CHAPITRE III
l'homme : SA NATURE ET SA DESTINEE.
Autant les Apologistes aiment à s'étendre sur la notion de Dieu et de ses perfections, autant ils se montrent peu explicites sur la nature de l'homme. Ils reprochent bien sans doute aux philosophes païens leure incertitudes et leurs conti'adictions sur l'essence ou l'immortalité de l'àme (1). Mais il faut croire que les thèses spiritualistes étaient plus communément admises que ces textes polémiques ne le donneraient à entendi-e; peut-être aussi la doctrine chrétienne, n'étant pas expressément attaquée, avait-elle moins besoin d'être spécialement exposée et défendue. Toujours est-il que les Apologistes, qui ont une théodicée à peu près complète, ne nous fournissent ici que des développements fragmentaires, et parfois avec des formules propres à surprendre. Aussi a-ton pu dire, non sans raison, que la psychologie est la partie faible de leur doctiine.
Saint Justin suppose admise l'existence et la spiritualité de l'àme; il préfère rappeler aux hommes leur liberté et la responsabilité qui en découle.
« Dieu, au commencement, a créé l'homme raisonnable, capable de choisir le vrai et de faire le bien, de sorte qu'il n'y aiira d'excuse pour per-
1. Cf. Théophile, ad Autolyc, III, 7; Cohortatio ad Graecos, 6-7; Hermias, Irrisio, 1-2.
sonne auprès de Dieu; car les hommes ont été faits raisonnables et intelligents (1). »
Cette responsabilité était menacée par les doctnnes fatalistes qui rapportent tout au destin : Justin s'élève contre elles pour défendre le libre arbitre.
« Les châtiments, les punitions et les récompenses sont répartis à chacun suivant ses œuvres : telle est la doctrine que nous avons apprise des Prophètes et que nous tenons pour vraie. Sinon, si tout est l'œuvre du destin, le libre arbitre n'existe plus. Puisque c'est le destin qui veut que celui-ci soit bon et celui-là mauv^ais, dès lors celui-ci ne mérite pas d'éloge, ni celui-là de blâme. Et si l'homme n'est pas capable, par le libre choix de sa volonté, d'éviter le mal et de choisir le bien, il n'est pas responsable de ses actions, quelles qu'elles soient. Mais que l'homme fait le mal et le bien par une libre détermination, nous le prouvons ainsi. Nous voyons le même homme passer par des sentiments contraires. S'il était fatalement bon ou mauvais, il ne serait pas capable de ces contradictions et il ne changerait pas si souvent. Il n'y aurait même ni bons ni méchants, puisque nous saurions que le destin est la cause du bien comme du mal et qu'il se contredit lui-même; ou bien il faudrait admettre que le vice et la vertu ne sont rien, que le bien et le mal sont affaires d'opinion. Mais la saine raison nous montre que c'est là une très grande impiété et une injustice.