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DIXIÈME LEÇON

Le Traité de la Monarchie ou de l'unité divine troisième monument de la controverse païenne. — Le polythéisme réfuté par les poètes et les philosophes eux-mêmes. — Témoignages rendus par ces derniers à l'unité de Dieu et à plusieurs autres dogmes. — Livres sibyllins, poésies orphiques, fragments d'Eschyle, d'Euripide, de Sophocle et de Ménandre. — Examen de l'authenticité de ces diverses citations. — Origine de ces écrits apocryphes qui ont mis en défaut la critique de saint Justin. — Les écrivains de l'école juive d'Alexandrie sont probablement les auteurs de ces documents supposés. — Dans quel but ils s'efforçaient de placer leurs doctrines dans la bouche des philosophes et des poètes du paganisme.

Messieurs,

Saint Justin avait démontré aux Grecs que ni leurs poètes^ ni leurs philosophes n'étaient en état de leur enseigner la vérité. D'une part, la mythologie poétique s'était perdue dans des fables dont l'immoralité le disputait au ridicule ; de l'autre, l'enseignement philosophique, manquant à la fois d'unité et d'autorité, ne représentait qu'un pêle-mêle d'opinions contradictoires. Tel n'était pas le caractère de la religion chrétienne. L'accord le plus parfait régnait parmi ceux qui l'avaient transmise, et l'inspiration divine les préservait de l'erreur. Toute récente qu'elle paraissait, elle remontait, par Moïse et les prophètes, à l'origine du monde, et joignait, par conséquent, à ses autres privilèges, celui de la plus haute antiquité. Il ne restait donc plus aux Grecs qu'à se tourner vers elle pour trouver dans son sein la lumière et la sécurité.

Cette thèsCj développée par saint Justin dans ses deux

104 TRAITf:: DK IK MOIAKCIIIK OU DK l'VUllf'. DK DIEU.

(li3C0iirs aux (irccs, otail l.i (iremière qui dftt s'offrir à l'élo- (|iiencoclinHioiiMe dans sa liitloavec le paganisme. Comparer les croyances el les systèmes du vieux monde avec la doctrine révélée, pour faire jaillir la lumière du contraste, telle est la mélliode qu'indiquait aux Pères de l'i'^'lise la nature même des clioses.Lorsqu'onvcutoblij,'errerreuràse jeter dans les bras de la vérité, il faut tout d'abord la pousser à bout en l'étalant dans toute sa nudité. Cette première partie de toute controverse sérieuse, naturellement agressive et môme irritante, a pour effet de révéler Terreur à elle-même et de lui faire sentir le vice et le danger de sa situation : conduite avec vigueur, elle manque rarement son but, qui est d'ébranler les convictions fausses en semant dans les ûmes un trouble salutaire. Dans cette attaque de front qui produit le choc des idées, il ne s'agit ni d'effacer les angles, ni de diminuer les saillies, ni d'atténuer les contrastes, mais bien au contraire de mettre dans tout son jour l'antithèse de l'erreur et de la vérité. Cela fait, il s'ouvre pour l'éloquence une autre voie qui consiste à chercher dans les doctrines moins leurs lignes de séparation que leurs points de contact ; non ce qui les divise, mais ce qui les rapproche. En effet, comme j'ai eu plusieurs fois occasion de le dire, toute erreur possède un fond de vérité qui la soutient et sans lequel elle serait une pure négation, moins que cela, le néant. C'est à cette vérité partielle qu'il faut s'attacher comme à une liaison naturelle pour gagner les esprits à la vérité complète ; et, tout en relevant dans les doctrines que l'on combat ce qu'elles ont de faux, il est nécessaire de chercher, dans ce qu'elles ont de vrai, un point de départ et un point d'appui.

Les Pères de l'Église ont appliqué à merveille, dans leur controverse avec les païens, les deux méthodes que je viens d'indiquer et qui tendent au même but par des voies diverses. Nous savons avec quelle vigueur saint Justin attaque et réfute les erreurs du polythéisme antique. Pour détacher les Grecs d'un culte immoral et insensé, il n'use d'aucun ménagement : il dévoile et met à nu tout leur système mythologique, les

variations et les contradictions de leurs philosophes. Sans nul doute, rien n'était plus propre à faire impression sur l'esprit de ceux auxquels il s'adressait. Mais, toute seule, cette critique destructive n'eût fait peut-être qu'aigrir les cœurs au lieu de les gagner. Pour qu'elle obtînt un plein succès, il fallait qu'un procédé moins agressif et plus doux vînt faciliter le rapprochement. Ce procédé était naturellement indiqué par le fond de vérité qui n'avait cessé de se maintenir parmi les nations polythéistes. Il consistait à montrer aux païens que le christianisme venait précisément développer les germes de vérité déposés dans leur sein, que leurs plus grands écrivains lui avaient rendu témoignage à l'avance, qu'ils avaient comme pressenti et deviné quelquesunes de ses doctrines, et qu'en réunissant les parcelles de connaissances disséminées dans leurs ouvrages, on formerait une sorte de préface ou d'introduction à l'Évangile.

Tel est le beau thème que l'éloquence chrétienne se plaisait à développer aux yeux des païens pendant les premiers siècles de l'Église. Vous concevez, Messieurs, tout l'avantage que procurait cette méthode aux défenseurs du christianisme. En l'employant, ils pouvaient dire à leurs adversaires : nous vous combattons par vos propres armes. Chaque fois que vos poètes et vos philosophes font entendre le langage du bon sens et de la raison, ils sont d'accord avec nous. Ils enveloppent sous des formes peu précises et mêlent à de graves erreurs des vérités que la religion chrétienne est venue présenter au monde pures et sans mélange. Croyezen du moins leur témoignage, si vous refusez d'accepter le nôtre. Ce mode d'argumentation qui, dans la comparaison des doctrines chrétiennes avec les doctrines païennes, s'attache à faire ressortir les rapports de similitude plutôt que les contrastes, cette voie, toute de rapprochement et de conciliation, nous l'observerons particulièrement dans l'école d'Alexandrie. Mais saint Justin est le premier qui ait réuni les semences de vérité éparses à travers le vieux monde, pour montrer que, là aussi, le christianisme avait eu une

iM TRAITf: DK \.K MO^AKCIIIK Oi: DR I.'IJ^IIT^. DK DIEI*.

sorte d(î prciexisterice dans la partie saine d^îs doctrines religieuses et philosophiques. C'est dans la deuxième partie de VK.rhorlalinn aux Grecs et dans le Traité de la Monarchie (juo saint Justin aborde cette nouvelle face de la controverse païenne. Voil.^i pourcpioi nous mènerons de front Tanalyse de c(^3(leux fiM^nnents, parce qu'ils offrent un caractère de ressemblance facile à distinguer

En (Hndiant les reli^^ions de rantiquit<î dans leurs ori- ^^ines et dans leurs formes, nous avons dit que la doctrine de Tunité de Dieu ne s'était jamais complètement effacée de la conscience des j)euple3. Altéré, travesti, d«'*ti^airé, le monothéisme se mamtenait néanmoins comme un souvenir alfaibli, un écho lointain, un débris immortel de la relifçion primitive du genre humain. Ce fait est incontestable. Audessus de cette multitude de dieux qu'avait créés l'imagination des peuples, api)araissait un Dieu suprême auquel tous les autres étaient subordonnés. A commencer par le système mythologique dos Grecs, on ne trouverait pas une seule théogonie où cette hiérarchie de pouvoirs célestes n'aboutit à une puissance souveraine qui les domine en les ramenant à l'unité. Le sens populaire appliquait volontiers au panthéon antique l'adage d'Homère : « qu'il n'y ait qu'un seul chef * t )) Sans doute, cette subordination des divinités inférieures à un Dieu suprême était loin d'exprimer nettement le dogme de l'unité de Dieu; elle l'insinuait néanmoins et le présupposait comme une croyance primitive dont on s'était graduellement écarté. Chez les philosophes, cette doctrine fondamentale se manifeste plus clairement que dans les mylhologies populaires ; et bien que leurs hypothèses sur le principe des choses y portent plus d'une atteinte, ils ne laissent pas, Platon surtout, de la formuler maintes lois avec une certaine précision. Ce que nous disons de Tidée de Dieu, nous pouvons le répéter de cet ensemble de vérités qui composent ce que l'on appelle d'ordinaire la religion

* Hom., Iliade, ii, 20i, sTc xotpafvo; E-jtto.

naturelle, telles que l'immortalité de lame, les peines et les récompenses dans une vie future. Certainement, là aussi, des erreurs de différente nature avaient perverti le sens religieux et moral ; mais, non pas à tel point que de nombreux, vestiges n'attestassent avec évidence quelles avaient été les croyances primitives du genre humain.

Cela prouve, Messieurs, qu'à aucune époque l'humanité ne s'est trouvée dans une condition telle que les lumières de la vérité lui aient fait absolument défaut. Si le spectacle de l'univers ne parlait plus au cœur de beaucoup d'hommes, si la voix de la conscience était le plus souvent étouffée par la voix des passions, si la vérité n'arrivait plus sans mélange d'erreure par le canal de la tradition, ce triple témoignage n'avait perdu ni toute sa force ni toute sa clarté. En s'aidant de ce qui restait de la révélation primitive, la réflexion naturelle pouvait sauver l'esprit des païens d'un aveuglement fatal. Si l'on affirmait le contraire, on déchargerait les nations idolâtres de toute responsabilité morale, et l'on susciterait contre la Providence une objection sérieuse. On ne saurait nier, à coup sûr, que cet amas d'erreurs et de superstitions dont le monde était plein ne fût un grand obstacle à la recherche de la vérité; mais, d'une extrême difficulté à une impuissance absolue, il y a une distance qu'il est impossible de méconnaître. Non, toutes les doctrines des païens n'étaient pas des erreurs, pas plus que toutes leurs qualités morales n'équivalaient à des vices. En condamnant dans Baïus et dans ses partisans cette dernière proposition, TÉglise a marqué la mesure qu'il faut garder dans des appréciations de ce genre. Le tableau des erreurs et des vices du polythéisme est assez sombre par lui-même pour qu'il ne faille pas encore le rembrunir en le chargeant de couleurs trop foncées. C'est ici que, tout en constatant la règle générale, il importe de faire valoir les exceptions : plus elles sont rares, plus il convient de les mettre en lumière, ne fût-ce que pour l'honneur du genre humain et de la vérité elle-même. Car, c'est la gloire de la véritable

iW TRAlTi^; DK I A MoMAMCtIIK OU DE L'U.IITÉ OK OIKU.

reIi(^ioii d'avoir ou des orj^anes et des défenseurs dans tous les temps «t dans tons les lieux, \h même où d'épaisses ténèbres semblaient devoir étouiïer jusqu'à son dernier rayon.

Je l'avoue, Messieurs, un des côtés que j'admire le pins dans les écrits des Pères de rÉ^çlisc, c'est la largeur d'idées et l'esprit d'équité avec lescjuels ils ont apprécié le polythéisme. Sans nul doute, ils ne lui font grâce d'aucune erreur : ils poursuivent ce qu'il y a de faux et d'immoral dans ses doctrines avec cette ardeur que donne l'amour de la vérité et le désir de la voir triompher pour la gloire de Dieu et le salut des hommes. Mais leur patience n'est pas moindre que leur zèle, lorsqu'il s'agit de recueillir les parcelles de vérité disséminées dans les écrits des poètes et des philosophes de l'antifiuité. Aussi ai-je été étonné de trouver sous la plume d'un critique contemporain celte assertion qui dénote un parti pris de dénigrer les défenseurs de la religion chrétienne: « La polémique sous laquelle succomba le paganisme fut lourde et violente, de mauvaise foi comme toutes les polémiques \ » Si l'on pouvait faire un reproche aux Pères de l'Église, dans leur controverse avec les païens, ce serait plutôt d'avoir montré une trop grande indulgence qu'un excès de sévérité, comme nous le verrons dans le cours de ces études. Loin de présenter les opinions de leurs adversaires sous un jour trop défavorable, plusieurs d'entre eux ont été jusqu'à chercher des vérités apparentes dans des erreurs réelles ; et, ce qui a mis mainte fois leur critique en défaut, c'est d'avoir voulu atténuer le contraste qu'offrait le polythéisme avec les doctrines chrétiennes. Saint Justin nous fournira un exemple de cette indulgence voisine de l'illusion, que nous rencontrerons à un plus haut degré encore chez Clément d'Alexandrie et chez Origène.

Nous avons dit que, dans la deuxième partie de VEœhortation aux Grecs et dans le Traité de la Monarchie, saint Jus-

^ M. Renan: Éludes d'hist. relig,, p. 62.

tin s'attache à recueillir les témoignages anticipés que les poètes et les philosophes de l'antiquité avaient rendus à plusieurs dogmes de la religion chrétienne, particulièrement à celui de l'unité de Dieu. En effet, pour convaincre les païens par les aveux de leurs sages, il cherche le monothéisme dans les poésies orphiques, dans les livres sibyllins, dans les écrits d'Homère et de Sophocle, de Pythagore et de Platon, d'Eschyle et d'Euripide, de Philémon et de Ménandre. Permettez-moi de placer sous vos yeux deux fragments rapportés par le philosophe chrétien, l'un d'Orphée, l'autre de Sophocle :

« Je parlerai à ceux qui sont dignes de m'entendre. Arrière tous les profanes. Mais toi. Musée, enfant de la Lune dont le flambeau nous éclaire, écoute mes paroles, car la vérité seule réglera mon langage. Que les erreurs qui, jadis, firent illusion à ton cœur ne te privent point de la vie bienheureuse. Aie toujours les yeux fixés sur les préceptes divins, et ne les en détache pas; scrute toujours d'un regard sévère les profondeurs intellectuelles de ton âme, marche d'un pas ferme dans la voie droite et ne contemple que le roi immortel de l'univers. Il est un, il est lui-même, il est Faateur de toutes choses ; tout est en lui, aucun œil mortel ne saurait le voir, mais personne n'échappe à sa vue ^.. »

La doctrine de l'unité de Dieu est exprimée plus clairement encore dans ce passage de Sophocle cité par saint Justin :

« Certainement, il est un Dieu, il est un seul Dieu qui a formé le ciel, les vastes régions de la terre, les flots azurés de la mer et les vents impétueux ; mais nous, aveugles mortels, nous, la plupart esclaves des égarements de notre cœur, nous allons dans nos peines demander un soulagement à des dieux de pierre et à des simulacres d'airain, à des figures d'or et d'ivoire. Quand nous leur avons offert de riches sacrifices, quand nous avons établi en leur honneur

1 Exhort. aux Grecs, xv ; Traité de la Monarchie^ ii.

iO<) IliMfr \t\. I A MONARCIIIR 01* DP VVntTP. DK DIKU.

de pompeuses solenriitr's, nous nous ima^çinons avoir donné d(î grandes preuves <le f)iété *. »

Ce n'est pas seulement le do^^me de l'unité de Dieu rjue saint Justin s'elï'orce de retrouver dans les écrits des poèt<*s et des philosophes de l'anli^piité, mais, de plus, celui du jupjcment dernier et de la résurrection. Cest ainsi qu'il place dans la bouche de Sophocle cette prédiction fort exi)licite de la future destruction des choses par h* feu :

« Il viendra, oui, il viendra le temps où le brillant éther fera rejaillir de ses espaces dorés des trésors de feu, lorsque la flamme, dévorant et la terre et les cieux, consumera dans sa fureur sans frein la nature tout entière. Puis tout disparaîtra : les gouffres de flots ne seront plus ; la terre n'aura plus de forêts et Tair enflammé ne sera plus rempli de milliers d'oiseaux. Or, nous savons que deux routes conduisent aux enfers; l'une réservée aux criminels, l'autre aux hommes justes. Puis tout ce qui aura été détruit renaîtra de nouveau ^ »

Je ne multii)lierai pas les citations davantage ; celles que je viens de faire sulhsent pour vous montrer comment saint Justin cherche à tirer parti des auteurs païens pour la défense du christianisme. A le voir ainsi parcourir toute 1 antiquité et donner des extraits de tous les écrivains en renom dans les siècles passés, on ne peut qu'admirer sa grande érudition, et l'on ne s'étonne plus que Photius, assez dilTicile en pareille matière, ait pu dire de lui « qu'il était versé au plus haut degré dans la connaissance des historiens et des anciens philosophes ^ » Sans le comparer à Origène ni à Eusèbe pour l'étendue du savoir, on peut affirmer sans Crainte qu'il occupe au-dessous d eux un rang distingué ; et comme il les précède de beaucoup dans Tordre des temps, c'est à lui, en définitive, que revient l'honneur d'avoir frayé

* Exhort., XV m; Monarch., ii.

2 Traité de la Mon., m.

' Photius : Bibliolh. cod., 123, 1. 1, p. 94.

les voies à l'érudition chrétienne. Mais, Messieurs, lorsqu'on examine avec attention les textes nombreux empruntés par saint Justin aux écrivains du paganisme, on est amené tout naturellement à se demander si, chez lui, la critique marchait de pair avec l'érudition. N'est-ce pas, en effet, chose assez singulière de voir ainsi défiler sous nos yeux, comme apôtres de la vérité chrétienne, comme défenseurs du monothéisme, Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide, Ménandre, c'est-à-dire les principaux organes du polythéisme grec ? Saint Justin et les auteurs ecclésiastiques qui l'ont suivi sur ce point, tels que Clément et Cyrille d'Alexandrie, Eusèbe, Théodoret, n'auraient-ils point par hasard prêté à ces divers écrivains une physionomie trop chrétienne? Et, pour expliquer ce fait, n'y a-t-il pas lieu de soupçonner qu'ils se sont appuyés sur des textes d'une authenticité suspecte, ou du moins fortement interpolés ? A qui, dans cette hypothèse, faut-il faire remonter l'origine et la responsabiHté de ces suppositions innocentes ou intéressées ? Telle est la question, aussi grave que délicate, qu'il s'agit de résoudre pour pouvoir apprécier à sa juste valeur cette partie de l'apologétique chrétienne.

Pour procéder dans cette question avec ordre et méthode, je commencerai par faire remarquer que, parmi les fragments recueillis par saint Justin dans les écrivains de l'antiquité profane, il en est dont l'authenticité n'est sujette à aucun doute. Tels sont les passages empruntés à Homère et à Platon, et qui n'ont jamais cessé de faire partie de leurs écrits. Le débat roule uniquement sur les poésies orphiques, les textes sibyllins et les fragments d'Eschyle, d'Euripide, de Sophocle et de Ménandre qui ne se trouvent pas dans le recueil de leurs œuvres. Or, je dois dire que les résultats de la critique ne sont pas favorables à l'authenticité de la plupart de ces citations. D'abord, pour ce qui regarde les livres sibyllins, il est généralement reconnu de nos jours que leur origine est tour à tour juive ou chrétienne : ce qui n'empêche pas que, parmi leurs prophéties, il ne puisse

lOf rilAITI^: DK I.A MOÎIARCHIF OU DK I.I-VIIT^. DF DIFf.

s*eri trouver quel(|ii('s-unps qui avaient cours dans les siècles païens. C'est sur ce fond primitif qu'ont travaillé les dinVMCMits auteurs qui ont concouru k cette œuvre d'origine et de provenance diverses. Les douze livres sibyllins, sous leur forme actuelle, sont une véritable mosaïque, une pièce de man|ucterio, dont les parties, fort peu homogènes, se sont ajustées l'une h l'autre dans un espace de plus de cin(| cents années, depuis le deuxième siècle avant Jésus- Cliiist jusqu'au troisième siècle de l'ère chrétienne; encore leur collection défuiitive n'a-t-elle pu être faite avant le sixième. Faut-il y voir, comme l'a soutenu Thorkelin, professeur à l'université de Copenhague, dans le meilleur travail critique qui ait paru sur cette question, une réunion de fragments poéli(iues dans lesquels les Juifs et les premiers chrétiens chantaient leur foi et leurs espérances, à la vne des grands événements qui s'accomplissaient dans le monde ? Ou bien un artifice très innocent, qui consistait à présenter les prophéties messianiques de l'Ancien Testament sous une forme plus appropriée à l'esprit des païens ? Soit enfin un travail de parti pris conçu dans le but de gagner les Grecs et les Romains, en plaçant les principaux dogmes du mosaïsme et du christianisme dans la bouche de femmes réputées inspirées dans l'antiquité profane ? Je crois. Messieurs, qu'il y a eu de tout cela dans la confection des livres sibyllins, et que les motifs qui en ont inspiré la rédaction sont aussi variés que leur fond même. C'est en présence d'une œuvre si complexe qu'il faut se garder d'une appréciation trop exclusive. Aussi je compte bien consacrer, plus tard, une étude toute spéciale à ce monument étrange de la littérature tant juive que chrétienne des premiers siècles. Mais, pour le moment, je me bornerai à constater, comme résultat certain de la critique moderne que, sauf quelques restes d'anciennes prédictions impossibles à démêler, l'authenticité des Uvres sibyllins ne saurait plus être sérieusement soutenue. Par conséquent, les témoignages qu'en ont tirés plusieurs Pères, saint Justin en par-

ticulier, n'ont que la force relative d'un argument personnel contre les païens, qui admettaient l'inspiration des sibylles et l'authenticité de leurs livres. Tel est, en effet, le caractère que revêt le plus souvent ce mode d'argumentation dans l'éloquence chrétienne : si l'on y présente parfois le témoignage des livres sibyllins comme une preuve absolument valable, c'est que par le fait ces livres étaient un reflet des prophéties messianiques, ou plutôt n'étaient que ces prophéties mêmes retournées sous une autre forme et adaptées au génie grec ^

Je n'oserais pas, Messieurs, conclure, au sujet des poésies orphiques, dont saint Justin rapporte un long fragment, avec la même assurance qu'à l'égard des livres sibyllins. Aussi bien la critique est-elle encore partagée sur ce point : il ne faut donc point s'étonner que les Pères de l'Église aient pu se tromper quelquefois sur la valeur de certains écrits qu'ils trouvaient autour d'eux, lorsqu'après dixhuit siècles de recherche nous nous voyons réduits à des conjectures plus ou moins probables. J'ai placé sous vos yeux, il n'y a qu'un instant, le fragment de poésie orphique que saint Justin a inséré dans son Exhortation aux Grecs et dans le Traité de la Monarchie. Certainement, on a lieu d'être surpris de trouver une profession de foi monothéiste chez un poète antérieur à la guerre de Troie. Il ne faudrait pas oublier néanmoins que l'ancienneté, loin de former un préjugé défavorable à l'existence de pareilles doctrines, semble plutôt la justifier; car il est certain, par le témoignage de tous les peuples, que leurs croyances étaient d'autant plus pures qu'on remonte davantage à leur berceau. D'autre part, il n'est pas moins manifeste qu'au nom d'Orphée les Grecs rattachaient tout un ensemble de traditions religieuses dont il est impossible de méconnaître le

1 V. Birger Thorkelin, Libri sibyll. crisi subjectif Hafnide, 1815. — Beck, Ueber die Enstehung und Zusammensetziing der sibyllinischen Orakel. — M. Alexandre, les Livres sibyllins.

flOI rilMT^: DK I.A MO^AncillK. OL DR l/IMITfC DK DIKU.

caractrrfi inonollKMste. F)'où il suit rjue, »i ces poèmes ne sont pas, sons lour forme arluellf, l'œuvre d'Orphée, on pont les rapporter à son disciple Oiiomacrite, qui vivait pirs (Pun siècle avant Platon, ou du moins à Técole orpliirjiio en j^^énéral. C'est h cette conclusion que se sont arr(*Ués David lluiikenius et le dernier éditeur des poésies orphiques, le docleui* Hormnnn. Saint Justin pouvait donc, sans manquer de critique, s'appuyer sur un passafçe de ces hymnes, pour montrer aux (irecs qucle doj,'me de l'unité de Dieu avait eu un défenseur dans le plus ancien de leurs poètes ^

Restent les fragments d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide et de Méiiandre, auxquels saint Justin et, après lui, Clément d'Alexandrie et Eusèbe en appellent pour démontrer que le monothéisme avait eu des organes dans la poésie dramatique comme dans la philosophie. On ne saurait méconnaître, à coup sûr, que ces divei*s passages, comparés au recueil ordinaire des œuvres de ces poètes, présentent un contraste assez frappant. Ainsi, l'on ne peut qu'être surpris de trouver le dogme de l'unité de Dieu si nettement formulé dans Eschyle et dans Sophocle, où d'ailleurs le polythéisme apparaît dans- son expression la plus vive et la plus sincère. Je n'hésite donc pas à voir, dans les tirades poétiques insérées par saint Justin, la trace d'interpolations manifestes. Sans doute, nous ne pouvons pas nous flatter de posséder aujourd'hui toutes les œuvres des poètes dramatiques de la Grèce : un grand nombre d'entre elles sont perdues sans que nous ayons l'espoir de jamais les recouvrer. Toutefois, quel qu'en ait été le contenu, il est contre toute vraisemblance de supposer qu'elles aient difleré de celles que nous avons conservées jusqu'au point de renfermer des doctrines diamétralement opposées. C'est ce principe très rationnel qui a mis la critique moderne sur la trace d'altérations évidentes. Je dis d'altérations évidentes, car il ne

^ Ruiikenius: Epist. crit., p. 67. — Hermann : Orphica, 447-448.

saurait être question de suppositions complètes : les interpolateurs eussent manqué leur but, s'ils n'avaient appliqué leur procédé à des ouvrages authentiques au fond. Aussi les ërudits qui ont soumis ces fragments de poètes cités par saint Justin à un examen approfondi, Grotius, Brunck, Valckenaër et Beck, s'accordent-ils à leur assigner une base véritable. Ce dernier ne doute pas que plusieurs vers, attribués par saint Justin à Ménandre, ne soient réellement de ce poète, qui ne nous est guère connu que par les Pères de l'Église : c'est un service incontestable qu'ils ont rendu à l'histoire des lettres grecques. Valckenaër se joint au critique de Heidelberg pour défendre l'authenticité d'un passage d'Euripide, que saint Justin et ceux qui l'ont suivi dans cette voie ont seuls sauvé de l'oubli. Toujours est-il, cependant, que les morceaux des poètes dramatiques dont l'apologiste chrétien cherche à tirer une preuve sont apocryphes, du moins en partie. Tout concourt à rendre cette conclusion aussi certaine qu'on peut le désirer \

Cela posé, à qui faut-il attribuer ces altérations dans les écrivains de l'antiquité profane ? Évidemment, elles ont été entreprises dans le but de faire paraître ces derniers plus monothéistes qu'ils ne sont en réalité. Doit-on mettre sur le compte des Pères de l'Église ces falsifications intéressées ? Je ne sache pas un critique qui ait osé leur adresser ce reproche et, par le fait, une telle accusation ne mériterait pas la peine d'être relevée. Ce n'est pas au milieu des persécutions, à travers les hasards d'une vie active et militante, alors qu'il faut faire face à des attaques de toute nature, ce n'est pas dans de pareilles circonstances qu'on s'amuse à interpoler des livres : une opération de ce genre suppose un calme et des loisirs que n'avaient pas les apologistes du deuxième siècle. Du reste^ ce travail de rema-

1 Grotius: Excerpta Trag. et Com. -Valckenaër: Z)ia(n6. de Aristobulo Jud., Lugd. Batav., 1896. — B?.ckius : Aeschi/li, Sophoclis, Eiiripidis, nutn ea qiiœ supersuut et (jenuiiia omnia sint, Heidelberg, 1808. — Brunck : Gnomici pœtœ Grœci, Argentorat^ 1784.

106 THAITI^ DK U MOAIlCnie OC DR l/C5IT^. DK DIRI'.

Fii(Mneiit ost antérieur k INHabllssoment du chrisliani.srno et trahit une main touio (JiHéreute. Voici, Messieurs, comment la critique est parvornie h rorij^ine de cette retouche assez bi/arrc. On a remarqué d'abonl, dans les fragments en question, des expressions inusitées chez les auteurs forces, divers hébraïsmes, le i)arallélisme en usage dans la poésie des livres saints, des traces manifestes du style de la version des !>eptant£, souvent même des paraphrases de quelques endroits des Psaumes. C'en était assez déjà pour porter le soupçon sur des Juifs hellénistes. Mais le fond, plus encore que la forme, autorisait cette hypothèse. Comment, en effet, ne pas conclure à une origine juive, lorsqu'on trouve, dans ces mômes passages, l'éloge indirect des grands hommes du judaïsme ; qu'on entend dire à Orphée : « Nul n*a connu Dieu, nul, si ce n'est un descendant d'une famille chaldéenne, » c'est-à-dire, comme l'observe Clément d'Alexandrie, Abraham ou son fils Isaac; et un peu plus loin : « Un simple mortel a appris lui-même ces dogmes sublimes des deux tables de la loi, » phrase qui désigne Moïse à ne pas s'y tromper? Enfin, ce qui changeait en certitude des conjectures déjà plausibles, c'est qu'en remontant aux premiers écrivains de Técole juive d'Alexandrie, on y trouvait précisément Tinterpolation changée en système. C'est dans les commentaires d'Aristobule sur Moïse qu'apparaissent pour la première fois les fi^agments apocryphes d'Orphée, d'Homère, d'Hésiode, de Linus; et c'est par ce canal que les premiers apologistes ont reçu le faux Eschyle, le faux Euripide, le faux Sophocle et le faux Ménandre. La conclusion était évidente. Alexandrie a été la grande officine de ces écrits apocryphes dont l'école juive établie en cette ville a été l'artisan. Valckenaër, dans son ouvrage sur le Juif Aristobule, et Beck, dans ses recherches sur l'origine des fragments d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, ont établi ce fait historique par une réunion de preuves auxquelles il est difficile de ne pas se rendre. Jo conçois, Messieurs, que nous ayons quelque peine, de

nos jours, à nous expliquer tous ces procédés de supposition ou d'interpolation si fort en dehors de nos mœurs et de nos habitudes. En général, dans l'antiquité, les œuvres littéraires étaient plus impersonnelles, si je puis m'exprimer de la sorte, qu'aujourd'hui, où chaque auteur tient à signer de son nom le produit de sa pensée. On ne garde plus Tanonyme que dans un pamphlet ou dans une brochure, pour laquelle on craindrait de se compromettre en apposant son nom ; hors de là, les ouvrages sont parfaitement signés, estampillés : il n'y a guère moyen de se méprendre sur leur authenticité. Grâce à l'imprimerie, les exemplaires se multiplient sans peine, et, si l'on essayait d'en altérer quelques-uns, la confrontation, devenant facile, ferait découvrir immédiatement la fraude ou l'imposture. Il n'en était pas de même à l'origine de l'Église et dans les siècles antérieurs à sa fondation : c'est ce qui explique la facilité avec laquelle des écrits apocryphes purent se produire et se propager à cette époque. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'on ne courait pas risque d'être poursuivi en contrefaçon devant les tribunaux de l'empire pour avoir altéré un ouvrage : l'absence de gain matériel faisait qu'on se montrait moins soucieux de la propriété littéraire. De plus, le peu de manuscrits qu'on avait à sa disposition, la grande latitude que laissait aux copistes le soin exclusif de la rédaction, ménageaient à l'interpolation un succès que nos moyens de publicité ont rendu impossible à jamais. Enfin, je le répète, une œuvre littéraire n'était pas envisagée comme tellement personnelle qu'on ne se crût pas permis d'y introduire quelque changement pour un motif sérieux. Ce procédé, fort étrange pour nous, et qui a mis en défaut la critique de quelques Pères, s'explique mieux encore lorsqu'on envisage le caractère général de la littérature grecque pendant la période alexandrine et les tendances particulières de l'école juive établie dans la capitale de l'Egypte.

Vous n'ignorez pas, Messieurs, que ce qui caractérise la

iùè in\nP. ne la MONAnnitR oi; dr i/u?iit^. de dieu.

Iilt(îrature {;vcrj\\\(i pond int la piTiodo alcxandrinc, c'est le (lôfaut d'ori^'iiialito. Aux grands po/Hcs et aux pliilosopluîs dos ûgcs préccWlents avaient succédé les {^rafninairiens et les commentateurs, qui demandaient ù l'érudition ce que leur refusait le génie. Incapables de produire des oeuvres neuves et originales, ils s'appli(|uaient à imiter les anciennes; et, pour assurer plus de succès à ces compositions souvent in^^énieuses, ils allaient jusqu'à les insérer dans le recueil des ouvrages d'auteurs connus, de manière à les fair • passer sous le couvert d'un grand nom. Il est à croire que des idées de spéculation ou de prolit matériel n'étaient pas toujours étrangères à ces opérations peu scrupuleuses. Lors- (ju'on songe avec quelle prodigalité les Ptolémées dépensaient des sommes énormes pour compléter la bibliothèque d'Alexandrie, on conçoit jusqu'à un certain point cette tentation d'exploiter la munificence ou la crédulité royale par quelque mystification intéressée. Une tragédie de Sophocle ou d'Euripide, habilement supposée, ne pouvait manquer de devenir pour son auteur une source de revenu, comme serait aujourd'hui, par exemple, une copie de Raphaël ou de Rembrandt qu'on chercherait à faire passer pour l'original, et vous savez si Ton s'en fait faute. Les Ptolémées non plus n'ont pas manqué d'imitateurs : l'accueil que le Grec Simonides a trouvé récemment auprès d'un des souverains les plus instruits de l'Europe n'est pas précisément de nature à décourager cette industrie. Toutefois, s'il faut faire une certaine part à des calculs de ce genre dans l'origine 4 les écrits apocryphes sortis d'Alexandrie, elle s'explique surtout par la tendance générale de la littérature gi^ecque à cette époque. Gomme plus tard à Rome, on choisissait, pour tiièmes de composition ou de déclamation, des sujets analogues à ceux qu'avaient traités les anciens, en reproduisant 1 ' plus exactement possible leur style et leurs pensées. Par suite de ce calque ou de cette imitation servile, de s mples exercices poétiques et oratoires prirent le nom des a iteurs que l'on [avait cooiés, et donnèrent le change aux

lecteurs : après avoir induit en erreur les contemporains, on parvint à tromper la postérité. C'est ainsi qu'Alexandrie, devint la grande fabrique des écrits supposés ou des compositions apocryphes de l'antiquité.

Or, ce que les rhéteurs et les grammah:*iens d'Alexandrie entreprenaient dans un but littéraire ou par des calculs égoïstes, l'école juive, établie dans cette ville, le faisait par un motif religieux, celui d'attirer les Gentils vers la révélation mosaïque. Tandis que les Juifs restés en Palestine ne songeaient guère à faire des prosélytes, ceux de l'Egypte, dispersés au milieu des païens, conçurent dès l'origine une idée de propagande plus vaste et plus hardie. C'est en vue d'accomplir ce projet qu'ils avaient consenti d'abord à 'traduire en grec les livres saints. Pour ménager le rapprochement par d'autres voies, quelques-uns d'entre eux ne craignirent pas d'emprunter les formes de la littérature grecque pour vulgariser leur histoire et leur culte. C'est ainsi qu'une tragédie sur la sortie d'Egypte, dont l'historien Démétrius nous a transmis des fragm^ents assez considérables, et un poème sur Jérusalem composé par Philon l'Ancien, initièrent les Grecs aux fastes du peuple juif. Cette tendance à rapprocher l'hellénisme du mosaïsme est encore plus manifeste dans Aristobule et dans Philon. Tous deux n'hésitent pas à se déclarer disciples, l'un d'Aristote, l'autre de Platon, pour concilier les données de la philosophie grecque avec la révélation mosaïque. Ce système d'accommodation conduit Philon à des transactions incompatibles avec la foi d'un Israélite sincère : par une méthode d'interprétation très arbitraire, il transporte dans l'Écriture sainte les erreurs de Platon, voire le panthéisme qui existait en germe chez le philosophe grec. Mais, pour gagner les païens à la loi de Moïse, il ne suffisait pas de faire des concessions à l'hellénisme ; il fallait, de plus, chercher des auxiliaires dans les auteurs grecs eux-mêmes. Qui pouvait, en effet, commander aux païens le respect pour la religion juive

avec plus d'autorité qu'Homère, Orphée, Linus, Hésiode,

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Soplioclo, Kiiripid^^ ? Quel aigiunoiit ne formoniiont pas, en Javeurdu mosaïsmo, les témoignages réunis de ces hommes si recommandables ^ la fois par leur antiquité et par la célébrité do leur nom? En cela, l'école juive d'Alexandrie ne se trompait pas : aucune autre preuve n'était plus de nature à faire impression sur l'esprit dos Grecs, et, sans sortir dos monuments authentiques de la littérature profane, on pouvait donner à Targument une grande forco. Mais Aristobulo et son école dépassèrent la mesure en exagérant une thèse légitime au fond. Dans leur ardeur à vouloir démontrer aux Gentils que les poètes et les philosoplies grecs avaient eux-mêmes enseigné les principaux dogmes de la religion mosaïque, ils appliquèrent le procédé d'interpolation généralement en usage autour d'eux, commo un savant critique anglais, Richard Bentley, l'a prouvé dans son Épîtreà Millius. Se couvrant d'un masque étranger, ils firent parler, en Juifs, poètes, historiens et philosophes grecs, transformés, par ce stratagème, en autant de missionnaires de la loi ancienne. Sans citer les noms d'Abraham et de Moïse, ce qui eût dévoilé la ruse, Aristobule mit dans la bouche d'Orphée que « nul n'avait connu le vrai Dieu, si ce n'est un descendant d'une famille chaldéenne, et qu'un simple mortel avait appris ces dogmes sublimes à la double table de la loi. » Adoptant la même tactique, ses successeurs chargèrent Eschyle de démontrer l'unité de Dieu, Sopliocle, la vanité du culte des idoles, Ménandre et Philémon, rinefficacité des sacrifices de la gentilité. Cette manœuvre eut un plein succès par les raisons que je développais tout à l'heure pour expliquer la facihté avec laquelle^ certains écrits apocryphes pouvaient passer, à cette époque là, pour authentiques. Il ne paraît même pas que les païens, dans leur polémique avec les Juifs et les premiers chrétiens , aient réclamé contre ces fragments de poètes, imaginés ou du moins altérés par l'école juive d'Alexandrie, et qu'ils acceptaient probablement comme tout le monde. Les livres sibyllins seuls leur fournirent matière au reproche, comma

011 le voit par la controverse d'Origène avec Celse \ Je tenais, Messieurs, à traiter cette question avec quelque étendue, pour montrer que, sisaint Justin, Clément d'Alexandrie et Eusèbe se sont appuyés sur quelques passages apocryphes de Sophocle, d'Eschyle, d'Euripide et de Ménandre, c'est à l'école juive d'Alexandrie qu'ils doivent cette légère mystification. L'habileté traditionnelle d'Israël a surpris leur bonne foi sur ce point et mis leur critique en défaut. Du reste, l'ensemble de la thèse ne souffre aucunement de cette inexactitude de détails. Comme l'école juive d'Alexandrie, saint Justin avait raison de dire aux Grecs que leurs principaux écrivains rendent témoignage à la doctrine de l'unité, de Dieu: il n'aurait 6;u besoin que d'en appeler à leurs ouvrages authentiques pour montrer que le monothéisme avait survécu aux erreurs des nations polythéistes. Mais une fois ce fait constaté, surgissait une deuxième question parallèle à la première. Si l'on trouvait ainsi, dans les poètes et dans les philosophes de l'antiquité, quelques-uns des dogmes de la religion chrétienne, d'où provenait cette connaissance anticipée ? Fallait-il y voir le résultat des investigations de la raison humaine, ou bien les restes de la révélation divine ? Telle est l'importante matière qui se présentait à saint Justin. Rapporter à la révélation seule toutes les semences de vérités éparses dans le vieux monde, c'était faire une trop large part à l'élément traditionnel ; les attribuer à la raison seule, c'était exagérer outre mesure l'élément rationnel. Nous verrons la prochaine fois quelle solution saint Justin a donnée à ce problème qui, comme vous le voyez, n'est autre que la question agitée entre ce qu'on est convenu d'appeler le rationalisme et le traditionaUsme.

* Gril. : contr. Cels., w, 61.

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