DIX-SEPTIÈME LEÇON
Source de la doctrine da Verbe exposée par i^aint Justin. — Opinions diverses soutenue^l sur ce point par le rationalisme contemporain. — Développement de l'idée du Verbe ou de la Sagesse divine à travers l'Ancien Testament. — La Sagesse dans le Livre de Job. — Dans les Proverbes de Salomon. — Dans l'Ecclésiastique. — Dans le Livre de la Sagesse. — Rapport d'identité entre la Sagesse ou Sophia de l'Ancien Testament et le Verbe ou Logos du Nouveau. — Le Verbe de saint Jean diffère essentiellement du Logos de Platon. — Analyse du Logos de Philon. — Différences essentielles entre le Logos de Philon et le Verbe de saint Jean. — Absurdité de l'hypothèse d'an emprunt quelconque fait par saint Jean à Platon ou à Philon.
Messieurs,
Nous avons cherché à déterminer dans quel sens saint Justin admet les anciens philosophes à la participation du Verbe ou de la raison éternelle. Partant de ce principe que toute vérité est le fruit d'une communication du Verbe, il n'hésite pas à rapporter à ce soleil unique des intelligences tous les rayons de lumière répandus dans le vieux monde par la révélation primitive et par la raison naturelle. Cette appréciation large et équitable de la philosophie païenne ne l'empêche pas de reconnaître qu'elle ne possédait qu'une semence du Verbe ou de la vérité, tandis que l'incarnation a mis le monde chrétien en possession du Verbe lui-même ou de la vérité complète. Si, malgré cette infériorité relative de la condition des Gentils comparée à celle des Juifs ou des chrétiens, saint Justin ne craint pas d'appliquer ce dernier nom à ceux d'entre les philosophes anciens qui ont conformé leur vie à ce qu'ils connaissaient du Verbe, cette
M'jit s(u;iu:k m: i\ nocTRnK m: vkrîik
(|iialitlcation n'a rien de contmiro h l'orthodoxie la plus ri- {(onroiise. Dans le cas d'une i{^noranco invincible de In loi ('vanj;(^lif|iie on peut ôtre chrétien de cmur et d'Ame sans se l'attacher au christianisme par des liens extérieurs. Lu doctrine catholifjiie, n'cx(':lMant pas les païens de la voie du sahit, permet de croire que, s'il s'en est trouvé qui ont chcrclié la vérit<'' de honne foi et accompli leurs devoirs autant qu'il était en eux, ces Gentils ont pu, avec le secours de la fçrûccsullisante pour tous, faire des actes d'un caractère et d'une valeur proportionnés à la fin surnaturelle assignée à l'homme. Les organes les plus accrédités de la tradition catholi(iue confirment ce sentiment fondé sur les principes mêmes de la foi chrétienne.
Maintenant, Messieurs, il est une autre question découlant de la précédente, et que la deuxième apologie de saint Justin nous oblige d'examiner : à quelle source le philosophe chrétien a-t-il puisé la doctrine du Verbe exposée dans ce discours et dans le reste de ses écrits ? Pour quiconque s'est donné la peine de lire la première page de l'Évangile de saint Jean, il semble que la réponse soit clairement indiquée. Mais il y a des critiques qui ont horreur, à ce qu'il paraît, des solutions simples et faciles : ce qui s'offre tout d'abord à l'esprit est précisément ce qu'ils admettent en dernier lieu. Le rationalisme s'est donc efforcé de chercher à la doctrine de saint Justin des sources en dehors de l'Ancien et du Nouveau Testament. Parmi les écrivains modernes qui ont traité cette question d'une manière plus spéciale, les uns, tels que Gruner, Priestley et l'auteur français d'une « Histoire de l'école d'Alexandrie, » ont voulu voir dans le Logos de saint Justin un emprunt fait à Philon; d'autres, comme Starck, Bretschneider, Onymus, Hahn, du platonisme pur. soit pour le fond et dans l'ensemble, soit pour la forme et dans les détails : plusieurs entin, à la suite d'Oelrichs, de Martini et d'Ackermann, du néo-platonisme. C'est ce qui nous force à reprendre la question de plus haut, pour montrer que le Logos de saint Justin ne diffère aucunement du Logos de saint Jean et que le Logos
de saint Jean n'est ni celui de Philon ni celui de Platon, mais la Sagesse de l'AncienTestament qui apparaît dans le Nouveau avec le caractère d'une personne divine et se manifeste comme telle dans le fait de l'incarnation et de la rédemption du genre humaine
C'est un fait reconnu par tous les théologiens, que le dogme de la Trinité n'est pas clairement formulé dans les Écritures de l'Ancien Testament : insinué en certains endroits de la Bible, supposé dans la plupart des prophéties messianiques, connu peut-être dans une certaine mesure par quelques âmes privilégiées, il appartient, dans sa forme nette et précise, à la révélation évangélique. Ce qui domine dans l'Ancien Testament, c'est l'idée de l'unité de Dieu en opposition aux religions polythéistes : Moïse et les prophètes ne cessent d'inculquer à Israël ce dogme fondamental, et d'écarter de son esprit tout ce qui pourrait l'en détourner. Quant à la distinction des trois personnes en Dieu, la connaissance claire et explicite en était réservée à l'époque où l'incarnation du Verbe la rendait nécessaire. De cette manière. Dieu faisait pour le genre humain ce que l'éducation fait pour chaque homme, en l'initiant par degrés à la vérité ; et la révélation divine, se graduant selon l'état et les besoins de l'humanité, suivait cette grande loi du développement qui est celle de la nature et de l'esprit.
Toutefois, d'après ce que je disais tout à l'heure, si le dogme de la Trinité n'est pas formellement eïiseigné dans l'Ancien
1 Grimer: Instit. theol. dogmat., p. 91, 113. — Priestley: Geschichte der. Verfalschungen des ChristenUiums (trad. de l'anglais), Berlin, 1785, I, p. 11, 32.— Vacherot: Hist. de l'école d'Alex., 1. 1, liv. II, p. 230 et ss.
— Starck: Versuch einer Geschichte des Arianismus, i, p. 57, 66, 112 et ss.
— Bretschneider : Prohahilia de Evang. et Epistol. Joannis, p. 84, 191
— Onymus : Justini de pvœcipuis rel. Christ, dorjmatihus sententiœ, p. 17, 20 et ss. — Hahu : de Platonismo iheol. veterum doctor. corrupiore, p. 24, 26 et ss. — Oelrichs : de Patrum sœculi secundi sentent., p. 69 et ss. — Martini: Versuch einer jJ^^agmaiischen Geschichte des Dogma der Gottheit Christi, I, p. 111, 115 et ss. — Ackermann: Das Christliche in Plato, p. 297.
nk2 soijirr m i \ nocrfini: ni vkkuk
Teslamont, il y est comme dessi nr'î k l'avance dans ses lignes {principales. La loi mosaïque est& la loiévan^^'élique ce que le demi-jour est au jour complet: avatit que le soleil se montre ^i riioiizon, les objets n'ollrrrit [)as à la vue de formes pr.eises ni bien arrêtées : cène sont ni les ténèbres de la nuit, ni les clartés du plein midi, mais des lueurs vacillantes qui ne permettent souvent à l'œil (pi'une percejjtion vaj^ie et confuse. Il tant se résigner ù ne rien comprendre au rapport des deux Testaments, ou bien voir dans l'un une préparation à lautre, un acheminement progressif, une économie moins parfaite où toutes les réalités futures existent à l'état de germe ou d'ébauche. Il n'y a pas un dogme, pas un sacrement de la loi nouvelle, que la loi ancienne ne fasse pressentir en quelque sorte et deviner à moitié. Cette corrélation étroite entre les deux alliances, que les Pères de l'Église ont suivie dans ^es moindres détails, fait ressortir tout ce qu'il y a dans les œuvres divines d'harmonique et de bien ordonné. Ainsi, pour m'en tenir au sujet qui nous occupe, la divinité du Rédempteur à venir proclamée par les prophètes laissait entrevoir le mystère de la vie intime de Dieu révélé dans l'Évangile. Ce qui se trouve énoncé dans les livres prophétiques reçoit une nouvelle lumière des livres sapientiaux : c'est dans cette partie plus proprement philosophique de l'Écriture sainte que nous pourrons suivre le développement de l'idée du Verbe ou de la Sagesse divine à travers l'Ancien Testament.
Dans le Livre de Job, la Sagesse apparaît comme un attribut essentiel de Dieu, auquel l'homme peut participer dans la mesure qui lui est propre, lorsqu'il plait à Dieu de la lui communiquer. Après avoir célébré les merveilles de la science de l'homme dans un langage tout frémissant de poésie lyrique, l'écrivam sacré s'interrompt pour dire : « Mais où trouver la Sagesse ? Où est le lieu de l'intelligence ? L'homme ignore son prix ; elle n'habite pas la terre des vivants. L'abîme dit : elle n'est pas en moi ; et la mer : elle n'est pas avec moi. On ne l'achète pas au poids de l'or le plus pur, on n'échange pas l'argent contre elle. L'or d'Ophir n'en égale pas le prix ; elle
surpasse l'onyx et le saphir. Le cristal, l'émeraude ne sont rien auprès d'elle, ni les ornements les plus beaux ; le corail et le béryl s'effacent en sa présence ; elle l'emporte sur les perles de la mer. On ne la compare pas à la topaze d'Ethiopie ; on ne l'échange pas pour les tissus les plus précieux. D'où vient donc la Sagesse et où est le séjour de l'inteUigence ? Elle est cachée aux yeux des vivants, elle est inconnue aux oiseaux de l'air. La perdition et la mort ont dit : nous en avons entendu parler. Dieu connaît sa voix, seul il sait où elle habite. Car il voit jusqu'aux extrémités de la terre et il contemple tout ce qui est sous le ciel. Quand il pesait la force des vents et qu'il mesurait les crues de l'abîme ; quand il donnait des lois à la pluie et qu'il marquait leur route à la foudre et aux tempêtes ; alors, il vit la sagesse et il la manifesta ; il la prépara et il la rechercha ; et il a dit à l'homme : craindre le Seigneur, voilà la sagesse ; se détourner du mal, voilà l'intelligence *. »
Ainsi, d'après le Livre de Job, la Sagesse ne se trouve pas sur la terre, elle réside en Dieu ; c'est là qu'est son lieu. Dieu seul la connaît, parce qu'elle est en lui. C'est en la contemplant qu'il a organisé le monde, et l'ordre admirable qui règne dans l'univers n'est que la manifestation de cette Sagesse cachée en lui-même. L'homme y participe quand il se détourne du mal pour craindre le Seigneur et accomplir ses préceptes. L'auteur inspiré distingue nettement la Sagesse incréée qui est l'attribut de Dieu, et la sagesse qui peut devenir le don de l'homme. Mais, bien que la Sagesse incréée apparaisse en cet endroit comme le principe de l'ordre dans l'univers et de la moraUté dans l'homme, il y a loin assurément de ce qui pourrait n'être à la rigueur qu'un attribut divin à une personne divine telle que le Verbe ou Logos de saint Jean.
Les Proverbes de Salomon sont plus explicites sur ce point que le Livre de Job. Ici, la distinction purement logique de
1 Livre de Job, xxviii, 12-28.
344 soiRCK ni-: i.A mcMWHK ni: vkrbe
I)i(Mi (ît (le la Sngesse son allribiit essentiel rlcvient, non pas une séparjilioii, mais une distinction réelle où Tidée de la pcrsoiinalilé se fait jour k travers le voile du lan^'Ofçe poétique. Après avoir décrit les effets de la Sagesse divine, le pliilosoplie inspiré remonte h sa source :
a Le Seigneur m'n possédée au commencement de ses voies ; avant ses (puvres, j'étais. J'ai été constituée dès l'éternité, lotigtemps avant rpic la terre fut. Les abîmes n'étaient pas et j'étais en^^endréo; les sources étaient sans eau. Les montajj^nes n'étaient pas encore affermies, j'étais engendrée avant les collines. Le Seif^neur n'avait pas fait la terre et les neuves, ainsi que les fondements du globe. Lorsqu'il disposait les cieux, j'étais là; lorsqu'il entourait l'abîme d'une digue ; lorsqu'il suspendait les nuées et qu'il fermait les sources de l'abîme ; lorsqu'il donnait à la mer des limites que les eaux ne dépasseront point; lorsqu'il posait les fondements de la terre, j'étais avec lui, ordonnant toutes choses ; je formais tous les jours ses délices, me jouant sans cesse devant lui, me jouant dans l'univers : et mon bonheur est d'habiter avec les enfants des hommes. Maintenant donc, mes enfants, écoutoz-moi ^ »
En parcourant cette description de la Sagesse, on se demande si l'auteur des Proverbes aurait pu parler de la sorte d'un simple attribut de Dieu. Sans doute, l'imagination orientale se plaît à dramatiser les vérités métaphysiques ou morales : pour exprimer la doctrine d'une manière plus frappante, elle aime à mettre en scène les idées qu'elle veut rendre, à leur prêter un corps, une Tigure. Mais, en examinant de près ce morceau, on admettra difficilement qu'il ne s'agit ici que d'une pure prosopopée. D'où vient, en effet, cette persistance des UsTes saints à choisir parmi les attributs de Dieu la sagesse pour lui prêter le caractère de la personnalité ? Évidemment, à s'en tenir à la lettre même du texte, il est question en cet endroit d'une génération divine:
1 Proverb., c. vin, 22-32.
DANS SAIiNT JUSTIN. Sio
or, qui dit génération distingue nécessairement celui qui engendre de celui qui est engendré. La Sagesse est engendrée par Dieu de toute éternité ; tout en restant unie à lui, elle a une subsistance propre ; elle agit, elle opère par ellemême. Elle fait les délices de celui qui l'engendre ; elle est l'objet de sa complaisance ; c'est par elle qu'il dispose toutes choses ; elle est sa conseillère, la règle de sa puissance. Le mot Père et le mot Fils ne sont pas prononcés comme plus tard dans la révélation évangélique, je le veux bien ; mais le fait de la génération divine implique de soi cette- relation mystérieuse. Quand saint Jeon dira que « toutes choses ont été faites par le Verbe, » il ne fera, comme l'observe Bossuet, qu'employer une formule plus précise pour déterminer le rôle de la Sagesse dans la création du monde ; et lorsque saint Justin rappellera ce passage des Proverbes pour appuyer la théorie chrétienne du Logos sur l'Ancien Testament, il ne fera pas violence aux paroles de Salomon\ Par là, je n'entends pas dire que l'idée de la personnalité du Yerbe soit rendue dans ce fragment avec tant de netteté qu'il n'y ait pas moyen de s'y méprendre ; mais, si elle n'y est pas formellement exprimée, elle y est du moins clairement insinuée. A mesure que nous approchons de l'époque oii le Verbe devait se manifester par l'incarnation sous une forme visible, l'idée de la Sagesse, comme personnalité divine, se détache et rayonne à travers l'Écriture sainte avec plus de clarté. Les ténèbres s'enfuient et le jour se fait par degrés jusqu'au moment où le soleil lui-même va se lever sur l'horizon. Insinuée faiblement dans le Livre de Job, avec plus de force dans les Proverbes de Salomon, la distinction réelle de la Sagesse engendrée d'avec Celui qui l'engendre est mieux accusée dans l'Ecclésiastique et dans le Livre de la Sagesse, composés dans le quatrième et dans le deuxième siècle avant Jésus-Christ. Voici les paroles que le premier de ces deux documents de la révélation biblique prête à la Sagesse :
* Dial. avec Tryphon, 61^ 62.
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« Je suis sortie de In bouclie du irès-liaiil, jr; suis riôc avant toute cn^aturc. C'est moi qui fais naître dans le ciel une lumière toujours brillauie et qui ai couvert toute la terre comme d'un nuage. J'ai liahité dans les lieux tn'-s liants, mon trône est dans une colonne de nu(*e. Seule j'ai parcouru le cercle des cicux, j'ai pénétré dans les profondeurs des abîmes ; j'ai nian'hé sur les flots de la mer. Je me suis assise dans tous les lieux de la terre et parmi tous les peuples : j'ai eu l'empire sur toutes les nations. J'ai foulé aux pieds, par ma puissance, les cœurs de tous les hommes, grands et petits ; et en toutes ces choses j'ai .cherché un lieu de repos et je demeurerai dans l'héritage du Seigneur. Alors le créateur de l'univers a ordonné et il m'a dit : Celui qui m'a créée a reposé dans mon tabernacle et il m'a dit : Habitez dans Jacob, placez votre héritage dans Israël, au milieu de mes élus. J"ai été créée dès le commencement et avant tous les siècles ; je ne cesserai d'être dans la suite des âges et j'ai exercé devant lui mon ministère dans la maison sainte. Et j'ai été affermie dans Sion, je me suis reposée dans la cité sainte et ma puissance est dans Jérusalem, etc. ^ »
Ne vous arrêtez pas. Messieurs, à cette confusion apparente de la sagesse incréée qui réside en Dieu avec la sagesse qui peut devenir le partage de l'homme. C'est le propre du style prophétique de passer rapidement du présent au futur, du temps à l'éternité, des choses divines aux choses humaines, sans marquer la transition. Mais la distinction est facile, lorsqu'on dégage cette haute théologie du voile poétique qui l'enveloppe. En lisant attentivement ce passage, on y découvre sans peine la génération éternelle de la Sagesse, et sa communication temporelle aux hommes. La sagesse, dit le fils de Sirach, procède de la bouche du Très-Haut avant toute créature ; elle est donc son Verbe, sa parole éternelle. Vous voyez qu'il suffira d'une formule plus précise pour donner à
^ Ecclésiastique, c. xxiv, 5-15.
l'idée du Logos la netteté qu'elle trouve dans l'Évangile de saint Jean. De plus, continue l'écrivain sacré, cette Sagesse qui procède de la bouche du Très-Haut, qui est née avant toute créature, s'est répandue sur toute l'humanité qu'elle éclaire de ses rayons ; elle s'est manifestée de préférence à Israël, elle a fixé son siège au milieu de la théocratie juive. De là cette idée si familière aux Pères de TÉglise, que les théophanies de l'Ancien Testament doivent être rapportées au Verbe qui préludait à son incarnation par ses manifestations anticipées. Enfin le Livre de la Sagesse marque le dernier terme de ce développement de l'idée du Logos à travers la Bible :
« La Sagesse, qui atout fait, m'a enseigné. En elle est l'esprit d'intelligence, saint, un, varié, subtil, disert, prompt, incorruptible, sûr, doux, aimant le bien, pénétrant, invincible, bienfaisant, ami des hommes, stable, calme, doué de toute vertu, prévoyant toutes choses, scrutant tous les esprits, intelligible, vif et pur. Car la Sagesse est plus prompte que les mouvements les plus rapides et elle atteint partout à cause de sa pureté. Elle est une vapeur de la vertu de Dieu, elle est une émanation pure de la clarté du Tout-Puissant ; rien de souillé ne l'atteint. Elle est la splendeur de la lumière éternelle, le miroir sans tache de la majesté de Dieu et l'image de sa bonté. Quoique unique, elle peut tout ; immuable en soi, elle renouvelle toutes choses ; elle se répand parmi les nations dans les âmes saintes et elle fait les amis de Dieu et les prophètes, etc. * »
Je ne crois pas. Messieurs, abuser du texte en y voyant la distinction de Dieu et de la Sagesse qui réside en lui portée à un degré que le caractère de la personnalité peut seul expliquer d'une manière satisfaisante. A moins de réduire ces propositions à de simples jeux de mots, on ne saurait nier qu'il existe une distinction entre la lumière éternelle et ce qui en est la splendeur, entre la majesté de Dieu et le miroir
^ Livre de la Sagesse, c. vu, 21-27.
8M SOUHCK I)i. LA DOl.lIllM. Dt VKRRF
sans tache (jui la reflète, entre lu bonté de Dieu et son iirin^'e. Tuiit(în |)ro(;(''(laiit de Dieu et san «arer de lui, la Sagr*--f*
a|)|)aralt ici coinine une indiM'Juiiih; subsistant, a^ssarit. opérant par elle-même. Kt lors(pj'on sonj^e (\\ni saint Paul af»pliquecesnicnies expressions au lilsde Dieu, il est dillicil<' (le ne pas admettre que le développement de l'idée du Verbe il travers l'Ancien Testament atteint son ai>o^'ée dans ce passajj^e du livre de la Sagesse *.
De tout ce que nous venons de voir, Messieurs, il est permis de conclure que les éléments de l'idée du Logos se trouvent dans l'Ancien Testament, bien qu'envelo|)pés d'un voile qui se déchirera plus tard ; son éternité, sa génération divine, sa subsistance individuelle ou sa personnalité. Cela posé, pour donner à cette grande doctrine sa formule nette et précise, pour la faire briller dans tout son éclat, il sulTira (juc le Verbe lui-même se manifeste sous une apparence sensible, qu'il s'incarne, et qu'ainsi, se montrant à découvert aux yeux des hommes, il révèle, par autant d'opérations qui lui sont propres, sa distinction réelle d'avec le Père ou sa personnalité. Alors tous ces textes de la Bible restés, pour ainsi dire, dans un demi-jour, s'illumineront à la clarté de la révélation chrétienne ; ces germes de vérité déposés au sein du peuple juif s'épanouiront dans leur fécondité latente auparavant ; l'apparition du Verbe dans sa chair, sa parole, son sacrifice dissiperont les obscurités , combleront les lacunes d'un enseignement imparfait ; et le plus sublime des disciples du Christ, inspiré par lEsprit-Saint, écrira en tête de son Évangile cette préface qui achève et couronne toutes les révélations divines touchant le Verbe et la vie intime de Dieu :
« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par lui et rien de ce qui a
» Ép. aux Coloss., I. 15 et ss. ; 2^ Ép. aux Corintli., iv, 4; Ép. aux Héb., i, 3.
été fait n'a été fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes. Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise. Un homme fut envoyé de Dieu, et son nom était Jean. Il vint pour rendre témoignage à la lumière atln que tous les hommes crussent par lui. Il n'était pas la lumière, mais il était venu pour rendre témoignage à celui qui était la lumière. Celui-là était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne Ta pas connu. Il est venu chez lui, et les siens ne l'ont pas reçu. Mais il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu à tous ceux qui l'ont reçu, à ceux qui croient en son nom, qui ne sont pas nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu même. Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, comme la gloire que reçoit de son Père le Fils unique plein de grâce et de vérité \ »
Voilà, Messieurs, la Sagesse ou Sophia de l'Ancien Testament identique au Verbe ou Logos du Nouveau. Ce qu'insinuaient clairement les Proverbes, l'Ecclésiastique et le Livre de la Sagesse, saint Jean l'exprime formellement. Il place le Verbe au commencement dans le sein de Dieu, comme les Proverbes placent la Sagesse avec Dieu avant tous les siècles. Les Proverbes avaient énoncé la génération éternelle de la Sagesse sans se servir des mots Père et Fils : saint Jean emploie ces deux termes pour préciser la relation de celui qui engendre avec celui qui est engendré. L'Ecclésiastique avait montré la Sagesse procédant de la bouche du Très-Haut ; il avait même choisi le mot Verbe ou parole pour exprimer le terme de cette procession '^ : saint Jean fait usage du mérne mot dont il détermine la signification. L'apôtre affirme que toutes choses ont été créées par le Verbe, qu'il est la source de tout ce qu'il y a de vie et de
1 Év. selon s. Jean, i, 1-14.
2 Ecclésiastiq., i, 5.
180 souncR DK i.\ rKicrnnK dl* yrrik
liKiiièrn dans les créatures, absolument dans le sens des livres sa|)ientiaux. Knilii, témoin autorisé de ce qu'il a vu, entendu, touché «le sa main, il ajoute un dernier trait, l'incuniation du Verbe. ï)e cette manière, la doctrine du Logos se trouve formulée avec une pleine rigueur et achevé^ dans toutes ses parties. Ce rapport d'identité entre la Sagesse de TAncien Testament et \o Logos du iNouveau, .saint Justin, saint Atiianasc, saint Cyrille de Jérusalem, saint fwégoire de Nazianze, saint Ambroise et saint Augustin l'ont constaté comme nous venons de le faire \
Maintenant, Messieurs, je demanderai à tout homme tant soit peu versé dans ces matières ce que Philon et Platon ont à voir ou à faire dans cette doctrine. Même dans l'hypothèse rationaliste, excluant l'inspiration de saint Jean, l'explication la plus simple et la plus rationnelle serait encore celle qui chercherait la source de sa théorie du Logos dans les livres répandus parmi les Juifs, plutôt que dans des traités de philosophie dont il n'est pas prouvé que Tapôtre ait eu connaissance. Certes, le Logos occupe une certaine place dans le platonisme et dans le philonisme ; mais, sans faire valoir qu'on ne saurait découvrir aucune trace de filiation historique, il est facile de montrer que le Verbe de saint Jean diffère essentiellement du Logos de Platon et de celui de Philon.
Et d'abord, pour ce qui regarde Platon, c'est par inadvertance seulement qu'on pourrait lui attribuer une influence quelconque sur saint Jean et sur les auteurs du Nouveau Testament. Je ne veux pas nier qu'on ne puisse absolument découvrir dans Platon une sorte de triade, bien qu'on ne se soit jamais accordé sur les trois termes qui la composent. Estce Dieu, rintelligence et l'âme du monde *? ou bien Dieu, la matière et les idées ? Il faudrait être doué d'une perspicacité bien grande pour trouver dans cet idéalisme indécis et
^- Just. : Dial. avec Tryphon, 61, 62. — Athan. : orat. m conira Arianos. — Grég. Je Nazianze: orat. iv de Theol. — S. Ambroiàe: Ub. de Incarn , X. — S. August. :\. Y de Trinitate, c. 12, etc., etc.
flottant quelque chose qui ressemble, de près ou de loin, à la Trinité chrétienne. Sans doute, ce philosophe parle en maint endroit du monde intelligible, du Verbe, de l'entendement divin; mais pas une syllabe n'indique qu'il ait soupçonné dans le sein de Dieu une génération éternelle ou une distinction de personnes. S'il mentionne dans le Timée un Dieu unique, immortel, parfait, bienheureux, engendré par le Dieu suprême, ses propres expressions montrent clairement que ce Dieu n'est autre, dans sa pensée, que le monde lui-même ou l'univers \ Du reste, je dois dire qu'il n'y a plus qu'une voix dans la critique moderne pour rejeter comme inutile et désespérée la tentative d'attribuer à Platon une part, si minime qu'elle soit, dans la doctrine du Verbe exposée par saint Jean. Les écrivains allemands, même les plus connus pour leur audace en pareille matière, n'ont rien négligé pour ruiner cette hypothèse dont l'absurdité saute aux yeux. Qu'il me suffise de vous citer un témoignage non suspect, celui d'un auteur français qui, dans son Histoire de l'école d'Alexandrie, est loin de se placer sur le même terrain que nous. Je n'ai pas besoin de vous faire observer que, même en rendant justice à la vérité, il conserve une couleur rationaliste facile à distinguer :
« Ce qui est parfaitement certain, c'est qu'il n'apparaît encore aucune trace de la philosophie grecque dans le christianisme primitif. Il n'y a aucune raison historique de croire que saint Jean, le grand métaphysicien de la doctrine, ait connu Platon ou même les livres postérieurs de la philosophie platonicienne. Il est d'ailleurs tout à fait inutile de le supposer ; car la doctrine du Verbe proprement dit, qu'il ne faut pas confondre avec le Xoyoç Moq de Platon, est étrangère à la philosophie grecque et propre à l'Orient. C'est dans les livres saints et particulièrement dans les livres de
1 Timée, vu, p. 19, 106. — M. Vacherot: Histoire de l'école d'Alexandrie, I, 26. — Oelrichs: Doctrina Platonis de Deo, etc., 1788, p. 12 et ss. — Baur: Das Christliche des Platonismus, p. 61, 67^ 76, etc. — Staudenmaier: Philosophie des Christenthums, i, 391, Giessen, 1840.
|{i Sagossc et do rEccîlf^siastiqiio cjne suint Jean Ta pui.>«*e, h moins (Jo Pnvoir «Miipnintr'C h Pliilon «jui la tenait cerlaiment de la trarlilion. Mais il est douteux (|ue saint Jean, «jui n'ajainuis visité Ahix.'indrie, ait connu l«,'s livresdu philosophe juif. Kn toute jiypothèse, il est évident que la doctrine primitive du christianisme découle tout enti^^re des sources orientales, et qu'avant la philosophie des Pères de rÉj;li.se ^^recque, elle ne s'était inspirée, ni directement, ni indirectement, des idées de la Oréce *. »
En disant (jue la doctrine du Verhe est propre à l'Orient, (lue la doctrine primitive du christianisme découle des sources orientales, l'auteur que je viens «de citer serait Ion embarrassé de signaler le moindre vestige de cette doctrine en dehors des livres de l'Ancien Testament; mais, ces laçons de parler qui étendent à tout l'Orient ce qui n'a été que le i)artage du peuple juif sont fort commodes parce (jue, ne précisant rien, elles permettent de tout penser. On voit bien que, tout en renonçant à Platon, il aimerait à se reporter vers Philon, n'était l'embarras des dates. Il faudrait en effet, pour être en droit de supposer un emprunt quelconque, établir que saint Jean a pu connaître les ouvrages (le Philon à peine composés en Egypte, qu'il les a connus réellement et que, les ayant connus, il en a profité : toutes choses qu'on peut défier la critique la plus osée d'appuyer sur le fondement le plus léger. Mais, si la chronologie coupe court à toute supposition de ce genre, la comparaison des doctrines suffit pour prouver que le Verbe de Philon ne ressemble pas plus à celui de saint Jean que le Verbe de Platon. Un écrivain moderne a dit avec beaucoup de raison :
* M. Vacherot : Histoire de Vécole d'Alexandrie, p. 200 et 201. — Baur: Das Christliche des Platonismns, p. 58, 02. — Tennemann : Ueber den gottlichen Verstand ans der platonischen Philosophie, i, 34 et ss. — Tielemann: Geist der speculativen Philosophie, ii, 118 et ss. — Buhle, Geschichte der Philosophie, n, 172. — Martini; Versuch einer pragmatischen Geschichte, p. 112. — Tzschiraer: Faïl des Heidenthums, i, 399. — Ackermann : Das Christliche in Plato, p. 44, 297. — Oelricbs : Doctrina Plaionis de Deo, p. 8 et <s. — Séiuisch : Justin der Martyrer, ir, 301.
« En histoire comme en philosophie, rien n'est plus opposé aux intérêts de la vérité que de s'emparer d'analogies superlicielles pour identifier des principes contraires ^ » Ce qui trompe tout particulièrement dans la comparaison des doctrines, ce sont les analogies verbales. Sans doute, le mot Logos se trouve dans Philon ; mais il s'agit de savoir dans quel sens le philosophe juif l'a entendu. Le mot Dieu est employé par Homère comme par l'Évangile : qui oserait dire que la même idée répond précisément à cette expression de part et d'autre ? On ne saurait nier, tout d'abord, que Philon ne se soit trouvé, par rapport à la doctrine du Verbe, dans une condition plus favorable que Platon. Ayant sous les yeux les livres saints qu'il avait étudiés avec soin, le Juif alexandrin pouvait appliquer aux données de la révélation son coup d'œil philosophique d'une pénétration incontestable ; et, par le fait, ce fut à une pareille tentative qu'il consacra sa vie : il essaya de construire ce que nous appellerions aujourd'hui une philosophie du dogme, en s'appuyant sur les principes de la révélation biblique. Mais un travail de cette nature ne pouvait avoir chance de succès qu'en restant hdèle à la tradition, en suivant les lignes tracées par l'orthodoxie la plus rigoureuse. Au lieu de marcher à l'aide de ce fil conducteur, Philon prit une voie toute contraire. Cédant à cette préoccupation fatale de vouloir concilier en tout point l'hellénisme avec le mosaïsme, il tenta une fusion impossible qui, par suite, devint une véritable confusion, un amalgame d'éléments hétérogènes. Décidé d'avance à rejeter tout simplement ou à interpréter au gré de son système tout ce qui, dans l'Écriture sainte, ne s'accorderait pas avec Platon, il sacrifia la religion de ses pères à la philosophie grecque. C'est ainsi que, tout en acceptant de la tradition l'idée de Dieu qu'elle lui fournissait, il l'altéra en y mêlant la théorie platonicienne de l'éternité de la matière. Dès lors, le Dieu créateur de la Bible ne fut
* M. Jales Simon: Histoire de l'école d' Alexandrie^ i, 341.
8R4 sorncF DR LA nocTRHK nr vfubk
plus pour lui, rotnmo pour Platon, <pi'un simple organisaUMir de Im mnti^nv Kncoro n*osa-t-il plus lo placer en rappoi ^^ din'(Uavoc le mondo : onvisaf^oant la mali^îre comme lesii'ge (lu mal, il se vit oblifçc^ d'imajijiner entre elle et Dieu un <^tre intcrmc^dlairc qui pût servir d'orj^ane ou d'instrument dans la formation des choses, (let être intermr'îdiaire, qui deviendra le Démiurf^c dos f^^nosliques, cet (Hre qui occupe le milieu entre Dieu et l'homme, inférieur h l'un et supérieur à l'autre, c'est le Logos. De là une première diflérence essentielle avec le Verbe de la Trinité chrétienne qui est Dieu dans le môme sens que le Père. Mais, si le Logos perd dans Philon le caractère de l'absolu, s'il devient un deuxième dieu inférieur au Dieu suprême, il ne conserve pas non plus fidèlement le caractère de la personnalité : c'est ce qui le sépare de nouveau du Verbe de saint Jean.
Pour s'expliquer ces fluctuations dans la doctrine de Philon, il faut savoir y distinguer deux courants d'idées qui se contrarient sans cesse : le courant de la tradition mosaïque et celui de la philosophie grecque. Aussi longtemps que le contemporain des apôtres ne s'écarte pas de la lettre ou de l'esprit des livres saints, le Verbe conserve, dans ses écrits, ce caractère d'une individualité subsistant par ellemême que les Proverbes, l'Ecclésiastique et le Livre de la Sagesse insinuent clairement. C'est ainsi qu'il appelle le Verbe le premier-né, le fils aîné de Dieu, le grand prêtre, l'archange, etc. ; à côté de ces qualifications, qui de soi paraissent supposer une personne, il lui attribue une action propre et individuelle dans la formation du monde. Mais, sitôt que Philon revient à sa pensée favorite de concilier Moïse et Platon, la Genèse et le Timée, toute idée de personnalité s'évanouit. Le Logos n'est plus, alors, que l'entendement divin dans le sens de Platon, le monde intelligible, le lieu des idées divines, le sceau imprimé à toutes choses, le lien de l'univers, l'harmonie du monde, la forme des êtres, l'idée universelle, l'idée des esprits, l'esprit ou ^'ârae du monde, etc. Il parait même se résoudre dans l'idée
DAÎVS SAINT JUSTIN. 355
de Thomme ou de l'humanité, comme Ta fort bien montré celui de tous les critiques modernes qui me semble avoir pénétré le plus avant dans le philonisme *. L'idéalisme grec entraîne Philon dans une confusion générale où la personnalité du Verbe disparaît comme tout le reste.
Entin, ce qui achève de creuser un abîme entre le Logos de Philon et le Verbe de saint Jean, c'est l'impossibilité d'une incarnation de Dieu dans le système du Juif d'Alexandrie. La matière lui paraît tellement imparfaite et impure qu'il n'admet pas que Dieu aurait pu l'organiser par lui-même sans en être souillé. A plus forte raison, l'idée d'une apparition de Dieu dans la chair, d'une union réelle de la nature divine avec la nature humaine, lui aurait-elle semblé absurde et contradictoire. Il faut avoir jeté un coup d'œil bien superficiel sur le philonisme pour vouloir y trouver le principe de la doctrine de l'incarnation, comme l'a fait un auteur français que je citais tout à l'heure ; et l'on ne sait ce qu'il faut admirer davantage, la naïveté de ses assertions ou leur audace ^. Rien n'est plus diamétralement opposé à la théorie de Philon que cette phrase de saint Jean : « Le Verbe s'est fait' chair et il a habité parmi nous. » Les idées du philosophe juif sur la matière y répugnent essentiellement. Gela est si vrai que, pour exclure de Dieu tout contact avec la matière, il réduit les théophanies de l'Ancien Testament à de pures apparences sans réalité : il n'hésite même pas à y voir autant de fables. Jugez par là si le dogme de l'incarnation du Verbe aurait pu entrer dans son système comme élément essentiel. Aussi Philon, tout porté qu'il est vers l'idéalisme, a-t-il les idées les plus grossières sur le règne messianique : il rêve la glorification temporelle d'Israël en place de la rédemption spirituelle par le Christ, dont il n'existe pas une trace dans ses nombreux écrits. Donc, en résumé, divinité, personnalité, incarnation du Verbe, ces
* Staudenmaier : Philosophie des Christenthums, i, p. 438 et ss. 2 M. Vaclierot: Histoire de Vécole d'Alexandrie, i, 147.
336 SOinCK DK l.\ rHMIlltlflK nu VKIIBK
rois points d'une même doclrine, on m)iii opposé» au système dr IMiilon. ou ne s'y reiicotitnMit (nj\ill«r(^s r-x i\^\\. giirés.
Ainsi, M(îssi(Mirs, la comparaison du I»^'os de IMiilonavec le Verbe de saint Jean fait ressortir la dillérence capitale qui existe de Tun à l'autre. L'analoj^ie est purement dans les mots; l'opposilion porte sur les idées. Tandis que la doctrine do l'apùtrc est celle de l'Ancien Testament précisée, développée par la révélation du Nouveau, la théorie du Juif alexandrin s'écarte de la Bible et heurte rF:van^Mle. D'une part, c'est le Heuve sans mélange de la tradition hébraïque. au(iuel le christianisme vient ouvrir un lit plus large <*t plus profond ; de Taiitre, un ruisseau détourné de sa source qui vase perdre sur un sol étranger. D'origine diverse, ces deux doctrines auront un prolongement dilîérent. L'une sera If» thème invariable de l'orthodoxie chrétienne, l'autre le fon.i commun où puiseront les hérétiques. Certes, i'intluence de Philon a été grande, plus forte même qu'on ne le pense d'ordinaire, et c'est précisément à sa fausse théorie du I^ogosou du Verbe divin qu'elle est due. Des Docètes aux SabellicN-. des Gnostiques aux Ariens, tous ceux qui ont attaqué sur un point quelconque la doctrine catholique du Verbe se rattachent à Ptiilon par quelque lien. L'arianisme en particulier n'a fait que reproduire, et dans les mêmes terme>. l'opinion du Platon juif sur le Logos, être intermédiaire, selon lui, entre Dieu et l'homme, inférieur à l'un et supérieur à l'autre ; et lorsqu'on songe qu'Alexandrie a été le berceau du philonisme et de l'arianisme, cette ressemblance dans le fond et dans la forme ne saurait être envisagée comme purement fortuite. Nous aurons occasion de constater plus au long ces affinités de doctrine, en étudiant l'éloquence chrétienne dans saint Irénée. En un mot. Philon mérite, à bien plus de titres que Platon, d'être appelé le patriarche des hérétiques. J'ajouterai même que, si des écrivains de Técole d'Alexandrie, comme Clément et Origène, se sont exprimés parfois d'une manière inexacte sur le Verbe, ils ont dû
peut-être cette terminologie équivoque à l'étude de Pliilon, Pour lequel ils professaient une estime exagérée, et dont les écrits étaient très répandus à cette époque dans la ville où ils écrivaient. Ces considérations, que je ne fais qu'émettre pour le moment, doivent justifier à vos yeux le soin que nous avons mis à examiner de près la théorie du Logos dans Philon.
Revenons maintenant à saint Justin pour voir à quelle source il a puisé sa doctrine du Verbe, si elle est le développement exact du magnifique prologue de l'Évangile de saint Jean, ou si, comme on l'a prétendu, il est possible d'y découvrir des traces de platonisme, de philonisme, ou mêm^ de néo-platonisme.
niX-IIUITIKME LEIjON
Saint Justin nn fait ((ue développer in doclrine du Verb« expo*é« ptr Baiut Jean. — Preuves de cette i'ieatité pour le fond et pour la foruie-
— ExHinples liont saint Justin se sert pour Aclaircir le in !*î la
l-'t'î né ration du Verbe. — Elxposition nette et précise >U: . ....:/■. de nature et de la distinction des personnes en Dieu. — Défense de l'ortliodoxio (le saint Justin contre les attaques de quelques écrivJiins du dixseptième siècle et des rationalistes du dix-neuvième. — Quelque» expressions peu exactes expliquées par l'ensemble des doctrines de l'apolopiste. — Peut-on surprendre quelques traces de platonisme ou même de néo-platonisme dans cette partie de renseiirnemenl de saint Justin ?
Messieurs,
L'étude de l'éloquence chrétienne dans les premiers apologistes de la religion ne saurait avoir pour objet unique le caractère ou la forme littéraire de leurs écrits. Nous pourrions même ajouter qu'en présence des controverses actuelles ce travail de pure rhétorique n'offre qu'un intérêt secondaire. Il est impossible, assurément, de séparer la forme du fond, lorsqu'on veut porter un jugement complet sur un orateur ou un écrivain quelconque. Aussi devronsnous relever le mérite particulier du style de saint Justin, les qualités et les défauts qu'on y remarque, après avoir parcouru l'ensemble de ses ouvrages ; et la comparaison de sa méthode ou de sa diction avec celles des Pères apostoliques nous permettra de constater l'influence toute nouvelle des lettres profanes sur l'éloquence chrétienne. Mais cette critique littéraire n'est pas la partie la plus importante de notre tâche. Dans les ouvrages de l'esprit faits pour instruire plutôt que pour plaire, le choix ou l'arrangement des mots
mérite moins d'attention que le mouvement des idées. Ce principe général s'applique surtout aux monuments du premier âge de l'Église, où la doctrine se produit pour l'ordinaire sans grand souci des ornements du langage. Voilà pourquoi nous nous appliquons de préférence à suivre la pensée des anciens Pères, soit dans la réfutation du paganisme, soit dans le développement des vérités révélées. Depuis que le rationalisme contemporain s'est reporté vers le berceau de la religion chrétienne pour la dépouiller de son caractère surnaturel, nous ne devons rien négliger pour combattre cette tentative extrême d'une cause désespérée. Il s'agit pour nous de montrer, les faits en main, à l'aide des premiers documents de l'éloquence sacrée, que le christianisme ne s'est pas formé par une élaboration lente et successive : aussitôt né, il est lui-même dans tout son jet, dans toute sa plénitude, il est complet et parfaitement homogène; loin d'être le produit de la rencontre ou du mélange des idées platoniciennes et orientales, il n'a fait qu'empru n ter à la société au milieu de laquelle il est apparu, ses formes et son langage, absolument comme le Verbe divin avait pris les conditions de l'humanité pour se manifester aux hommes.
C'est dans ce but que nous avons démontré, mardi dernier, que le Verbe de saint Jean n'est ni le Logos de Platon, ni celui de Philon, mais la Sagesse ou Sophia de l'Ancien Testament apparaissant dans le Nouveau avec le caractère d'une personne divine et se révélant comme telle par le fait de l'incarnation et de la rédemption du genre humain. Examinons à présent à quelle source saint Justin a puisé sa théorie du Verbe : si elle est le développement fidèle de l'Évangile de saint Jean, ou bien, s'il est possible d'y découvrir des traces de platonisme, de philonisme ou de néo-platonisme.
En disant que saint Justin reproduit exactement la doctrine du Verbe exposée dans l'Évangile de saint Jean, j'ai hâte. Messieurs, de prévenir une idée qui pourrait s'élever
dans votre esprit. Si nou» cherchons h constater ce rapport ()'i(l(;ntil<'', ce n'est pas certes, (pie la doctiino du Verbe Koit i>arliculi('re /i suint Jfîin. Sîins doute, le rationalisme ne s'est pas lait Caute de le soutenir ; nnais je ne sache pas d'assertion (pii reçoive des textes un dctnienti jilus éclatant. Cette criti(|ue de fantaisie, qui traînait depuis lon^rtemps dans les écrits de quelques rationalistes protestarjts de rAllema}^^ne, a été recueillie comme une nouveauté par l'auteur d'une Histoire de l'école d'Alexandrie, que je prends plus volontiers à partie parce qu'il est le seul qui, en France, se soit fait l'écho de ces témérités d'outre-Hhin A l'entendre, saint Jean serait en progrès sur saint Paul et sur les autres écrivains du Nouveau Testament, « parce qu'il est le premier auteur sacré qui ait coneu le Verbe dans son essence ; parce qu'en rapportant au Verbe tout ce qu'il y a de lumière dans le monde, il énonce une pensée nouvelle par rapport à saint Paul ; parce qu'd conçoit plus intime que ne fait saint Paul le lien qui rattache le Verbe à Dieu, et qu'il ne se contente pas de dire que le Verbe est en Dieu, mais encore qu'il est Dieu ^ » Autant de mots, autant d'erreurs. Il n'y a pas une proposition de saint Jean qu'on ne retrouve d'une manière équivalente dans saint Paul. Pour le prouver rapidement, décomposons l'idée chrétienne du Verbe en ses quatre éléments : la divinité, la personnalité, la génération éternelle, l'incarnation. Saint Jean dira que le Verbe est Dieu : mais saint Paul avait dit : le Christ est le Dieu béni de tous les siècles... Nous attendons l'avènement de la gloire de notre grand Dieu et sauveur Jésus-Christ... Nous avons vu l'humanité, la bonté de notre Dieu sauveur... Étant formellement Dieu, le Christ n'a pas cru injuste de se dire égal à Dieu... En lui habite substantiellement la plénitude de la divinité, etc. ^ » Saint Jean dira que toutes
» M. Vacherot: Hist. de l'école d'Alexandrie, T. I, p. 194 et J9o. 2 Ép. aux Rom., ix, 5 ; d Ttt, m, 13 ; ii, 4; aux PhiL, ii, 6 ; aux Coloss.. Il, 9.
choses ont été faites par le Verbe ; qu'il est pour les créatures la source de la vie et le foyer de la lumière; mais saint Paul avait dit dans son magnifique langage : « Le Fils est l'image du Dieu invisible ; il est né avant toutes les créatures. C'est par lui que tout a été créé dans le ciel et sur la terre, les choses visibles comme les invisibles, les trônes, les dominations, les principautés, les puissances, tout a été créé par lui et pour lui. Il est avant tout, et toutes choses subsistent par lui... C'est par lui que Dieu a créé les siècles : il est la splendeur de sa gloire et le caractère de sa substance, soutenant tout par la parole de sa puissance \ » Il est impossible de mieux exprimer la subsistance individuelle du Fils, son ministère personnel dans la création des choses. Si tout est créé et subsiste par lui, il est évident que tout homme venant en ce monde reçoit par lui la vie et la lumière, sans lesquelles nul n'est créé ni ne pourrait subsister. Loin d'être nouvelle par rapport à saint Paul, la pensée de saint Jean est identique à celle de l'apôtre des Gentils. L'évangéliste n'a rien de plus expressif pour marquer le lien qui rattache le Verbe à Dieu que ces fortes paroles de saint Paul : « Le Fils est l'image du Dieu invisible, la splendeur de sa gloire et le caractère de sa substance. » L'acte de la génération éternelle est également énoncé, supposé, de part et d'autre : tous deux emploient à chaque page et dans le même sens le mot Fils pour exprimer le terme de cette procession divine. Enfin saint Jean dira : « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous; » mais saint Paul avait dit : « Le Fils de Dieu a pris la forme d'un esclave, il a été fait semblable aux hommes et il a été trouvé comme un homme par tout ce qui paraissait de lui... Dieu a envoyé son fils formé d'une femme et assujetti à la loi ^ » Jugez, Messieurs, par ce court rapprochement, si ce prétendu progrès de saint Paul à saint Jean existe autre part que dans l'imagination de ceux qui
* Ép. aux Coloss., I, 15, 16, 17; aux Hébreux, i, 2 et 3. 2 Ép aux Philipp., ii, 7; aux Galnt., iv, 4.
:m OltTilODOXIK l)K SA^T Jl STI^
Pinvrntcnt. Il faut avoir la passion de l'arilitliêse pour arriver h de paroillos conclusions.
Co (|iii trompe sur ce point ceux d'entre nos philosophes qui aiment à s'improviser théolojçieas, ce sont des différences do mots, io disais dans ma derni/*re leçon : rien n'est phis oppos('; aux intér(^ls(lc la vcTité (pic de s'emparer d'analof^ies verbales pour identifier des principes contraires ; j'ajoute maintenant, et à é?^al droit: rien fie sert moins la vérité que de relever des ditTérences purement verhales pour mettre en opposition des doctrines identiques. C'est en vi^>larit ces deux règles de la critique qu'on est arrivé à cas fantaisies d'artiste qui plaisent aux audacieux et qui trompent ^es simples. Les mêmes idées peuvent s'exprimer d'une façon différente. Tout en afTirmant que nos chercheurs d'antithèses n'ont encore rien trouvé de contradictoire dans les écrits des apôtres, nous sommes loin de prétendre qu'un seul et môme écrivain ait rédigé le Nouveau Testament. Comme, en règle générale, l'inspiration divine ne s'étend pas aux mots, elle n'exclut pas dans ceux qui en sont favorisés, l'emploi de locutions particulières, de formules caractéristiques. Je pourrais même ajouter qu'il ne s'ensuivrait absolument rien contre la divinité du christianisme s'il était prouvé que tel apôtre eût reçu sur un point quelconque de la doctrine une révélation plus nette et plus explicite que les autres. Le concile de Trente attribue d'une manière plus spéciale à l'apôtre saint Jacques la promulgation de la loi de l'extréme-ouction, sans diminuer le pouvoir du reste des apôtres*. A plus forte raison, chaque auteur sacré a-t-il pu se servir, dans l'expression du dogme, d'un terme qui lui est propre de préférence à tel autre. Ainsi saint Jean, écrivant dans l'Asie Mineure en face des premiers gnostiques qui déjà s'essayaient à ces fausses théories sur le Logos dont l'arianisme devait être le dernier terme, saint Jean leur
* Goncil. Trident, sess. xiv, caput i, de Sacram. extrem. unct., canon i.
Oppose le même mot dont il précise le sens dans une exposition nette et ferme de la doctrine révélée. Encore ne l'emploie-t-il qu'en commençant, pour faire usage du mot Fils dans le reste de son Évangile. C'est qu'en effet ces deux expressions s'appliquent également bien à la deuxième personne de la sainte Trinité. Peut-être même qu'en raison du langage ordinaire le mot Fils désigne la génération éternelle d'une manière -sinon plus expressive, du moins plus populaire ; tandis que le mot Verbe, moins compréhensible par lui-même, laisse entrevoir davantage le mode de la procession divine par voie d'intelligence. De là vient que l'Église, toujours si délicate dans le choix des mots, a employé préférablement le premier dans la profession de foi de Nicée et dans le symbole dit de saint Athanase. C'est vous dire assez que le mot Verbe est loin d'être le seul qui rende le dogme dans toute sa plénitude. Aussi ne paraît-il qu'une seule fois dans saint Paul \ tandis que le mot Fils de Dieu y revient à chaque page : l'apôtre fait choix de cette dénomination, comme saint Luc se sert pour l'ordinaire du mot Seigneur pour désigner Jésus-Christ. Aujourd'hui encore, ces diverses expressions s'emploient indifféremment dans le langage chrétien sans qu'il vienne à l'esprit de personne d'y voir une ombre de divergence dans les doctrines. Donc, bien que saint Jean lui-même ait fait un usage plus fréquent du mot Fils de Dieu que du mot Verbe, nous pouvons accorder sans crainte que cette dernière formule lui est plus familière qu'au reste des apôtres : écrivant au milieu des gnostiques qui la détournaient de sa véritable signification, il avait une raison particulière de s'en servir au commencement de son Évangile et dans ses Épîtres dirigées contre eux.
Ces nuances dans la terminologie se retrouvent chez les Pères apostoliques à côté d'une identité de doctrines non moins absolue. Nous avons vu, l'an dernier, avec quelle netteté et quelle précision les disciples des apôtres formulent
1 Ép. aux Héb., iv, 12.
304 oullIorxjMK DK. SAI>T jrsTn
U\ (lo^MMc ^\r la (liviiiiti* (!(• Jc.->M.s-(^liri.«>l. Saint CU'menl Pap- \)vMe U' Fils (!<• Dieu fait lioinnie, !<• sfM'pIn' ol la splendeur (h' In majesté divine ; il nomme ses soullraiices les souffrances (le Dieu. Saint Harnabé le repr(^sento comme le Sei- ^Micnr de l'Univers, le Fils de Dieu venu dans la chair, en (pli et pour (jui toutes choses ont été créées. Hermas dit que « le Fils (le Dieu est plus ancien rpje toutes les créatures, (h; telle sorte qu'il a servi de conseil à son Père pour créer le monde ; i» il ajoute que « le nom du Fils est f,Tand, immense, que tout l'univers est soutenu par lui '. » Il ne saurait y avoir de doute sur le sens et la portée de ces paroles. Ici, toutefois, se reproduit cette variété d'expressions pour rendre la même doctrine. Tandis que le mot Fils de Dieu f*st le terme ordinaire qu'emploir'nt les Pères apostoliques pour désigner la seconde personne de la Trinité, le mot Verbe de Dieu n'apparaît, avec la même signification, que dans saint Ignace d'Antioche et dans l'auteur de TÉpitre à Diognète. « Dieu, dit ce dernier écrivain, a envoyé de^ cieux son Verbe saint et incompréhensible... C'est par le Verbe qu'il a enseigné la vérité au monde... En conversant avec ses disciples, le Verbe leur a fait connaître les mystères du Père, etc. » « Il est un seul Dieu, écrit saint Ignace, qui s'est manifesté par Jésus-Christ son Fils, lequel est son Verbe éternel -. » En reproduisant ainsi la formuie d»* saint Jean, ces deux auteurs se rattachent à lui d'une manière plus directe, du moins pour la terminologie. Mais ce lien est encore plus apparent dans saint Justin, le premier d'entre les Pères qui ait fait un usage plus fréquent de cette locution propre à TÉvangile de saint Jean. U est temps. Messieurs, que nous constations ce rapport d'identité dans la doctrine et dans son expression.
Et d'abord, saint Justin lui-même déclare formellement qu'il a puisé sa doctrine du Verbe dans renseignement tra-
ï Voyez les Pères apostoliques et leur époque, 193, 308.
' Ép. à Diognèle, ^ ii, xi. — Ép. de S. Ignace aux Magnésiens, c. vi.
DANS SA DOCTlUNh: DU VKIIBE. 363
ditionnel et dans les écrits des apôtres. « Le Christ, dit-il, est le premier-né de Dieu, le Verbe auquel participe tout le genre humain : c'est ainsi que nous avons été enseignés... Il est le Fils unique du Père de toutes choses, il est à proprement parler sa puissance, son Verbe engendré par lui, et né plus tard de la Vierge comme homme : c'est ce que nous ont appris les Mémoires des apôtres \ » Vous le voyez, Messieurs, Justin indique en propres termes la source d'où il a tiré la doctrine du Verbe : les Évangiles qu'il a coutume d'appeler les Mémoires des apôtres ; il nous fournit par là une première réponse à ceux qui, le jugeant sans l'avoir lu, réduisent sa notion de Dieu à une pure réminiscence de la doctrine de Pliilon^ Mais, à défaut de cette déclaration si nette et si explicite, les textes suffiraient pour montrer que le philosophe chrétien n'a fait que développer la pensée de saint Jean et reproduire ses expressions. L'apôtre avait dit que le Verbe existait au commencement en Dieu, que toutes choses ont été faites par lui, que Jésus- Christ est le Fils unique de Dieu ; saint Justin dira : « Jésus- Christ est le Fils unique engendré de Dieu, étant son Verbe, son premier-né, sa puissance. Le Fils de Dieu, qui seul esl appelé Fils dans le sens propre du mot, le Verbe existant avant toute créature, étant avec Dieu et engendré par lui, alors que dans le principe Dieu créa et orna toutes choses par lui, ce Fils est nommé Christ ^ » Évidemment, tout ce qu'il y a de caractéristique dans la manière dont saint Jean formule la doctrine du Verbe se retrouve dans les locutions qu'emploie saint Justin, dans le tour particulier qu'il prèle à sa pensée. Il en est de même de la célèbre formule dont l'apôtre se sert pour exprimer l'acte de l'incarnation, « !o Verbe a été fait chair : » saint Justin la répète el l'amplifio en plus de dix endroits. « Le Sauveur, dit-il, a été fait chair. Le Fils de Dieu qui existait avant la lune et les astres a éle
1 l''* Apol., 43 ; Dial. avec Tryphon, lOo.
- M. Vachûrot : Histoire de l'école d'Alexandrie, p. 229.
3 1" Apol., 23; 2" Apol , vi.
30<i oiuM')j»()\ii in: .sAi.>r jlî»TI?i
fait chair. Le Christ. Dieu avant tous les siècle», a été fn il homme, ayant une chair, f.f; Verbe est descendu vers nous portant une chair. Le Christ a été fuit corps. Le Vorbe cn^^eiidn» parle Père a été fait homme, etc.' » Je craindrais d'ahusor de voli'e attention en poussant phis loin une (h'monstration déj.'i com|)lète par les textes que je viens de citer. Non-seulement saint Justin reproduit pour le fond la doctrine de saint Jean, en alïirmant la divinité du Verbe, sa personnalité, sa génération éternelle et son incarnation ; mais, de plus, il se rattache h. l'apôtre par la forme et dans l'expression. Et comme il déclare lui-même avoir tiré cette partie de son enseignement des Évangiles, celui de saint Jean, dont il se l'approche à la lettre, a dû être la source principale de sa doctrine du Verbe. Celte conclusion pourra défier la critique la plus sévère quand nous aurons démontré plus tard que saint Justin a connu et cité les quatre Évangiles.
Mais, Messieurs, saint Justin ne se contente pas d'exposer fidèlement la doctrine de saint Jean sur le Verbe ; il la développe, il la défend contre toute fausse interprétation ; il cherche à la rendre intelligible par des comparaisons aussi exactes que possible. Organe de la tradition, il applique son coup d'œil philosophique aux vérités qu'elle lui transmet, pour les justifier aux yeux de la raison. S'il n'entreprend pas la démonstration directe d'un dogme que la révélation seule peut établir, il est le premier écrivain catholique qui ait tenté de l'éclaircir par des exemples empruntés à l'ordre naturel. C'est chez Inique la philosophie chrétienne prend son premier essor pour s'élever à une conception scientifique du dogme, tout en consentant la tradition pour Jiase et pour règle. De là l'importance particulière de ses écrits et le soin que nous mettons à les étudier. Cette tentative de l'esprit spéculatif se manifeste
« l" Apol., 66, 32. — De la Résurr., i. — Dial. avec Tryphon, 45, 48, 70, 102.
DANS SA DOCTKLNE DU VERBK. 367
surtout dans le développeinent qu'il prête à la doctrine fondamentale du christianisme, celle du Verbe fait chair. Vous allez en juger par les fragments que je vais placer sous vos yeux.
Ce qui préoccupe le philosophe chrétien, c'est la conciliation de la trinité des personnes en Dieu avec Tunité de nature. A ceteflet, il s'efforce d'étabhr que la génération du Fils n'entraîne aucune diminution dans la substance du Père :
a Je vous montrerai aussi par d'autres témoignages de l'Écriture qu'avant toutes choses créées Dieu a engendré de lui-même une puissance rationnelle que l'Esprit saint appelle tantôt gloire du Seigneur, tantôt Fils, ici Sagesse, là Ange, ailleurs Dieu, souvent Seigneur et Verbe. Celui que désignent ces divers noms s'est également appelé lui-même le Chef suprême, en se montrant sous forme humaine à Josué, fils de Navé. Il tire ces dénominations multiples de ce qu'il accomplit les desseins du Père, de ce qu'il est né de la volonté du Père. Or, il se passe quelque chose de semblable en nous. Lorsque nous proférons une parole, nous lui donnons naissance, sans aucune scission dans notre être, sans que la raison qui est en nous se trouve diminuée par cette émission au dehors. Le même fait se reproduit pour le feu. Une flamme naît d'une autre sans amoindrir celle qui l'allume ; elle acquiert une existence ou une lumière propre, sans que l'autre perde la sienne. Je puis invoquer le témoignage du Verbe, de la Sagesse, de ce même Dieu engendré par le Père de toutes choses, lequel est le Verbe, la sagesse, la puissance et la gloire de celui qui l'engendre : il parle ainsi par Salomon : Le Seigneur m'a constitué le principe de ses voies pour toutes ses œuvres, etc. * »
Ici, saint Justin cite le célèbre passage du livre des Proverbes pour montrer que le Logos du Nouveau Testament est identique à la Sagesse de l'Ancien, comme nous avons
* Dial. avec Tryphon, 61.
308 OUTIiOlMiXiK DK .SAl>T il'STifl
Cuit égaloriKMit la deriiièro foi», lievenaiit ailleurs sur ce sujet, il (iével()j)|)e la môme pensée sous une autre fonne :
« .r.ii démontré h diverses re|)ri8es que le Christ est le Seigneur-, (juil est Dieu, fils de Dieu, etc.. Mais il en est plusieurs qui disent que cette puissance procédant du Père et manifestéo à Moïse, à Abraham, à Jacob, est appeler* Ange à cause de sa mission vers les hommes auxquels elle fait connaître les volontés du Père, Gloire parce qu'elle apparaît dans des visions dont on ne peut soutenir l'éclai, Homme parce qu'elle se montre sous cette forme selon la volonié du Père, Verbe enfin parce qu'elle transmet aux hommes les paroles du Père. Cette puissance, disent-ils, ne peut être ni disjointe ni séparée du Père, de la même manière que la lumière du soleil sur la terre ne saurait être séparée du soleil qui brille dans les cieux. Quand le soleil vient à se coucher, la lumière disparaît : ainsi, dans Inv opinion, le Père laisse-t-il échapper celte force qu'il rappelle à lui selon qu'il lui plaît. Ils expliquent de même l'origine des anges, mais non avec plus de raison. Car j'ai démontré que les anges ont une existence propre, permanente, et qu'ils ne rentrent pas dans l'état d"où ils sont sortis. Quant à cette puissance que la parole prophétique appelle Dieu et Envoyé, elle n'a pas seulement une existence nominale comme le rayon du soleil, mais elle est numériquement quelque chose de différent, selon que je l'ai établi tout à l'heure. Car j'ai dit que cette puissance est engendrée par le Père, par sa puissance et sa volonté, non pas dans le sens que la substance du Père soit divisée par là, comme les choses qui cessent d'être les mêmes après avoir été scindées. C'est pour exprimer cette vérité que je me suis servi de cette comparaison du feu ; car nous voyons une flamme en allumer une autre sans éprouver elle-même ni diminution ni changement '. »
Telles sont, Messieurs, les deux comparaisons qu'emploie
1 Dial avec Typhon, 128-129.
saint Justin pour expliquer le mystère de la génération du Verbe : celles de la parole et du feu. Il va sans dire qu'elles pèchent par quelque endroit comme toute comparaison; mais de toutes les similitudes qu'on peut imaginer à ce sujet, il n'en est pas de plus exacte que celle d'un flambeau allumé par un autre qui ne perd rien de lui-même, ou celle du verbe intérieur que nous émettons sans que notre âme souffre par là aucune diminution. Du reste, mon intention n'est pas de discuter au long le mérite de ces métaphores ; ce qu'il nous importe de faire remarquer, c'est la précision avec laquelle saint Justin expose le dogme catholique. Il serait difficile de mieux exprimer la distinction des personnes dans l'unité de nature. Le philosophe chrétien dit en propres termes que « le Verbe est Dieu, fils de Dieu ; » donc la nature divine lui est communiquée par le Père. De plus, il établit avec une insistance toute particulière « que la substance du Père n'éprouve ni amoindrissement ni division ; » donc elle reste une et la même dans le Père et dans le Fils. Mais, si l'unité de la nature divine et la consubstantialité du Verbe sont clairement enseignées dans ces deux passages, la distinction réelle des personnes y est encore formulée avec plus de netteté, s'il est possible. Saint Justin s'élève contre ceux qui n'admettraient qu'une distinction nominale : « Le Père, dit-il, est autre que le Fils numériquement : » c'est dire assez que le Père et le Fils ont chacun une substance individuelle, qu'ils sont deux personnes ; sinon, il faut renoncer à tirer une conclusion d'un texte quelconque. Cette exposition est d'une orthodoxie tellement irréprochable que deux siècles plus tard, le concile de Nicée, voulant définir contre les ariens la doctrine du Verbe, a fait usage des mêmes expressions que saint Justin : « Je crois en Jésus-Christ, Fils unique de Dieu et né du Père avant tous les siècles. Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu du vrai Dieu, qui n'a pas été fait mais engendré, qui est consubstantiel au Père et par qui toutes choses ont , été faites. » Si le mot consubstantiel ne se trouve pas dans
.170 onriionoxiK î»k SAini ji:sti!1
les «'criU (!•• >aini Ju-»!!!!, non plus que (Jans riî(M'itaresaint<*, ri(l<îo exprimée par ce mot y est rendue et déveIop[x'*e, comme nous venons de le démontrer.
Vous concevez, Messieurs, que ce témoifçn''ij,'e d'un Père, écrivant au milieu du deuxième siècle, suffirait h lui seul |)our réfuter ceux qui ont osé prétendre que la do<:trine du Verbe n'était pas nettement formulée dans rfipçlise chrétienne avant le concile de Nicée. Le rationalisme Ta compris : de là, les efforts qu'il a tentés de nos jours pour dénaturer le sens de ces paroles si expresses et si formelles. Afin de vous donner une idée de ces excursions de quelques écrivains modernes sur le terrain théologique, vous me permettrez d'examiner de près Tune ou l'autre assertion échappée à un auteur français que je citais il n'y a qu'un instant.
Dans son Histoire de l'école d'Alexandrie, le critique dont je parle consacre à saint Justin un petit nombre de pages. Il m'est impossible de les parcourir toutes en détail pour relever chaque erreur qu'elles renferment ; je n'en détacherai que l'appréciation de la doctrine du Verbe exposée par le philosophe chrétien. Or, c'est une chose vraiment affligeante de voir av:^c quelle légèreté un homme de talent s'arroge le droit de juger un Père de l'Église après une lecture rapide et superficielle. Assertions gratuites, contradictions, objections prises pour des réponses, conclusions forcées : tout cela se trouve réuni dans une page, véritable modèle de fantaisie littéraire. Voici comment fauteur analyse saint Justin : « Le Verbe est ainsi appelé parce qu'il transmet aux hommes les paroles de son Père. C'est une puissance qui ne peut être détachée ni séparée du Père, pas plus que la lumière sur la terre ne peut être séparée du soleil*. » Le lecteur confiant s'imagine volontiers être en présence d'un texte de saint Justin. Point du tout : c'est une objection que saint Justin se fait et à laquelle il répond
* M. Vacherot ; Histoire de l'école d'Alexandrie, p. 230.
immédiatement après. « Il en est, dit-il, qui parlent ainsi; mais non, cette puissance n'est pas seulement en Dieu un autre nom, comme la lumière par rapport au soleil, mais c'est un autre subsistant ; ce sont comme deux flambeaux dont l'un allume l'autre. » Assurément, rien n'est plus clair pour quiconque se donne la peine de lire ; mais on trouve plus simple de taire la réponse et de prêter à saint Justin l'objection qu'il combat. Tactique fort commode à l'aide de laquelle on trouvera, quand on le voudra, l'athéisme dans l'Écriture sainte I Continuons, car le début promet, comme vous le voyez. « La théologie de saint Justin reproduit exactement celle de Philon. Dieu, le Verbe, l'Esprit y sont, non point encore trois hypostases d'une seule et même nature divine, mais simplement trois principes inégaux en nature et en dignité dont le premier seul est Dieu. » Quand on affirme avec tant d'assurance, il faudrait au moins ne pas se contredire dans l'espace de quinze lignes. Or, notre critique commence par dire que dans l'opinion de saint Justin « le Verbe est Dieu lui-même; » puis, il cite cette phrase de saint Justin : « Le Verbe est Dieu, fils de Dieu » et il conclut enfin, contre toute attente, que selon saint Justin le Verbe n'est pas Dieu. Que croire de tout cela ? Rien, si ce n'est que Tauteur a une rare facilité d'affirmer ce qu'il nie et de nier ce qu'il affirme. Mais, voici la preuve qui doit accabler le Père de l'Église : « Nous plaçons, dit saint Justin, au second rang le Fils du vrai Dieu et au troisième l'Esprit prophétique. Il y a loiu de là au dogme de la Trinité. » Nonseulement il n'y a pas loin de là au dogme de la Trinité, mais ces mots en reproduisent la formule exacte. Pour s'en convaincre, le critique n'aurait eu qu'à ouvrir un catéchisme pour y voir que le Père est la première personne, le Fils la deuxième et le Saint-Esprit la troisième. Gomme le Fils est engendré par le Père et que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, il est tout naturel de nommer les trois personnes dans l'ordre indiqué par saint Justin. Préférerait-on que l'apologiste eût placé le Fils ou l'Esprit saint en premier
m ortnionoxiK dk sai.'it justi.i
li»'ii et le Fèn) on dernier ? Une pareille terminologie renverserait le langage reçu et blesserait môme le dogme. Les deux processions divin<;s exigent nécessairement qu'on fasse précéder lu personne qui procède de celle dont elle procède. Cette subordination des personnes, quant à leur origine, comme s'exprime la tbéologie, n'entraîne nullement une inégalité de nature ou de dignité. Knfln, voici qui dépasse toute mesure : « Sur la divinité de Jésus-Christ, saint Justm ne s'exprime pas formellement. » Il est vrai que Fauteur se réfute lui-même quelques lignes plus loin en disant que «saint Justin affirme la divinité du Christ, » mais déjà nous venons de voir un éclianlillon de ce procédé qu'il est superflu de relever. Ce qu'il y a de triste, c'est de voir un écrivain sérieux ne pas tenir compte des textes les plus formels. S'il est un article de foi sur lequel saint Justin insiste avec plus de force, c'est la divinité de Jésus-Christ. Je l'ai déjà prouvé à satiété, mais vous me permettrez de revenir là-dessus un instant. « Le Christ est Dieu, dit-il. Fils de Dieu. Il est le Verbe, Fils premier-né de Dieu, Dieu lui-même. Notre médecin, c'est le Christ-Dieu. II est le Verbe-Dieu, inséparable de Dieu dans sa puissance, et qui a pris sur lui l'humanité. Il est le Dieu engendré par le Père de toutes choses. Il est Seigneur et Dieu, étant Fils de Dieu. Le Christ est Dieu, Fils du Dieu inengendré et ineffable \ » Certes, on ne prétendra pas qu'il soit possible de mieux exprimer le caractère de la divinité que par cette parole : Je suis celui qui est ; c'est ce qu'on appelle en terme de philosophie, Vasséité, ce qui constitue l'être divin dans son essence. Eh bien! cette célèbre parole de Moïse, saint Justin l'applique à Jésus-Christ ^ Et l'on viendra nous dire, sans fournir un mot de preuve, que saint Justin ne s'exprime pas formellement sur la divinité du Christ ! Voilà de quelle
1 Dial. avec Tryphon, 128. — 1" Apol., 63. — Exhortât, aux Grecs. 38. — Dial. avec Tryphon, 61. 126, etc.
2 1" ApoL, 63 m
manière certains écrivains traitent parmi nous les Pères de l'Église 1 C'est ce qu'on appelle de la haute critique 1 Vous m'accuseriez, Messieurs, de rechercher des réfutations trop faciles, si je m'arrêtais davantage à un travail dont la valeur scientifique est si contestable.
J'ai donc hâte d'en venir à des objections en apparence plus sérieuses. Car l'auteur que je viens de citer n'a pas même l'air de soupçonner les textes de saint Justin qui sont de nature à créer quelque difficulté. Nous allons suppléer à son silence, pour achever de défendre l'orthodoxie du premier apologiste chrétien. Au dix-septième siècle déjà plusieurs critiques, parmi lesquels je regrette de rencontrer le P. Pétau, avaient abusé de quelques locutions peu précises pour incriminer la doctrine de saint Justin. Il est vrai de dire que le docte jésuite, se ravisant plus tard, revint sur son premier jugement dans la Préface du deuxième volume de sa Théologie dogmatique. Il n'hésita pas à reconnaître dans saint Justin « une profession du dogme de la Trinité à laquelle il ne se peut rien ajouter, aussi pleine, aussi entière, aussi efficace qu'on l'aurait pu faire dans le concile de Nicée ; d'où s'ensuit dans le Fils de Dieu la communion et ridentité de substance avec son Père, sans aucun partage, et en un mot la consubstantialité du Père et du Fils. » D'ailleurs, les allégations inconsidérées du P. Pétau avaient été relevées par le savant Bullus qui le réfuta pied à pied dans sa Défense de la foi de Nicée. Un peu plus tard, la discussion se ralluma entre Bossuet et le ministre calviniste Jurieu. De nos jours enfin, quelques critiques allemands, tels que Semler, Loffler et Semisch, ont poussé la thèse de Jurieu jusqu'à ses dernières limites * ; il s'en est même trouvé qui n'ont voulu voir dans le Logos de saint
1 Semler: Geschichte der chistlichen Glaithenslehre, ii,p. 43. ^Loffler Darslellung der Entstehungsartder Dreieinigkeitslehre, p. 438. — Semisch: Justin der Martyrer, u, p. 394 et ss.
L'opinion de ce dernier critique est beaucoup plus réservée que celle des deux autres.
37i OUTIlonoXIE DK KAI!1T JUSTIN
Justin qu'une force impersonnolle, sans subsistance propre '. Ces diverses alta([iies, qui dénotent plus d'audace que d'érudition, ont trouvé une vigoureuse défense dans plusieurs savants du m^'ino pays, tels que Nifanius, Vogelsan^' et Moehler*. Essayons k notre tour de réduire ces objections à leur juste valeur. Cela est d'autant plus important que nos observations s'appliqueront en partie à d'autres Pères ou auteurs ecclésiastiques qui ont écrit avant le concile de Nicéc.
Et d'abord supposons que saint Justin se soit servi, t-n eflet, d'expressions peu exactes pour rendre le dogme de la Trinité I Que s'ensuivrait-il de là, en bonne logique? Il e<t évident que, pour connaître la véritable pensée d'un auteur quelconque, il faut avoir égard à l'ensemble de sa doctrine plutôt qu'à un mot ou à une phrase isolée que le reste explique suffisamment. 11 faudrait désespérer de pénétrer jamais le sentiment d'un écrivain, si ur.e métaphore mal choisie suffisait pour obscurcir des textes d'une transparence parfaite. Cette réflexion, dont personne ne contestera la justesse, acquiert une nouvelle force, si l'on considère qu'à l'époque de saint Justin la raison philosophique s'appliquait, pour la première fois, à ces grands mystères de la vie divine révélés par le christianisme : la terminologie n'était pas fixée d'une manière aussi nette, aussi précise qu'à partir de la controverse arienne. Ce que les règles d'une saine critique prescrivent en pareil cas, c'est de constater le fond de la croyance par des passages d'une clarté irrécusable, puis d'expliquer par eux ce qui est moins formel ou plus enveloppé. Or, comme nous l'avons vu, il nous serait impossible, même
* Zieder: Theologische Abhandlungen, i, p. 92. — Wuniemann : Ges. chichte der christl. Glaubenslehren, etc., i, 236. — Augusti: Lehrbuch der chnstl. Dogmengeschichte, p. 287. — Ammon : Die Fortbildung des Christenthums ziir Weltrebgion, u, 106, 107, Ho, 162, 167, etc.
2 Nifanius : Justiniis exhibitus verit. evangel. testis. — Voselsang : Fides yicœ.ia de fiUo deo, p. 29 et ss. — Moehler : Athanasius der Grosse, I, p. 37 et ss.
DANS SA DOCTRINE DU VERBE. 37o
aujourd'hui, d'enseigner plus clairement que ne fait saint Justin, la divinité du Verbe, sa consubstantialité, sa distinction d'avec le Père, sa génération éternelle et sa nativité temporelle. Qu'il soit possible, après cela, de rencontrer dans ses écrits l'un ou l'autre terme dont nous ne nous servirions plus parce que les hérétiques en ont abusé depuis lors : peu importe. Gela est inévitable et résulte de l'imperfection même du langage humain. C'est ce que Bossuet disait à Jurieu, ce novateur hardi qui sepermettaitsansscrupule ce qu'il blâmait dans les autres : « Telle est la hauteur, et pour ainsi dire la délicatesse de la vérité de Dieu, que le langage humain n'y peut toucher sans la blesser en quelque endroit. C'est ainsi qu'en expliquant la distinction et l'origine du Fils, il est à craindre que vous n'y mettiez quelque chose qui se ressente de l'inférieur. Mais après tout si vous attendez à parler de Dieu que vous ayez trouvé des paroles dignes de lui, vous n'en parlerez jamais. Parlez-en donc, en attendant, comme vous pourrez, et résolvez-vous à dire toujours quelque chose qui ne porte pas où vous tendez, c'est-à-dire au plus parfait. Dans celte faiblesse de votre discours, vous vous sauvez, en songeant que vous aurez toujours à vous élever au-dessus des termes où vous ressentirez de l'imperfection ; puisque dans l'extrême pauvreté de notre langage, il faudra même s'élever au-dessus de tous ceux que vous trouverez les plus parfaits ^ T>
Après avoir posé le principe qui domine toute appréciation de cette nature, Bossuet s'attache à discuter les termes incriminés dans les premiers Pères ; ce sont les mêmes que les rationalistes protestants de l'Allemagne ont relevés de nos jours comme une grande trouvaille, sans tenir compte des réponses faites depuis deux siècles. Ainsi saint Justin appelle le Verbe, le ministre, range ou l'envoyé du Père. « Évidemment, disent nos critiques, c'est là du philonisme, car Philon s'est servi de ces deux termes : saint Justin proclame
» Sixième Avertiss. sur les Lettres de M. Jurieu, p. 61, 62.
370 onilirtnOMK DK RAIRT JUSTIll
rin(^^Mlit(; (h; iiatiir(» du IV'hî (;t «in Fils '. ■ Cesl aller un peu vite en Ixîso^'iie. Le prophèto Malachic, lui aussi, appelle le Messie « l'Arip^n du ïo^stamcnt^ » et rftvan^'ile dit en vingt endroits que le Fils est envoyé par le Père : c'est non pas du philoiiisme,mais la doctrine catholifiuo toute pure. Quant au terme de ministre, j'avoue que les ariens en ont abusé ; mais par lui-même il exprime une idée fort juste, savoir, que le Père s*est servi du ministère de son Verbe pour créer et pour racheter le monde : cette expression, se rapportant aux opérations extérieures du Fils, ne le rend pas plus inférieur au Père que celle de serviteur ou d'esclave employée par Isaïe et par saint Paul ^ Assurément, ce sont là de pures vétilles qui n'ont aucun poids dans la balance de la critique. Nous pouvons en dire autant d'un deuxième grief auquel on a cherché à prêter beaucoup d'importance sans plus de raison. Saint Justin dit dans un endroit, que le Père ne pouvait paraître sur terre sous forme humaine, mais qu'une telle mission ne convenait qu'au Fils * : donc, concluent ses adversaires, il enseigne que le Fils n'est pas égal au Père en nature et en dignité ^ Il n'enseigne pas plus cette erreur que saint Thomas d'Aquin écrivant un article spécial dans sa « Somme théologique » pour prouver qu'il ne conviendrait d'aucune façon au Père d'être envoyé vers les créatures, parce qu'une personne divine ne peut recevoir de mission que de celle dont elle procède ; or, le Père ne procède d'aucune ^ Vous voyez. Messieurs, avec quelle facilité se résolvent ces difficultés que l'imagination seule pourrait grossir ; si je m'y arrête un peu, c'est que dans les cours publics on s'est efforcé de leur donner tout le relief possible. C'est ainsi que Bossuet n'eut pas de peine à détruire une troisième accusation formulée par Jurieu et
* Semisch : Justin der Martyrer, i, p. 280, 298.
2 Malach., m, 1.
3 Isaie, LUI, 11. — S. Paul aux Philipp., ii, 7.
* Liai, avec Tryphon, 60, 127.
5 Semisch: libr. citât., p. 291.
^ s. Thomas : Somme théoL, l" partie, quest. xliii, art. 4.
reprise avec une nouvelle confiance par les auteurs dont je parle.Voici le texte de saint Justin que, d'ailleurs, j'ai déjà eu occasion de citer: «leFilsdeDieuqui seul mérite d'être appelé Fils dans le sens propre du mot, le Verbe existant avant toutes choses créées, étant avec Dieu et engendré par lui, alors que toutes choses ont été faites par lui. — Le Fils, véritablement engendré par le Père, était avec lui avant toute créature, et le Père conversait avec lui \ » Croirait-on que l'œil pénétrant de nos critiques a découvert dans ce passage que, selon saint Justin, le Verbe n'a pas été engendré de toute éternité, mais seulement pour la création du monde ; qu'immanent auparavant comme une simple propriété divine, il n^a reçu d'existence personnelle qu'à ce moment-là; ou, comme disait Jurieu, qu'existant de toute éternité à l'état de germe ou de semence, il n'est devenu personne qu^à Torigine du monde ^. Et voilà les idées grossières qu^on ne craint pas de prêter à un écrivain qui affirme en vingt endroits divers que le Verbe a été engendré avant toutes choses créées, c^est-à-dire de toute éternité, puisqu'en dehors des choses créées ou du temps il n'y a que l'éternité ; à un écrivain appliquant au Verbe la célèbre parole qui exprime le mieux l'existence essentielle, éternelle de Dieu : Je suis celui qui est ! En vérité, voilà des licences qui dépassent toutes les bornes : si l'on voulait retourner ce procédé contre ceux qui s'en servent, on leur ferait dire des énormités. Rien n'est plus clair que le sens des paroles de saint Justin et des premiers Pères. Lorsqu'ils disent, comme Tertuilien, que le Verbe a reçu une sorte de naissance nouvelle par la création du monde, ils prennent ce mot dans le sens métaphorique : ils entendent par là qu'en proférant la parole créatrice Dieu a manifesté au dehors le Verbe ou la parole intérieure renfermée dans son sein. Tout cela est évident pour quiconque ne veut pas s'aveugler soimême. Il en est ainsi également de cette parole de saint Justin :
1 2« Apol, 6; Dial. avec Tryphon, 159.
2 Semisch : libr. citât., ii, 278 et ss. — Jurieu : G» Lettre, p. 46; 1689.
:178 OHTHODOXIK DK SAI?IT JI'STIM
" L<' Fils (le I)i<Mi (;.st eri^^Ofidn* par la volonté, par le conseil, par la puissance; do son l'ère'. » Donc, dit Jurieu et la ligncL* des rationalistes ajjW's lui, la g<*néralion du Verbe n'fîst pas un acte nécessaire ; le Père pouvait ne pas le produire, comme il peut ne pas produire les créatures. Non, réj»oiid Bossuet, tel n'est pas le sens des mots de saint Justin. S'il dit que le Fils de Dieu est engendré par la volonté de son Père, c'est pour exclure une nécessité aveugle et latale qui ne convient point k Dieu. Il ne faut pas souffrir en Dieu une nécessité qui soit hors de lui, qui lui soit supérieure, qui le domine; une telle nécessité n'est point en Dieu : il est lui-môme sa nécessité : il veut sa nécessité comme il veut son être propre : il n'y a rien en Dieu que Dieu ne veuille : ainsi il veut produire son Fils à la même manière qu'il veut être : c'est ainsi qu'il le produit volontairement ; c'est ainsi qu'il le produit par conseil *. Voilà qui est raisonner en vrai philosophe. Lorsqu'on veut pénétrer dans les profondeurs de la métaphysique chrétienne, il faut savoir y porter une main délicate, légère, et ne pas peser lourdement sur chaque mot qu'il est facile de détourner de son véritable sens.
Jusqu'ici, Messieurs, il faut bien l'avouer, nous n'avons rien trouvé dans la terminologie de saint Justin qui fournisse matière à un reproche sérieux; et, si vous considérez que nous avons fidèlement rapporté les griefs formulés par ses adversaires, vous jugerez, comme moi, que jamais attaque n'a rendu une défense plus facile. Est-ce à dire, néanmoins, qu'on ne puisse absolument pas trouver dans ses écrits l'une ou l'autre expression peu précise que les longues controverses de l'arianisme, né deux siècles après, ont bannies du langage théologique ? S'il en était ainsi, mon admiration n'aurait d'égale que mon étonnement; et cette parfaite exactitude de langage dans le premier apologiste du christianisme serait un phénomène surprenant dans l'histoire de
* Dial. avec Tryphon, 127 et 128.
- SLciéme Avertisse>iient sur les Lettres de M Jurieu, p. 57
l'esprit humain. Je ne crois pas diminuer le mérite de saint Justin en disant qu'il s'est servi de deux ou trois mots dont il n'aurait pas fait usage après le concile de Nicée. C'est ainsi que, pour distinguer le Fils du Père, saint Justin l'appelle quelque part « un autre Dieu et Seigneur au-dessous ou à côté du Créateur de toutes choses \ » C'est ici le cas d'appliquer le mot de Bossuet que je rapportais tout à l'heure : « En expliquant la distinction et l'origine du Fils, il est à craindre que vous n'y mettiez quelque chose de l'inférieur. » Aussi après avoir appuyé un peu durement sur la distinction des personnes divines en face des Juifs, saint Justin a-t-il hâte de faire ressortir leur égalité dans une seule et même nature, par la comparaison du flambeau qui en allume un autre sans éprouver ni changement ni diminution. Du reste, il serait ridicule d'imputer la croyance en plusieurs dieux à un écrivain qui a composé un traité spécial pour démontrer l'unité de Dieu. Nous ne dirions pas non plus aujourd'hui sans restriction que le Fils est Voiwrage du Père, quoique le mot employé par saint Justin puisse fort bien signifier que le Père opère par le Fils^. De même, la précision du langage théologique ne nous permettrait plus de dire que le Fils est « quelque chose d'autre que le Père » mais « quelqu'un d'autre ^ » Assurément, c'est peu de chose que ces taches légères dans le premier Père de l'Église qui ait traité ces matières délicates avec quelque étendue ; et il serait fort à désirer qu'on n'en pût rencontrer davantage dans les écrits de ses modernes détracteurs.
Maintenant, Messieurs, est-il besoin d'ajouter que la doctrine de saint Justin sur le Verbe n'est ni du platonisme, ni du philonisme, ni du néo-platonisme? En prouvant qu'elle ne fait que reproduire et développer l'enseignement de saint Jean et du reste des apôtres, nous avons écarté par cela même
1 Dial. avec Tryphoti, 56.
2 'EpYaat'a. Dial. avec Tryphon, 114. Le contexte autorise parfaitement ce dernier sens.
3 Dialog. avec Tryphon, 128 ; sTspov vl au lieu de hzpoç, ti;.
880 oiiTIIODOXIK DK SAI.'^T JUSTIN
tonl(; sourcfî (Hrari^'ère. Du nf^r>-plalonisme! Mais avant la lin du deuxième siècle et ju.sfjuVi Plotiii (jui a vécu dans le troisième, nous n'avons sur les commencements de celle école (|ue des données va^es et obscures : si les fragments de Numénius conservés par Eusèbe sont aulhenliques, nous y trouvons trois principes, à la vérité, mais dont le iroLsième est le monde, ce qui ne ressemble nullement h la Trinité chrétienne : encore pourrait-on retourner Tassertion contre ceux qui rémettent, et si^^naler avec plus de raison rinlluence du christianisme sur Numénius comme sur les écrivains postérieurs de la même école. Du platonisme ! Mais, comme nous Pavons vu la dernière fois, il n'y a pas de trace dans Platon do trois personnes divines procédant Tune de l'autre, de génération éternelle au sein de Dieu, etc.: sa triade, ou comme on voudra l'appeler, n'a rien de commun avec le dogme catholique; et si l'on m'objecte que saint Justin lui-même a cru découvrirdansPlaton trois principes ou hypostasesdislincles, cela prouve tout simplement qu'il les prête à Platon, bien loin de les lui emprunter, qu'il y met du sien, au lieu d'y prendre quelque chose : en effet, il affirme dans le même endroit que le philosophe grec a puisé ce point de doctrine dans les livres de l'Ancien Testament ^ Du philonisme enfin ! Mais, comme nous l'avons démontré, le Verbe de Philon diffère essentiellement du Verbe de saint Jean identique à celui de saint Justin : le philosophe juif n'attribue au Lugos ni la divinité dans le sens propre du mot, ni la personnalité d'une manière constante et uniforme ; et, ce qui emporte le reste, l'incarnation est impossible dans son système. Cela posé, est-on admis à voirune trace de l'étude de Philon dans la comparaison d'un flambeau allumé à un autre, dont le Juif alexandrin s'était déjà servi pour montrer que la science, communiquée au disciple, n'en reste pas moins tout entière dans le maître^? Ou bien faut-il voir un reste de ce commerce litté-
* 1" Apol, 60.
2 Philoa : de Gigant., 6.
raire dans l'une ou l'autre expression peu précise dont saint Justin a fait usage ? C'est une question que nous abandonnerons à ceux qui prétendent découvrir ces influences secrètes par une sorte de divination, ou qui ne peuvent concevoir que deux auteurs se rencontrent dans une métaphore commune, sans l'avoir empruntée l'un de l'autre. Ce qu'il y a de certain, c'est que dans le cas où saint Justin se serait rattaché à Philon, au Ueu de suivre le fil de l'enseignement traditionnel, il se serait perdu, sans le moindre doute,dans les rêveries des gnostiques comme tant d'autres; il eût donné la main aux Docètes pour nier la réalité de l'incarnation du Verbe; il eût imaginé à son tour une de ces constructions bizarres où le Démiurge occupe le sommet des Éons: et l'histoire aurait étudié dans sa personne un chef de secte au lieu d'un gardien fidèle de l'orthodoxie, un hérésiarque en place d'un Père de TÉglise.
Nous terminons là l'examen de cette partie de la doctrine de saint Justin. Si nous y avons consacré quelque temps, c'est qu'il est fort intéressant d'observer ces premiers essais de la philosophie chrétienne s'élevant à l'intelligence du grand dogme en face duquel le christianisme venait de placer l'esprit humain. En effet, la révélation évangélique ne s'était pas contentée de proclamer l'unité de Dieu méconnue par les religions polythéistes ; elle avait élevé plus haut le regard de l'homme, en lui permettant de plonger dans le mystère de la vie intime de Dieu. Par là elle reculait l'horizon de la pensée et ouvrait à l'inteUigence de nouvelles et de plus vastes perspectives. Il était facile de prévoir que les uns, trop confiants en leurs propres forces, s'élanceraient dans ces régions indéfinies pour s'y égarer, tandis que les autres s'élèveraient pardegrés sans perdre pied dans l'enseignement traditionnel: de ces deux voies, l'une a été suivie par les gnostiques, l'autre parles Pères de l'Église. Sans doute. Messieurs, il a dû arriver que, même parmi ces derniers, quelques-uns ne se dépouillèrent pas entièrement, comme dit Bossuet, « de cette crasse du langage humain, de cette rouille dont il faut purifier ses lèvres quand on veut parler de Dieu ; » que, tout
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on f^|)urant les tonnes duFie langue (|ii'ils iruvaieiit pas fait**, mais leçiio, o ils n'en sauraient pas toujours (Mer le reste coninMî le marc et la lie*. » Cela éUùi inévitable; et l'abus qu'on il lait de nos jours de ces termes peu exacts ou rnal choisis pour incriminer la doctrine des Pères est un des plus ti'istcs côtés de la sophistique contemporaine, si prodigue elle-même de formules équivO(jues et inintelli-^ibles. Quoi qu'il en soit, de saint Justin h saint Au^nistin, la philosophie catlioli(iue, lidèle à i orthodoxie la plus ri^'oureuse, s'appliquera constamment à éclaircir le mystère fondamental df la religion. En elfet, toute impuissante qu'elle est à le trouver et à le démontrer directement par elle-même, la raison est capable de pénétrer de plus en plus dans l'intelligence du dogme de la Trinité. En étudiant cette loi myslérieuse qui régit l'être divin, elle en a trouvé le reflet et l'empreinte dans la création tout entière : dans la nature, où nulle réalité ne peut se concevoir qu'avec trois dimensions et sous trois formes distinctes ; dans Tange ou dans l'homme, où trois facultés différentes se joignent dans l'unité d'une même nature ; dans l'acte principal de l'intelligence, le raisonnement, où trois termes essentiels se combinent dans l'unité d"une même vérité ; dans la famille,dans la société, où trois membres, soit individuels, soit collectifs, sont nécessaires pour assurer la plénitude de la vie. Images imparfaites, ébauches grossières, si vous le voulez, mais qui attestent par leur diversité que le dogme de la Trinité se réfléchit dans tous les êtres, que la raison philosophique en rencontre partout la trace et l'empreinte ; que cette loi suprême de la vie divine est également la loi universelle de l'existence ou de la vie à tous ses degrés; et qu'enfin le plus profond, le plus impénétrable des mystères est la formule la plus élevée, la formule rationnelle de la nature et de l'esprit, de la conscience et de la société.
* 6» ÀDertisseinent aux Protestants sur les Lettres de M. Jurieu, p. 60