‹ Saint Justin et les apologistes du second siècleChapitre 99 sur 257 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Pour mesurer refficacilé pratique que durent avoir sur les âmes ces divers luotifs de crédibilité, on serait heureux d'avoir le récit, vécu de quelques conversions, dans un siè-cle qui en vit de si nombreuses. La plupart des Apologistes notamment — nous pourrions sans doute dire : tous, si nous étions plus renseignés — païens de naissance et d'éducation, adoptèrent le Christianisme par une démarche personnelle de leur esprit et de leur cœur. Malheureusement, un seul nous a fait la confidence détaillée du secret de sa conversion : c'est saint Justin dans les premiers chapitres de son Dialogue avec Tryphon.

Encore est-il certiiin que Justin a retouché ce récit dans un sens littéraire — tellement que l'on a pu se denumder si nous n'étions pas en présence d'une schématisation toute logique et abstraite, plutôt que d'ui;e réelle évolution psychologique. Malgré quelque artifice, il semble bien cependant que le fond soit un fragment de véritable autobiographie, ce qui fait que nous avons là un spécimen de la conversion d'un philosophe au second siècle.

JusUn se présente à nous comme un jeune homme passionné pour la vérité, surtout pour la vérité religieuse, qu'il va demander tour à tour aux diverses t'coles du temps, sans j>ouvoir la rencontrer nulle part. Voici comment il raconte lui-même son odyssée philosophique et ses déboires successifs.

130 l'apologétique des apologlstes

« Moi aussi, au commencement, désireux de m'entretenir avec quelque philosophe, je m'adressai d'abord à un Stoïcien. Mais, lorsque j'eus passé avec lui un temps assez long, je m'aperçus que je n'en savais pas davantage sur Dieu; car il n'en savait rien lui-même et il ne pensait pas que cette connaissance fût nécessaire. Je le quittai donc pour me rendre auprès d'un autre.

» On l'appelait un Péripatéticien et il se croyait très fort. Il me supporta d'abord les premiers jours; puis il me demanda bientôt de nous entendre sur les honoraires, afin que nos relations ne fussent pas inutiles. Je le quittai aussitôt pour ce motif, ne le regardant pas même un instant comme im philo&Dphe.

» Mon âme, cependant, était touj'ours impatiente d'apprendre ce qui est le propre et le principe de la philosophie. J'allai donc trouver un Pythagoricien, homme universellement renommé et qui avait une très haute idée de sa sagesse. J'eus un entretien avec lui et je lui exprimai mon désir d'être son auditeur et son disciple. « Eh bien! me dit-il, est-ce que tu as étudié la musique, l'astronomie, la géométrie? Ou bien penses-tu pouvoir saisir quelque chose de ce qui conduit au bonheur, si tu n'apprends pas d'abord ce qui doit arracher ton àme aux choses sensibles et la rendre apte aux choses spirituelles jusqu'à pouvoir contempler le beau et le bien? » Il loua beaucoup ces sciences et les proclama nécessaires; puis il me renvoya quand je lui avouai que je les ignorais. J'étais fâché naturellement de voir m^on espoir déçu, d'autant plus que cet homme mo

LA CONVEllSION DU PHILOSOPHE l'M

paraissait savoir quelque chose. D'autre part, je réfléchissais au temps qu'il me faudrait employer à ces études, et je n'avais pas le courage de me résoudre à de si longs retards.

» Dans cet embarras, l'idée me vint de m'adresser aux Platoniciens ; car ils étaient en grand renom. Précisément venait d'arriver dans notre ville (1) un homme distingué, Platonicien éminent : je me mis à le fréquenter le plus possible; dès lors, je commençai à me développer et à faire tous les jours de nouveaux progrès. La pensée des choses incorporelles me ravissait et la contemplation des idées donnait des ailes à mon intelligence. En peu de temps, je me croyais devenu un sage et, dans mon ignorance, j'espérais voir Dieu tout de suite; car telle est la fin de la philosophie platonicienne (2). »

Dajis ce récit si vivant en apparence et qui semble uniquement reproduire ce qu'on pourrait appeler les expériences philosophi(jues de Justin, peut-être cependant faut-il reconnaître une part de fiction. On a remarqué que les écoles de philosophie y sont classées dans un ordre ascendant, c'est-à-dire suivant qu'elles se rapprochent du Christianisme. Dans la mesure où cette observation est exacte, on voit qu'il Y aurait bien des détails à sacrifier : ce qui revient à dire ({u'il est difficile de démêler, dans cette page, le fond réel de la convention littéraire qui l'exprime.

1. Justin, ne nomme pas cette ville: certains indices permettent de supposer que ce serait Ephèse.

2. Dialog., 2. Sur le platonisme tk' Justin, cf. AvoL, II. 12.

132 l'apologétique des apologistes

Tandis que notre philosophe était dans cette belle ferveur platonicienne, il fit un jour la rencontre d'un vieillard mystérieux, dont la parole vint tout à coup ébranler sa foi. C'est toujours Justin luimême qiii nous rapporte cet entretien austère et élevé, conçu dans une manière qui rappelle assez la maïeutique de Socrate.

« Dans ces sentiments, voulant un jour me remplir de solitude et fuir les traces des hommes, je me dirigeai vers un endroit proche de la mer. Comme j'approchais de ce lieu où j'espérais pouvoir être seul avec moi-même, je m'aperçus qu'un vieillard à l'aspect vénérable, qui portait sur hii quelque chose de doux et de grave, me suivait k peu d'intervalle. Je me retournai vers lui et je m'arrêtai pour le regarder fixement.

— Est-ce que tu me connais? dit-il. Je lui répondis que non.

— Pourquoi donc me regardes-tu de la sorte?

— C'est que je m'étonne de te rencontrer en cet endroit; je pensais ne trouver personne ici.

— Je suis en peine pour quelques - uns des miens. Ils sont partis en voyage et je viens voir ici si je ne les verrai pas apparaître quelque part. Et toi, que viens-tu faire en ce lieu?

— J'aime les promenades où aucun obstacle ne m'empêche de dialoguer avec moi-même ; et ce lieu me paraît tout à fait propre aux méditations philosophiques.

— Tu es donc un de ceux qui aiment les dis-

cours plutôt qui3 les œuvres ou la vérité ? qui pensent moins à agir qu'à spéculer en sophistes?

— Et quelle œuvre meilleure saurait-on faire que de chercher la raison suprême qui gouverne toutes choses? puis, quand on l'a trouvée, porté par elle, de voir, dans les errements et la conduite des honunes, comment ils ne font rien qui soit bon ou agréable à Dieu? Sans la philoso*^ phie et la droite raison, il ne saurait y avoir de prudence. C'est pourquoi tout homme doit faire de la philosophie et la regarder comme l'œuvre la plus grande et la plus précieuse, A côté d'elle, les autres affaires ne viennent qu'au second et au troisième rang. Jointes à la philosophie, elles sont encore dans l'ordre et méritent quelque estime ; sans elle, ce sont des occupations pénibles et serviles.

— C'est donc la philosophie qui fait le bonheur ?

— Mais oui, et elle seule.

— Qu'est-ce donc que la philosophie et quel est son bonheur? Dis-le-moi, si c'est possible.

— La philosophie est la science de l'être et la connaissance du vrai; le bonheur est le prix de cette science et de cette sagesse.

— Qu'est-ce que tu appelles Dieu?

— Ce qui est toujours identique en soi et qui donne l'être à tout ie reste, voilà Dieu. »

Seulement la philosophie, continue le vieillard, est incapable de connaître Dieu.

« Comment les philosophes pourraient-ils avoir sur Dieu une idée juste ou une parole vraie.

alors qu'ils n'en ont pas la science, puisqu'ils ne l'ont pas vu et qu'ils n'en ont pas entendu parler ?

— Mais la divinité, ô mon père, ne saurait être vue des yeux comme les autres animaux; elle n'est saisie que par l'intelligence, comme dit Platon, dont je suis la doctrine.

— Alors, il y a dans notre âme une puissance telle qu'elle la rend aussi prompte à connaître que les sens. Ou bien l'esprit humain verra-t-il Dieu jamais, sans être orné de l'Esprit-Saint?

— Platon dit que l'œil de l'âme est de telle nature — c'est pour cela aussi qu'il nous a été donné — qu'il p3ut contempler d'un regard clair l'être lui-même qui est la cause de toutes les choses intelligibles, qui n'a ni couleur, ni figure, ni dimensions, ni rien de ce que l'œil voit. Qu'estil donc? 11 est ce qui est au delà de toute essence, ineffable et inexprimable, mais seul beau et seul bon, qui se révèle aussitôt aux âmes bien nées par suite d'une certaine affinité et du désir qu'elles ont de le voir.

— Quelle affinité avons-nous donc avec Dieu? Serait-ce que notre âme est divine et immortelle comme une partie de cet esprit royal? Et de même que celui-ci voit Dieu, ainsi notre âme peut-elle arriver à saisir le divin et à trouver là le bonheur?

— C'est tout à fait cela.

— Est-ce que les âmes de tous les animaux le saisissent pareillement? ou bien autre est l'âme de l'homme, autre celle du cheval et de l'àne?

— Non : les âmes sont les mêmes partout.

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