I.V CONVKHSIO.N DU IMMI.OSOI'HE
— Ainsi donc les chevaux et les ânes verront Dieu, s'ils ne l'ont déjà vu?
— Mais non; pas môme la masse des hommes : il faut vivre conformément à la justice, être purifié par la justice et toutes les vertus.
— Alors, ce n'est plus à cause do son affinité qu'idlo voit Dieu, ni parce qu'elle est esprit, mais parce que juste et sage.
— Oui, et i)arce qu'elle a de quoi comprendre Dieu.
— Dis-moi donc, est-ce que les chèvres ou les brebis font du tort à qui que ce soit?
— Elles ne font rien h personne.
— D'après ton raisonnement, ces animaux verront-ils aussi Dieu?
— Pas du tout : leur corps est, par nature, un obstacle.
— Si ces animaux pouvaient parler, sache bien qu'ils se moqueraient avec beaucoup plus de raison de notre corps. ^lais laissons cela pour le moment : je t'accorde qu'il en soit comme tu le dis. Encore un mot cependant : est-ce que l'âme voit Dieu tiuit qu'elle est dans le corps ou quand elle <în est séparée ?
— Tajit qu'elle est dans la fonne humaine, «lie peut y atteindre par son esprit; c'est surtout lorsqu'elle est dégagée du corps et rendue à elle-même, qu'elle jouit sans cesse de l'objet aimé.
— Est-ce qu'elle s'en souvient lorsqu'elle revient dans un homme?
— Je ne le pense pas.
— Alors, à quoi bon l'avoir vu? Et qu'a-t-il
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de plus celui qui a vu que celui qui n'a pas vu, s'il ne se souvient même pas d'avoir vu?
— Je ne puis pas répondre à cela.
— Et celles qui furent jugées indignes de cette contemplation, que souffrent-elles?
— Elles sont emprisonnées dans le corps de quelque animal : c'est là leur châtiment.
— Elles savent donc pourquoi elles sont dans ce corps et qu'elles ont commis quelque faute?
— Je ne le crois pas.
— Alors, elles ne retirent aucun profit de leur châtiment : on ne saurait même dire qu'elles sont punies, si elles n'ont pas conscience de leur punition.
— Certainement.
— C'est donc que les âmes ne voient pas Dieu et n'émigrent pas dans d'autres corps. Sinon, elles sauraient qu'elles sont punies et craindraient de commettre encore la moindre faute. ]\Iais qu'elles puissent comprendre que Dieu existe, que la justice et la piété sont un bien, je le reconnais moi aussi volontiers. »
Le vieillard soulève ensuite la question de l'immortalité de l'âme.
« Il ne faut pas dire qu'elle est immortelle ; car si elle est immortelle, elle est aussi incréée.
— Elle est précisément immortelle et incréée d'après certains Platoniciens.
— Est-ce que tu penses que le monde aussi est incréé?
— Il y en a qui le disent; mais je ne suis pas de leur avis.
— Et tu fais bien. Quelle raison, en effet, y at-il do dire que ce con}s solide, résistant et composé de parties, qui tous les jours naît, change et dépérit, n'ait pas eu de commencement? Si donc le monde est créé, nécessairement les âmes le sont aussi, et, facilement, elles pourraient ne pas être. Car elles sont faites à cause des hommes et des autres animaux...
— Cela me paraît juste.
— Alors, elles ne sont pas immortelles?
— Kon, puisque évidemment le monde est créé.
— Je dis cependant que pas ime âme ne périt : ce serait vraiment une trop bonne fortune pour les méchants. Alors quoi? Les âmes des bons restent quelque part dans un lieu meilleur ; celles des pécheurs, dans un lieu plus mauvais, en attendant le jugement. Alors les unes, jugées dignes de Dieu, ne meurent plus ; les autres sont punies tant que Dieu veut qu'elles existent et soient punies.
— Ce que tu dis est-il la même chose que ce que Platon insinue dans le Timée au sujet du monde, disant qu'il est sujet à la corruption parce que créé, mais qu'il ne sera pas dissous et qu'il échappera à la loi de la mort par la volonté de Dieu? Veux-tu dire la même chose de l'âme et de toutes choses en général?
— En effet, tout ce qui existe ou existera en dehors de Dieu doit avoir une nature corruptible, tout cela peut être détruit et ne plus exister. Dieu seul est incréé et incorruptible : c'est pourquoi il est Dieu; tous les êtres en dehors de lui sont créés et corruptibles...
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— Est-ce que Platon et Pythagoro ont ignoré oes choses, ces sages qui sont pour nous comme Le mur et la colonne de la philosophie?
— Je ne me soucie pas de Platon, ni de Pytliagore, ou de tout autre, en un mot, qui enseigne la même doctrine. Car c'est la vérité : en voici la preuve. Ou bien l'âme est la vie, ou bien elle a la vie. Si elle est la vie, elle fait vivre autre chose, mais non pas elle-même : le mouvement, par exemple, s'applique à autre chose qu'à lui-même. Or, que l'àme vive, personne ne peut le nier : si donc elle vit, ce n'est pas qu'elle soit la vie, mais qu'elle participe à la vie. Mais le sujet qui participe est autre chose que l'objet participé. L'âme donc participe à la vie, parce que Dieu veut qu'elle vive; de même, elle n'y participera plus, aussitôt que Dieu ne voudra plus qu'elle vive. La vie, en effet, n'est pas le propre de l'âme comme de Dieu. Ainsi l'homme n'existe pas toujours et le corps ne reste pas perpétuellement uni à l'âme; lorsqu'il faut que cette harmonie se brise, l'âme abandonne le corps et l'homme n'est plus. De même, lorsqu'il faut que l'âme cesse d'exister, l'esprit de vie se retire d'elle et l'âme n'est plus : elle revient elle-même au lieu d'où elle était venue (1). »
Telle est rargumentation subtile que Justin entendit tomber des lèvres du vieillard. On s'est beaucoup demandé quel pouvait être ce vieillard mystérieux : ou a pensé à un chrétien ou à un évêque de ces premiers temps, peut-être saint Polycarpe; d'autres