité ; dans le mythe de Prométhée, le premier homme, qui, pour avoir voulu dérober à la divinité son secret, entraîne avec lui tous les hommes dans le malheur ? De même, il est difficile de ne pas rapprocher, avec saint Justin, la tentative des géants de la fable ou des Titans pour escalader le ciel, de l'événement biblique de la tour de Babel ; et le mythe d'Até qui, précipitée du ciel par Jupiter, n'est plus occupée qu'à tendre des pièges aux hommes, de l'histoire des anges rebelles, ennemis du genre humain. Si l'on considère maintenant que les mêmes faits se reproduisent dans la tradition de tous les anciens peuples, des Égyptiens et des Perses, des Indiens et des Scandinaves, des Mexicains et des Péruviens, qui tous s'accordent à reproduire sous des formes différentes le fond de la narration biblique, touchant la création de l'homme, sa déchéance, la
chute des anges rebelles, ia promesse d'un libérateur, le dôiiif^o, on no saurait se refuser k la conclusion qui ressort de ce rapprochement. l'Widcmment le modo d'explication adopté par les Pères de rfiglise est légitime. Il existe entre les faits de l'histoire véritable et les mythes principaux de Tantirpiito profane une concordance qui oblif,'e à voir dans ces derniers une altération manifeste des traditions primitives du genre humain.
Mais,Messieurs,cette concordance de lafable avec l'histoire trouve son écueil dans Tappiication même du principe qui lui sert de base. Si, envisagé dans ses lignes principales, le système que nous discutons ne me paraît sujet à aucune diUiculté sérieuse, il n'offre pas la même clarté dans ses traits secondaires. N'ayant d'autre guide que l'analogie, une étude de détails ouvre nécessairement la voie à des conjectures arbitraires, à des rapprochements plus ingénieux que solides. Ici, la critique des premiers Pères de l'Église et de quelques écrivains plus rapprochés de nous n'a pas toujours su se défendre d'un parti pris de comparaison qui ne rachète point par la finesse des aperçus ce qu'il a de trop systématique. Ainsi, le rapport d'analogie que saint Justin observe entre la description du jardin d'Alcinoiis et celle du paradis terrestre qui se trouve dans la Bible n'est pas tel qu'il faille voir dans l'une l'imitation de l'autre. Il en est de même du rapprochement qu'il établit entre le char ailé que les poètes donnaient à Jupiter, et le char allégorique décrit par Ézéchiel. Une coïncidence de ce genre s'explique d'une manière satisfaisante sans qu'on ait besoin de recourir à l'hypothèse d'un emprunt quelconque. Cette tendance à l'exagération, nous la retrouverons plus forte encore chez quelques écrivains postérieurs à saint Justin, tels que Clément d'Alexandrie, Origène et Eusèbe de Césarée. Mais nul, après eux, n'a plus tourmenté sous ce rapport les faits et les textes que Huet, évêque d'Avranches, dans sa démonstration évangélique. Ases yeux toute la mythologie païenne est un travestissement de la Bible : Pan, Apollon, Priape,
Esculape, Prométhée, Cécrops, Minos, Amphion, Éaque, Rhadamanthe, toute la foule des génies, des demi-dieux ou personnages fabuleux, n'est pas autre chose que Moïse, dont l'histoire, embellie et défigurée, a donné naissance à ces mythes. Pour démontrer sa thèse, le savant évêque d'Avranches se livre à une étude de comparaison aussi ingénieuse qu'habile, mais qui repose le plus souvent sur des conjectures hasardées. Dans sa Concordance de la Fable avec l'Histoire sainte, Delort de Lavaur renchérit encore, s'il est possible, sur Huet, Vossius, Bochart et le P. Thomassin. Chez lui, le système est poussé jusqu'à ses dernières limites. A l'entendre, Saturne et Janus sont des copies de Noé ; les trois fils de Saturne, qui se partagent l'empire du monde, sont l'image des trois fils de Noé qui se distribuent la terre, Sem, Gham et Japhet ; Vulcain est le Tubal-Gaïn de la Bible, qui inventa l'art de fondre et de travailler les métaux ; Minerve qui sort tout armée du cerveau de Jupiter, c'est la sagesse divine que les livres saints font procéder de la bouche du Très-Haut * ; Bacchus et toutes les merveilles que la fable a réunies autour de son nom sont calqués sur Moïse et ses prodiges ; Jason et les Argonautes, c'est la longue suite des aventures héroïques de Moïse et de Josué ; Hercule n'est qu'une copie dont l'original est dans Samson ; la fable d'Orphée et d'Eurydice est une contrefaçon poétique de l'histoire véritable de Loth et de sa femme ; le mythe de Niobé et d'Amphion qui tombent de la plus haute prospérité dans l'abîme du malheur, c'est l'épisode de Job travesti par l'imagination des poètes; ïphigénie sacrifiée par Agamemnon son père, c'est la fille de Jephté offerte en sacrifice par le juge d'Israël ; il n'y a pas jusqu'à Philémon et Baucis qui ne reçoivent les honneurs d'ane descendance biblique, en rappelant quelques traits de la vieillesse d'Abraham et de Sara.
Assurément, je le répète, ce système est fort ingénieux :
^ Ex ore Allissimi. Eccli., xxiv, 5.
f» IRS LIVHKS SAI!1TS M Li:S I^XniTH DES l'Il I LOSOHRS.
et je conçois (jiie son harmonie» ap[)arnnto ait pn faire illusion sur sa vahiur. J<î suis loin do prétendre rjii'il n'y ail ai)sohinient rien de fondé dansées rapproclieinents. Parnïi tontes les fables créées par riin.i^ination des Grecs, il peut s'en trouver (pii aient eu réellement Porip^ine rpje leurassi- ^'neiit Iluet et ceux qui l'ont suivi dans cette voie. Mais pris dans tous ses détails et avec cette rigueur systématiqu'^ qu'on lui prête, ce système d'interprétation ne s'élève pas au-dessus d'une hypothèse savante, mais j^ratuite. Si on voulait appliquer cette méthode à Phisloire comparée des peuples, on la bouleverserait de fond en comble. Chaque lois qu'on observerait des faits analogues, des personnages offrant quelques traits de ressemblance, on serait porté à les identifier, ou du moins à supposer une imitation, un calque. Du reste, une simple remarque suffira pour vous montrer combien peu celte hypothèse est plausible. Certainement on conçoit que les faits primitifs de l'histoire du genre humain soient restés gravés dans la conscience des peuples, et qu'on en retrouve des traces sensibles dans les plus anciennes traditions. Avant de se disséminer sur la surface du globe, les descendants de Noé ont dû emporter avec eux la connaissance de ces faits généraux, dont le souvenir s'est mêlé à leur histoire particulière. De là ces mythes qui recouvient sans les effacer les données primordiales de riiistoire, telles que la félicité originelle des premiers hommes, leur déchéance, la promesse d'une réliabilitation, le châtiment par un déluge universel, la dispersion des races. C'étaient là autant d'événements accomplis avant la séparation des peuples et dont la connaissance formait pour tous un fonds traditionnel qui pouvait s'altérer dans la suite sans se perdre complètement. Mais il n'en est pas de même des faits particuliers au peuple juif, tels que l'histoire de Moïse, de Josué, de Jephté, de Samson : ceux-là se renfermaient dans les limites d'une nationalité et, par conséquent, ne pouvaient servir de thème à des fables imaginées dans une autre partie du monde. La mythologie grecque
était achevée, dans ses linéaments principaux, longtemps avant que l'histoire des Juifs fût connue des autres peuples. C'est la captivité de Babylone qui a mis pour la première fois Israël en contact durable avec le reste des nations; et rien ne prouve qu'avant la version des Septante les livres saints aient été répandus parmi les Grecs. On peut même affirmer, sans crainte de se tromper, que le christianisme seul a vulgarisé les écritures de l'Ancien Testament dont Israël avait été l'unique dépositaire. C'est doné un anachronisme manifeste de faire dériver les fables des Grecs d'une histoire qu'ils ne connaissaient même pas à cette époque. Voilà pourquoi le système de Huet et du P. Thomassin ne supporte pas l'examen sérieux de la critique.
Résumons nos conclusions. Nous avons vu dans quels termes le problème se posait devant saint Justin. Exislet-il entre certaines doctrines des philosophes, des poètes de l'antiquité, et les livres saints, d'une part, entre les faits de l'histoire sainte et ceux de l'histoire profane, de l'autre, une concordance assez grande pour qu'il faille conclure à un rapport d'origine ou d'emprunt ? Marchant sur les traces de l'école juive d'Alexandrie et frayant les voies à Clément et à Eusèbe, le philosophe chrétien n'hésite pas à résoudre affirmativement les deux parties de la question . En même temps qu'il admet un emprunt direct fait aux livres saints par les sages de la Grèce, il voit dans la mythologie païenne une contrefaçon et un travestissement de l'histoire sainte. Sans admettre cette solution dans toute son étendue, nous avons dit à queUes limites il convient de la restreindre pour rester dans le vrai. Tout en repoussant comme douteuse, et même comme improbable, Thypothèse d'un emprunt direct à l'Écriture elle-même par les sages de la Grèce, nous avons démontré, par leurs propres aveux, qu'ils doivent la plus saine partie de leurs doctrines aux traditions orales provenant d'une révélation primitive. Examinant ensuite l'autre face de la question, nous n'avons pu méconnaître, avec l'apologiste chrétien, la concordance partielle de la fable et
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(le l'iiistoire ; mais tout en retrouvant dans les mythes helléniques 1<; souvenir des l'ait» génr^raux de l'histoire primitive du {;enve humain, nous avons dû rejeter un système qui attribue la formalion de la mylholo(,'ie grecque à raltération des faits i)articuliers h Diistoire des Juifs. Telles sont les conclusions auxquelles nous nous arrêtons sur ce point hisloricpie, (pie Tétude de saint Justin nous a [jortés à examiner (|uelques instants. Il ne me reste plus (ju'à vous présenter une courte observation.
J'ai dit, Messieurs, que cette discussion toute historique touche par un côté à une controverse philosophique qui, vieille comme le monde, s'agite avec une nouvelle vivacité depuis plusieurs années. Je veux parler du débat qui porte sur les forces et les limites de la raison livrée à elle seule dans l'acquisition des connaissances religieuses et morales. Là-dessus, deux systèmes contraires peuvent se produire, selon qu'ils placent, l'un, dans la raison, l'autre, dans la révélation, la source unique des vérités nécessaires à l'homme pour arriver à sa fin dernière. Je n'ai pas besoin de vous dire que ces deux systèmes, qu'on est convenu d'appeler le rationalisme et le traditionalisme, sont faux parce qu'ils sont exclusifs l'un et l'autre. L'homme, par cela seul qu'il est un être raisonnable, peut tirer de son propre fonds, par la réflexion naturelle s'appliquant à lui-même et à ce qui l'environne, certaines vérités premières auxquelles il donne son assentiment. C'est ce que saint Paul enseigne de la manière la plus formelle en écrivant dans VÉpitre aux Romains : « Les perfections invisibles de Dieu se manifestent par le spectacle de ses œuvres, » et un peu plus loin : « La loi de Dieu est écrite dans le cœur de toutes les nations. » Mais, si la raison naturelle de Thomme peut s'élever par elle-même, par sa vertu propre et intime, à quelques vérités fondamentales, il n'est pas moins vrai de dire que, par suite de notre déchéance, de l'état d'affaiblissement où se trouvent nos facultés, avec les mille causes d'erreur qui surgissent de nous-mêmes et de tout ce qui nous entoure,
il est extrêmement difficile, pour ne pas dire moralement impossible, de parvenir, sans le secours de la révélation, à un ensemble de connaissances pleinement suffisantes pour notre vie religieuse et morale. En deux mots, l'élément rationnel et l'élément traditionnel, la raison et la révélation se combinent dans une juste proportion pour assurer à Thomme la complète satisfaction de tous ses besoins. Il est tout aussi déraisonnable de faire abstraction, avec Descartes, de l'enseignement traditionnel pour élever sur la raison pure tout rédifice de nos connaissances, que de se renfermer, avec d'autres, dans la parole extérieure, sans lui chercher dans les principes de la raison une base première et certaine. Je ne veux pas m'étendre en ce moment sur une question que nous aurons l'occasion de traiter plus tard avec les développements qu'elle comporte. Je cherche uniquement à prévenir une objection qui pourrait s'élever dans votre esprit à propos de saint Justin. Il faut avouer qu'à s'en tenir à l'Exhortation aux Grecs, on serait tenté de lui prêter sur ce point une opinion trop exclusive. En rapportant à la révélation seule ou à l'enseignement traditionnel la somme de vérités dont le monde ancien était en possession, il semble exclure le travail de la raison naturelle. Mais ne nous hâtons pas de porter notre jugement avant d'avoir parcouru l'ensemble de ses écrits. Nous ne pouvons pas exiger des premiers apologistes, de leurs ouvrages nés du moment et pour les besoins de la circonstance, cette rigueur de méthode et cette plénitude de développements qui supposent plus de loisir et une vie moins agitée. Ce qui paraît peu défini quelque part reçoit ailleurs son explication ou son complément. Ainsi, après avoir donné une large place à l'enseignement traditionnel par l'Exhortation aux Grecs, saint Justin indique dans ses deux apologies les ressources que Ihomme possède dans son intelligence. Là, il montre le Verbe ou la sagesse divine éclairant l'homme par les lumières de la raison naturelle, l'aidant dans ses recherches, secondant ses efforts pour arriver à la connaissance des choses divines.
lui laisniil i'nin\nv\uïiv par cet en»eif;nernenl iritérienr la parole (lu. dehors, et répandant h traversin* inonde anrifn ces semences de vérités (|ue le christianisme devait Unnt germer et lleurir. Doctrine lumineuse et féconde qui jette les plus vives clartés sur l'histoire religieuse de riiumanitéf Nous la trouverons dans l'œuvre capitale de saint Justin, ses deux apolOf,Mes, dont nous commencerons l'étude la pro chaîne fois.