CHAPITRE VI
Il ne suffit pas à l'apologiste chrétien de défendre sa religion contre les calomnies de la foule ou l'intolérance du pouvoir; il ne lui suffit même pas — quoique ceci le rapproche davantage de son but essentiel — de se poser à l'égard de la pensée humaine comme un censeur impitoyable ou comme un ami bienveillant et léclairé. Ce n'est là qu'une besogne préparatoire : il lui faut ensuite chercher des raisons positives qui inclinent l'esprit à accepter le Christianisme et à y reconnaître la vérité. Après ces divers travaux d'approche, c'est l'œuvre proprement apologétique et démonstrative qui reste encore à faire.
Cependant, chez un certain nombre d'Apologistes, cette œuvre, qui nous paraît aujourd'hui la plus nécessaire, est à peu près négligée. Quand ils ont vengé les chrétiens des accusations portées contre leur conduite, quand ils ont montré que leurs doctrines correspondent au spiritualisme des philosophes, ils semblent considérer leur tâche comme finie. Telle est en général la physionomie des divers Discours aux Grecs que nous possédons : il est vrai qu'ils ne se donnent que comme des « exhortations » préparatoires à la foi. Telle est surtout l'attitude de Minucius Félix, même de Tatien et d'Athénagore, tous plutôt brefs et insuffisants sui* les motifs de crédibilité. Indépendamment de ce que ces ouvrages offrent de manifestement spécial dans leur but et par conséquent d'incomplet dans leurs développements, il semble que leurs auteurs aient eu assez de confiance dans la vérité pour croire qu'elle pénétrerait toute seule dans les esprits, une fois dissipées les difficultés
LES RAISONS DE CROIRE lOî)
préalables. Seul Justin a senti le besoin d'oxposjr exprt'sséTncnt. les raisons de croire. Inutile de dire qu'il est loin de la ri!j;ueur systématique que nous demanderions aujouid'hui. Toutefois, si l'on prend la peine de classer ses développements désordonnés et d'y joindre les fragments épars chez les auteui's voisins, on peut au moins saisir les lignes directrices de l'apologétique des Apologistes.
Ils ont d'abord cherché des arguments dans lAncien Testament. Un des titres de gloire que revendiquaient les païens, c'était l'antiquité pour ainsi dire immémoriale de leur religion : en conséquence, le reproche de nouveauté était parfois adressé au Christianisme (1). Les Apologistes retournèrent l'arme contre leurs adversaires, en prouvant que leur religion non seulement était ancienne, mais la plus ancienne de toutes : ils s'attachèrent donc à démontrer l'antiquité de la Bible, qui raconte les origines du monde et de l'humanité, et son antériorité sur tous les écrits profanes. Cette argumentation était déjà familière aux Juifs alexandrins (2) : les Apologistes ne firent que la reprendre, en utilisant même peut-être plus d'une fois leurs travaux.
Justin, ainsi qiie nous l'avons vu., suppose établie l'antériorité de Mo'ise sur les écrivains grecs (3) ; mais il l'affirme sans se mettre en peine de la prouver. Tatien, son disciple, s'est chargé de cette démonstration en prenant pour point de départ Mo'ise et Homère. Il relate d'abord les incertitudes des historiens profanes sur l'âge d'Homère, qui est placé par les
1., Théophile, ad Axtolyc. III, 1, 4 et 29; Epist. ad Diognet. 1; Tertulhen, Apologet. 21.
2.- Cf. ScHUERER, III. p. 413-414. Cf. p. 352, 354-355, 386. 3. Justin, Apol., I. 44 et 59.
Justin. lo
110 l'apologétique des apologistes
uns 80 ans après la guerre de Troie, et par les autres 500 ans plus tard. Mais cfuand Homère serait contemporain de la guerre qu'il a chantée, Moïse reste bien antérieur, qui est « sensiblement plus ancien » que la fondation de Troie. Tatien cite pour cela Bérose et les annalistes phéniciens; il utilise surtout l'historien égyptien Ptolémée. Celui-ci fixe l'exode des Juifs sous Amasis, roi d'Egypte, lequel vivait à l'époque de l'Argien Inachos, c'est-à-dire 400 ans avant la guerre de Troie. Ce point de départ étai>li, Tatien prouve ensuite rapidement que Moïse est également plus ancien que les écrivains pré-homériques (1).
La démonstration de Tatien fit longtemps autorité parmi les écrivains ecclésiastiques, sans doute parce qu'elle était la première: Clément d'Alexandrie et Eusèbe s'y réfèrent et en font de grands éloges. La même question fut cependant reprise par d'autres Apologistes, notamment par Théophile. Plusieurs fois déjà, il avait supposé admise l'antiquité de la Bible; mais, pour vaincre les dernières résistances d'Autolycos, il consacre une notable partie de son troisième livre à l'établir ex professa.
Pour cela, il consulte Manéthon qui signale le séjour des Juifs en Egypte et leur sortie sous le roi Amasis. Or, d'après la même chronologie égyptienne, celui-ci est antérieur de 390 ans à l'Argien Danaos, le plus ancien des rois grecs : ce qui fait que Moïse est antérieur de 900 ou 1000 ans à la guerre de Troie. Puis Ménandre d'Ephèse, qui a écrit l'histoire des rois de Tyr, lui fournit la date de la construction du temple, qui eut lieu sous le roi Hiéromos, 140 ans avant la fondation de Carthage. De cette enquête historique notre auteur conclut que les écrivains et législateurs profanes sont beaucoup plus récents que Moïse; à peine Solon est-il contemporain de Zacha-
1. Tatien, Oratio, 31, puis 36-42. Sur les sources et l'originalité de cette argumentation, voir Puech, op cit. p. 82-89.
LES HAISONS Dlî CHOIRE 1 1 l
rie, lo (IfTiiicr dos Prophôtos (1). Théophilo dresse ensuite, d'après les chiffres de la Bible, une chronoloi^ie qu'il rapjtroche des j)rincipaux événements de l'histoiro pn)fane et en dernier lieu de l'histoire romaine jusqu'au règne de Marc-Aurèle. 11 admet d'ailleurs (fu'il puisse y avoir quelque erreur dans ses calculs;' car l'Ecrilure ne cite pas toujours les jours et les mois. Mais, dans l'ensemble, cette chronologie lui parait reproduire l'histoire vraie de l'humanité. Si les (irecs ne la citent pas, c'est par ignorance et aussi par peur de la vérité divine (2).
Un peu plus tard, ce même ar.çument chronologique est visé par ïertullien, qui trouve seulement trop long de l'exposer et se contente d'indiquer ses sources (3). Il est développé de nouveau dans la Cohortatio ad Graecos, où l'auteur, en plus des autorités déjà connues, insiste sur le témoignage de Diodore de Sicile et rapporte dans tous ses détails la légende des Septante qu'il appuie sur la lettre du faux Arislée (4). La conclusion toujours identique de ces supputations d'ailleurs fort ressemblantes est l'évidente antériorité de Moïse.
Cette antiquité est déjà par elle-même une preuve en faveur de la religion chrétienne. Mais les Apolologistes en trouvent une autre dans la doctrine que ces li\Tes exposent. Justin et Tatien ne font que des allusions passagères à l'excellence de la doctrine biblique (5). Théophile y puise plus abondamment.